L’Ingénu, histoire véritable tirée des manuscrits du P. Quesnel
Chapter I
French
Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeurrencontrèrent un Huron.
Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession,partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes deFrance, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand ilfut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit deprofondes révérences, et s’en retourna en Irlande par le même cheminqu’elle était venue.
Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna lenom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacunsait.
En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur deNotre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avecmademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur,déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de sesvoisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avaitdonné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seulbénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quandil avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement dethéologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusaitavec Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.
Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elleeût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge dequarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait leplaisir et était dévote.
Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici ques’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame deKerkabon, sa femme, sur la frégate l’Hirondelle, en 1669, pour allerservir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer dele revoir encore.
Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur aitété mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain quesi elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je lapleurerai toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère quiavait beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune.
Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virententrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec lamarée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées deleur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur nimademoiselle sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’onavait pour elle.
Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élançad’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vismademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage defaire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regardsdu frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, les piedschaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses,un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’airmartial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau desBarbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était ungobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fortintelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle deKerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fitreboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que lefrère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services,en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leurrépondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait vouluvoir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, etallait s’en retourner.
Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, pritla liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, luirépondit le jeune homme.
Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui luiavait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fitpas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré deNotre-Dame de la Montagne.
La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, etdisait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint delis et de rose! qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison,ma soeur, disait le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup,et le voyageur répondait toujours fort juste.
Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. Labonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé deSaint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fortjolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leursfemmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle deKerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avecadmiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à-la-fois; leHuron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devisecelle de milord Bolingbroke, Nihil admirari. Mais à la fin, excédé detant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu defermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre; commentvoulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre?La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelquesmoments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparaittoujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et quiétait le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant labouche d’un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’atoujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom enAngleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, commeje fais tout ce que je veux.
Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre?C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier parles Anglais, après m’être assez bien défendu; et les Anglais, quiaiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils sont aussihonnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou devenir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de monnaturel j’aime passionnément à voir du pays.
Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vouspu abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu nipère ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout lemonde répétait, Ni père, ni mère! Nous lui en servirons, dit lamaîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huronest intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble etfière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.
Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlezmieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, quenous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui jeconçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends très vite ceque je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vosFrançais réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi; ilm’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue;et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votrepays, parceque j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop dequestions.
L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demandalaquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,l’anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, réponditl’Ingénu. Est-il possible? s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avaistoujours cru que le français était la plus belle de toutes les languesaprès le bas-breton.
Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron dutabac, et il répondait taya: comment on disait manger, et ilrépondait essenten. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoircomment on disait faire l’amour; il lui répondit trovander[a]; etsoutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bienles mots français et anglais qui leur correspondaient. Trovanderparut très joli à tous les convives.
[a] Tous ces noms sont en effet hurons.
Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire huronedont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, luiavait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter.Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénupour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues,et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terreaurait parlé français.
L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage,conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilitéqu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas.
Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment onfesait l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions,répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous lesconvives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yvesrougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, maiselle n’était pas si aise; elle fut un peu piquée que la galanterie nes’adressât pas à elle; mais elle était si bonne personne, que sonaffection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle luidemanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses enHuronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’étaitmademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs nesont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutonssont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas silégers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dansnotre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; unAlgonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint luiprendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquind’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds etpoings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eusjamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté,j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle mepréféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pasété mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau;mais cela ne m’a pas consolé.
Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secretd’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaban’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Toutle monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait beaucoup d’avoirempêché ses camarades de manger un Algonquin.
L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner,poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion étaitM. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane,ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de lavôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureuxAnglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disaitmademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soientpas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pastous convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissaitpersonne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et quemême il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiâtinconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle deSaint-Yves.
Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. leprieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolumentêtre sa marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts:ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute laBasse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnieseconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous lebaptiserons! L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre lesgens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisaitpoint du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi desBas-Bretons; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva devider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.
Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle deKerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir deregarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait unHuron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur leplancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde.
English
How the prior of Notre-Dame de la Montagne and his sister met a Huron.
One day Saint Dunstan, Irish by nationality and a saint by profession, left Ireland on a little mountain. It floated toward the coast of France and carried him to the bay of Saint-Malo. When he reached shore, he blessed his mountain. It bowed low to him and went back to Ireland by the same route it had come.
Dunstan founded a little priory in that area and named it the Priory of the Mountain. As everyone knows, it still has that name.
On the evening of July 15, 1689, the abbé de Kerkabon, prior of Notre-Dame de la Montagne, was walking along the seashore with his sister, Mademoiselle de Kerkabon, to enjoy the cool air. The prior was getting on in years. He was a very good churchman, loved by his male neighbors, as he had once been loved by his female neighbors. Above all, he owed his great reputation to being the only holder of a church benefice in the district who did not have to be carried to bed after dining with his fellow clergy. He knew a fair amount of theology. When he got tired of reading Saint Augustine, he amused himself with Rabelais. So everyone spoke well of him.
Mademoiselle de Kerkabon had never married, although she had badly wanted to. At forty-five she still looked fresh. She was kind and sensitive, fond of pleasure, and devout.
Looking out to sea, the prior said to his sister, "Sadly, this is where our poor brother sailed on the frigate l’Hirondelle in 1669 to serve in Canada, with our dear sister-in-law, Madame de Kerkabon, his wife. If he hadn't been killed, we could still hope to see him again."
"Do you think," said Mademoiselle de Kerkabon, "that our sister-in-law was eaten by the Iroquois, as we were told? She certainly would have come home if she hadn't been eaten. I'll mourn her all my life. She was a lovely woman. And our brother was so clever, he would surely have made a great fortune."
As these memories moved them both, they saw a little ship coming into the bay of Rance on the tide. It carried Englishmen who had come to sell some goods from their country. They jumped ashore without looking at the prior or his sister. She was very offended at being given so little attention.
But one very handsome young man behaved differently. He leaped over his companions' heads and landed in front of her. He nodded to her, since he was not used to bowing. His appearance and clothes caught the attention of both brother and sister. His head and legs were bare, and he wore little sandals. His long hair was braided, and a short jacket fitted closely around his slim, graceful waist. He looked both warlike and gentle. In one hand he held a small bottle of Barbados liquor, and in the other a kind of pouch containing a cup and some very good ship's biscuits. His French was easy to understand. He offered some of his Barbados liquor to Mademoiselle de Kerkabon and her brother and drank with them. He gave them another drink, all with such simple, natural manners that they were delighted. They offered to help him and asked who he was and where he was going. The young man answered that he didn't know. He was curious, had wanted to see what the French coast looked like, had come, and was going back again.
The prior could tell from his accent that he was not English, so he took the liberty of asking what country he came from. "I'm a Huron," the young man answered.
Amazed and delighted to see a Huron who had been polite to her, Mademoiselle de Kerkabon invited the young man to supper. He didn't need to be asked twice, and all three went together to the priory of Notre-Dame de la Montagne.
The short, round lady stared at him with all the strength of her little eyes. Every so often she said to the prior, "That tall boy has a complexion of lilies and roses! What beautiful skin for a Huron!" "You're right, sister," said the prior. She asked a hundred questions, one after another, and the traveler always gave sensible answers.
Word soon spread that there was a Huron at the priory. The local people of standing hurried over for supper. The abbé de Saint-Yves came with his sister, a very pretty, well-brought-up young woman from Lower Brittany. The bailiff, the collector of the land tax, and their wives joined them. They seated the stranger between Mademoiselle de Kerkabon and Mademoiselle de Saint-Yves. Everyone looked at him in admiration. Everyone talked to him and questioned him at once. The Huron stayed calm. He seemed to have adopted Lord Bolingbroke's motto, Be surprised at nothing. At last, worn out by all the noise, he said gently but firmly, "Gentlemen, in my country we speak one at a time. How do you expect me to answer when you won't let me hear you?" Reason always makes people stop and think for a few moments. A deep silence fell. The bailiff always took possession of strangers in any house he visited and was the greatest questioner in the province. Opening his mouth half a foot wide, he said, "Sir, what is your name?" "People have always called me the Ingénu," the Huron replied. "They confirmed that name in England, because I always say candidly what I think, just as I always do what I want."
"Since you were born a Huron, sir, how did you get to England?" "They took me there. The English captured me in a battle, after I'd put up a pretty good fight. The English value courage because they're brave themselves, and they're as decent as we are. They offered either to send me back to my relatives or to take me to England. I chose England because I've always had a passion for seeing other countries."
"But, sir," the bailiff said in his commanding voice, "how could you abandon your father and mother like that?" "Because I've never known either my father or my mother," said the stranger. Everyone was moved and kept repeating, "Neither father nor mother!" "We'll take their place," the lady of the house told her brother the prior. "What an appealing man this Huron is!" The Ingénu thanked her with warm, proud dignity and made her understand that he needed nothing.
"I notice, Monsieur Ingénu," said the solemn bailiff, "that you speak better French than a Huron ought to." "A Frenchman we captured when I was very young in Huron country taught me his language," he said. "I became very fond of him. I learn very quickly when I want to learn something. When I arrived in Plymouth, I met one of your French refugees whom you call Huguenots, I don't know why. He helped me improve my knowledge of your language. As soon as I could make myself understood, I came to see your country, because I rather like French people when they don't ask too many questions."
Despite this little warning, the abbé de Saint-Yves asked which of the three languages he liked best: Huron, English, or French. "Huron, without question," the Ingénu answered. "Can that be possible?" cried Mademoiselle de Kerkabon. "I always thought French was the finest of all languages, after the language of Lower Brittany."
Then everyone competed to ask the Ingénu the Huron word for tobacco. He answered, "taya." They asked the word for eating, and he answered, "essenten." Mademoiselle de Kerkabon insisted on knowing the word for making love. He answered, "trovander"[a]. He maintained, with some reason, that these words were every bit as good as their French and English equivalents. All the guests thought trovander was very pretty.
[a] All these words are in fact Huron.
The prior had a Huron grammar in his library, a gift from the Reverend Father Sagar Théodat, a Recollect friar and famous missionary. He left the table for a moment to consult it. He came back breathless with affection and joy: he recognized the Ingénu as a genuine Huron. They debated the great number of languages for a while and agreed that, without the incident at the Tower of Babel, the whole world would have spoken French.
The questioning bailiff had been a little suspicious of the stranger until then. Now he felt deep respect for him and spoke more politely than before. The Ingénu did not notice.
Mademoiselle de Saint-Yves was very curious to know how people made love in Huron country. "By doing fine deeds," he answered, "to please people like you." All the guests applauded in surprise. Mademoiselle de Saint-Yves blushed and felt very pleased. Mademoiselle de Kerkabon also blushed, but she was not so pleased. She was a little hurt that the compliment was not meant for her. Still, she was such a good person that her affection for the Huron did not change at all. Very kindly, she asked how many sweethearts he'd had in Huron country. "I've only ever had one," said the Ingénu. "She was Mademoiselle Abacaba, my dear nurse's good friend. Reeds aren't straighter, ermine isn't whiter, sheep are less gentle, eagles less proud, and deer aren't as swift as Abacaba was. One day she was chasing a hare in our neighborhood, about fifty leagues from our home. A rude Algonquin who lived a hundred leagues farther away came and took her hare. I heard about it and ran there. I knocked the Algonquin down with one blow of my club, tied his hands and feet, and brought him to my sweetheart's feet. Abacaba's relatives wanted to eat him, but I've never liked that kind of feast. I set him free and made him my friend. Abacaba was so touched by what I'd done that she chose me over all her other admirers. She would still love me if a bear hadn't eaten her. I punished the bear and wore its skin for a long time, but that didn't comfort me."
Hearing this story, Mademoiselle de Saint-Yves felt secretly pleased to learn that the Ingénu had had only one sweetheart and that Abacaba was dead. But she could not work out why it pleased her. Everyone stared at the Ingénu and praised him warmly for stopping his companions from eating an Algonquin.
The relentless bailiff could not hold back his mania for questions. At last he went so far as to ask what religion the Huron followed. Had he chosen the Anglican religion, the Gallican, or the Huguenot? "I follow my own religion," he said, "just as you follow yours." "Oh dear!" cried Mademoiselle de Kerkabon. "I can see those wretched Englishmen never even thought of baptizing him." "Oh, my God," said Mademoiselle de Saint-Yves, "how can the Hurons not be Catholics? Haven't the reverend Jesuit fathers converted them all?" The Ingénu assured her that no one was converted in his country. No true Huron had ever changed his opinion, and their language did not even have a word meaning inconstancy. These last words pleased Mademoiselle de Saint-Yves very much.
"We'll baptize him, we'll baptize him," Mademoiselle de Kerkabon told the prior. "You'll have the honor, my dear brother. I absolutely insist on being his godmother. The abbé de Saint-Yves will present him at the font. It will be a splendid ceremony. People will talk about it all over Lower Brittany, and it will bring us endless honor." Everyone supported the lady of the house. All the guests shouted, "We'll baptize him!" The Ingénu answered that in England people were allowed to live as they pleased. He made it clear that he did not like the suggestion at all and that the Hurons' law was at least as good as the law of Lower Brittany. Finally he said he was leaving the next day. They finished his bottle of Barbados liquor, and everyone went to bed.
After the Ingénu had been shown to his room, Mademoiselle de Kerkabon and her friend Mademoiselle de Saint-Yves could not resist looking through a large keyhole to see how a Huron slept. They saw that he had spread the bedcover on the floor and was resting in the most beautiful pose in the world.
Chapter II
Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents.
L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du coq,qu’on appelle en Angleterre et en Huronie la trompette du jour. Iln’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseuxjusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut nidormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet étatmitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie esttrop courte.
Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces degibier à balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieurde Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant enbonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sachasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu’ilportait toujours à son cou, il les pria de l’accepter en reconnaissancede leur bonne réception. C’est ce que j’ai de plus précieux, leurdit-il; on m’a assuré que je serais toujours heureux tant que jeporterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin quevous soyez toujours heureux.
Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïvetéde l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez malfaits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse.
Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres enHuronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; sonmari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français duCanada qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su.
Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur,il s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne,s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine etde sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la mêmeémotion, en jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement etd’une joie mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deuxpleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ilss’arrachaient les portraits; chacun d’eux les prenait et les rendaitvingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et leHuron; ils lui demandaient l’un après l’autre, et tous deux à-la-fois,en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombéesentre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient lestemps depuis le départ du capitaine; ils se souvenaient d’avoir eunouvelle qu’il avait été jusqu’au pays des Hurons, et que depuis cetemps ils n’en avaient jamais entendu parler.
L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. Le prieur,qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de barbe;il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton estcotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et mabelle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone luia sauvé la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions etcent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leurpropre neveu. Ils l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénuriait, ne pouvant s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieurbas-breton.
Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grandphysionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu;il fit très habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, lefront et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des jouesqui tenaient de l’un et de l’autre.
Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère,assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tousla Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin onétait si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’ilconsentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’ilaimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre.
On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne,tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans lamaison.
Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à lavoile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leurdit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je resteici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’aiplus besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. LesAnglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût desparents ou non en Basse-Bretagne.
Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le *TeDeum*; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions;après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la tendresse,peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de Saint-Yvesconclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il n’en étaitpas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un enfant qu’onrégénère sans qu’il en sache rien. Il fallait l’instruire, et celaparaissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves supposait qu’un hommequi n’était pas né en France n’avait pas le sens commun.
Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, sonneveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n’enavait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par toutes sesréponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, tant ducôté paternel que du maternel.
On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu’ilavait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux deShakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres chezle capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à Plymouth, etqu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l’interrogersur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que j’ai cru en devinerquelque chose, et que je n’ai pas entendu le reste.
L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était ainsique lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes nelisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la Bible? dit-il auHuron. Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi leslivres de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà commesont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils ferontplus de cas d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’unebouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais convertipersonne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nousleur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu detemps.
Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malopour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; lebailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves,en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et illui fit des révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait àpersonne en sa vie.
Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle deSaint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peinele regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.
The Huron called the Ingénu is recognized by his relatives.
As usual, the Ingénu woke at sunrise to the sound of the rooster, called the trumpet of the day in England and Huron country. He was not like fashionable people, who lie idle in bed until the sun has finished half its journey. They can neither sleep nor get up. They waste precious hours in this state halfway between life and death, and still complain that life is too short.
He had already walked two or three leagues and killed thirty pieces of game, using single bullets, when he came back. He found the prior of Notre-Dame de la Montagne and his discreet sister walking in their little garden in nightcaps. He gave them everything he had shot. Then he pulled from his shirt a kind of small charm that he always wore around his neck and asked them to accept it in thanks for their welcome. "It's the most precious thing I own," he told them. "I've been assured that I'll always be happy as long as I carry this little trinket. I'm giving it to you so that you'll always be happy."
The prior and his sister smiled, touched by the Ingénu's simple trust. The gift was two small, poorly painted portraits tied together with a very greasy strap.
Mademoiselle de Kerkabon asked him whether there were painters in Huron country. "No," said the Ingénu. "This rare object came from my nurse. Her husband got it as war loot when he stripped some Frenchmen in Canada who had fought against us. That's all I've ever known about it."
The prior looked closely at the portraits. His color changed, he grew agitated, and his hands shook. "By Our Lady of the Mountain!" he cried. "I think these are the faces of my brother the captain and his wife!" His sister examined them with the same emotion and came to the same conclusion. Both were overwhelmed with surprise and joy mixed with sorrow. Both were deeply moved; both cried. Their hearts pounded, and they shouted. They snatched the portraits from each other, each taking them and giving them back twenty times in a second. Their eyes devoured the portraits and the Huron. One after the other, and both at once, they asked him where, when, and how these miniatures had come into his nurse's hands. They compared dates and counted the years since the captain had left. They remembered hearing that he had traveled as far as Huron country, and they had heard nothing of him since.
The Ingénu had told them he had never known either his father or his mother. The prior, a sensible man, noticed that the Ingénu had a little beard. He knew very well that Hurons had none. "He has down on his chin, so his father must have been European. My brother and sister-in-law disappeared after the expedition against the Hurons in 1669. My nephew must have been a nursing baby then. His Huron nurse saved his life and acted as his mother." At last, after a hundred questions and a hundred answers, the prior and his sister concluded that the Huron was their own nephew. They hugged him, crying, while the Ingénu laughed. He could not imagine a Huron being the nephew of a prior from Lower Brittany.
All the guests came downstairs. Monsieur de Saint-Yves, a great judge of faces, compared the two portraits with the Ingénu's face. He very skillfully pointed out that he had his mother's eyes, the forehead and nose of the late Captain de Kerkabon, and cheeks that resembled both parents.
Mademoiselle de Saint-Yves, who had never seen either parent, declared that the Ingénu looked exactly like them. Everyone admired Providence and the chain of events in this world. In the end, they were so sure, so convinced about the Ingénu's birth, that he himself agreed to be the prior's nephew. He said he would as soon have him for an uncle as anyone else.
They went to thank God in the church of Notre-Dame de la Montagne. Meanwhile the Huron stayed in the house, unconcerned, and amused himself by drinking.
The Englishmen who had brought him were ready to sail and came to tell him it was time to leave. "Apparently you haven't found your uncles and aunts," he told them. "I'm staying here. Go back to Plymouth. I'll give you all my clothes. I don't need anything else in the world now that I'm a prior's nephew." The Englishmen sailed away, caring very little whether the Ingénu had relatives in Lower Brittany or not.
The uncle, the aunt, and their guests sang the Te Deum. The bailiff overwhelmed the Ingénu with more questions. They exhausted everything that surprise, joy, and affection could make them say. Then the prior of the Mountain and the abbé de Saint-Yves decided to have the Ingénu baptized as soon as possible. But a full-grown Huron of twenty-two was not like a baby who is born again without knowing anything about it. He had to be taught, and that seemed difficult. The abbé de Saint-Yves assumed that anyone not born in France had no common sense.
The prior pointed out to the guests that, although his nephew Monsieur Ingénu had not had the good fortune to be born in Lower Brittany, he was no less intelligent for that. They could judge this from all his answers. Nature had certainly been very generous to him, on both his father's and his mother's side.
First they asked him if he had ever read a book. He said he had read Rabelais in English translation and some passages of Shakespeare that he knew by heart. He had found these books among the belongings of the captain who brought him from America to Plymouth, and he had liked them very much. Of course the bailiff questioned him about these books. "I admit," said the Ingénu, "that I thought I could guess at some of it, and I didn't understand the rest."
Hearing this, the abbé de Saint-Yves reflected that this was how he himself had always read, and that most people hardly read any other way. "You've read the Bible, of course?" he asked the Huron. "Not at all, Father. It wasn't among my captain's books. I've never heard of it." "That's what those damned Englishmen are like!" cried Mademoiselle de Kerkabon. "They'll think more of a play by Shakespeare, a plum pudding, and a bottle of rum than of the Pentateuch. That's why they've never converted anyone in America. God has certainly cursed them, and before long we'll take Jamaica and Virginia from them."
Anyway, they sent for the best tailor in Saint-Malo to dress the Ingénu from head to foot. The guests went their separate ways. The bailiff went to ask his questions somewhere else. As Mademoiselle de Saint-Yves left, she turned around several times to look at the Ingénu. He bowed to her more deeply than he had ever bowed to anyone in his life.
Before saying goodbye, the bailiff introduced his son to Mademoiselle de Saint-Yves: a big oaf just out of school. But she barely looked at him, she was so taken up with the Huron's polite attentions.
Chapter III
Le Huron, nommé l’Ingénu, converti.
Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu luienvoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourraitlui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à lefaire entrer dans les ordres.
L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes deBasse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa têtesi vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; etquand on gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rienoublié. Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que sonenfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises quiaccablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage.Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau Testament.L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dansquel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans celivre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène nefût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il couperait le nez et lesoreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces marauds-là.
Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu detemps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile,attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize centquatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre parcoeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieurfort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé deSaint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuitebas-breton pour achever la conversion du Huron.
Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne doutapas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je nevois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui nel’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de monprépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoyachercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération,comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute lacompagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avaitpoint encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta leshauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissaitrésolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération trèsmaladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels lesdames s’intéressent toujours par bonté d’âme.
Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que lacirconcision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plusdoux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi derigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture,disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe auxgens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand onvoudrait.
Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile.L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avaitdonné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et celale rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant,dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant depeine aux hérétiques: Confessez vos péchés les uns aux autres. LeHuron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tirale récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un brasvigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui:Allons, mon ami, il est dit: Confessez-vous les uns aux autres; jet’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies contéles tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre lapoitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements quifont retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène quigourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie debaptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passapar-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens quipensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptêmetenait lieu de tout.
On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut lecroire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi deson clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plusbelle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à lacérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée.L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre leHuron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.
L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à lachasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent lesbois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.
On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On sesouvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là.Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisaitpersonne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque étaitconfondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves sedésespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravitéordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle deSaint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs quisemblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaienttristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petiterivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière unegrande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiositél’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrentdoucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’êtrepoint vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.
The Huron called the Ingénu is converted.
The prior saw that he was getting on in years and that God had sent him a nephew to comfort him. He began to think he could hand over his church benefice to the young man if he managed to have him baptized and ordained.
The Ingénu had an excellent memory. The sturdy constitution he had inherited from Lower Brittany, strengthened by Canada's climate, had given him such a tough head that he barely felt a blow to it. And once something was engraved inside it, nothing rubbed it out. He had never forgotten anything. His understanding was all the quicker and clearer because his childhood had not been weighed down with the useless things and nonsense that burden ours. Things entered his brain without a cloud in the way. The prior finally decided to have him read the New Testament. The Ingénu devoured it with great pleasure. But he did not know when or where all the events in the book had happened. He had no doubt that the setting was Lower Brittany, and he swore he would cut off the noses and ears of Caiaphas and Pilate if he ever met those scoundrels.
His uncle was delighted by these promising attitudes and soon explained the facts to him. He praised his zeal but told him it was useless, since those men had been dead for about sixteen hundred and ninety years. The Ingénu soon knew almost the whole book by heart. Sometimes he raised problems that greatly troubled the prior. The prior often had to consult the abbé de Saint-Yves, who did not know what to answer either. He sent for a Jesuit from Lower Brittany to finish converting the Huron.
At last grace did its work. The Ingénu promised to become a Christian. He had no doubt that he must begin by being circumcised. "In the book you had me read," he said, "I don't see a single person who wasn't circumcised. So clearly I have to sacrifice my foreskin, and the sooner the better." He did not hesitate. He sent for the village surgeon and asked him to perform the operation. He expected Mademoiselle de Kerkabon and everyone else to be delighted once it was done. The barber-surgeon had never performed this operation. He warned the family, who cried out in horror. Good Mademoiselle de Kerkabon trembled at the thought that her nephew, who seemed determined and quick to act, might clumsily operate on himself. It might have unfortunate consequences, which ladies always take an interest in out of the goodness of their hearts.
The prior corrected the Huron's ideas. He explained that circumcision had gone out of fashion, that baptism was much gentler and better for salvation, and that the law of grace was not like the law of severity. The Ingénu had plenty of common sense and honesty. He argued, but admitted his mistake—a fairly rare thing among people who argue in Europe. In the end he promised to be baptized whenever they wanted.
First he had to confess, and this was the hardest part. The Ingénu always carried the book his uncle had given him in his pocket. He could not find a single apostle in it who had gone to confession, and this made him very unwilling. The prior silenced him by showing him these words in the Epistle of Saint James the Less, which cause heretics so much trouble: Confess your sins to one another. The Huron said no more and confessed to a Recollect friar. When he finished, he pulled the friar out of the confessional, seized him with a powerful arm, took his place, and made him kneel in front of him. "Come on, my friend. It says, Confess to one another. I've told you my sins. You aren't leaving until you've told me yours." As he spoke, he pressed his broad knee against his opponent's chest. The Recollect gave howls that echoed through the church. People rushed toward the noise and saw the man preparing for baptism manhandling the monk in the name of Saint James the Less. Their delight at baptizing a Huron who was also Breton and English was so great that they overlooked these oddities. Many theologians even thought confession was unnecessary, since baptism took the place of everything else.
They fixed a day with the bishop of Saint-Malo. As you can imagine, he was flattered to be baptizing a Huron. He arrived in a splendid carriage with his clergy following him. Blessing God, Mademoiselle de Saint-Yves put on her finest dress and sent for a hairdresser from Saint-Malo so that she would shine at the ceremony. The questioning bailiff hurried over with everyone in the district. The church was magnificently decorated. But when the time came to take the Huron to the baptismal font, he could not be found.
His uncle and aunt looked for him everywhere. They thought he had gone hunting as usual. All the guests invited to the celebration searched the woods and nearby villages. There was no news of the Huron.
They began to fear he had gone back to England. They remembered hearing him say how much he liked that country. The prior and his sister were convinced that nobody was baptized there, and they trembled for their nephew's soul. The bishop was bewildered and ready to leave. The prior and the abbé de Saint-Yves were in despair. The bailiff questioned every passerby with his usual solemnity. Mademoiselle de Kerkabon cried. Mademoiselle de Saint-Yves did not cry, but she gave deep sighs that seemed to show her fondness for the sacraments. The two women were walking sadly beside the willows and reeds along the little Rance River when they saw a tall, rather white figure in the middle of the water, with his hands crossed on his chest. They gave a loud cry and turned away. But curiosity soon overcame every other consideration. They slipped quietly among the reeds, and once they were quite sure they could not be seen, they wanted to see what was going on.
Chapter IV
L’Ingénu baptisé.
Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’ilfesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a uneheure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête deme laisser morfondre.
Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’onbaptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas àsa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?
Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroirecette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et jesuis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de lareine Candace[a] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de memontrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais prisd’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le seraidans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaientchangé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenaittoujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle satante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre lessaules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas deciter un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant étaitgrande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui estbeaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.
[a] N. B. «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était lenom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon ou Pharon était letitre des rois d’Égypte?»
Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seulhomme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ceque vous voudrez.
La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveuavait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde àmademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie,qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé decordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit leparti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la priad’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de lamême manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamaisêtre chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eaucourante.
Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentaitd’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approchamodestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manièretout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? luidit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et lesrelevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez,mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptêmede feu, baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse.Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ceque ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées dubailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pufaire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encoretoute l’étendue.
Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute lamagnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent àmonsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénusur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voirmarraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elleaccepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.
Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un granddîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards deBasse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieurle prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur del’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lierson ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, etqu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne,à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bonmot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Lebailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle àses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses,répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains demademoiselle de Saint-Yves?
Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Sij’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froidequ’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva celatrop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière auCanada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.
On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malodemandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entenduparler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saintqui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valaitles douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seulenuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie.Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie del’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.
The Ingénu is baptized.
The prior and the abbé hurried over and asked the Ingénu what he was doing there. "Well, good God, gentlemen! I'm waiting to be baptized. I've been standing up to my neck in water for an hour. It isn't decent to leave me here freezing."
"My dear nephew," the prior told him affectionately, "that isn't how people are baptized in Lower Brittany. Get dressed again and come with us." Hearing this, Mademoiselle de Saint-Yves whispered to her companion, "Do you think he'll get dressed again so soon?"
But the Huron answered the prior, "You won't fool me this time the way you did before. I've studied carefully since then, and I'm quite certain there's no other way to be baptized. Queen Candace’s[a] eunuch was baptized in a stream. I challenge you to show me anywhere in the book you gave me that it was ever done differently. Either I'll be baptized in the river or I won't be baptized at all." They explained in vain that customs had changed. The Ingénu was stubborn, being both Breton and Huron. He kept coming back to Queen Candace's eunuch. His aunt and Mademoiselle de Saint-Yves had watched him from among the willows and were entitled to tell him that he was hardly the man to cite such an example. But they said nothing, so great was their discretion. The bishop himself came to speak to him, which was quite something. But he achieved nothing. The Huron argued with the bishop.
[a] N. B. "How could Father Quesnel have been unaware that the beautiful queens of Ethiopia were named Candace, in the same way that Egypt’s kings had the title Pharaoh or Pharon?"
"Show me a single man in the book my uncle gave me who wasn't baptized in a river," he told him, "and I'll do anything you want."
His desperate aunt had noticed that when her nephew first began bowing, he had bowed more deeply to Mademoiselle de Saint-Yves than to anyone else there. He had not even greeted the bishop with the respect mixed with warmth that he had shown this beautiful young woman. Faced with this great difficulty, his aunt decided to turn to her. She asked her to use her influence to persuade the Huron to be baptized in the same way as the Bretons. She did not believe her nephew could ever be a Christian if he insisted on being baptized in running water.
Mademoiselle de Saint-Yves blushed at her secret pleasure in being entrusted with such an important mission. She approached the Ingénu modestly, took his hand with great dignity, and said, "Won't you do anything for me?" As she spoke, she lowered her eyes and raised them again with a touching grace. "Oh, anything you want, mademoiselle, anything you command. Baptism by water, by fire, by blood—there's nothing I'll refuse you." Mademoiselle de Saint-Yves had the glory of accomplishing in two words what neither the prior's eager efforts, nor the bailiff's repeated questions, nor even the bishop's arguments had achieved. She felt her triumph, but she did not yet understand its full extent.
The baptism was given and received with all possible dignity, splendor, and charm. The uncle and aunt gave up to the abbé de Saint-Yves and his sister the honor of serving as the Ingénu's godparents at the font. Mademoiselle de Saint-Yves glowed with joy at being a godmother. She did not know what restrictions that grand title placed on her. She accepted the honor without knowing its disastrous consequences.
Since no ceremony has ever taken place without a great dinner afterward, they sat down to eat when the baptism was over. The jokers of Lower Brittany said they mustn't baptize their wine with water. The prior said that wine, according to Solomon, gladdens the human heart. The bishop added that the patriarch Judah was to tie his donkey to the vine and dip his cloak in the blood of grapes. It was very sad that no one could do the same in Lower Brittany, where God had denied them vines. Everyone tried to make a witty remark about the Ingénu's baptism and pay a compliment to his godmother. Still asking questions, the bailiff asked the Huron whether he would keep his promises. "How could I break my promises," the Huron replied, "when I placed them in Mademoiselle de Saint-Yves’s hands?"
The Huron grew animated and drank many toasts to his godmother's health. "If you'd baptized me yourself," he said, "I feel sure the cold water poured on the back of my head would have burned me." The bailiff thought this too poetic. He did not know how familiar figurative language was in Canada. But the godmother was extremely pleased.
The newly baptized man had been named Hercules. The bishop of Saint-Malo kept asking who this patron saint was, since he had never heard of him. The Jesuit, who was very learned, told him he was a saint who had performed twelve miracles. There was a thirteenth worth all the other twelve, but it was not proper for a Jesuit to mention it: he had turned fifty girls into women in a single night. A joker who was there spoke up enthusiastically about this miracle. All the ladies lowered their eyes and judged from the Ingénu's appearance that he was worthy of the saint whose name he bore.
Chapter V
L’Ingénu amoureux.
Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle deSaint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encoreparticipante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu.Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osaitconvenir tout-à-fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais,s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elleenveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elleétait tendre, vive, et sage.
Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle deSaint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils secherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient.L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que labelle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pasd’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’ilfallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et àmademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots àson cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’unconsentement commun.
L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne,qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autresce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’apas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne,dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: jesais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de lapersonne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni dema tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je doism’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vouspasserez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves.
On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de sonesprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâchamême, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait finicette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avaitramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et satante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur longdîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue huronepour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de laterre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.
Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présencede mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soitloué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien etBas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; monfrère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose;j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre,comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fortà votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.
L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant quevous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni quede résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle deSaint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vouslà? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mononcle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Celaest très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la mainen me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage;et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elleest votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine deserrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser samarraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mononcle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser samarraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livreque vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidéles gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait iciune infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’yfait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et mefâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de monbaptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise.
Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, ilne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut luidonner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec cequ’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cethomme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et lesfilles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à-l’heure.
On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plusétonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votrelivre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes icisur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yvespour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeurevers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entendspoint la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vaissur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’àune lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dansla journée.
Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, luidemanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et aubout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chèrebasse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle deKerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.
Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que sonfils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plusinsupportable que son père.
The Ingénu falls in love.
It must be admitted that after the baptism and dinner, Mademoiselle de Saint-Yves passionately wished the bishop would let her share another lovely sacrament with Monsieur Hercules the Ingénu. But she was well brought up and very modest, so she did not dare fully admit her tender feelings even to herself. If a look, a word, a gesture, or a thought escaped her, she covered it all with a veil of wonderfully charming modesty. She was affectionate, lively, and sensible.
As soon as the bishop left, the Ingénu and Mademoiselle de Saint-Yves met without having realized they were looking for each other. They began talking without having imagined what they would say. The Ingénu immediately told her that he loved her with all his heart. The beautiful Abacaba, whom he had been mad about in his own country, came nowhere near her. With her usual modesty, she answered that he must speak as soon as possible to his uncle the prior and to his aunt. For her part, she would say a few words to her dear brother, the abbé de Saint-Yves, and she hoped they would all agree.
The Ingénu answered that he needed nobody's consent. It seemed completely ridiculous to him to go and ask other people what you should do. When two people agreed, they did not need a third to settle things between them. "I don't consult anyone," he said, "when I want to eat breakfast, hunt, or sleep. I understand that in love it's a good idea to get the consent of the person you're after. But I'm not in love with either my uncle or my aunt, so they're not the people I need to speak to about this. And if you take my advice, you'll do without the abbé de Saint-Yves as well."
You can imagine how the beautiful Breton used all her tact and intelligence to bring her Huron into line with proper behavior. She even became angry, then soon softened again. In the end, there is no knowing how the conversation would have finished if the abbé had not taken his sister home to his abbey as daylight faded. The Ingénu let his uncle and aunt go to bed. They were a little tired from the ceremony and their long dinner. He spent part of the night composing verses in Huron for his beloved. For you should know that there is no country on earth where love has not turned lovers into poets.
The next morning after breakfast, his uncle spoke to him in front of a deeply moved Mademoiselle de Kerkabon. "Heaven be praised, my dear nephew, that you have the honor of being a Christian and a Breton of Lower Brittany! But that isn't enough. I'm getting on in years. My brother left only a little patch of land, which is worth very little. I have a good priory. If you'll just become a subdeacon, as I hope you will, I'll hand my priory over to you. You'll live very comfortably, after having comforted me in my old age."
The Ingénu answered, "Uncle, may it do you good! Live as long as you can. I don't know what being a subdeacon or handing over a priory means. But anything will suit me, as long as I can have Mademoiselle de Saint-Yves to myself." "Oh, my God, nephew, what are you saying? Are you madly in love with that beautiful young woman?" "Yes, uncle." "Sadly, my nephew, it's impossible for you to marry her." "It's quite possible, uncle. Not only did she squeeze my hand when we parted, she promised to ask to marry me. And I certainly will marry her." "It's impossible, I tell you. She's your godmother. It's a dreadful sin for a godmother to squeeze her godson's hand. You aren't allowed to marry your godmother. Divine and human laws forbid it." "Damn it, uncle, you're making fun of me! Why should it be forbidden to marry your godmother when she's young and pretty? I didn't see anything in the book you gave me saying it was wrong to marry girls who have helped people get baptized. Every day I notice that people here do an endless number of things that aren't in your book, and they don't do any of the things it says. I admit that surprises me and makes me angry. If you take the beautiful Saint-Yves away from me because of my baptism, I'm warning you: I'll carry her off and get myself unbaptized."
The prior was speechless. His sister cried. "My dear brother," she said, "we mustn't let our nephew be damned. Our Holy Father the pope can give him a dispensation, and then he can be happy as a Christian with the woman he loves." The Ingénu hugged his aunt. "Who is this delightful man," he asked, "who so kindly helps boys and girls with their love affairs? I want to go and speak to him right now."
They explained what the pope was, and the Ingénu was even more amazed than before. "There's not a word about any of this in your book, my dear uncle. I've traveled. I know the sea. We're here on the coast of the ocean. And I'm supposed to leave Mademoiselle de Saint-Yves to ask permission to love her from a man who lives near the Mediterranean, four hundred leagues away, and whose language I don't understand! That's so ridiculous I can't make sense of it. I'm going straight to the abbé de Saint-Yves, who lives only a league from you. I promise you I'll marry my sweetheart today."
He was still speaking when the bailiff came in and, as usual, asked where he was going. "I'm going to get married," said the Ingénu, running off. Within a quarter of an hour he was already at the home of his dear, beautiful girl from Lower Brittany, who was still asleep. "Oh, brother," Mademoiselle de Kerkabon told the prior, "you'll never make our nephew a subdeacon."
The bailiff was very unhappy about this visit. He intended his son to marry Mademoiselle de Saint-Yves, and this son was even more stupid and unbearable than his father.
Chapter VI
L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servanteoù était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la portemal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves,se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’estvous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse;et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toutel’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.
L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-làextrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usaitmademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point deprobité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point fairemariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vousapprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin dela vertu.
L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patronHercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allaitl’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de lademoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé deSaint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et unprêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh,mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là? Mondevoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sontsacrées.
Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénudans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé.L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’ilconnaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positivedevait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entreles hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandagenaturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, destémoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par laréflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bienmalhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions.
L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, jel’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y enaurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grandeville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et cesont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien,plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, quirespectent un frein que la vertu s’est donné elle-même.
Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’espritjuste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna desespérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphèresse prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quandelle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grandebienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants del’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, ettrembler la compagnie.
On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallutencore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait sonpouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en futtrès affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulementétait le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui étaitaussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille auxempressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui,destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla demettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible:une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoila mettre au désespoir.
L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïvetéordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effetsur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand ilvoulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle surla loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli luiapprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien!dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit lebailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou unconvent, que ce mot venait du latin conventus, qui signifieassemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pasêtre admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cetteassemblée était une espèce de prison où l’on tenait les fillesrenfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez lesAnglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsqueEuryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, luirefusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé.Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou sebrûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plusque jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, etdisait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il étaitbaptisé.
The Ingénu rushes to his sweetheart's home and becomes furious.
As soon as the Ingénu arrived, he asked an elderly servant where his sweetheart's room was. He pushed hard against the badly closed door and sprang toward the bed. Mademoiselle de Saint-Yves woke with a start and cried, "What! It's you! Oh, it's you! Stop! What are you doing?" He answered, "I'm marrying you." And he would indeed have married her if she had not struggled with all the decency of a well-brought-up person.
The Ingénu was not joking. He found all this behavior extremely improper. "Mademoiselle Abacaba, my first sweetheart, didn't behave like this. You aren't honest. You promised to marry me, and you don't want to go through with it. That breaks the most basic rules of honor. I'll teach you to keep your word and put you back on the path of virtue."
The Ingénu's virtue was manly and fearless, worthy of his patron Hercules, whose name he had been given at his baptism. He was about to use it to its fullest extent when the piercing cries of the more discreetly virtuous young woman brought the wise abbé de Saint-Yves running. With him came his housekeeper, a devout old manservant, and a parish priest. The sight of them dampened the attacker's courage. "Oh, my God, my dear neighbor!" the abbé said. "What are you doing?" "My duty," the young man answered. "I'm keeping my promises, which are sacred."
Mademoiselle de Saint-Yves put her clothes in order, blushing. They took the Ingénu into another room. The abbé explained how outrageous his behavior was. The Ingénu defended himself by appealing to the rights of natural law, which he knew perfectly. The abbé tried to prove that established law must always take priority, and that without agreements between people, the law of nature would almost always be nothing but natural robbery. "We need notaries," he told him, "priests, witnesses, contracts, dispensations." The Ingénu answered with the observation that native peoples have always made: "Then you must be very dishonest people, since you need so many precautions among yourselves."
The abbé had trouble answering this objection. "I admit," he said, "that there are many fickle people and rogues among us. There would be just as many among the Hurons if they were gathered in a great city. But there are also wise, honest, enlightened people, and they're the ones who made the laws. The better a person is, the more he should obey them. He sets an example for the wicked, who respect a restraint that virtue has imposed on itself."
This answer struck the Ingénu. We have already noted that he had good judgment. They soothed him with flattering words and gave him hope: the two traps that catch people in both hemispheres. They even brought Mademoiselle de Saint-Yves to him once she had finished dressing. Everything was completely proper. But despite this propriety, Hercules the Ingénu's blazing eyes still made his sweetheart lower hers and everyone else tremble.
They had a very hard time sending him home to his relatives. Once again they had to use the beautiful Saint-Yves's influence. The more she felt her power over him, the more she loved him. She made him leave and was deeply upset by it. Finally, once he had gone, the abbé decided to protect his ward from the eager attentions of this terrifying lover. He was not only Mademoiselle de Saint-Yves's much older brother but also her guardian. He went to consult the bailiff, who still intended his son to marry the abbé's sister and advised him to put the poor girl in a convent. This was a terrible blow. Even a woman who was not in love would cry out at being shut in a convent. But a woman in love, and one as sensible as she was affectionate! It was enough to drive her to despair.
Back at the prior's house, the Ingénu told the whole story with his usual candor. He received the same lectures. They had some effect on his mind and none on his senses. But the next day, when he wanted to return to his lovely sweetheart to reason with her about natural law and the law of agreement, the bailiff told him with insulting delight that she was in a convent. "All right," he said, "I'll go and reason in that convent." "That isn't possible," said the bailiff. He explained at great length what a convent, or religious community, was, and that the word came from the Latin conventus, meaning a gathering. The Huron could not understand why he could not be admitted to the gathering. As soon as he learned that this gathering was a kind of prison where girls were kept locked up—a horrible thing, unknown among the Hurons and the English—he became as furious as his patron Hercules had been when Eurytus, king of Oechalia, refused to give him his beautiful daughter Iole. Eurytus was no less cruel than the abbé de Saint-Yves, and Iole no less beautiful than the abbé's sister. The Ingénu wanted to set fire to the convent, carry off his sweetheart, or burn himself to death with her. Terrified, Mademoiselle de Kerkabon gave up more completely than ever on her hopes of seeing her nephew become a subdeacon. She said in tears that the devil had got into him since he was baptized.
Chapter VII
L’Ingénu repousse les Anglais.
L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promenavers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grandcoutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, etsouvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, àcause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, satante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il lesbénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Ilprenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait toutcourt, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sontpas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’étaitpar tant de mouvements contraires.
Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son dutambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait aurivage, et l’autre s’enfuyait.
Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage leprécipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, ily vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupéavec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les brasouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices,qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’estl’Ingénu! c’est l’Ingénu!
Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confusess’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien!répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé mamaîtresse.
Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbayede la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlevermademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avaitabordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ilsfesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi deFrance, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violentla loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux,je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissentavoir un si méchant dessein.
Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà leHuron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monteau vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager lepays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout sonbord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et lerenvoyèrent.
L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciensamis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Lesgentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint àeux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il lestire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il entue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué delui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais serembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vivele roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressaitd’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues.Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettraitune compresse.
Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint luifaire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand ilentendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonnevolonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivrél’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cettebouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjàen foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champaverti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse,c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui lebaignèrent de larmes de tendresse.
Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui ditl’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère lecapitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabonpleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer commemon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.
L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie deguinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pasqu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, etsurtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhortaà faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de sesservices. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent decertificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Ildevait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donneraitun prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrentà la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes.L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderaimademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne merefusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton,étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par sononcle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.
The Ingénu drives back the English.
Sunk in deep, dark sadness, the Ingénu walked toward the seashore with his two-shot gun over his shoulder and his large cutlass at his side. Now and then he fired at birds, and often he was tempted to shoot himself. But he still loved life because of Mademoiselle de Saint-Yves. Sometimes he cursed his uncle, his aunt, all of Lower Brittany, and his baptism. Sometimes he blessed them, since they had brought him to know the woman he loved. He made up his mind to burn down the convent, then stopped short for fear of burning his sweetheart. The waves of the English Channel are no more troubled by east and west winds than his heart was by so many opposing feelings.
He was striding along without knowing where he was going when he heard a drum. In the distance he saw a whole crowd, half running toward the shore and half running away.
A thousand cries rose from every side. Curiosity and courage immediately sent him rushing toward the place they came from. He reached it in four bounds. The militia commander, who had eaten supper with him at the prior's, recognized him at once and ran toward him with open arms. "Ah, it's the Ingénu! He'll fight for us." The militiamen, who were dying of fear, felt reassured and shouted too, "It's the Ingénu! It's the Ingénu!"
"Gentlemen," he said, "what's going on? Why are you so frightened? Have your sweethearts been put in convents?" A hundred confused voices shouted, "Can't you see the English coming ashore?" "Well," the Huron replied, "they're good people. They haven't taken my sweetheart away."
The commander explained that the English were coming to plunder the abbey of the Mountain, drink his uncle's wine, and perhaps carry off Mademoiselle de Saint-Yves. The little ship on which he had landed in Brittany had only come to scout the coast. The English were committing hostile acts without having declared war on the king of France, and the province was unprotected. "Ah, if that's true, they're breaking natural law. Leave it to me. I lived among them for a long time, and I know their language. I'll speak to them. I can't believe they mean to do anything so wicked."
While they were talking, the English squadron was drawing closer. The Huron ran toward it, jumped into a little boat, reached the flagship, and climbed aboard. He asked whether it was true that they had come to lay waste to the country without having honestly declared war. The admiral and everyone aboard burst out laughing, gave him some punch, and sent him back.
Stung, the Ingénu now thought only of fighting hard against his former friends for his countrymen and the prior. Local gentlemen were hurrying in from all directions. He joined them. They had a few cannons; he loaded, aimed, and fired them one after another. The English landed. He ran at them, killed three with his own hands, and even wounded the admiral who had laughed at him. His bravery stirred the courage of the whole militia. The English went back aboard their ships, and the whole coast rang with cries of victory: "Long live the king! Long live the Ingénu!" Everyone hugged him. Everyone hurried to stop the bleeding from the few slight wounds he had received. "Oh," he said, "if Mademoiselle de Saint-Yves were here, she'd put a dressing on me."
The bailiff had hidden in his cellar during the battle. Now he came to congratulate him like everyone else. But he was very surprised to hear Hercules the Ingénu tell a dozen willing young men gathered around him, "My friends, freeing the abbey of the Mountain is nothing. We have to free a girl." Those few words set all these hotheaded young men on fire. A crowd was already following him, and they were running toward the convent. If the bailiff had not warned the commander at once, and if they had not run after this cheerful band, it would have been all over. They brought the Ingénu back to his uncle and aunt, who covered him with affectionate tears.
"I can see you'll never be a subdeacon or a prior," his uncle told him. "You'll be an even braver officer than my brother the captain, and probably just as poor." Mademoiselle de Kerkabon kept crying as she hugged him and said, "He'll get himself killed like my brother. It would be much better if he became a subdeacon."
During the battle, the Ingénu had picked up a large purse full of guineas, probably dropped by the admiral. He had no doubt that with this purse he could buy all of Lower Brittany and, above all, make Mademoiselle de Saint-Yves a great lady. Everyone urged him to go to Versailles to receive a reward for his services. The commander and the senior officers showered him with certificates. His uncle and aunt approved their nephew's journey. He was sure to be presented to the king, and that alone would give him tremendous standing in the province. The good couple added a substantial gift from their savings to the English purse. The Ingénu said to himself, "When I see the king, I'll ask him for Mademoiselle de Saint-Yves's hand in marriage, and he certainly won't refuse me." So he left to the cheers of the whole district, smothered in embraces, drenched with his aunt's tears, blessed by his uncle, and entrusting himself to the beautiful Saint-Yves.
Chapter VIII
L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avaitpoint alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna detrouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles quidéménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenaitplus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas sixmille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie.Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaientamèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient enpleurant,
«…… Nos dulcia linquimus arva,Nos patriam fugimus.»
L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, quisignifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notrepatrie.
Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut quenous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas?Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car onm’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, cepape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, dequelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart desdrapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître devos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pasreconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vousmêlez-vous?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa trèssavamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation del’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière sipathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et decinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à sontour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi,dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tantde coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?
C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’hommenoir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous leshommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion,comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations deses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets trèsutiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui estactuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments deces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.
Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant, àqui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemidéclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelleviolente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin devoir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cetétranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est lepremier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on atrompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de sonpouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.
L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Françaisqui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont lesjésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseurde sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, etqu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égalaux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites etdes dragons.
Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; jeparlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait laguerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître lavérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand onla sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves,et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour ungrand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques uns leprirent pour le fou du roi.
Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérendP. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaiseen instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettrearrivèrent presque en même temps à Versailles.
The Ingénu heads for court. On the way, he has supper with Huguenots.
The Ingénu traveled toward Saumur by coach, since there was no other transport available then. At Saumur he was surprised to find the town nearly empty, with several families moving out. He learned that six years earlier it had contained over fifteen thousand people, whereas now it had fewer than six thousand. Naturally, he brought this up at supper in his inn. Several Protestants were eating there. Some complained bitterly, some shook with anger, and others said through their tears,
"… We leave our pleasant fields,We flee our homeland."
The Ingénu knew no Latin, so he asked what these words meant. They mean: We are leaving our pleasant countryside; we are fleeing our own country.
"Why are you fleeing your own country, gentlemen?" "Because they want us to recognize the pope." "Why shouldn't you recognize him? Don't you have any godmothers you want to marry? I've been told he's the one who gives permission for that." "Oh, sir, this pope says he is master of the kings' lands." "But what do you do for a living?" "Most of us are cloth merchants and manufacturers." "If your pope says he's master of your cloth and your factories, you're quite right not to recognize him. But as for the kings, that's their business. Why interfere?" A small man dressed in black then spoke up and gave a very learned account of the company's grievances. He spoke so forcefully about the revocation of the Edict of Nantes, and so movingly about the fate of fifty thousand families driven into exile and fifty thousand more converted by dragoons, that the Ingénu began to cry too. "Why," he asked, "does such a great king, whose fame has reached even the Hurons, deprive himself of so many hearts that would have loved him and so many arms that would have served him?"
"Because he's been deceived, like other great kings," answered the man in black. "They've made him believe that as soon as he says a word, everyone will think as he does. They say he can make us change our religion as quickly as his musician Lulli changes the scenery in his operas. Not only is he already losing five hundred to six hundred thousand very useful subjects, but he's turning them into enemies. King William, who now rules England, has formed several regiments from these very Frenchmen who would have fought for their own king."
"This disaster is all the more astonishing because the present pope, to whom Louis XIV is sacrificing part of his people, is his declared enemy. The two have been in a bitter quarrel for nine years. It has gone so far that France at last hoped to see the yoke broken that has subjected her to this foreigner for so many centuries, and above all to stop giving him money, the chief driving force behind this world's affairs. Clearly, then, this great king has been misled about his own interests as well as the extent of his power, and the greatness of his heart has been injured."
More and more moved, the Ingénu asked which Frenchmen were deceiving a king so dear to the Hurons. "The Jesuits," they answered, "especially Father de La Chaise, His Majesty's confessor. We must hope God will punish them one day and that they'll be driven out as they're driving us out. Has anyone suffered as we have? Monsieur de Louvois sends Jesuits and dragoons at us from every direction."
"Well, gentlemen," replied the Ingénu, unable to hold back any longer, "I'm going to Versailles to receive the reward my services deserve. I'll speak to this Monsieur de Louvois. I've been told he runs the war from his study. I'll see the king and tell him the truth. Once people feel that truth, they can't help accepting it. I'll be back soon to marry Mademoiselle de Saint-Yves, and you're all invited to the wedding." These good people now took him for a great lord traveling incognito by coach. Some took him for the king's fool.
A Jesuit in disguise was at the table, acting as a spy for the Reverend Father de La Chaise. He reported everything to him, and Father de La Chaise passed it on to Monsieur de Louvois. The spy wrote. The Ingénu and the letter reached Versailles at almost the same time.
Chapter IX
Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Ildemande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Lesporteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Illes traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et lascène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps,gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit levoyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu demonsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais,je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Legarde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pasau fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi auroi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Ehbien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute meconduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua legarde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vaisvous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’estcomme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre,premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaireavec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrerpersonne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez lepremier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M.Alexandre lui-même.
[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à unpetit tombereau couvert.
Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dansune petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu;est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bienplus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que derencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya enracontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappelale garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, lelendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dansl’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à ladifficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendupour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez faitattendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagnetout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin auBreton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres:il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit queprobablement on lui accorderait la permission d’acheter unelieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé lesAnglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant quevous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulezrire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roifasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me ladonne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante millefamilles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile;qu’on m’emploie et qu’on m’avance.
Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! repritl’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsiqu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, jeloge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commisconclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête biensaine, et n’y fit pas grande attention.
Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avaitreçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon defavoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite desjésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre del’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement quivoulait brûler les couvents et enlever les filles.
L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où ils’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couchédans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenirmademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagniede cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots.Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra danssa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de songrand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le menadans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles.
Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse àpenser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dansl’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur quiredoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, quiétaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jetteaprès eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombede l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc,disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de laBasse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais danscet état?
On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silencedans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on portedans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieuxsolitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deuxans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que jevous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porteépaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparésde l’univers entier.
The Ingénu reaches Versailles and is received at court.
The Ingénu gets out of a "chamber pot"[a] in the kitchen courtyard. He asks the chair carriers what time people can see the king. They laugh in his face, just as the English admiral did. He treats them the same way and beats them. They try to hit back, and there would have been bloodshed if a royal bodyguard, a Breton gentleman, had not passed by and driven the rabble off. "Sir," the traveler says, "you look like a good man. I'm the nephew of the prior of Our Lady of the Mountain. I've killed Englishmen, and I've come to speak to the king. Please take me to his room." Delighted to find a brave man from his own province, who seemed not to know court customs, the guard explained that people did not speak to the king like that. They had to be introduced by His Lordship de Louvois. "Then take me to this Lord de Louvois. He'll surely take me to His Majesty." "Speaking to Lord de Louvois is even harder than speaking to His Majesty," the guard replied. "But I'll take you to Monsieur Alexandre, the chief clerk for war. It's as good as speaking to the minister." They go to Monsieur Alexandre, the chief clerk, but cannot get in. He was occupied with a lady of the court, and nobody was to be admitted. "Well, nothing's lost," said the guard. "Let's see Monsieur Alexandre's chief clerk. It's as good as speaking to Monsieur Alexandre himself."
[a] This is a carriage running between Paris and Versailles, shaped like a small covered tipcart.
The astonished Huron follows him. They spend half an hour together in a little waiting room. "What does all this mean?" the Ingénu asks. "Is everyone invisible in this country? Fighting Englishmen in Lower Brittany is much easier than finding the people you need to deal with at Versailles." He passed the time by telling his fellow Breton about his love. But the clock struck and called the bodyguard back to his post. They promised to meet again the next day. The Ingénu spent another half hour in the waiting room, thinking about Mademoiselle de Saint-Yves and how hard it was to speak to kings and chief clerks.
At last the man in charge appeared. "Sir," the Ingénu told him, "if I'd waited to drive the English back as long as you've made me wait to see you, they'd now be ravaging Lower Brittany at their leisure." This struck the clerk. Finally he asked the Breton, "What do you want?" "A reward. Here are my credentials." He spread out all his certificates. The clerk read them and said he would probably be allowed to buy a lieutenant's commission. "What! Pay money for having driven back the English? Pay for the right to get killed for you while you sit here calmly receiving visitors? You must be joking. I want command of a cavalry company for nothing. I want the king to have Mademoiselle de Saint-Yves released from the convent and give her to me in marriage. I want to speak to him on behalf of fifty thousand families I intend to bring back to him. In short, I want to be useful. Give me a job and promote me."
"What's your name, sir, who speaks so loudly?" "Oh!" the Ingénu answered. "So you haven't read my certificates? Is that how things are done? My name is Hercules de Kerkabon. I've been baptized. I'm staying at the Cadran bleu, and I'll complain about you to the king." Like the people of Saumur, the clerk decided he was not quite right in the head and paid him little attention.
That same day, the Reverend Father de La Chaise, Louis XIV's confessor, had received his spy's letter. It accused the Breton Kerkabon of secretly supporting the Huguenots and condemning the Jesuits' conduct. Monsieur de Louvois, meanwhile, had received a letter from the questioning bailiff. It described the Ingénu as a scoundrel who wanted to burn convents and carry off girls.
After walking in the gardens of Versailles, where he was bored, and eating supper like a Huron and a Lower Breton, the Ingénu had gone to bed. He happily hoped to see the king the next day, win Mademoiselle de Saint-Yves in marriage, get at least a cavalry company to command, and stop the persecution of the Huguenots. He was soothing himself with these pleasant thoughts when the mounted police entered his room. First they seized his two-shot gun and his large saber. They made an inventory of his cash and took him to the castle that King Charles V, son of John II, had built near the rue Saint-Antoine, at the Tournelles gate.
You can imagine his astonishment on the way. At first he thought it was a dream. He remained stunned. Then, suddenly filled with a rage that doubled his strength, he grabs two of the men escorting him in the carriage by the throat and throws them out through the door. He jumps out after them, dragging along a third who tries to hold him back. The effort brings him down. They tie him up and put him back in the carriage. "So this is what you get," he said, "for driving the English out of Lower Brittany! Beautiful Saint-Yves, what would you say if you saw me like this?"
At last they reach the lodging chosen for him. They carry him silently into the room where he is to be locked up, like a dead man being carried into a cemetery. An old recluse from Port-Royal named Gordon was already there. He had been wasting away in that room for two years. "Here," the leader of the guards told him, "I've brought you company." Immediately they closed the huge bolts on the thick door, reinforced with broad bars. The two prisoners were cut off from the entire world.
Chapter X
L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandeschoses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avançad’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit enl’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyezsûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourmentsdans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence quinous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firentsur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellentun mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés.
Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de luiapprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de sonentretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un àl’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau quil’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; celalui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussiétonné que lui-même.
Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseinssur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et enFrance, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous amis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que lediable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique nem’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ontpas d’idée. On les appelle sauvages; ce sont des gens de biengrossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Jesuis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour êtreenfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je faisréflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphèrepour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin,et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseinsde Dieu sur tous ces gens-là.
On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur laProvidence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomberaux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y adeux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation quemoi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.
Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine?Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriezau désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentitalors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmessoulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effetcontraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard;toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulagesoulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence.
L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grandfonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont ilsemblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda àson compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatreverrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pourjanséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ontpersécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre;et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, sonpénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, lebien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bienétrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne lesont qu’à cause du pape.
A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entendsrien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait faittrouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeurdes consolations dont je me croyais incapable.
Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plusinstructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre.Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoupapprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait.Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode,et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes.
Ensuite il lut le premier volume de la Recherche de la vérité. Cettenouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sensnous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées,et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu lesecond volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plusaisé de détruire que de bâtir.
Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, quin’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de sonesprit, et s’attacha à lui davantage.
Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit lamoitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination etses préjugés.
Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc del’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, dela grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensaisquelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etreéternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, quenous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme;qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières;cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîmede ténèbres.
Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père,votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il estcertain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; etqui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal?
Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesaitde vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant deparoles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dansle goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cettequestion tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors ilfallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore,l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane, l’inimitié entre Typhon etOsiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autredans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ceroman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propremisère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues surl’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient seplaindre quand tout souffrait.
Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçaitdans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et demorale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieuxjanséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, etJansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel.
Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encorede leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaientensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plusen plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans lesdistractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves.
Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut tropméchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau descrimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisiblesdisparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont quedes ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme latragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, lesforfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard,comme Melpomène.
Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutesles autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans sescommencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du tempsde Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère àces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il étaitobligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamitésobscures resserrées dans un coin du monde.
Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il étaitquestion des souverains de Fezensac, de Fesansaguet, et d’Astarac.Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils enavaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirentquelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle deRome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière.Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept centsans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire.
Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se seraitcru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé.
Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame dela Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils,répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils mecroiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux quil’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même.
The Ingénu is locked in the Bastille with a Jansenist.
Monsieur Gordon was a healthy, calm old man who knew two important things: how to endure hardship and how to comfort people in distress. With an open, sympathetic expression, he approached his companion, embraced him, and said, "Whoever you are, coming here to share my tomb, you can be sure I'll always put myself aside to ease your suffering in this hellish pit we've been thrown into. Let's worship the Providence that brought us here, endure it peacefully, and hope." These words affected the Ingénu's heart like English drops that bring a dying man back to life and make him open his eyes a little in surprise.
After their first greetings, Gordon did not press him to explain his misfortune. Instead, his gentle conversation, and the concern two unhappy people feel for each other, made the young man want to open his heart and lay down the burden crushing him. But he could not guess the reason for his imprisonment. It seemed to him an effect without a cause, and good old Gordon was just as astonished as he was.
"God must have great plans for you," the Jansenist told the Huron, "since he brought you from Lake Ontario to England and France, had you baptized in Lower Brittany, and put you here for your salvation." "Honestly," the Ingénu answered, "I think the devil alone has been managing my fate. My fellow countrymen in America would never have treated me with the cruelty I'm suffering here. They wouldn't even think of it. People call them savages. They're decent people with rough manners; the men here are polished scoundrels. I certainly am surprised to have come from another world only to be locked up in this one behind four bolts with a priest. But then I think of the enormous number of people who leave one hemisphere to get killed in the other, or are shipwrecked on the way and eaten by fish. I can't see God's gracious plans for all those people."
Dinner was passed in through a hatch. They talked about Providence, royal orders of imprisonment, and the art of not giving in to the misfortunes everyone faces in this world. "I've been here for two years," the old man said, "with no comfort except myself and books. I haven't had a single moment of bad temper."
"Oh, Monsieur Gordon!" the Ingénu cried. "Then you aren't in love with your godmother? If you knew Mademoiselle de Saint-Yves as I do, you'd be in despair." At this he could not hold back his tears, and he felt a little less weighed down. "But why do tears bring relief?" he asked. "I'd have thought they would do the opposite." "My son," the good old man said, "everything in us is physical. Every secretion does the body good, and whatever relieves it relieves the soul. We're Providence's machines."
The Ingénu, who, as we have said several times, had a very capable mind, thought deeply about this idea. It seemed he had already carried its seed within him. Then he asked his companion why his machine had been behind four bolts for two years. "Because of efficacious grace," Gordon replied. "I'm considered a Jansenist. I knew Arnauld and Nicole; the Jesuits persecuted us. We believe the pope is only a bishop like any other. That's why Father de La Chaise got the king, whose confessions he hears, to order me deprived of humanity's most precious possession, freedom, without any legal proceedings." "That's very strange," said the Ingénu. "All the unfortunate people I've met owe their troubles to the pope."
"As for your efficacious grace, I admit I don't understand it. But I consider it a great grace that God has let me find, in my suffering, someone like you. You fill my heart with a comfort I thought I could never feel."
Their conversations became more interesting and instructive every day. The two prisoners grew deeply attached to each other. The old man knew a great deal; the young man badly wanted to learn. After a month he began studying geometry and devoured it. Gordon had him read Rohault's physics, which was still fashionable. He showed good judgment by finding only uncertainty in it.
Next he read the first volume of The Search for Truth. This new light helped him see. "What!" he said. "Our imagination and senses deceive us that much? Objects don't form our ideas, and we can't give them to ourselves?" After reading the second volume, he was less pleased. He concluded that tearing down is easier than building.
His companion was surprised to hear an uneducated young man make a reflection that normally belongs to experienced minds. He formed a high opinion of his intelligence and grew still more attached to him.
"Your Malebranche," the Ingénu told him one day, "seems to have written half his book with his reason and the other half with his imagination and prejudices."
A few days later Gordon asked, "What do you think about the soul, the way we receive our ideas, our will, grace, and free will?" "Nothing," the Ingénu replied. "If I thought anything, it would be that we're under the power of the eternal Being, like the stars and the elements; that he does everything in us; that we're little wheels in the immense machine of which he is the soul; and that he acts through general laws, not particular intentions. That's all that seems understandable to me. Everything else is a dark abyss."
"But, my son, that would make God the author of sin." "But, Father, your efficacious grace would make him the author of sin too. Everyone denied that grace would certainly sin. Isn't whoever hands us over to evil the author of evil?"
This straightforwardness greatly embarrassed the good man. He felt his efforts to get out of this bog were useless. He piled up so many words that seemed to mean something but meant nothing—along the lines of physical premotion—that the Ingénu pitied him. This question clearly led to the origin of good and evil. Poor Gordon then had to review Pandora's box, Orosmade's egg pierced by Arimane, the hatred between Typhon and Osiris, and finally original sin. Both ran about in that deep darkness without ever meeting. But in the end this novel about the soul took their eyes off their own misery. By a strange enchantment, the mass of disasters spread over the universe dulled their sense of their own troubles. They did not dare complain when everything was suffering.
But in the quiet of night, the image of beautiful Saint-Yves erased every thought of metaphysics and morals from her lover's mind. He woke with his eyes wet with tears. The old Jansenist forgot his efficacious grace, the abbé de Saint-Cyran, and Jansenius, to comfort a young man he believed to be in mortal sin.
After their reading and reasoning, they talked again about their adventures. When that talk had achieved nothing, they read together or separately. The young man's mind grew stronger and stronger. He would have gone especially far in mathematics if Mademoiselle de Saint-Yves had not distracted him.
He read histories, and they saddened him. The world seemed too wicked and too miserable. History is, in fact, nothing but a picture of crimes and disasters. The great mass of innocent, peaceful people always disappears on these vast stages. The characters are nothing but wicked, ambitious people. History seems to please only as tragedy does, and tragedy drags unless passions, crimes, and great misfortunes bring it to life. Clio, like Melpomene, must be armed with a dagger.
French history, like every other history, was full of horrors. Yet its beginnings seemed so revolting, its middle so dry, and even the time of Henry IV so petty, always so lacking in great monuments and so untouched by the fine discoveries that had brought fame to other nations, that he had to fight boredom to read all these obscure disasters crowded into one corner of the world.
Gordon agreed. Both laughed with pity whenever the rulers of Fezensac, Fesansaguet, and Astarac came up. Studying them would really be useful only to their heirs, if they had any. The great ages of the Roman republic made him indifferent to the rest of the earth for a while. The sight of Rome, victorious and giving laws to nations, filled his whole soul. He grew excited as he thought about this people, ruled for seven hundred years by a passion for freedom and glory.
So the days, weeks, and months went by. He would have thought himself happy in that home of despair if he had not been in love.
His kind heart also felt for the prior of Our Lady of the Mountain and tenderhearted Kerkabon. "What will they think," he often said, "when they get no news of me? They'll think I'm ungrateful." This thought tormented him. He pitied the people who loved him much more than he pitied himself.
Chapter XI
Comment l’Ingénu développe son génie.
La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captifjouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnésauparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, carj’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisied’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son amil’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivitsur l’histoire ancienne:
«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles nese sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendantdes siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, etjamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada,je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de cequ’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme?L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre.Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et parles connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et queDieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je voisque les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent lesarts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus dequatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait étérassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles.
«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine,c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire ence qu’il n’y a rien de merveilleux.
«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des originesfabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui nesont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, filsd’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’yeût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à lalangue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, etles diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne voisavant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moinsamusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges,des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font ladestinée des plus grands empires et des plus petits états: ici desbêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés enhommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut desfables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aimeles fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je haiscelles des imposteurs.»
Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisaitque des apédeutes de Constantinople avaient donné, en très mauvaisgrec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle, parceque cehéros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation:«La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les espritsavec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cetteproposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiomecontraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire lesesprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire desa propre lumière.» Ces linostoles condamnèrent ainsi plusieursdiscours du capitaine, et donnèrent un édit.
Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne sontpoint des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits dont toutle monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier;c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles àne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là etplusieurs autres pastophores avaient lassé de contr’édits lapatience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fitfort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et lescontenir.
Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent levieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans àm’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturelde cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusementfortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature.
Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, deces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produiredénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine,et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je lescompare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufsdans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas decourir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux surces excréments de la littérature.
Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fitvenir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur,disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravitle droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espacesimmenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; etdans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui meprivent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vuepourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumièrefaite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pasdans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse.Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
How the Ingénu develops his abilities.
Reading broadens the soul, and a knowledgeable friend comforts it. Our prisoner had both these advantages, which he had never imagined before. "I'm tempted to believe in transformations," he said, "because I've been changed from a beast into a human being." He used some of the money he was allowed to spend to build a carefully chosen library. His friend encouraged him to write down his thoughts. Here is what he wrote about ancient history:
"I imagine nations were like me for a long time. They learned things only very late. For centuries they concerned themselves only with the passing moment, very little with the past, and never with the future. I've traveled five or six hundred leagues through Canada without finding a single monument. Nobody there knows anything about what his great-grandfather did. Could this be humanity's natural condition? The people of this continent seem superior to those of the other. For several centuries, arts and knowledge have enlarged their lives. Is it because they have beards on their chins, while God denied beards to Americans? I don't think so. I see that the Chinese have almost no beards, yet have practiced the arts for over five thousand years. Indeed, if they have over four thousand years of written records, their nation must have been united and flourishing for more than fifty centuries.
"One thing especially strikes me in this ancient Chinese history: almost everything in it is believable and natural. I admire it because it has nothing miraculous in it.
"Why have all the other nations given themselves imaginary origins? The old chroniclers of French history, who aren't very old themselves, trace the French back to Francus, a son of Hector. The Romans claimed descent from a Phrygian, although their language had not a single word with the slightest connection to the language of Phrygia. Gods had lived in Egypt for ten thousand years, and devils lived in Scythia, where they fathered the Huns. Before Thucydides I see only romances like the Amadis stories, but much less entertaining. Everywhere there are apparitions, oracles, miracles, spells, transformations, and interpreted dreams that decide the fate of the greatest empires and smallest states. Here animals speak; there animals are worshiped. Gods turn into men, and men turn into gods. Oh, if we must have fables, at least let them represent truth! I like philosophers' fables, laugh at children's, and hate those of frauds."
One day he came across a history of the emperor Justinian. It said that some uneducated men in Constantinople had issued, in very bad Greek, a decree against the greatest military commander of the age. In the heat of conversation this hero had said, "Truth shines by its own light. You don't enlighten minds with the flames of burning stakes." The uneducated men declared this statement heretical and smelling of heresy. They declared its opposite Catholic, universal, and Greek: "Only the flames of burning stakes enlighten minds, and truth cannot shine by its own light." These linen-robed men condemned several statements by the commander in this way and issued a decree.
"What!" the Ingénu cried. "Those people issued decrees?" "Not decrees," Gordon replied, "counter-decrees. Everyone in Constantinople laughed at them, the emperor most of all. He was a wise prince who had managed to restrict these uneducated, linen-robed men to doing good. He knew that these gentlemen and various other long-robed priests had worn out his predecessors' patience with counter-decrees on more serious subjects." "He did very well," said the Ingénu. "Priests should be supported and kept under control."
He wrote down many more thoughts that alarmed old Gordon. "What!" Gordon said to himself. "I've spent fifty years learning, and I'm afraid I can't reach the natural good sense of this almost uncivilized boy! I tremble to think I may have worked hard at strengthening prejudices. He listens only to nature."
The good man had a few of those little books of criticism, those regular pamphlets where people incapable of producing anything run down other people's work, where Visés insult Racines and Faydits insult Fénelons. The Ingénu looked through some. "I compare them," he said, "to certain little flies that lay their eggs in the backsides of the finest horses. That doesn't stop the horses running." The two philosophers scarcely bothered to glance at this literary excrement.
Soon they read the basics of astronomy together. The Ingénu sent for globes of the heavens. This great sight delighted him. "How hard it is," he said, "to begin learning about the sky only when I'm robbed of the right to look at it! Jupiter and Saturn travel through those immense spaces. Millions of suns light billions of worlds. And in the corner of earth I've been thrown into, there are beings who deprive me, a being who sees and thinks, of all those worlds my eyes could reach, and of the world where God had me born! The light made for the whole universe is lost to me. Nobody hid it from me in the northern skies where I spent my childhood and youth. Without you, dear Gordon, I'd be living here in nothingness."
Chapter XII
Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre.
Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dansun sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branchesquand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bienextraordinaire qu’une prison fût ce terrain.
Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il setrouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelquespièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrentà-la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils luiparlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons luiperça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et dugenre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—AuTartufe, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est untartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont destartufes qui ont fait votre malheur.
Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, ditl’Ingénu. Mais quand il lut l’Iphigénie moderne, Phèdre,Andromaque, Athalie, il fut en extase, il soupira, il versa deslarmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.
Lisez Rodogune, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre duthéâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peude chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit:Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rienencore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh!ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit:Pourquoi donc en faire?
Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein quecelui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs etétonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de cequ’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu lecommencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’abeaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suisintéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui lesretiens tous quand ils me plaisent.
Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si celaest, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui neméritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût;le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais voussavez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ceque je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode,du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature;il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peutaussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes.Alors il récita des vers d’Iphigénie, dont il était plein; etquoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction,qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Cinna; il nepleura point, mais il admira.
What the Ingénu thinks about plays.
The young Ingénu was like a strong tree grown in poor soil: once moved to good ground, it quickly spreads its roots and branches. It was remarkable that a prison should be that good ground.
Among the books the two prisoners read in their free time were poems, translations of Greek tragedies, and some French plays. Verses about love brought the Ingénu both pleasure and pain. They all spoke to him of his dear Saint-Yves. The fable of the Two Pigeons pierced his heart. He was very far from being able to return to his own dovecote.
Molière delighted him. He showed him the ways of Paris and of humanity. "Which of his comedies do you like best?" "Tartuffe, without question." "I agree," said Gordon. "A tartuffe put me in this dungeon, and perhaps tartuffes caused your troubles too."
"What do you think of these Greek tragedies?" "Good for Greeks," said the Ingénu. But when he read the modern Iphigenia, Phaedra, Andromache, and Athalie, he was carried away. He sighed and cried. He knew them by heart without trying to learn them.
"Read Rodogune," Gordon told him. "They say it's the theater's masterpiece. The other plays that gave you so much pleasure are little beside it." On the very first page the young man said, "This isn't by the same author." "How can you tell?" "I don't know yet. But these verses reach neither my ear nor my heart." "Oh, verse is nothing," Gordon replied. "Then why write it?" the Ingénu answered.
He read the play very carefully, wanting nothing but pleasure. Then he looked at his friend with dry, astonished eyes, not knowing what to say. At last, pressed to explain what he had felt, he answered, "I hardly understood the beginning. The middle disgusted me. The last scene moved me a great deal, though I don't find it very believable. I cared about nobody, and I haven't remembered twenty lines, although I remember every line when I like them."
"Yet it's considered our best play." "If so," he replied, "perhaps it's like many people who don't deserve their positions. After all, this is a question of taste. Mine can't be developed yet. I may be wrong, but you know I'm fairly used to saying what I think, or rather what I feel. I suspect people's judgments often contain illusion, fashion, and whim. I've spoken from nature. Perhaps nature in me is very imperfect. But perhaps most people sometimes pay too little attention to it." Then he recited verses from Iphigenia, which filled his mind. Although he did not deliver them well, he put so much truth and feeling into them that he made the old Jansenist cry. Next he read Cinna. He did not cry, but he admired it.
Chapter XIII
La belle Saint-Yves va à Versailles.
Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait;pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avectant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui seperfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, quedevinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluseSaint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on futplongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés,alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur etmademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un gardedu roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénuétait arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendantla nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.
Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelquesottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il estBas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Moncher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belleoccasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le filsde notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous nepourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fouguede la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour lessciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur lenouveau Testament? Nous sommes responsables de son âme; c’est nousqui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe lesjournées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est cachédans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tantde récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sasoeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé leHuron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuvale voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P.de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité duroyaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux,Bossuet.
Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés àParis, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sansfil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tousles jours des voitures pour aller à la découverte, et ils nedécouvraient rien.
Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avecmademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Ilalla à la porte de l’archevêque; le prélat était enfermé avec labelle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut àla maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avecmademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant ilparvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux luidéclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’iln’était pas sous-diacre.
Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protestaqu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayantjamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée auxBas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheurd’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il pointjanséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-ilchrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà quiest bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéficeest-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûtebeaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez biengarde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que leshuguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; onne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de laMontagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous.Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.
Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt defils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès ducouvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestaitle mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans uncouvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli ymettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur,bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieuxet plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieuxprieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elles’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus àla dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un gardedu corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans laprovince. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations àVersailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était enprison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne saisquoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à unejolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.
Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle nerebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père,caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jourdestiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matinavec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler.Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dixlieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et laconsternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plusde questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari restaplus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colèreprit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurentl’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout cecanton de la Basse-Bretagne.
La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était àcheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaientpoint rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, quicouraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ilsn’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assezd’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on lacherchait inutilement dans Paris.
Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sansappui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi?Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avaitpour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donnédifférentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donnéau roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéficesappelaient le chef de l’Église gallicane; ensuite venaient lesconfesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ilsn’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, etsurtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait lessecrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belleSaint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P.Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, sonétat, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévotequi la mît à l’abri des tentations.
Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet,l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elles’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elles’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant sude lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premiercommis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit,car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiserles hommes.
Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastilledepuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie.La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, leplumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout monpouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M.de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori demonseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange enest une; madame Dufresnoy, l’autre; mais elle n’est pas à présent àVersailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vousindique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie etd’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes,poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et enversant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courutvite chez M. de Saint-Pouange.
Beautiful Saint-Yves goes to Versailles.
While our unfortunate young man gained more knowledge than comfort, while his abilities, held back for so long, developed with such speed and strength, and while nature, improving within him, took revenge for fortune's insults, what happened to the prior, his good sister, and beautiful Saint-Yves in her confinement? For the first month they worried; by the third they were deep in grief. False guesses and unfounded rumors frightened them. After six months they thought he was dead. At last Monsieur and Mademoiselle de Kerkabon learned from an old letter, written to Brittany by one of the king's guards, that a young man like the Ingénu had reached Versailles one evening. He had been taken away during the night, and nobody had heard of him since.
"Oh dear!" said Mademoiselle de Kerkabon. "Our nephew must have done something foolish and got himself into trouble. He's young and from Lower Brittany. He can't know how to behave at court. Dear brother, I've never seen Versailles or Paris. Here's a fine chance. Perhaps we'll find our poor nephew. He's our brother's son, and helping him is our duty. Who knows whether we might finally manage to make him a subdeacon, once his youthful excitement has cooled? He had a real gift for learning. Do you remember how he reasoned about the Old and New Testaments? We're responsible for his soul. We're the ones who had him baptized. His dear sweetheart Saint-Yves spends her days crying. We really must go to Paris. If he's hiding in one of those wicked houses of pleasure I've heard so much about, we'll get him out." Her words moved the prior. He went to the bishop of Saint-Malo, who had baptized the Huron, to ask for his protection and advice. The bishop approved the journey. He gave the prior letters of introduction to Father de La Chaise, the king's confessor, who held the kingdom's highest office; to Harlay, archbishop of Paris; and to Bossuet, bishop of Meaux.
At last brother and sister set out. But in Paris they felt lost in an enormous maze, with no thread to guide them and no way out. They had little money. Every day they needed carriages to go looking for information, and they found nothing.
The prior went to see the Reverend Father de La Chaise. He was with Mademoiselle Du Tron and could not receive priors. He went to the archbishop's door. The bishop was shut away with beautiful Madame de Lesdiguières on Church business. He hurried to the bishop of Meaux's country house. That bishop was examining Madame Guyon's mystical love with Mademoiselle de Mauléon. Still, he managed to get a hearing from these two bishops. Both told him they could not get involved with his nephew because he was not a subdeacon.
At last he saw the Jesuit. He welcomed the prior with open arms and assured him he had always held him in special regard, although he had never known him. He swore the Society had always been devoted to Lower Bretons. "But could your nephew have the misfortune to be a Huguenot?" "Certainly not, Reverend Father." "Perhaps a Jansenist?" "I can assure Your Reverence he's hardly a Christian yet. We baptized him about eleven months ago." "Very good, very good. We'll look after him. Is your benefice a large one?" "Oh, it's very little, and our nephew costs us a great deal." "Are there any Jansenists nearby? Be very careful, dear prior. They're more dangerous than Huguenots and atheists." "Reverend Father, we have none. At Our Lady of the Mountain, nobody knows what Jansenism is." "So much the better. Go now. There's nothing I won't do for you." He sent the prior away affectionately and never thought about him again.
Time went by. The prior and his good sister were losing hope.
Meanwhile, the cursed bailiff was pushing ahead with the marriage of his great fool of a son to beautiful Saint-Yves. She had been brought out of the convent especially for it. She still loved her dear godson as much as she hated the husband offered to her. The insult of being put in a convent had made her love stronger; the order to marry the bailiff's son brought it to its height. Regret, love, and horror threw her soul into turmoil. As everyone knows, love makes a young woman much more inventive and daring than affection makes an old prior or an aunt over forty-five. Besides, the novels she had secretly read in the convent had taught her a great deal. Beautiful Saint-Yves remembered the bodyguard's letter to Lower Brittany, which people had discussed throughout the province. She decided to go to Versailles herself to make inquiries. If her husband was in prison, as people said, she would throw herself at the ministers' feet and get justice for him. Something secretly told her that at court a pretty girl is refused nothing. But she did not know the price.
Once she has decided, she feels comforted and calm. She no longer pushes her foolish suitor away. She welcomes the hateful prospective father-in-law, treats her brother lovingly, and fills the house with happiness. Then, on the day of the ceremony, she leaves secretly at four in the morning with her little wedding gifts and everything she has managed to gather. She had planned so well that she was already more than ten leagues away when they entered her room around noon. They were greatly surprised and dismayed. The questioning bailiff asked more questions that day than he had all week. The bridegroom looked more foolish than ever. Furious, the abbé de Saint-Yves decided to chase his sister. The bailiff and his son wanted to come too. So fate was bringing almost that whole district of Lower Brittany to Paris.
Beautiful Saint-Yves expected to be followed. She rode on horseback and cleverly asked couriers whether they had met a fat abbé, an enormous bailiff, and a young fool hurrying along the Paris road. On the third day she learned they were close behind. She took another route and was skillful and lucky enough to reach Versailles while they searched Paris for her in vain.
But what could she do at Versailles? Young and beautiful, unknown, with nobody to advise or support her and exposed to every danger, how could she dare look for one of the king's guards? She thought of approaching a lower-ranking Jesuit. There were Jesuits for every station in life. Just as God, they said, had given different foods to different species of animals, he had given the king his confessor, whom everyone seeking a benefice called the head of the Gallican Church. Then came the princesses' confessors. Ministers had none; they were not that foolish. There were Jesuits for the common royal household, and especially Jesuits for chambermaids, through whom their mistresses' secrets became known. That was no small job. Beautiful Saint-Yves approached one of these last, named Father Tout-à-tous. She confessed to him, explained her adventures, her situation, and her danger, and begged him to find her a room with some good devout woman who would keep her safe from temptation.
Father Tout-à-tous took her to the wife of an officer in the royal cup service, one of the penitents he trusted most. Once there, she quickly tried to win the woman's trust and friendship. She asked about the Breton guardsman and sent a request for him to visit her. He told her that her lover had been taken away after speaking to a chief clerk. She rushes to that clerk. The sight of a beautiful woman softens him, for we must admit that God created women only to tame men.
The softened pen-pusher told her everything. "Your lover has been in the Bastille for nearly a year. Without you he might stay there all his life." Loving Saint-Yves fainted. When she came to, the pen-pusher said, "I have no influence to do good. All my power amounts to doing harm now and then. Take my advice and see Monsieur de Saint-Pouange, who does both good and harm. He's Lord de Louvois's cousin and favorite. This minister has two souls: Monsieur de Saint-Pouange is one, Madame Dufresnoy the other. But she's not at Versailles just now. Your only option is to win over the protector I've named." Beautiful Saint-Yves hurried to Monsieur de Saint-Pouange, torn between a little joy and terrible grief, between some hope and sad fears, pursued by her brother, adoring her lover, wiping her tears and shedding more, trembling and weak, yet gathering courage again.
Chapter XIV
Progrès de l’esprit de l’Ingénu.
L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dansla science de l’homme. La cause du développement rapide de son espritétait due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de sonâme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point apprisde préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreurétait demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme ellessont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous lesfont voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurssont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’êtreopprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraîtle ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie?Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous leshommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ilssont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetésobscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amasd’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’auraitdécouverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur cepoint-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à laterre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est unoutrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini etsuprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’acachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature,fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné.Serait-il bien vrai, s’écria-t-il, que je me fusse rendu malheureux pourdes chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâceefficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu etdu genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saintProsper ne me tireront de l’abîme où je suis.
L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vousparle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour cesvaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutentme paraissent des monstres.
Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leurcaptivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu;je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objetde mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sanssavoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingtans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leursennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis lepied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvéune province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau desvivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point delois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’enest pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais queje devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompterla nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un librecours à sa juste colère.
Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujoursl’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas.Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et demétaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Illut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent lasituation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delàde ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ontque de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenaitinsensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amourauparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprità le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peutélever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois desvertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait unjanséniste.
The Ingénu's mind develops.
The Ingénu quickly advanced in the sciences, especially the study of human beings. His mind developed so quickly almost as much because of his upbringing outside civilization as because of his character. Having learned nothing as a child, he had learned no prejudices. His understanding had never been bent by error and had stayed entirely straight. He saw things as they are, whereas the ideas given to us in childhood make us see them throughout life as they are not. "Your persecutors are horrible," he told his friend Gordon. "I feel sorry for you because you're oppressed, but I also feel sorry for you because you're a Jansenist. Every sect seems to me a gathering around error. Tell me, are there sects in geometry?" "No, my dear boy," good Gordon said with a sigh. "Everyone agrees about truth when it's proved, but people are too divided about obscure truths." "Call them obscure falsehoods. If a single truth had been hidden in those heaps of arguments people have gone over for so many centuries, surely it would have been found. The whole world would at least have agreed on that point. If this truth were as necessary as the sun is to the earth, it would shine like the sun. It's absurd, an insult to humanity, an attack on the infinite and supreme Being, to say there's a truth essential to human beings and God has hidden it." Everything this ignorant young man, taught by nature, said deeply affected the unfortunate old scholar. "Can it really be," he cried, "that I've made myself miserable over fantasies? I'm much more certain of my misery than of efficacious grace. I've used up my days arguing about God's freedom and humanity's, but I've lost my own. Neither Saint Augustine nor Saint Prosper will get me out of the pit I'm in."
At last the Ingénu spoke in his usual way. "May I speak to you with bold frankness? People who get themselves persecuted over these pointless academic disputes seem unwise to me. The persecutors seem like monsters."
The two prisoners agreed completely that their imprisonment was unjust. "I deserve a hundred times more pity than you," the Ingénu said. "I was born free as the air. I had two lives: freedom and the person I love. They've taken both away. Here we both are in chains, without knowing why or being allowed to ask. I lived as a Huron for twenty years. People call them barbarians because they take revenge on their enemies, but they've never oppressed their friends. I'd hardly set foot in France before I shed my blood for her. I may have saved a province. My reward is to be swallowed up in this tomb for the living, where I'd have died of rage without you. Are there no laws in this country? People are condemned without a hearing! It isn't like that in England. Oh, I shouldn't have been fighting the English." His new philosophy could not subdue a nature violated in its most basic right, and it let his justified anger run free.
His companion did not disagree. Absence always strengthens love that has not been satisfied, and philosophy does not lessen it. He spoke about his dear Saint-Yves as often as about morals and metaphysics. As his feelings became purer, his love grew. He read some new novels but found few that pictured what was happening in his soul. He felt his heart always went beyond what he read. "Oh," he said, "nearly all these writers have nothing but cleverness and skill." Gradually, the good Jansenist priest became the person he confided in about his love. Before this, Gordon had known love only as a sin people admit in confession. He learned to know it as a feeling both noble and tender, able to raise the soul as well as soften it, and even sometimes to produce virtues. Finally, one last marvel: a Huron was converting a Jansenist.
Chapter XV
La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chezM. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait,toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit àla porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Ellefut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisémentparcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûreque dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâtede les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, feraplus d’effet que les paroles de votre frère.
Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. LaSaint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeuxtendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards.Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoirpour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dansun cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce.Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenezce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on enparle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences troprapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vousregarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments,il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle setint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien, pendant que leSaint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet.Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frèreest venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’enexpédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas!monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vosbureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme despensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’aibeaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes;je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui leroi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement,et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-ilaccusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?
Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celledu perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et onveut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule etméchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinéedes citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots laliberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurentdans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que leSaint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait sielle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait àson amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps dene le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâchéd’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plusexpressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre decachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, desétablissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pasrefusé augmentait.
La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur unsofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. LeSaint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sansagréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; maisSaint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horriblede le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières etles promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara quec’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenaitun intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien seprolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son *Pédagoguechrétien*, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deuxheures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longueaudience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille,puisqu’elle le prie encore.
Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sanspouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grandset des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommeset l’honneur des femmes.
Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie,elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes decroix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous,notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange;il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux etaccommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous àlui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nousautres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par unhomme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P.Tout-à-tous.
The beautiful Saint-Yves resists some delicate proposals.
The beautiful Saint-Yves, even more loving than her lover, went to see Monsieur de Saint-Pouange with the friend she was staying with. Both women kept their faces hidden under their hoods. The first person she saw at the door was her brother, the abbé de Saint-Yves, coming out. This frightened her, but her devout friend reassured her. "It's precisely because someone has spoken against you that you need to speak for yourself. You can be sure that in this country the accusers are always right unless you hurry to prove them wrong. Besides, unless I'm badly mistaken, your presence will have more effect than your brother's words."
A woman passionately in love needs only a little encouragement to become fearless. Saint-Yves presented herself at the audience. Her youth, her beauty, and her tender eyes, wet with a few tears, drew everyone's attention. Every courtier around the deputy minister forgot the idol of power for a moment to gaze at the idol of beauty. Saint-Pouange took her into a private room. She spoke with feeling and grace. Saint-Pouange felt moved. She was trembling, and he reassured her. "Come back this evening," he told her. "Your affairs deserve some thought and a leisurely discussion. There are too many people here, and audiences are rushed through. I need to talk to you fully about everything that concerns you." Then, after praising her beauty and her feelings, he told her to come at seven that evening.
She came on time. Her devout friend went with her again, but stayed in the sitting room and read The Christian Educator while Saint-Pouange and the beautiful Saint-Yves were in the inner room. "Would you believe, mademoiselle," he began, "that your brother came to ask me for a royal warrant to imprison you? Honestly, I'd sooner issue one to send him back to Lower Brittany." "Oh, sir! Your offices must hand out these warrants very freely, if people come asking for them from the far end of the kingdom, as if they were pensions. I would never ask for one against my brother. I have a great deal to complain of in his behavior, but I respect people's freedom. I'm asking for the freedom of a man I want to marry. The king owes it to him that a province was saved. He can serve the king well, and he is the son of an officer killed in the king's service. What is he accused of? How could anyone treat him so cruelly without hearing him?"
Then the deputy minister showed her the letter from the Jesuit spy and the one from the treacherous bailiff. "What! Can there be monsters like this on earth? And this is how they mean to force me to marry the ridiculous son of a ridiculous, wicked man! Is this the sort of report you use here to decide people's fate?" She fell to her knees and, sobbing, begged for the freedom of the brave man who adored her. In this position her beauty showed to its greatest advantage. She was so beautiful that Saint-Pouange lost all shame. He hinted that she would succeed if she began by letting him be the first to enjoy what she was saving for her lover. Saint-Yves, horrified and embarrassed, pretended for a long time not to understand him. He had to make himself clearer. One word, spoken cautiously at first, led to a stronger one, then another more explicit still. He offered not only to cancel the royal warrant, but also rewards, money, honors, and secure positions. The more he promised, the more desperate he became not to be refused.
Saint-Yves was crying and gasping for breath, half collapsed on a sofa. She could hardly believe what she saw and heard. Saint-Pouange, in his turn, fell to his knees before her. He was not without charm, and might not have frightened off a heart less firmly committed. But Saint-Yves adored her lover and thought it would be a terrible crime to betray him in order to help him. Saint-Pouange doubled his pleas and promises. At last he became so carried away that he declared this was the only way to get the man she cared for so deeply and tenderly out of prison. This strange conversation dragged on. In the next room, the devout woman said as she read her Christian Educator, "My God! What can they have been doing in there for two hours? His lordship Saint-Pouange has never given such a long audience. Perhaps he has refused that poor girl everything, since she's still pleading with him."
At last her companion came out of the inner room, distraught and unable to speak. She was thinking deeply about the character of the great and the not-so-great, who so casually sacrifice men's freedom and women's honor.
She said nothing all the way back. Once they reached her friend's home, she burst out and told her everything. The devout woman made many signs of the cross. "My dear friend, first thing tomorrow we must consult Father Tout-à-tous, our spiritual adviser. He has a great deal of influence with Monsieur de Saint-Pouange. He hears the confessions of several maids in his household. He's a devout, accommodating man who also guides women of high rank. Put yourself in his hands. That's what I do, and it has always worked out well for me. We poor women need a man to guide us." "Well then, my dear friend, I'll go and see Father Tout-à-tous tomorrow."
Chapter XVI
Elle consulte un jésuite.
Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur,elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait defaire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, etqu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait unerépugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il nes’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que desuccomber.
Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriezbien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelquejanséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui lefera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vousdevez épouser.
La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions,lui nomma enfin Saint-Pouange.
Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’esttout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayonsjamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien;il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez malentendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue,quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; ilfaut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rendeindigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot mon amant; il y aquelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites mon mari;car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; etrien n’est plus honnête.
Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il nel’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péchéénorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.
Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quandl’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votremari.
Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité quipeuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustinrapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus, en l’an 340de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce quiappartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgréla maxime, Où il n’y a rien le roi perd ses droits. Il s’agissaitd’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis labeauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livred’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec ellele péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai quele vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pasmoins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauversa vie.
Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, ilfaut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien,vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous tromperapas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, etj’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.
La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que despropositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie.Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisserdans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte dele délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devaitappartenir qu’à cet amant infortuné.
She consults a Jesuit.
As soon as the beautiful, miserable Saint-Yves was with her good confessor, she told him that a powerful, pleasure-loving man had offered to free the man she was to marry legally. In return, he demanded a great price. She felt a terrible disgust at the thought of being unfaithful in this way. If only her own life were at stake, she would give it up rather than give in.
"What an abominable sinner!" Father Tout-à-tous told her. "You really should tell me this wicked man's name. He's certainly some Jansenist. I'll report him to His Reverence Father de La Chaise, who will have him put in the same lodgings as the dear person you're to marry."
After much embarrassment and a long struggle to make up her mind, the poor girl finally named Saint-Pouange.
"His lordship Saint-Pouange!" the Jesuit cried. "Ah, my daughter, that's quite another matter. He's a cousin of the greatest minister we've ever had—a good man, a protector of the good cause, a good Christian. He can't have had any such thought. You must have misunderstood." "Oh, Father, I understood only too well. I'm lost whatever I do. I can only choose between misery and shame. Either my lover must stay buried alive, or I must make myself unworthy to live. I can't let him die, and I can't save him."
Father Tout-à-tous tried to calm her with these gentle words:
"First, my daughter, never use that expression, my lover. There's something worldly about it that might offend God. Say my husband. Although he isn't your husband yet, you think of him as such, and nothing could be more proper.
"Second, although he is your husband in your thoughts and hopes, he isn't in fact. So you wouldn't be committing adultery, a dreadful sin that must always be avoided as far as possible.
"Third, actions don't carry the guilt of sin when the intention is pure. And nothing could be purer than freeing your husband.
"Fourth, you have examples from the early days of the Church that can be wonderfully helpful in guiding your conduct. Saint Augustine tells us that under the proconsul Septimius Acyndinus, in the year 340 of our salvation, a poor man couldn't pay Caesar what belonged to Caesar. He was sentenced to death, as was right, despite the saying, Where there is nothing, the king loses his rights. The sum involved was a pound of gold. The condemned man had a wife whom God had made beautiful and wise. A rich old man promised to give the woman a pound of gold, or even more, on condition that he commit the filthy sin with her. The woman didn't think she was doing wrong by saving her husband. Saint Augustine warmly approves of her generous submission. It's true that the rich old man cheated her, and perhaps her husband was hanged just the same. But she had done everything in her power to save his life.
"Be sure, my daughter, that when a Jesuit quotes Saint Augustine to you, that saint must be completely right. I'm not advising you to do anything. You're sensible. Presumably you'll be of help to your husband. His lordship Saint-Pouange is an honorable man. He won't deceive you. That's all I can tell you. I'll pray to God for you, and I hope everything will turn out to his greater glory."
The beautiful Saint-Yves was as frightened by the Jesuit's words as by the deputy minister's proposals. She went back to her friend's house in despair. She was tempted to escape through death both the horror of leaving the lover she adored in a dreadful prison and the shame of freeing him at the price of what she valued most—what should belong only to that unfortunate lover.
Chapter XVII
Elle succombe par vertu.
Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgenteque le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, lesaffaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, sigalante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plusconsidérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous.Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vousavouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon marine jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loind’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde commema créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête desprovinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortuneà leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdamesleurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées parl’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.
Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit derendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’ilvous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dontje vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permisune faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria labelle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et quej’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailliridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, onne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuitea perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suisentourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans lamisère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai àses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.
On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vousaviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de LaChaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le restede vos jours.
Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités decette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arriveun exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendantsd’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’enchargea.
Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre danslaquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer lesdeux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattitla journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue,entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souperfatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendantsd’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elleavant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée,qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure trèsfavorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement.Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevetd’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargnapas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vousne vouliez pas être tant aimé!
Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, deslarmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut serendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penserqu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de lanécessité où elle était réduite.
She gives in out of virtue.
She begged her friend to kill her. But this woman, as willing to make allowances as the Jesuit, spoke even more plainly. "Sadly," she said, "that's how nearly everything gets done at this court, so charming, so gallant, so famous. Both the lowest and the highest positions have often been given only at the price they're demanding from you. Listen, you've made me feel friendship and trust toward you. I'll admit that if I'd been as hard to persuade as you are, my husband wouldn't have the little post that supports him. He knows it. Far from being angry, he sees me as his benefactor and considers himself someone who owes his position to me. Do you think everyone who has governed a province or even commanded an army owed his honors and fortune to his service alone? Some owe them to their wives. Love has been used to ask for military ranks, and the post has gone to the prettiest woman's husband.
"Your situation is much more compelling. You need to bring your lover back into the daylight and marry him. That's a sacred duty you must carry out. No one blamed the beautiful, high-ranking ladies I'm telling you about. People will applaud you. They'll say you allowed yourself a moment of weakness only because you had too much virtue." "Oh, what virtue!" cried the beautiful Saint-Yves. "What a maze of wickedness! What a country! And how I'm learning to understand people! A Father de La Chaise and a ridiculous bailiff have my lover put in prison. My family persecutes me. The only helping hand I'm offered in my misery is meant to dishonor me. One Jesuit has ruined a brave man, and another wants to ruin me. There are traps all around me, and I'm on the point of falling into destitution. I must kill myself or speak to the king. I'll throw myself at his feet as he passes on his way to Mass or the theater."
"They won't let you near him," her good friend told her. "And if you did have the misfortune to speak, Monsieur de Louvois and the Reverend Father de La Chaise could bury you in the depths of a convent for the rest of your life."
While this worthy woman was making the desperate girl's confusion still worse and driving the dagger into her heart, a special messenger arrived from Monsieur de Saint-Pouange with a letter and two beautiful earrings. Saint-Yves rejected everything in tears, but her friend took charge of it all.
As soon as the messenger left, her confidante read the letter, which invited both friends to a small supper that evening. Saint-Yves swore she wouldn't go. The devout woman wanted to try the two diamond earrings on her. Saint-Yves wouldn't allow it. She struggled all day. At last, thinking only of her lover, defeated and swept along, not knowing where she was being taken, she let herself be led to the fatal supper. Nothing had persuaded her to wear the earrings. Her confidante brought them and put them on her against her will before they sat down at the table. Saint-Yves was so embarrassed and so upset that she let herself be tormented. Her patron took this as a very encouraging sign. Toward the end of the meal, her confidante discreetly withdrew. The patron then showed her the order canceling the royal warrant for imprisonment, a document granting a large payment, and another granting command of a company. He was generous with his promises. "Oh!" Saint-Yves told him. "How I would love you if you didn't want to be loved so much!"
At last, after a long resistance, after sobs, cries, and tears, exhausted by the struggle, distraught and faint, she had to give in. Her only comfort was to promise herself that she would think only of the Ingénu while the cruel man ruthlessly enjoyed the desperate situation she had been forced into.
Chapter XVIII
Elle délivre son amant et un janséniste.
Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Ilest difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant cevoyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de sonopprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi sonamant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes,ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’étaitplus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréciles idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avaitfait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dansl’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plusaisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plusinstructive que quatre ans de couvent.
Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur lesajustements sous lesquels elle avait paru devant son funestebienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagnesans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et sehaïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de
… cet affreux château, palais de la vengeance,Qui renferme souvent le crime et l’innocence.
Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; onl’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le frontconsterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voixexpire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles.Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance.Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorablesgeôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée àla garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, etvivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse deslarmes des infortunés.
Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants sevoient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves restalong-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt soncourage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit legouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On memande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance.Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’unevoix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.
Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, lebrevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie.L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pourretomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? commentavez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vousêtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.
La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait,et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle luiapprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé,excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’unautre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usagesde la cour, aurait deviné facilement.
Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de meravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme desplus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’unmoine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortuneautant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte cedétestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour unjanséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne leméritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sansconseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous yavez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dansla vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et quiamollit les coeurs de bronze!
A ce mot de vertu, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves.Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’ellese reprochait.
Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avezeu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me fairerendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a lepremier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamiténous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous nisans lui.
Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vousdevoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet hommepuissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avezcommencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire toutce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvaitobéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois;elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrasséle vieux martyr de la grâce efficace.
L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait sonfrère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.
A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre del’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pourle lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’ellefesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécrationcet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donnal’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’unbienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et dehonte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer unami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étrangesévénements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeunefille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
She frees her lover and a Jansenist.
At daybreak she rushed to Paris with the minister's order. It's hard to describe what was happening in her heart during that journey. Imagine a noble, virtuous soul, humiliated by her disgrace, drunk with love, torn by remorse for betraying her lover, and filled with the joy of freeing the man she adored! Her bitter feelings, her struggles, and her success all competed for her thoughts. She was no longer the simple girl whose provincial upbringing had kept her ideas narrow. Love and suffering had educated her. Her feelings had developed as much as reason had developed in her unfortunate lover's mind. Girls learn to feel more easily than men learn to think. Her experience had taught her more than four years in a convent.
She was dressed very simply. She looked with horror on the finery she had worn before her disastrous benefactor. She had left her diamond earrings with her companion without even looking at them. Ashamed and delighted, worshiping the Ingénu and hating herself, she finally arrived at the gate of
… that terrible castle, a palace of revenge,Where the guilty and the innocent are often held.
When it was time to get out of the carriage, her strength failed. Someone helped her. She went in with her heart pounding, her eyes wet, and her face full of distress. She was taken to the governor. She tried to speak to him, but her voice died away. She showed him her order, barely managing a few words. The governor liked his prisoner and was very glad he was being freed. His heart hadn't hardened like those of some of his honorable fellow jailers. Thinking only of the payment they received for guarding their captives, basing their income on their victims, and living off other people's misery, those men took a dreadful, secret pleasure in the tears of the unfortunate.
He had the prisoner brought to his rooms. The two lovers saw each other, and both fainted. The beautiful Saint-Yves lay motionless and lifeless for a long time. The Ingénu soon recovered his strength of mind. "This is your wife, I assume," the governor told him. "You hadn't told me you were married. I'm informed that you owe your release to her generous efforts." "Oh, I'm not worthy to be his wife," said the beautiful Saint-Yves in a trembling voice, and she fainted again.
When she came to, she showed him, still trembling, the document granting the payment and the written promise of command of a company. The Ingénu, as astonished as he was moved, seemed to wake from one dream only to fall into another. "Why was I locked up here? How did you manage to get me out? Where are the monsters who put me here? You're a goddess coming down from heaven to help me."
The beautiful Saint-Yves lowered her eyes, looked at her lover, blushed, and a moment later turned her tearful eyes away. At last she told him everything she knew and everything she had gone through, except what she wished she could hide from herself forever. Anyone but the Ingénu, anyone with more experience of the world and more knowledge of the ways of the court, would easily have guessed it.
"Can a wretch like that bailiff really have had the power to take my freedom away? Oh, I see that people are like the lowest animals: all of them can do harm. But can a monk, a Jesuit who hears the king's confessions, really have done as much to cause my suffering as that bailiff? I can't even imagine what excuse that hateful scoundrel used to persecute me. Did he claim I was a Jansenist? And how did you remember me? I didn't deserve it. I was only a savage then. What! With no advice and no help, you managed to set out for Versailles! You appeared there, and my chains were broken! Then beauty and virtue do have an irresistible charm that brings down iron doors and softens hearts of bronze!"
At the word virtue, the beautiful Saint-Yves broke into sobs. She didn't know how virtuous she had been in committing the crime she blamed herself for.
Her lover went on: "Angel who broke my chains, if you had enough influence to get justice for me—something I still don't understand—please get it for an old man too. He first taught me to think, just as you taught me to love. Misery brought us together. I love him like a father. I can't live without either you or him."
"Me! Ask a favor of the same man who…" "Yes, I want to owe everything to you, and never owe anything to anyone else. Write to that powerful man. Shower me with your kindness. Finish what you've begun. Complete your miracles." She felt she had to do everything her lover asked. She tried to write, but her hand wouldn't obey. Three times she began her letter again, and three times she tore it up. At last she wrote it, and the two lovers left after embracing the old martyr to efficacious grace.
Saint-Yves, happy and miserable, knew where her brother was staying and went there. Her lover took rooms in the same house.
Hardly had they arrived when her protector sent her the order for good old Gordon's release and asked to meet her the next day. So her dishonor was the price of every decent, generous act she performed. She looked with disgust on this practice of selling human misery and happiness. She gave her lover the release order and refused to meet a benefactor she could no longer see without dying of sorrow and shame. The Ingénu could leave her only to free a friend. He rushed there. As he fulfilled this duty, he reflected on the strange events of this world and admired the courageous virtue of a young woman to whom two unhappy men owed more than their lives.
Chapter XIX
L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé deSaint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tousétaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentimentsétaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts auxpieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeurpleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportablefils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis aupremier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraientensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte.
Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaientque le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé deSaint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabondisait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit lacharmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien,son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussirespectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur etla consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheurde la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; quevous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?
Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main sonjanséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Ellecommença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, quin’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards quiexprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyaitéclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés del’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie.
Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Ilavait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grandtitre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul leréconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortaitde son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacunraconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante,écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants,et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres.Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnesvertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle deSaint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez demains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement unesecourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sareconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; onadmirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêléede ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoirdu crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois:Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonneamie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’étaitpassé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à quiappartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne decour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, ettirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tantattendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Ellene put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit lesdiamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrentqu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une tellemagnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an deréflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amantes’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, unfrisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à lafatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces parolespercèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à seposséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtressedevant son frère, mais il pâlit comme elle.
Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage deson amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petitpassage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas euxqui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne mereverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il lesreprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse demoi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre lesremords dont elle était témoin.
La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolutionqui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmerpersonne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextantque sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; maisce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes etflatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dansson âme.
Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, maisde cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversationsattachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.
Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme,et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et del’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, etplaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leursintérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêtschimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait,l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaientd’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et dela brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice etun danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’audernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment setrouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font lespersécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avecquelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destructiond’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenairesl’exécutent!
J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent dumaréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour lacause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nomsupposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, quil’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un filslibertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maisonpaternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous lesdegrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom deterre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ceprêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu unbâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier futchargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avectoute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme illes conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suitedes malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père etla mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarementset la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pasmoins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie depréférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.
J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dansl’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vumourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par lejésuite.
L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaîtrel’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongéesdans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur,elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué queles grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.
Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, etsensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicitésans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié,que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’yprendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses dupassé et en protestations d’un attachement éternel.
L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. Labonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vousl’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-civaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais jevous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louangesde la tendre Saint-Yves.
Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui,il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur soncoeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait tropentendus, vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, etcorrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresseaugmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle;on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; ons’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projetsde fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérancesque la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Maisl’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret quirepoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signéesSaint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deuxhommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla desministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée enFrance comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur laterre.
Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerreque je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, parla raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eûtété lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fûtau moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal deFrance; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pourmieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ilspas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui auracomme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut quedeviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque espritqu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fûtgénéreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peuembarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il sedistinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur auxaffaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirsmoins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur estincompatible avec la cruauté.
Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits del’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuseprenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvredévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,attentive à ne pas troubler la joie des convives.
Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit;il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amantse présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarméet le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre ladiscrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués,et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux quivisitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ilsviennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratiqueaveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernementsain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Ilredoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à lamode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était tropcommune dans Paris.
La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendresa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des penséesqui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux quecelui de la fièvre la plus brûlante.
The Ingénu, the beautiful Saint-Yves, and their relatives come together.
The generous, admirable woman who had been unfaithful was with her brother, the abbé de Saint-Yves, the good prior of Our Lady of the Mountain, and Mademoiselle de Kerkabon. They were all equally astonished, but their situations and feelings were very different. The abbé de Saint-Yves wept over his wrongdoing at his sister's feet, and she forgave him. The prior and his loving sister were crying too, but with joy. The wicked bailiff and his unbearable son didn't disturb this moving scene. They had left at the first news that their enemy was being freed. They were hurrying back to bury their foolishness and fear in their province.
Stirred by a hundred different feelings, the four of them waited for the young man to return with the friend he was going to free. The abbé de Saint-Yves didn't dare look his sister in the eye. Good Mademoiselle de Kerkabon said, "So I'll see my dear nephew again!" "You will," said the lovely Saint-Yves, "but he isn't the same man anymore. His manner, his way of speaking, his ideas, his mind—everything has changed. He has become as worthy of respect as he used to be naïve and unfamiliar with everything. He'll bring honor and comfort to your family. If only I could make mine happy too!" "You aren't the same either," said the prior. "What has happened to change you so much?"
In the middle of this conversation, the Ingénu arrived, holding his Jansenist's hand. The scene now became still more unusual and moving. It began with loving embraces from his uncle and aunt. The abbé de Saint-Yves almost went down on his knees before the Ingénu, who was no longer so naïve. The two lovers spoke to each other through looks that expressed all the feelings filling their hearts. Joy and gratitude shone on his face. Uneasiness showed in her tender, slightly bewildered eyes. Everyone was surprised that she mixed sorrow with so much joy.
In a few moments, old Gordon became dear to the whole family. He had suffered with the young prisoner, and that was a great claim on their affection. He owed his release to the two lovers. That alone reconciled him to love. The harshness of his former beliefs was leaving his heart. Like the Huron, he had become a new man. Before supper, everyone told their adventures. The two abbés and the aunt listened like children hearing ghost stories, and like people who all cared about so many disasters. "Sadly," said Gordon, "there may be more than five hundred virtuous people at this moment in the same chains Mademoiselle de Saint-Yves has broken. Their sufferings are unknown. There are plenty of hands to strike the mass of unhappy people, but rarely one to help." This thought, so true, deepened his compassion and gratitude. Everything added to the beautiful Saint-Yves's triumph. Everyone admired her noble, resolute spirit. Their admiration was mixed with the respect people can't help feeling for someone they believe has influence at court. But the abbé de Saint-Yves sometimes asked, "How did my sister manage to gain this influence so quickly?"
They were about to sit down to a very early supper when the good friend from Versailles arrived, knowing nothing of what had happened. She was in a carriage drawn by six horses, and it was easy to see who owned it. She came in with the imposing air of someone from court who had important business, barely greeted the company, and pulled the beautiful Saint-Yves aside. "Why keep us waiting so long? Come with me. Here are your diamonds, which you forgot." She couldn't say this quietly enough to keep the Ingénu from hearing. He saw the diamonds. Her brother was dumbfounded. The uncle and aunt felt only the surprise of simple people who had never seen such splendor. The young man, whose mind had developed through a year of reflection, couldn't help thinking about it and looked troubled for a moment. His lover noticed. A deathly paleness spread over her beautiful face. She shuddered and could barely stand. "Oh, madam," she told that disastrous friend, "you've ruined me! You're killing me!" These words pierced the Ingénu's heart. But he had already learned self-control. He didn't comment on them, for fear of upsetting his beloved in front of her brother, but he turned as pale as she did.
Saint-Yves, distraught at the change she saw in her lover's face, pulled the woman out of the room into a small passage and threw the diamonds on the ground in front of her. "Oh, they weren't what tempted me. You know that. But the man who gave them will never see me again." Her friend was picking them up, and Saint-Yves added, "Let him take them back or give them to you. Go away. Don't make me feel ashamed of myself anymore." At last the messenger went back, unable to understand the remorse she had witnessed.
The beautiful Saint-Yves, weighed down and feeling a violent disturbance in her body that made it hard to breathe, had to go to bed. But she didn't want to alarm anyone, so she said nothing about her suffering. Saying only that she was tired, she asked permission to rest. First, though, she reassured everyone with comforting, affectionate words and gave her lover looks that set his soul on fire.
Without her to bring life to it, supper was sad at first. But it was the kind of moving sadness that produces absorbing, useful conversations, far better than the frivolous gaiety people seek, which is usually nothing but tiresome noise.
In a few words Gordon told the history of Jansenism and Molinism, the persecutions one party inflicted on the other, and the stubbornness of both. The Ingénu criticized them and pitied people who weren't content with all the conflicts their interests stirred up, but made new troubles for themselves over imaginary interests and incomprehensible absurdities. Gordon told the story, and the other judged it. Their fellow diners listened with feeling and gained new understanding. They spoke of how long our troubles last and how short life is. They observed that every profession has its own vice and danger, and that everyone, from a prince to the lowest beggar, seems to accuse nature. How can there be so many people willing, for so little money, to persecute, hunt down, and execute other people? With what inhuman indifference a man in office signs an order to destroy a family, and with what still more barbarous joy hired men carry it out!
"In my youth," said good old Gordon, "I knew a relative of Marshal de Marillac. He was being hunted in his province for supporting that famous, unfortunate man, and was hiding in Paris under a false name. He was seventy-two years old. His wife, who was with him, was about the same age. They had had a dissolute son who ran away from home at fourteen. He became a soldier, then a deserter, and went through every stage of debauchery and poverty. At last he adopted the name of an estate and joined Cardinal de Richelieu's guards—for that priest, like Mazarin, had guards. He had obtained an exempt officer's baton in this band of henchmen. This adventurer was ordered to arrest the old man and his wife. He carried it out with all the brutality of a man eager to please his master. As he led them away, he heard these two victims lament the long series of misfortunes they had suffered since birth. The father and mother counted their son's waywardness and loss among their greatest sorrows. He recognized them, but took them to prison just the same, assuring them that serving His Eminence must come before everything else. His Eminence rewarded his zeal.
"I saw a spy working for Father de La Chaise betray his own brother in hopes of getting a small church benefice, which he never received. And I saw him die, not of remorse, but of grief at having been cheated by the Jesuit.
"My work as a confessor, which I did for a long time, let me see inside families. I hardly saw one that wasn't sunk in misery, while outwardly, behind a mask of happiness, they seemed to be swimming in joy. And I always noticed that our greatest sorrows came from our uncontrolled greed."
"For my part," said the Ingénu, "I think a noble, grateful, loving soul can live happily. I fully expect to enjoy complete happiness with the beautiful, generous Saint-Yves. For I hope," he added, turning to her brother with a friendly smile, "that you won't refuse me as you did last year, and I'll go about it more properly." The abbé poured out apologies for the past and promises of lasting affection.
Uncle Kerkabon said it would be the happiest day of his life. Overjoyed and crying with happiness, the good aunt exclaimed, "I told you that you'd never be a subdeacon! This sacrament is better than the other one. I wish to God I'd been honored with it! But I'll be a mother to you." Then they all tried to outdo each other in praising the loving Saint-Yves.
Her lover's heart was too full of what she had done for him, and he loved her too much, for the affair of the diamonds to dominate his feelings. But those words he had heard only too clearly, you're killing me, still frightened him in secret and spoiled all his joy, while the praise of his beautiful beloved made his love grow still stronger. At last everyone was thinking only of her. They spoke only of the happiness the two lovers deserved. They made plans to live together in Paris, plans for wealth and advancement. They gave themselves over to all the hopes that the smallest glimmer of happiness so easily brings to life. But deep in his heart the Ingénu felt something that resisted this illusion. He reread the promises signed by Saint-Pouange and the official grants signed by Louvois. They described these two men to him as they were, or as people believed them to be. Everyone spoke about the ministers and the government with that freedom of the dinner table which, in France, is considered the most precious freedom anyone can enjoy on earth.
"If I were king of France," said the Ingénu, "this is the kind of war minister I'd choose. I'd want a man of the highest birth, because he gives orders to the nobility. I'd require him to have been an officer himself, to have passed through every rank, to be at least a lieutenant general in the army and worthy of becoming a marshal of France. Doesn't he need to have served himself to understand the details of military service better? And won't officers obey a soldier who has shown his courage, just as they have, a hundred times more gladly than an office worker who, however clever he is, can at best only guess at the operations of a campaign? I wouldn't mind my minister being generous, even if it sometimes made things a little difficult for the keeper of my royal treasury. I'd like him to work with ease and even be known for the cheerful spirit of a man who is on top of his business. That pleases the nation so much and makes every duty less painful." He wanted the minister to have this character because he had always noticed that such good humor is incompatible with cruelty.
Monsieur de Louvois might not have been satisfied with the Ingénu's wishes. His merits were of another kind.
But while they were at the table, the unhappy girl's illness was taking a dangerous turn. Her blood had become inflamed, and a consuming fever had set in. She suffered without complaining, careful not to disturb the diners' happiness.
Her brother, knowing she wasn't asleep, went to her bedside. He was startled by her condition. Everyone hurried in, her lover following her brother. He was certainly the most alarmed and the most deeply moved of them all. But he had learned to add discretion to all the fine gifts nature had showered on him, and a quick sense of proper behavior was beginning to guide him.
They immediately sent for a neighborhood doctor. He was one of those who rush through their visits, confusing the illness they have just seen with the one they are looking at now. They follow blind routine in a science whose uncertainties and dangers can't be removed even by the most mature, sound, thoughtful judgment. He made the illness twice as bad by hastily prescribing a remedy then in fashion. Fashion, even in medicine! This craze was all too common in Paris.
The sorrowful Saint-Yves did even more than her doctor to make her illness dangerous. Her mind was killing her body. The crowd of thoughts tormenting her put a poison into her veins more dangerous than the poison of the most burning fever.
Chapter XX
La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et dela laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organesrappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. Lamaladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siègede l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est,dit-on, le siège des passions.
Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment età la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le coursdu sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularitésdans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dontl’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière,vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie,produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raisonou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et faitd’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié etde larmes?
C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion sinaturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à sonattendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes quis’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeunefille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbéde Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient desruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant?nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs;les langues sont trop imparfaites.
La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans sesfaibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amantpressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; illa nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié delui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, leregarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un crid’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, etl’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âmesa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cheramant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; jemeurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié àdes démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Cesparoles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais ellesportaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eutle courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, dedouleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient àdétester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice quepar un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à êtresa complice.
Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; lecrime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.
Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à lavie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’êtreaimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’iln’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et ilpleurait.
Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger decette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout étaitconsterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui?et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur dela Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était lefrère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans cetemps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérendpère, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, luiqui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait àl’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures deson neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petitesdisgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faireattention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter sonneveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon,que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez monsde Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.»
Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglaisavaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquerquand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait unsigne de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait,que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir sonneveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient:Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de luiau souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled,frère jésuite.»
Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, etcommandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais setournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’ilpensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traiteles hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser.L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grandsmouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nezdu courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir letonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrireet excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’unjeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.
Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. Labelle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elleétait dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaisséequi n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’unevoix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec laconsolation de vous savoir libre.
Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant unéternel adieu.
Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cettemisérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte aveccourage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’onappelle l’honneur, sans regrets et sans déchirements? Elle sentaittoute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et parces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin ellepleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force depleurer.
Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrentdans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous lesanimaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âgeou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nosorganes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il lesétouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.
Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent deslarmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmesfortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quandelles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindrequ’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes lesarmes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents età Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous doncqu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir dem’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ceslieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’estpas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on esthorriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on nepeut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat àson poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage dequelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisonsimpuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, etauxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.
Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvrestremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme detous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi quienchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, etqui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et safamille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardaità vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de labelle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux deson amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus enétat de rien voir.
Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé àla porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitentdes prières d’un air distrait, que des passants jettent quelquesgouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autrespoursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, etqu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avecl’amie de Versailles.
Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu del’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaisen’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouangeayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves,brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avaitenfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venirlui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir troisfois, si elle était venue d’elle-même.
Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est unebière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourridans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle quipourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veutmonter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on vaenterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom,elle pâlit et pousse un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; lasurprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, lesyeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pourapprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il luiparle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouangen’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusementsavait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchaitpoint à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres;il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleursqu’il était étonné de répandre: il connut le repentir.
Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vousm’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victimedont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où leprieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins,rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.
J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vieà le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, etde se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il étaitsans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point desrefus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avaitmérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvoisvint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui aparu sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbationde tous les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et unphilosophe intrépide.
Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant saconsolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendreSaint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves etle prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieuxvoir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat.La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encoreun beau présent. Le P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café,de sucre candi, de citrons confits, avec les *Méditations du révérendP. Croiset* et la Fleur des saints reliées en maroquin. Le bonGordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié;il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et leconcours concomitant. Il prit pour sa devise: *Malheur est bon àquelque chose*. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire:Malheur n’est bon à rien!
The beautiful Saint-Yves dies, and what follows.
They called another doctor. Instead of helping nature and letting it do its work in a young woman whose every organ was struggling to restore life, he thought only of opposing his colleague. Within two days the illness became fatal. The brain, believed to be the seat of understanding, was attacked as violently as the heart, said to be the seat of the passions.
"What incomprehensible mechanism has made our organs subject to feeling and thought? How does a single painful idea disturb the flow of blood? And how does the blood, in turn, pass its disorders on to the human mind? What is this unknown fluid, whose existence is certain, which moves faster and more actively than light, rushing through all the channels of life in less than the blink of an eye? It produces sensations, memory, sadness or joy, reason or confusion. It brings back in horror what we wish we could forget and makes a thinking animal either an object of admiration or a subject for pity and tears."
This was what good Gordon said. This very natural reflection, which people rarely make, took nothing away from his tenderness. He wasn't one of those wretched philosophers who try to feel nothing. He was moved by this young woman's fate like a father watching his beloved child slowly die. The abbé de Saint-Yves was in despair. The prior and his sister shed streams of tears. But who could describe her lover's condition? No language has words equal to such extreme pain. Languages are too imperfect.
The aunt, almost lifeless herself, held the dying woman's head in her weak arms. Her brother knelt at the foot of the bed. Her lover clasped her hand, bathing it in tears and breaking into sobs. He called her his benefactor, his hope, his life, half of himself, his beloved, his wife. At the word "wife," she sighed and looked at him with indescribable tenderness, then suddenly gave a cry of horror. Then, in one of those intervals when crushing exhaustion, dulled senses, and pain briefly held back leave the mind free and strong, she cried, "Me, your wife! Oh, dear lover, that name, that happiness, that reward were no longer meant for me. I'm dying, and I deserve it. Oh, god of my heart! You whom I sacrificed to demons from hell! It's over. I'm being punished. Live happily." No one could understand these tender, terrible words, but they filled every heart with fear and compassion. She found the courage to explain. Every word made everyone present shudder with astonishment, sorrow, and pity. They all joined in hating the powerful man who had corrected a horrible injustice only by committing a crime, and had forced the most admirable innocence to become his accomplice.
"What? You, guilty?" her lover told her. "No, you aren't. Crime can exist only in the heart. Yours belongs to virtue and to me."
He supported this thought with words that seemed to bring the beautiful Saint-Yves back to life. She felt comforted and was surprised that she was still loved. Old Gordon would have condemned her when he was only a Jansenist. But now that he had become wise, he respected her and wept.
Amid so many tears and fears, while the danger facing this beloved girl filled every heart and everyone was in distress, a messenger from court was announced. A messenger! From whom? And why? He came on behalf of the king's confessor, for the prior of Kerkabon. It wasn't Father de La Chaise who had written, but Brother Vadbled, his personal servant. He was a very important man at the time: he informed archbishops of the reverend father's wishes, gave audiences, promised church benefices, and sometimes had royal warrants for imprisonment issued. He wrote to the prior "that His Reverence had been informed of his nephew's adventures; that his imprisonment was only a mistake; that these little misfortunes happened frequently and shouldn't be taken seriously; that, in short, the prior should come and present his nephew the next day; that he should bring good old Gordon with him; and that he, Brother Vadbled, would introduce them to His Reverence and to Monsieur de Louvois, who would say a word to them in his anteroom."
He added that the king had been told the Ingénu's story and how he had fought the English. The king would surely be gracious enough to notice him when passing through the gallery, and might even nod to him. The letter ended by holding out the pleasing hope that all the ladies of the court would be eager to invite his nephew to attend them while they dressed. Several would say, "Good morning, Monsieur Ingénu," and he would certainly be talked about at the king's supper. The letter was signed, "Your affectionate Vadbled, Jesuit brother."
When the prior read the letter aloud, his furious nephew controlled his anger for a moment and said nothing to the messenger. Instead, he turned to the companion of his sufferings and asked what he thought of this way of writing. Gordon answered, "So this is how they treat people like monkeys! They beat them and make them dance." The Ingénu's original character returned, as it always does when the soul is deeply stirred. He tore the letter into pieces and threw them in the messenger's face. "There's my answer." His terrified uncle thought he saw a thunderbolt and twenty royal warrants for imprisonment falling on him. He hurried off to write and excuse as best he could what he took for a young man's temper, but which was really the outburst of a great soul.
But more painful concerns took hold of every heart. The beautiful, unfortunate Saint-Yves could already feel her end approaching. She was calm, but with the dreadful calm of a body that has collapsed and no longer has the strength to fight. "Oh, my dear lover!" she said in a fading voice. "Death is punishing me for my weakness. But I die with the comfort of knowing you're free.
"I adored you while betraying you, and I adore you as I say goodbye forever."
She didn't put on an empty show of firmness. She couldn't understand the miserable glory of making a few neighbors say, "She died bravely." Who, at twenty, can lose her lover, her life, and what is called honor, without regret and anguish? She felt all the horror of her condition and made it felt through those words and those dying looks that speak so powerfully. In short, she cried like the others whenever she had the strength to cry.
Let others praise the showy deaths of people who meet destruction without feeling. That's the fate of all animals. We die with indifference, as they do, only when age or illness dulls our organs and makes us like them. Anyone who suffers a great loss feels great regret. If he suppresses it, that's because he carries his vanity even into the arms of death.
When the fatal moment came, everyone there broke into tears and cries. The Ingénu lost consciousness. Strong souls, when they are tender, feel things much more violently than others. Good Gordon knew him well enough to fear that he would kill himself when he came to. They removed all the weapons. The unhappy young man noticed. Without tears, groans, or any sign of agitation, he said to his relatives and Gordon, "Do you think there's anyone on earth with the right and power to stop me from ending my life?" Gordon was careful not to parade those tiresome commonplaces used to try to prove that people aren't allowed to use their freedom to stop existing when they are horribly unhappy; that they mustn't leave their house when they can no longer live in it; that a person is on earth like a soldier at his post—as though it mattered to the Being of beings whether a collection of a few pieces of matter was in one place or another. These are powerless arguments which firm, thoughtful despair refuses to hear, and which Cato answered only with a stab of his dagger.
The Ingénu's bleak, terrible silence, his dark eyes, his trembling lips, and his shuddering body filled everyone who looked at him with a mixture of pity and fear. It froze every power of the mind, made speech impossible, and could show itself only in broken words. The landlady and her family had hurried in. They trembled at his despair, kept him in sight, and watched his every movement. The cold body of the beautiful Saint-Yves had already been taken to a downstairs room, away from the eyes of her lover, who seemed to be searching for her still, though he could no longer really see anything.
In the middle of this scene of death, while the body lay on display at the door of the house, while two priests beside a basin of holy water recited prayers distractedly, while some passersby idly sprinkled a few drops of holy water on the coffin and others went on their way without caring, while the relatives wept and a lover was about to take his own life, Saint-Pouange arrived with the friend from Versailles.
His passing desire, satisfied only once, had become love. The refusal of his favors had stung him. Father de La Chaise would never have thought of coming to this house. But Saint-Pouange saw the beautiful Saint-Yves's image before him every day. He burned to satisfy a passion that had driven the sharp point of desire into his heart after just one encounter. He didn't hesitate to come in person to seek the woman he might not have wanted to see even three times if she had come willingly.
He got out of his carriage. The first thing he saw was a coffin. He turned his eyes away with the simple disgust of a man raised among pleasures, who thinks he should be spared any sight that might bring him back to thinking about human misery. He was about to go upstairs. Out of curiosity, the woman from Versailles asked who was to be buried. Someone said the name of Mademoiselle de Saint-Yves. At that name she went pale and gave a dreadful cry. Saint-Pouange turned around. Astonishment and grief filled his heart. Good Gordon was there, his eyes full of tears. He broke off his sorrowful prayers to tell the courtier about the whole horrible disaster. He spoke with the authority that sorrow and virtue give. Saint-Pouange hadn't been born wicked. The rush of business and amusement had swept away his soul before it had come to know itself. He wasn't yet approaching old age, which usually hardens ministers' hearts. He listened to Gordon with his eyes lowered, wiping away a few tears that he was surprised to shed. He came to know repentance.
"I absolutely must see this extraordinary man you've told me about," he said. "He moves me almost as much as the innocent victim whose death I caused." Gordon followed him to the room where the prior, Mademoiselle de Kerkabon, the abbé de Saint-Yves, and a few neighbors were bringing the young man around after he had fainted again.
"I've caused your misery," the deputy minister told him. "I'll spend my life making it right." The Ingénu's first thought was to kill him and then kill himself. Nothing could have been more fitting. But he had no weapons and was closely watched. Saint-Pouange wasn't put off by the refusals, with all the reproach, contempt, and horror he deserved and received in abundance. Time softens everything. Monsieur de Louvois eventually managed to make an excellent officer of the Ingénu. Under another name he appeared in Paris and in the armies, winning the approval of all decent people, and was both a fearless soldier and a fearless philosopher.
He never spoke of this experience without a groan, yet speaking of it was his comfort. He cherished the memory of the loving Saint-Yves to the last moment of his life. The abbé de Saint-Yves and the prior each received a good church benefice. Good Mademoiselle de Kerkabon preferred seeing her nephew with military honors to seeing him a subdeacon. The devout woman from Versailles kept the diamond earrings and received another handsome gift. Father Tout-à-tous received boxes of chocolate, coffee, rock candy, and candied lemons, along with the Meditations of the Reverend Father Croiset and The Flower of the Saints, bound in morocco leather. Good Gordon lived with the Ingénu in the closest friendship until his death. He too received a benefice and forgot efficacious grace and concomitant concurrence forever. He took as his motto, Misfortune is good for something. How many decent people in the world have been able to say, Misfortune is good for nothing!