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L’Ingénu, histoire véritable tirée des manuscrits du P. Quesnel
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L’Ingénu, histoire véritable tirée des manuscrits du P. Quesnel

Voltaire · Musean translation — Mouseia

French source edition on gutenberg.org

Chapter I

French

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeurrencontrèrent un Huron.

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession,partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes deFrance, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand ilfut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit deprofondes révérences, et s’en retourna en Irlande par le même cheminqu’elle était venue.

Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna lenom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacunsait.

En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur deNotre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avecmademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur,déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de sesvoisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avaitdonné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seulbénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quandil avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement dethéologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusaitavec Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elleeût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge dequarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait leplaisir et était dévote.

Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici ques’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame deKerkabon, sa femme, sur la frégate l’Hirondelle, en 1669, pour allerservir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer dele revoir encore.

Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur aitété mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain quesi elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je lapleurerai toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère quiavait beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune.

Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virententrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec lamarée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées deleur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur nimademoiselle sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’onavait pour elle.

Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élançad’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vismademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage defaire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regardsdu frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, les piedschaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses,un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’airmartial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau desBarbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était ungobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fortintelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle deKerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fitreboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que lefrère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services,en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leurrépondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait vouluvoir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, etallait s’en retourner.

Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, pritla liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, luirépondit le jeune homme.

Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui luiavait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fitpas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré deNotre-Dame de la Montagne.

La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, etdisait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint delis et de rose! qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison,ma soeur, disait le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup,et le voyageur répondait toujours fort juste.

Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. Labonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé deSaint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fortjolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leursfemmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle deKerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avecadmiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à-la-fois; leHuron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devisecelle de milord Bolingbroke, Nihil admirari. Mais à la fin, excédé detant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu defermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre; commentvoulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre?La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelquesmoments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparaittoujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et quiétait le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant labouche d’un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’atoujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom enAngleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, commeje fais tout ce que je veux.

Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre?C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier parles Anglais, après m’être assez bien défendu; et les Anglais, quiaiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils sont aussihonnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou devenir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de monnaturel j’aime passionnément à voir du pays.

Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vouspu abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu nipère ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout lemonde répétait, Ni père, ni mère! Nous lui en servirons, dit lamaîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huronest intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble etfière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.

Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlezmieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, quenous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui jeconçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends très vite ceque je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vosFrançais réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi; ilm’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue;et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votrepays, parceque j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop dequestions.

L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demandalaquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,l’anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, réponditl’Ingénu. Est-il possible? s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avaistoujours cru que le français était la plus belle de toutes les languesaprès le bas-breton.

Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron dutabac, et il répondait taya: comment on disait manger, et ilrépondait essenten. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoircomment on disait faire l’amour; il lui répondit trovander[a]; etsoutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bienles mots français et anglais qui leur correspondaient. Trovanderparut très joli à tous les convives.

[a] Tous ces noms sont en effet hurons.

Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire huronedont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, luiavait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter.Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénupour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues,et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terreaurait parlé français.

L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage,conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilitéqu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas.

Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment onfesait l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions,répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous lesconvives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yvesrougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, maiselle n’était pas si aise; elle fut un peu piquée que la galanterie nes’adressât pas à elle; mais elle était si bonne personne, que sonaffection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle luidemanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses enHuronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’étaitmademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs nesont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutonssont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas silégers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dansnotre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; unAlgonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint luiprendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquind’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds etpoings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eusjamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté,j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle mepréféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pasété mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau;mais cela ne m’a pas consolé.

Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secretd’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaban’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Toutle monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait beaucoup d’avoirempêché ses camarades de manger un Algonquin.

L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner,poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion étaitM. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane,ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de lavôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureuxAnglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disaitmademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soientpas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pastous convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissaitpersonne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et quemême il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiâtinconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle deSaint-Yves.

Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. leprieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolumentêtre sa marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts:ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute laBasse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnieseconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous lebaptiserons! L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre lesgens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisaitpoint du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi desBas-Bretons; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva devider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.

Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle deKerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir deregarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait unHuron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur leplancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde.

English

How the prior of Notre-Dame de la Montagne and his sister met a Huron.

One day Saint Dunstan, Irish by nationality and a saint by profession, left Ireland on a little mountain that sailed toward the coast of France, and by this conveyance arrived in the bay of Saint-Malo. Once ashore, he blessed his mountain, which bowed deeply to him and returned to Ireland by the way it had come.

Dunstan founded a little priory in those parts and named it the Priory of the Mountain, a name it still bears, as everyone knows.

On the evening of July 15, 1689, the Abbé de Kerkabon, prior of Notre-Dame de la Montagne, was walking by the sea with his sister, Mademoiselle de Kerkabon, to enjoy the cool air. The prior, already somewhat advanced in years, was a very good churchman, beloved by the men of the neighborhood, as he had once been by the women. What had chiefly earned him great esteem was that he was the only holder of a church benefice in the district who did not have to be carried to bed after dining with his fellow clerics. He knew a respectable amount of theology; and when he grew tired of reading Saint Augustine, he amused himself with Rabelais. Everyone therefore spoke well of him.

Mademoiselle de Kerkabon, who had never married, although she had very much wanted to, retained a fresh complexion at the age of forty-five. Her nature was kind and tenderhearted; she loved pleasure and was devout.

As he looked out to sea, the prior said to his sister, "Alas! This is where our poor brother embarked with our dear sister-in-law, Madame de Kerkabon, his wife, aboard the frigate Hirondelle, in 1669, to go and serve in Canada. If he had not been killed, we might still hope to see him again."

"Do you believe," said Mademoiselle de Kerkabon, "that our sister-in-law was eaten by the Iroquois, as we were told? Certainly, if she had not been eaten, she would have come home. I shall mourn her all my life. She was a charming woman; and our brother, who had a great deal of wit, would surely have made his fortune."

While they were both moved by these memories, they saw a small vessel entering the bay of the Rance on the tide. It carried Englishmen who had come to sell some produce of their country. They leaped ashore without looking at the prior or his sister, who was deeply offended by their lack of attention to her.

It was otherwise with a very well-built young man who sprang in a single leap over his companions' heads and landed face-to-face with the lady. He nodded to her, not being accustomed to bowing. His appearance and his dress caught the eyes of brother and sister. His head and legs were bare, his feet shod in little sandals, his head adorned with long braided hair; a short doublet fitted his slim, supple waist. His bearing was warlike and gentle. In one hand he held a small bottle of Barbados spirits, and in the other a sort of pouch containing a drinking cup and some very good ship's biscuit. He spoke quite intelligible French. He offered Mademoiselle de Kerkabon and her brother some of his Barbados spirits and drank with them; he had them drink again, all with such simplicity and natural grace that brother and sister were delighted. They offered to help him, asking who he was and where he was going. The young man replied that he did not know; that he was curious, that he had wanted to see what the coast of France looked like, that he had come, and that he would be going back.

Judging by his accent that he was not English, the prior took the liberty of asking what country he came from. "I am a Huron," the young man answered.

Astonished and enchanted to see a Huron who had shown her such courtesy, Mademoiselle de Kerkabon invited the young man to supper. He did not need to be asked twice, and all three went together to the priory of Notre-Dame de la Montagne.

The short, round lady stared at him with her little eyes wide open and said from time to time to the prior, "That tall lad has a complexion of lilies and roses! What lovely skin for a Huron!" "You are right, my sister," said the prior. She asked a hundred questions in rapid succession, and the traveler always gave an apt reply.

Word soon spread that there was a Huron at the priory. The district's best society hurried over for supper. The Abbé de Saint-Yves came with his sister, a young woman of Lower Brittany, very pretty and very well brought up. The bailiff, the tax collector, and their wives joined the supper party. They seated the stranger between Mademoiselle de Kerkabon and Mademoiselle de Saint-Yves. Everyone gazed at him in admiration; everyone spoke to him and questioned him at once. The Huron was unperturbed. He seemed to have adopted Lord Bolingbroke's motto, Nihil admirari. But at last, worn out by so much noise, he said quite gently, though with a little firmness, "Gentlemen, in my country people speak one at a time. How do you expect me to answer when you keep me from hearing you?" Reason always brings people to their senses for a few moments: a great silence fell. The bailiff, who always took possession of strangers in any house he happened to visit, and who was the greatest questioner in the province, opened his mouth half a foot wide and said, "Sir, what is your name?" "I have always been called the Ingénu," the Huron replied, "and they confirmed that name in England, because I always say quite candidly what I think, just as I do whatever I please."

"How, sir, if you were born a Huron, did you manage to come to England?" "Because I was taken there. The English captured me in a battle, after I had defended myself fairly well; and the English, who love bravery because they are brave themselves, and who are as honorable as we are, offered either to return me to my people or to take me to England. I chose the latter, because I am by nature passionately fond of seeing the world."

"But, sir," said the bailiff in his imposing tone, "how could you abandon your father and mother like that?" "Because I have never known either father or mother," the stranger said. The company was touched, and everyone repeated, "Neither father nor mother!" "We shall take their place," the lady of the house said to her brother the prior. "What an engaging gentleman this Huron is!" The Ingénu thanked her with a noble and proud warmth and made her understand that he needed nothing.

"I observe, Monsieur Ingénu," said the solemn bailiff, "that you speak better French than is fitting for a Huron." "A Frenchman," he said, "whom we captured in Huronia when I was very young, and of whom I grew very fond, taught me his language. I learn very quickly whatever I want to learn. When I arrived in Plymouth, I met one of your French refugees, whom you call Huguenots, I do not know why. He helped me make some progress in your language; and as soon as I could make myself understood, I came to see your country, because I rather like the French when they do not ask too many questions."

Despite this little warning, the Abbé de Saint-Yves asked which of the three languages he liked best: Huron, English, or French. "Huron, unquestionably," the Ingénu replied. "Is it possible?" cried Mademoiselle de Kerkabon. "I had always thought French the loveliest of all languages after Breton."

Then everyone competed to ask the Ingénu how to say tobacco in Huron, and he answered taya; how to say eat, and he answered essenten. Mademoiselle de Kerkabon absolutely insisted on knowing how to say make love; he answered trovander[a], and maintained, not without some show of reason, that these words were quite as good as their French and English equivalents. All the guests found trovander very pretty.

[a] All these words are in fact Huron.

The prior, who had in his library a Huron grammar given to him by the Reverend Father Sagar Théodat, a Recollect friar and celebrated missionary, left the table for a moment to consult it. He returned fairly breathless with tenderness and joy: he had established that the Ingénu was a true Huron. There was some debate about the multiplicity of languages, and everyone agreed that, but for the affair of the Tower of Babel, the whole world would have spoken French.

The questioning bailiff, who until then had been a little suspicious of the fellow, conceived a profound respect for him. He spoke to him more civilly than before, which the Ingénu did not notice.

Mademoiselle de Saint-Yves was very curious to know how people made love in the country of the Hurons. "By doing fine deeds," he answered, "to please people who resemble you." All the guests applauded in astonishment. Mademoiselle de Saint-Yves blushed and was delighted. Mademoiselle de Kerkabon blushed too, but she was not so delighted; she was a little piqued that the compliment had not been addressed to her. Yet she was so good a person that her affection for the Huron was not diminished in the least. With great kindness she asked how many mistresses he had had in Huronia. "I have only ever had one," the Ingénu said. "It was Mademoiselle Abacaba, my dear nurse's good friend. The reeds are no straighter, the ermine no whiter; sheep are less gentle, eagles less proud, and stags are not as swift as Abacaba was. One day she was chasing a hare in our neighborhood, some fifty leagues from our home, when an ill-bred Algonquin, who lived a hundred leagues farther off, came and took her hare. I heard of it, ran there, felled the Algonquin with a blow of my club, and brought him to my mistress's feet, bound hand and foot. Abacaba's relatives wanted to eat him, but I have never had a taste for feasts of that kind. I set him free and made him a friend. Abacaba was so touched by what I had done that she preferred me to all her suitors. She would love me still if she had not been eaten by a bear. I punished the bear; I wore its skin for a long time, but that did not console me."

As she listened, Mademoiselle de Saint-Yves felt a secret pleasure in learning that the Ingénu had had only one mistress and that Abacaba was no more; but she could not distinguish the cause of her pleasure. Everyone's eyes were fixed on the Ingénu. He was much praised for having kept his companions from eating an Algonquin.

The relentless bailiff, unable to curb his mania for questioning, at last carried his curiosity so far as to ask what religion Monsieur the Huron professed: had he chosen the Anglican religion, the Gallican, or the Huguenot? "I belong to my religion," he said, "as you belong to yours." "Alas!" cried Mademoiselle de Kerkabon. "I can see that those wretched English never even thought of having him baptized." "Oh, my God," said Mademoiselle de Saint-Yves, "how can it be that the Hurons are not Catholics? Have the reverend Jesuit fathers not converted them all?" The Ingénu assured her that in his country no one was converted; that no true Huron had ever changed his opinion, and that his language did not even have a word meaning inconstancy. These last words pleased Mademoiselle de Saint-Yves exceedingly.

"We shall baptize him, we shall baptize him," Mademoiselle de Kerkabon told the prior. "You shall have the honor, my dear brother. I absolutely insist on being his godmother. The Abbé de Saint-Yves will present him at the font. It will be a splendid ceremony; people will speak of it throughout Lower Brittany, and it will do us infinite credit." The whole company supported the lady of the house; all the guests cried, "We shall baptize him!" The Ingénu replied that in England people were allowed to live as they pleased. He made it clear that the proposal did not please him at all, and that the law of the Hurons was at least as good as that of the Lower Bretons. Finally, he said he was leaving the next day. They finished his bottle of Barbados spirits, and everyone went to bed.

When they had shown the Ingénu to his room, Mademoiselle de Kerkabon and her friend Mademoiselle de Saint-Yves could not resist peeping through a large keyhole to see how a Huron slept. They saw that he had spread the bedcover on the floor and was resting in the most beautiful posture in the world.

Chapter II

Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents.

L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du coq,qu’on appelle en Angleterre et en Huronie la trompette du jour. Iln’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseuxjusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut nidormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet étatmitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie esttrop courte.

Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces degibier à balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieurde Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant enbonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sachasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu’ilportait toujours à son cou, il les pria de l’accepter en reconnaissancede leur bonne réception. C’est ce que j’ai de plus précieux, leurdit-il; on m’a assuré que je serais toujours heureux tant que jeporterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin quevous soyez toujours heureux.

Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïvetéde l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez malfaits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse.

Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres enHuronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; sonmari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français duCanada qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su.

Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur,il s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne,s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine etde sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la mêmeémotion, en jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement etd’une joie mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deuxpleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ilss’arrachaient les portraits; chacun d’eux les prenait et les rendaitvingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et leHuron; ils lui demandaient l’un après l’autre, et tous deux à-la-fois,en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombéesentre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient lestemps depuis le départ du capitaine; ils se souvenaient d’avoir eunouvelle qu’il avait été jusqu’au pays des Hurons, et que depuis cetemps ils n’en avaient jamais entendu parler.

L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. Le prieur,qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de barbe;il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton estcotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et mabelle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone luia sauvé la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions etcent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leurpropre neveu. Ils l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénuriait, ne pouvant s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieurbas-breton.

Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grandphysionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu;il fit très habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, lefront et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des jouesqui tenaient de l’un et de l’autre.

Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère,assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tousla Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin onétait si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’ilconsentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’ilaimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre.

On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne,tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans lamaison.

Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à lavoile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leurdit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je resteici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’aiplus besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. LesAnglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût desparents ou non en Basse-Bretagne.

Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le *TeDeum*; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions;après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la tendresse,peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de Saint-Yvesconclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il n’en étaitpas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un enfant qu’onrégénère sans qu’il en sache rien. Il fallait l’instruire, et celaparaissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves supposait qu’un hommequi n’était pas né en France n’avait pas le sens commun.

Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, sonneveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n’enavait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par toutes sesréponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, tant ducôté paternel que du maternel.

On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu’ilavait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux deShakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres chezle capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à Plymouth, etqu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l’interrogersur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que j’ai cru en devinerquelque chose, et que je n’ai pas entendu le reste.

L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était ainsique lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes nelisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la Bible? dit-il auHuron. Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi leslivres de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà commesont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils ferontplus de cas d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’unebouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais convertipersonne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nousleur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu detemps.

Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malopour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; lebailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves,en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et illui fit des révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait àpersonne en sa vie.

Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle deSaint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peinele regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.

The Huron, called the Ingénu, is recognized by his family.

As was his custom, the Ingénu woke with the sun, at the crowing of the cock, which in England and Huronia is called the trumpet of the day. He was not like fashionable society, which languishes in an idle bed until the sun has completed half its circuit, unable either to sleep or to rise, wasting so many precious hours in that state midway between life and death, and still complaining that life is too short.

He had already covered two or three leagues and killed thirty head of game with single bullets when, on his return, he found the prior of Notre-Dame de la Montagne and his discreet sister walking in their nightcaps in their little garden. He presented them with all his game; then, drawing from his shirt a sort of little talisman that he always wore around his neck, he begged them to accept it in gratitude for their kind reception. "It is the most precious thing I have," he told them. "I was assured that I would always be happy as long as I wore this little trinket, and I give it to you so that you may always be happy."

The prior and his sister smiled tenderly at the Ingénu's simplicity. The gift consisted of two rather poorly executed miniature portraits, fastened together by a very greasy strap.

Mademoiselle de Kerkabon asked him whether there were painters in Huronia. "No," said the Ingénu. "This rarity came to me from my nurse. Her husband had won it as spoils, stripping some Frenchmen from Canada who had made war on us. That is all I ever knew about it."

The prior studied the portraits closely. He changed color, grew agitated; his hands trembled. "By Our Lady of the Mountain!" he cried. "I believe these are the faces of my brother the captain and his wife!" After examining them with the same emotion, his sister came to the same conclusion. Both were seized with astonishment and a joy mingled with grief; both were deeply moved; both wept. Their hearts pounded; they cried out; they snatched the portraits from each other. Each took them and handed them back twenty times in a second. They devoured the portraits and the Huron with their eyes. They asked him one after the other, and both at once, where, when, and how these miniatures had come into his nurse's hands. They pieced together the dates, counted the years since the captain's departure; they remembered hearing that he had gone as far as the country of the Hurons and that since then they had never heard of him again.

The Ingénu had told them that he had known neither father nor mother. The prior, who was a sensible man, noticed that the Ingénu had a little beard; he knew very well that Hurons had none. "His chin is downy, so he is the son of a European. My brother and sister-in-law were never seen again after the expedition against the Hurons in 1669. My nephew must then have been a nursing infant; the Huron nurse saved his life and became a mother to him." At last, after a hundred questions and a hundred answers, the prior and his sister concluded that the Huron was their own nephew. They embraced him with streaming tears, while the Ingénu laughed, unable to imagine that a Huron could be the nephew of a prior in Lower Brittany.

The whole company came downstairs. Monsieur de Saint-Yves, who was a great judge of faces, compared the two portraits with the Ingénu's features. He very skillfully pointed out that he had his mother's eyes, the forehead and nose of the late Captain de Kerkabon, and cheeks that took after both.

Mademoiselle de Saint-Yves, who had never seen either father or mother, declared that the Ingénu resembled them perfectly. They all marveled at Providence and the chain of events in this world. In short, they were so persuaded, so convinced of the Ingénu's parentage, that he himself consented to be the prior's nephew, saying that he would as soon have him for an uncle as anyone else.

They went to give thanks to God in the church of Notre-Dame de la Montagne, while the Huron, quite unconcerned, amused himself by drinking in the house.

The Englishmen who had brought him, and who were ready to set sail, came to tell him it was time to leave. "Apparently," he told them, "you have not found your uncles and aunts. I am staying here. Go back to Plymouth; I give you all my belongings. I need nothing more in the world, since I am the nephew of a prior." The Englishmen set sail, caring very little whether the Ingénu had relatives in Lower Brittany or not.

After the uncle, the aunt, and the company had sung the Te Deum; after the bailiff had once more overwhelmed the Ingénu with questions; after they had exhausted everything that astonishment, joy, and tenderness could prompt them to say, the prior of the Mountain and the Abbé de Saint-Yves resolved to have the Ingénu baptized as soon as possible. But a strapping Huron of twenty-two was not like a baby who is regenerated without knowing anything about it. He would have to be instructed, and that seemed difficult, for the Abbé de Saint-Yves assumed that a man who had not been born in France had no common sense.

The prior pointed out to the company that, although Monsieur Ingénu, his nephew, had indeed not had the good fortune to be born in Lower Brittany, he was no less intelligent for that; they could judge as much from all his answers, and nature had certainly been very generous to him on both his father's and his mother's side.

First they asked whether he had ever read a book. He said he had read Rabelais in English translation and some passages of Shakespeare that he knew by heart; that he had found these books in the possession of the captain of the ship that had brought him from America to Plymouth, and that he had been very pleased with them. The bailiff did not fail to question him about these books. "I confess," said the Ingénu, "that I thought I could guess at some of it, and that I did not understand the rest."

Hearing this, the Abbé de Saint-Yves reflected that this was how he himself had always read, and that most people read in much the same way. "You have doubtless read the Bible?" he asked the Huron. "Not at all, Monsieur l'Abbé. It was not among my captain's books. I have never heard of it." "That is just like those damned English!" cried Mademoiselle de Kerkabon. "They think more of a play by Shakespeare, a plum pudding, and a bottle of rum than of the Pentateuch. And so they have never converted anyone in America. They are certainly accursed by God, and before long we shall take Jamaica and Virginia from them."

Be that as it may, they sent for the most skillful tailor in Saint-Malo to dress the Ingénu from head to foot. The company dispersed; the bailiff went off to ask his questions elsewhere. As she left, Mademoiselle de Saint-Yves turned back several times to look at the Ingénu, and he bowed to her more deeply than he had ever bowed to anyone in his life.

Before taking his leave, the bailiff presented to Mademoiselle de Saint-Yves a great lout of a son who had just left school; but she scarcely looked at him, so taken up was she with the Huron's courtesy.

Chapter III

Le Huron, nommé l’Ingénu, converti.

Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu luienvoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourraitlui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à lefaire entrer dans les ordres.

L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes deBasse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa têtesi vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; etquand on gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rienoublié. Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que sonenfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises quiaccablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage.Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau Testament.L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dansquel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans celivre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène nefût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il couperait le nez et lesoreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces marauds-là.

Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu detemps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile,attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize centquatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre parcoeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieurfort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé deSaint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuitebas-breton pour achever la conversion du Huron.

Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne doutapas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je nevois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui nel’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de monprépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoyachercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération,comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute lacompagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avaitpoint encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta leshauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissaitrésolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération trèsmaladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels lesdames s’intéressent toujours par bonté d’âme.

Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que lacirconcision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plusdoux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi derigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture,disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe auxgens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand onvoudrait.

Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile.L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avaitdonné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et celale rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant,dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant depeine aux hérétiques: Confessez vos péchés les uns aux autres. LeHuron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tirale récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un brasvigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui:Allons, mon ami, il est dit: Confessez-vous les uns aux autres; jet’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies contéles tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre lapoitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements quifont retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène quigourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie debaptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passapar-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens quipensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptêmetenait lieu de tout.

On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut lecroire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi deson clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plusbelle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à lacérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée.L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre leHuron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.

L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à lachasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent lesbois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.

On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On sesouvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là.Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisaitpersonne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque étaitconfondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves sedésespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravitéordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle deSaint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs quisemblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaienttristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petiterivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière unegrande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiositél’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrentdoucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’êtrepoint vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.

The Huron, called the Ingénu, is converted.

The prior, reflecting that he was growing rather old and that God had sent him a nephew for his consolation, took it into his head that he might resign his benefice in the young man's favor, if he succeeded in having him baptized and admitted to holy orders.

The Ingénu had an excellent memory. The sturdy constitution of Lower Brittany, strengthened by the climate of Canada, had made his head so robust that when someone struck it, he scarcely felt the blow; and when something was engraved within it, nothing could efface it. He had never forgotten anything. His understanding was all the keener and clearer because his childhood had not been burdened with the useless things and absurdities that weigh down ours: things entered his brain without a cloud. The prior finally resolved to have him read the New Testament. The Ingénu devoured it with great pleasure; but knowing neither when nor in what country all the adventures related in the book had taken place, he had no doubt that the scene was set in Lower Brittany. He swore he would cut off the noses and ears of Caiaphas and Pilate if he ever met those rogues.

His uncle, delighted with these promising dispositions, soon put him in possession of the facts. He praised his zeal, but explained that it was useless, since those men had died some sixteen hundred and ninety years before. The Ingénu soon knew almost the whole book by heart. He sometimes raised difficulties that greatly troubled the prior, who was often obliged to consult the Abbé de Saint-Yves. The abbé, not knowing what to answer, sent for a Jesuit from Lower Brittany to complete the Huron's conversion.

At last grace did its work. The Ingénu promised to become a Christian; he had no doubt that he must begin by being circumcised. "For," he said, "in the book you have had me read, I do not see a single person who was not. It is therefore plain that I must sacrifice my foreskin; the sooner the better." He did not hesitate. He sent for the village surgeon and asked him to perform the operation, expecting to give Mademoiselle de Kerkabon and the whole company infinite pleasure once the thing was done. The barber-surgeon, who had never yet performed this operation, informed the family, who raised a great outcry. Good Mademoiselle de Kerkabon trembled lest her nephew, who seemed both determined and brisk, perform the operation himself very clumsily, with those regrettable consequences in which ladies always take an interest out of kindness of heart.

The prior set the Huron's ideas straight. He explained that circumcision was no longer in fashion; that baptism was much gentler and more conducive to salvation; that the law of grace was not like the law of severity. The Ingénu, who had a great deal of good sense and integrity, argued, but acknowledged his error—which is rather rare in Europe among people who argue. In the end he promised to be baptized whenever they wished.

First he had to confess, and this was the greatest difficulty. The Ingénu always carried in his pocket the book his uncle had given him. He could not find a single apostle in it who had gone to confession, and this made him very stubborn. The prior silenced him by showing him, in the Epistle of Saint James the Less, those words that so distress the heretics: Confess your sins to one another. The Huron said no more and made his confession to a Recollect friar. When he had finished, he pulled the Recollect out of the confessional, seized his man with a powerful arm, took his place, and made him kneel before him. "Come, my friend, it says: Confess to one another. I have told you my sins; you will not leave here until you have told me yours." As he spoke, he pressed his broad knee against his adversary's chest. The Recollect let out howls that resounded through the church. People rushed toward the noise and found the catechumen manhandling the monk in the name of Saint James the Less. The joy of baptizing a Huron and English Lower Breton was so great that these peculiarities were overlooked. Many theologians even thought confession unnecessary, since baptism took the place of everything.

A day was agreed upon with the bishop of Saint-Malo, who, flattered, as may well be imagined, to baptize a Huron, arrived in a splendid equipage followed by his clergy. Mademoiselle de Saint-Yves, blessing God, put on her finest dress and sent for a hairdresser from Saint-Malo so that she might shine at the ceremony. The questioning bailiff hurried over with the whole countryside. The church was magnificently adorned; but when they went to fetch the Huron and bring him to the baptismal font, he was nowhere to be found.

His uncle and aunt searched for him everywhere. They supposed he was hunting, as usual. All those invited to the celebration scoured the woods and neighboring villages: no news of the Huron.

They began to fear he had returned to England. They remembered hearing him say that he liked that country very much. The prior and his sister were convinced that no one was baptized there, and trembled for their nephew's soul. The bishop was dismayed and ready to leave; the prior and the Abbé de Saint-Yves were in despair; the bailiff questioned every passerby with his usual gravity. Mademoiselle de Kerkabon wept; Mademoiselle de Saint-Yves did not weep, but heaved deep sighs that seemed to testify to her fondness for the sacraments. They were walking sadly among the willows and reeds that border the little river Rance when they caught sight, in the middle of the river, of a tall, rather white figure with both hands crossed upon its chest. They gave a loud cry and turned away. But curiosity soon prevailing over every other consideration, they slipped quietly among the reeds; and when they were quite sure they could not be seen, they set about finding out what was going on.

Chapter IV

L’Ingénu baptisé.

Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’ilfesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a uneheure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête deme laisser morfondre.

Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’onbaptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas àsa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?

Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroirecette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et jesuis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de lareine Candace[a] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de memontrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais prisd’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le seraidans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaientchangé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenaittoujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle satante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre lessaules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas deciter un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant étaitgrande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui estbeaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.

[a] N. B. «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était lenom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon ou Pharon était letitre des rois d’Égypte?»

Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seulhomme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ceque vous voudrez.

La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveuavait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde àmademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie,qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé decordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit leparti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la priad’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de lamême manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamaisêtre chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eaucourante.

Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentaitd’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approchamodestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manièretout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? luidit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et lesrelevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez,mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptêmede feu, baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse.Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ceque ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées dubailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pufaire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encoretoute l’étendue.

Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute lamagnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent àmonsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénusur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voirmarraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elleaccepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.

Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un granddîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards deBasse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieurle prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur del’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lierson ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, etqu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne,à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bonmot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Lebailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle àses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses,répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains demademoiselle de Saint-Yves?

Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Sij’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froidequ’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva celatrop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière auCanada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.

On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malodemandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entenduparler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saintqui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valaitles douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seulenuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie.Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie del’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.

The Ingénu is baptized.

The prior and the abbé came running and asked the Ingénu what he was doing there. "Why, gentlemen, I am waiting to be baptized! I have been up to my neck in water for an hour, and it is not polite to leave me here freezing."

"My dear nephew," the prior told him tenderly, "that is not how we baptize people in Lower Brittany. Put your clothes back on and come with us." On hearing this, Mademoiselle de Saint-Yves whispered to her companion, "Mademoiselle, do you think he will put his clothes back on so soon?"

The Huron, meanwhile, answered the prior, "You will not take me in this time as you did before. I have studied hard since then, and I am quite certain there is no other way to be baptized. Queen Candace’s[a] eunuch was baptized in a stream. I defy you to show me, in the book you gave me, that it was ever done any other way. Either I shall not be baptized at all, or I shall be baptized in the river." In vain they explained that customs had changed. The Ingénu was stubborn, for he was both Breton and Huron. He kept coming back to Queen Candace's eunuch; and although his aunt and Mademoiselle de Saint-Yves, who had observed him from among the willows, were entitled to tell him that he had no business citing such a man, they did nothing of the sort, so great was their discretion. The bishop came to speak to him in person, which is saying a great deal; but he achieved nothing. The Huron argued with the bishop.

[a] N. B. "How could Father Quesnel not have known that Candace was the name of the beautiful queens of Ethiopia, just as Pharaoh or Pharon was the title of the kings of Egypt?"

"Show me," he said, "in the book my uncle gave me, a single man who was not baptized in a river, and I shall do anything you wish."

The aunt, in despair, had noticed that the first time her nephew had bowed, he had bowed more deeply to Mademoiselle de Saint-Yves than to anyone else in the company; that he had not even greeted the bishop with that respect mingled with warmth that he had shown this beautiful young lady. In this great predicament, she decided to appeal to her. She begged her to use her influence to persuade the Huron to be baptized in the same way as the Bretons, not believing that her nephew could ever be a Christian if he persisted in wanting baptism in running water.

Mademoiselle de Saint-Yves blushed at the secret pleasure she felt in being entrusted with so important a mission. She approached the Ingénu modestly and, pressing his hand in a most gracious manner, said, "Will you do nothing for me?" As she spoke these words, she lowered her eyes and raised them again with a touching grace. "Ah! Anything you wish, mademoiselle, anything you command! Baptism by water, baptism by fire, baptism by blood—there is nothing I would refuse you." Mademoiselle de Saint-Yves had the glory of achieving in two words what neither the prior's urgings, nor the bailiff's repeated questions, nor even the bishop's arguments had been able to accomplish. She felt her triumph, but did not yet feel its full extent.

Baptism was administered and received with all possible decorum, magnificence, and charm. The uncle and aunt yielded to the Abbé de Saint-Yves and his sister the honor of standing with the Ingénu at the font. Mademoiselle de Saint-Yves glowed with joy at finding herself his godmother. She did not know what obligations this grand title imposed on her; she accepted the honor without knowing its fatal consequences.

As there has never been a ceremony that was not followed by a great dinner, they sat down to table on leaving the baptism. The wags of Lower Brittany said they must not baptize their wine. The prior said that wine, according to Solomon, gladdens the heart of man. The bishop added that the patriarch Judah was to bind his ass's colt to the vine and dip his cloak in the blood of the grape; and that it was very sad that one could not do the same in Lower Brittany, to which God had denied vineyards. Everyone tried to make a witty remark about the Ingénu's baptism and pay compliments to his godmother. The bailiff, questioning as ever, asked the Huron whether he would keep his promises. "How could I break my promises," the Huron answered, "when I gave my pledge to Mademoiselle de Saint-Yves?"

The Huron grew warm; he drank many toasts to his godmother's health. "Had I been baptized by your hand," he said, "I feel that the cold water they poured on the back of my head would have burned me." The bailiff thought this too poetic, not knowing how familiar allegory is in Canada. But the godmother was exceedingly pleased.

The newly baptized young man had been given the name Hercules. The bishop of Saint-Malo kept asking who this patron saint was, of whom he had never heard. The Jesuit, who was very learned, told him that he was a saint who had performed twelve miracles. There was a thirteenth worth all the other twelve, but of which it did not befit a Jesuit to speak: he had changed fifty girls into women in a single night. A wit who happened to be there dwelt vigorously on this miracle. All the ladies lowered their eyes and judged from the Ingénu's appearance that he was worthy of the saint whose name he bore.

Chapter V

L’Ingénu amoureux.

Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle deSaint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encoreparticipante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu.Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osaitconvenir tout-à-fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais,s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elleenveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elleétait tendre, vive, et sage.

Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle deSaint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils secherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient.L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que labelle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pasd’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’ilfallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et àmademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots àson cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’unconsentement commun.

L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne,qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autresce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’apas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne,dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: jesais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de lapersonne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni dema tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je doism’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vouspasserez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves.

On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de sonesprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâchamême, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait finicette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avaitramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et satante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur longdîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue huronepour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de laterre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.

Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présencede mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soitloué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien etBas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; monfrère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose;j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre,comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fortà votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.

L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant quevous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni quede résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle deSaint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vouslà? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mononcle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Celaest très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la mainen me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage;et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elleest votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine deserrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser samarraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mononcle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser samarraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livreque vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidéles gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait iciune infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’yfait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et mefâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de monbaptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise.

Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, ilne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut luidonner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec cequ’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cethomme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et lesfilles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à-l’heure.

On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plusétonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votrelivre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes icisur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yvespour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeurevers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entendspoint la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vaissur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’àune lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dansla journée.

Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, luidemanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et aubout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chèrebasse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle deKerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.

Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que sonfils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plusinsupportable que son père.

The Ingénu in love.

It must be admitted that after this baptism and this dinner, Mademoiselle de Saint-Yves passionately wished the bishop would let her share some other fine sacrament with Monsieur Hercules the Ingénu. Yet, being well brought up and very modest, she scarcely dared acknowledge her tender feelings even to herself. If a look, a word, a gesture, a thought escaped her, she wrapped it all in a veil of infinitely charming reserve. She was tender, spirited, and virtuous.

As soon as the bishop had left, the Ingénu and Mademoiselle de Saint-Yves met without having reflected that they were looking for each other. They spoke without having imagined what they would say. The Ingénu told her at once that he loved her with all his heart, and that the beautiful Abacaba, about whom he had been mad in his own country, could not compare with her. With her usual modesty, the young lady answered that he must speak as soon as possible to his uncle the prior and to his aunt, and that she, for her part, would say a few words to her dear brother, the Abbé de Saint-Yves; she hoped they would all consent.

The Ingénu replied that he needed no one's consent; that it seemed exceedingly ridiculous to go and ask other people what one ought to do; that when two parties were in agreement, they did not need a third to reconcile them. "I consult no one," he said, "when I feel like having breakfast, hunting, or sleeping. I know very well that in love it does no harm to have the consent of the person you desire. But since I am in love with neither my uncle nor my aunt, they are not the people I should approach in this matter; and if you take my advice, you will do without the Abbé de Saint-Yves as well."

One may imagine that the beautiful Breton used all the delicacy of her wit to bring her Huron within the bounds of propriety. She even grew angry, and soon softened again. In the end, there is no knowing how this conversation would have ended if, as daylight faded, the abbé had not taken his sister back to his abbey. The Ingénu let his uncle and aunt go to bed, for they were rather tired after the ceremony and their long dinner. He spent part of the night composing verses in the Huron language for his beloved; for it must be understood that there is no country on earth where love has not turned lovers into poets.

The next day, after breakfast, his uncle spoke to him as follows, in the presence of Mademoiselle de Kerkabon, who was deeply moved: "Heaven be praised, my dear nephew, that you have the honor of being both a Christian and a Lower Breton! But that is not enough. I am growing rather old; my brother left only a little patch of land, which amounts to very little. I have a fine priory. If you will only become a subdeacon, as I hope you will, I shall resign my priory in your favor, and you will live very comfortably, after having been the consolation of my old age."

The Ingénu answered, "Uncle, I wish you every blessing! Live as long as you can. I do not know what it means to be a subdeacon or to resign, but anything will suit me, provided I can have Mademoiselle de Saint-Yves." "Oh, my God, nephew, what are you saying? Are you madly in love with that beautiful young lady, then?"—"Yes, uncle."—"Alas, nephew, it is impossible for you to marry her."—"It is perfectly possible, uncle; for not only did she press my hand as she left me, but she promised she would ask for my hand in marriage. And I shall certainly marry her."—"It is impossible, I tell you. She is your godmother. It is a dreadful sin for a godmother to press her godson's hand. One is not permitted to marry one's godmother; divine and human laws forbid it."—"Good God, uncle, you are making fun of me! Why should it be forbidden to marry your godmother when she is young and pretty? I saw nothing in the book you gave me saying it was wrong to marry girls who have helped people get baptized. Every day I notice that an infinity of things are done here that are not in your book, while nothing it says is done at all. I confess that this astonishes and angers me. If I am deprived of the beautiful Saint-Yves on the pretext of my baptism, I warn you that I shall carry her off and have myself unbaptized."

The prior was confounded; his sister wept. "My dear brother," she said, "we must not let our nephew damn himself. Our holy father the pope can grant him a dispensation, and then he can be happy as a Christian with the woman he loves." The Ingénu embraced his aunt. "Who is this delightful man," he said, "who so kindly helps young men and women in their loves? I want to go and speak to him at once."

They explained to him what the pope was, and the Ingénu was more astonished than before. "There is not a word of all this in your book, my dear uncle. I have traveled; I know the sea. We are here on the coast of the ocean; and am I to leave Mademoiselle de Saint-Yves to ask permission to love her from a man who lives near the Mediterranean, four hundred leagues from here, and whose language I do not understand? It is incomprehensibly ridiculous. I am going this very moment to the Abbé de Saint-Yves, who lives only a league from you, and I guarantee that I shall marry my beloved today."

While he was still speaking, the bailiff came in and, as usual, asked him where he was going. "I am going to get married," said the Ingénu as he ran off; and a quarter of an hour later he was already at the home of his beautiful, dear Lower Breton, who was still asleep. "Ah, brother," Mademoiselle de Kerkabon said to the prior, "you will never make a subdeacon of our nephew."

The bailiff was very displeased by this visit, for he intended his son to marry Saint-Yves; and the son was even more foolish and more insufferable than his father.

Chapter VI

L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.

A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servanteoù était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la portemal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves,se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’estvous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse;et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toutel’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.

L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-làextrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usaitmademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point deprobité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point fairemariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vousapprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin dela vertu.

L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patronHercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allaitl’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de lademoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé deSaint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et unprêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh,mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là? Mondevoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sontsacrées.

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénudans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé.L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’ilconnaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positivedevait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entreles hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandagenaturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, destémoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par laréflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bienmalhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions.

L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, jel’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y enaurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grandeville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et cesont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien,plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, quirespectent un frein que la vertu s’est donné elle-même.

Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’espritjuste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna desespérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphèresse prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quandelle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grandebienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants del’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, ettrembler la compagnie.

On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallutencore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait sonpouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en futtrès affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulementétait le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui étaitaussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille auxempressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui,destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla demettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible:une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoila mettre au désespoir.

L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïvetéordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effetsur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand ilvoulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle surla loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli luiapprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien!dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit lebailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou unconvent, que ce mot venait du latin conventus, qui signifieassemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pasêtre admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cetteassemblée était une espèce de prison où l’on tenait les fillesrenfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez lesAnglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsqueEuryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, luirefusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé.Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou sebrûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plusque jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, etdisait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il étaitbaptisé.

The Ingénu runs to his beloved's house and becomes furious.

Scarcely had the Ingénu arrived when, having asked an old servant where his beloved's room was, he thrust open the poorly fastened door and sprang toward the bed. Mademoiselle de Saint-Yves woke with a start and cried, "What! It is you! Ah, it is you! Stop! What are you doing?" He answered, "I am marrying you"; and indeed he would have married her, had she not struggled with all the propriety of a person of good breeding.

The Ingénu would stand no fooling; he found all these formalities exceedingly impertinent. "This is not how Mademoiselle Abacaba, my first mistress, behaved. You have no integrity. You promised to marry me, and you will not make a marriage. That is a breach of the first laws of honor. I shall teach you to keep your word and put you back on the path of virtue."

The Ingénu possessed a manly and intrepid virtue, worthy of his patron Hercules, whose name he had been given at baptism. He was about to exercise it to the full when the piercing cries of the more discreetly virtuous young lady brought the wise Abbé de Saint-Yves running, with his housekeeper, a devout old manservant, and a parish priest. This sight tempered the assailant's courage. "Oh, my God, my dear neighbor," the abbé said, "what are you doing here?" "My duty," the young man replied. "I am fulfilling my promises, which are sacred."

Mademoiselle de Saint-Yves put her clothes in order, blushing. They took the Ingénu into another room. The abbé explained the enormity of his conduct. The Ingénu defended himself by appealing to the privileges of natural law, which he understood perfectly. The abbé sought to prove that positive law must take complete precedence, and that without the agreements made among men, the law of nature would almost always be no more than natural lawlessness. "We need," he told him, "notaries, priests, witnesses, contracts, dispensations." The Ingénu answered with the reflection that savages have always made: "You must be very dishonest people, then, if you need so many precautions among yourselves."

The abbé had difficulty resolving this objection. "There are, I admit," he said, "many fickle people and rogues among us; and there would be as many among the Hurons if they were gathered together in a great city. But there are also wise, honorable, enlightened souls, and those are the men who have made the laws. The better a man is, the more he must submit to them. He sets an example to the wicked, who respect a restraint that virtue has imposed on itself."

This answer struck the Ingénu. It has already been observed that his mind was sound. They soothed him with flattering words and gave him hopes: these are the two snares in which people of both hemispheres are caught. They even brought Mademoiselle de Saint-Yves before him once she had finished dressing. Everything was conducted with the greatest propriety; but despite this decorum, the flashing eyes of Hercules the Ingénu constantly made his beloved lower hers and the company tremble.

They had the greatest difficulty sending him back to his family. Once more they had to call upon the beautiful Saint-Yves's influence; the more she felt her power over him, the more she loved him. She sent him away and was deeply distressed by it. At last, when he had gone, the abbé, who was not only Mademoiselle de Saint-Yves's much older brother but also her guardian, resolved to remove his ward from the advances of this formidable lover. He went to consult the bailiff, who, still intending his son for the abbé's sister, advised him to place the poor girl in a religious house. It was a terrible blow. A woman with no lover would cry out in protest at being put in a convent; but a woman in love, and as virtuous as she was tender! It was enough to drive her to despair.

Back at the priory, the Ingénu recounted everything with his usual candor. He endured the same remonstrances, which had some effect on his mind and none on his senses. But the next day, when he wished to return to his beautiful beloved to reason with her about natural law and conventional law, the bailiff informed him with insulting glee that she was in a convent. "Very well!" he said. "I shall go and reason in the convent." "That cannot be," said the bailiff. He explained at great length what a convent, or a religious community, was; that the word came from the Latin conventus, meaning an assembly; and the Huron could not understand why he could not be admitted to the assembly. As soon as he learned that this assembly was a kind of prison where girls were kept locked away—a horrible thing, unknown among the Hurons and the English—he became as furious as his patron Hercules had been when Eurytus, king of Oechalia, no less cruel than the Abbé de Saint-Yves, refused him his beautiful daughter Iole, no less beautiful than the abbé's sister. He wanted to go and set fire to the convent, carry off his beloved, or burn himself with her. Mademoiselle de Kerkabon, terrified, abandoned more than ever all hope of seeing her nephew a subdeacon, and said through her tears that he had had the devil in him ever since he was baptized.

Chapter VII

L’Ingénu repousse les Anglais.

L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promenavers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grandcoutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, etsouvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, àcause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, satante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il lesbénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Ilprenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait toutcourt, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sontpas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’étaitpar tant de mouvements contraires.

Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son dutambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait aurivage, et l’autre s’enfuyait.

Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage leprécipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, ily vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupéavec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les brasouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices,qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’estl’Ingénu! c’est l’Ingénu!

Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confusess’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien!répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé mamaîtresse.

Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbayede la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlevermademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avaitabordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ilsfesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi deFrance, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violentla loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux,je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissentavoir un si méchant dessein.

Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà leHuron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monteau vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager lepays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout sonbord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et lerenvoyèrent.

L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciensamis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Lesgentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint àeux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il lestire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il entue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué delui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais serembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vivele roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressaitd’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues.Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettraitune compresse.

Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint luifaire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand ilentendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonnevolonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivrél’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cettebouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjàen foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champaverti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse,c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui lebaignèrent de larmes de tendresse.

Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui ditl’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère lecapitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabonpleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer commemon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.

L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie deguinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pasqu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, etsurtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhortaà faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de sesservices. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent decertificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Ildevait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donneraitun prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrentà la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes.L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderaimademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne merefusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton,étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par sononcle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.

The Ingénu repels the English.

The Ingénu, sunk in dark and profound melancholy, walked toward the seashore, his double-barreled gun on his shoulder and his great cutlass at his side, firing now and then at a bird and often tempted to fire at himself. But he still loved life because of Mademoiselle de Saint-Yves. At times he cursed his uncle, his aunt, all Lower Brittany, and his baptism; at times he blessed them, since they had brought him to know the woman he loved. He resolved to go and burn down the convent, then stopped short for fear of burning his beloved. The waves of the Channel are no more tossed by east and west winds than his heart was by so many contrary impulses.

He was striding along, not knowing where, when he heard the sound of a drum. In the distance he saw a whole crowd, half running toward the shore and the other half running away.

A thousand cries rose on every side. Curiosity and courage instantly hurled him toward the place the clamor came from; he flew there in four bounds. The militia commander, who had dined with him at the prior's, recognized him at once and ran to him with open arms. "Ah! It is the Ingénu! He will fight for us." And the militiamen, who were dying of fear, took heart and cried in their turn, "It is the Ingénu! It is the Ingénu!"

"Gentlemen," he said, "what is the matter? Why are you so frightened? Have your sweethearts been put in convents?" Then a hundred confused voices cried, "Do you not see the English landing?" "Well," the Huron replied, "they are good fellows. They have not taken my beloved from me."

The commander explained that the English were coming to plunder the abbey of the Mountain, drink his uncle's wine, and perhaps carry off Mademoiselle de Saint-Yves; that the little ship on which he had landed in Brittany had come only to reconnoiter the coast; that they were committing acts of hostility without having declared war on the king of France, and that the province lay exposed. "Ah! If that is so, they are violating natural law. Leave it to me. I lived among them for a long time; I know their language; I shall speak to them. I cannot believe they have such an evil design."

During this conversation the English squadron drew near. Off ran the Huron toward it, leaped into a small boat, reached the fleet, boarded the flagship, and asked whether it was true that they had come to ravage the country without having honorably declared war. The admiral and everyone aboard burst out laughing, gave him some punch, and sent him back.

Stung, the Ingénu thought of nothing now but fighting stoutly against his former friends for his countrymen and the prior. The neighboring gentlemen were hurrying in from every direction; he joined them. They had a few cannons; he loaded them, aimed them, and fired them one after another. The English landed; he ran at them, killed three with his own hand, and even wounded the admiral who had mocked him. His valor fired the courage of the whole militia. The English reembarked, and the entire coast rang with cries of victory: "Long live the king! Long live the Ingénu!" Everyone embraced him; everyone hurried to stanch the blood from a few slight wounds he had received. "Ah!" he said, "if Mademoiselle de Saint-Yves were here, she would put a compress on me."

The bailiff, who had hidden in his cellar during the battle, came to congratulate him like everyone else. But he was greatly surprised to hear Hercules the Ingénu say to a dozen willing young men gathered around him, "My friends, it is nothing to have freed the abbey of the Mountain. We must free a girl." All these hotheaded youths caught fire at those few words. Already they were following him in a crowd, running toward the convent. Had the bailiff not warned the commander that very moment, had they not run after the merry band, it would have been all over. They brought the Ingénu back to his uncle and aunt, who bathed him in tears of tenderness.

"I see plainly that you will never be either a subdeacon or a prior," his uncle told him. "You will be an officer even braver than my brother the captain, and probably just as penniless." And Mademoiselle de Kerkabon kept weeping as she embraced him, saying, "He will get himself killed like my brother. It would be far better for him to be a subdeacon."

During the battle the Ingénu had picked up a large purse full of guineas, which the admiral had probably dropped. He had no doubt that with this purse he could buy all Lower Brittany and, above all, make Mademoiselle de Saint-Yves a great lady. Everyone urged him to travel to Versailles to receive the reward for his services. The commander and the senior officers showered him with certificates. His uncle and aunt approved their nephew's journey. He would certainly be presented to the king; that alone would give him immense standing in the province. These two good people added a substantial gift from their savings to the English purse. The Ingénu said to himself, "When I see the king, I shall ask him for Mademoiselle de Saint-Yves's hand in marriage, and he certainly will not refuse me." So he departed to the acclamations of the whole district, smothered in embraces, bathed in his aunt's tears, blessed by his uncle, and commending himself to the beautiful Saint-Yves.

Chapter VIII

L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.

L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avaitpoint alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna detrouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles quidéménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenaitplus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas sixmille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie.Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaientamèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient enpleurant,

«…… Nos dulcia linquimus arva,Nos patriam fugimus.»

L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, quisignifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notrepatrie.

Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut quenous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas?Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car onm’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, cepape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, dequelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart desdrapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître devos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pasreconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vousmêlez-vous?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa trèssavamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation del’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière sipathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et decinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à sontour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi,dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tantde coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?

C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’hommenoir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous leshommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion,comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations deses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets trèsutiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui estactuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments deces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.

Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant, àqui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemidéclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelleviolente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin devoir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cetétranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est lepremier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on atrompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de sonpouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.

L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Françaisqui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont lesjésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseurde sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, etqu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égalaux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites etdes dragons.

Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; jeparlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait laguerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître lavérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand onla sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves,et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour ungrand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques uns leprirent pour le fou du roi.

Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérendP. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaiseen instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettrearrivèrent presque en même temps à Versailles.

The Ingénu goes to court. He dines with Huguenots on the way.

The Ingénu took the coach toward Saumur, since no other conveyance was available then. On reaching Saumur, he was astonished to find the town almost deserted and to see several families moving away. He was told that six years earlier Saumur had held more than fifteen thousand souls, and now it held fewer than six thousand. He was sure to bring this up over supper at his inn. Several Protestants were at the table; some complained bitterly, others trembled with anger, and others wept as they said,

"… Nos dulcia linquimus arva,Nos patriam fugimus."

The Ingénu, who knew no Latin, asked to have these words explained. They mean: We abandon our sweet fields, we flee our homeland.

"And why are you fleeing your homeland, gentlemen?" "Because they want us to acknowledge the pope." "And why shouldn't you acknowledge him? Have you no godmothers you wish to marry? For I have been told that he is the one who grants permission." "Ah, sir, this pope says he is master of the dominions of kings." "But, gentlemen, what is your profession?" "Sir, most of us are cloth merchants and manufacturers." "If your pope says he is master of your cloth and your factories, you are quite right not to acknowledge him; but as for kings, that is their affair. Why meddle in it?" Then a little man dressed in black spoke up and set out the company's grievances with great learning. He spoke of the revocation of the Edict of Nantes with such force, and lamented so movingly the fate of fifty thousand fugitive families and fifty thousand others converted by the dragoons, that the Ingénu shed tears in his turn. "How is it," he said, "that so great a king, whose glory reaches even the Hurons, deprives himself of so many hearts that would have loved him, and so many arms that would have served him?"

"Because he has been deceived, like other great kings," replied the man in black. "They have made him believe that, once he had spoken a word, everyone would think as he did; and that he could make us change our religion as his musician Lulli changes the scenery of his operas in an instant. Not only is he already losing five or six hundred thousand very useful subjects, but he is making enemies of them; and King William, who now rules England, has formed several regiments from these very Frenchmen who would have fought for their monarch.

"Such a disaster is all the more astonishing because the reigning pope, to whom Louis XIV is sacrificing a part of his people, is his declared enemy. The two have also been engaged in a violent quarrel for nine years. It has gone so far that France has at last hoped to see the yoke broken that has subjected her to this foreigner for so many centuries, and above all to stop giving him money—the prime mover of this world's affairs. So it seems plain that this great king has been deceived about his interests as well as the extent of his power, and that the magnanimity of his heart has been wounded."

The Ingénu, more and more deeply moved, asked which Frenchmen were deceiving a monarch so dear to the Hurons. "The Jesuits," they answered, "and above all Father de La Chaise, His Majesty's confessor. We must hope that God will one day punish them, and that they will be driven out as they are driving us out. Can any misfortune equal ours? Monsieur de Louvois sends Jesuits and dragoons against us on every side."

"Well then, gentlemen," replied the Ingénu, who could no longer contain himself, "I am going to Versailles to receive the reward due for my services. I shall speak to this Monsieur de Louvois; I am told he is the one who wages war from his study. I shall see the king and make the truth known to him; no one can possibly resist that truth once he feels it. I shall soon return to marry Mademoiselle de Saint-Yves, and I invite you to the wedding." These good people now took him for a great nobleman traveling incognito by coach. A few took him for the king's fool.

At the table sat a Jesuit in disguise who served as a spy for the Reverend Father de La Chaise. He reported everything to him, and Father de La Chaise passed the information to Monsieur de Louvois. The spy wrote his letter. The Ingénu and the letter arrived at Versailles almost at the same time.

Chapter IX

Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.

L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Ildemande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Lesporteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Illes traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et lascène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps,gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit levoyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu demonsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais,je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Legarde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pasau fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi auroi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Ehbien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute meconduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua legarde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vaisvous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’estcomme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre,premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaireavec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrerpersonne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez lepremier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M.Alexandre lui-même.

[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à unpetit tombereau couvert.

Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dansune petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu;est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bienplus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que derencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya enracontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappelale garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, lelendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dansl’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à ladifficulté de parler aux rois et aux premiers commis.

Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendupour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez faitattendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagnetout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin auBreton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres:il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit queprobablement on lui accorderait la permission d’acheter unelieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé lesAnglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant quevous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulezrire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roifasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me ladonne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante millefamilles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile;qu’on m’emploie et qu’on m’avance.

Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! repritl’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsiqu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, jeloge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commisconclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête biensaine, et n’y fit pas grande attention.

Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avaitreçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon defavoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite desjésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre del’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement quivoulait brûler les couvents et enlever les filles.

L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où ils’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couchédans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenirmademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagniede cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots.Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra danssa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de songrand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le menadans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles.

Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse àpenser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dansl’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur quiredoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, quiétaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jetteaprès eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombede l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc,disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de laBasse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais danscet état?

On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silencedans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on portedans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieuxsolitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deuxans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que jevous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porteépaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparésde l’univers entier.

The Ingénu arrives at Versailles. His reception at court.

The Ingénu alights from a "chamber pot"[a] in the kitchen courtyard. He asks the sedan-chair carriers at what hour one can see the king. The carriers laugh in his face, just as the English admiral had done. He treated them in the same fashion and beat them; they meant to return the favor, and the scene would have turned bloody had a royal bodyguard, a Breton gentleman, not come by and scattered the rabble. "Sir," the traveler said to him, "you seem to me a worthy man. I am the nephew of the prior of Our Lady of the Mountain; I have killed Englishmen; I have come to speak to the king. Please take me to his room." The guardsman, delighted to find a brave man from his own province who seemed unfamiliar with the ways of court, explained that one did not speak to the king in that fashion, and that one had to be presented by His Lordship de Louvois. "Well then! Take me to this Lord de Louvois, who will doubtless conduct me to His Majesty." "It is even harder," replied the guardsman, "to speak to His Lordship de Louvois than to His Majesty; but I shall take you to Monsieur Alexandre, chief clerk at the War Office. It is as good as speaking to the minister." So they go to this Monsieur Alexandre, the chief clerk, but could not gain admittance: he was busy with a lady of the court, and there were orders to admit no one. "Well," said the guardsman, "all is not lost. Let us go to Monsieur Alexandre's chief clerk; it is as good as speaking to Monsieur Alexandre himself."

[a] A conveyance that runs from Paris to Versailles and resembles a small covered tipcart.

The astonished Huron follows him. They remain together for half an hour in a little antechamber. "What does all this mean?" said the Ingénu. "Is everyone invisible in this country? It is far easier to fight the English in Lower Brittany than to find the people one has business with at Versailles." To relieve his boredom he told his fellow Breton about his love. But the striking of the hour called the bodyguard back to his post. They promised to meet again the next day, and the Ingénu stayed another half hour in the antechamber, dreaming of Mademoiselle de Saint-Yves and of the difficulty of speaking to kings and chief clerks.

At last the great man appeared. "Sir," the Ingénu said to him, "if I had waited to repel the English as long as you have made me wait for an audience, they would now be ravaging Lower Brittany at their leisure." These words struck the clerk. At last he said to the Breton, "What do you want?" "A reward," the other said. "Here are my credentials." He spread out all his certificates before him. The clerk read them and said that he would probably be granted permission to buy a lieutenant's commission. "What! I am to give money for having driven back the English? Pay for the right to get myself killed for you, while you sit here calmly receiving visitors? You must be joking. I want a cavalry company for nothing; I want the king to take Mademoiselle de Saint-Yves out of the convent and give her to me in marriage; I want to speak to the king on behalf of fifty thousand families I intend to restore to him. In short, I want to be useful: give me employment and advancement."

"What is your name, sir, you who speak so loudly?" "Oh, indeed!" the Ingénu retorted. "So you have not read my certificates? Is that how things are done? My name is Hercule de Kerkabon; I am baptized; I am staying at the Blue Dial, and I shall complain of you to the king." The clerk concluded, like the people of Saumur, that he was not quite sound in the head, and paid little attention to him.

That same day, the Reverend Father de La Chaise, Louis XIV's confessor, had received his spy's letter, accusing the Breton Kerkabon of favoring the Huguenots in his heart and condemning the Jesuits' conduct. Monsieur de Louvois, for his part, had received a letter from the inquisitive bailiff, who portrayed the Ingénu as a scoundrel bent on burning convents and carrying off young women.

The Ingénu, after strolling through the gardens of Versailles, where he grew bored, and supping like a Huron and a Lower Breton, had gone to bed in the sweet hope of seeing the king the next day, obtaining Mademoiselle de Saint-Yves in marriage, securing at least a cavalry company, and putting an end to the persecution of the Huguenots. He was cradling himself in these pleasing thoughts when the constabulary entered his room. They first seized his double-barreled gun and his great saber. An inventory was made of his ready money, and he was taken to the fortress built by King Charles V, son of John II, near the Rue Saint-Antoine, at the Porte des Tournelles.

What was the Ingénu's astonishment on the way? I leave you to imagine it. At first he thought it a dream. He remained in a stupor; then, suddenly seized by a fury that doubled his strength, he takes two of the men escorting him in the carriage by the throat, hurls them through the door, leaps out after them, and drags along the third, who was trying to restrain him. The effort brings him down; they bind him and lift him back into the carriage. "So this," he said, "is what one earns by driving the English out of Lower Brittany! What would you say, beautiful Saint-Yves, if you saw me in this state?"

At last they reach the lodging appointed for him. He is carried in silence into the room where he is to be confined, like a dead man borne into a graveyard. This room was already occupied by an old recluse of Port-Royal named Gordon, who had been languishing there for two years. "Here," the head of the guards told him, "I have brought you some company." At once the huge bolts were shot back across the thick door, sheathed in broad iron bars. The two prisoners were left cut off from the whole universe.

Chapter X

L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.

M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandeschoses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avançad’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit enl’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyezsûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourmentsdans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence quinous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firentsur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellentun mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés.

Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de luiapprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de sonentretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un àl’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau quil’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; celalui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussiétonné que lui-même.

Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseinssur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et enFrance, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous amis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que lediable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique nem’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ontpas d’idée. On les appelle sauvages; ce sont des gens de biengrossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Jesuis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour êtreenfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je faisréflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphèrepour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin,et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseinsde Dieu sur tous ces gens-là.

On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur laProvidence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomberaux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y adeux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation quemoi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.

Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine?Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriezau désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentitalors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmessoulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effetcontraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard;toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulagesoulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence.

L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grandfonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont ilsemblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda àson compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatreverrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pourjanséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ontpersécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre;et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, sonpénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, lebien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bienétrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne lesont qu’à cause du pape.

A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entendsrien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait faittrouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeurdes consolations dont je me croyais incapable.

Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plusinstructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre.Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoupapprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait.Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode,et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes.

Ensuite il lut le premier volume de la Recherche de la vérité. Cettenouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sensnous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées,et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu lesecond volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plusaisé de détruire que de bâtir.

Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, quin’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de sonesprit, et s’attacha à lui davantage.

Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit lamoitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination etses préjugés.

Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc del’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, dela grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensaisquelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etreéternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, quenous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme;qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières;cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîmede ténèbres.

Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père,votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il estcertain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; etqui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal?

Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesaitde vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant deparoles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dansle goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cettequestion tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors ilfallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore,l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane, l’inimitié entre Typhon etOsiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autredans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ceroman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propremisère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues surl’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient seplaindre quand tout souffrait.

Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçaitdans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et demorale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieuxjanséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, etJansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel.

Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encorede leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaientensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plusen plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans lesdistractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves.

Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut tropméchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau descrimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisiblesdisparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont quedes ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme latragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, lesforfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard,comme Melpomène.

Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutesles autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans sescommencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du tempsde Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère àces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il étaitobligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamitésobscures resserrées dans un coin du monde.

Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il étaitquestion des souverains de Fezensac, de Fesansaguet, et d’Astarac.Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils enavaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirentquelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle deRome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière.Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept centsans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire.

Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se seraitcru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé.

Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame dela Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils,répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils mecroiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux quil’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même.

The Ingénu imprisoned in the Bastille with a Jansenist.

Monsieur Gordon was a hale and serene old man who knew two great things: how to bear adversity and how to comfort the unfortunate. He approached his companion with an open, compassionate air and, embracing him, said, "Whoever you may be, you who have come to share my tomb, be assured that I shall always forget myself to ease your torments in this infernal abyss into which we have been plunged. Let us adore the Providence that has brought us here, suffer in peace, and hope." These words worked upon the Ingénu's soul like those English drops that recall a dying man to life and make him half open his astonished eyes.

After their first courtesies, Gordon, without pressing him to explain the cause of his misfortune, inspired him, by the gentleness of his conversation and the sympathy two unhappy men feel for one another, with a desire to open his heart and lay down the burden that oppressed him. But he could not guess the reason for his misfortune: it seemed to him an effect without a cause; and good old Gordon was as astonished as he was.

"God must have great designs for you," the Jansenist told the Huron, "since he has brought you from Lake Ontario to England and France, had you baptized in Lower Brittany, and placed you here for your salvation." "Upon my word," replied the Ingénu, "I think the devil alone has had a hand in my destiny. My countrymen in America would never have treated me with the barbarity I am suffering here; they have no notion of it. They are called savages: they are rough men of honor, and the men of this country are polished scoundrels. I am certainly very surprised to have come from another world to be shut up in this one behind four bolts with a priest; but I reflect on the prodigious number of men who leave one hemisphere to get themselves killed in the other, or are shipwrecked on the way and eaten by fish. I do not see God's gracious designs for all those people."

Their dinner was brought through a hatch. The conversation turned to Providence, to royal warrants of imprisonment, and to the art of not succumbing to the misfortunes to which every man is exposed in this world. "I have been here for two years," said the old man, "with no consolation but myself and my books; I have not had a moment of ill humor."

"Ah, Monsieur Gordon!" cried the Ingénu. "Then you are not in love with your godmother? If you knew Mademoiselle de Saint-Yves as I do, you would be in despair." At these words he could not hold back his tears, and then felt a little less oppressed. "But," he said, "why do tears bring relief? It seems to me they ought to have the opposite effect." "My son, everything in us is physical," said the good old man. "Every secretion does the body good; and whatever relieves the body relieves the soul. We are the machines of Providence."

The Ingénu, who, as we have said several times, possessed a great fund of intelligence, reflected deeply on this idea, whose seed he seemed to carry within himself. Afterward he asked his companion why his machine had been behind four bolts for two years. "Through efficacious grace," replied Gordon. "I am considered a Jansenist; I knew Arnauld and Nicole; the Jesuits have persecuted us. We believe the pope is merely a bishop like any other; and that is why Father de La Chaise obtained from the king, his penitent, an order depriving me, without any judicial process, of mankind's most precious possession: liberty." "How very strange," said the Ingénu. "All the unhappy people I have met owe their unhappiness to the pope alone.

"As for your efficacious grace, I confess I understand nothing about it; but I consider it a great grace that God has let me find, in my misfortune, a man like you, who pours into my heart consolations I thought myself incapable of feeling."

Each day their conversation grew more interesting and instructive. The souls of the two prisoners became attached to one another. The old man knew much, and the young man wished to learn much. After a month he took up geometry; he devoured it. Gordon had him read Rohault's physics, which was still in fashion, and he had the good sense to find nothing in it but uncertainties.

Next he read the first volume of the Search for Truth. This new light illuminated him. "What!" he said. "Our imagination and our senses deceive us to that degree! What! Objects do not form our ideas, and we cannot give ourselves ideas either!" When he had read the second volume, he was less pleased, and concluded that it is easier to destroy than to build.

His fellow prisoner, astonished that an ignorant young man should make a reflection possible only to practiced minds, formed a high opinion of his intelligence and grew still more attached to him.

"Your Malebranche," the Ingénu told him one day, "seems to me to have written half his book with his reason, and the other half with his imagination and prejudices."

A few days later Gordon asked him, "What, then, do you think of the soul, of the way we receive our ideas, of our will, of grace, of free will?" "Nothing," the Ingénu answered. "If I thought anything, it would be that we are under the power of the eternal Being, like the stars and the elements; that he does everything in us; that we are little wheels in the immense machine of which he is the soul; that he acts through general laws, not particular intentions. That alone seems intelligible to me; all the rest is an abyss of darkness."

"But, my son, that would make God the author of sin." "But, Father, your efficacious grace would also make God the author of sin; for it is certain that all those denied that grace would sin, and is not whoever delivers us to evil the author of evil?"

This candor greatly embarrassed the good man. He felt that his efforts to extricate himself from this mire were vain; and he piled up so many words that seemed to have a meaning and had none—in the manner of physical premotion—that the Ingénu pitied him. This question plainly touched on the origin of good and evil; and then poor Gordon had to review Pandora's box, the egg of Orosmade pierced by Arimane, the enmity between Typhon and Osiris, and finally original sin; and the two of them ran through this profound night without ever meeting. Yet in the end this romance of the soul turned their eyes from the contemplation of their own misery, and, by a strange enchantment, the multitude of calamities spread over the universe diminished their sense of their own sufferings. They dared not complain when everything suffered.

But in the stillness of the night, the image of the beautiful Saint-Yves effaced every thought of metaphysics and morality from her lover's mind. He would wake with his eyes wet with tears; and the old Jansenist forgot his efficacious grace, the abbé de Saint-Cyran, and Jansenius, to comfort a young man whom he believed to be in mortal sin.

After their reading, after their reasoning, they would speak again of their adventures; and after speaking of them to no purpose, they would read together or separately. The young man's mind grew stronger and stronger. In mathematics especially, he would have gone very far but for the distractions Mademoiselle de Saint-Yves caused him.

He read histories; they saddened him. The world seemed to him too wicked and too wretched. Indeed, history is nothing but a picture of crimes and misfortunes. The multitude of innocent, peaceable men always disappears on these vast stages. The characters are all depraved men of ambition. It seems that history, like tragedy, can please only when it is quickened by passions, atrocities, and great calamities; without them it languishes. Clio must be armed with a dagger, like Melpomene.

Although the history of France is full of horrors, like every other history, he nevertheless found it so revolting in its beginnings, so dry in its middle, so petty even in the time of Henry IV, always so barren of great monuments, so alien to those splendid discoveries that have brought distinction to other nations, that he had to struggle against boredom to read all these accounts of obscure calamities confined to one corner of the world.

Gordon thought as he did. Both laughed with pity whenever the sovereigns of Fezensac, Fesansaguet, and Astarac came up. Indeed, such study could be useful only to their heirs, if they had any. The glorious centuries of the Roman republic made him indifferent for a time to the rest of the earth. The spectacle of Rome, victorious and giving laws to nations, occupied his whole soul. He grew fervent as he contemplated this people, governed for seven hundred years by a passion for liberty and glory.

So passed the days, the weeks, the months; and he would have thought himself happy in this abode of despair had he not been in love.

His good heart also felt tender concern for the prior of Our Lady of the Mountain and the sensitive Mademoiselle de Kerkabon. "What will they think," he often repeated, "when they have no news of me? They will think me ungrateful." This thought tormented him; he pitied those who loved him far more than he pitied himself.

Chapter XI

Comment l’Ingénu développe son génie.

La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captifjouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnésauparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, carj’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisied’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son amil’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivitsur l’histoire ancienne:

«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles nese sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendantdes siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, etjamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada,je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de cequ’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme?L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre.Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et parles connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et queDieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je voisque les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent lesarts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus dequatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait étérassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles.

«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine,c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire ence qu’il n’y a rien de merveilleux.

«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des originesfabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui nesont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, filsd’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’yeût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à lalangue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, etles diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne voisavant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moinsamusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges,des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font ladestinée des plus grands empires et des plus petits états: ici desbêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés enhommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut desfables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aimeles fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je haiscelles des imposteurs.»

Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisaitque des apédeutes de Constantinople avaient donné, en très mauvaisgrec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle, parceque cehéros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation:«La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les espritsavec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cetteproposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiomecontraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire lesesprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire desa propre lumière.» Ces linostoles condamnèrent ainsi plusieursdiscours du capitaine, et donnèrent un édit.

Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne sontpoint des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits dont toutle monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier;c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles àne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là etplusieurs autres pastophores avaient lassé de contr’édits lapatience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fitfort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et lescontenir.

Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent levieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans àm’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturelde cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusementfortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature.

Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, deces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produiredénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine,et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je lescompare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufsdans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas decourir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux surces excréments de la littérature.

Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fitvenir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur,disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravitle droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espacesimmenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; etdans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui meprivent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vuepourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumièrefaite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pasdans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse.Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.

How the Ingénu develops his gifts.

Reading enlarges the soul, and an enlightened friend consoles it. Our prisoner enjoyed both these blessings, which he had never suspected before. "I am tempted," he said, "to believe in metamorphoses, for I have been changed from a brute into a man." With a portion of his money that he was allowed to use, he assembled a choice library. His friend encouraged him to put his reflections in writing. Here is what he wrote about ancient history:

"I imagine that nations were for a long time as I was, that they acquired knowledge only very late, and that for centuries they concerned themselves solely with the passing moment, very little with the past, and never with the future. I have traveled five or six hundred leagues through Canada and found not a single monument; no one there knows anything of what his great-grandfather did. Might this not be man's natural condition? The human race on this continent seems to me superior to that on the other. For several centuries it has enlarged its existence through the arts and knowledge. Is this because it has beards on its chins, and God has denied beards to the Americans? I do not think so, for I see that the Chinese have scarcely any beard and have cultivated the arts for more than five thousand years. Indeed, if they have more than four thousand years of annals, the nation must have been united and flourishing for more than fifty centuries.

"One thing strikes me above all in this ancient history of China: almost everything in it is plausible and natural. I admire it for containing nothing miraculous.

"Why have all the other nations given themselves fabulous origins? The old chroniclers of French history, who are not very old, derive the French from a Francus, son of Hector; the Romans claimed descent from a Phrygian, though their language contained not a single word with the least connection to the language of Phrygia; the gods had lived in Egypt for ten thousand years, and the devils in Scythia, where they had fathered the Huns. Before Thucydides I see nothing but romances like the Amadis tales, and much less entertaining. Everywhere there are apparitions, oracles, prodigies, spells, metamorphoses, dreams interpreted and determining the fate of the greatest empires and the smallest states: here animals speak, there animals are worshiped, gods are turned into men, and men into gods. Ah! If we must have fables, let them at least be emblems of truth! I love the fables of philosophers, I laugh at those of children, and I hate those of impostors."

One day he came upon a history of the Emperor Justinian. In it he read that certain unlettered men of Constantinople had issued, in very bad Greek, an edict against the greatest commander of the age, because this hero had spoken these words in the heat of conversation: "Truth shines by its own light, and minds are not enlightened by the flames of the stake." The unlettered men declared that this proposition was heretical, savored of heresy, and that the contrary axiom was catholic, universal, and Greek: "Minds are enlightened only by the flames of the stake, and truth cannot shine by its own light." These linen-robed men thus condemned several of the commander's discourses and issued an edict.

"What!" cried the Ingénu. "Edicts issued by such people!" "They are not edicts," replied Gordon, "but counter-edicts, which everyone in Constantinople laughed at, the emperor first of all. He was a wise prince who had managed to restrict the unlettered, linen-robed men to doing good alone. He knew that these gentlemen and several other shrine-bearers had exhausted the patience of his imperial predecessors with counter-edicts on graver matters." "He did very well," said the Ingénu. "Shrine-bearers must be supported and restrained."

He wrote down many other reflections that alarmed old Gordon. "What!" he said to himself. "I have spent fifty years acquiring knowledge, and I fear I cannot attain the natural good sense of this almost savage child! I tremble to think that I have laboriously fortified prejudices; he listens only to simple nature."

The good man had a few of those little books of criticism, those periodical pamphlets in which men incapable of producing anything disparage the works of others, in which the Visés insult the Racines, and the Faydits the Fénelons. The Ingénu looked through a few of them. "I compare them," he said, "to certain little flies that lay their eggs in the backsides of the finest horses: that does not stop the horses from running." The two philosophers scarcely deigned to glance at these excrements of literature.

Soon they read the elements of astronomy together; the Ingénu sent for celestial globes, and this great spectacle enchanted him. "How hard it is," he said, "to begin to know the heavens only when I am robbed of the right to contemplate them! Jupiter and Saturn roll through those immense spaces; millions of suns light billions of worlds; and in the corner of earth where I have been cast, there are beings who deprive me, a seeing, thinking being, of all those worlds my sight could reach, and of the one in which God had me born! The light made for the whole universe is lost to me. It was not hidden from me beneath the northern skies where I spent my childhood and youth. Without you, my dear Gordon, I should be living here in nothingness."

Chapter XII

Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre.

Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dansun sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branchesquand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bienextraordinaire qu’une prison fût ce terrain.

Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il setrouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelquespièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrentà-la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils luiparlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons luiperça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.

Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et dugenre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—AuTartufe, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est untartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont destartufes qui ont fait votre malheur.

Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, ditl’Ingénu. Mais quand il lut l’Iphigénie moderne, Phèdre,Andromaque, Athalie, il fut en extase, il soupira, il versa deslarmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.

Lisez Rodogune, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre duthéâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peude chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit:Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rienencore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh!ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit:Pourquoi donc en faire?

Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein quecelui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs etétonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de cequ’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu lecommencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’abeaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suisintéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui lesretiens tous quand ils me plaisent.

Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si celaest, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui neméritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût;le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais voussavez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ceque je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode,du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature;il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peutaussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes.Alors il récita des vers d’Iphigénie, dont il était plein; etquoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction,qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Cinna; il nepleura point, mais il admira.

What the Ingénu thinks of plays.

The young Ingénu resembled one of those vigorous trees that, born in barren soil, spread their roots and branches in a short time when transplanted into favorable ground; and it was extraordinary indeed that a prison should be that ground.

Among the books that occupied the two prisoners' leisure were poems, translations of Greek tragedies, and a few French plays. Verses that spoke of love brought pleasure and pain together into the Ingénu's soul. They all spoke to him of his dear Saint-Yves. The fable of the Two Pigeons pierced his heart; he was far indeed from being able to return to his dovecote.

Molière enchanted him. He taught him the ways of Paris and of humankind. "Which of his comedies do you prefer?" "Tartuffe, without question." "I agree with you," said Gordon. "It was a Tartuffe who plunged me into this dungeon, and perhaps Tartuffes have brought about your misfortune."

"What do you think of these Greek tragedies?" "Good for Greeks," said the Ingénu. But when he read the modern Iphigenia, Phaedra, Andromache, and Athalie, he was in raptures: he sighed, he shed tears, he knew them by heart without ever meaning to learn them.

"Read Rodogune," Gordon told him. "They say it is the masterpiece of the theater; the other plays that gave you so much pleasure are little enough in comparison." On the very first page, the young man said, "This is not by the same author." "How can you tell?" "I do not know yet; but these verses reach neither my ear nor my heart." "Oh! The verses are nothing," Gordon replied. The Ingénu answered, "Then why write them?"

After reading the play very attentively, with no purpose but enjoyment, he looked at his friend with dry, astonished eyes and did not know what to say. At last, pressed to give an account of what he had felt, he answered as follows: "I scarcely understood the beginning; the middle revolted me; the last scene moved me greatly, though it seems implausible. I cared about no one, and I have not remembered twenty lines—I, who remember every one when they please me."

"Yet this play is considered the best we have." "If so," he replied, "perhaps it is like many people who do not deserve their positions. After all, this is a matter of taste; mine cannot yet be formed. I may be mistaken; but you know I am fairly accustomed to saying what I think, or rather what I feel. I suspect that there is often illusion, fashion, and caprice in men's judgments. I have spoken as nature prompted me; perhaps nature is very imperfect in me, but perhaps most men also consult her too seldom." Then he recited verses from Iphigenia, which filled his thoughts; and though his delivery was poor, he put such truth and tenderness into them that he made the old Jansenist weep. Next he read Cinna; he did not weep, but he admired it.

Chapter XIII

La belle Saint-Yves va à Versailles.

Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait;pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avectant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui seperfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, quedevinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluseSaint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on futplongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés,alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur etmademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un gardedu roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénuétait arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendantla nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.

Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelquesottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il estBas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Moncher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belleoccasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le filsde notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous nepourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fouguede la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour lessciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur lenouveau Testament? Nous sommes responsables de son âme; c’est nousqui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe lesjournées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est cachédans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tantde récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sasoeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé leHuron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuvale voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P.de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité duroyaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux,Bossuet.

Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés àParis, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sansfil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tousles jours des voitures pour aller à la découverte, et ils nedécouvraient rien.

Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avecmademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Ilalla à la porte de l’archevêque; le prélat était enfermé avec labelle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut àla maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avecmademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant ilparvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux luidéclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’iln’était pas sous-diacre.

Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protestaqu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayantjamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée auxBas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheurd’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il pointjanséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-ilchrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà quiest bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéficeest-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûtebeaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez biengarde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que leshuguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; onne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de laMontagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous.Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.

Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.

Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt defils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès ducouvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestaitle mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans uncouvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli ymettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur,bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieuxet plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieuxprieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elles’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus àla dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un gardedu corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans laprovince. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations àVersailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était enprison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne saisquoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à unejolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.

Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle nerebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père,caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jourdestiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matinavec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler.Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dixlieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et laconsternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plusde questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari restaplus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colèreprit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurentl’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout cecanton de la Basse-Bretagne.

La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était àcheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaientpoint rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, quicouraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ilsn’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assezd’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on lacherchait inutilement dans Paris.

Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sansappui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi?Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avaitpour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donnédifférentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donnéau roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéficesappelaient le chef de l’Église gallicane; ensuite venaient lesconfesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ilsn’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, etsurtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait lessecrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belleSaint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P.Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, sonétat, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévotequi la mît à l’abri des tentations.

Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet,l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elles’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elles’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant sude lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premiercommis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit,car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiserles hommes.

Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastilledepuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie.La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, leplumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout monpouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M.de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori demonseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange enest une; madame Dufresnoy, l’autre; mais elle n’est pas à présent àVersailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vousindique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie etd’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes,poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et enversant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courutvite chez M. de Saint-Pouange.

The beautiful Saint-Yves goes to Versailles.

While our unfortunate young man found more enlightenment than consolation; while his gifts, so long stifled, unfolded with such speed and force; while nature, perfecting herself within him, avenged him for the outrages of fortune—what had become of the prior and his good sister, and of the beautiful, secluded Saint-Yves? In the first month they were anxious, and by the third they were plunged in sorrow; false conjectures and groundless rumors alarmed them; after six months they believed him dead. At last Monsieur and Mademoiselle de Kerkabon learned, through an old letter a royal guardsman had written to Brittany, that a young man resembling the Ingénu had arrived at Versailles one evening, but had been carried off during the night, and that no one had heard of him since.

"Alas!" said Mademoiselle de Kerkabon. "Our nephew must have done something foolish and brought trouble upon himself. He is young, he is a Lower Breton; he cannot know how one ought to behave at court. My dear brother, I have never seen Versailles or Paris; here is a fine opportunity. Perhaps we shall find our poor nephew: he is our brother's son, and it is our duty to help him. Who knows whether we may not finally succeed in making him a subdeacon, once the ardor of youth has subsided? He had a great aptitude for learning. Do you remember how he reasoned about the Old and New Testaments? We are responsible for his soul; we had him baptized; his dear beloved Saint-Yves spends her days weeping. Truly, we must go to Paris. If he is hiding in one of those nasty houses of pleasure I have heard so many stories about, we shall get him out." The prior was moved by his sister's words. He went to see the bishop of Saint-Malo, who had baptized the Huron, and asked for his protection and advice. The prelate approved the journey. He gave the prior letters of recommendation to Father de La Chaise, the king's confessor, who held the foremost dignity in the kingdom; to Harlay, archbishop of Paris; and to Bossuet, bishop of Meaux.

At last the brother and sister set off; but when they reached Paris, they found themselves lost as in a vast labyrinth, without a guiding thread or a way out. Their means were modest, and every day they needed carriages to go in search of information, and they discovered nothing.

The prior called upon the Reverend Father de La Chaise; he was with Mademoiselle Du Tron and could not grant audiences to priors. He went to the archbishop's door; the prelate was closeted with the beautiful Madame de Lesdiguières on Church business. He hurried to the bishop of Meaux's country house; the bishop was examining Madame Guyon's mystical love with Mademoiselle de Mauléon. Nevertheless, he managed to gain a hearing from these two prelates; both declared that they could not concern themselves with his nephew, since he was not a subdeacon.

At last he saw the Jesuit, who received him with open arms and assured him that he had always held him in particular esteem, never having known him. He swore that the Society had always been devoted to Lower Bretons. "But," he said, "might your nephew have the misfortune to be a Huguenot?" "Certainly not, Reverend Father." "Could he be a Jansenist?" "I can assure Your Reverence that he is scarcely a Christian: we baptized him about eleven months ago." "Very good, very good; we shall look after him. Is your benefice substantial?" "Oh! A very small thing, and our nephew costs us a great deal." "Are there any Jansenists in your neighborhood? Take great care, my dear prior: they are more dangerous than Huguenots and atheists." "Reverend Father, we have none; no one at Our Lady of the Mountain knows what Jansenism is." "So much the better. Go now; there is nothing I will not do for you." He affectionately dismissed the prior and thought no more about him.

Time passed; the prior and his good sister despaired.

Meanwhile the accursed bailiff was pressing the marriage of his great oaf of a son to the beautiful Saint-Yves, who had been brought out of the convent expressly for this purpose. She still loved her dear godson as much as she detested the husband offered to her. The affront of being put in a convent had increased her passion; the order to marry the bailiff's son brought it to its height. Regret, tenderness, and horror convulsed her soul. Love, as everyone knows, is far more ingenious and daring in a young girl than affection in an old prior and an aunt past forty-five. Besides, she had gained considerable experience in her convent through the novels she had read in secret. The beautiful Saint-Yves remembered the letter a bodyguard had written to Lower Brittany, which had been talked of throughout the province. She resolved to go to Versailles herself to make inquiries, to throw herself at the ministers' feet if her husband was in prison, as people said, and to obtain justice for him. Something secretly told her that at court a pretty girl is refused nothing; but she did not know what it cost.

Her resolution taken, she is comforted, she is calm; she no longer rebuffs her foolish suitor; she welcomes the detestable father-in-law, is affectionate to her brother, and spreads joy through the house. Then, on the day appointed for the ceremony, she leaves secretly at four in the morning with her little wedding presents and all she has been able to gather. Her arrangements were so well made that she was already more than ten leagues away when they entered her room around noon. Surprise and consternation were great. The inquisitive bailiff asked more questions that day than he had asked all week; the husband was left looking more foolish than ever. The abbé de Saint-Yves, in his anger, decided to pursue his sister. The bailiff and his son wished to accompany him. Thus destiny was conducting almost that entire corner of Lower Brittany to Paris.

The beautiful Saint-Yves had little doubt she would be followed. She was on horseback, and skillfully asked the couriers whether they had met a fat abbé, an enormous bailiff, and a young simpleton hurrying along the road to Paris. Learning on the third day that they were not far behind, she took a different route, and had skill and good fortune enough to reach Versailles while they searched for her in Paris to no purpose.

But how was she to manage at Versailles? Young, beautiful, without advice or support, unknown, exposed to every danger—how could she dare to seek out a royal guardsman? She thought of applying to a Jesuit of the lower ranks; there were Jesuits for every station in life. Just as God, they said, had given different foods to the different species of animals, he had given the king his confessor, whom all the petitioners for benefices called the head of the Gallican Church; next came the confessors of the princesses; the ministers had none—they were not such fools. There were Jesuits for the common household, and above all Jesuits for the chambermaids, through whom the secrets of their mistresses were learned; and this was no small employment. The beautiful Saint-Yves applied to one of these last, called Father Tout-à-tous. She confessed to him, told him her adventures, her situation, and her danger, and begged him to lodge her with some good devout woman who would shelter her from temptations.

Father Tout-à-tous took her to the wife of an officer of the royal cup service, one of his most trusted penitents. Once there, she hastened to win this woman's confidence and friendship; she inquired after the Breton guardsman and sent him a request to visit her. Learning from him that her lover had been carried off after speaking to a chief clerk, she runs to that clerk. The sight of a beautiful woman softened him, for we must admit that God created women only to tame men.

The softened pen-pusher confessed everything. "Your lover has been in the Bastille for nearly a year, and without you he might remain there all his life." The tender Saint-Yves fainted. When she had recovered her senses, the pen-pusher told her, "I have no influence to do good; all my power extends only to doing harm now and then. Take my advice: go to Monsieur de Saint-Pouange, who does both good and harm, the cousin and favorite of His Lordship de Louvois. This minister has two souls: Monsieur de Saint-Pouange is one, Madame Dufresnoy the other; but she is not at Versailles just now. Your only course is to soften the protector I have pointed out." The beautiful Saint-Yves, divided between a little joy and extreme sorrow, between some hope and mournful fears, pursued by her brother, adoring her lover, wiping away her tears and shedding them again, trembling, weakened, and taking courage once more, hurried to Monsieur de Saint-Pouange's house.

Chapter XIV

Progrès de l’esprit de l’Ingénu.

L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dansla science de l’homme. La cause du développement rapide de son espritétait due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de sonâme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point apprisde préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreurétait demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme ellessont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous lesfont voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurssont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’êtreopprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraîtle ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie?Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous leshommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ilssont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetésobscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amasd’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’auraitdécouverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur cepoint-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à laterre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est unoutrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini etsuprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’acachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature,fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné.Serait-il bien vrai, s’écria-t-il, que je me fusse rendu malheureux pourdes chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâceefficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu etdu genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saintProsper ne me tireront de l’abîme où je suis.

L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vousparle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour cesvaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutentme paraissent des monstres.

Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leurcaptivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu;je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objetde mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sanssavoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingtans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leursennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis lepied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvéune province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau desvivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point delois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’enest pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais queje devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompterla nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un librecours à sa juste colère.

Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujoursl’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas.Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et demétaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Illut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent lasituation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delàde ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ontque de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenaitinsensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amourauparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprità le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peutélever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois desvertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait unjanséniste.

The progress of the Ingénu's mind.

The Ingénu made rapid progress in knowledge, and above all in the knowledge of humanity. His mind's swift development owed almost as much to his upbringing among savages as to the temper of his soul; for, having learned nothing in childhood, he had learned no prejudices. His understanding, never bent by error, had kept all its uprightness. He saw things as they are, whereas the ideas we are given in childhood make us see them all our lives as they are not. "Your persecutors are abominable," he told his friend Gordon. "I pity you for being oppressed, but I also pity you for being a Jansenist. Every sect seems to me a rallying point for error. Tell me, are there sects in geometry?" "No, my dear child," good Gordon told him with a sigh. "All men agree on truth when it is demonstrated, but they are too divided over obscure truths." "Say rather obscure falsehoods. If there had been a single truth hidden in your heaps of arguments, endlessly rehashed for so many centuries, surely it would have been discovered, and the whole world would have agreed at least on that point. If this truth were as necessary as the sun is to the earth, it would shine as brightly. It is an absurdity, an outrage against humankind, an assault upon the infinite and supreme Being, to say: there is a truth essential to man, and God has hidden it." Everything this ignorant young man, taught by nature, said made a profound impression on the mind of the unfortunate old scholar. "Can it really be true," he cried, "that I have made myself miserable for chimeras? I am far more certain of my misfortune than of efficacious grace. I have spent my days reasoning about the freedom of God and humankind, but I have lost my own; neither Saint Augustine nor Saint Prosper will draw me from the abyss where I lie."

The Ingénu, giving his nature free rein, said at last, "May I speak to you with bold frankness? Those who bring persecution upon themselves for these empty disputes of the schools seem to me unwise; those who persecute seem to me monsters."

The two prisoners were entirely agreed on the injustice of their imprisonment. "I am a hundred times more to be pitied than you," said the Ingénu. "I was born free as the air; I had two lives, liberty and the object of my love: both are taken from me. Here we both are in irons, without knowing the reason and without being able to ask it. I lived as a Huron for twenty years; people call them barbarians because they avenge themselves on their enemies, but they have never oppressed their friends. I had scarcely set foot in France before I shed my blood for her; perhaps I saved a province, and as my reward I have been swallowed up in this tomb of the living, where I should have died of rage without you. Are there no laws in this country, then? Men are condemned without a hearing! It is not so in England. Ah! It was not the English I should have fought." Thus his dawning philosophy could not subdue nature outraged in the first of her rights, and allowed his just anger free course.

His companion did not contradict him. Absence always increases unsatisfied love, and philosophy does not diminish it. He spoke of his dear Saint-Yves as often as of morality and metaphysics. The more his feelings were refined, the more he loved. He read a few new novels; he found few that pictured the state of his soul. He felt that his heart always went beyond what he read. "Ah!" he said. "Almost all these authors have nothing but wit and art." At last the good Jansenist priest gradually became the confidant of his love. Before, he had known love only as a sin one admits in confession. He learned to know it as a feeling as noble as it is tender, which can elevate the soul as much as soften it, and sometimes even produce virtues. Finally, as the last marvel, a Huron was converting a Jansenist.

Chapter XV

La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.

La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chezM. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait,toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit àla porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Ellefut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisémentparcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûreque dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâtede les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, feraplus d’effet que les paroles de votre frère.

Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. LaSaint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeuxtendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards.Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoirpour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dansun cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce.Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenezce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on enparle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences troprapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vousregarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments,il lui recommanda de venir à sept heures du soir.

Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle setint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien, pendant que leSaint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet.Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frèreest venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’enexpédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas!monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vosbureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme despensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’aibeaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes;je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui leroi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement,et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-ilaccusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?

Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celledu perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et onveut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule etméchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinéedes citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots laliberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurentdans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que leSaint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait sielle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait àson amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps dene le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâchéd’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plusexpressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre decachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, desétablissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pasrefusé augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur unsofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. LeSaint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sansagréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; maisSaint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horriblede le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières etles promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara quec’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenaitun intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien seprolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son *Pédagoguechrétien*, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deuxheures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longueaudience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille,puisqu’elle le prie encore.

Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sanspouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grandset des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommeset l’honneur des femmes.

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie,elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes decroix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous,notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange;il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux etaccommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous àlui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nousautres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par unhomme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P.Tout-à-tous.

The beautiful Saint-Yves resists delicate proposals.

The beautiful Saint-Yves, still more tenderhearted than her lover, therefore went to see Monsieur de Saint-Pouange, accompanied by the friend with whom she was staying, both of them concealed beneath their hoods. The first thing she saw at the door was her brother, the abbé de Saint-Yves, coming out. She took fright, but her devout friend reassured her. "It is precisely because someone has spoken against you that you must speak for yourself. Be sure that in this country accusers are always in the right unless you hurry to confound them. Besides, unless I am very much mistaken, your presence will have more effect than your brother's words."

Give a passionate woman in love the slightest encouragement, and she is fearless. Mademoiselle de Saint-Yves presented herself at the audience. Her youth, her charms, her tender eyes wet with a few tears drew every gaze. Each courtier of the deputy minister forgot the idol of power for a moment to contemplate the idol of beauty. Saint-Pouange had her shown into a private room; she spoke with feeling and grace. Saint-Pouange felt himself moved. She trembled; he reassured her. "Come back this evening," he told her. "Your affairs deserve thought, and we must discuss them at leisure. There are too many people here; these audiences are dispatched too quickly. I must talk with you thoroughly about everything that concerns you." Then, having praised her beauty and her feelings, he urged her to come at seven that evening.

She did not fail to appear. Her devout friend accompanied her again, but remained in the drawing room reading The Christian Tutor, while Saint-Pouange and the beautiful Saint-Yves were in the inner study. "Would you believe, mademoiselle," he began, "that your brother came to ask me for a lettre de cachet against you? In truth, I would sooner issue one to send him back to Lower Brittany." "Alas, monsieur, your offices must be very free with lettres de cachet, if people come from the farthest corners of the kingdom to solicit them as they would pensions. I am very far from asking for one against my brother. I have much to complain of in him, but I respect people's liberty. I ask for the liberty of a man I wish to marry, a man to whom the king owes the preservation of a province, who can serve him well, and who is the son of an officer killed in his service. What is he accused of? How could he have been treated so cruelly without a hearing?"

The deputy minister then showed her the letter from the Jesuit spy and the one from the treacherous bailiff. "What! There are such monsters on earth! And they mean to force me to marry the ridiculous son of a ridiculous, wicked man! And it is on reports like these that the fate of citizens is decided here!" She fell to her knees and, sobbing, begged for the freedom of the brave man who adored her. In this posture her charms appeared to their greatest advantage. She was so beautiful that Saint-Pouange, losing all shame, hinted that she would succeed if she began by giving him the first fruits of what she was reserving for her lover. Terrified and mortified, Mademoiselle de Saint-Yves long pretended not to understand him; he had to speak more plainly. A word at first ventured with restraint led to a stronger one, followed by another still more explicit. He offered not only to revoke the lettre de cachet, but rewards, money, honors, positions; and the more he promised, the more his desire not to be refused increased.

Mademoiselle de Saint-Yves wept, choking, half fallen back on a sofa, scarcely believing what she saw and heard. Saint-Pouange, in his turn, fell to his knees before her. He was not without attractions, and might not have frightened off a heart less firmly given elsewhere; but Saint-Yves adored her lover and believed it a dreadful crime to betray him in order to serve him. Saint-Pouange redoubled his entreaties and promises. At last he so lost his head that he declared this was the only way to free from prison the man in whom she took so ardent and tender an interest. This strange interview dragged on. Reading her Christian Tutor, the pious woman in the antechamber said, "My God! What can they have been doing in there for two hours? Monseigneur de Saint-Pouange has never granted so long an audience. Perhaps he has refused the poor girl everything, since she is still begging him."

At last her companion emerged from the inner study, utterly distraught, unable to speak, reflecting deeply on the character of the great and the half-great, who so lightly sacrifice the liberty of men and the honor of women.

She did not say a word all the way home. Once at her friend's house, she burst out and told her everything. The devout woman made great signs of the cross. "My dear friend, tomorrow without fail we must consult Father Tout-à-tous, our spiritual director. He has considerable influence with Monsieur de Saint-Pouange; he hears the confessions of several maidservants in his household. He is a pious and accommodating man, who also directs ladies of rank. Put yourself in his hands; that is what I do, and it has always served me well. We poor women need a man to guide us." "Very well, then, my dear friend! Tomorrow I will go and see Father Tout-à-tous."

Chapter XVI

Elle consulte un jésuite.

Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur,elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait defaire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, etqu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait unerépugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il nes’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que desuccomber.

Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriezbien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelquejanséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui lefera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vousdevez épouser.

La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions,lui nomma enfin Saint-Pouange.

Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’esttout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayonsjamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien;il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez malentendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue,quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; ilfaut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rendeindigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.

Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:

Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot mon amant; il y aquelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites mon mari;car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; etrien n’est plus honnête.

Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il nel’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péchéénorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.

Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quandl’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votremari.

Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité quipeuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustinrapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus, en l’an 340de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce quiappartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgréla maxime, Où il n’y a rien le roi perd ses droits. Il s’agissaitd’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis labeauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livred’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec ellele péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai quele vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pasmoins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauversa vie.

Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, ilfaut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien,vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous tromperapas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, etj’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.

La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que despropositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie.Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisserdans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte dele délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devaitappartenir qu’à cet amant infortuné.

She consults a Jesuit.

As soon as the beautiful, desolate Saint-Yves was with her good confessor, she confided that a powerful and pleasure-loving man had offered to release from prison the man she was to marry lawfully, and that he demanded a high price for his service; that she felt a terrible revulsion at such unfaithfulness, and that, were only her own life at stake, she would sacrifice it rather than yield.

"What an abominable sinner!" Father Tout-à-tous told her. "You really ought to tell me the name of this vile man. He is certainly some Jansenist; I will denounce him to His Reverence Father de La Chaise, who will have him lodged where the dear person you are to marry is now."

After much embarrassment and long wavering, the poor girl at last named Saint-Pouange.

"Monseigneur de Saint-Pouange!" cried the Jesuit. "Ah, my daughter, that is another matter altogether. He is a cousin of the greatest minister we have ever had, an upright man, a protector of the good cause, a good Christian. He cannot have entertained such a thought; you must have misunderstood." "Ah, Father, I understood only too well. Whatever I do, I am lost. I can choose only between misery and shame. Either my lover must remain buried alive, or I must make myself unworthy to live. I cannot let him perish, and I cannot save him."

Father Tout-à-tous tried to calm her with these gentle words:

"First, my daughter, never use that expression, my lover. There is something worldly about it that might offend God. Say my husband; for although he is not yet your husband, you regard him as such, and nothing could be more proper.

"Second, although he is your husband in thought and in hope, he is not so in fact. Thus you would not be committing adultery, an enormous sin that must always be avoided as far as possible.

"Third, actions carry no sinful guilt when the intention is pure, and nothing could be purer than freeing your husband.

"Fourth, you have examples from sacred antiquity that may serve wonderfully to guide your conduct. Saint Augustine relates that during the proconsulship of Septimius Acyndinus, in the year of our salvation 340, a poor man, unable to give Caesar what belonged to Caesar, was condemned to death, as is just, despite the maxim, Where there is nothing, the king loses his rights. A pound of gold was at issue. The condemned man had a wife in whom God had placed beauty and prudence. A rich old man promised to give the lady a pound of gold, and even more, on condition that he commit the filthy sin with her. The lady did not believe she was doing wrong by saving her husband. Saint Augustine heartily approves her generous submission. It is true that the rich old man deceived her, and perhaps her husband was hanged all the same; but she had done everything in her power to save his life.

"Be sure, my daughter, that when a Jesuit quotes Saint Augustine to you, the saint must be entirely right. I am not advising you to do anything; you are sensible. It is to be presumed that you will be of use to your husband. Monseigneur de Saint-Pouange is an honorable man; he will not deceive you. That is all I can tell you. I will pray to God for you, and I hope that everything will turn out to his greater glory."

The beautiful Saint-Yves, no less frightened by the Jesuit's discourse than by the deputy minister's proposals, returned in distraction to her friend's house. She was tempted to escape through death both the horror of leaving the lover she adored in dreadful captivity and the shame of freeing him at the cost of what she held dearest, what should belong only to that unfortunate lover.

Chapter XVII

Elle succombe par vertu.

Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgenteque le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, lesaffaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, sigalante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plusconsidérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous.Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vousavouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon marine jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loind’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde commema créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête desprovinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortuneà leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdamesleurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées parl’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.

Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit derendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’ilvous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dontje vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permisune faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria labelle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et quej’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailliridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, onne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuitea perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suisentourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans lamisère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai àses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.

On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vousaviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de LaChaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le restede vos jours.

Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités decette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arriveun exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendantsd’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’enchargea.

Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre danslaquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer lesdeux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattitla journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue,entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souperfatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendantsd’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elleavant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée,qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure trèsfavorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement.Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevetd’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargnapas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vousne vouliez pas être tant aimé!

Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, deslarmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut serendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penserqu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de lanécessité où elle était réduite.

She succumbs through virtue.

She begged her friend to kill her; but this woman, no less indulgent than the Jesuit, spoke to her still more plainly. "Alas!" she said. "Business is seldom done any other way at this court, so charming, so gallant, so renowned. The humblest posts and the highest have often been granted only at the price demanded of you. Listen, you have inspired me with friendship and trust. I will admit to you that if I had been as difficult as you are, my husband would not enjoy the little post that keeps him alive. He knows it, and far from resenting it, he sees me as his benefactress and regards himself as a creature of my making. Do you imagine that all those who have governed provinces, or even commanded armies, owed their honors and fortunes to their services alone? Some of them owe these things to their ladies, their wives. Love has solicited the dignities of war, and the post has gone to the husband of the most beautiful woman.

"Your situation has a much stronger claim on our feelings: you must restore your lover to the light of day and marry him. It is a sacred duty you have to fulfill. No one has blamed the great and beautiful ladies I am telling you about. You will be applauded; people will say you allowed yourself a weakness only through an excess of virtue." "Ah, what virtue!" cried the beautiful Saint-Yves. "What a labyrinth of iniquities! What a country! And how I am learning to know men! A Father de La Chaise and a ridiculous bailiff have my lover put in prison; my family persecutes me; the only hand held out to me in my disaster is there to dishonor me. One Jesuit has ruined a brave man; another Jesuit wants to ruin me. I am surrounded by nothing but traps, and I am on the brink of falling into misery. I must kill myself or speak to the king. I will throw myself at his feet as he passes on his way to Mass or the theater."

"They will not let you approach him," her good friend told her. "And if you had the misfortune to speak, that Louvois and the Reverend Father de La Chaise could bury you in the depths of a convent for the rest of your days."

While this worthy person was thus deepening the perplexities of that despairing soul and driving the dagger into her heart, a special messenger arrived from Monsieur de Saint-Pouange with a letter and two beautiful pendant earrings. Saint-Yves rejected everything in tears, but her friend took charge of it.

As soon as the messenger had left, the confidante read the letter, which proposed a little supper for the two friends that evening. Saint-Yves swore she would not go. The devout woman wanted her to try on the two diamond earrings. Saint-Yves would not permit it; she struggled all day long. At last, with nothing before her eyes but her lover, defeated, swept along, not knowing where she was being led, she let herself be taken to the fatal supper. Nothing had persuaded her to adorn herself with the earrings; her confidante brought them along and fastened them on her against her will before they sat down to table. Saint-Yves was so mortified, so distraught, that she let herself be tormented; and her patron took this as a very favorable omen. Toward the end of the meal, the confidante discreetly withdrew. The patron then showed her the revocation of the lettre de cachet, a warrant for a substantial gratuity, and a commission to command a company, and was lavish with his promises. "Ah!" Saint-Yves told him. "How I would love you if you did not want to be loved so much!"

At last, after long resistance, after sobs, cries, and tears, weakened by the struggle, bewildered, her strength ebbing, she had to surrender. Her only recourse was to promise herself that she would think of no one but the Ingénu while the cruel man mercilessly enjoyed the desperate straits to which she had been reduced.

Chapter XVIII

Elle délivre son amant et un janséniste.

Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Ilest difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant cevoyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de sonopprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi sonamant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes,ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’étaitplus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréciles idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avaitfait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dansl’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plusaisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plusinstructive que quatre ans de couvent.

Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur lesajustements sous lesquels elle avait paru devant son funestebienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagnesans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et sehaïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de

… cet affreux château, palais de la vengeance,Qui renferme souvent le crime et l’innocence.

Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; onl’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le frontconsterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voixexpire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles.Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance.Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorablesgeôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée àla garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, etvivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse deslarmes des infortunés.

Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants sevoient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves restalong-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt soncourage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit legouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On memande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance.Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’unevoix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.

Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, lebrevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie.L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pourretomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? commentavez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vousêtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.

La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait,et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle luiapprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé,excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’unautre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usagesde la cour, aurait deviné facilement.

Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de meravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme desplus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’unmoine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortuneautant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte cedétestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour unjanséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne leméritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sansconseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous yavez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dansla vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et quiamollit les coeurs de bronze!

A ce mot de vertu, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves.Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’ellese reprochait.

Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avezeu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me fairerendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a lepremier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamiténous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous nisans lui.

Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vousdevoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet hommepuissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avezcommencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire toutce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvaitobéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois;elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrasséle vieux martyr de la grâce efficace.

L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait sonfrère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.

A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre del’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pourle lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’ellefesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécrationcet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donnal’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’unbienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et dehonte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer unami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étrangesévénements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeunefille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.

She frees her lover and a Jansenist.

At daybreak she flew to Paris, armed with the minister's order. It is difficult to portray what passed in her heart during that journey. Imagine a virtuous and noble soul, humbled by her disgrace, intoxicated with tenderness, torn by remorse for having betrayed her lover, filled with the joy of freeing the man she adored! Her bitterness, her struggles, her success divided all her thoughts among them. She was no longer the simple girl whose provincial upbringing had narrowed her ideas. Love and misfortune had formed her. Feeling had advanced as far in her as reason had in the mind of her unfortunate lover. Girls learn to feel more readily than men learn to think. Her ordeal had taught her more than four years in a convent.

Her dress was of the utmost simplicity. She looked with horror on the finery in which she had appeared before her fatal benefactor; she had left her diamond earrings with her companion without even looking at them. Mortified and delighted, idolizing the Ingénu and hating herself, she arrived at last at the gates of

… that dreadful castle, palace of revenge,Which often holds both crime and innocence.

When the time came to step down from the carriage, her strength failed her; she was helped out. She entered with a pounding heart, wet eyes, and a stricken face. She was shown to the governor; she tried to speak to him, but her voice died away. She showed him her order, scarcely able to articulate a few words. The governor liked his prisoner and was very glad of his release. His heart was not hardened like those of certain honorable jailers, his colleagues, who thought only of the fees attached to the custody of their captives, founded their income on their victims, lived on the misfortunes of others, and secretly took a dreadful joy in the tears of the unhappy.

He had the prisoner brought to his apartment. The two lovers saw each other, and both fainted. The beautiful Saint-Yves lay motionless and lifeless for a long time; the other soon recovered his courage. "This is evidently your wife," the governor told him. "You had not told me you were married. I am informed that you owe your release to her generous efforts." "Ah! I am not worthy to be his wife," said the beautiful Saint-Yves in a trembling voice; and she fainted once again.

When she came to her senses, still trembling, she presented the warrant for the gratuity and the written promise of a company to command. The Ingénu, as astonished as he was moved, woke from one dream only to fall into another. "Why was I locked up here? How have you managed to get me out? Where are the monsters who cast me into this place? You are a divinity come down from heaven to my rescue."

The beautiful Saint-Yves lowered her gaze, looked at her lover, blushed, and a moment later turned away her tear-filled eyes. At last she told him everything she knew and everything she had endured, except what she would have wished to hide forever even from herself, and what anyone other than the Ingénu, more accustomed to the world and better acquainted with the ways of the court, would easily have guessed.

"Is it possible that a wretch like that bailiff had the power to rob me of my freedom? Ah! I see that men are like the vilest animals: all can do harm. But is it possible that a monk, a Jesuit who hears the king's confession, contributed as much to my misfortune as that bailiff, when I cannot even imagine on what pretext the loathsome scoundrel persecuted me? Did he pass me off as a Jansenist? And how did you remember me? I did not deserve it; I was only a savage then. What! Without advice, without help, you were able to undertake the journey to Versailles! You appeared there, and my chains were broken! Beauty and virtue must possess an invincible charm that brings down iron gates and softens hearts of bronze!"

At the word virtue, the beautiful Saint-Yves broke into sobs. She did not know how virtuous she was in the crime for which she reproached herself.

Her lover continued: "Angel who broke my chains, if you had enough influence—which I still do not understand—to have justice done me, then have it done as well to an old man who first taught me to think, as you have taught me to love. Calamity united us. I love him as a father; I cannot live without either you or him."

"I! Ask a favor of the same man who…" "Yes, I want to owe you everything, and never to owe anything to anyone but you. Write to that powerful man, shower me with your kindness, finish what you have begun, complete your miracles." She felt that she must do everything her lover asked. She tried to write; her hand would not obey. Three times she began her letter again; three times she tore it up. At last she wrote, and the two lovers left after embracing the old martyr to efficacious grace.

The happy, desolate Saint-Yves knew the house where her brother was staying; she went there, and her lover took an apartment in the same house.

They had scarcely arrived when her protector sent her the order for good old Gordon's release and asked her to meet him the next day. Thus her dishonor was the price of every honest and generous action she performed. She looked with loathing on this practice of selling human happiness and misery. She gave the release order to her lover and refused to meet a benefactor whom she could no longer see without dying of grief and shame. The Ingénu could tear himself away from her only to go and free a friend: he flew there. He fulfilled this duty while reflecting on the strange events of this world and admiring the courageous virtue of a young girl to whom two unhappy men owed more than life.

Chapter XIX

L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.

La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé deSaint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tousétaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentimentsétaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts auxpieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeurpleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportablefils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis aupremier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraientensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte.

Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaientque le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé deSaint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabondisait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit lacharmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien,son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussirespectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur etla consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheurde la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; quevous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?

Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main sonjanséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Ellecommença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, quin’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards quiexprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyaitéclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés del’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie.

Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Ilavait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grandtitre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul leréconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortaitde son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacunraconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante,écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants,et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres.Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnesvertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle deSaint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez demains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement unesecourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sareconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; onadmirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêléede ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoirdu crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois:Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?

On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonneamie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’étaitpassé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à quiappartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne decour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, ettirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tantattendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Ellene put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit lesdiamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrentqu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une tellemagnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an deréflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amantes’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, unfrisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à lafatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces parolespercèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à seposséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtressedevant son frère, mais il pâlit comme elle.

Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage deson amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petitpassage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas euxqui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne mereverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il lesreprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse demoi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre lesremords dont elle était témoin.

La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolutionqui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmerpersonne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextantque sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; maisce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes etflatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dansson âme.

Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, maisde cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversationsattachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.

Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme,et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et del’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, etplaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leursintérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêtschimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait,l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaientd’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et dela brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice etun danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’audernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment setrouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font lespersécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avecquelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destructiond’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenairesl’exécutent!

J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent dumaréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour lacause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nomsupposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, quil’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un filslibertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maisonpaternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous lesdegrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom deterre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ceprêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu unbâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier futchargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avectoute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme illes conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suitedes malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père etla mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarementset la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pasmoins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie depréférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.

J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dansl’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vumourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par lejésuite.

L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaîtrel’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongéesdans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur,elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué queles grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.

Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, etsensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicitésans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié,que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’yprendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses dupassé et en protestations d’un attachement éternel.

L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. Labonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vousl’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-civaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais jevous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louangesde la tendre Saint-Yves.

Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui,il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur soncoeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait tropentendus, vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, etcorrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresseaugmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle;on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; ons’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projetsde fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérancesque la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Maisl’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret quirepoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signéesSaint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deuxhommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla desministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée enFrance comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur laterre.

Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerreque je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, parla raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eûtété lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fûtau moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal deFrance; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pourmieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ilspas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui auracomme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut quedeviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque espritqu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fûtgénéreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peuembarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il sedistinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur auxaffaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirsmoins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur estincompatible avec la cruauté.

Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits del’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.

Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuseprenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvredévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,attentive à ne pas troubler la joie des convives.

Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit;il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amantse présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarméet le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre ladiscrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués,et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.

On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux quivisitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ilsviennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratiqueaveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernementsain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Ilredoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à lamode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était tropcommune dans Paris.

La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendresa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des penséesqui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux quecelui de la fièvre la plus brûlante.

The Ingénu, the beautiful Saint-Yves, and their relatives are reunited.

The generous and worthy unfaithful woman was with her brother, the abbé de Saint-Yves, the good prior of Our Lady of the Mountain, and Mademoiselle de Kerkabon. All were equally astonished, but their situations and feelings were very different. The abbé de Saint-Yves wept over his wrongs at the feet of his sister, who forgave him. The prior and his tenderhearted sister wept as well, but for joy. The odious bailiff and his insufferable son did not disturb this touching scene. They had left at the first report of their enemy's release, hurrying to bury their stupidity and their fear in their province.

Stirred by a hundred different emotions, the four awaited the young man's return with the friend he was to free. The abbé de Saint-Yves did not dare raise his eyes before his sister. Good Mademoiselle de Kerkabon said, "So I shall see my dear nephew again!" "You will see him again," said the charming Saint-Yves, "but he is no longer the same man. His bearing, his tone, his ideas, his mind—everything has changed. He has become as worthy of respect as he once was naïve and a stranger to everything. He will be the honor and consolation of your family. If only I could bring happiness to mine as well!" "You are not the same either," said the prior. "What has happened to you to bring about so great a change?"

In the midst of this conversation the Ingénu arrived, holding his Jansenist by the hand. The scene now grew still more novel and moving. It began with the tender embraces of the uncle and aunt. The abbé de Saint-Yves all but knelt before the Ingénu, who was no longer naïve. The two lovers spoke to each other through glances that expressed all the feelings filling their hearts. Satisfaction and gratitude shone on his face; distress was painted in her tender, slightly bewildered eyes. Everyone was surprised that she mingled sorrow with so much joy.

Within a few moments old Gordon had become dear to the whole family. He had suffered with the young prisoner, and that was a great claim on their affection. He owed his release to the two lovers, and that alone reconciled him to love. The harshness of his former opinions was leaving his heart; he had been transformed into a man, just as the Huron had. Before supper, everyone told their adventures. The two abbés and the aunt listened like children hearing ghost stories, and like people who all felt concern at so many disasters. "Alas!" said Gordon. "There may be more than five hundred virtuous people now in the same chains that Mademoiselle de Saint-Yves has broken. Their misfortunes are unknown. There are hands enough to strike the multitude of the unhappy, and rarely one to help." This reflection, so true, increased his tenderness and gratitude. Everything redoubled the beautiful Saint-Yves's triumph; they admired the greatness and firmness of her soul. Their admiration was mingled with the respect one feels, despite oneself, for someone believed to have influence at court. But the abbé de Saint-Yves sometimes said, "How can my sister have managed to obtain this influence so quickly?"

They were about to sit down to a very early supper when the good friend from Versailles arrived, knowing nothing of what had happened. She came in a carriage drawn by six horses, and it is easy to see whose equipage it was. She entered with the imposing air of a person from court who has important business, barely greeted the company, and drew the beautiful Saint-Yves aside. "Why keep us waiting so long? Come with me. Here are the diamonds you forgot." She could not say these words so softly that the Ingénu did not hear them. He saw the diamonds; the brother was dumbfounded; the uncle and aunt felt only the amazement of simple souls who had never seen such magnificence. The young man, who had formed himself through a year of reflection, now reflected despite himself, and looked troubled for a moment. His beloved noticed it. A deathly pallor spread over her beautiful face, a shudder seized her, and she could scarcely stand. "Ah, madame," she said to her fatal friend, "you have ruined me! You are killing me!" These words pierced the Ingénu's heart, but he had already learned self-control. He did not take them up, for fear of distressing his beloved in front of her brother, but he turned as pale as she.

Distraught at the change she saw in her lover's face, Saint-Yves drew the woman out of the room into a little passage and threw the diamonds on the floor before her. "Ah! These were not what led me astray, as you know. But the man who gave them will never see me again." Her friend was picking them up as Saint-Yves added, "Let him take them back or give them to you. Go, do not make me still more ashamed of myself." At last the ambassadress went away, unable to understand the remorse she had witnessed.

The beautiful Saint-Yves, oppressed by a turmoil in her body that was stifling her, was obliged to go to bed. But to alarm no one, she said nothing of her suffering. Pleading only fatigue, she asked leave to rest, but not before reassuring the company with comforting, flattering words and casting glances at her lover that set his soul on fire.

The supper, which she was not there to enliven, was sad at first, but with that engaging sadness which gives rise to absorbing and useful conversations, so far superior to the frivolous gaiety people seek, which is usually no more than tiresome noise.

In a few words Gordon related the history of both Jansenism and Molinism, the persecutions with which one party overwhelmed the other, and the obstinacy of both. The Ingénu criticized it all and pitied men who, not content with the many quarrels kindled by their interests, create new miseries for themselves over imaginary interests and unintelligible absurdities. Gordon recounted; the other judged. Their fellow diners listened with feeling and were enlightened by a new light. They spoke of the length of our misfortunes and the brevity of life. They observed that every occupation has a vice and a danger attached to it, and that from the prince to the lowest beggar, everything seems to accuse nature. How is it that so many men, for so little money, make themselves the persecutors, henchmen, and executioners of other men? With what inhuman indifference a man in office signs away a family's existence, and with what still more barbarous joy hirelings carry out its destruction!

"In my youth," said good old Gordon, "I knew a relative of Marshal de Marillac who, being pursued in his province for supporting that illustrious, unfortunate man, was hiding in Paris under an assumed name. He was an old man of seventy-two. His wife, who accompanied him, was about the same age. They had had a dissolute son who, at fourteen, had run away from his father's house. He became a soldier, then a deserter, and passed through every degree of debauchery and misery. At last, having assumed the name of an estate, he joined Cardinal de Richelieu's guards—for that priest, like Mazarin, had guards—and had won an exempt's baton in that company of henchmen. This adventurer was charged with arresting the old man and his wife, and carried out his task with all the harshness of a man eager to please his master. As he was leading them away, he heard these two victims lamenting the long succession of misfortunes they had endured since the cradle. Among their greatest sorrows, the father and mother counted their son's waywardness and loss. He recognized them, but took them to prison all the same, assuring them that serving His Eminence must come before everything. His Eminence rewarded his zeal.

"I have seen a spy of Father de La Chaise betray his own brother in the hope of a little benefice he never received; and I have seen him die, not of remorse, but of grief at having been deceived by the Jesuit.

"My office as confessor, which I exercised for a long time, gave me a knowledge of families' inner lives. I have scarcely seen one that was not steeped in bitterness while outwardly, covered by the mask of happiness, it seemed to swim in joy; and I have always observed that great sorrows were the fruit of our unbridled greed."

"For my part," said the Ingénu, "I think a noble, grateful, and sensitive soul can live happily; and I fully intend to enjoy unalloyed happiness with the beautiful and generous Saint-Yves. For I flatter myself," he added, turning to her brother with a friendly smile, "that you will not refuse me as you did last year, and that I shall go about it more decently." The abbé overwhelmed him with apologies for the past and protestations of eternal devotion.

Uncle Kerkabon said it would be the finest day of his life. The good aunt, in raptures and weeping for joy, cried, "I told you that you would never be a subdeacon! This sacrament is worth more than the other. If only God had granted me that honor! But I will be a mother to you." Then they vied with one another in praising the tender Saint-Yves.

Her lover's heart was too full of what she had done for him, and he loved her too much, for the episode of the diamonds to have made a prevailing impression on his heart. But those words he had heard only too well, you are killing me, still secretly frightened him and spoiled all his joy, while the praises of his beautiful beloved increased his love still more. At last they thought of nothing but her; they spoke only of the happiness these two lovers deserved. They made arrangements for everyone to live together in Paris, planned their fortunes and advancement, and surrendered to all those hopes that the faintest gleam of happiness so easily calls to life. But deep in his heart the Ingénu felt a secret misgiving that resisted this illusion. He reread those promises signed Saint-Pouange and those warrants signed Louvois. The two men were described to him as they were, or were believed to be. Everyone spoke of the ministers and the ministry with that freedom of the dinner table regarded in France as the most precious liberty one can enjoy on earth.

"If I were king of France," said the Ingénu, "here is the minister of war I would choose. I would want a man of the highest birth, because he gives orders to the nobility. I would require that he had been an officer himself, that he had risen through every rank, that he was at least a lieutenant general in the army and worthy to be a marshal of France. For must he not have served himself to know the details of the service better? And will officers not obey a military man who has distinguished himself by his courage, as they have, a hundred times more gladly than a man of the study who can at best only guess at the operations of a campaign, however clever he may be? I would not mind my minister's being generous, even if this sometimes embarrassed the keeper of my royal treasury a little. I would like him to work with ease, and even to be distinguished by that gaiety of spirit belonging to a man who is master of his business, which pleases the nation so much and makes every duty less burdensome." He wanted the minister to have this character because he had always observed that such good humor is incompatible with cruelty.

That Louvois might not have been pleased with the Ingénu's wishes; his merits were of a different kind.

But while they sat at table, the unhappy girl's illness was taking a fatal turn. Her blood was inflamed, a consuming fever had declared itself; she suffered and did not complain, careful not to disturb the diners' joy.

Her brother, knowing she was not asleep, went to her bedside and was startled at her condition. Everyone hurried in; her lover came behind her brother. He was undoubtedly the most alarmed and most deeply moved of all; but he had learned to add discretion to all the happy gifts nature had lavished on him, and a quick sense of propriety was beginning to govern him.

A doctor from the neighborhood was summoned at once. He was one of those who visit their patients at a run, confuse the illness they have just seen with the one before them, and bring blind routine to a science from which all the maturity of sound and thoughtful judgment cannot remove uncertainty and danger. He redoubled the harm by hastily prescribing a remedy then in fashion. Fashion even in medicine! This mania was all too common in Paris.

The sorrowful Saint-Yves did still more than her doctor to make her illness dangerous. Her soul was killing her body. The multitude of thoughts tormenting her carried into her veins a poison more dangerous than that of the fiercest fever.

Chapter XX

La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.

On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et dela laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organesrappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. Lamaladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siègede l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est,dit-on, le siège des passions.

Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment età la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le coursdu sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularitésdans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dontl’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière,vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie,produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raisonou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et faitd’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié etde larmes?

C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion sinaturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à sonattendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes quis’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeunefille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbéde Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient desruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant?nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs;les langues sont trop imparfaites.

La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans sesfaibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amantpressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; illa nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié delui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, leregarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un crid’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, etl’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âmesa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cheramant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; jemeurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié àdes démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Cesparoles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais ellesportaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eutle courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, dedouleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient àdétester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice quepar un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à êtresa complice.

Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; lecrime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.

Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à lavie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’êtreaimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’iln’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et ilpleurait.

Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger decette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout étaitconsterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui?et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur dela Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était lefrère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans cetemps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérendpère, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, luiqui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait àl’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures deson neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petitesdisgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faireattention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter sonneveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon,que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez monsde Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.»

Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglaisavaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquerquand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait unsigne de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait,que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir sonneveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient:Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de luiau souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled,frère jésuite.»

Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, etcommandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais setournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’ilpensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traiteles hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser.L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grandsmouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nezdu courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir letonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrireet excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’unjeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.

Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. Labelle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elleétait dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaisséequi n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’unevoix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec laconsolation de vous savoir libre.

Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant unéternel adieu.

Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cettemisérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte aveccourage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’onappelle l’honneur, sans regrets et sans déchirements? Elle sentaittoute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et parces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin ellepleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force depleurer.

Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrentdans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous lesanimaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âgeou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nosorganes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il lesétouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.

Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent deslarmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmesfortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quandelles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindrequ’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes lesarmes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents età Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous doncqu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir dem’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ceslieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’estpas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on esthorriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on nepeut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat àson poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage dequelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisonsimpuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, etauxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.

Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvrestremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme detous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi quienchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, etqui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et safamille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardaità vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de labelle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux deson amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus enétat de rien voir.

Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé àla porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitentdes prières d’un air distrait, que des passants jettent quelquesgouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autrespoursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, etqu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avecl’amie de Versailles.

Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu del’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaisen’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouangeayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves,brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avaitenfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venirlui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir troisfois, si elle était venue d’elle-même.

Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est unebière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourridans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle quipourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veutmonter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on vaenterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom,elle pâlit et pousse un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; lasurprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, lesyeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pourapprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il luiparle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouangen’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusementsavait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchaitpoint à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres;il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleursqu’il était étonné de répandre: il connut le repentir.

Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vousm’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victimedont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où leprieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins,rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.

J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vieà le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, etde se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il étaitsans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point desrefus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avaitmérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvoisvint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui aparu sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbationde tous les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et unphilosophe intrépide.

Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant saconsolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendreSaint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves etle prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieuxvoir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat.La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encoreun beau présent. Le P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café,de sucre candi, de citrons confits, avec les *Méditations du révérendP. Croiset* et la Fleur des saints reliées en maroquin. Le bonGordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié;il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et leconcours concomitant. Il prit pour sa devise: *Malheur est bon àquelque chose*. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire:Malheur n’est bon à rien!

The beautiful Saint-Yves dies, and what comes of it.

Another doctor was called. Instead of assisting nature and letting her act in a young person whose every organ was calling life back, this one concerned himself only with contradicting his colleague. In two days the illness became mortal. The brain, believed to be the seat of understanding, was attacked as violently as the heart, said to be the seat of the passions.

What incomprehensible mechanism has subjected the organs to feeling and thought? How does a single painful idea disturb the course of the blood? And how does the blood in its turn carry its disorders into human understanding? What is this unknown fluid, whose existence is certain, which, swifter and more active than light, flies in less than the blink of an eye through all the channels of life, produces sensations, memory, sadness or joy, reason or delirium, recalls with horror what we would like to forget, and makes a thinking animal either an object of admiration or a subject of pity and tears?

Such were good Gordon's words; and this very natural reflection, which men rarely make, took nothing from his tenderness, for he was not one of those unhappy philosophers who strive to feel nothing. He was moved by the young girl's fate like a father watching his beloved child slowly die. The abbé de Saint-Yves was in despair; the prior and his sister shed streams of tears. But who could portray her lover's state? No language has expressions equal to this extremity of grief; languages are too imperfect.

The aunt, scarcely alive herself, held the dying girl's head in her feeble arms; her brother knelt at the foot of the bed; her lover clasped her hand, bathed it in tears, and broke into sobs. He called her his benefactress, his hope, his life, half of himself, his beloved, his wife. At the word wife she sighed, looked at him with inexpressible tenderness, and suddenly gave a cry of horror. Then, in one of those intervals when exhaustion, the oppression of the senses, and suffering are suspended and leave the soul its freedom and strength, she cried, "I, your wife! Ah, dear lover, that name, that happiness, that prize were no longer meant for me. I am dying, and I deserve it. Oh, god of my heart! You whom I sacrificed to infernal demons, it is over, I am punished. Live happily." These tender, terrible words could not be understood, but they carried terror and compassion into every heart. She found the courage to explain herself. Every word made all those present shudder with astonishment, grief, and pity. All joined in detesting the powerful man who had repaired a horrible injustice only through a crime, and had forced the most honorable innocence to become his accomplice.

"What? You, guilty!" her lover told her. "No, you are not. Crime can exist only in the heart, and yours belongs to virtue and to me."

He affirmed this feeling in words that seemed to bring the beautiful Saint-Yves back to life. She felt consoled and was astonished to be loved still. Old Gordon would have condemned her in the days when he was only a Jansenist; but having become wise, he esteemed her and wept.

Amid so many tears and fears, while the danger threatening this dear girl filled every heart and all were stricken, a courier from court was announced. A courier! From whom? And why? He came on behalf of the king's confessor, for the prior of Kerkabon. It was not Father de La Chaise who was writing, but Brother Vadbled, his valet, a very important man in those days: he conveyed the reverend father's wishes to archbishops, he granted audiences, he promised benefices, he sometimes had lettres de cachet issued. He wrote to the abbé de Kerkabon "that His Reverence had been informed of his nephew's adventures, that his imprisonment had been merely a mistake, that these little misfortunes occurred frequently, that no attention should be paid to them, that in short it was proper that he, the prior, should come and present his nephew the next day, that he should bring good old Gordon with him, that he, Brother Vadbled, would introduce them to His Reverence and to that Louvois, who would say a word to them in his antechamber."

He added that the story of the Ingénu and his battle against the English had been told to the king, that the king would surely deign to notice him as he passed through the gallery, and might even nod to him. The letter ended by holding out the flattering hope that all the ladies at court would be eager to summon his nephew to their dressing tables, that several would say to him, "Good morning, Monsieur Ingénu," and that he would certainly be mentioned at the king's supper. The letter was signed, "Your affectionate Vadbled, Jesuit brother."

The prior read the letter aloud. His furious nephew, mastering his anger for a moment, said nothing to the bearer, but turned to the companion of his misfortunes and asked what he thought of this style. Gordon answered, "So this is how men are treated like monkeys! They are beaten and made to dance." The Ingénu, reverting to his own character, which always returns in the soul's great upheavals, tore the letter to pieces and flung them in the courier's face. "There is my answer." His terrified uncle thought he saw a thunderbolt and twenty lettres de cachet falling upon him. He hurried to write and excuse as best he could what he took for a young man's fit of temper, and what was the outburst of a great soul.

But more painful cares were taking hold of every heart. The beautiful, unfortunate Saint-Yves already felt her end approaching. She was calm, but with that dreadful calm of a nature so crushed it no longer has the strength to struggle. "Oh, my dear lover!" she said in a failing voice. "Death is punishing me for my weakness, but I die with the consolation of knowing you are free.

"I adored you as I betrayed you, and I adore you as I bid you an eternal farewell."

She did not adorn herself with a show of firmness. She could not conceive of that wretched glory of making a few neighbors say, "She died bravely." Who at twenty can lose her lover, her life, and what is called honor without regret and anguish? She felt the full horror of her condition and made it felt through those words and those dying looks that speak with such command. In short, she wept like the others whenever she had the strength to weep.

Let others seek to praise the ostentatious deaths of those who go insensibly into destruction: that is the lot of every animal. We die as indifferently as they do only when age or illness makes us resemble them through the dullness of our organs. Whoever suffers a great loss feels great regret; if he stifles it, he carries vanity even into the arms of death.

When the fatal moment came, all those present broke into tears and cries. The Ingénu lost consciousness. Strong souls, when they are tender, feel far more violently than others. Good Gordon knew him well enough to fear that when he came to himself, he would take his own life. All weapons were removed. The unhappy young man noticed it and said to his relatives and Gordon, without weeping, without groaning, without agitation, "Do you really think there is anyone on earth with the right and the power to keep me from ending my life?" Gordon took care not to parade before him those tedious commonplaces by which people try to prove that we may not use our freedom to cease to exist when we are horribly unhappy; that we must not leave our house when we can no longer live in it; that man is on earth like a soldier at his post—as though it mattered to the Being of beings whether an assemblage of a few particles of matter was in one place or another. Powerless arguments, which firm and thoughtful despair disdains to hear, and which Cato answered only with a dagger stroke.

The Ingénu's bleak and terrible silence, his dark eyes, his trembling lips, the shudders of his body carried into the soul of everyone watching him that mixture of compassion and terror which binds all the soul's powers, excludes all speech, and reveals itself only in broken words. The landlady and her family had hurried in. They trembled at his despair, kept him in sight, and watched his every movement. The cold body of the beautiful Saint-Yves had already been carried to a downstairs room, far from the eyes of her lover, who seemed to be looking for her still, though he was no longer capable of seeing anything.

Amid this spectacle of death, while the body was displayed at the door of the house, while two priests beside a holy-water basin distractedly recited prayers, while passersby idly sprinkled a few drops of holy water on the coffin and others went indifferently on their way, while the relatives wept and a lover was ready to tear life from himself, Saint-Pouange arrived with the friend from Versailles.

His passing fancy, satisfied only once, had become love. The refusal of his favors had piqued him. Father de La Chaise would never have thought of coming to this house; but Saint-Pouange, with the image of the beautiful Saint-Yves before his eyes every day, burning to sate a passion that, through a single enjoyment, had driven the spur of desire deep into his heart, did not hesitate to come himself in search of a woman he might not have wanted to see three times had she come of her own accord.

He stepped down from his carriage; the first thing he saw was a coffin. He turned his eyes away with the simple disgust of a man brought up among pleasures, who thinks he should be spared any spectacle that might bring him back to contemplating human misery. He wanted to go upstairs. The woman from Versailles asked out of curiosity who was to be buried; Mademoiselle de Saint-Yves's name was spoken. At that name she turned pale and gave a dreadful cry. Saint-Pouange turned around; astonishment and grief filled his soul. Good Gordon was there, his eyes full of tears. He interrupted his sorrowful prayers to tell the courtier of the whole horrible catastrophe. He spoke with the authority that grief and virtue confer. Saint-Pouange had not been born wicked; the torrent of business and amusements had carried away his soul, which did not yet know itself. He was not approaching the old age that usually hardens ministers' hearts. He listened to Gordon with lowered eyes and wiped from them a few tears he was astonished to shed. He came to know repentance.

"I absolutely must see this extraordinary man you have told me about," he said. "He moves me almost as much as the innocent victim whose death I caused." Gordon followed him to the room where the prior, Mademoiselle de Kerkabon, the abbé de Saint-Yves, and a few neighbors were bringing the young man back to life after he had fainted again.

"I have brought you misery," the deputy minister told him. "I will spend my life making amends." The Ingénu's first thought was to kill him and then kill himself. Nothing could have been more fitting; but he had no weapons and was closely watched. Saint-Pouange was not discouraged by refusals accompanied by the reproach, contempt, and horror he had deserved and that were heaped upon him. Time softens everything. Louvois at last succeeded in making an excellent officer of the Ingénu, who appeared under another name in Paris and in the armies, with the approval of all honorable people, and who was at once an intrepid warrior and philosopher.

He never spoke of this adventure without a groan, and yet his consolation lay in speaking of it. He cherished the memory of the tender Saint-Yves to the last moment of his life. The abbé de Saint-Yves and the prior each received a good benefice; good Mademoiselle de Kerkabon preferred to see her nephew with military honors rather than in the subdiaconate. The devout woman from Versailles kept the diamond earrings and received another handsome present. Father Tout-à-tous received boxes of chocolate, coffee, rock candy, and candied lemons, with the Meditations of the Reverend Father Croiset and The Flower of the Saints bound in morocco leather. Good Gordon lived with the Ingénu in the closest friendship until his death; he too received a benefice and forgot efficacious grace and concomitant concurrence forever. He adopted as his motto: Misfortune is good for something. How many honorable people in this world have been able to say, Misfortune is good for nothing!

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