Zadig, or Destiny
Approbation
French
Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage détestable.
English
I, the undersigned, who have passed myself off as a scholar and even as a man of wit, have read this manuscript. Against my will, I found it interesting, entertaining, moral, philosophical, and good enough to appeal even to people who hate novels. So I spoke out against it and assured the chief military judge that it was a dreadful book.
Dedicatory Epistle
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DE ZADIG
A LA SULTANE SHERAA,
PAR SADI.
Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire.
Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit, je ne baise point la poussière de vos pieds, parceque vous ne marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur des roses. Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui de s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire. Je vous prie de le lire et d'en juger; car, quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit très sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes douce sans être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui m'a fait croire que vous prendriez plus de goût qu'une autre à cet ouvrage d'un sage.
Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour cela que nous les aimons, répondaient les sultanes.
Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J'espère même que, quand vous serez lasse des conversations générales, qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute pour avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été ces rois qui auraient fait le voyage.
Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange, votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
SADI.
Dedicatory Epistle
Of Zadig
To Sultana Sheraa,
By Sadi.
The 10th day of the month of Shawwal, in the year 837 of the Hijra.
Delight of the eyes, torment of hearts, light of the mind, I do not kiss the dust at your feet. You hardly ever walk, and when you do, you walk on Iranian carpets or on roses. I offer you the translation of a book by an ancient wise man. He was lucky enough to have nothing to do, and had the further good fortune to enjoy writing the story of Zadig, a book that says more than it seems to say. Please read it and judge it for yourself. You are in the springtime of your life. Every pleasure seeks you out. You are beautiful, and your talents add to your beauty. People praise you from evening until morning. All these things give you every right to have no common sense. Yet you have a very sound mind and very good taste. I have heard you reason better than old dervishes with long beards and pointed caps. You are careful about what you say without being suspicious. You are gentle without being weak. You use good judgment in helping others. You love your friends and make no enemies. Your wit never depends on cutting remarks about other people. You neither say nor do anything harmful, even though it would be extraordinarily easy for you. In short, your soul has always seemed to me as pure as your beauty. You even have a little grounding in philosophy. That made me think you would enjoy this wise man's book more than someone else would.
It was first written in ancient Chaldean, which neither you nor I understand. It was translated into Arabic to entertain the famous Sultan Ouloug-beb. This was when the Arabs and Persians were beginning to write works such as the Thousand and One Nights and the Thousand and One Days. Ouloug preferred reading Zadig, but the sultanas preferred the Thousand and One. "How can you prefer stories that make no sense and mean nothing?" wise Ouloug asked them. "That's exactly why we like them," the sultanas replied.
I like to think you will not be like them, and that you will be a true Ouloug. I even hope that when you tire of ordinary conversations, I may find a minute to have the honor of talking sense with you. Those conversations are very like the Thousand and One, except that they are less entertaining. If you had been Thalestris in the time of Scander, Philip's son, or the Queen of Sheba in the time of Solomon, those kings would have been the ones to make the journey.
I pray to the heavenly powers that nothing will spoil your pleasures, that your beauty will last, and that your happiness will never end.
Sadi.
Chapter 1: The One-Eyed Man
Le borgne.
Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre, Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. Il était aussi sage qu'on peut l'être; car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur lui-même, et que l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone. Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate, ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches. C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, à qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de n'être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa vanité, lui fit penser qu'il aimait éperdument Sémire. Il voulait l'enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle s'écriait, Mon cher époux! on m'arrache à ce que j'adore. Elle n'était point occupée de son danger; elle ne pensait qu'à son cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit son libérateur. Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon époux, je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la vie. Jamais il n'y eut un coeur plus pénétré que celui de Sémire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de l'amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de flèche reçu près de l'oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya jusqu'à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il perdrait l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il, je l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables. Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocité de ce qu'il éprouvait servit même à le consoler.
Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de vertu.
The One-Eyed Man.
In King Moabdar's time, a young man named Zadig lived in Babylon. He had been born with a good character, and his education had strengthened it. Although he was young and rich, he knew how to control his passions. He never put on an act, never insisted on always being right, and knew how to make allowances for human weakness. People were surprised that someone so intelligent never made fun of the vague, disconnected, noisy remarks, the reckless gossip, the ignorant judgments, the crude jokes, and the empty flood of words that people in Babylon called conversation. He had learned from the first book of Zoroaster that self-love is a balloon full of wind: prick it, and storms come out. Above all, Zadig never boasted of despising women and making them submit to him. He was generous. He was not afraid to help ungrateful people, following Zoroaster's great rule: When you eat, feed the dogs, even if they bite you. He was as wise as anyone can be, because he tried to live among wise people. He had studied the learning of the ancient Chaldeans and knew the physical principles of nature as people understood them then. He knew as much about metaphysics as anyone has ever known: very little. He firmly believed that the year was three hundred and sixty-five and a quarter days long, despite the new philosophy of his time, and that the sun was at the center of the universe. When the leading magi told him, with insulting arrogance, that his beliefs were wrong, and that anyone who believed the sun turned on its axis and the year had twelve months was an enemy of the state, he stayed quiet, without anger or contempt.
Zadig was very wealthy and therefore had friends. He was healthy and good-looking, with a fair, levelheaded mind and an honest, generous heart. He thought he could be happy. He was going to marry Sémire, whose beauty, birth, and wealth made her the most desirable match in Babylon. His love for her was steady and honorable, and she loved him passionately. They were close to the happy moment of their marriage when, walking together near one of Babylon's gates, under the palm trees along the bank of the Euphrates, they saw men coming toward them armed with swords and arrows. These were the hired men of young Orcan, a minister's nephew. His uncle's courtiers had led him to believe he could do anything he liked. He had none of Zadig's charm or good qualities, but he thought himself much better and was furious that Sémire did not prefer him. This jealousy, which came entirely from his vanity, made him think he was madly in love with her. He meant to abduct her. His men seized her. In their violent fury they wounded her, drawing the blood of someone whose very appearance would have softened the tigers of Mount Imaus. Her cries pierced the sky. "My dear husband!" she cried. "They're tearing me away from the man I adore!" She was not thinking about her danger, only about her dear Zadig. Meanwhile, he was defending her with all the strength that courage and love can give. With help from just two slaves, he drove the kidnappers away and took Sémire home, unconscious and bleeding. When she opened her eyes, she saw the man who had rescued her. "Oh, Zadig!" she told him. "I loved you as my husband. Now I love you as the man who saved my honor and my life." No heart had ever been more deeply moved than Sémire's. No more beautiful mouth had ever expressed more touching feelings, in the passionate words inspired by gratitude for the greatest possible service and the tender excitement of the most rightful love. Her wound was slight and soon healed. Zadig was hurt more seriously. An arrow had struck near his eye, leaving a deep wound. Sémire asked the gods for nothing but her lover's recovery. Her eyes were wet with tears day and night. She waited for the moment when Zadig's eyes could once again enjoy her loving looks. But an abscess developed in the wounded eye, giving them reason to fear the worst. They sent all the way to Memphis for the great physician Hermes, who arrived with a large following. He examined the patient and announced that he would lose his eye. He even predicted the day and hour when this terrible event would happen. "If it had been the right eye," he said, "I would have cured it. But wounds to the left eye cannot be cured." All Babylon pitied Zadig's fate and admired the depth of Hermes's knowledge. Two days later, the abscess burst on its own, and Zadig recovered completely. Hermes wrote a book proving to him that he should not have recovered. Zadig did not read it. As soon as he could go out, he prepared to visit the woman who was his hope for a happy life, the only person he wanted eyes for. Sémire had been in the country for three days. On the way, he learned that this beautiful woman had publicly announced her insurmountable disgust for one-eyed men, and had just married Orcan that very night. At the news, he fainted. His grief brought him close to death. He was ill for a long time, but eventually reason overcame his distress. The very cruelty of what had happened even helped to console him.
"Since a girl brought up at court has treated me with such cruel fickleness," he said, "I must marry a woman from the city." He chose Azora, the most sensible and best-born woman in the city. He married her, and for a month they enjoyed the sweetness of the most loving marriage. He noticed only a little flightiness in her, and a strong tendency always to think that the best-looking young men were also the most intelligent and virtuous.
Chapter 2: The Nose
Le nez.
Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas! dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui aimait véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc, belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres: il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même, qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était exempt.
Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent; la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoultᵃ contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du jeune homme, détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle, quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau.
ᵃ Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui guérissait et prévenait toutes les apoplexies, dans les gazettes, avec un sachet pendu au cou.
The Nose.
One day Azora came back from a walk very angry, exclaiming loudly. "What's wrong, my dear wife?" he asked. "What could have upset you so much?" "Oh," she said, "you'd be as outraged as I am if you'd seen what I just saw. I went to comfort the young widow Cosrou. Two days ago she put up a tomb for her young husband beside the stream along that meadow. In her grief, she promised the gods she would stay beside the tomb as long as the stream kept flowing past it." "Well," said Zadig, "there's an admirable woman who truly loved her husband!" "Ah," Azora replied, "if you only knew what she was doing when I visited her!" "What was it, beautiful Azora?" "She was having the stream diverted." Azora went on insulting the young widow for so long, and burst out in such violent accusations, that Zadig disliked this show of virtue.
He had a friend named Cador, one of the young men his wife considered more honest and worthy than the rest. He took Cador into his confidence and gave him a substantial gift to make as sure as he could of his loyalty. Azora spent two days with a woman friend in the country and returned home on the third day. Weeping servants told her that her husband had died suddenly that very night. They had not dared bring her the terrible news, and had just buried Zadig in his family tomb at the end of the garden. She wept, tore her hair, and swore she would die. That evening Cador asked permission to speak to her, and they both wept. The next day they wept less and had dinner together. Cador told her privately that his friend had left him most of his property. He hinted that nothing would make him happier than sharing his fortune with her. The lady wept, became angry, then softened. Supper lasted longer than dinner. They spoke more openly to each other. Azora praised her dead husband, but admitted that he had faults Cador did not have.
In the middle of supper, Cador complained of a terrible pain in his spleen. Anxious and eager to help, the lady had all her perfumes brought in, to see whether any of them might be good for it. She was very sorry that the great Hermes was not yet in Babylon. She even went so far as to touch the side where Cador was in such severe pain. "Do you often suffer from this terrible illness?" she asked sympathetically. "Sometimes it brings me close to death," Cador replied, "and only one remedy can give me relief. I have to put the nose of a man who died the day before against my side." "What a strange remedy," said Azora. "No stranger," he answered, "than Mr. Arnoult's pouchesᵃ for strokes." This argument, together with the young man's outstanding qualities, finally persuaded the lady. "After all," she said, "when my husband crosses the Tchinavar bridge from the world of yesterday into the world of tomorrow, will the angel Asrael be any less willing to let him through because his nose is a little shorter in his second life than in his first?" So she took a razor and went to her husband's tomb. She covered it with her tears and moved closer to cut off Zadig's nose. She found him stretched out in the grave. Zadig got up, holding his nose with one hand and stopping the razor with the other. "Madam," he told her, "stop making such a fuss about young Cosrou. Planning to cut off my nose is every bit as good as planning to divert a stream."
ᵃ At that time there was a Babylonian named Arnoult who, in the newspapers, cured and prevented every stroke with a pouch hung around the neck.
Chapter 3: The Dog and the Horse
Le chien et le cheval.
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui couper le nez.
Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme.
Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne.
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où est-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.
Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham; il parla en ces termes:
«Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.
«A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin.»
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.
Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie!
The Dog and the Horse.
Zadig discovered that, as the book of Zend says, the first month of marriage is the month of honey, and the second is the month of wormwood. Some time later he had to divorce Azora, who had become too difficult to live with. He looked for happiness in studying nature. "No one is happier," he said, "than a philosopher reading this great book that God has put before our eyes. The truths he discovers are his own. He feeds and improves his soul, lives in peace, and has nothing to fear from other people. And his loving wife doesn't come to cut off his nose."
With these thoughts in mind, he moved to a country house on the banks of the Euphrates. There he did not spend his time calculating how many inches of water flowed under a bridge's arches in a second, or whether a cubic twelfth of an inch more rain fell in the month of the mouse than in the month of the sheep. He had no plans to make silk out of spiderwebs or porcelain out of broken bottles. Instead, he mainly studied the characteristics of animals and plants. He soon developed a sharp eye that showed him a thousand differences where other people saw only sameness.
One day, while walking near a small wood, he saw one of the queen's eunuchs running toward him. Several officers followed, looking deeply worried and running here and there like frantic men searching for the most precious thing they had lost. "Young man," the chief eunuch asked him, "have you seen the queen's dog?" Zadig answered modestly, "It's a female, not a male." "You're right," the chief eunuch replied. "She's a very small spaniel," Zadig added. "She's recently had puppies, she limps on her left front leg, and her ears are very long." "So you've seen her?" the chief eunuch asked, quite out of breath. "No," Zadig answered. "I've never seen her, and I never knew the queen had a female dog."
At exactly the same time, in one of fortune's usual strange twists, the finest horse in the king's stable had escaped from a groom on the plains of Babylon. The chief huntsman and all the other officers were chasing it as anxiously as the chief eunuch was chasing the dog. The chief huntsman asked Zadig whether he had seen the king's horse pass by. "It's a horse with the finest gallop," Zadig answered. "It's five feet tall, with very small hooves and a tail three and a half feet long. The knobs on its bit are twenty-three-karat gold, and its shoes are silver eleven parts fine out of twelve." "Which way did it go? Where is it?" the chief huntsman asked. "I haven't seen it," Zadig replied, "and I've never heard of it."
The chief huntsman and the chief eunuch had no doubt that Zadig had stolen the king's horse and the queen's dog. They had him brought before the assembly of the Great Desterham, which sentenced him to a flogging with the knout and the rest of his life in Siberia. Hardly had the judgment been given when the horse and dog were found. The judges faced the painful necessity of changing their ruling. But they sentenced Zadig to pay four hundred ounces of gold for saying he had not seen what he had seen. He had to pay this fine first. After that, he was allowed to argue his case before the Great Desterham's council. He spoke as follows:
"Stars of justice, bottomless wells of learning, mirrors of truth, you have the weight of lead, the hardness of iron, the sparkle of diamonds, and a great affinity for gold. Since I am allowed to speak before this honored assembly, I swear to you by Orosmade that I have never seen the queen's respected dog or the sacred horse of the king of kings. Here is what happened to me. I was walking toward the small wood where I later met the respected eunuch and the very distinguished chief huntsman. I saw an animal's tracks in the sand and easily recognized them as a small dog's. There were long, shallow grooves in the little rises of sand between the paw prints. These showed me that it was a female with hanging teats, so she had given birth a few days before. Other marks ran in a different direction, always seeming to brush the surface of the sand beside the front paws. They told me that her ears were very long. And I noticed that one paw always made a shallower print in the sand than the other three. So I realized that our honored queen's dog had a slight limp, if I may say so.
"As for the horse of the king of kings, you should know that while walking along the paths in this wood I noticed hoofprints. They were all equally spaced. 'Here is a horse with a perfect gallop,' I said. On a narrow path only seven feet wide, some dust had been brushed off the trees on either side, three and a half feet from the middle of the path. 'This horse has a tail three and a half feet long,' I said. 'As it swung from side to side, it swept this dust away.' Under trees that formed an arch five feet high, I saw leaves that had just fallen from the branches. I realized the horse had touched them and was therefore five feet tall. As for its bit, it must be twenty-three-karat gold. The horse had rubbed its knobs against a stone that I recognized as a touchstone, and I tested it. Finally, from the marks its shoes had left on stones of another kind, I judged that it was shod with silver eleven parts fine out of twelve."
All the judges admired Zadig's deep and subtle powers of observation. News of them reached the king and queen. In the royal waiting rooms, bedroom, and private study, people talked of nothing but Zadig. Several magi thought he should be burned as a sorcerer, but the king ordered that the fine of four hundred ounces of gold be returned to him. The clerk, the court officers, and the attorneys came to his house with great ceremony to bring back his four hundred ounces. They kept only three hundred and ninety-eight for legal expenses, and their servants asked for tips.
Zadig saw how dangerous it could sometimes be to know too much. He firmly promised himself that, the next time he had the chance, he would not say what he had seen.
The chance soon came. A political prisoner escaped and passed under the windows of his house. Zadig was questioned and said nothing, but it was proved that he had looked out the window. For this crime he was sentenced to pay five hundred ounces of gold. Following Babylonian custom, he thanked his judges for their leniency.
"Great God!" he said to himself. "How unfortunate it is to walk in a wood where the queen's dog and the king's horse have passed! How dangerous it is to look out the window! And how hard it is to be happy in this life!"
Chapter 4: The Envious Man
L'envieux.
Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir, sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres, puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et par là nous obéirons tous à Zoroastre.
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor, le plus sot des Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:
Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire par le moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages. Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria: A quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.
Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats, souvent précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n'étaient faits par la vanité; car en tout il préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par en médire. Tout riche qu'il était, il avait de la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses louanges l'irritait davantage. Il allait quelquefois chez Zadig, et se mettait à table sans être prié: il y corrompait toute la joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on appelait l'Envieux dans Babylone, voulut perdre Zadig, parcequ'on l'appelait l'Heureux. L'occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois dans l'année, comme dit Zoroastre.
L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes, et écrivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu, l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont jamais bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire, et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne fesait un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi; on y lisait:
Par les plus grands forfaitsSur le trône affermi,Dans la publique paixC'est le seul ennemi.
L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire écrite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison, lui, ses deux amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait, sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être bon poëte; mais il était au désespoir d'être condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient. Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit de l'Envieux.
Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau de tablettes à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers: l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette de Zadig, se la fit apporter.
On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits:
Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre.Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre:C'est le seul ennemi qui soit à redouter.
Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine: il leur demanda très humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le regarda dès-lors avec une complaisance qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est pas si difficile d'être heureux.
The Envious Man.
Zadig wanted to find comfort in philosophy and friendship after the troubles fortune had brought him. In a suburb of Babylon, he had a tastefully furnished house where he brought together all the arts and pleasures fit for a decent man. In the morning his library was open to all scholars. In the evening his table was open to good company. But he soon discovered how dangerous scholars are. A great argument broke out over a law of Zoroaster that forbade eating griffin. "How can anyone forbid eating griffin," some asked, "if the animal doesn't exist?" "It must exist," the others said, "since Zoroaster doesn't want us to eat it." Zadig tried to settle their argument. "If there are griffins, let's not eat them," he said. "If there aren't any, we'll eat even fewer. That way we'll all obey Zoroaster."
One scholar had written thirteen volumes on the characteristics of griffins and was also a great expert in invoking divine powers. He hurried to accuse Zadig before a chief magus named Yébor, the stupidest of the Chaldeans and therefore the most fanatical. This man would have had Zadig impaled for the greater glory of the sun, and would have recited Zoroaster's prayer book all the more contentedly for it. His friend Cador—a friend is worth more than a hundred priests—went to see old Yébor and said:
"Long live the sun and the griffins! Be very careful not to punish Zadig. He's a saint. He keeps griffins in his poultry yard and doesn't eat them. His accuser is a heretic who dares to claim that rabbits have split hooves and are not unclean." "Well," said Yébor, shaking his bald head, "Zadig must be impaled for thinking wrongly about griffins, and the other man for speaking wrongly about rabbits." Cador settled the matter through a maid of honor with whom he had fathered a child, and who had great influence in the college of magi. No one was impaled. Several learned men grumbled about this and predicted the decline of Babylon. Zadig cried out, "What fragile things our happiness depends on! Everything in this world persecutes me, even creatures that don't exist." He cursed scholars and decided from then on to live only among good company.
He brought together the most decent people and the most charming women in Babylon at his house. He gave fine suppers, often with concerts beforehand and lively, delightful conversations during the meal. He had managed to keep out the urge to show off one's wit, which is the surest way to show none and to spoil the most brilliant gathering. Vanity played no part in his choice of friends or food. In everything, he preferred reality to appearances. This earned him genuine respect, which he had not been seeking.
Across from his house lived Arimaze, a man whose coarse face showed the ugliness of his soul. He was eaten up with bitterness and swollen with pride. To top it all off, he was a tedious wit. Having never been able to succeed in society, he took revenge by speaking badly of it. Rich as he was, he had trouble finding flatterers to gather at his house. The sound of chariots arriving at Zadig's in the evening annoyed him. The sound of people praising Zadig annoyed him even more. He sometimes went to Zadig's and sat down to eat without being invited. He spoiled everyone's enjoyment, just as harpies are said to foul the meat they touch. One day he wanted to give a party for a lady, but instead of accepting, she went to supper at Zadig's. Another day, while he and Zadig were talking in the palace, they approached a minister who invited Zadig to supper but not Arimaze. The most unforgiving hatreds often have no more important cause. This man, known in Babylon as the Envious Man, wanted to ruin Zadig because people called him the Happy Man. As Zoroaster says, a chance to do harm comes a hundred times a day, and a chance to do good comes once a year.
The Envious Man went to Zadig's. Zadig was walking in his gardens with two friends and a lady to whom he often said flattering things, with no intention beyond saying them. They were talking about a war the king had just brought to a successful end against the prince of Hyrcania, his vassal. Zadig had distinguished himself by his courage in this short war. He warmly praised the king, and praised the lady still more. He took out his writing tablets, made up four lines of verse on the spot, wrote them down, and gave them to the beautiful lady to read. His friends asked him to share them, but modesty—or rather, a well-judged concern for himself—stopped him. He knew that verses made up on the spot are only ever good for the woman they honor. He broke the sheet of his writing tablets in two and threw the halves into a rosebush. They searched for them there without success. A light rain began, and everyone went back to the house. The Envious Man stayed in the garden and searched until he found one piece of the sheet. It had broken in such a way that each half-line made sense by itself, and even formed a shorter line of verse. By an even stranger chance, these short lines together made a statement containing the most horrible insults against the king. They read:
By the worst crimesSecure on the throne,Amid the public peace,This is the only enemy.
The Envious Man was happy for the first time in his life. He had in his hands the means to ruin a good, likable man. Filled with this cruel joy, he got the satire, in Zadig's own handwriting, to the king. Zadig, his two friends, and the lady were put in prison. His trial was quickly over, without anyone bothering to hear him. When he came to receive his sentence, the Envious Man stood in his path and told him loudly that his verses were worthless. Zadig did not pride himself on being a good poet. But he was in despair at being condemned for an offense against the king, and at seeing a beautiful lady and two friends kept in prison for a crime he had not committed. He was not allowed to speak because his tablets spoke for him. That was the law in Babylon. So he was taken to his execution through a crowd of curious onlookers. None dared express pity for him. They rushed forward to examine his face and see whether he would die gracefully. Only his relatives were distressed, because they would inherit nothing. Three-quarters of his property was confiscated for the king, and the other quarter for the Envious Man.
As he was preparing to die, the king's parrot flew off the king's balcony and landed on a rosebush in Zadig's garden. The wind had carried a peach there from a nearby tree. It had fallen on a piece of a writing tablet and stuck to it. The bird picked up the peach and the tablet and carried them onto the monarch's lap. Curious, the king read words on it that made no sense and seemed to be the ends of lines of verse. He liked poetry, and there is always some hope with rulers who like verse. His parrot's adventure made him think. The queen remembered what had been written on a piece of Zadig's tablet and had it brought to her.
They compared the two pieces, which fit together perfectly. Now they read the verses as Zadig had written them:
By the worst crimes I have seen the world disturbed.Secure on the throne, the king can overcome everything.Amid the public peace, love alone wages war:This is the only enemy we need to fear.
The king immediately ordered that Zadig be brought before him and that his two friends and the beautiful lady be released from prison. Zadig threw himself facedown at the feet of the king and queen. He very humbly asked their forgiveness for having written bad verses. He spoke with such charm, wit, and good sense that the king and queen wanted to see him again. He came back, and they liked him even more. He was given all the property of the Envious Man, who had accused him unjustly. But Zadig returned it all. The only feeling the Envious Man had was pleasure at not losing his property. The king's respect for Zadig grew from day to day. He included him in all his pleasures and asked his advice on all his affairs. From then on, the queen looked on him with a warmth that could become dangerous for her, for the king, her honored husband, for Zadig, and for the kingdom. Zadig was beginning to think that being happy was not so difficult.
Chapter 5: The Generous
Les généreux.
Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles: «Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent!»
Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'Envieux toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de disputer le prix.
Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce que l'autre avait perdu.
Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.
Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse, et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné. J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon favori Coreb. Je me plaignais de lui avec violence, et tous mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur, qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de ceux dont on vient de réciter les actions généreuses; mais je donne la coupe à Zadig.
Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe, c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque étant roi vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque: ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin heureux! Mais il se trompait.
The Generous.
The time came for a great festival held every five years. In Babylon, it was the custom at the end of five years to announce formally which citizen had done the most generous deed. The nobles and the priests were the judges. The chief satrap, who was in charge of the city, described the finest deeds done under his administration. The judges voted, and the king announced the decision. People came from the ends of the earth for this ceremony. The winner received a gold cup set with jewels from the king's own hands. The king said to him, "Accept this prize for generosity, and may the gods give me many subjects like you!"
When this memorable day arrived, the king appeared on his throne. Around him were the nobles, the priests, and representatives of every nation. They had come for contests where people won glory not through the speed of horses or physical strength, but through virtue. The chief satrap read aloud the deeds that might earn their doers this priceless award. He said nothing about the generosity with which Zadig had given the Envious Man back his entire fortune. That deed did not qualify him to compete for the prize.
First he presented a judge. Through a mistake for which he was not even responsible, the judge had caused a citizen to lose an important lawsuit. He had given the man everything he owned, which was worth as much as the other man had lost.
Next he brought forward a young man who was desperately in love with a girl he was about to marry. He had given her up to a friend who was nearly dying of love for her. In giving up the girl, he had even paid her dowry.
Then he presented a soldier who had shown an even greater example of generosity during the war in Hyrcania. Enemy soldiers were carrying off the woman he loved, and he was defending her against them. Someone came to tell him that other Hyrcanians were carrying off his mother a few steps away. In tears, he left the woman he loved and ran to free his mother. Then he returned to his beloved and found her dying. He wanted to kill himself. His mother pointed out that she had no one but him to help her, and he found the courage to endure living.
The judges favored this soldier. The king spoke up. "His deed and the others are admirable, but they don't surprise me. Yesterday Zadig did something that surprised me. A few days ago I dismissed my minister and favorite, Coreb. I was complaining bitterly about him, and all my courtiers assured me I was being too kind. They competed to see who could say the worst things about Coreb. I asked Zadig what he thought, and he dared to speak well of him. I admit that in our histories I have seen examples of people paying for a mistake with their property, giving up the woman they loved, or putting a mother before a beloved. But I have never read of a courtier speaking well of a dismissed minister when his ruler was angry with him. I give twenty thousand gold pieces to each of those whose generous deeds we have just heard. But I give the cup to Zadig."
"Your Majesty," Zadig told him, "you alone deserve the cup. You have done the most unheard-of deed. Though you are a king, you did not get angry with your slave when he opposed your anger." Everyone admired the king and Zadig. The judge who had given away his property, the lover who had married his beloved to his friend, and the soldier who had chosen to save his mother rather than his beloved all received the king's gifts. They saw their names written in the book of the generous. Zadig received the cup. The king earned a reputation as a good ruler, though he did not keep it long. The day was honored with celebrations that lasted longer than the law prescribed. It is still remembered in Asia. Zadig said, "So at last I'm happy!" But he was wrong.
Chapter 6: The Minister
Le ministre.
Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il, c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre: la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son ministère de son mieux.
Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait; et quand on manquait de lois, son équité en fesait qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.
C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes; il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur soeur, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa soeur; chacun disait: C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet aime mieux sa soeur; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente mille pièces.
Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné: Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher! Zadig dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué! répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai; mais je voudrais qu'il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces; c'est vous qui aimez le mieux votre père.
Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de l'un et de l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous deux l'épouser. Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des deux qui m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire. C'est moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. C'est moi qui ai eu cet avantage, dit l'autre. Eh bien! répondit-elle, je reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui pourra donner la meilleure éducation. Elle accoucha d'un fils. Chacun des mages veut l'élever. La cause est portée devant Zadig. Il fait venir les deux mages. Qu'enseigneras-tu à ton pupille? dit-il au premier. Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la démonomanie; ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le concret, les monades et l'harmonie préétablie. Moi, dit le second, je tâcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis. Zadig prononça: Que tu sois son père ou non, tu épouseras sa mère.
Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre l'itimadoulet de Médie, nommé Irax. C'était un grand seigneur dont le fonds n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger.
Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait inviolablement observée; et voici comme les choses se passèrent.
Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le maître de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois minutes, le refrain était:
Que son mérite est extrême!Que de grâces! que de grandeur!Ah! combien monseigneurDoit être content de lui-même!
Après l'exécution de la cantate un chambellan lui fit une harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisit à table au son des instruments. Le dîner dura trois heures; dès qu'il ouvrit la bouche pour parler, le premier chambellan dit: Il aura raison. A peine eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écria: Il a raison! Les deux autres chambellans firent de grands éclats de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire. Après dîner on lui répéta la cantate.
Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi des rois l'honorait selon ses mérites; la seconde lui parut moins agréable; la troisième fut gênante; la quatrième fut insupportable; la cinquième fut un supplice: enfin, outré d'entendre toujours chanter,
Ah! combien monseigneurDoit être content de lui-même!
d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître-d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut plus heureux; car, comme dit le Sadder, toujours du plaisir n'est pas du plaisir.
The Minister.
The king had lost his prime minister. He chose Zadig to fill the position. All the beautiful women in Babylon applauded the choice. Since the empire was founded, it had never had such a young minister. All the courtiers were upset. The Envious Man coughed up blood, and his nose swelled enormously. After thanking the king and queen, Zadig went to thank the parrot too. "Beautiful bird," he told it, "you saved my life and made me prime minister. Their Majesties' dog and horse did me a great deal of harm, but you have done me good. So this is what human destinies depend on! But," he added, "such strange good luck may soon disappear." The parrot answered, "Yes." This word struck Zadig. But he had a good knowledge of natural science and did not believe parrots were prophets, so he soon felt reassured. He set about doing his job as well as he could.
He made everyone feel the sacred power of the laws, but he made no one feel the weight of his high position. He let people speak freely in the council. Each minister could express an opinion without displeasing him. When he ruled on a case, it was not he who judged, but the law. Yet when the law was too harsh, he softened it. When no law existed, his sense of fairness supplied laws that could have been mistaken for Zoroaster's.
Nations owe this great principle to him: it is better to risk letting a guilty person go free than to condemn an innocent one. He believed laws were made to help citizens as much as to frighten them. His chief talent was finding the truth that everyone tries to hide. He used this great talent in the first days of his administration. A famous merchant of Babylon had died in India. After marrying off his daughter, he had left his two sons equal shares of his estate. He also left a gift of thirty thousand gold pieces to whichever son was judged to love him more. The older son built him a tomb. The younger added part of his inheritance to his sister's dowry. Everyone said, "The older son loves his father more. The younger one loves his sister more. The thirty thousand pieces belong to the older son."
Zadig had the two sons come to see him, one after the other. He told the older one, "Your father is not dead. He has recovered from his recent illness and is coming back to Babylon." "Thank God," the young man answered, "but that tomb cost me a great deal!" Zadig then told the younger son the same thing. "Thank God!" he answered. "I'll give my father back everything I have. But I would like him to let my sister keep what I gave her." "You won't give anything back," said Zadig, "and you'll have the thirty thousand pieces. You're the one who loves your father more."
A very rich girl had promised to marry two priests. After taking lessons from both for a few months, she found herself pregnant. Both wanted to marry her. "I'll take as my husband," she said, "whichever one of you has put me in a position to give the empire a citizen." "I'm the one who did that good deed," said one. "I'm the one who had that advantage," said the other. "Well," she answered, "I'll recognize as the child's father whichever one can give it the best education." She gave birth to a son. Each priest wanted to raise him. The case came before Zadig. He sent for both priests. "What will you teach the boy in your care?" he asked the first. "I'll teach him," said the scholar, "the eight parts of speech, logic, astrology, the study of demons, substance and accident, the abstract and the concrete, monads and pre-established harmony." "As for me," said the second, "I'll try to make him fair and worthy of having friends." Zadig ruled, "Whether you're his father or not, you'll marry his mother."
Every day, complaints reached the court about the governor of Media, named Irax. He was a great lord who was not bad at heart, but vanity and sensual pleasure had corrupted him. He rarely let anyone speak to him and never let anyone dare to disagree with him. Peacocks were no vainer, doves no more sensual, and tortoises less lazy. He lived for nothing but false glory and false pleasures. Zadig set out to reform him.
On the king's behalf, he sent Irax a music director with twelve singers and twenty-four violinists, a steward with six cooks, and four chamberlains. They were not to leave him. The king's order said the following ceremony must be strictly observed. Here is what happened.
On the first day, as soon as the pleasure-loving Irax woke up, the music director came in, followed by the singers and violinists. They sang a cantata that lasted two hours. Every three minutes, they repeated this chorus:
How great his worth is!What grace! What greatness!Oh, how our lordMust be pleased with himself!
After the cantata, a chamberlain gave him a forty-five-minute speech. It specifically praised him for every good quality he lacked. When the speech ended, they led him to the table as the instruments played. Dinner lasted three hours. As soon as he opened his mouth to speak, the first chamberlain said, "He'll be right." He had barely said four words when the second chamberlain cried, "He's right!" The other two chamberlains burst out laughing at the witty things Irax had said or should have said. After dinner, they repeated the cantata.
He found this first day delightful. He thought the king of kings was honoring him as he deserved. The second day seemed less pleasant, the third was a strain, the fourth was unbearable, and the fifth was torture. At last, sick of always hearing them sing,
Oh, how our lordMust be pleased with himself!
of always hearing that he was right, and of having a speech made to him at the same time every day, he wrote to the court. He begged the king to be kind enough to recall his chamberlains, musicians, and steward. He promised to be less vain and more hardworking from then on. He had himself praised less, held fewer parties, and was happier. For, as the Sadder says, constant pleasure is no pleasure.
Chapter 7: Disputes and Audiences
Les disputes et les audiences.
C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son génie et la bonté de son âme; on l'admirait, et cependant on l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes, tout l'empire était rempli de son nom; toutes les femmes le lorgnaient; tous les citoyens célébraient sa justice; les savants le regardaient comme leur oracle; les prêtres même avouaient qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor. On était bien loin alors de lui faire des procès sur les griffons; on ne croyait que ce qui lui semblait croyable.
Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. L'Envieux et sa femme prétendirent que dans son discours il n'y avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser les montagnes et les collines. Il est sec et sans génie, disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir, ni les étoiles tomber, ni le soleil se fondre comme de la cire; il n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas parcequ'il était dans le bon chemin, non pas parcequ'il était raisonnable, non pas parcequ'il était aimable, mais parcequ'il était premier vizir.
Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna qu'on se tournât comme on voudrait.
Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires particulières et les générales: le reste du jour il s'occupait des embellissements de Babylone: il fesait représenter des tragédies où l'on pleurait, et des comédies où l'on riait; ce qui était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître parcequ'il avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et des distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents. Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre! et tous deux ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été pendu.
Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de l'Envieux s'y présenta des premières; elle lui jura par Mithra, par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de l'Envieux y pensa beaucoup.
D'autres dames se présentaient tous les jours. Les annales secrètes de Babylone prétendent qu'il succomba une fois, mais qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son amante avec distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en apercevoir, des marques de sa protection, était une femme de chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait à elle-même pour se consoler: Il faut que cet homme-là ait prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore même en fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres ne prononcent que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine! La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à lui dans un bon moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très distrait, prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces heureuses circonstances interprétait tout à son avantage, s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la reine Astarté. Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était son amie intime; celle-ci fut cruellement piquée de la préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir. Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les mêmes jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même feseuse? L'Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla consulter son mari l'Envieux.
Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait: il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine.
Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur des herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas! disait-il, j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera le serpent?
Disputes and Audiences.
In this way, Zadig showed the sharpness of his mind and the goodness of his heart every day. People admired him, yet they loved him too. He was thought to be the luckiest man alive. His name was known throughout the empire. All the women eyed him. All the citizens praised his fairness. Scholars looked to him for answers as if he were an oracle. Even the priests admitted that he knew more than the old high priest Yébor. No one was thinking of putting him on trial over griffins now. People believed only what he found believable.
A great quarrel had been going on in Babylon for fifteen hundred years. It divided the empire into two stubborn religious groups. One insisted that people must always enter the temple of Mithra left foot first. The other hated this custom and always entered right foot first. Everyone waited for the solemn festival of the sacred fire to see which group Zadig would favor. The whole world had its eyes on his two feet. The entire city was agitated and waiting anxiously. Zadig entered the temple by jumping with both feet together. Then he gave an eloquent speech proving that the God of heaven and earth, who shows no favoritism, cares no more about the left leg than the right. The Envious Man and his wife claimed that his speech had too few figures of speech and that he had not made the mountains and hills dance enough. "He's dry and has no imagination," they said. "In his speeches, you don't see the sea running away, the stars falling, or the sun melting like wax. He doesn't have the proper Eastern style." Zadig was content to use a reasonable style. Everyone supported him—not because he was on the right path, not because he was reasonable, not because he was likable, but because he was prime minister.
He settled the great lawsuit between the white priests and the black priests just as successfully. The white priests insisted it was wicked to face the winter sunrise when praying to God. The black priests declared that God hated the prayers of people who faced the summer sunset. Zadig ordered that everyone could face whichever way they pleased.
In this way, he found the secret of finishing both private and public business in the morning. He spent the rest of the day making Babylon more beautiful. He had tragedies staged that made people cry and comedies that made them laugh. This had long been out of fashion, and he revived it because he had good taste. He did not claim to know more than the artists. He rewarded them with gifts and honors and felt no secret jealousy of their talents. In the evenings he greatly entertained the king, and especially the queen. The king said, "What a great minister!" The queen said, "What a charming minister!" Both added, "It would have been such a shame if he'd been hanged."
No man in office had ever been obliged to grant so many private meetings to women. Most came to discuss business they didn't have, in hopes of having an affair with him. The Envious Man's wife was among the first to appear. She swore by Mithra, the Zend-Avesta, and the sacred fire that she had hated her husband's conduct. Then she confided that her husband was a jealous brute. She hinted that the gods were punishing him by denying him the precious effects of that sacred fire through which alone a man resembles the immortals. She ended by letting her garter fall. Zadig picked it up with his usual politeness, but he did not fasten it back around her knee. This small mistake, if it was one, caused the most terrible misfortunes. Zadig gave it no thought, but the Envious Man's wife thought about it a great deal.
Other women appeared every day. The secret histories of Babylon claim that he gave in once, but was amazed to find himself having sex without pleasure and embracing his lover absentmindedly. The woman to whom he gave signs of his favor, almost without noticing it, was a chambermaid to Queen Astarté. This affectionate Babylonian told herself for comfort, "This man must have an enormous amount of business on his mind, since he keeps thinking about it even while making love." At a moment when some people say nothing and others say only sacred words, Zadig suddenly let out a cry: "The queen!" The Babylonian thought he had finally come to his senses at a good moment and was calling her "My queen." But Zadig, still very distracted, said Astarté's name. In these happy circumstances, the woman took everything in her own favor. She imagined he meant, "You're more beautiful than Queen Astarté." She left Zadig's harem with some very fine gifts. She went to tell her story to the Envious Woman, who was a close friend. The Envious Woman was deeply stung that he had preferred someone else. "He didn't even bother," she said, "to fasten this garter back on me. Here it is. I don't want to wear it anymore." "Oh! Oh!" the lucky woman told the Envious Woman. "You wear the same garters as the queen! Do you get them from the same maker?" The Envious Woman thought hard, said nothing, and went to consult her husband, the Envious Man.
Meanwhile, Zadig noticed that he was always distracted when he granted meetings and heard cases. He did not know what caused it. This was his only worry.
He had a dream. He seemed to be lying first on dry grass, with a few prickly blades that made him uncomfortable. Then he rested comfortably on a bed of roses. A snake came out of it and wounded his heart with its sharp, poisoned tongue. "Oh!" he said. "I've spent a long time lying on that dry, prickly grass. Now I'm on the bed of roses. But what will the snake be?"
Chapter 8: Jealousy
La jalousie.
Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et avec Astarté son auguste épouse. Les charmes de sa conversation redoublaient encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit ce que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses grâces firent insensiblement sur Astarté une impression dont elle ne s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait dans le sein de l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule et sans crainte au plaisir de voir et d'entendre un homme cher à son époux et à l'état; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait à ses femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges; tout servait à enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait pas. Elle fesait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses expressions étaient d'une femme sensible.
Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper le nez à son époux. La familiarité d'Astarté, ses discours tendres, dont elle commençait à rougir, ses regards, qu'elle voulait détourner, et qui se fixaient sur les siens, allumèrent dans le coeur de Zadig un feu dont il s'étonna. Il combattit; il appela à son secours la philosophie, qui l'avait toujours secouru; il n'en tira que des lumières, et n'en reçut aucun soulagement. Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs; il combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements et des larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette douce liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se couvraient d'un nuage; ses discours étaient contraints et sans suite: il baissait la vue; et quand, malgré lui, ses regards se tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils semblaient se dire l'un à l'autre: Nous nous adorons, et nous craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d'un feu que nous condamnons.
Zadig sortait d'auprès d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de ses agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador, comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une vive douleur, fait enfin connaître son mal par un cri qu'un redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule sur son front.
Cador lui dit: J'ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez vous cacher à vous-même; les passions ont des signes auxquels on ne peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu dans votre coeur, si le roi n'y découvrira pas un sentiment qui l'offense. Il n'a d'autre défaut que celui d'être le plus jaloux des hommes. Vous résistez à votre passion avec plus de force que la reine ne combat la sienne, parceque vous êtes philosophe, et parceque vous êtes Zadig. Astarté est femme; elle laisse parler ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit pas encore coupable. Malheureusement rassurée sur son innocence, elle néglige des dehors nécessaires. Je tremblerai pour elle, tant qu'elle n'aura rien à se reprocher. Si vous étiez d'accord l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion naissante et combattue éclate; un amour satisfait sait se cacher. Zadig frémit à la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur; et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de tant de rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée; tantôt si interdite, quand elle lui parlait en présence du roi; une rêverie si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti, que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes, et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient là de terribles indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en certitude dans son esprit aigri.
Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de leurs coeurs. On pénétra bientôt qu'Astarté était tendre, et que Moabdar était jaloux. L'Envieux engagea l'Envieuse à envoyer au roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour surcroît de malheur, cette jarretière était bleue. Le monarque ne songea plus qu'à la manière de se venger. Il résolut une nuit d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau au point du jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque, exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre du roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était pas sourd. On le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se passait de plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet était très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais comment faire pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait s'exécuter dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il avait appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait faire entendre à la reine. Son dessin représentait le roi agité de fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres à son eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des jarretières bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig étranglé à ses pieds. L'horizon représentait un soleil levant pour marquer que cette horrible exécution devait se faire aux premiers rayons de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il courut chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit entendre qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau à la reine.
Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de Zadig; on le réveille; on lui donne un billet de la reine; il doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut ces paroles: «Fuyez dans l'instant même, ou l'on va vous arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre amour et de mes rubans jaunes. Je n'étais point coupable; mais je sens que je vais mourir criminelle.»
Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu'on fît venir Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le força d'obéir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis. Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge de sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver, et je vous apprendrai ce qui se sera passé à Babylone.
Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt Cador, plongé dans l'étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.
Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la première reine du monde, il fit un moment de retour sur lui-même, et s'écria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu! à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement trompé; la troisième, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que les autres, va mourir! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours été pour moi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant d'autres, je serais heureux comme eux. Accablé de ces réflexions funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pâleur de la mort sur le visage, et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.
Jealousy.
Zadig's misfortune came from his good fortune itself, and above all from his fine qualities. Every day he talked with the king and Astarté, his royal wife. His conversation was made even more charming by his wish to please, which does for the mind what fine clothes do for beauty. Little by little, his youth and charm made an impression on Astarté that she did not notice at first. Her passion grew while she remained innocent. Without guilt or fear, Astarté enjoyed seeing and hearing a man who was dear to her husband and the state. She constantly praised him to the king. She talked about him with her attendants, who praised him even more. Everything drove the arrow deeper into her heart without her feeling it. She gave Zadig gifts that were more flirtatious than she realized. She thought she spoke to him only as a queen pleased with his services. Sometimes, though, her words were those of a woman in love.
Astarté was much more beautiful than Sémire, who hated one-eyed men so much, or that other wife who had wanted to cut off her husband's nose. Astarté's familiar manner, her tender words, which were beginning to make her blush, and her eyes, which she tried to turn away but kept fixing on his, lit a fire in Zadig's heart that astonished him. He fought against it. He called on philosophy, which had always helped him. It gave him understanding but no relief. Duty, gratitude, and the royal authority he was violating rose before his eyes like avenging gods. He fought and won. But this victory, which had to be won again at every moment, cost him groans and tears. He no longer dared speak to the queen with the gentle ease that had charmed them both so much. His eyes clouded over. His words were strained and disconnected. He lowered his eyes. When, despite himself, he looked toward Astarté, his eyes met the queen's, wet with tears and shooting arrows of flame. They seemed to say to each other, "We adore each other, and we're afraid to love each other. We both burn with a fire we condemn."
Zadig left her confused and distraught, his heart weighed down by a burden he could no longer carry. In his intense distress, he let his friend Cador discover his secret. He was like a man who has long endured sharp pain and finally reveals his suffering through a cry torn from him by a sudden, worse attack, and through the cold sweat running down his forehead.
Cador told him, "I've already recognized the feelings you wanted to hide from yourself. Passion has signs that can't be mistaken. My dear Zadig, since I've read your heart, consider whether the king won't discover a feeling there that offends him. His only fault is being the most jealous of men. You resist your passion more strongly than the queen fights hers, because you're a philosopher and because you're Zadig. Astarté is a woman. She lets her eyes speak all the more carelessly because she doesn't yet think herself guilty. Unfortunately, her innocence reassures her, so she neglects the appearances she needs to keep up. I'll fear for her as long as she has nothing to blame herself for. If the two of you came to an agreement, you would know how to fool everyone's eyes. A growing passion that people fight against shows itself. A love that has been satisfied knows how to hide." Zadig shuddered at the suggestion of betraying the king, his benefactor. He was never more faithful to his ruler than when he was guilty of this involuntary offense against him. But the queen said Zadig's name so often, blushed so deeply when she said it, and was sometimes so lively and sometimes so flustered when she spoke to him in the king's presence that the king grew troubled. When Zadig left, she fell into such deep daydreams. The king believed everything he saw and imagined everything he did not see. Above all, he noticed that his wife's slippers were blue and Zadig's slippers were blue, that his wife's ribbons were yellow and Zadig's cap was yellow. These were terrible clues for a ruler so sensitive about his honor. In his embittered mind, suspicion became certainty.
All the slaves of kings and queens are spies on their masters' hearts. People soon discovered that Astarté was in love and Moabdar was jealous. The Envious Man persuaded the Envious Woman to send the king her garter, which looked like the queen's. To make matters worse, this garter was blue. The king could think of nothing but revenge. One night he decided to poison the queen and have Zadig strangled with a cord at dawn. The order went to a merciless eunuch who carried out his acts of revenge. There was a small dwarf in the king's room at the time. He could not speak, but he could hear. They always let him stay. Like a household pet, he witnessed the most secret things that went on. This little man was deeply attached to the queen and Zadig. He heard the order for their deaths with as much surprise as horror. But how could he stop this dreadful order, which would be carried out in a few hours? He could not write, but he had learned to paint and was especially good at getting a likeness. He spent part of the night sketching what he wanted the queen to understand. In one corner, his drawing showed the king in a rage, giving orders to his eunuch. On a table were a blue cord and a vase, with blue garters and yellow ribbons. In the middle of the picture, the queen lay dying in her attendants' arms, with Zadig strangled at her feet. A rising sun appeared on the horizon to show that this horrible execution was to take place at the first light of dawn. As soon as he finished, he ran to one of Astarté's attendants, woke her, and made her understand that she must take the picture to the queen at once.
Meanwhile, in the middle of the night, someone knocked at Zadig's door. He was woken and given a note from the queen. He wondered if it was a dream. With a trembling hand, he opened the letter. How shocked he was! Who could describe the dismay and despair that overwhelmed him when he read these words? "Run away at once, or they're going to take your life! Run away, Zadig. I order you in the name of our love and my yellow ribbons. I was not guilty, but I feel that I am going to die guilty."
Zadig barely had the strength to speak. He ordered someone to fetch Cador and handed him the note without a word. Cador forced him to obey it and take the road to Memphis immediately. "If you dare go to the queen," he told him, "you'll hasten her death. If you speak to the king, you'll destroy her just the same. I'll take charge of her fate. Follow your own. I'll spread the word that you've taken the road to India. I'll come to find you soon and tell you what has happened in Babylon."
Cador immediately had two of the fastest dromedaries brought to a secret gate of the palace. He had Zadig put on one. Zadig had to be carried and was close to death. Only one servant went with him. Soon Cador, lost in shock and grief, could no longer see his friend.
When this famous fugitive reached the edge of a hill overlooking Babylon, he turned to look at the queen's palace and fainted. He regained consciousness only to shed tears and wish for death. At last, after dwelling on the terrible fate of the most lovable woman and the foremost queen in the world, he thought about himself for a moment and cried, "What is human life, then? Virtue! What good have you done me? Two women have shamefully deceived me. The third, who is not guilty and is more beautiful than the others, is going to die! Everything good I've done has always brought curses down on me. I was raised to the very peak of greatness only to fall into the most horrible pit of misfortune. If I had been wicked like so many others, I'd be happy like them." Crushed by these bleak thoughts, his eyes covered by a veil of grief, his face deathly pale, and his soul sunk in the depths of dark despair, he continued his journey toward Egypt.
Chapter 9: The Beaten Woman
La femme battue.
Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le port de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs, en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son âme s'élançait jusque dans l'infini, et contemplait, détachée de ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite, rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte; et déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme l'accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit pénétré de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien. Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue: Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a pour sa défense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge. En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le coup d'un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle se brise entre leurs mains. L'Égyptien tire son épée; Zadig s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde. L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie. L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible, et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de le tuer: je vous ai vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité, madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait m'arracher la vie parceque vous m'avez conjuré de vous secourir. Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que tu fusses à sa place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous êtes, vous mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que fesaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. Ils ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore une fois, étranger généreux! je vous demande pardon de m'être plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au tombeau! L'envie avait passé à Zadig de se battre désormais pour elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus. D'ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus étonné du caractère de cette dame.
The Beaten Woman.
Zadig steered by the stars. The constellation Orion and the bright star Sirius guided him toward the port of Canopus. He admired those vast globes of light that look to our eyes like faint sparks, while the earth, really just an invisible speck in nature, seems so great and noble to our greed. He pictured human beings as they really are: insects devouring one another on a tiny atom of mud. This true image seemed to wipe out his troubles by showing him how insignificant he and Babylon were. His soul soared into infinity. Freed from his senses, it contemplated the unchanging order of the universe. But then he returned to himself and looked into his heart. When he thought that Astarté might have died because of him, the universe disappeared from his eyes. In all of nature, he saw only Astarté dying and Zadig in misery. Swept back and forth between lofty philosophy and crushing grief, he traveled toward the borders of Egypt. His faithful servant had already reached the first village and was looking for lodging for him. Meanwhile, Zadig walked toward the gardens along the village's edge. Not far from the main road, he saw a woman in tears calling on heaven and earth to help her, with a furious man chasing her. The man had caught her, and she was clinging to his knees. He rained blows and accusations on her. From the Egyptian's violence and the woman's repeated pleas for forgiveness, Zadig judged that the man was jealous and the woman unfaithful. But when he looked at her touching beauty, which even reminded him a little of the unfortunate Astarté, he felt deep pity for her and horror at the Egyptian. "Help me!" she cried to Zadig between sobs. "Get me out of the hands of this most brutal man! Save my life!" At these cries, Zadig ran to put himself between her and the brute. He knew some Egyptian. He said to the man in that language, "If you have any humanity, I beg you to respect beauty and weakness. How can you treat this masterpiece of nature so badly, when she is at your feet with nothing but tears to defend her?" "Aha!" the furious man told him. "So you love her too! Then you're the one I must take revenge on." As he spoke, he let go of the woman, whom he had been holding by the hair with one hand. He grabbed his spear and tried to run the stranger through. Zadig remained calm and easily dodged the enraged man's thrust. He caught the spear near its iron tip. One man tried to pull it back, the other to wrench it away. It broke in their hands. The Egyptian drew his sword, and Zadig drew his own. They attacked each other. The Egyptian delivered a hundred hurried blows, and Zadig skillfully blocked them. Sitting on the grass, the woman fixed her hair and watched. The Egyptian was stronger than his opponent, but Zadig was more skillful. Zadig fought like a man whose head directed his arm. The Egyptian fought in a rage, his blind anger sending his movements at random. Zadig closed in and disarmed him. The Egyptian, even more furious, tried to throw himself at him. Zadig seized him, pressed him back, and brought him down, holding his sword against his chest. He offered to spare his life. Beside himself, the Egyptian pulled out a dagger and wounded Zadig at the very moment his conqueror was forgiving him. Outraged, Zadig drove his sword into his chest. The Egyptian gave a horrible cry and died struggling. Zadig then approached the woman and said humbly, "He forced me to kill him. I've avenged you. You're free of the most violent man I've ever seen. What would you like me to do for you now, madam?" "Die, you villain!" she answered. "Die! You've killed my lover. I wish I could tear your heart out." "Really, madam," Zadig answered, "that was a strange lover you had. He was beating you with all his strength, and he wanted to kill me because you begged me to help you." "I wish he were still beating me!" the woman cried out. "I deserved it. I had made him jealous. I wish to heaven he were beating me and you were in his place!" More astonished and angry than he had ever been in his life, Zadig said, "Madam, beautiful as you are, you're so unreasonable that you deserve for me to beat you in turn. But I won't trouble myself." With that, he got back on his camel and headed for the village. He had gone only a few steps when he turned at the sound of four couriers from Babylon. They were riding at full speed. Seeing the woman, one of them cried, "That's her! She matches the description we were given." They paid no attention to the dead man and seized the woman at once. She kept crying to Zadig, "Help me once more, generous stranger! Forgive me for complaining about you. Help me, and I'm yours until death!" Zadig no longer felt any desire to fight for her. "Try someone else," he answered. "You won't catch me again." Besides, he was wounded and bleeding and needed help. The sight of the four Babylonians, probably sent by King Moabdar, filled him with alarm. He hurried toward the village, unable to imagine why four couriers from Babylon had come to seize this Egyptian woman, but even more astonished by her character.
Chapter 10: Slavery
L'esclavage.
Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun criait: Voilà celui qui a enlevé la belle Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il, Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer, parceque je lui avais demandé très humblement grâce pour la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un étranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme.
Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville. On commença par le faire panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang d'un homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement que le maître. On ne fesait pas de comparaison entre ces deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la patience; mais, selon sa coutume, il fesait des réflexions sur la vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma destinée se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à l'amende pour avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un griffon; j'ai été envoyé au supplice parceque j'avais fait des vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il parlait ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la reine de Babylone.
Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la route, fesait bien plus de cas du valet que du maître, parceque le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux journées d'Horeb: on répartit sa charge sur le dos de chacun des serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre. Le marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil. Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées sous un volume égal; les propriétés de plusieurs animaux utiles; le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui parut un sage. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade, qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet de s'en repentir.
Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents onces d'argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et l'Hébreu, ne pouvant être convaincu, s'appropriait l'argent du marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le moyen de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était devenu son conseil. En quel endroit, demanda Zadig, prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large pierre, répondit le marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif ou flegmatique, avisé ou imprudent. C'est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien! insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet homme, au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne; je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très volontiers, répondit le juge; et il se mit à expédier d'autres affaires.
A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant, répondit: Votre grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici, et il faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage; puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans l'Arabie.
Slavery.
As he entered the Egyptian village, the people surrounded him. Everyone shouted, "There's the man who carried off beautiful Missouf and has just murdered Clétofis!" "Gentlemen," he said, "God keep me from ever carrying off your beautiful Missouf! She's too unpredictable. As for Clétofis, I didn't murder him. I only defended myself against him. He wanted to kill me because I had very humbly asked him to spare beautiful Missouf, whom he was beating mercilessly. I'm a foreigner seeking shelter in Egypt. Surely it isn't likely that, in coming to ask for your protection, I would begin by carrying off a woman and murdering a man."
The Egyptians were fair and humane in those days. The people took Zadig to the town hall. First they had his wound dressed. Then they questioned him and his servant separately to find out the truth. They determined that Zadig was not a murderer. Still, he was guilty of shedding a man's blood, and the law sentenced him to slavery. His two camels were sold for the village's benefit. All the gold he had brought was shared among the inhabitants. He and his traveling companion were put up for sale in the public square. An Arab merchant named Sétoc bid for them. But the servant, who was better suited to hard work, sold for much more than his master. No one considered the two men comparable. So Zadig became a slave under the authority of his own servant. They were chained together by the feet and followed the Arab merchant to his house in this condition. On the way, Zadig comforted his servant and urged him to be patient. But, as usual, he reflected on human life. "I see," he told him, "that my bad luck is spilling over into your life. Everything that has happened to me so far has taken a very strange turn. I was fined for seeing a female dog pass by. I was nearly impaled over a griffin. I was sent for execution because I had written verses praising the king. I was about to be strangled because the queen had yellow ribbons. Now I'm a slave along with you because a brute beat his lover. Come on, let's not lose courage. Perhaps all this will end. Arab merchants have to have slaves, after all. Why shouldn't I be one like anyone else, since I'm a human being like anyone else? This merchant won't be merciless. He has to treat his slaves well if he wants them to work for him." So he spoke, while deep in his heart he was thinking about the fate of the queen of Babylon.
Two days later, the merchant Sétoc left for the Arabian desert with his slaves and camels. His tribe lived near the desert of Horeb. The journey was long and hard. Along the way, Sétoc thought much more of the servant than of the master, because the servant was much better at loading the camels. All the little favors went to him. A camel died two days' journey from Horeb. Its load was divided among the servants, each carrying some on his back. Zadig had his share. Sétoc began to laugh when he saw all his slaves walking bent over. Zadig took the liberty of explaining why they did this and taught him the laws of balance. Amazed, the merchant began to see him differently. Seeing that he had aroused Sétoc's curiosity, Zadig increased it by teaching him many things relevant to his trade: how much equal volumes of different metals and goods weighed, the characteristics of several useful animals, and ways to make other animals useful too. In the end, Sétoc thought him a wise man. He came to prefer Zadig to his companion, whom he had valued so highly. He treated him well and had no reason to regret it.
When he reached his tribe, Sétoc began by asking a Hebrew to repay five hundred ounces of silver that he had lent him in front of two witnesses. But both witnesses had died. Since his debt could not be proved, the Hebrew kept the merchant's silver, thanking God for giving him a way to cheat an Arab. Sétoc told his trouble to Zadig, who had become his adviser. "Where," Zadig asked, "did you lend this untrustworthy man your five hundred ounces?" "On a broad stone near Mount Horeb," the merchant answered. "What sort of person is your debtor?" Zadig asked. "A scoundrel," Sétoc replied. "But I'm asking whether he's quick or slow, careful or reckless." "Of all the people who don't pay their debts," said Sétoc, "he's the quickest I know." "Well then," Zadig went on, "let me argue your case before the judge." He did indeed summon the Hebrew to court and spoke to the judge as follows: "Cushion of the throne of fairness, I come on my master's behalf to demand five hundred ounces of silver that this man refuses to return." "Do you have witnesses?" the judge asked. "No, they're dead. But there is still a broad stone on which the money was counted out. If Your Greatness would be pleased to order someone to fetch it, I hope it will give evidence. The Hebrew and I will stay here while we wait for the stone to come. I'll send for it at my master Sétoc's expense." "Very gladly," answered the judge, and he began dealing with other cases.
At the end of the session, he said to Zadig, "Well, hasn't your stone arrived yet?" Laughing, the Hebrew answered, "Your Greatness could stay here until tomorrow and the stone still wouldn't have arrived. It's more than six miles away, and it would take fifteen men to move it." "Well!" Zadig cried. "I told you the stone would give evidence. Since this man knows where it is, he admits that the money was counted out on it." Caught off guard, the Hebrew was soon forced to admit everything. The judge ordered him tied to the stone, without food or drink, until he returned the five hundred ounces. They were soon repaid.
The slave Zadig and the stone became highly respected throughout Arabia.
Chapter 11: The Pyre
Le bûcher.
Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée céleste, c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien usage d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages, répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne les adore pas. Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit: Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. Que faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous, répondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus son encens aux créatures, et adora l'Etre éternel qui les a faites.
Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient. Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve.
Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et sur son courage. Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout, répondit la dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. Ah! cela fait frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m'épouser.
Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder cette déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
The Pyre.
Sétoc was delighted and made his slave his close friend. He could no more do without him than the king of Babylon had, and Zadig was glad Sétoc had no wife. He found his master naturally inclined to do good, with plenty of honesty and common sense. He was sorry to see that Sétoc worshiped the host of heaven—the sun, the moon, and the stars—as the Arabs had done since ancient times. He sometimes discussed this with him very tactfully. At last he told him these were bodies like any others. They deserved his worship no more than a tree or a rock did. "But," Sétoc said, "they are eternal beings that give us everything we need. They bring nature to life and govern the seasons. Besides, they are so far from us that we can't help honoring them." "You get more benefit," Zadig answered, "from the waters of the Red Sea, which carries your goods to India. Why shouldn't it be as old as the stars? And if you worship what is far away, you should worship the land of the Gangarides, at the ends of the earth." "No," Sétoc said. "The stars shine too brightly for me not to worship them." That evening Zadig lit a great many candles in the tent where he was to have supper with Sétoc. As soon as his master appeared, he dropped to his knees before the burning candles and said, "Eternal, shining lights, always look kindly on me!" After saying this, he sat down to eat without looking at Sétoc. "What are you doing?" Sétoc asked in surprise. "The same as you," Zadig answered. "I worship these candles and ignore their master and mine." Sétoc understood the deeper meaning of this little fable. His slave's wisdom entered his soul. He stopped lavishing incense on created things and worshiped the eternal Being who had made them.
At that time there was a terrible custom in Arabia. It had originally come from Scythia and had taken hold in India through the influence of the Brahmins. Now it threatened to spread throughout the East. When a married man died, if his beloved wife wanted to become a saint, she burned herself in public on her husband's body. It was a solemn festival called the widow's pyre. The tribe in which the most women had been burned was the most respected. An Arab of Sétoc's tribe died. His widow, named Almona, was very devout and announced the day and hour when she would throw herself into the fire to the sound of drums and trumpets. Zadig pointed out to Sétoc how much this horrible custom harmed humanity. Every day young widows were allowed to burn themselves when they could have given the state children, or at least raised their own. He made Sétoc agree that they should abolish such a barbaric practice if they could. Sétoc answered, "Women have enjoyed the right to burn themselves for more than a thousand years. Which of us will dare change a law that time has made sacred? Is anything more worthy of respect than an ancient abuse?" "Reason is older still," Zadig replied. "Speak to the tribal chiefs. I'll go and see the young widow."
He had himself introduced to her. He won her over by praising her beauty and telling her what a shame it was to put so many charms into the fire. Then he praised her firmness and courage as well. "You must have loved your husband enormously?" he asked. "Me? Not at all," the Arab lady answered. "He was a brute, a jealous man, impossible to live with. But I'm firmly determined to throw myself onto his pyre." "Apparently," Zadig said, "there must be some exquisite pleasure in being burned alive." "Oh! The thought makes human nature shudder," the lady said. "But it has to be done. I'm devout. My reputation would be ruined, and everyone would laugh at me if I didn't burn myself." Zadig got her to admit that she was burning herself for other people and out of vanity. He talked to her for a long time in a way that made her a little fonder of life. He even managed to inspire some fondness for the man speaking to her. "What would you do, then," he asked, "if the vanity of burning yourself didn't have such a hold on you?" "Oh!" the lady said. "I think I'd ask you to marry me."
Zadig was too absorbed in thoughts of Astarté not to sidestep this declaration. But he went straight to the tribal chiefs, told them what had happened, and advised them to pass a law. A widow would be allowed to burn herself only after she had talked alone with a young man for a full hour. From then on, no lady burned herself in Arabia. It was Zadig alone they had to thank for ending, in a single day, a cruel custom that had lasted so many centuries. He had become Arabia's benefactor.
Chapter 12: The Supper
Le souper.
Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. Quel abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces d'or sur le meilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc, sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? Sur le corps de ma tante, répondit l'Égyptien; c'était la plus brave femme d'Egypte. Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici mille onces d'or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant, il était prêt de manger d'une excellente poule bouillie, quand l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur: Ah! qu'allez-vous faire? Manger de cette poule, dit l'homme à la momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature. Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le colérique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons bien. Vous adorez un boeuf! est-il possible? dit l'homme du Gange. Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n'y trouve à redire. Ah! cent trente-cinq mille ans! dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens; et Brama nous avait défendu de manger des boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à la broche. Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre Brama de si beau? Le bramin répondit: C'est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la queue dorée, avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès.
L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis, le beau poisson Oannès; mais peut-être que le Li ou le Tienᵃ, comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parcequ'il suffit d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancien; mais, s'il fallait parler d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en Chaldée.
ᵃ Mots chinois qui signifient proprement: li, la lumière naturelle, la raison; et tien, le ciel; et qui signifient aussi Dieu.
Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est? Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres, étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde; qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parcequ'il avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. A ce mot, ils se récrièrent tous. N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? Assurément, répondit le Celte. Et vous, monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain boeuf celui qui vous a donné les boeufs? Oui, dit l'Egyptien. Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la mer et les poissons. D'accord, dit le Chaldéen. L'Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. Le Grec qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée. Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller. Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu.
The Supper.
Sétoc could not bear to be apart from this man who embodied wisdom. He took him to the great fair at Basra, where the leading merchants of the inhabited world were to meet. It was a real comfort to Zadig to see so many men from different countries gathered in one place. He felt that the universe was one big family coming together at Basra. On the second day he dined with an Egyptian, an Indian from the land of the Gangarides, a man from Cathay, a Greek, a Celt, and several other foreigners. On their frequent journeys to the Arabian Gulf, they had learned enough Arabic to make themselves understood. The Egyptian seemed very angry. "What a dreadful place Basra is!" he said. "They won't lend me a thousand ounces of gold against the best security in the world." "Really?" Sétoc said. "What security did they refuse to lend you that sum against?" "My aunt's body," the Egyptian answered. "She was the finest woman in Egypt. She always traveled with me. She died on the way, and I made her into one of the most beautiful mummies we have. In my own country I could get anything I wanted by putting her up as collateral. It's very strange that here they won't even give me a thousand ounces of gold against such solid security." Still raging, he was about to eat some excellent boiled chicken when the Indian seized his hand and cried out in distress, "Oh! What are you about to do?" "Eat some of this chicken," said the man with the mummy. "Don't do it!" said the Gangaride. "The dead woman's soul may have passed into this chicken's body. Surely you wouldn't want to risk eating your aunt. Cooking chickens is an outright insult to nature." "What are you talking about with your nature and your chickens?" the angry Egyptian replied. "We worship an ox, and we certainly eat beef." "You worship an ox! Is that possible?" said the man from the Ganges. "Perfectly possible," the other answered. "We've done so for a hundred and thirty-five thousand years, and no one among us finds anything wrong with it." "Oh! A hundred and thirty-five thousand years!" the Indian said. "That's a little exaggerated. India has only been inhabited for eighty thousand years, and we're certainly older than you. Brahma forbade us to eat oxen before you ever thought of putting them on altars and roasting spits." "Your Brahma is a funny sort of animal to compare with Apis!" the Egyptian said. "What has your Brahma done that's so wonderful?" The Brahmin answered, "He taught people to read and write, and the whole world owes the game of chess to him." "You're wrong," said a Chaldean sitting beside him. "We owe such great gifts to the fish Oannès, and it's only right to worship him alone. Everyone will tell you he was a divine being. He had a golden tail and a handsome human head. He came out of the water to preach on land for three hours a day. He had several children, all of whom became kings, as everyone knows. I have a picture of him at home, which I honor as I should. You can eat all the beef you want, but cooking fish is certainly a very great sin. Besides, both of you come from peoples too lowborn and too recent to dispute anything with me. The Egyptian nation counts only a hundred and thirty-five thousand years, and the Indians boast of only eighty thousand, while we have almanacs going back four thousand centuries. Take my advice. Give up your foolish ideas, and I'll give each of you a beautiful picture of Oannès."
The man from Cambalu spoke up. "I have great respect for the Egyptians, the Chaldeans, the Greeks, the Celts, Brahma, the ox Apis, and the beautiful fish Oannès. But perhaps Li or Tienᵃ, whichever you choose to call it, is as good as oxen and fish. I won't say anything about my country. It's as large as Egypt, Chaldea, and India put together. I don't argue about antiquity, because it's enough to be happy, and being ancient counts for very little. But if we had to discuss almanacs, I'd say all Asia uses ours. We had very good ones before people in Chaldea knew arithmetic."
ᵃ Chinese words whose precise meanings are: li, natural light, reason; and tien, heaven; they also mean God.
"You're all completely ignorant!" the Greek shouted. "Don't you know that chaos is the father of everything, and that form and matter have made the world what it is?" This Greek spoke for a long time. At last the Celt interrupted him. He had drunk a great deal during the argument and now thought he knew more than all the others. Swearing, he said that only Teutath and mistletoe growing on oak trees were worth talking about. He always had mistletoe in his pocket. The Scythians, his ancestors, were the only decent people who had ever lived. True, they had sometimes eaten human beings, but that was no reason not to have great respect for his nation. Finally, if anyone spoke badly of Teutath, he would teach him some manners. The quarrel grew heated, and Sétoc thought blood was about to flow across the table. Zadig had stayed silent throughout the argument. At last he stood up. He spoke first to the Celt, who was the most furious, told him he was right, and asked him for some mistletoe. He praised the Greek's eloquence and soothed everyone's temper. He said very little to the man from Cathay, because he had been the most reasonable of them all. Then he said, "My friends, you were about to quarrel over nothing. You all agree." At this, they all protested. "Isn't it true," he said to the Celt, "that you don't worship this mistletoe, but the one who made the mistletoe and the oak?" "Certainly," the Celt answered. "And you, my Egyptian friend, surely what you honor in a particular ox is the one who gave you oxen?" "Yes," the Egyptian said. "The fish Oannès," he continued, "must give way to the one who made the sea and the fish." "Agreed," said the Chaldean. "The Indian," he added, "and the man from Cathay acknowledge a first cause, just as you do. I didn't quite understand the wonderful things the Greek said, but I'm sure he too accepts a higher Being, on whom form and matter depend." The Greek, whose ideas were being admired, said Zadig had understood his thought very well. "So you all agree," Zadig replied, "and there's nothing here to quarrel about." Everyone embraced him. After selling his goods at a very high price, Sétoc took his friend Zadig back to his tribe. When Zadig arrived, he learned that he had been tried in his absence and was going to be burned over a slow fire.
Chapter 13: The Appointments
Le rendez-vous.
Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes veuves qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit; c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig pour le mauvais tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent donc Zadig d'avoir des sentiments erronés sur l'armée céleste; ils déposèrent contre lui, et jurèrent qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer; mais, dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le condamner à être brûlé à petit feu. Sétoc, désespéré, employa en vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut de le tirer du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et prudente.
Elle se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus riche et le plus galant, et alla demander une audience secrète au chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard vénérable, elle lui parla en ces termes: Fils aîné de la grande Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien (c'étaient les titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai bien peur d'avoir commis un péché énorme, en ne me brûlant pas dans le bûcher de mon cher mari. En effet qu'avais-je à conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie. En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie, ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur éblouissante. Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. Le pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de sa vie de si beaux bras. Hélas! lui dit la veuve, les bras peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez que la gorge n'était pas digne de mes attentions. Alors elle laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du mont Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il fit en bégayant une déclaration tendre. Almona le voyant enflammé lui demanda la grâce de Zadig. Hélas! dit-il, ma belle dame, quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes confrères. Signez toujours, dit Almona. Volontiers, dit le prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma facilité. Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le soleil sera couché, et dès que la brillante étoile Sheat sera sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. Elle sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces. Il employa le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de Ternate, et attendit avec impatience que l'étoile Sheat vînt à paraître.
Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife. Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses charmes. Elle lui demanda la même grâce, et on lui proposa d'en donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au second pontife au lever de l'étoile Algénib. De là elle passa chez le troisième et chez le quatrième prêtre, prenant toujours une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile en étoile. Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une affaire importante. Ils s'y rendirent: elle leur montra les quatre noms, et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée. Zadig fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté d'Almona, qu'il en fit sa femme.
The Appointment.
While Zadig was away in Basra, the priests of the stars had decided to punish him. By right, the jewels and ornaments of the young widows they sent to the pyre belonged to them. Having Zadig burned was the least they could do after the nasty trick he had played on them. So they accused him of holding false beliefs about the host of heaven. They testified against him, swearing they had heard him say that the stars did not set in the sea. This terrible blasphemy made the judges shudder. They were ready to tear their clothes when they heard these ungodly words. They would certainly have done so if Zadig had had the money to pay for them. But in their overwhelming grief, they settled for sentencing him to be burned over a slow fire. Sétoc was desperate. He used his influence to try to save his friend, but it was no use. Soon he was forced to keep quiet. The young widow Almona had become very fond of life, and she owed it to Zadig. She decided to save him from the pyre, whose injustice he had shown her. She turned her plan over in her mind without telling anyone. Zadig was to be executed the next day. She had only the night to save him. Here is how she went about it, as a charitable and sensible woman.
She put on perfume, enhanced her beauty with the richest and most attractive clothes, and went to ask the chief priest of the stars for a private audience. When she stood before this venerable old man, she spoke to him as follows: "Eldest son of the Great Bear, brother of the Bull, cousin of the Great Dog" (these were the high priest's titles), "I've come to confide my misgivings to you. I'm very much afraid I committed a terrible sin by not burning myself on my dear husband's pyre. After all, what did I have to preserve? Perishable flesh that's already all withered." As she spoke, she drew her bare arms out of her long silk sleeves. They were beautifully shaped and dazzlingly white. "You see," she said, "how little they're worth." In his heart, the high priest found them worth a great deal. His eyes said so, and his mouth confirmed it. He swore he had never seen such beautiful arms in his life. "Oh!" the widow said. "My arms may be a little less ugly than the rest. But you'll admit that my breasts weren't worth bothering about." Then she revealed the loveliest breast that nature had ever formed. Beside it, a rosebud on an ivory apple would have looked like madder red on boxwood, and lambs fresh from washing would have seemed a brownish yellow. That breast; her large black eyes, languid and softly shining with tender fire; her cheeks, flushed with the loveliest crimson mixed with the purest milky white; her nose, which was not like the tower of Mount Lebanon; her lips, like two borders of coral enclosing the finest pearls in the Arabian Sea—all of this together made the old man think he was twenty. Stammering, he declared his love. Seeing him on fire, Almona asked him to pardon Zadig. "Oh! My beautiful lady," he said, "even if I granted you his pardon, my leniency would do no good. Three more of my colleagues have to sign it." "Sign it anyway," Almona said. "Gladly," said the priest, "provided your favors are the price of my willingness." "You do me too much honor," Almona said. "Just be so kind as to come to my room after sunset. As soon as the bright star Sheat is above the horizon, you'll find me on a rose-colored sofa, and you can do whatever you can manage with your servant." Then she left, taking his signature with her and leaving the old man full of love and doubts about his strength. He spent the rest of the day bathing. He drank a liquor made with cinnamon from Ceylon and precious spices from Tidore and Ternate. He waited impatiently for the star Sheat to appear.
Meanwhile, beautiful Almona went to see the second high priest. He assured her that the sun, the moon, and all the fires in the heavens were only flickering marsh lights compared with her charms. She asked him for the same pardon, and he proposed that she pay the price for it. She let herself be persuaded and made an appointment with the second high priest for the rising of the star Algénib. From there she went to the third and fourth priests. Each time she got a signature and gave an appointment, from one star to the next. Then she sent word to the judges to come to her house on important business. They came. She showed them the four names and told them the price at which the priests had sold Zadig's pardon. Each priest arrived at the appointed hour. Each was very surprised to find his colleagues there, and even more surprised to find the judges, in front of whom their disgrace was exposed. Zadig was saved. Sétoc was so delighted with Almona's cleverness that he married her.
Chapter 14: The Dance
La danse.
Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'île de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami Zadig de faire pour lui le voyage. Hélas! disait Zadig, faut-il que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura; et il partit.
Il ne fut pas long-temps dans l'île de Serendib, sans y être regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de tous les différents entre les négociants, l'ami des sages, le conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami. La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés de Moabdar. Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu? Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa majesté; car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il était difficile de ne le pas aimer.
Ce bon prince était toujours loué, trompé, et volé: c'était à qui pillerait ses trésors. Le receveur-général de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charmé lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. Il n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile! Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si votre majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. Le jour même il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés? Quels fripons! disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. Ah! l'honnête homme! le brave homme! disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée le corridor de la Tentation. On aurait en Perse empalé ces soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
Il était aussi fort reconnaissant; il donna à Zadig une somme d'argent plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua vers son coeur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. Ah! l'amour, dit le roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve, comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
The Dance.
Sétoc had to go to the island of Serendib on business. But he was in the first month of his marriage, which, as everyone knows, is the honeymoon. He could neither leave his wife nor believe he would ever be able to leave her. He asked his friend Zadig to make the trip for him. "Oh!" Zadig said. "Must I put an even greater distance between beautiful Astarté and myself? But I must serve my benefactors." He said this, wept, and left.
He had not been on the island of Serendib long before people regarded him as an extraordinary man. He settled every dispute among the merchants, became the friend of the wise, and advised the few people who take advice. The king wanted to see him and hear him speak. He soon recognized Zadig's full worth, trusted his wisdom, and made him his friend. The king's warmth and respect made Zadig tremble. Day and night, he was haunted by the misfortune Moabdar's kindness had brought on him. "The king likes me," he said. "Won't that be my ruin?" Yet he could not escape His Majesty's affection. It must be admitted that Nabussan, king of Serendib, son of Nussanab, son of Nabassun, son of Sanbusna, was one of the best rulers in Asia. It was hard to talk to him without liking him.
This good ruler was constantly praised, deceived, and robbed. Everyone competed to plunder his treasures. The chief tax collector of the island of Serendib always set the example, which the others faithfully followed. The king knew this. He had changed treasurers several times, but he had been unable to change the established practice of dividing his revenues into two unequal halves. The smaller half always went to His Majesty, and the larger to his officials.
King Nabussan confided his trouble to the wise Zadig. "You know so many wonderful things," he said. "Don't you know a way to find me a treasurer who won't rob me?" "Certainly," Zadig answered. "I know a foolproof way to give you a man with clean hands." Delighted, the king embraced him and asked how to go about it. "You only have to make everyone who applies for the office of treasurer dance," Zadig said. "The lightest dancer will certainly be the most honest man." "You're joking," said the king. "What a funny way to choose someone to collect my revenues! What! You claim that the man who best crosses his feet in midair will be the most upright and capable financier!" "I don't promise he'll be the most capable," Zadig replied. "But I assure you he'll unquestionably be the most honest." Zadig spoke with such confidence that the king thought he had some supernatural secret for judging financiers. "I don't like the supernatural," Zadig said. "People and books full of marvels have always displeased me. If Your Majesty will let me carry out the test I propose, you'll be thoroughly convinced that my secret is the simplest, easiest thing in the world." Nabussan, king of Serendib, was far more amazed to hear that the secret was simple than if he had been told it was a miracle. "Very well," he said. "Do as you see fit." "Leave it to me," Zadig said. "You'll gain more from this test than you think." That very day he had an announcement made in the king's name. Everyone seeking the position of chief collector of funds for His Gracious Majesty Nabussan, son of Nussanab, was to appear in the king's antechamber on the first day of the moon of the Crocodile, wearing light silk clothes. Sixty-four of them came. Violinists had been brought into a nearby hall. Everything was ready for the ball, but the hall's door was shut. To get in, they had to pass through a small, rather dark gallery. An usher came to fetch each candidate and lead him in, one after another, through this passage, where he was left alone for a few minutes. The king, who was in on the secret, had laid out all his treasures in the gallery. When all the applicants had reached the hall, His Majesty ordered them to dance. No one ever danced more heavily or with less grace. They all had their heads lowered, their backs bent, and their hands pressed against their sides. "What crooks!" Zadig said under his breath. Just one of them danced nimbly, his head high, his gaze confident, his arms stretched out, his body straight, and his legs firm. "Ah! What an honest man! What a fine man!" Zadig said. The king embraced this good dancer and named him treasurer. All the others were punished and made to pay, with perfect justice. Each had filled his pockets while he was in the gallery and could barely walk. The king was sorry for human nature that sixty-three of these sixty-four dancers were thieves. The dark gallery was named the Corridor of Temptation. In Persia, these sixty-three gentlemen would have been impaled. In other countries, a special court would have been set up that would have spent three times the stolen money on expenses and returned nothing to the ruler's coffers. In another kingdom, they would have cleared themselves completely and had the light-footed dancer disgraced. In Serendib, they were only sentenced to add to the public treasury, because Nabussan was very forgiving.
He was also very grateful. He gave Zadig a sum of money greater than any treasurer had ever stolen from the king he served. Zadig used it to send express messengers to Babylon to report to him what had become of Astarté. His voice shook as he gave this order. His blood rushed back to his heart, darkness covered his eyes, and his soul almost left him. The courier set out, and Zadig watched him board the ship. He went back to the king without seeing anyone, thinking he was in his own room and saying the word "love." "Ah! Love," the king said. "That's exactly the problem. You've guessed what's troubling me. What a great man you are! I hope you'll teach me how to recognize a woman who can withstand every test, just as you found me a treasurer with no interest in personal gain." Zadig came to his senses and promised to help him in love as he had in finance, although this seemed even harder.
Chapter 15: Blue Eyes
Les yeux bleus.
Le corps et le coeur, dit le roi à Zadig.... A ces mots le Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre sa majesté. Que je vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur et de l'esprit, composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez. Nabussan continua ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destinés à aimer; la première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite. J'ai ici cent femmes à mon service, toutes belles, complaisantes, prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi. Mon coeur n'est pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie mes femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi; je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez m'en trouver une dont je sois sûr d'être aimé.
Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner; et dès le premier jour tous les bossus furent heureux. Les pages, qui n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine; mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes, quatre-vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une toute jeune, toute neuve, de qui sa majesté n'avait jamais approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui offrirent jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible, et ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient ces bossus de croire que de l'argent les rendrait mieux faits. On lui présenta les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et ensuite le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et ne daigna pas même soupçonner le mérite du second. Le coeur fait tout, disait-elle; je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni aux grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze: j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai qu'il daigne m'aimer. Le roi fut transporté de joie, d'étonnement, et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui avait fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide; c'était le nom de cette jeune personne. Il lui donna son coeur: elle le méritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si brillante; jamais les charmes de la beauté ne furent si enchanteurs. La vérité de l'histoire ne permet pas de taire qu'elle fesait mal la révérence, mais elle dansait comme les fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces: elle était pleine de talents et de vertus.
Nabussan aimé l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs ont appelées depuis βοῶπις. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d'état. Tous les ordres de l'empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés, que l'abomination était à son comble, que toute la nature était menacée d'un événement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de leurs plaintes.
Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les états du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'état, se contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent l'état en proie aux barbares.
O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras? s'écria douloureusement Nabussan. Très volontiers, répondit Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en voudrez. Laissez à l'abandon les terres où sont situés leurs châteaux, et défendez seulement les vôtres. Nabussan n'y manqua pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de leurs terres. Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils sages et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de l'état; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte; les financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent souvent dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans le cabinet, selon la sentence de Zoroastre: c'était tous les jours de nouvelles accusations; la première est repoussée, la seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.
Zadig intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des nouvelles d'Astarté; car, disait-il, si je reste dans Serendib, les bonzes me feront empaler; mais où aller? je serai esclave en Egypte, brûlé selon toutes les apparences en Arabie, étranglé à Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue: partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée.
Blue Eyes.
"The body and the heart," the king said to Zadig… At these words the Babylonian could not help interrupting His Majesty. "I'm so grateful," he said, "that you didn't say 'the mind and the heart'! That's all you hear in conversation in Babylon. You see nothing but books about the heart and the mind, written by people who have neither. But please, sir, go on." Nabussan continued: "My body and my heart are made for love. The first of these two powers has every reason to be satisfied. I have a hundred women here at my service. All are beautiful, obliging, attentive, even passionate—or pretending to be so with me. My heart is nowhere near as happy. I've learned all too well that people lavish affection on the king of Serendib and care very little about Nabussan. It's not that I think my women are unfaithful. But I'd like to find a soul that belonged to me. For such a treasure, I'd give up the hundred beauties whose charms I possess. See if, among these hundred women, you can find one whose love I can be sure of."
Zadig answered as he had in the matter of the financiers: "Sir, leave it to me. But first let me use what you laid out in the Gallery of Temptation. I'll give you a proper account of it, and you won't lose anything." The king gave him complete control. In Serendib, Zadig chose thirty-three of the ugliest little hunchbacks he could find, thirty-three of the handsomest pages, and thirty-three of the most eloquent and vigorous monks. He gave them all free access to the women's rooms. Each little hunchback had four thousand gold pieces to give away, and every hunchback succeeded on the very first day. The pages, who had nothing to offer but themselves, took two or three days to triumph. The monks had a little more trouble, but in the end thirty-three devout women gave in to them. Through latticed screens looking into all the rooms, the king watched every test and was amazed. Of his hundred women, ninety-nine gave in before his eyes. One remained, very young and entirely new, whom His Majesty had never approached. They sent one, two, three hunchbacks to her, offering her as much as twenty thousand gold pieces. She could not be bought. She couldn't help laughing at their idea that money would improve their figures. They brought her the two handsomest pages. She said she found the king even handsomer. They sent in the most eloquent monk, then the boldest. She thought the first a chatterbox and did not even bother to wonder about the second one's talents. "The heart is everything," she said. "I'll never yield to a hunchback's gold, a young man's charms, or a monk's seductions. I'll love only Nabussan, son of Nussanab, and wait until he is willing to love me." The king was beside himself with joy, amazement, and tenderness. He took back all the money that had made the hunchbacks successful and gave it to beautiful Falide, for that was the young woman's name. He gave her his heart. She fully deserved it. Youth had never flowered so brightly; beauty's charms had never been so enchanting. Historical truth will not let us hide the fact that she curtsied badly. But she danced like the fairies, sang like the sirens, and spoke like the Graces. She was full of talents and virtues.
Loved in return, Nabussan adored her. But she had blue eyes, and this caused the greatest misfortunes. An ancient law forbade kings to love one of those women whom the Greeks later called "ox-eyed." The chief monk had established this law more than five thousand years before. He wanted to take the mistress of Serendib's first king for himself. That was why this first monk had made the curse on blue eyes a fundamental law of the state. All the orders of the empire came to protest to Nabussan. People said openly that the kingdom's last days had come, that wickedness had reached its height, that all nature was threatened by some terrible event. In short, Nabussan, son of Nussanab, was in love with two big blue eyes. The hunchbacks, the financiers, the monks, and the brunettes filled the kingdom with their complaints.
The savage peoples living in northern Serendib took advantage of this general discontent. They invaded good Nabussan's lands. He asked his subjects for funds. The monks, who possessed half the state's revenues, settled for raising their hands to heaven. They refused to put them into their coffers to help the king. They offered beautiful prayers set to music and left the state at the mercy of the barbarians.
"Oh, my dear Zadig, will you get me out of this terrible mess too?" Nabussan cried in distress. "Very gladly," Zadig answered. "You'll get as much money from the monks as you want. Leave the lands where their castles stand undefended, and defend only your own." Nabussan did just that. The monks came and threw themselves at the king's feet, begging for help. The king answered them with beautiful music whose words were prayers to heaven to preserve their lands. At last the monks gave money, and the king brought the war to a successful end. So Zadig's wise, effective advice and great services had earned him the unrelenting hatred of the most powerful men in the state. The monks and the brunettes swore to destroy him. The financiers and the hunchbacks did not spare him. They made good Nabussan suspicious of him. Services rendered often stay in the antechamber, while suspicions enter the private office, as Zoroaster's saying goes. Every day brought new accusations. The first is pushed back, the second grazes, the third wounds, the fourth kills.
Zadig was frightened. He had handled his friend Sétoc's business well and sent him his money. Now he thought only of leaving the island. He decided to go himself to find news of Astarté. "If I stay in Serendib," he said, "the monks will have me impaled. But where can I go? In Egypt I'll be a slave, in Arabia I'll most likely be burned, in Babylon I'll be strangled. Still, I must find out what has become of Astarté. Let's leave and see what my sad fate has in store for me."
Chapter 16: The Robber
Le brigand.
En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie pétrée de la Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes armés en sortirent. Il se vit entouré; on lui criait: Tout ce que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à notre maître. Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts les premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla; ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant. On voyait deux hommes se défendre contre une multitude; un tel combat ne pouvait durer long-temps. Le maître du château, nommé Arbogad, ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que fesait Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et vint lui-même écarter ses gens, et délivrer les deux voyageurs. Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi commune. Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig.
Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle voleurs; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une foule de mauvaises; il volait avec une rapacité furieuse, et donnait libéralement: intrépide dans l'action, assez doux dans le commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation, qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous conseille de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire; ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce que je suis. Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps vous exercez cette noble profession? Dès ma plus tendre jeunesse, reprit le seigneur. J'étais valet d'un Arabe assez habile; ma situation m'était insupportable. J'étais au désespoir de voir que, dans toute la terre qui appartient également aux hommes, la destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines à un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne désespérez pas; il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'être un atome ignoré dans les déserts; au bout de quelques années il devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression; j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant. Je commençai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je me mis en état de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser peu-à-peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même dédommagé avec usure: on me considéra beaucoup; je devins seigneur brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop riche pour avoir rien à craindre; je donnai de l'argent au satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis mes domaines; il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de payeur.
Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar, un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec son ordre: j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans Babylone.
Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté? Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de beaux coups à faire encore, et que pour ma part j'en ai fait d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine? On m'a parlé d'un prince d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand; peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées, que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.
Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours, fesait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi heureux que lui. Enfin doucement assoupi par les fumées du vin, il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre. L'empire est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée! un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?
Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait dans le château; mais tout le monde était occupé, personne ne lui répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions douloureuses.
Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait éprouvées.
The Robber.
When Zadig reached the border between Arabia Petraea and Syria, he passed near a well-fortified castle. Armed Arabs came out of it, and he found himself surrounded. They shouted, "Everything you have belongs to us, and you belong to our master." Zadig answered by drawing his sword. His servant, who was brave, did the same. They struck dead the first Arabs who laid hands on them. Twice as many came at them. They did not lose heart and resolved to die fighting. Two men were defending themselves against a crowd. Such a fight could not last long. The castle's master, named Arbogad, saw Zadig's amazing feats of courage from a window and came to respect him. He hurried down and himself drove his men back and freed the two travelers. "Everything that passes through my land is mine," he said, "and so is anything I find on other people's land. But you seem such a brave man that I'll exempt you from the general rule." He brought Zadig into his castle and ordered his men to treat him well. That evening Arbogad wanted to have supper with him.
The lord of the castle was one of those Arabs called robbers. But among his many bad deeds he sometimes did good ones. He robbed with furious greed and gave generously. He was fearless in action, fairly gentle in his dealings, wild at the table, cheerful in his excesses, and above all frank. He liked Zadig very much. Zadig's lively conversation kept the meal going. At last Arbogad said, "I advise you to join my band. You couldn't do better. This isn't a bad trade. One day you could become what I am." "May I ask," Zadig said, "how long you've practiced this noble profession?" "Since my earliest youth," the lord replied. "I was the servant of a fairly clever Arab. I couldn't stand my position. All the earth belongs equally to everyone, and I was desperate to see that fate had not set aside my share. I confided my troubles to an old Arab, who said, 'My son, don't despair. Once there was a grain of sand that lamented being an unnoticed speck in the desert. After a few years it became a diamond. Now it's the finest jewel in the crown of the king of India.' His words struck me. I was the grain of sand. I resolved to become a diamond. I began by stealing two horses. I gathered some companions and put myself in a position to rob small caravans. In this way I gradually did away with the inequality that had existed between other men and me. I got my share of this world's goods and was even compensated with interest. People thought very highly of me. I became a robber lord and took this castle by force. The governor of Syria wanted to drive me out, but I was already too rich to have anything to fear. I gave him money. In return I kept the castle and enlarged my lands. He even made me treasurer of the tribute Arabia Petraea paid to the king of kings. I performed my duties as collector, but none at all as payer.
"The Great Desterham of Babylon sent a minor governor here in King Moabdar's name to have me strangled. This man arrived with his order. I knew all about it. He had brought four people with him to tighten the cord. I had them strangled in front of him. Then I asked him how much he stood to make from the job of strangling me. He answered that his fee could come to three hundred gold pieces. I made it clear that there was more to be earned with me. I made him a deputy robber. Today he's one of my best officers and one of the richest. Take my advice, and you'll succeed as he did. There's never been a better season for robbery, now that Moabdar has been killed and everything in Babylon is in confusion."
"Moabdar has been killed!" Zadig said. "And what's become of Queen Astarté?" "I don't know," Arbogad replied. "All I know is that Moabdar went mad and was killed, that Babylon is one big den of cutthroats, that the whole empire is devastated, that there are still some fine hauls to be made, and that I've made some wonderful ones myself." "But the queen," Zadig said. "Please, don't you know anything about the queen's fate?" "I've heard of a prince of Hyrcania," he replied. "She's probably among his concubines, unless she was killed in the uproar. But I'm more interested in loot than news. I've captured several women on my raids. I don't keep any of them. When they're beautiful, I sell them for a high price without asking who they are. People don't buy rank. An ugly queen wouldn't find a buyer. Perhaps I've sold Queen Astarté. Perhaps she's dead. But I don't care, and I don't think you should worry about it any more than I do." As he spoke, he drank so boldly and muddled all his ideas so thoroughly that Zadig could get no clear information out of him.
Zadig sat speechless, crushed, motionless. Arbogad kept drinking, telling stories, and endlessly repeating that he was the happiest man alive. He urged Zadig to make himself just as happy. At last, gently lulled by the fumes of the wine, he went off to sleep peacefully. Zadig spent the night in the most violent turmoil. "What!" he said. "The king went mad! He's been killed! I can't help pitying him. The empire is torn apart, and this robber is happy. Oh, fortune! Oh, fate! A thief is happy, and the loveliest person nature ever made may have died horribly, or may be living in a state worse than death. Oh, Astarté! What has become of you?"
At daybreak he questioned everyone he met in the castle. But everyone was busy, and no one answered. They had made fresh conquests during the night and were dividing the spoils. In all this noisy confusion, the only thing he could obtain was permission to leave. He took advantage of it at once, more deeply sunk than ever in his painful thoughts.
Zadig walked on, anxious and restless. His mind was filled with the unhappy Astarté, the king of Babylon, his faithful Cador, the happy robber Arbogad, and that fickle woman whom some Babylonians had carried off on the borders of Egypt. In short, he thought of all the setbacks and misfortunes he had suffered.
Chapter 17: The Fisherman
Le pêcheur.
A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet, qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes, disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai été ruiné. J'avais la plus jolie femme qu'homme pût posséder, et j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue pillée et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O mon filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y jeter. En disant ces mots il se lève, et s'avance dans l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête, il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable. La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.
Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. C'est, répondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource. J'ai été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de l'empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient passionnément. J'avais fourni à leurs maisons six cents fromages. J'allai un jour à la ville pour être payé; j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me paierait point mes fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui était une de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa. Elle était plus blanche que ces fromages à la crème qui commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur. C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison. J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au porteur: Ah, ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie.
Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en offrit trente onces; le second, vingt; et le troisième, dix. J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée.
Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister du métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous, auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière.
Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment Zadig ému et transporté lui disait: Quoi! vous ne savez rien de la destinée de la reine? Non, seigneur, répondait le pêcheur; mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes fromages à la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au désespoir. Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est pas si honnête, je vous conseille de ne pas chercher à la reprendre. Croyez-moi, allez à Babylone; j'y serai avant vous, parceque je suis à cheval, et que vous êtes à pied. Adressez-vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne serez-vous pas toujours malheureux.
O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler? En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous êtes un ange sauveur.
Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des larmes. Quoi! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que toi cent fois, répondait Zadig. Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et que je suis infortuné par le coeur. Orcan vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien.
The Fisherman.
A few leagues from Arbogad's castle, Zadig came to the bank of a small river. He was still mourning his fate and thinking of himself as the very model of an unhappy man. He saw a fisherman lying on the bank. His limp hand barely held his net, which he seemed ready to give up, and his eyes were turned toward the sky.
"I must be the unhappiest man alive," the fisherman said. "Everyone agreed that I was the most famous seller of cream cheese in Babylon, and I was ruined. I had the prettiest wife a man could have, and she betrayed me. I had one poor little house left, and I saw it looted and destroyed. I took shelter in a hut. Fishing is my only way to survive, and I can't catch a single fish. Oh, my net! I won't throw you into the water again. It's time to throw myself in." As he spoke, he got up and moved forward like a man about to jump in and end his life.
"What!" Zadig said to himself. "Are there other men as unhappy as I am?" The urge to save the fisherman's life came as quickly as the thought. He ran to him, stopped him, and questioned him with gentle concern, trying to comfort him. People say we feel less unhappy when we aren't alone in our unhappiness. But according to Zoroaster, this comes from need, not spite. We feel drawn to another unfortunate person as to someone like ourselves. A happy man's joy would be an insult. But two unhappy people are like two weak saplings that lean against each other and grow stronger against the storm.
"Why are you giving in to your troubles?" Zadig asked the fisherman. "Because I see no way out of them," he answered. "I was the most respected man in the village of Derlback near Babylon. With my wife's help, I made the best cream cheeses in the empire. Queen Astarté and the famous minister Zadig were especially fond of them. I had supplied their households with six hundred cheeses. One day I went to the city to collect my money. When I reached Babylon, I learned that the queen and Zadig had disappeared. I hurried to Lord Zadig's house, though I had never seen him. There I found the Great Desterham's guards, armed with a royal order, loyally looting his house in an orderly way. I rushed to the queen's kitchens. Some of the officers in charge of her food told me she was dead. Others said she was in prison, and others claimed she had run away. But they all assured me I wouldn't be paid for my cheeses. My wife and I went to Lord Orcan, who was one of my customers. We asked for his protection in our misfortune. He granted it to my wife and refused it to me. She was whiter than those cream cheeses that started my troubles. The splendor of Tyrian purple was no brighter than the rosy color that brought that whiteness to life. That was why Orcan kept her and threw me out of his house. I wrote my dear wife a desperate man's letter. She told the messenger, 'Ha, ha! Yes! I know the man who's writing to me. I've heard of him. They say he makes excellent cream cheeses. Have some brought to me, and make sure he's paid for them.'
"In my misery, I decided to turn to the courts. I had six ounces of gold left. I had to give two ounces to the lawyer I consulted, two to the attorney who took my case, and two to the chief judge's secretary. When all that was done, my trial hadn't even begun, and I had already spent more money than my cheeses and my wife were worth. I went back to my village, planning to sell my house so I could get my wife back.
"My house was easily worth sixty ounces of gold. But people could see I was poor and needed to sell quickly. The first man I approached offered me thirty ounces, the second twenty, and the third ten. I was so blinded that I was finally ready to accept, when a prince of Hyrcania came to Babylon and laid waste to everything in his path. My house was first ransacked, then burned.
"Having lost my money, my wife, and my house, I came to this country where you see me now. I tried to make a living as a fisherman. The fish mock me just as people do. I catch nothing. I'm starving. Without you, my noble comforter, I would have died in the river."
The fisherman didn't tell this story all at once. Zadig, deeply moved and beside himself, kept interrupting: "What! You know nothing about what happened to the queen?" "No, sir," the fisherman answered. "But I know the queen and Zadig haven't paid me for my cream cheeses, that my wife has been taken from me, and that I'm desperate." "I hope you won't lose all your money," Zadig said. "I've heard of this Zadig. He's an honest man. If he returns to Babylon, as he hopes to do, he'll give you more than he owes you. But as for your wife, who isn't so honest, I advise you not to try to get her back. Take my word for it. Go to Babylon. I'll get there before you, since I'm on horseback and you're on foot. Go to the distinguished Cador. Tell him you met his friend, and wait for me at his house. Go. Perhaps you won't always be unhappy."
"Oh, mighty Orosmade!" he went on. "You use me to comfort this man. Who will you use to comfort me?" As he spoke, he gave the fisherman half of all the money he had brought from Arabia. Overwhelmed with wonder and delight, the fisherman kissed the feet of Cador's friend and said, "You're an angel who has saved me."
Still Zadig kept asking for news and shedding tears. "What, sir!" the fisherman cried. "Can you be unhappy too, when you do so much good?" "A hundred times unhappier than you," Zadig answered. "But how can it be," the good man said, "that the person who gives is more to be pitied than the person who receives?" "Because your greatest trouble was need," Zadig replied, "and mine is a broken heart." "Has Orcan taken your wife too?" asked the fisherman. These words brought all Zadig's adventures back to his mind. He went over the list of his troubles, starting with the queen's female dog and ending with his arrival at the robber Arbogad's home. "Ah!" he told the fisherman. "Orcan deserves to be punished. But it's usually people like him who are fortune's favorites. Whatever happens, go to Lord Cador's house and wait for me." They parted. The fisherman walked on, thanking his fate, while Zadig rode off, still blaming his own.
Chapter 18: The Basilisk
Le basilic.
Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches. Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un basilic, dit-elle. Un basilic, madame! et pour quelle raison, s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic: laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes.
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle était penchée vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la lettre Z, puis un A; il fut étonné; puis parut un D; il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée: O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à-la-fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses regards sur les yeux d'Astarté, qui se rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux, en quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient; elle l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine! comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin?
Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je pardonne au ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de l'ordre de sa sublime majesté. A peine le fidèle Cador vous eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa entrer chez moi au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère, m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya des satellites après vous et après moi.
Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul, en présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte. Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme ne fût la reine de Babylone; ils la menèrent à Moabdar. Leur méprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva très belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit depuis que ce nom signifie en langue égyptienne la belle capricieuse. Elle l'était en effet; mais elle avait autant d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se développa tout entier: elle se livra sans crainte à toutes les folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était point pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et on le chassa, parcequ'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de grand-écuyer à son nain, et la place de chancelier à un page. C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler, semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je lui criai: «Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran, qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une extravagante.» Moabdar fut confondu de ces paroles au point que sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il devint fou en peu de jours.
Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si long-temps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue, et on me mit à la tête d'un parti. Cador courut à Memphis, pour vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces funestes nouvelles, revint avec son armée faire un troisième parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui courut au-devant de lui avec son extravagante Egyptienne. Moabdar mourut percé de coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon malheur voulut que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me menât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort résolument que, dès qu'il aurait fini une expédition militaire qu'il allait exécuter, il viendrait à moi. Jugez de ma douleur. Mes liens avec Moabdar étaient rompus, je pouvais être à Zadig; et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis avec toute la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments. J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans daigner seulement m'adresser la parole, dit à son eunuque noir que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais: il répliqua, en riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là, et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et, je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig!
A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes. Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui j'étais renfermée. Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par le dromadaire sur lequel vous étiez monté, par toutes les circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle. Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la résolution de m'y retirer. Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver; vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous débarrassant d'une rivale. Missouf concerta avec moi les moyens de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave égyptienne.
J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont amenée dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée sans savoir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au monde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est toujours prêt à le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'il le guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apporterait un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse.
Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs paroles jusqu'à la sphère de Vénus.
Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter à lui, et lui parla en ces termes: Que la santé immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours! Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser: je ne vous demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique seigneur Ogul.
La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait été leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où l'on se sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie, comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui disait.
Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. Ogul dès le premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire, et la théologie des mages.
Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde. Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours d'affaire dans ce monde.
The Basilisk.
When he reached a beautiful meadow, he saw several women searching very carefully for something. He took the liberty of approaching one and asking whether he might have the honor of helping them search. "Don't even think of it," the Syrian woman answered. "Only women can touch what we're looking for." "That's very strange," Zadig said. "May I ask what this thing is that only women are allowed to touch?" "A basilisk," she said. "A basilisk, ma'am! And why, if I may ask, are you looking for a basilisk?" "For our lord and master Ogul. You can see his castle beside that river, at the far end of the meadow. We're his very humble slaves. Lord Ogul is sick. His doctor has ordered him to eat a basilisk cooked in rosewater. It's a very rare animal, and it only lets women catch it. So Lord Ogul has promised to make whichever of us brings him one his beloved wife. Please let me keep looking. You can see what I stand to lose if one of my companions finds it first."
Zadig left the Syrian woman and the others to look for their basilisk and walked on through the meadow. At the edge of a small stream, he found another woman lying on the grass, looking for nothing. Her figure seemed majestic, but a veil covered her face. She was leaning toward the stream, sighing deeply. In her hand she held a little stick. With it, she was tracing letters in the fine sand between the grass and the stream. Zadig was curious to see what she was writing. He came closer and saw a Z, then an A. He was startled. Then a D appeared, and he trembled. Nothing could equal his surprise when he saw the last two letters of his name. He stood motionless for a while. At last he broke the silence, speaking in a halting voice: "Oh, kind lady! Forgive a stranger, an unhappy man, for daring to ask what amazing chance has brought me here to find the name ZADIG written by your divine hand." At the sound of that voice and those words, the woman lifted her veil with a trembling hand. She looked at Zadig and cried out with tenderness, surprise, and joy. Overcome by all the different feelings flooding her heart at once, she fainted in his arms. It was Astarté herself, the queen of Babylon. It was the woman Zadig adored and blamed himself for adoring, the woman whose fate had made him weep so much and fear so much. For a moment, he lost all awareness. Then he fixed his eyes on Astarté's. They were opening again, weakly, with a mixture of embarrassment and tenderness. "Oh, immortal powers who guide the fates of weak human beings!" he cried. "Are you giving Astarté back to me? At what a time, in what a place, in what a condition I find her again!" He fell to his knees before Astarté and pressed his forehead into the dust at her feet. The queen of Babylon raised him and made him sit beside her at the stream's edge. Again and again, she wiped her eyes, but the tears kept flowing. Twenty times she tried to resume what she was saying, only to be interrupted by her sobs. She asked what chance had brought them together, then cut off his answers with more questions. She began telling him her troubles, then wanted to hear his. At last, when the turmoil in their hearts had calmed a little, Zadig briefly told her how he had come to this meadow. "But, my unfortunate and honored queen, how do I find you in this remote place, dressed as a slave, with other slave women looking for a basilisk to cook in rosewater on a doctor's orders?"
"While they look for their basilisk," the beautiful Astarté said, "I'll tell you everything I've suffered, and everything I forgive heaven for now that I see you again. You know that the king, my husband, resented your being the most charming of men. That was why, one night, he decided to have you strangled and me poisoned. You know how heaven allowed my little mute servant to warn me of his sublime majesty's order. The faithful Cador had barely forced you to obey me and leave when he dared to enter my rooms in the middle of the night through a secret passage. He carried me away to the temple of Orosmade. There his brother, the priest, hid me inside an enormous statue whose base reaches the temple's foundations and whose head touches its vaulted roof. I was buried there, in a way, but the priest looked after me, and I had everything I needed. Meanwhile, at dawn, his majesty's apothecary entered my room with a potion containing henbane, opium, hemlock, black hellebore, and aconite. Another officer went to your house with a blue silk cord. They found no one. To deceive the king more thoroughly, Cador pretended to come and accuse us both. He said you had taken the road to India and I the road to Memphis. Men were sent after both of us.
"The messengers looking for me didn't know me. I had almost never shown my face to anyone but you, and then only in my husband's presence and on his orders. They pursued me with only the description they had been given of my appearance. At the Egyptian border, they came across a woman of my height who may have been even more attractive. She was wandering around in tears. They had no doubt that she was the queen of Babylon and took her to Moabdar. Their mistake first sent the king into a violent rage. But soon, after taking a closer look at the woman, he found her very beautiful and was consoled. Her name was Missouf. I've since been told that in Egyptian this name means the beautiful, unpredictable woman. She was certainly that. But she was as cunning as she was unpredictable. Moabdar liked her. She gained such control over him that she had herself declared his wife. Then her character came out in full. She gave free rein, without fear, to every crazy idea that entered her head. She tried to make the chief priest, who was old and had gout, dance for her. When he refused, she persecuted him fiercely. She ordered her master of the horse to bake her a jam tart. He tried in vain to explain that he wasn't a pastry cook. He had to make the tart, and then he was dismissed because it was too badly burned. She made her dwarf master of the horse and gave a page the chancellor's job. That was how she governed Babylon. Everyone missed me. The king had been a fairly decent man until the moment he decided to poison me and have you strangled. Now he seemed to have drowned all his virtues in his overwhelming love for this beautiful, unpredictable woman. On the great festival of the sacred fire, he came to the temple. I saw him praying to the gods for Missouf at the feet of the statue where I was hidden. I raised my voice and called out, 'The gods reject the prayers of a king who has become a tyrant, who tried to kill a sensible wife so he could marry a madwoman.' These words so bewildered Moabdar that his mind became disturbed. The oracle I had delivered and Missouf's tyranny were enough to make him lose his reason. Within a few days, he went mad.
"His madness seemed a punishment from heaven and became the signal for revolt. People rose up and rushed to arms. Babylon, which had spent so long sunk in idle luxury, became the scene of a terrible civil war. I was taken out of my hollow statue and put at the head of one faction. Cador hurried to Memphis to bring you back to Babylon. When the prince of Hyrcania heard this terrible news, he returned with his army to form a third faction in Chaldea. He attacked the king, who rushed out to meet him with his crazy Egyptian woman. Moabdar died, pierced with wounds. Missouf fell into the victor's hands. As bad luck would have it, a Hyrcanian detachment captured me too. They brought me before the prince at the very moment Missouf was brought to him. You'll no doubt be flattered to hear that the prince found me more beautiful than the Egyptian. But you'll be upset to learn that he intended me for his harem. He told me quite firmly that as soon as he finished the military expedition he was about to undertake, he would come to me. Imagine my grief. My ties to Moabdar were broken. I could belong to Zadig, and instead I was falling into this barbarian's chains! I answered him with all the pride my rank and my feelings gave me. I had always heard that heaven gave people of my standing a certain majesty. A single word or glance from them could force anyone bold enough to forget himself back into the humblest respect. I spoke as a queen, but I was treated as a lady's maid. Without even bothering to address me, the Hyrcanian told his black eunuch that I was impertinent, but that he found me pretty. He ordered him to look after me and put me on the diet given to his favorites. This would freshen my complexion and make me more worthy of his favors on the day he found it convenient to honor me with them. I told him I would kill myself. He laughed and replied that people didn't kill themselves, that he was used to such behavior. Then he left me like a man who has just put a parrot in his menagerie. What a position for the foremost queen in the world—and, more than that, for a heart that belonged to Zadig!"
At these words he fell to his knees before her and bathed her knees in tears. Astarté tenderly helped him up and continued: "I found myself in a barbarian's power, shut up with a madwoman who was my rival. She told me about her adventure in Egypt. From her description of your appearance, the timing, the dromedary you rode, and all the circumstances, I realized it was Zadig who had fought for her. I had no doubt you were in Memphis and decided to escape there. 'Beautiful Missouf,' I told her, 'you're much more amusing than I am. You'll entertain the prince of Hyrcania far better than I could. Help me find a way to escape. You'll reign alone, and by getting rid of a rival, you'll make me happy.' Missouf helped me plan my escape. So I left secretly with an Egyptian slave woman.
"I was already near Arabia when a famous robber named Arbogad kidnapped me and sold me to merchants. They brought me to this castle, where Lord Ogul lives. He bought me without knowing who I was. He's a man devoted to pleasure who thinks only of fine dining. He believes God put him in the world to keep a dinner table. He's so excessively fat that he's always on the verge of suffocating. His doctor has little influence over him when his digestion is good, but rules him like a despot when he has eaten too much. He has convinced him he can cure him with a basilisk cooked in rosewater. Lord Ogul has promised to marry whichever of his slave women brings him a basilisk. As you see, I leave them to hurry about earning this honor. And I've never wanted to find that basilisk less than I do now, since heaven has allowed me to see you again."
Then Astarté and Zadig said everything that feelings held back for so long, everything that their troubles and their love, could inspire in the noblest and most passionate hearts. The spirits who watch over love carried their words as far as the sphere of Venus.
The women returned to Ogul's house without finding anything. Zadig had himself shown in and spoke to him as follows: "May immortal health come down from heaven and care for you every day of your life! I'm a doctor. When I heard of your illness, I hurried here and brought you a basilisk cooked in rosewater. That doesn't mean I intend to marry you. All I ask is freedom for a young slave woman from Babylon you've had for a few days. I agree to remain a slave in her place if I don't have the good fortune to cure the magnificent Lord Ogul."
The offer was accepted. Astarté left for Babylon with Zadig's servant, promising to send a messenger immediately to tell him everything that had happened. Their farewell was as tender as their reunion had been. The moment when we meet again and the moment when we part are life's two greatest milestones, as the great book of the Zend says. Zadig loved the queen as much as he swore he did, and the queen loved Zadig more than she told him.
Meanwhile, Zadig spoke to Ogul: "Sir, you don't eat my basilisk. All its power must enter your body through your pores. I've put it in a small, well-inflated bag covered with a thin skin. You must hit this bag with all your strength, and I'll hit it back to you again and again. After a few days on this treatment, you'll see what my skill can do." On the first day, Ogul was completely out of breath and thought he would die of exhaustion. On the second, he was less tired and slept better. In eight days, he regained all the strength, health, lightness, and good spirits of his best years. "You've played ball and lived moderately," Zadig told him. "Understand that no basilisk exists in nature. Moderation and exercise keep you healthy. The art of combining overindulgence with good health is as imaginary as the philosopher's stone, predictive astrology, and the priests' theology."
Ogul's chief doctor realized how dangerous this man was to medicine. He joined forces with Ogul's personal apothecary to send Zadig to look for basilisks in the next world. So, after always being punished for doing good, he was about to die for curing a gluttonous lord. He was invited to an excellent dinner. He was to be poisoned at the second course, but at the first he received a messenger from the beautiful Astarté. He left the table and set off. When a beautiful woman loves you, says the great Zoroaster, you always find a way out of trouble in this world.
Chapter 19: The Combats
Les combats.
La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu'on a toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse. Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince d'Hyrcanie avait été tué dans un combat. Les Babyloniens vainqueurs déclarèrent qu'Astarté épouserait celui qu'on choisirait pour souverain. On ne voulut point que la première place du monde, qui serait celle de mari d'Astarté et de roi de Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une grande lice, bordée d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut formée à quelques lieues de la ville. Les combattants devaient s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun d'eux avait derrière les amphithéâtres un appartement séparé, où il ne devait être vu ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux qui seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que celui qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé le vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il n'était point roi, et il fallait recommencer à courir des lances, jusqu'à ce qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats; car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus sage. La reine, pendant tout ce temps, devait être étroitement gardée: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à aucun des prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur ni injustice.
Voilà ce qu'Astarté fesait savoir à son amant, espérant qu'il montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il partit, et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui échut par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone, après l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit porter dans sa loge une armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener aussi de sa part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut Astarté à ces présents: son courage et son amour en prirent de nouvelles forces et de nouvelles espérances.
Le lendemain la reine étant venue se placer sous un dais de pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent dans le cirque. Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du grand-mage. On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la dernière. Le premier qui s'avança était un seigneur très riche, nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit, et sans esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un homme comme lui devait être roi; il leur avait répondu: Un homme comme moi doit régner; ainsi on l'avait armé de pied en cap. Il portait une armure d'or émaillée de vert, un panache vert, une lance ornée de rubans verts. On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme lui à qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier chevalier qui courut contre lui le désarçonna; le second le renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et les bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que tout l'amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit tomber sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à lui en riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prend par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté. On le conduisit avec des huées à sa loge, où il devait passer la nuit selon la loi; et il disait en marchant à peine: Quelle aventure pour un homme comme moi!
Les autres chevaliers s'acquittèrent mieux de leur devoir. Il y en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns allèrent jusqu'à trois. Il n'y eut que le prince Otame qui en vainquit quatre. Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna quatre cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le premier portait des armes bleues et or, avec un panache de même; celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient entre le chevalier bleu et le chevalier blanc. La reine, à qui le coeur palpitait, fesait des prières au ciel pour la couleur blanche. Les deux champions firent des passes et des voltes avec tant d'agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils étaient si fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la reine, souhaitait qu'il y eût deux rois dans Babylone. Enfin, leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de cette adresse: il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette à terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre crie: Victoire au chevalier blanc! Otame indigné se relève, tire son épée; Zadig saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité triomphent tour-à-tour. Les plumes de leur casque, les clous de leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous mille coups précipités. Ils frappent de pointe et de taille, à droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent, ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des lions; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent. Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrête, fait une feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame s'écrie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur Babylone. La reine était au comble de la joie. On reconduisit le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit Zadig. Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain matin, temps où le vainqueur devait apporter sa devise au grand-mage, pour la confronter et se faire reconnaître.
Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad, qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage, déclarer qu'un homme comme lui était vainqueur. On ne s'y attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en retourna dans Babylone. Tout l'amphithéâtre était déjà presque vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva que cette armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les endosse avec fureur, il avance dans cet équipage.
Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le reçut avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face. Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La patience lui échappa; il écarta à coups de sabre la populace qui osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre: ainsi, tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords de l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes, jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs, le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon infortune. Il lui échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui opprimait les bons et qui fesait prospérer les chevaliers verts. Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui avait attiré tant de huées. Un marchand passa, il la lui vendit à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans cet équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et accusant en secret la Providence qui le persécutait toujours.
The Combats.
The queen had been welcomed in Babylon with the enthusiasm people always show for a beautiful princess who has suffered. Babylon now seemed calmer. The prince of Hyrcania had been killed in battle. The victorious Babylonians declared that Astarté would marry the man chosen as their ruler. They refused to let the world's highest position—husband to Astarté and king of Babylon—depend on plots and factions. They swore to recognize the bravest and wisest man as king. A large tournament ground was laid out a few leagues from the city, surrounded by magnificently decorated stands. The contestants were to arrive in full armor. Behind the stands, each had a separate room where no one was to see him or learn who he was. Each had to fight four jousts. Those lucky enough to defeat four knights would then fight one another. The last man left in control of the field would be declared the winner of the games. Four days later, he had to return in the same armor and solve the riddles set by the priests. If he couldn't solve them, he wouldn't be king. The jousting would have to start again until a man won both contests. They were absolutely determined to have the bravest and wisest man as king. Throughout this time, the queen was to be closely guarded. She was allowed only to attend the games, wearing a veil. She wasn't allowed to speak to any of the candidates, so there could be no favoritism or unfairness.
This was the news Astarté sent her lover, hoping he would show more courage and intelligence for her sake than anyone else. He set off, asking Venus to strengthen his courage and sharpen his mind. He reached the bank of the Euphrates on the eve of the great day. He had his identifying motto entered among those of the contestants, keeping his face and name hidden as the rules required. Then he went to rest in the room assigned to him by lot. His friend Cador had returned to Babylon after searching for him in Egypt in vain. He had a full suit of armor sent to Zadig's room, a gift from the queen. On her behalf, he also had the finest horse in Persia brought to him. Zadig recognized Astarté's hand in these gifts. They gave fresh strength and hope to his courage and his love.
The next day, the queen took her place under a canopy covered in jewels. The stands filled with all the ladies and all the ranks of Babylon, and the contestants appeared in the arena. Each came forward to lay his motto at the high priest's feet. The mottos were drawn by lot. Zadig's came last. The first man to advance was a very rich lord named Itobad. He was extremely vain, not very brave, very clumsy, and unintelligent. His servants had persuaded him that a man like him ought to be king. He had answered, "A man like me must rule." So they had armed him from head to foot. He wore gold armor enameled in green, with a green plume and a lance decorated with green ribbons. From the way Itobad handled his horse, it was immediately clear that heaven hadn't reserved the scepter of Babylon for a man like him. The first knight who charged him knocked him out of the saddle. The second tipped him back onto his horse's rump, with both legs in the air and his arms spread out. Itobad got himself upright again, but so awkwardly that the whole crowd burst out laughing. A third knight didn't bother to use his lance. As he rode past, he grabbed Itobad's right leg, spun him halfway around, and dropped him onto the sand. The tournament squires ran up laughing and put him back in the saddle. The fourth contestant grabbed his left leg and made him fall off the other side. He was led back amid jeers to his room, where the rules required him to spend the night. Barely able to walk, he said, "What a thing to happen to a man like me!"
The other knights did better. Some defeated two opponents in a row, and a few managed three. Only Prince Otame defeated four. At last it was Zadig's turn. He unhorsed four riders in a row with perfect grace. Now they had to see which would win, Otame or Zadig. Otame wore blue and gold armor with a matching plume. Zadig's armor was white. Everyone's hopes were divided between the blue knight and the white knight. With her heart pounding, the queen prayed to heaven for white. The two champions wheeled and charged so nimbly, struck such fine blows with their lances, and held their saddles so firmly that everyone except the queen wished Babylon could have two kings. At last their horses were tired and their lances broken. Zadig used this trick: he rode behind the blue prince, jumped onto his horse's rump, grabbed him around the waist, and threw him to the ground. He took Otame's place in the saddle and pranced around him as he lay in the arena. The whole crowd shouted, "Victory to the white knight!" Furious, Otame got up and drew his sword. Zadig jumped from the horse with his saber in his hand. Now they were both on the ground, fighting a new battle in which strength and agility gained the upper hand in turn. The plumes on their helmets, the studs on their arm guards, and the links of their armor flew off under a thousand rapid blows. They thrust and slashed, right and left, at head and chest. They moved back and forward, sized each other up, closed in, grappled, twisted like snakes, and attacked like lions. Their blows kept striking sparks. At last Zadig took a moment to collect himself. He stopped, feinted, rushed Otame, knocked him down, and disarmed him. Otame cried, "White knight! You're the one who should rule Babylon." The queen was overjoyed. The blue knight and the white knight were led back to their separate rooms, like all the others, as the rules required. Mute servants came to wait on them and bring them food. You can imagine whether it was the queen's little mute servant who waited on Zadig. Then they were left to sleep alone until the next morning. That was when the winner had to bring his motto to the high priest to have it matched and his identity established.
Although he was in love, Zadig was so tired that he slept. Itobad, who lay in the next room, didn't sleep. During the night he got up, entered Zadig's room, took his white armor and his motto, and left his own green armor in their place. At dawn, he proudly went to the high priest to declare that a man like him had won. No one expected it, but he was proclaimed the winner while Zadig was still asleep. Shocked and heartbroken, Astarté went back to Babylon. The stands were already almost empty when Zadig woke up. He looked for his armor and found only the green suit. He had to put it on, since he had nothing else with him to wear. Astonished and outraged, he angrily dressed in it and went out.
Everyone still in the stands and the arena greeted him with jeers. They surrounded him and insulted him to his face. No man had ever suffered such humiliating treatment. He lost his patience and used blows of his saber to drive away the mob that dared abuse him. But he didn't know what to do. He couldn't see the queen. He couldn't claim the white armor she had sent him, because that would compromise her. So while she was sunk in grief, he was filled with anger and anxiety. He walked along the banks of the Euphrates, convinced his star had doomed him to hopeless misery. He went back over all his troubles, from the affair of the woman who hated one-eyed men to the affair of his armor. "This is what comes of waking up too late," he said. "If I'd slept less, I'd be king of Babylon, and Astarté would be mine. So learning, good character, and courage have only ever brought me misfortune." At last he let himself complain against Providence. He was tempted to believe that everything was ruled by a cruel fate that oppressed good people and made green knights prosper. One of his troubles was having to wear the green armor that had brought him so many jeers. A merchant passed by. Zadig sold him the armor for next to nothing and took a robe and a tall cap from him. Dressed this way, he followed the Euphrates in despair, secretly blaming the Providence that never stopped persecuting him.
Chapter 20: The Hermit
L'ermite.
Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture. Il tenait en main un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit une profonde inclination. L'ermite le salua d'un air si noble et si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui demanda quel livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre. Cela redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin, lui dit ce bon père. Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard, peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des sentiments de consolation dans l'âme des malheureux. Zadig se sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de l'ermite. Il lui trouva dans la conversation des lumières supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si touchante, que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à ce qu'ils fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours, quelque chose que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble.
Les deux voyageurs arrivèrent le soir à un château superbe. L'ermite demanda l'hospitalité pour lui et pour le jeune homme qui l'accompagnait. Le portier, qu'on aurait pris pour un grand seigneur, les introduisit avec une espèce de bonté dédaigneuse. On les présenta à un principal domestique, qui leur fit voir les appartements magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât d'un regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin d'or garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher dans un bel appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta à chacun une pièce d'or, après quoi on les congédia.
Le maître de la maison, dit Zadig en chemin, me paraît être un homme généreux, quoique un peu fier; il exerce noblement l'hospitalité. En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue et enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci avait volé. Il n'osa d'abord en rien témoigner; mais il était dans une étrange surprise.
Vers le midi, l'ermite se présenta à la porte d'une maison très petite, où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut d'un ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie, où on leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la bière gâtée. L'ermite but et mangea d'un air aussi content que la veille; puis s'adressant à ce vieux valet qui les observait tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait de partir, il lui donna les deux pièces d'or qu'il avait reçues le matin, et le remercia de toutes ses attentions. Je vous prie, ajouta-t-il, faites-moi parler à votre maître. Le valet étonné introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit l'ermite, je ne puis que vous rendre de très humbles grâces de la manière noble dont vous nous avez reçus: daignez accepter ce bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance. L'avare fut près de tomber à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec son jeune voyageur. Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout ce que je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un avare, qui vous traite avec indignité. Mon fils, répondit le vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité: ne vous étonnez de rien, et suivez-moi. Zadig ne savait encore s'il avait affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, lié d'ailleurs par son serment, ne put s'empêcher de le suivre.
Ils arrivèrent le soir à une maison agréablement bâtie, mais simple, où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice. Le maître était un philosophe retiré du monde, qui cultivait en paix la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas. Il s'était plu à bâtir cette retraite dans laquelle il recevait les étrangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation. Il alla lui-même au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer d'abord dans un appartement commode. Quelque temps après, il les vint prendre lui-même pour les inviter à un repas propre et bien entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché à la reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la lice pour disputer la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne méritent pas d'avoir un roi comme Zadig. Celui-ci rougissait, et sentait redoubler ses douleurs. On convint dans la conversation que les choses de ce monde n'allaient pas toujours au gré des plus sages. L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout dont ils n'apercevaient que la plus petite partie.
On parla des passions. Ah! qu'elles sont funestes! disait Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade; mais sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est dangereux ici-bas, et tout est nécessaire.
On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un présent de la Divinité; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation ni idées, il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent d'ailleurs comme son être.
Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si extravagantes pouvait raisonner si bien. Enfin, après un entretien aussi instructif qu'agréable, l'hôte reconduisit ses deux voyageurs dans leur appartement, en bénissant le ciel qui lui avait envoyé deux hommes si sages et si vertueux. Il leur offrit de l'argent d'une manière aisée et noble qui ne pouvait déplaire. L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de lui, comptant partir pour Babylone avant le jour. Leur séparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et d'inclination pour un homme si aimable.
Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent long-temps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour éveilla son camarade. Il faut partir, dit-il; mais tandis que tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage de mon estime et de mon affection. En disant ces mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig épouvanté jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force supérieure; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà assez loin avec son compagnon, la regardait brûler tranquillement. Dieu merci! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots Zadig fut tenté à-la-fois d'éclater de rire, de dire des injures au révérend père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit rien de tout cela, et toujours subjugué par l'ascendant de l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.
Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune homme empressé marche au-devant d'eux. Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre tante. Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est engouffré dans le torrent. O monstre! ô le plus scélérat de tous les hommes! s'écria Zadig. Vous m'aviez promis plus de patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor immense: apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig; et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal?
Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. O envoyé du ciel! ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres éternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître: tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être éclairé. Zadig lui demanda la permission de parler. Je me défie de moi-même, dit-il; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute: ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de le noyer? Jesrad reprit: S'il avait été vertueux, et s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. Mais quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que cette maison est brûlée: mais il n'y a point de hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des airs: Prends ton chemin vers Babylone.
The Hermit.
As he walked, he met a hermit whose venerable white beard reached his waist. He held a book in his hand and was reading it closely. Zadig stopped and bowed deeply. The hermit greeted him with such dignity and kindness that Zadig wanted to talk to him. He asked what book he was reading. "It's the book of destinies," the hermit said. "Would you like to read some of it?" He put the book in Zadig's hands. Though Zadig knew several languages, he couldn't make out a single character in the book. This made him even more curious. "You seem very sad," the good father told him. "Sadly, I have every reason to be," Zadig said. "If you'll let me travel with you," the old man replied, "perhaps I can help you. I've sometimes brought comfort to unhappy hearts." Zadig felt respect for the hermit's manner, his beard, and his book. In conversation, he found him extraordinarily wise. The hermit spoke about fate, justice, morality, the highest good, human weakness, virtues, and vices with such lively and moving eloquence that Zadig felt irresistibly drawn to him. He begged him not to leave him until they were back in Babylon. "That's the very favor I ask of you," the old man said. "Swear to me by Orosmade that for the next few days you won't leave me, whatever I do." Zadig swore, and they set off together.
That evening, the two travelers reached a splendid castle. The hermit asked for lodging for himself and the young man with him. The doorkeeper, who could have passed for a great lord, let them in with a sort of condescending kindness. They were presented to a senior servant, who showed them his master's magnificent rooms. They were admitted to the lower end of his table. The lord of the castle didn't honor them with a glance, but they were served the same fine food in the same abundance as everyone else. Afterward, they were given water to wash in a gold basin set with emeralds and rubies. They were taken to sleep in a beautiful room. The next morning, a servant brought each of them a gold coin, and then they were sent on their way.
"The master of that house seems generous to me, though a little proud," Zadig said as they walked. "He offers hospitality in a noble way." As he spoke, he noticed that a sort of very large pocket the hermit wore seemed stretched and swollen. Inside it he saw the gold basin set with jewels, which the hermit had stolen. At first, he didn't dare show that he had noticed, but he was extremely surprised.
Around noon, the hermit went to the door of a very small house where a rich miser lived. He asked for a few hours' hospitality. An old servant in shabby clothes greeted him rudely and showed him and Zadig into the stable. There they were given some rotten olives, bad bread, and spoiled beer. The hermit ate and drank as contentedly as he had the day before. The old servant watched them both to make sure they stole nothing and urged them to leave. The hermit turned to him, gave him the two gold coins he had received that morning, and thanked him for all his care. "Please," he added, "let me speak to your master." Astonished, the servant showed the two travelers in. "Magnificent sir," the hermit said, "I can only thank you most humbly for the noble way you've welcomed us. Please accept this gold basin as a small token of my gratitude." The miser nearly fell over backward. The hermit gave him no time to recover from his amazement. He left as quickly as possible with his young companion. "Father," Zadig said, "what does all this mean? You don't seem like other people at all. You steal a gold basin set with jewels from a lord who receives you magnificently, and give it to a miser who treats you shamefully." "My son," the old man answered, "that magnificent man, who only welcomes strangers out of vanity and to make them admire his wealth, will grow wiser. The miser will learn to offer hospitality. Don't be surprised at anything. Follow me." Zadig still didn't know whether he was dealing with the maddest or the wisest man alive. But the hermit spoke with such authority that Zadig couldn't help following him, bound as he also was by his oath.
That evening, they reached a pleasantly built but simple house, with no sign of either extravagance or stinginess. Its owner was a philosopher who had withdrawn from the world. He peacefully cultivated wisdom and virtue, yet wasn't bored. He had enjoyed building this retreat, where he welcomed strangers with dignity and without any showiness. He came out himself to meet the two travelers and first let them rest in a comfortable room. A little later, he came himself to invite them to a well-planned, neatly served meal. During it, he spoke discreetly about the recent upheavals in Babylon. He seemed sincerely devoted to the queen and wished Zadig had appeared on the tournament ground to compete for the crown. "But people," he added, "don't deserve a king like Zadig." Zadig blushed and felt his grief grow sharper. In conversation, they agreed that things in this world didn't always go as the wisest people would like. The hermit kept insisting that no one understood the ways of Providence, and that people were wrong to judge a whole when they could see only the tiniest part of it.
They discussed the passions. "Oh, how destructive they are!" Zadig said. "They're the winds that fill a ship's sails," the hermit replied. "Sometimes they sink it, but without them it couldn't sail. Bile makes people angry and sick, but without bile no one could live. Everything down here is dangerous, and everything is necessary."
They discussed pleasure, and the hermit proved it was a gift from God. "For," he said, "a person can't give himself either sensations or ideas. He receives everything. Pain and pleasure come to him from elsewhere, just as his existence does."
Zadig marveled that a man who had done such outrageous things could reason so well. At last, after a conversation as instructive as it was pleasant, their host took the two travelers back to their room. He blessed heaven for sending him two such wise and virtuous men. He offered them money with an easy dignity that couldn't offend them. The hermit refused it and said goodbye, explaining that he planned to leave for Babylon before daylight. They parted warmly. Zadig in particular felt full of respect and affection for such a charming man.
Once the hermit and Zadig were in their room, they spent a long time praising their host. At dawn, the old man woke his companion. "We must leave," he said. "But while everyone is still asleep, I want to leave this man a token of my respect and affection." As he spoke, he took a torch and set the house on fire. Horrified, Zadig cried out and tried to stop him from doing such a terrible thing. The hermit dragged him away with superior strength. The house was in flames. Already far off with his companion, the hermit calmly watched it burn. "Thank God!" he said. "Now my dear host's house has been destroyed from top to bottom. What a lucky man!" At these words, Zadig wanted all at once to burst out laughing, insult the reverend father, beat him, and run away. But he did none of these things. Still overpowered by the hermit's authority, he followed him against his will to their last night's lodging.
They stayed with a charitable, virtuous widow. She had a nephew of fourteen, a charming boy who was her only hope. She did her best to make them welcome in her house. The next day, she told her nephew to accompany the travelers as far as a bridge. It had recently been damaged and had become dangerous to cross. The eager boy walked ahead of them. When they reached the bridge, the hermit told the boy, "Come here. I must show my gratitude to your aunt." Then he seized him by the hair and threw him into the river. The child fell, appeared again for a moment on the surface, and was swallowed by the current. "You monster! You most wicked of men!" Zadig cried. "You promised me more patience," the hermit interrupted. "Understand that beneath the ruins of the house Providence set on fire, its owner found an immense treasure. Understand that this boy, whose neck Providence has broken, would have murdered his aunt in a year and you in two." "Who told you that, you barbarian?" Zadig cried. "Even if you had read this event in your book of destinies, does that give you the right to drown a child who has done you no harm?"
As the Babylonian spoke, he saw that the old man no longer had a beard and that his face was taking on the features of youth. His hermit's clothes disappeared. Four beautiful wings covered a majestic body shining with light. "Oh, messenger from heaven! Divine angel!" Zadig cried, throwing himself to the ground. "Have you come down from the highest heaven to teach a weak mortal to submit to eternal commands?" "People judge everything without knowing anything," the angel Jesrad said. "Of all people, you were the one who most deserved to be enlightened." Zadig asked permission to speak. "I don't trust my own judgment," he said. "But may I ask you to clear up a doubt? Wouldn't it have been better to reform that child and make him virtuous than to drown him?" Jesrad replied, "If he had been virtuous and had lived, his destiny was to be murdered himself, along with the woman he was to marry and the son who was to be born to them." "But wait!" Zadig said. "Must there be crimes and misfortunes, then? And misfortunes fall on good people!" "The wicked are always unhappy," Jesrad answered. "They serve to test the small number of good people scattered across the earth. There is no evil that doesn't produce some good." "But," Zadig said, "what if there were only good and no evil?" "Then," Jesrad replied, "this earth would be a different earth. The chain of events would follow a different wise order. And that order, which would be perfect, can exist only in the eternal home of the Supreme Being, whom evil cannot approach. He has created millions of worlds, none of which can resemble another. This immense variety is an attribute of his immense power. No two leaves on earth, and no two globes in the infinite reaches of the sky, are alike. Everything you see on the tiny atom where you were born had to exist in its own place and at its fixed time, according to the unchanging commands of the one who holds everything within his reach. People think the child who has just died fell into the water by chance, and that the same kind of chance burned that house down. But there is no chance. Everything is a test, a punishment, a reward, or a precaution. Remember that fisherman who thought himself the unhappiest man alive. Orosmade sent you to change his fate. Weak mortal! Stop arguing against what you must worship." "But," Zadig said… As he was saying but, the angel was already flying toward the tenth sphere. On his knees, Zadig worshiped Providence and submitted. From high in the air, the angel called to him, "Take the road to Babylon."
Chapter 21: The Riddles
Les énigmes.
Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé le tonnerre, marchait au hasard. Il entra dans Babylone le jour où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés dans le grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et pour répondre aux questions du grand-mage. Tous les chevaliers étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les coeurs de lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer, frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie à l'agitation de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche. Un murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et charmé de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui avaient combattu de paraître dans l'assemblée.
J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes. On alla aux voix: sa réputation de probité était encore si fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à l'admettre.
Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est grand?
C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long, ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est plus lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison.
On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reçoit sans remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux autres quand on ne sait où l'on en est, et qu'on perd sans s'en apercevoir?
Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'était la vie. Il expliqua toutes les autres énigmes avec la même facilité. Itobad disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il en serait venu à bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner la peine. On proposa des questions sur la justice, sur le souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses de Zadig furent jugées les plus solides. C'est bien dommage, disait-on, qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.
Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans la lice. C'est à moi qu'appartient l'armure blanche. Le seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea apparemment qu'elle lui siérait mieux que la verte. Je suis prêt à lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon épée, contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame.
Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne doutait pas qu'étant casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine qui le regardait, pénétrée de joie et de crainte. Itobad tira la sienne, en ne saluant personne. Il s'avança sur Zadig comme un homme qui n'avait rien à craindre. Il était prêt à lui fendre la tête: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le fort de l'épée au faible de son adversaire, de façon que l'épée d'Itobad se rompit. Alors Zadig saisissant son ennemi au corps le renversa par terre; et lui portant la pointe de son épée au défaut de la cuirasse: Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous tue. Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses brillants cuissards; s'en revêtit, et courut dans cet équipage se jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva aisément que l'armure appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d'un consentement unanime, et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de l'univers d'être son époux. Itobad alla se faire appeler monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il avait présent à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il se souvenait même du grain de sable devenu diamant. La reine et lui adorèrent la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse Missouf courir le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad, auquel il donna un grade honorable dans son armée, avec promesse de l'avancer aux premières dignités s'il se comportait en vrai guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le métier de brigand.
Sétoc fut appelé du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour être à la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé et chéri selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le seul monarque de la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut pas oublié. On donna une belle maison au pêcheur. Orcan fut condamné à lui payer une grosse somme, et à lui rendre sa femme; mais le pêcheur, devenu sage, ne prit que l'argent.
Ni la belle Sémire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L'Envieux mourut de rage et de honte. L'empire jouit de la paix, de la gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau siècle de la terre; elle était gouvernée par la justice et par l'amour. On bénissait Zadig, et Zadig bénissait le cielᵃ.
ᵃ C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouvé de l'histoire de Zadig. On sait qu'il a essuyé bien d'autres aventures qui ont été fidèlement écrites. On prie messieurs les interprètes des langues orientales de les communiquer, si elles parviennent jusqu'à eux.
The Riddles.
Beside himself, like a man next to whom lightning has struck, Zadig wandered at random. He entered Babylon on the day when those who had fought in the tournament were already gathered in the palace's great entrance hall to solve the riddles and answer the high priest's questions. All the knights had arrived except the one in green armor. As soon as Zadig appeared in the city, the people gathered around him. Their eyes couldn't get enough of seeing him, their mouths of blessing him, or their hearts of wishing him the empire. The Envious Man saw him pass, shuddered, and turned away. The people carried Zadig to the meeting place. When the queen heard he had arrived, she was torn between fear and hope. Anxiety consumed her. She couldn't understand why Zadig had no armor or how Itobad had come to wear the white suit. A confused murmur rose at the sight of Zadig. Everyone was surprised and delighted to see him again. But only knights who had fought were allowed into the gathering.
"I fought like the others," he said. "But someone else here is wearing my armor. Until I have the honor of proving it, I ask permission to come forward and solve the riddles." They put it to a vote. His reputation for honesty was still so firmly fixed in everyone's mind that they admitted him without hesitation.
The high priest began with this question: "Of all things in the world, what is the longest and the shortest, the fastest and the slowest, the most easily divided and the most far-reaching, the most neglected and the most regretted, without which nothing can be done, which devours everything small and gives life to everything great?"
It was Itobad's turn to speak. He answered that a man like him understood nothing about riddles, and that it was enough to have won with mighty blows of his lance. Some said the answer was fortune, others the earth, and others light. Zadig said it was time. "Nothing is longer," he added, "since it measures eternity. Nothing is shorter, since we never have enough for our plans. Nothing moves more slowly for someone waiting, or more quickly for someone enjoying himself. It stretches infinitely far and can be divided into infinitely small parts. Everyone neglects it, and everyone regrets losing it. Nothing is done without it. It makes everything unworthy of future generations' attention fade from memory, and makes great things immortal." The gathering agreed that Zadig was right.
Next they asked, "What do we receive without giving thanks, enjoy without knowing how, give to others when we don't know what we're doing, and lose without noticing?"
Everyone offered an answer. Only Zadig guessed that it was life. He solved all the other riddles just as easily. Itobad kept saying that nothing could be easier, and that he would have solved them just as easily if he had wanted to take the trouble. They asked questions about justice, the highest good, and the art of ruling. Zadig's answers were judged the soundest. "What a shame," people said, "that such a fine mind belongs to such a poor horseman."
"Distinguished lords," Zadig said, "I had the honor of winning in the tournament. The white armor belongs to me. Lord Itobad took it while I was asleep. Apparently he thought it would suit him better than the green. I'm ready to prove here and now, before you, with my robe and my sword against all that fine white armor he took from me, that I was the one who had the honor of defeating the brave Otame."
Itobad accepted the challenge with complete confidence. Wearing a helmet, breastplate, and arm guards, he had no doubt he would easily defeat a champion in a nightcap and dressing gown. Zadig drew his sword and saluted the queen, who watched him, filled with joy and fear. Itobad drew his own sword without saluting anyone. He advanced on Zadig like a man with nothing to fear. He was about to split his head open. Zadig blocked the blow, setting what is called the strong part of his blade against the weak part of his opponent's, so that Itobad's sword broke. Then Zadig grabbed his enemy around the body and threw him to the ground. Placing his sword point at a gap in the breastplate, he said, "Let me disarm you, or I'll kill you." Still amazed at the misfortunes that kept happening to a man like him, Itobad let Zadig do as he pleased. Zadig calmly removed his magnificent helmet, his splendid breastplate, his fine arm guards, and his shining thigh guards. He put them on himself and ran, dressed this way, to fall at Astarté's knees. Cador easily proved that the armor belonged to Zadig. Everyone agreed to recognize him as king, especially Astarté. After so much adversity, she enjoyed the sweetness of seeing her lover worthy in the eyes of the whole world to become her husband. Itobad went home to have himself called "my lord." Zadig became king and was happy. He kept what the angel Jesrad had told him in mind. He even remembered the grain of sand that had become a diamond. He and the queen worshiped Providence. Zadig let the beautiful, unpredictable Missouf roam the world. He sent for the robber Arbogad and gave him an honorable rank in his army. He promised to promote him to the highest positions if he behaved like a true soldier, and to hang him if he went back to robbery.
Sétoc was summoned from deep in Arabia, with the beautiful Almona, to take charge of Babylon's trade. Cador received a position and affection worthy of his services. He was the king's friend, and the king was then the only monarch on earth who had a friend. The little mute servant wasn't forgotten. The fisherman was given a beautiful house. Orcan was ordered to pay him a large sum and give him back his wife. But the fisherman had grown wiser and took only the money.
The beautiful Sémire couldn't get over having believed Zadig would be one-eyed. Azora never stopped weeping over having wanted to cut off his nose. He eased their sorrows with gifts. The Envious Man died of rage and shame. The empire enjoyed peace, glory, and plenty. It was the finest age the earth had ever known. The earth was ruled by justice and love. The people blessed Zadig, and Zadig blessed heavenᵃ.
ᵃ Here ends the manuscript of Zadig's story that has been found. We know he had many other adventures that were faithfully recorded. We ask the gentlemen who interpret Eastern languages to share them if they come into their hands.