Zadig, or Destiny
Approbation
French
Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage détestable.
English
I, the undersigned, who have passed myself off as a scholar and even as a man of wit, have read this manuscript and found it, against my will, curious, amusing, moral, philosophical, and fit to please even those who hate novels. I have therefore run it down, and assured the chief military judge that it is a detestable work.
Dedicatory Epistle
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DE ZADIG
A LA SULTANE SHERAA,
PAR SADI.
Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire.
Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit, je ne baise point la poussière de vos pieds, parceque vous ne marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur des roses. Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui de s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire. Je vous prie de le lire et d'en juger; car, quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit très sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes douce sans être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui m'a fait croire que vous prendriez plus de goût qu'une autre à cet ouvrage d'un sage.
Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour cela que nous les aimons, répondaient les sultanes.
Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J'espère même que, quand vous serez lasse des conversations générales, qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute pour avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été ces rois qui auraient fait le voyage.
Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange, votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
SADI.
DEDICATORY EPISTLE
OF ZADIG
TO THE SULTANA SHERAA,
BY SADI.
The tenth day of the month of Shawwal, in the year 837 of the Hijra.
Delight of the eyes, torment of hearts, light of the mind, I do not kiss the dust of your feet, because you scarcely walk, or else walk on Persian carpets or on roses. I offer you the translation of a book by an ancient sage who, having the good fortune to have nothing to do, had the further good fortune to amuse himself by writing the history of Zadig, a work that says more than it seems to say. I beg you to read it and pass judgment; for although you are in the springtime of life, although every pleasure seeks you out, although you are beautiful and your talents add to your beauty; although you are praised from evening to morning, and for all these reasons have every right to lack common sense, you nevertheless have a very wise mind and very delicate taste, and I have heard you reason better than old dervishes with long beards and pointed caps. You are discreet without being suspicious; gentle without being weak; discerning in your generosity. You love your friends and make no enemies. Your wit never borrows its charm from malicious barbs; you neither speak nor do evil, despite the prodigious ease with which you could. In short, your soul has always seemed to me as pure as your beauty. You even have a little store of philosophy, which has led me to believe that you would take more pleasure than another in this work by a sage.
It was first written in ancient Chaldean, which neither you nor I understand. It was translated into Arabic to amuse the celebrated Sultan Ouloug-beb. This was when the Arabs and Persians were beginning to write The Thousand and One Nights, The Thousand and One Days, and so forth. Ouloug preferred reading Zadig; but the sultanas preferred the Thousand and One. “How can you prefer,” the wise Ouloug asked them, “tales that are unreasonable and mean nothing?” “That is precisely why we like them,” the sultanas replied.
I flatter myself that you will not resemble them, and that you will be a true Ouloug. I even hope that when you tire of general conversation, which much resembles the Thousand and One, except that it is less amusing, I may find a minute in which to have the honor of talking sense with you. Had you been Thalestris in the days of Scander, son of Philip; had you been the Queen of Sheba in the days of Solomon, those kings would have been the ones to make the journey.
I pray the heavenly powers that your pleasures may be unalloyed, your beauty lasting, and your happiness without end.
SADI.
Chapter 1: The One-Eyed Man
Le borgne.
Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre, Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. Il était aussi sage qu'on peut l'être; car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur lui-même, et que l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone. Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate, ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches. C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, à qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de n'être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa vanité, lui fit penser qu'il aimait éperdument Sémire. Il voulait l'enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle s'écriait, Mon cher époux! on m'arrache à ce que j'adore. Elle n'était point occupée de son danger; elle ne pensait qu'à son cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit son libérateur. Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon époux, je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la vie. Jamais il n'y eut un coeur plus pénétré que celui de Sémire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de l'amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de flèche reçu près de l'oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya jusqu'à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il perdrait l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il, je l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables. Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocité de ce qu'il éprouvait servit même à le consoler.
Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de vertu.
The One-Eyed Man.
In the time of King Moabdar there lived at Babylon a young man named Zadig, born with a fine nature strengthened by education. Though rich and young, he knew how to govern his passions; he put on no airs, did not insist on always being right, and knew how to respect human weakness. People were astonished that, with so much wit, he never mocked and insulted those vague, disjointed, tumultuous remarks, those reckless slanders, ignorant pronouncements, coarse jests, and empty clamor of words that Babylon called conversation. In the first book of Zoroaster he had learned that self-love is a balloon inflated with wind, which lets out tempests when pricked. Above all, Zadig did not boast of despising women and subduing them. He was generous, and had no fear of serving the ungrateful, following Zoroaster's great precept: When you eat, feed the dogs, even if they should bite you. He was as wise as a man can be, for he sought the company of the wise. Trained in the sciences of the ancient Chaldeans, he knew the physical principles of nature as they were then understood, and knew as much metaphysics as anyone has known in any age—that is, very little. Despite the new philosophy of his day, he firmly believed that the year was three hundred and sixty-five days and a quarter long, and that the sun was at the center of the world; and when the leading magi told him with insulting arrogance that his views were unsound, and that believing the sun turned on its own axis and the year had twelve months made him an enemy of the state, he remained silent, without anger or disdain.
Zadig, possessing great wealth and consequently friends, good health, a pleasing face, a sound and moderate mind, and a sincere and noble heart, believed that he could be happy. He was to marry Sémire, whose beauty, birth, and fortune made her the foremost match in Babylon. His attachment to her was steadfast and virtuous, and Sémire loved him passionately. They were approaching the happy moment of their union when, walking together toward one of Babylon's gates beneath the palms that adorned the bank of the Euphrates, they saw men coming toward them armed with swords and arrows. These were the henchmen of young Orcan, a minister's nephew, whom his uncle's courtiers had persuaded that everything was permitted him. He had none of Zadig's graces or virtues; but believing himself far superior, he was furious not to be preferred. This jealousy, born entirely of vanity, made him imagine that he was madly in love with Sémire. He meant to abduct her. The kidnappers seized her, and in the frenzy of their violence wounded her, shedding the blood of a woman whose very sight would have softened the tigers of Mount Imaus. Her cries pierced the heavens. “My dear husband!” she cried. “They are tearing me from the one I adore.” She gave no thought to her danger, only to her dear Zadig. He meanwhile defended her with all the strength courage and love can give. Helped by only two slaves, he put the kidnappers to flight and brought Sémire home unconscious and bleeding. When she opened her eyes, she saw her deliverer. “Oh, Zadig!” she said. “I loved you as my husband; I love you now as the man to whom I owe my honor and my life.” Never was a heart more deeply moved than Sémire's; never did a lovelier mouth express more touching feelings in those burning words inspired by gratitude for the greatest of services and the tenderest transports of the most rightful love. Her wound was slight, and soon healed. Zadig was more dangerously hurt: an arrow striking near his eye had left a deep wound. Sémire asked the gods for nothing but her lover's recovery. Her eyes were bathed in tears day and night; she awaited the moment when Zadig's could enjoy her gaze. But an abscess forming in the injured eye gave cause to fear the worst. They sent as far as Memphis for the great physician Hermes, who arrived with a numerous retinue. He examined the patient and declared that he would lose his eye; he even predicted the day and hour when this disaster would occur. “Had it been the right eye,” he said, “I should have cured it; but wounds of the left eye are incurable.” All Babylon, pitying Zadig's fate, admired the depth of Hermes' learning. Two days later the abscess burst of itself; Zadig made a perfect recovery. Hermes wrote a book proving that he ought not to have recovered. Zadig did not read it; but as soon as he could go out, he prepared to visit the woman on whom he had set his hopes of lifelong happiness, and for whom alone he wished to have eyes. Sémire had been in the country for three days. On his way he learned that this beautiful lady, having loudly declared an insurmountable aversion to one-eyed men, had married Orcan that very night. At the news he lost consciousness; grief brought him to the edge of the grave. He lay ill for a long time, but at last reason overcame his sorrow, and the very atrocity of what he had suffered helped console him.
“Since I have endured such a cruel whim from a girl brought up at court,” he said, “I must marry a woman of the city.” He chose Azora, the wisest and best-born woman there, married her, and lived with her for a month in the delights of the tenderest union. He noticed only a little flightiness in her, and a marked inclination to think that the handsomest young men were always the wittiest and most virtuous.
Chapter 2: The Nose
Le nez.
Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas! dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui aimait véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc, belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres: il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même, qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était exempt.
Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent; la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoultᵃ contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du jeune homme, détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle, quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau.
ᵃ Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui guérissait et prévenait toutes les apoplexies, dans les gazettes, avec un sachet pendu au cou.
The Nose.
One day Azora returned from a walk in a fury, exclaiming loudly. “What is the matter, my dear wife?” he asked. “What can have put you so beside yourself?” “Alas!” she said. “You would be as indignant as I am if you had seen what I have just witnessed. I went to console the young widow Cosrou, who two days ago raised a tomb to her young husband beside the stream that borders that meadow. In her grief she promised the gods to remain beside the tomb as long as the water of that stream flowed past it.” “Well!” said Zadig. “There is an admirable woman, who truly loved her husband!” “Ah!” Azora replied. “If you knew what she was doing when I called on her!” “What, then, fair Azora?” “She was having the stream diverted.” Azora poured out such lengthy abuse and such violent reproaches against the young widow that this parade of virtue displeased Zadig.
He had a friend named Cador, one of those young men whom his wife thought more upright and deserving than the rest. He took him into his confidence and secured his loyalty, as far as he could, with a considerable gift. Azora spent two days with a woman friend in the country, and returned home on the third. Weeping servants told her that her husband had died suddenly that very night; that they had not dared bring her the dreadful news; and that Zadig had just been buried in his ancestors' tomb at the end of the garden. She wept, tore her hair, and swore she would die. That evening Cador asked leave to speak with her, and they both wept. The next day they wept less, and dined together. Cador confided that his friend had left him the greater part of his property, and gave her to understand that his happiness would lie in sharing his fortune with her. The lady wept, grew angry, softened; supper lasted longer than dinner, and their talk became more intimate. Azora praised the deceased, but admitted that he had faults from which Cador was free.
In the middle of supper Cador complained of a violent pain in his spleen. The lady, anxious and attentive, had all her scented essences brought, to try whether any might be good for it. She greatly regretted that the great Hermes was not yet in Babylon; she even condescended to touch the side where Cador felt such sharp pain. “Are you subject to this cruel illness?” she asked compassionately. “It sometimes brings me to the edge of the grave,” Cador answered, “and only one remedy can relieve me: to lay on my side the nose of a man who died the day before.” “What a strange remedy!” said Azora. “No stranger,” he replied, “than Master Arnoult's sachetsᵃ against apoplexy.” This argument, joined to the young man's exceptional merit, at last decided the lady. “After all,” she said, “when my husband passes from yesterday's world into tomorrow's across the bridge of Tchinavar, will the angel Asrael be any less willing to let him through because his nose is a little shorter in his second life than in his first?” So she took a razor, went to her husband's tomb, watered it with her tears, and approached to cut the nose off Zadig, whom she found stretched out in the grave. Zadig rose, holding his nose with one hand and stopping the razor with the other. “Madam,” he said, “do not rail so loudly against young Cosrou. The plan to cut off my nose is quite a match for the plan to divert a stream.”
ᵃ There was at that time a Babylonian named Arnoult who, in the newspapers, cured and prevented every case of apoplexy with a sachet hung around the neck.
Chapter 3: The Dog and the Horse
Le chien et le cheval.
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui couper le nez.
Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme.
Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne.
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où est-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.
Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham; il parla en ces termes:
«Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.
«A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin.»
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.
Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie!
The Dog and the Horse.
Zadig discovered that the first month of marriage, as the book of the Zend says, is the moon of honey, and the second the moon of wormwood. Before long he was obliged to divorce Azora, who had become too difficult to live with, and sought his happiness in the study of nature. “No one is happier,” he said, “than a philosopher reading the great book God has set before our eyes. The truths he discovers are his own; he nourishes and elevates his soul, lives in peace, fears nothing from men, and his tender wife does not come to cut off his nose.”
Filled with these ideas, he retired to a country house on the banks of the Euphrates. There he did not busy himself calculating how many inches of water flowed in a second beneath the arches of a bridge, or whether a cubic line more rain fell in the month of the mouse than in the month of the sheep. He did not dream of making silk from cobwebs or porcelain from broken bottles; instead, he studied above all the properties of animals and plants, and soon acquired a discernment that revealed a thousand differences where other men saw only sameness.
One day, walking near a small wood, he saw one of the queen's eunuchs running toward him, followed by several officers who seemed deeply alarmed, dashing this way and that like distracted men searching for their most precious possession. “Young man,” the chief eunuch said, “have you seen the queen's dog?” Zadig modestly answered, “It is a bitch, not a dog.” “You are right,” the chief eunuch replied. “A very small spaniel,” Zadig added. “She has recently had puppies; she limps on her left foreleg and has very long ears.” “Then you have seen her?” the chief eunuch asked, quite out of breath. “No,” Zadig answered. “I have never seen her, and never knew whether the queen had a bitch.”
At precisely the same time, by one of fortune's ordinary oddities, the finest horse in the royal stable had escaped a groom on the plains of Babylon. The master of the hunt and all the other officers were chasing it as anxiously as the chief eunuch was chasing the bitch. The master of the hunt approached Zadig and asked whether he had seen the king's horse pass by. “It is,” Zadig replied, “a horse with a perfect gallop; it stands five feet high, with very small hooves, and has a tail three and a half feet long. The bosses on its bit are twenty-three-karat gold; its shoes are silver of eleven-twelfths purity.” “Which way did it go? Where is it?” the master of the hunt demanded. “I have not seen it,” Zadig replied, “and have never heard of it.”
The master of the hunt and the chief eunuch had no doubt that Zadig had stolen the king's horse and the queen's bitch. They had him brought before the court of the Great Desterham, which sentenced him to the knout and to spend the rest of his days in Siberia. Scarcely had judgment been delivered when the horse and the bitch were found. The judges were under the painful necessity of reversing their verdict; but they sentenced Zadig to pay four hundred ounces of gold for saying he had not seen what he had seen. First he had to pay the fine; then he was allowed to plead his case before the council of the Great Desterham. He spoke in these terms:
“Stars of justice, abysses of learning, mirrors of truth, who have the weight of lead, the hardness of iron, the brilliance of diamonds, and a great affinity with gold, since I am permitted to address this august assembly, I swear to you by Orosmade that I have never seen the queen's respectable bitch or the sacred horse of the king of kings. This is what happened. I was walking toward the little wood where I later met the venerable eunuch and the most illustrious master of the hunt. I saw an animal's tracks in the sand, and readily judged them to be a small dog's. Long, light furrows imprinted on little ridges of sand between the paw marks told me it was a bitch with hanging teats, and that she had therefore had puppies a few days before. Other marks, running in a different direction and always seeming to have brushed the surface of the sand beside the forepaws, taught me that her ears were very long; and as I noticed that one paw always pressed less deeply into the sand than the other three, I understood that our august queen's bitch was a little lame, if I may venture to say so.
“As for the horse of the king of kings, you should know that while walking along the paths of this wood I noticed the marks of a horse's shoes, all at equal distances. ‘Here,’ I said, ‘is a horse with a perfect gallop.’ On a narrow path only seven feet wide, the dust on the trees had been brushed away on either side, three and a half feet from the middle of the path. ‘This horse,’ I said, ‘has a tail three and a half feet long, which has swept away the dust by moving from side to side.’ Beneath trees forming a canopy five feet high, I saw leaves newly fallen from the branches, and knew that the horse had touched them, and was therefore five feet tall. As for its bit, it must be twenty-three-karat gold, for it had rubbed its bosses against a stone I recognized as a touchstone and on which I made a test. Lastly, from the marks its shoes left on pebbles of another kind, I judged that it was shod with silver of eleven-twelfths purity.”
All the judges admired Zadig's profound and subtle discernment; the news reached the king and queen. In the antechambers, the royal chamber, and the private study, everyone spoke of Zadig; and although several magi held that he should be burned as a sorcerer, the king ordered that the four-hundred-ounce fine imposed on him be returned. The clerk, the ushers, and the attorneys came to his house in great state to bring back his four hundred ounces; they withheld only three hundred and ninety-eight for legal costs, and their servants asked for fees.
Zadig saw how dangerous too much learning could sometimes be, and firmly resolved that at the next opportunity he would not say what he had seen.
The opportunity soon came. A prisoner of state escaped and passed beneath his windows. Zadig was questioned; he said nothing. But it was proved that he had looked out of the window. For this crime he was sentenced to pay five hundred ounces of gold, and thanked his judges for their leniency, as was the custom in Babylon.
“Great God!” he said to himself. “How pitiable a man is who walks in a wood through which the queen's bitch and the king's horse have passed! How dangerous it is to go to the window! And how difficult it is to be happy in this life!”
Chapter 4: The Envious Man
L'envieux.
Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir, sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres, puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et par là nous obéirons tous à Zoroastre.
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor, le plus sot des Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:
Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire par le moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages. Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria: A quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.
Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats, souvent précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n'étaient faits par la vanité; car en tout il préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par en médire. Tout riche qu'il était, il avait de la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses louanges l'irritait davantage. Il allait quelquefois chez Zadig, et se mettait à table sans être prié: il y corrompait toute la joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on appelait l'Envieux dans Babylone, voulut perdre Zadig, parcequ'on l'appelait l'Heureux. L'occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois dans l'année, comme dit Zoroastre.
L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes, et écrivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu, l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont jamais bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire, et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne fesait un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi; on y lisait:
Par les plus grands forfaitsSur le trône affermi,Dans la publique paixC'est le seul ennemi.
L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire écrite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison, lui, ses deux amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait, sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être bon poëte; mais il était au désespoir d'être condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient. Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit de l'Envieux.
Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau de tablettes à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers: l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette de Zadig, se la fit apporter.
On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits:
Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre.Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre:C'est le seul ennemi qui soit à redouter.
Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine: il leur demanda très humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le regarda dès-lors avec une complaisance qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est pas si difficile d'être heureux.
The Envious Man.
Zadig sought consolation in philosophy and friendship for the injuries fortune had done him. In a suburb of Babylon he had a tastefully adorned house, where he assembled all the arts and pleasures worthy of an honorable man. In the morning his library was open to scholars; in the evening his table was open to good company. But he soon learned how dangerous scholars are. A great dispute arose over a law of Zoroaster forbidding the eating of griffins. “How can griffins be forbidden,” said some, “if the animal does not exist?” “It must exist,” said others, “since Zoroaster does not want it eaten.” Zadig tried to reconcile them. “If there are griffins,” he said, “let us not eat them; if there are none, we shall eat still fewer; and in this way we shall all obey Zoroaster.”
A scholar who had composed thirteen volumes on the properties of the griffin, and was also a great practitioner of sacred magic, hastened to denounce Zadig before an arch-magus named Yébor, the stupidest of Chaldeans, and consequently the most fanatical. This man would have had Zadig impaled for the greater glory of the sun, and recited Zoroaster's breviary in a more contented tone for it. His friend Cador—a friend is worth more than a hundred priests—went to see old Yébor and said:
“Long live the sun and the griffins! Be very careful not to punish Zadig: he is a saint. He keeps griffins in his poultry yard and does not eat them; and his accuser is a heretic who dares maintain that rabbits have cloven feet and are not unclean.” “Well!” said Yébor, shaking his bald head. “Zadig must be impaled for thinking wrongly about griffins, and the other for speaking wrongly about rabbits.” Cador settled the matter through a maid of honor with whom he had fathered a child, and who had great influence in the college of magi. No one was impaled; several doctors grumbled at this, and foresaw the decline of Babylon. “How precarious happiness is!” Zadig exclaimed. “Everything in this world persecutes me, even beings that do not exist.” He cursed scholars and resolved to live only in good company.
He gathered at his house the most honorable men of Babylon and the most charming women. He gave exquisite suppers, often preceded by concerts and enlivened by delightful conversation from which he had contrived to banish the eagerness to show wit—the surest way of having none and spoiling the most brilliant company. Neither his friends nor his dishes were chosen out of vanity, for in everything he preferred substance to appearance, and thereby attracted the genuine esteem to which he made no claim.
Opposite his house lived Arimaze, a man whose coarse features portrayed his wicked soul. He was eaten up with gall and swollen with pride, and to crown it all, he was a tedious wit. Never having succeeded in society, he took revenge by maligning it. Rich as he was, he had trouble collecting flatterers at his house. The sound of carriages arriving at Zadig's each evening annoyed him; the sound of his praises irritated him still more. He sometimes went to Zadig's and sat down to dinner uninvited, poisoning all the company's pleasure as harpies are said to foul the food they touch. Once he wished to give an entertainment for a lady who, rather than accept it, went to supper at Zadig's. Another day, chatting with him in the palace, they approached a minister who invited Zadig to supper and did not invite Arimaze. The most implacable hatreds often rest on no more important foundations. This man, whom Babylon called the Envious, wished to ruin Zadig because they called him the Happy. As Zoroaster says, the chance to do harm comes a hundred times a day, and the chance to do good once a year.
The Envious Man went to Zadig's, where he was walking in the gardens with two friends and a lady to whom he often paid compliments with no intention beyond paying them. The conversation turned on a war the king had just brought to a successful close against his vassal, the prince of Hyrcania. Zadig, who had distinguished himself by his courage in this brief war, warmly praised the king, and the lady still more. He took his writing tablets, composed four lines on the spot, and gave them to the beautiful woman to read. His friends begged him to share them. Modesty, or rather a well-understood self-love, prevented him. He knew that impromptu verses are good only for the woman in whose honor they are written. He broke in two the leaf of his tablets on which he had just written and threw both halves into a rosebush, where they were sought in vain. A little rain began, and everyone went back indoors. The Envious Man stayed in the garden and searched so long that he found a piece of the leaf. It had broken in such a way that each half-line made sense and was itself a shorter line of verse; but by a still stranger accident, these short lines formed a meaning containing the most horrible insults against the king. They read:
By the gravest crimes,Firm upon his throne,In the public peace,He is the sole enemy.
For the first time in his life, the Envious Man was happy. He held the means to destroy a virtuous and charming man. Filled with this cruel joy, he had the satire in Zadig's own hand conveyed to the king. Zadig, his two friends, and the lady were imprisoned. His trial was soon over, without anyone deigning to hear him. When he came to receive his sentence, the Envious Man stood in his path and told him loudly that his verses were worthless. Zadig did not pride himself on being a good poet; but he despaired at being condemned for treason and seeing a beautiful lady and two friends held in prison for a crime he had not committed. He was not allowed to speak, because his tablets spoke. Such was the law of Babylon. He was therefore led to execution through a crowd of onlookers, none of whom dared pity him, all jostling to examine his face and see whether he would die gracefully. Only his relatives were distressed, for they would not inherit. Three-quarters of his property were confiscated for the king, and the remaining quarter for the Envious Man.
As he was preparing to die, the king's parrot flew from its balcony and settled on a rosebush in Zadig's garden. The wind had carried a peach there from a neighboring tree; it had fallen onto a piece of writing tablet and stuck to it. The bird picked up the peach and tablet and brought them to the monarch's lap. Curious, the prince read words there that made no sense and seemed to be the ends of verses. He loved poetry, and there is always hope with princes who love verse: his parrot's adventure set him thinking. The queen remembered what had been written on one piece of Zadig's tablet and sent for it.
The two pieces were compared and fitted together perfectly. The verses were then read as Zadig had written them:
By the gravest crimes I have seen the earth unsettled.Firm upon his throne, the king knows how to master all.In the public peace, love alone makes war:He is the sole enemy that need be feared.
The king at once ordered Zadig brought before him, and his two friends and the beautiful lady released from prison. Zadig fell face down at the feet of the king and queen, humbly begging their pardon for writing bad verse. He spoke with such grace, wit, and good sense that the king and queen wished to see him again. He returned and pleased them still more. He was given all the property of the Envious Man, who had falsely accused him; but Zadig returned every bit of it, and the Envious Man was moved only by the pleasure of not losing his property. The king's esteem for Zadig grew daily. He included him in all his pleasures and consulted him on all his affairs. From then on the queen looked on him with a favor that might become dangerous to her, to the king her august husband, to Zadig, and to the kingdom. Zadig was beginning to believe that happiness was not so hard to find.
Chapter 5: The Generous
Les généreux.
Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles: «Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent!»
Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'Envieux toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de disputer le prix.
Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce que l'autre avait perdu.
Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.
Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse, et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné. J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon favori Coreb. Je me plaignais de lui avec violence, et tous mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur, qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de ceux dont on vient de réciter les actions généreuses; mais je donne la coupe à Zadig.
Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe, c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque étant roi vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque: ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin heureux! Mais il se trompait.
The Generous.
The time came for a great festival held every five years. It was the custom at Babylon, at the end of five years, to proclaim solemnly which citizen had performed the most generous deed. The nobles and magi were the judges. The chief satrap, responsible for the city, presented the finest acts performed under his administration. A vote was taken; the king pronounced judgment. People came from the ends of the earth to this ceremony. The winner received from the monarch's hands a gold cup studded with precious stones, and the king said to him: “Receive this prize for generosity, and may the gods give me many subjects like you!”
When the memorable day arrived, the king appeared on his throne surrounded by nobles, magi, and delegates from every nation, who had come to these games where glory was won not by the speed of horses or the strength of the body, but by virtue. The chief satrap recounted aloud the deeds that might earn their authors this priceless reward. He did not mention the magnanimity with which Zadig had returned the Envious Man's entire fortune: that was not a deed worthy of competing for the prize.
First he presented a judge who had caused a citizen to lose an important lawsuit through a mistake for which he was not even responsible, and had given the man his entire property, equal in value to what the other had lost.
Next he brought forward a young man who, though passionately in love with a girl he was about to marry, had yielded her to a friend dying of love for her, and had even paid her dowry as he gave her up.
Then he produced a soldier who had shown still greater generosity in the Hyrcanian war. Enemy soldiers were carrying off his beloved, and he was defending her against them, when news came that other Hyrcanians were carrying off his mother a few paces away. In tears he left his beloved and ran to rescue his mother; then he returned to the woman he loved and found her dying. He wished to kill himself; his mother reminded him that he was her only support, and he had the courage to endure life.
The judges favored this soldier. The king spoke. “His deed and the others are noble, but they do not astonish me; yesterday Zadig performed one that did. A few days ago I disgraced Coreb, my minister and favorite. I complained bitterly of him, and all my courtiers assured me I was too lenient; each tried to outdo the others in speaking ill of Coreb. I asked Zadig what he thought, and he dared speak well of him. I admit that in our histories I have seen examples of men paying for a mistake with their property, yielding up their beloved, preferring a mother to the object of their love; but I have never read of a courtier speaking favorably of a disgraced minister with whom his sovereign was angry. I give twenty thousand gold pieces to each man whose generous actions have just been recounted; but I give the cup to Zadig.”
“Sire,” Zadig said, “Your Majesty alone deserves the cup. You have performed the most unheard-of deed, since, though a king, you did not grow angry with your slave when he contradicted your passion.” Everyone admired the king and Zadig. The judge who had given his property, the lover who had married his beloved to his friend, and the soldier who had preferred his mother's safety to his beloved's received the monarch's gifts and saw their names inscribed in the book of the generous. Zadig received the cup. The king gained a reputation as a good prince, which he did not keep for long. The day was honored with festivities lasting longer than the law prescribed. Its memory still survives in Asia. Zadig said, “At last, then, I am happy!” But he was mistaken.
Chapter 6: The Minister
Le ministre.
Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il, c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre: la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son ministère de son mieux.
Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait; et quand on manquait de lois, son équité en fesait qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.
C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes; il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur soeur, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa soeur; chacun disait: C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet aime mieux sa soeur; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente mille pièces.
Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné: Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher! Zadig dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué! répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai; mais je voudrais qu'il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces; c'est vous qui aimez le mieux votre père.
Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de l'un et de l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous deux l'épouser. Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des deux qui m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire. C'est moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. C'est moi qui ai eu cet avantage, dit l'autre. Eh bien! répondit-elle, je reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui pourra donner la meilleure éducation. Elle accoucha d'un fils. Chacun des mages veut l'élever. La cause est portée devant Zadig. Il fait venir les deux mages. Qu'enseigneras-tu à ton pupille? dit-il au premier. Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la démonomanie; ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le concret, les monades et l'harmonie préétablie. Moi, dit le second, je tâcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis. Zadig prononça: Que tu sois son père ou non, tu épouseras sa mère.
Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre l'itimadoulet de Médie, nommé Irax. C'était un grand seigneur dont le fonds n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger.
Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait inviolablement observée; et voici comme les choses se passèrent.
Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le maître de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois minutes, le refrain était:
Que son mérite est extrême!Que de grâces! que de grandeur!Ah! combien monseigneurDoit être content de lui-même!
Après l'exécution de la cantate un chambellan lui fit une harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisit à table au son des instruments. Le dîner dura trois heures; dès qu'il ouvrit la bouche pour parler, le premier chambellan dit: Il aura raison. A peine eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écria: Il a raison! Les deux autres chambellans firent de grands éclats de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire. Après dîner on lui répéta la cantate.
Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi des rois l'honorait selon ses mérites; la seconde lui parut moins agréable; la troisième fut gênante; la quatrième fut insupportable; la cinquième fut un supplice: enfin, outré d'entendre toujours chanter,
Ah! combien monseigneurDoit être content de lui-même!
d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître-d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut plus heureux; car, comme dit le Sadder, toujours du plaisir n'est pas du plaisir.
The Minister.
The king had lost his prime minister. He chose Zadig to fill the post. All the beautiful ladies of Babylon applauded the choice, for since the empire's founding there had never been so young a minister. All the courtiers were angry; the Envious Man coughed blood, and his nose swelled prodigiously. After thanking the king and queen, Zadig went to thank the parrot as well. “Beautiful bird,” he said, “you saved my life and made me prime minister. Their Majesties' bitch and horse did me much harm, but you have done me good. So this is what human destinies depend on! But,” he added, “such strange happiness may soon vanish.” The parrot answered, “Yes.” The word struck Zadig. Yet as he was a good natural philosopher and did not believe parrots were prophets, he soon recovered his composure and began to discharge his ministry as well as he could.
He made everyone feel the sacred power of the laws, and no one feel the weight of his rank. He did not restrict the council's freedom to speak, and every vizier could hold an opinion without displeasing him. When he judged a case, it was not he who judged but the law; yet when the law was too harsh, he tempered it, and where laws were lacking, his fairness supplied ones that might have been taken for Zoroaster's.
It is from him that nations derive this great principle: it is better to risk saving a guilty person than to condemn an innocent one. He believed laws were made to help citizens as much as to frighten them. His chief talent was for disentangling the truth, which everyone seeks to obscure. In the first days of his administration he put this great talent to use. A famous merchant of Babylon had died in India. Having married off his daughter, he had made his two sons equal heirs, and left a gift of thirty thousand gold pieces to whichever son was judged to love him more. The elder built him a tomb; the younger added part of his inheritance to his sister's dowry. Everyone said, “The elder loves his father more; the younger loves his sister more. The thirty thousand pieces belong to the elder.”
Zadig summoned the two in turn. He told the elder, “Your father is not dead. He has recovered from his last illness and is returning to Babylon.” “God be praised,” the young man replied, “but that tomb cost me very dearly!” Zadig then told the younger the same thing. “God be praised!” he answered. “I shall give my father back everything I have, but I wish he would let my sister keep what I gave her.” “You will give nothing back,” Zadig said, “and you will have the thirty thousand pieces. You are the one who loves your father more.”
A very rich girl had promised marriage to two magi, and after receiving several months' instruction from both, found herself pregnant. Both wished to marry her. “I shall take as my husband,” she said, “whichever of you has enabled me to give the empire a citizen.” “I performed that good work,” said one. “I had that advantage,” said the other. “Well,” she replied, “I shall acknowledge as the child's father whichever of you can give it the better education.” She gave birth to a son. Each magus wants to raise him. The case is brought before Zadig, who summons both magi. “What will you teach your pupil?” he asks the first. “I shall teach him,” the doctor says, “the eight parts of speech, dialectic, astrology, demonology; the nature of substance and accident, the abstract and the concrete, monads and pre-established harmony.” “I,” says the second, “shall try to make him just and worthy of having friends.” Zadig pronounced: “Whether you are his father or not, you shall marry his mother.”
Every day complaints reached the court against the governor of Media, named Irax. He was a great lord, not bad at heart, but corrupted by vanity and sensuality. He rarely allowed anyone to speak to him, and never to dare contradict him. Peacocks are no vainer, doves no more sensual, tortoises less lazy; he lived for false glory and false pleasures. Zadig undertook to correct him.
In the king's name he sent him a music master with twelve singers and twenty-four violinists, a steward with six cooks, and four chamberlains, who were never to leave him. The king ordered that the following ceremonial be observed without fail; and this is how matters went.
On the first day, as soon as the pleasure-loving Irax awoke, the music master entered with the singers and violinists. They sang a cantata lasting two hours, with this refrain every three minutes:
How boundless is his merit!What grace! What grandeur!Ah, how pleased with himselfMy lord must be!
After the cantata a chamberlain delivered a speech lasting three-quarters of an hour, expressly praising him for every good quality he lacked. When it was over, he was led to the table to the sound of instruments. Dinner lasted three hours; the moment he opened his mouth to speak, the first chamberlain said, “He will be right.” Scarcely had he uttered four words when the second chamberlain cried, “He is right!” The other two chamberlains roared with laughter at the witty things Irax had said or ought to have said. After dinner they repeated the cantata.
He found this first day delightful, believing the king of kings was honoring him as he deserved. The second seemed less pleasant; the third was awkward; the fourth unbearable; the fifth a torment. At last, exasperated by always hearing them sing,
Ah, how pleased with himselfMy lord must be!
by always hearing that he was right, and by being addressed in a speech every day at the same hour, he wrote to court, begging the king to recall his chamberlains, his musicians, and his steward. He promised to be less vain and more diligent in future. He had less incense burned before him, gave fewer entertainments, and was happier; for, as the Sadder says, perpetual pleasure is no pleasure.
Chapter 7: Disputes and Audiences
Les disputes et les audiences.
C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son génie et la bonté de son âme; on l'admirait, et cependant on l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes, tout l'empire était rempli de son nom; toutes les femmes le lorgnaient; tous les citoyens célébraient sa justice; les savants le regardaient comme leur oracle; les prêtres même avouaient qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor. On était bien loin alors de lui faire des procès sur les griffons; on ne croyait que ce qui lui semblait croyable.
Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. L'Envieux et sa femme prétendirent que dans son discours il n'y avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser les montagnes et les collines. Il est sec et sans génie, disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir, ni les étoiles tomber, ni le soleil se fondre comme de la cire; il n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas parcequ'il était dans le bon chemin, non pas parcequ'il était raisonnable, non pas parcequ'il était aimable, mais parcequ'il était premier vizir.
Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna qu'on se tournât comme on voudrait.
Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires particulières et les générales: le reste du jour il s'occupait des embellissements de Babylone: il fesait représenter des tragédies où l'on pleurait, et des comédies où l'on riait; ce qui était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître parcequ'il avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et des distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents. Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre! et tous deux ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été pendu.
Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de l'Envieux s'y présenta des premières; elle lui jura par Mithra, par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de l'Envieux y pensa beaucoup.
D'autres dames se présentaient tous les jours. Les annales secrètes de Babylone prétendent qu'il succomba une fois, mais qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son amante avec distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en apercevoir, des marques de sa protection, était une femme de chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait à elle-même pour se consoler: Il faut que cet homme-là ait prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore même en fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres ne prononcent que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine! La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à lui dans un bon moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très distrait, prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces heureuses circonstances interprétait tout à son avantage, s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la reine Astarté. Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était son amie intime; celle-ci fut cruellement piquée de la préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir. Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les mêmes jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même feseuse? L'Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla consulter son mari l'Envieux.
Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait: il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine.
Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur des herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas! disait-il, j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera le serpent?
Disputes and Audiences.
In this way Zadig showed the subtlety of his genius and the goodness of his soul every day. He was admired, and yet he was loved. He was thought the most fortunate of men; the whole empire rang with his name. Every woman cast looks at him; every citizen celebrated his justice; scholars regarded him as their oracle; even priests admitted he knew more than old Yébor the arch-magus. There was no question now of prosecuting him over griffins: people believed only what he found believable.
A great quarrel had lasted in Babylon for fifteen hundred years, dividing the empire into two obstinate sects. One held that the temple of Mithra must always be entered left foot first; the other abhorred the custom and always entered with the right. People awaited the solemn festival of the sacred fire to learn which sect Zadig would favor. The universe had its eyes on his two feet; the whole city was in a fever of suspense. Zadig entered the temple by jumping with both feet together, and then proved in an eloquent speech that the God of heaven and earth, who shows no partiality to persons, values the left leg no more than the right. The Envious Man and his wife maintained that his speech had too few figures, that he had not made the mountains and hills dance enough. “He is dry and has no genius,” they said. “In his speeches you see no sea fleeing, no stars falling, no sun melting like wax. He has none of the proper Oriental style.” Zadig was content with the style of reason. Everyone supported him, not because he was on the right path, not because he was reasonable, not because he was charming, but because he was first vizier.
He settled the great lawsuit between the white magi and the black magi just as successfully. The whites maintained it was impious to turn toward the winter sunrise when praying to God; the blacks asserted that God abhorred the prayers of men who turned toward the summer sunset. Zadig ordered everyone to face whichever way they pleased.
Thus he discovered the secret of dispatching both private and public affairs in the morning. The rest of the day he devoted to embellishing Babylon. He had tragedies performed at which people wept, and comedies at which they laughed—things long out of fashion, which he revived because he had taste. He did not pretend to know more than artists; he rewarded them with gifts and honors, and felt no secret envy of their talents. In the evening he greatly entertained the king, and the queen above all. The king said, “What a great minister!” The queen said, “What a charming minister!” And both added, “It would have been a great pity if he had been hanged.”
No man in office was ever obliged to grant so many audiences to ladies. Most came to discuss affairs they did not have, in order to have one with him. The Envious Man's wife was among the first to present herself. She swore by Mithra, by the Zend-Avesta, and by the sacred fire that she had detested her husband's conduct. She then confided that this husband was a jealous brute; she hinted that the gods were punishing him by denying him the precious effects of that sacred fire through which alone man resembles the immortals. She ended by letting her garter fall. Zadig picked it up with his usual courtesy, but did not fasten it around the lady's knee; and this little fault, if a fault it was, caused the most dreadful misfortunes. Zadig gave it no thought, and the Envious Man's wife thought of it a great deal.
Other ladies presented themselves every day. The secret annals of Babylon maintain that once he yielded, but was astonished to enjoy without pleasure and to embrace his mistress absentmindedly. The woman to whom, almost without noticing it, he gave tokens of his protection was a chambermaid of Queen Astarté. This tender Babylonian consoled herself by thinking, “The man must have a prodigious number of affairs on his mind, since he goes on thinking of them even while making love.” At one of those moments when many people say nothing and others utter only sacred words, Zadig suddenly let slip a cry: “The queen!” The Babylonian thought he had at last come to himself at a happy moment, and was saying, “My queen.” But Zadig, still deeply distracted, pronounced the name of Astarté. The lady, who in these happy circumstances interpreted everything in her own favor, imagined this meant, “You are more beautiful than Queen Astarté.” She left Zadig's apartments with very handsome presents, and went to tell her adventure to the Envious Man's wife, her intimate friend. The latter was cruelly stung by this preference. “He did not even deign,” she said, “to fasten this garter for me—the very one here, which I no longer wish to wear.” “Oh, oh!” the fortunate lady said to the envious one. “You wear the same garters as the queen! You must buy them from the same maker?” The Envious Man's wife pondered deeply, said nothing, and went to consult her husband.
Meanwhile Zadig noticed that his mind was always wandering when he gave audiences or judged cases. He did not know what to attribute it to; this was his only trouble.
He had a dream. He seemed first to be lying on dry grass, some of it prickly enough to trouble him; then he lay softly on a bed of roses, from which a serpent emerged and wounded his heart with its sharp, poisoned tongue. “Alas!” he said. “I lay a long time on that dry, prickly grass; now I am on the bed of roses. But what will the serpent be?”
Chapter 8: Jealousy
La jalousie.
Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et avec Astarté son auguste épouse. Les charmes de sa conversation redoublaient encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit ce que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses grâces firent insensiblement sur Astarté une impression dont elle ne s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait dans le sein de l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule et sans crainte au plaisir de voir et d'entendre un homme cher à son époux et à l'état; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait à ses femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges; tout servait à enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait pas. Elle fesait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses expressions étaient d'une femme sensible.
Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper le nez à son époux. La familiarité d'Astarté, ses discours tendres, dont elle commençait à rougir, ses regards, qu'elle voulait détourner, et qui se fixaient sur les siens, allumèrent dans le coeur de Zadig un feu dont il s'étonna. Il combattit; il appela à son secours la philosophie, qui l'avait toujours secouru; il n'en tira que des lumières, et n'en reçut aucun soulagement. Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs; il combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements et des larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette douce liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se couvraient d'un nuage; ses discours étaient contraints et sans suite: il baissait la vue; et quand, malgré lui, ses regards se tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils semblaient se dire l'un à l'autre: Nous nous adorons, et nous craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d'un feu que nous condamnons.
Zadig sortait d'auprès d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de ses agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador, comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une vive douleur, fait enfin connaître son mal par un cri qu'un redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule sur son front.
Cador lui dit: J'ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez vous cacher à vous-même; les passions ont des signes auxquels on ne peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu dans votre coeur, si le roi n'y découvrira pas un sentiment qui l'offense. Il n'a d'autre défaut que celui d'être le plus jaloux des hommes. Vous résistez à votre passion avec plus de force que la reine ne combat la sienne, parceque vous êtes philosophe, et parceque vous êtes Zadig. Astarté est femme; elle laisse parler ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit pas encore coupable. Malheureusement rassurée sur son innocence, elle néglige des dehors nécessaires. Je tremblerai pour elle, tant qu'elle n'aura rien à se reprocher. Si vous étiez d'accord l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion naissante et combattue éclate; un amour satisfait sait se cacher. Zadig frémit à la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur; et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de tant de rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée; tantôt si interdite, quand elle lui parlait en présence du roi; une rêverie si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti, que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes, et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient là de terribles indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en certitude dans son esprit aigri.
Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de leurs coeurs. On pénétra bientôt qu'Astarté était tendre, et que Moabdar était jaloux. L'Envieux engagea l'Envieuse à envoyer au roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour surcroît de malheur, cette jarretière était bleue. Le monarque ne songea plus qu'à la manière de se venger. Il résolut une nuit d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau au point du jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque, exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre du roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était pas sourd. On le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se passait de plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet était très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais comment faire pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait s'exécuter dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il avait appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait faire entendre à la reine. Son dessin représentait le roi agité de fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres à son eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des jarretières bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig étranglé à ses pieds. L'horizon représentait un soleil levant pour marquer que cette horrible exécution devait se faire aux premiers rayons de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il courut chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit entendre qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau à la reine.
Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de Zadig; on le réveille; on lui donne un billet de la reine; il doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut ces paroles: «Fuyez dans l'instant même, ou l'on va vous arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre amour et de mes rubans jaunes. Je n'étais point coupable; mais je sens que je vais mourir criminelle.»
Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu'on fît venir Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le força d'obéir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis. Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge de sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver, et je vous apprendrai ce qui se sera passé à Babylone.
Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt Cador, plongé dans l'étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.
Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la première reine du monde, il fit un moment de retour sur lui-même, et s'écria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu! à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement trompé; la troisième, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que les autres, va mourir! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours été pour moi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant d'autres, je serais heureux comme eux. Accablé de ces réflexions funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pâleur de la mort sur le visage, et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.
Jealousy.
Zadig’s misfortune sprang from his happiness itself, and above all from his merit. Every day he conversed with the king and with Astarté, his august wife. His conversation gained still more charm from that desire to please which is to wit what adornment is to beauty; his youth and grace gradually made an impression on Astarté of which she was at first unaware. Her passion grew in the shelter of innocence. Without scruple or fear, Astarté gave herself over to the pleasure of seeing and hearing a man dear to her husband and to the state; she never ceased praising him to the king; she spoke of him to her attendants, who outdid her in their praise. Everything drove deeper into her heart the arrow she did not feel. She gave Zadig presents more tenderly suggestive than she supposed; she believed she was speaking to him only as a queen pleased with his services, and sometimes her words were those of a woman in love.
Astarté was far more beautiful than that Sémire who so hated one-eyed men, or that other wife who had wanted to cut off her husband’s nose. Astarté’s familiarity, her tender words, at which she was beginning to blush, her glances, which she meant to turn away but which settled on his, kindled a fire in Zadig’s heart that astonished him. He struggled; he called to his aid the philosophy that had always aided him; it gave him insight, but no relief. Duty, gratitude, the sovereign majesty he was violating rose before his eyes like avenging gods; he struggled, he triumphed; but this victory, which had to be won again at every moment, cost him groans and tears. He no longer dared speak to the queen with that gentle freedom which had so charmed them both: a cloud came over his eyes; his conversation grew strained and disjointed; he lowered his gaze; and when, despite himself, his eyes turned toward Astarté, they met the queen’s, wet with tears and shooting darts of flame. They seemed to say to one another, “We adore each other, and we are afraid to love; we both burn with a fire we condemn.”
Zadig left her presence distracted, bewildered, his heart weighed down by a burden he could no longer bear. In the violence of his turmoil he let his friend Cador discover his secret, like a man who, after long enduring the assaults of a fierce pain, finally reveals his suffering through a cry wrung from him by a sharper spasm, and through the cold sweat streaming down his brow.
Cador told him, “I have already discerned the feelings you wanted to hide from yourself; the passions have unmistakable signs. Consider, my dear Zadig: since I have read your heart, will the king not discover there a feeling that offends him? His only fault is that he is the most jealous of men. You resist your passion more firmly than the queen fights hers, because you are a philosopher, and because you are Zadig. Astarté is a woman; she lets her eyes speak all the more recklessly because she does not yet believe herself guilty. Fatally reassured by her innocence, she neglects the appearances she needs to preserve. I shall tremble for her as long as she has nothing to reproach herself with. If the two of you had come to an understanding, you would know how to deceive every eye: a passion just born and struggled against betrays itself; a love that has been satisfied knows how to hide.” Zadig shuddered at the suggestion of betraying the king, his benefactor; never was he more faithful to his prince than when he was guilty of an involuntary crime against him. Yet the queen spoke Zadig’s name so often, her brow flushed so deeply as she said it, she was now so animated, now so confused when she spoke to him before the king, and she sank into such deep reverie when he had gone, that the king grew troubled. He believed everything he saw and imagined everything he did not see. Above all, he noticed that his wife’s slippers were blue and Zadig’s slippers were blue, that his wife’s ribbons were yellow and Zadig’s cap was yellow: terrible evidence for a prince sensitive on such matters. Suspicion became certainty in his embittered mind.
Every slave of a king or queen is a spy upon the royal heart. It was soon discovered that Astarté was in love and Moabdar was jealous. The Envious Man persuaded the Envious Woman to send the king her garter, which resembled the queen’s. To make matters worse, the garter was blue. The monarch could think of nothing now but how to take revenge. One night he resolved to poison the queen and have Zadig strangled with a cord at daybreak. The order was given to a pitiless eunuch, the instrument of his vengeance. There was then in the king’s room a little dwarf who could not speak but could hear. He was always allowed to remain; like a household pet, he witnessed the most secret proceedings. This little mute was deeply attached to the queen and to Zadig. With equal astonishment and horror, he heard the order for their deaths. But how could he forestall that dreadful command, which would be carried out in a few hours? He could not write; but he had learned to paint, and above all could capture a likeness. He spent part of the night sketching what he wanted the queen to understand. In one corner of his picture he showed the king, convulsed with fury, giving orders to his eunuch; a blue cord and a cup lay on a table, with blue garters and yellow ribbons; in the center of the picture the queen was dying in her attendants’ arms, with Zadig strangled at her feet. A rising sun on the horizon indicated that this horrible execution was to take place at the first light of dawn. As soon as he had finished, he ran to one of Astarté’s attendants, woke her, and made her understand that the picture must be taken to the queen that very instant.
Meanwhile, in the middle of the night, there is a knock at Zadig’s door; he is woken; he is given a note from the queen; he wonders whether he is dreaming; with a trembling hand he opens the letter. What was his astonishment—and who could express the consternation and despair that overwhelmed him—as he read these words: “Flee this very instant, or they will take your life! Flee, Zadig; I command you in the name of our love and my yellow ribbons. I was not guilty; but I feel I am about to die guilty.”
Zadig scarcely had the strength to speak. He ordered Cador to be brought to him and, without a word, handed him the note. Cador made him obey and set out at once for Memphis. “If you dare go to the queen,” he told him, “you will hasten her death; if you speak to the king, you will destroy her just as surely. I will take charge of her fate; follow your own. I will spread the rumor that you have taken the road to India. I will come to you soon and tell you what has happened in Babylon.”
At that very moment Cador had two of the swiftest dromedaries brought to a secret gate of the palace. He had Zadig placed on one; he had to be carried and was close to breathing his last. A single servant accompanied him, and soon Cador, plunged in astonishment and grief, lost his friend from sight.
On reaching the edge of a hill overlooking Babylon, the illustrious fugitive turned his eyes toward the queen’s palace and fainted; he recovered his senses only to weep and wish for death. At last, after dwelling on the deplorable fate of the most lovable of women and the foremost queen in the world, he turned his thoughts for a moment to himself and cried, “What, then, is human life? Virtue! What good have you done me? Two women have shamefully deceived me; the third, who is innocent and more beautiful than the others, is going to die! All the good I have done has always been a source of curses for me, and I have been raised to the summit of greatness only to plunge into misfortune’s most dreadful abyss. Had I been wicked like so many others, I would be happy like them.” Crushed by these deadly reflections, his eyes shrouded in grief, the pallor of death on his face, his soul sunk in the depths of dark despair, he continued his journey toward Egypt.
Chapter 9: The Beaten Woman
La femme battue.
Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le port de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs, en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son âme s'élançait jusque dans l'infini, et contemplait, détachée de ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite, rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte; et déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme l'accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit pénétré de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien. Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue: Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a pour sa défense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge. En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le coup d'un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle se brise entre leurs mains. L'Égyptien tire son épée; Zadig s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde. L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie. L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible, et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de le tuer: je vous ai vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité, madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait m'arracher la vie parceque vous m'avez conjuré de vous secourir. Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que tu fusses à sa place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous êtes, vous mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que fesaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. Ils ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore une fois, étranger généreux! je vous demande pardon de m'être plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au tombeau! L'envie avait passé à Zadig de se battre désormais pour elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus. D'ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus étonné du caractère de cette dame.
The Beaten Woman.
Zadig steered by the stars. The constellation Orion and the brilliant star Sirius guided him toward the port of Canopus. He marveled at those vast globes of light that appear to our eyes as mere faint sparks, while the earth, which is really only an imperceptible speck in nature, seems to our greed so great and noble a thing. He pictured human beings as they truly are: insects devouring one another on a tiny atom of mud. This faithful image seemed to blot out his misfortunes by showing him the nothingness of his own existence and of Babylon. His soul soared into infinity and, released from his senses, contemplated the unchanging order of the universe. But afterward, when he returned to himself and looked into his heart, and thought that Astarté might have died for him, the universe vanished from his eyes, and in all nature he saw only Astarté dying and Zadig unhappy. Yielding to this ebb and flow of sublime philosophy and crushing grief, he traveled toward the borders of Egypt; his faithful servant had already reached the first village and was looking for lodgings for him there. Meanwhile Zadig walked toward the gardens bordering the village. Not far from the highway he saw a weeping woman calling on heaven and earth to help her, and a furious man pursuing her. He had already caught her; she clasped his knees. The man rained blows and reproaches on her. From the Egyptian’s violence and the woman’s repeated pleas for forgiveness, Zadig judged that one was jealous and the other unfaithful; but when he looked closely at this woman, whose beauty was touching and who even bore some resemblance to the unfortunate Astarté, he felt himself filled with compassion for her and horror at the Egyptian. “Help me!” she cried to Zadig through her sobs. “Save me from the most brutal of men! Save my life!” At these cries Zadig ran to throw himself between her and the brute. He knew something of the Egyptian language. In that language he said, “If you have any humanity, I beg you to respect beauty and weakness. Can you abuse a masterpiece of nature like this, when she lies at your feet with nothing but tears to defend her?” “Aha!” said the raging man. “So you love her too! Then it is on you that I must take revenge.” With these words he lets go of the woman, whom he was holding by the hair with one hand, takes up his spear, and tries to run the stranger through. Zadig, who had kept his composure, easily avoided a madman’s thrust. He seized the spear near its iron point. One tries to pull it back, the other to wrench it away. It breaks in their hands. The Egyptian draws his sword; Zadig arms himself with his own. They attack each other. The first rains down a hundred hasty strokes; the second parries them skillfully. Sitting on the grass, the woman adjusts her hair and watches them. The Egyptian was stronger than his opponent; Zadig was more skillful. Zadig fought like a man whose head directed his arm, the other like a hothead whose blind anger drove his movements at random. Zadig lunges and disarms him; and as the Egyptian, more furious than ever, tries to hurl himself upon him, Zadig seizes him, bears down on him, throws him to the ground, and holds his sword against his chest. He offers to spare his life. Beside himself, the Egyptian draws his dagger and wounds Zadig at the very moment his conqueror was granting him mercy. Outraged, Zadig plunges his sword into the man’s breast. The Egyptian gives a horrible cry and dies struggling. Zadig then went up to the woman and said humbly, “He forced me to kill him. I have avenged you; you are free of the most violent man I have ever seen. What would you have me do now, madam?” “Die, you villain!” she answered. “Die! You have killed my lover. I wish I could tear out your heart.” “Really, madam,” Zadig replied, “you had a strange man for a lover. He was beating you with all his strength, and he wanted to take my life because you begged me to help you.” “I wish he were still beating me!” the woman cried out. “I thoroughly deserved it; I had made him jealous. If only heaven would let him beat me and put you in his place!” More astonished and angrier than he had ever been in his life, Zadig said, “Madam, beautiful as you are, you deserve a beating from me in turn, you are so absurd; but I will not take the trouble.” With that he climbed back onto his camel and headed toward the village. He had scarcely gone a few paces when he turns at the noise of four couriers from Babylon. They were riding at full gallop. On seeing the woman, one of them cried, “That is her! She matches the description we were given.” They paid no attention to the dead man and immediately seized the woman. She kept crying out to Zadig, “Help me once more, generous stranger! Forgive me for complaining of you. Help me, and I am yours until the grave!” Zadig no longer had any desire to fight for her. “Try someone else,” he replies. “You will not catch me again.” Besides, he was wounded, his blood was flowing, he needed help; and the sight of the four Babylonians, probably sent by King Moabdar, filled him with alarm. He hurries toward the village, unable to imagine why four couriers from Babylon had come to seize this Egyptian woman, but still more astonished at the woman’s character.
Chapter 10: Slavery
L'esclavage.
Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun criait: Voilà celui qui a enlevé la belle Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il, Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer, parceque je lui avais demandé très humblement grâce pour la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un étranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme.
Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville. On commença par le faire panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang d'un homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement que le maître. On ne fesait pas de comparaison entre ces deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la patience; mais, selon sa coutume, il fesait des réflexions sur la vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma destinée se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à l'amende pour avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un griffon; j'ai été envoyé au supplice parceque j'avais fait des vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il parlait ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la reine de Babylone.
Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la route, fesait bien plus de cas du valet que du maître, parceque le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux journées d'Horeb: on répartit sa charge sur le dos de chacun des serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre. Le marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil. Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées sous un volume égal; les propriétés de plusieurs animaux utiles; le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui parut un sage. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade, qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet de s'en repentir.
Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents onces d'argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et l'Hébreu, ne pouvant être convaincu, s'appropriait l'argent du marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le moyen de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était devenu son conseil. En quel endroit, demanda Zadig, prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large pierre, répondit le marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif ou flegmatique, avisé ou imprudent. C'est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien! insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet homme, au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne; je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très volontiers, répondit le juge; et il se mit à expédier d'autres affaires.
A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant, répondit: Votre grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici, et il faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage; puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans l'Arabie.
Slavery.
As he entered the Egyptian village, he found himself surrounded by the people. Everyone shouted, “There is the man who carried off the beautiful Missouf and has just murdered Clétofis!” “Gentlemen,” he said, “God preserve me from ever carrying off your beautiful Missouf! She is far too capricious. As for Clétofis, I did not murder him; I merely defended myself against him. He wanted to kill me because I had very humbly begged him to spare the beautiful Missouf, whom he was beating mercilessly. I am a stranger seeking refuge in Egypt; it is hardly likely that, on coming to ask your protection, I would begin by abducting a woman and murdering a man.”
The Egyptians were just and humane in those days. The people led Zadig to the town hall. First they had his wound dressed; then they questioned him and his servant separately to discover the truth. They found that Zadig was not a murderer; but he was guilty of shedding a man’s blood: the law condemned him to slavery. His two camels were sold for the village’s benefit; all the gold he had brought was distributed among the inhabitants; he himself was put up for sale in the public square, along with his traveling companion. An Arab merchant named Sétoc bid for them; but the servant, better fitted for hard labor, sold for far more than his master. There was no comparison between the two men. Zadig thus became a slave subordinate to his own servant; they were fastened together with a chain around their ankles, and in this condition followed the Arab merchant to his house. On the way Zadig comforted his servant and urged him to be patient; but, as usual, he reflected on human life. “I see,” he told him, “that the misfortunes of my destiny are spilling over into yours. Everything has turned out very strangely for me so far. I was fined for seeing a female dog pass by; I nearly got impaled over a griffin; I was sent to my execution for writing verses in praise of the king; I came close to being strangled because the queen had yellow ribbons; and here I am, a slave with you, because a brute beat his mistress. Come, let us not lose heart; perhaps all this will end. Arab merchants have to have slaves; why should I not be one like anyone else, since I am a man like anyone else? This merchant will not be pitiless; he will have to treat his slaves well if he wants them to be of service.” He spoke in this way, while deep in his heart he was occupied with the fate of the queen of Babylon.
Two days later Sétoc the merchant set out for Arabia Deserta with his slaves and camels. His tribe lived near the desert of Horeb. The journey was long and arduous. On the road Sétoc valued the servant far above the master, because the former was much better at loading camels; every little favor went to him. A camel died two days’ journey from Horeb; its load was divided among the servants, and Zadig received his share. Sétoc began to laugh at the sight of all his slaves walking bent double. Zadig took the liberty of explaining why, and taught him the laws of equilibrium. Astonished, the merchant began to see him in a different light. Seeing that he had aroused his curiosity, Zadig heightened it by teaching him many things relevant to his trade: the specific gravities of metals and commodities of equal volume; the characteristics of various useful animals; the means of making useful those that were not. In short, Sétoc came to regard him as a sage. He preferred Zadig to the companion he had valued so highly. He treated him well and had no reason to regret it.
On reaching his tribe, Sétoc’s first business was to reclaim five hundred ounces of silver from a Hebrew to whom he had lent them in the presence of two witnesses; but both witnesses had died, and the Hebrew, against whom nothing could be proved, was appropriating the merchant’s silver, thanking God for giving him the means to cheat an Arab. Sétoc confided his trouble to Zadig, who had become his adviser. “Where,” Zadig asked, “did you lend your five hundred ounces to this faithless man?” “On a broad stone near Mount Horeb,” the merchant answered. “What is your debtor’s character?” said Zadig. “A scoundrel’s,” Sétoc replied. “But I am asking whether he is quick or phlegmatic, shrewd or imprudent.” “Of all the bad debtors I know,” said Sétoc, “he is the quickest.” “Well then,” Zadig persisted, “allow me to plead your case before the judge.” He duly summoned the Hebrew to court and addressed the judge as follows: “Cushion of the throne of equity, I come in my master’s name to reclaim five hundred ounces of silver from this man, who refuses to return them.” “Have you any witnesses?” said the judge. “No, they are dead; but a broad stone remains, on which the silver was counted out. If Your Highness will order the stone to be fetched, I hope it will bear witness. The Hebrew and I will remain here until the stone arrives; I will send for it at the expense of Sétoc, my master.” “Most willingly,” answered the judge, and he began disposing of other cases.
At the end of the hearing he said to Zadig, “Well, has your stone not arrived yet?” The Hebrew laughed and answered, “Your Highness could stay here until tomorrow and the stone would still not have arrived. It is more than six miles away, and it would take fifteen men to move it.” “There!” Zadig cried. “I told you the stone would bear witness. Since this man knows where it is, he admits that the silver was counted out upon it.” Disconcerted, the Hebrew was soon forced to confess everything. The judge ordered him tied to the stone without food or drink until he had returned the five hundred ounces, which were soon paid.
The slave Zadig and the stone were held in great esteem throughout Arabia.
Chapter 11: The Pyre
Le bûcher.
Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée céleste, c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien usage d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages, répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne les adore pas. Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit: Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. Que faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous, répondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus son encens aux créatures, et adora l'Etre éternel qui les a faites.
Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient. Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve.
Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et sur son courage. Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout, répondit la dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. Ah! cela fait frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m'épouser.
Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder cette déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
The Pyre.
Delighted, Sétoc made his slave his closest friend. He could no more do without him than the king of Babylon had been able to; and Zadig was fortunate that Sétoc had no wife. In his master he discovered a disposition toward goodness, great integrity, and sound sense. He was sorry to see that, following the ancient custom of Arabia, Sétoc worshiped the host of heaven—that is, the sun, moon, and stars. He sometimes spoke to him about it with great tact. At last he told him that these were bodies like any others and deserved his homage no more than a tree or a rock. “But,” Sétoc said, “they are eternal beings from which all our blessings come. They give life to nature; they govern the seasons; besides, they are so far from us that we cannot help revering them.” “You receive greater benefits,” Zadig answered, “from the waters of the Red Sea, which carries your merchandise to India. Why should it not be as ancient as the stars? And if you worship what is far away, you ought to worship the land of the Gangarides, at the ends of the earth.” “No,” Sétoc said, “the stars are too brilliant for me not to worship them.” When evening came, Zadig lit a great many candles in the tent where he was to dine with Sétoc; and as soon as his master appeared, he fell to his knees before the burning tapers and said, “Eternal, brilliant lights, always look kindly upon me!” Having spoken these words, he sat down to dinner without looking at Sétoc. “What are you doing?” Sétoc asked in astonishment. “What you do,” Zadig replied. “I worship these candles and neglect their master and mine.” Sétoc understood the profound meaning of this fable. His slave’s wisdom entered his soul; he no longer lavished incense upon created things, but worshiped the eternal Being who had made them.
There was then a dreadful custom in Arabia, originally brought from Scythia, which, having established itself in India through the influence of the Brahmins, threatened to spread throughout the East. When a married man died and his beloved wife wished to become a saint, she burned herself in public upon her husband’s body. This was a solemn festival called the widowhood pyre. The tribe in which the most women had burned was held in the highest esteem. An Arab of Sétoc’s tribe died, and his widow, named Almona, who was very devout, announced the day and hour when she would throw herself into the flames to the sound of drums and trumpets. Zadig pointed out to Sétoc how contrary this horrible custom was to the welfare of the human race: every day young widows were allowed to burn who could have given children to the state, or at least raised their own. He made Sétoc agree that, if possible, so barbarous a practice should be abolished. Sétoc answered, “For more than a thousand years women have enjoyed the right to burn themselves. Which of us will dare change a law that time has consecrated? Is anything more respectable than an ancient abuse?” “Reason is older still,” Zadig replied. “Speak to the chiefs of the tribes, and I will go to the young widow.”
He had himself introduced to her; after winning her favor with praise of her beauty and telling her what a pity it was to consign so many charms to the flames, he also praised her constancy and courage. “You must have loved your husband enormously?” he said. “I? Not at all,” the Arab woman answered. “He was a brute, a jealous, unbearable man; but I am firmly resolved to throw myself onto his pyre.” “There must, apparently,” Zadig said, “be some exquisite pleasure in being burned alive.” “Oh, nature shudders at it,” said the woman, “but it has to be done. I am devout; my reputation would be ruined, and everyone would laugh at me if I did not burn myself.” Having made her admit that she was burning herself for other people and out of vanity, Zadig spoke to her at length in a way that made her a little fonder of life; he even succeeded in inspiring some affection for the man who was speaking to her. “What would you do, after all,” he asked, “if the vanity of burning yourself did not have such a hold on you?” “Alas,” said the woman, “I think I would ask you to marry me.”
Zadig was too full of thoughts of Astarté not to evade this declaration; but he went at once to the chiefs of the tribes, told them what had happened, and advised them to pass a law forbidding any widow to burn herself until she had conversed alone with a young man for a full hour. From that time on, no woman in Arabia burned herself. To Zadig alone they owed the destruction, in a single day, of so cruel a custom, which had endured for so many centuries. He was therefore Arabia’s benefactor.
Chapter 12: The Supper
Le souper.
Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. Quel abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces d'or sur le meilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc, sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? Sur le corps de ma tante, répondit l'Égyptien; c'était la plus brave femme d'Egypte. Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici mille onces d'or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant, il était prêt de manger d'une excellente poule bouillie, quand l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur: Ah! qu'allez-vous faire? Manger de cette poule, dit l'homme à la momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature. Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le colérique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons bien. Vous adorez un boeuf! est-il possible? dit l'homme du Gange. Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n'y trouve à redire. Ah! cent trente-cinq mille ans! dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens; et Brama nous avait défendu de manger des boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à la broche. Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre Brama de si beau? Le bramin répondit: C'est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la queue dorée, avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès.
L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis, le beau poisson Oannès; mais peut-être que le Li ou le Tienᵃ, comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parcequ'il suffit d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancien; mais, s'il fallait parler d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en Chaldée.
ᵃ Mots chinois qui signifient proprement: li, la lumière naturelle, la raison; et tien, le ciel; et qui signifient aussi Dieu.
Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est? Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres, étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde; qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parcequ'il avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. A ce mot, ils se récrièrent tous. N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? Assurément, répondit le Celte. Et vous, monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain boeuf celui qui vous a donné les boeufs? Oui, dit l'Egyptien. Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la mer et les poissons. D'accord, dit le Chaldéen. L'Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. Le Grec qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée. Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller. Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu.
The Supper.
Sétoc, unable to part from this man in whom wisdom dwelt, took him to the great fair at Basra, where the foremost merchants of the inhabited world were to gather. It was a deep consolation to Zadig to see so many men from different countries assembled in one place. It seemed to him that the universe was one great family coming together at Basra. On the very second day he found himself dining with an Egyptian, an Indian of the Gangarides, a man from Cathay, a Greek, a Celt, and several other foreigners who, in their frequent journeys to the Arabian Gulf, had learned enough Arabic to make themselves understood. The Egyptian seemed very angry. “What an abominable country Basra is!” he said. “They refuse to lend me a thousand ounces of gold on the best security in the world.” “How so?” said Sétoc. “On what security have they refused you this sum?” “On my aunt’s body,” the Egyptian answered. “She was the finest woman in Egypt. She always accompanied me; she died on the journey. I have made her into one of the most beautiful mummies we possess, and in my own country I could get anything I wanted by pawning her. It is very strange that here they will not even give me a thousand ounces of gold on such solid security.” Still fuming, he was about to eat some excellent boiled chicken when the Indian took him by the hand and cried in distress, “Oh! What are you going to do?” “Eat this chicken,” said the man with the mummy. “Take care not to,” said the Gangaride. “The soul of the departed woman may have passed into this chicken’s body, and you would not want to risk eating your aunt. Cooking chickens is an obvious outrage against nature.” “What do you mean by your nature and your chickens?” the angry Egyptian retorted. “We worship an ox, yet we eat oxen readily enough.” “You worship an ox! Is that possible?” said the man from the Ganges. “Nothing could be more possible,” the other replied. “We have done so for a hundred and thirty-five thousand years, and none of us sees any fault in it.” “Oh! A hundred and thirty-five thousand years!” said the Indian. “That reckoning is a little exaggerated. India has been inhabited for only eighty thousand years, and we are certainly older than you; Brahma had forbidden us to eat oxen before you ever thought of putting them on altars and spits.” “A fine creature your Brahma must be, to compare him with Apis!” said the Egyptian. “What has your Brahma done that is so fine?” The Brahmin answered, “He taught human beings to read and write, and the whole earth owes him the game of chess.” “You are mistaken,” said a Chaldean sitting beside him. “It is to the fish Oannès that we owe such great blessings, and it is only just to pay homage to him alone. Everyone will tell you that he was a divine being, with a golden tail and a handsome human head, and that he came out of the water to preach on land for three hours a day. He had several children, who all became kings, as everyone knows. I have his portrait at home, and revere it as I should. One may eat as much beef as one pleases, but cooking fish is certainly a very great impiety. Besides, both of you are of origins too ignoble and too recent to dispute anything with me. The Egyptian nation counts only a hundred and thirty-five thousand years, and the Indians boast of only eighty thousand, whereas we have almanacs going back four thousand centuries. Believe me, give up your follies, and I will give each of you a fine portrait of Oannès.”
The man from Cambalu spoke up. “I have great respect for the Egyptians, the Chaldeans, the Greeks, the Celts, Brahma, the ox Apis, and the handsome fish Oannès; but perhaps Li or Tienᵃ, whichever you choose to call it, is quite as good as oxen and fish. I will say nothing of my country; it is as large as the lands of Egypt, Chaldea, and India put together. I do not dispute antiquity, because it is enough to be happy, and being ancient amounts to very little. But if we must speak of almanacs, I would say that all Asia uses ours, and that we had very good ones before arithmetic was known in Chaldea.”
ᵃ Chinese words whose proper meanings are: li, natural light, reason; and tien, heaven; both also mean God.
“You are all profoundly ignorant!” the Greek cried. “Do you not know that chaos is the father of everything, and that form and matter have brought the world to its present state?” This Greek spoke at length, but at last the Celt interrupted him. Having drunk heavily while the others argued, he now thought himself more learned than all of them. Swearing, he said that only Teutath and oak mistletoe were worth talking about; that he, for his part, always carried mistletoe in his pocket; that his ancestors the Scythians were the only good people who had ever existed in the world; that, admittedly, they had sometimes eaten human beings, but that was no reason not to show great respect for his nation; and that, finally, if anyone spoke ill of Teutath, he would teach him some manners. The quarrel then grew heated, and Sétoc saw the moment coming when the table would run with blood. Zadig, who had remained silent throughout the dispute, rose at last. He first addressed the Celt, as the most furious, told him he was right, and asked him for some mistletoe; he praised the Greek’s eloquence and soothed all the heated spirits. He said very little to the man from Cathay, because he had been the most reasonable of them all. Then he told them, “My friends, you were about to quarrel over nothing, for you are all of the same opinion.” At this they all cried out. “Is it not true,” he said to the Celt, “that you worship not this mistletoe but the one who made the mistletoe and the oak?” “Certainly,” answered the Celt. “And you, my Egyptian friend, surely you revere in a particular ox the one who gave you oxen?” “Yes,” said the Egyptian. “The fish Oannès,” he continued, “must give way to the one who made the sea and the fish.” “Agreed,” said the Chaldean. “The Indian,” he added, “and the man from Cathay acknowledge, as you do, a first principle. I did not altogether understand the admirable things the Greek said, but I am sure he too admits a higher Being, on whom form and matter depend.” The Greek, finding himself admired, said that Zadig had understood his thought very well. “Then you are all of the same opinion,” Zadig replied, “and there is nothing here to quarrel about.” Everyone embraced him. Having sold his wares at a very high price, Sétoc took his friend Zadig back to his tribe. On arriving, Zadig learned that he had been tried in his absence and was about to be burned over a slow fire.
Chapter 13: The Appointments
Le rendez-vous.
Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes veuves qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit; c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig pour le mauvais tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent donc Zadig d'avoir des sentiments erronés sur l'armée céleste; ils déposèrent contre lui, et jurèrent qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer; mais, dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le condamner à être brûlé à petit feu. Sétoc, désespéré, employa en vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut de le tirer du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et prudente.
Elle se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus riche et le plus galant, et alla demander une audience secrète au chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard vénérable, elle lui parla en ces termes: Fils aîné de la grande Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien (c'étaient les titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai bien peur d'avoir commis un péché énorme, en ne me brûlant pas dans le bûcher de mon cher mari. En effet qu'avais-je à conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie. En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie, ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur éblouissante. Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. Le pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de sa vie de si beaux bras. Hélas! lui dit la veuve, les bras peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez que la gorge n'était pas digne de mes attentions. Alors elle laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du mont Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il fit en bégayant une déclaration tendre. Almona le voyant enflammé lui demanda la grâce de Zadig. Hélas! dit-il, ma belle dame, quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes confrères. Signez toujours, dit Almona. Volontiers, dit le prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma facilité. Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le soleil sera couché, et dès que la brillante étoile Sheat sera sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. Elle sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces. Il employa le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de Ternate, et attendit avec impatience que l'étoile Sheat vînt à paraître.
Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife. Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses charmes. Elle lui demanda la même grâce, et on lui proposa d'en donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au second pontife au lever de l'étoile Algénib. De là elle passa chez le troisième et chez le quatrième prêtre, prenant toujours une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile en étoile. Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une affaire importante. Ils s'y rendirent: elle leur montra les quatre noms, et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée. Zadig fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté d'Almona, qu'il en fit sa femme.
The Appointment.
While he was traveling to Basra, the priests of the stars had resolved to punish him. The jewels and ornaments of the young widows they sent to the pyre belonged to them by right; having Zadig burned was the very least they could do for the trick he had played them. They therefore accused Zadig of holding erroneous opinions about the host of heaven; they testified against him and swore they had heard him say that the stars did not set in the sea. This dreadful blasphemy made the judges shudder; they were on the point of tearing their garments when they heard these impious words, and would doubtless have done so if Zadig had possessed the means to pay for them; but in the extremity of their grief they contented themselves with condemning him to be burned over a slow fire. In despair, Sétoc used his influence in vain to save his friend; he was soon obliged to hold his tongue. The young widow Almona, who had developed a great taste for life and owed it to Zadig, resolved to rescue him from the pyre whose abuses he had shown her. She turned her plan over in her mind without speaking of it to anyone. Zadig was to be executed the next day; she had only the night to save him. Here is how she went about it, like a charitable and prudent woman.
She perfumed herself, heightened her beauty with the richest and most alluring attire, and went to request a secret audience with the chief priest of the stars. Once before this venerable old man, she addressed him in these words: “Eldest son of the Great Bear, brother of the Bull, cousin of the Great Dog”—these were the pontiff’s titles—“I come to confide my scruples to you. I am very much afraid that I committed an enormous sin by not burning myself on my dear husband’s pyre. Indeed, what had I to preserve? Perishable flesh, already quite withered.” With these words she drew from her long silk sleeves her bare arms, exquisitely shaped and dazzlingly white. “You see,” she said, “how little all this is worth.” In his heart the pontiff found it worth a great deal. His eyes said so, and his mouth confirmed it; he swore that he had never in his life seen such beautiful arms. “Alas!” the widow said. “My arms may be a little less bad than the rest; but you will admit that my bosom was not worth my concern.” Then she revealed the most enchanting breast that nature had ever formed. Beside it, a rosebud on an ivory apple would have looked like madder on boxwood, and lambs fresh from the washing would have seemed a brownish yellow. This bosom, her great black eyes languishing and softly shining with a tender fire, her cheeks glowing with the loveliest crimson mingled with the purest milky white, her nose, which was not like the tower of Mount Lebanon, her lips, like two borders of coral enclosing the finest pearls of the Arabian Sea—all this together made the old man believe he was twenty. Stammering, he made a tender declaration. Seeing him aflame, Almona asked him to pardon Zadig. “Alas!” he said. “My beautiful lady, even if I granted you his pardon, my indulgence would serve no purpose; three other colleagues of mine must sign it.” “Sign it all the same,” said Almona. “Gladly,” said the priest, “provided that your favors are the price of my compliance.” “You do me too much honor,” said Almona. “Only be so kind as to come to my room after the sun has set; as soon as the brilliant star Sheat is above the horizon, you will find me on a rose-colored sofa, and you may do what you can with your servant.” She then left, taking his signature with her and leaving the old man full of love and doubts about his powers. He spent the rest of the day bathing; he drank a cordial made with cinnamon from Ceylon and the precious spices of Tidore and Ternate, and impatiently waited for the star Sheat to appear.
Meanwhile the beautiful Almona went to the second pontiff. He assured her that the sun, the moon, and all the fires of the firmament were mere will-o’-the-wisps beside her charms. She asked him for the same pardon, and he proposed that she pay the price. She allowed herself to be persuaded and made an appointment with the second pontiff for the rising of the star Algénib. From there she went to the third and fourth priests, always collecting a signature and giving an appointment from one star to the next. Then she sent word to the judges to come to her house on important business. They came; she showed them the four names and told them the price at which the priests had sold Zadig’s pardon. Each priest arrived at the appointed hour; each was greatly astonished to find his colleagues there, and still more to find the judges, before whom their shame was exposed. Zadig was saved. Sétoc was so delighted with Almona’s ingenuity that he made her his wife.
Chapter 14: The Dance
La danse.
Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'île de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami Zadig de faire pour lui le voyage. Hélas! disait Zadig, faut-il que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura; et il partit.
Il ne fut pas long-temps dans l'île de Serendib, sans y être regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de tous les différents entre les négociants, l'ami des sages, le conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami. La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés de Moabdar. Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu? Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa majesté; car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il était difficile de ne le pas aimer.
Ce bon prince était toujours loué, trompé, et volé: c'était à qui pillerait ses trésors. Le receveur-général de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charmé lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. Il n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile! Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si votre majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. Le jour même il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés? Quels fripons! disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. Ah! l'honnête homme! le brave homme! disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée le corridor de la Tentation. On aurait en Perse empalé ces soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
Il était aussi fort reconnaissant; il donna à Zadig une somme d'argent plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua vers son coeur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. Ah! l'amour, dit le roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve, comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
The Dance.
Sétoc needed to go to the island of Serendib on business; but the first month of his marriage, which is, as everyone knows, the honeymoon, allowed him neither to leave his wife nor to believe he could ever leave her. He asked his friend Zadig to make the journey for him. “Alas!” Zadig said. “Must I put an even greater distance between the beautiful Astarté and myself? But I must serve my benefactors.” He spoke, he wept, and he left.
He had not been long on the island of Serendib before he was regarded as an extraordinary man. He became the arbiter of every dispute among the merchants, the friend of the wise, the adviser of the small number of people who take advice. The king wished to see and hear him. He soon recognized Zadig’s full worth, trusted in his wisdom, and made him his friend. The king’s familiarity and esteem made Zadig tremble. Night and day he was haunted by the misfortune Moabdar’s kindness had brought upon him. “I please the king,” he said. “Will that not be my ruin?” Yet he could not escape His Majesty’s attentions; for it must be admitted that Nabussan, king of Serendib, son of Nussanab, son of Nabassun, son of Sanbusna, was one of the best princes in Asia, and when one spoke with him it was difficult not to love him.
This good prince was continually praised, deceived, and robbed: everyone competed to plunder his treasures. The receiver-general of the island of Serendib always set the example, which the others faithfully followed. The king knew it; he had changed his treasurer several times, but had been unable to change the established fashion of dividing the royal revenues into two unequal halves, of which the smaller always went to His Majesty and the larger to the administrators.
King Nabussan confided his trouble to the wise Zadig. “You who know so many fine things,” he said, “do you know a way of finding me a treasurer who will not rob me?” “Certainly,” Zadig answered. “I know an infallible way to give you a man with clean hands.” Delighted, the king embraced him and asked how it was to be done. “You need only,” Zadig said, “make everyone who presents himself for the dignity of treasurer dance; whoever dances most lightly will unfailingly be the most honest man.” “You are joking,” said the king. “What a curious way to choose a receiver of my revenues! What! You claim that the man who performs the best entrechat will be the most upright and capable financier?” “I do not promise he will be the most capable,” Zadig replied, “but I assure you he will undoubtedly be the most honest.” Zadig spoke with such confidence that the king believed he had some supernatural secret for judging financiers. “I do not like the supernatural,” Zadig said. “People and books full of marvels have always displeased me. If Your Majesty will let me make the trial I propose, you will be quite convinced that my secret is the simplest, easiest thing in the world.” Nabussan, king of Serendib, was far more astonished to hear that this secret was simple than he would have been if it had been presented as a miracle. “Very well,” he said. “Do as you see fit.” “Leave it to me,” said Zadig. “You will gain more from this trial than you think.” That very day he had a proclamation issued in the king’s name: all who aspired to the office of high receiver of the funds of His Gracious Majesty Nabussan, son of Nussanab, were to present themselves in light silk clothing in the king’s antechamber on the first day of the Moon of the Crocodile. Sixty-four of them came. Violinists had been brought into a neighboring hall; everything was ready for the ball, but the hall’s door was closed, and to enter it one had to pass through a small, rather dark gallery. An usher came to fetch and escort each candidate, one after another, through this passage, where he was left alone for a few minutes. The king, who was in on the secret, had laid out all his treasures in the gallery. When all the applicants had reached the hall, His Majesty ordered them to dance. Never had anyone danced more heavily or with less grace; all kept their heads down, their backs bent, their hands pressed to their sides. “What scoundrels!” Zadig murmured. Only one of them danced nimbly, head high, gaze assured, arms outstretched, body upright, legs firm. “Ah, the honest man! The worthy man!” said Zadig. The king embraced this good dancer and declared him treasurer; all the others were punished and assessed financial penalties with the greatest justice in the world, for each had filled his pockets during his time in the gallery and could scarcely walk. For human nature’s sake, the king was sorry that of these sixty-four dancers, sixty-three were thieves. The dark gallery was called the Corridor of Temptation. In Persia these sixty-three gentlemen would have been impaled; in other countries a court of justice would have been convened that would have consumed three times the stolen money in expenses and restored nothing to the sovereign’s coffers; in another kingdom they would have fully vindicated themselves and had this light-footed dancer disgraced. In Serendib they were sentenced only to enlarge the public treasury, for Nabussan was very indulgent.
He was also very grateful: he gave Zadig a sum of money greater than any treasurer had ever stolen from the king his master. Zadig used it to send messengers to Babylon to learn Astarté’s fate. His voice trembled as he gave this order, his blood rushed back toward his heart, his eyes were covered with darkness, his soul was on the point of leaving him. The courier set out; Zadig watched him embark, then went back to the king, seeing no one, believing himself in his own room, and uttering the word “love.” “Ah, love!” said the king. “That is precisely the matter. You have guessed what troubles me. What a great man you are! I hope you will teach me how to recognize a woman who can withstand every test, just as you have found me a disinterested treasurer.” Having recovered his senses, Zadig promised to serve him in love as in finance, though the task seemed more difficult still.
Chapter 15: Blue Eyes
Les yeux bleus.
Le corps et le coeur, dit le roi à Zadig.... A ces mots le Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre sa majesté. Que je vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur et de l'esprit, composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez. Nabussan continua ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destinés à aimer; la première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite. J'ai ici cent femmes à mon service, toutes belles, complaisantes, prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi. Mon coeur n'est pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie mes femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi; je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez m'en trouver une dont je sois sûr d'être aimé.
Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner; et dès le premier jour tous les bossus furent heureux. Les pages, qui n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine; mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes, quatre-vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une toute jeune, toute neuve, de qui sa majesté n'avait jamais approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui offrirent jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible, et ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient ces bossus de croire que de l'argent les rendrait mieux faits. On lui présenta les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et ensuite le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et ne daigna pas même soupçonner le mérite du second. Le coeur fait tout, disait-elle; je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni aux grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze: j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai qu'il daigne m'aimer. Le roi fut transporté de joie, d'étonnement, et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui avait fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide; c'était le nom de cette jeune personne. Il lui donna son coeur: elle le méritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si brillante; jamais les charmes de la beauté ne furent si enchanteurs. La vérité de l'histoire ne permet pas de taire qu'elle fesait mal la révérence, mais elle dansait comme les fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces: elle était pleine de talents et de vertus.
Nabussan aimé l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs ont appelées depuis βοῶπις. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d'état. Tous les ordres de l'empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés, que l'abomination était à son comble, que toute la nature était menacée d'un événement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de leurs plaintes.
Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les états du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'état, se contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent l'état en proie aux barbares.
O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras? s'écria douloureusement Nabussan. Très volontiers, répondit Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en voudrez. Laissez à l'abandon les terres où sont situés leurs châteaux, et défendez seulement les vôtres. Nabussan n'y manqua pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de leurs terres. Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils sages et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de l'état; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte; les financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent souvent dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans le cabinet, selon la sentence de Zoroastre: c'était tous les jours de nouvelles accusations; la première est repoussée, la seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.
Zadig intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des nouvelles d'Astarté; car, disait-il, si je reste dans Serendib, les bonzes me feront empaler; mais où aller? je serai esclave en Egypte, brûlé selon toutes les apparences en Arabie, étranglé à Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue: partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée.
Blue Eyes.
“The body and the heart,” the king said to Zadig… At these words the Babylonian could not help interrupting His Majesty. “How grateful I am,” he said, “that you did not say ‘the mind and the heart’! Those are the only words you hear in Babylonian conversation; you see nothing but books about the heart and the mind, written by people who have neither. But please, sire, go on.” Nabussan continued: “My body and my heart were both made for love; the first of these two powers has every reason to be content. I have a hundred women here at my service, all beautiful, obliging, attentive, even passionate—or pretending to be so with me. My heart is far less happy. I have learned all too well that people lavish caresses on the king of Serendib and care very little about Nabussan. It is not that I think my women unfaithful; but I would like to find a soul that was mine. For such a treasure I would give all hundred beauties whose charms I possess. See whether, among these hundred sultanas, you can find me one whose love I can be sure of.”
Zadig answered as he had on the matter of the financiers: “Sire, leave it to me. But first allow me to dispose of what you displayed in the Gallery of Temptation. I will give you a proper accounting, and you will lose nothing.” The king gave him absolute authority. In Serendib he chose thirty-three of the ugliest little hunchbacks he could find, thirty-three of the handsomest pages, and thirty-three of the most eloquent and vigorous bonzes. He allowed them all free entry to the sultanas’ chambers. Each little hunchback had four thousand gold pieces to give away, and on the very first day every hunchback was successful. The pages, with nothing to offer but themselves, triumphed only after two or three days. The bonzes had a little more difficulty; but at last thirty-three devout women surrendered to them. Through latticed screens overlooking all the chambers, the king watched these trials and marveled. Of his hundred women, ninety-nine fell before his eyes. One remained, very young, entirely new to the place, whom His Majesty had never approached. One, two, three hunchbacks were sent to her, offering as much as twenty thousand gold pieces. She was incorruptible, and could not help laughing at their notion that money would give them better figures. The two handsomest pages were presented to her; she said she found the king handsomer still. The most eloquent bonze was unleashed on her, then the most intrepid. She found the first a chatterbox and did not even deign to suspect the second’s gifts. “The heart is everything,” she said. “I will never yield to a hunchback’s gold, a young man’s charms, or a bonze’s seductions. I will love Nabussan alone, the son of Nussanab, and wait until he is pleased to love me.” The king was beside himself with joy, astonishment, and tenderness. He took back all the money that had secured the hunchbacks’ success and gave it to the beautiful Falide: that was the young woman’s name. He gave her his heart; she richly deserved it. Never had the flower of youth shone so brightly; never had the charms of beauty been so enchanting. Historical truth will not allow us to conceal that she curtsied badly, but she danced like the fairies, sang like the sirens, and spoke like the Graces. She was full of talents and virtues.
Loved by Falide, Nabussan adored her; but she had blue eyes, and this became the source of the greatest misfortunes. An ancient law forbade kings to love any of those women whom the Greeks later called “ox-eyed.” The chief of the bonzes had established this law more than five thousand years earlier. To take the mistress of the first king of the island of Serendib for himself, that first bonze had made the anathema against blue eyes a fundamental law of the state. All the orders of the empire came to remonstrate with Nabussan. People declared in public that the kingdom’s last days had arrived, that abomination had reached its height, that all nature was threatened with some sinister event—in short, that Nabussan, son of Nussanab, loved two great blue eyes. The hunchbacks, the financiers, the bonzes, and the brunettes filled the kingdom with their complaints.
The savage peoples who live in northern Serendib took advantage of this general discontent. They invaded the good Nabussan’s dominions. He asked his subjects for funds; the bonzes, who possessed half the state’s revenues, contented themselves with raising their hands to heaven, and refused to put them into their coffers to help the king. They offered beautiful prayers set to music and left the state at the mercy of the barbarians.
“Oh, my dear Zadig, will you rescue me from this dreadful predicament too?” Nabussan cried in anguish. “Very gladly,” Zadig answered. “You shall have as much money from the bonzes as you want. Abandon the lands where their castles stand, and defend only your own.” Nabussan did exactly that. The bonzes came to throw themselves at the king’s feet and implore his help. The king answered them with beautiful music, its words a prayer to heaven for the preservation of their lands. At last the bonzes gave money, and the king brought the war to a successful end. Thus, through his wise and fortunate counsel and his very great services, Zadig had earned the irreconcilable hatred of the most powerful people in the state. The bonzes and the brunettes swore to destroy him; the financiers and the hunchbacks did not spare him; they made the good Nabussan suspicious of him. Services rendered often wait in the antechamber while suspicions enter the private study, as Zoroaster’s maxim says. Every day brought fresh accusations: the first is repelled, the second grazes, the third wounds, the fourth kills.
Alarmed, Zadig, who had successfully settled his friend Sétoc’s business and sent him his money, thought only of leaving the island. He resolved to go in person to seek news of Astarté. “For if I stay in Serendib,” he said, “the bonzes will have me impaled. But where can I go? In Egypt I will be a slave; in Arabia, most likely burned; in Babylon, strangled. Still, I must learn what has become of Astarté. Let us leave, and see what my sad destiny has in store for me.”
Chapter 16: The Robber
Le brigand.
En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie pétrée de la Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes armés en sortirent. Il se vit entouré; on lui criait: Tout ce que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à notre maître. Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts les premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla; ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant. On voyait deux hommes se défendre contre une multitude; un tel combat ne pouvait durer long-temps. Le maître du château, nommé Arbogad, ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que fesait Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et vint lui-même écarter ses gens, et délivrer les deux voyageurs. Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi commune. Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig.
Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle voleurs; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une foule de mauvaises; il volait avec une rapacité furieuse, et donnait libéralement: intrépide dans l'action, assez doux dans le commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation, qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous conseille de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire; ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce que je suis. Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps vous exercez cette noble profession? Dès ma plus tendre jeunesse, reprit le seigneur. J'étais valet d'un Arabe assez habile; ma situation m'était insupportable. J'étais au désespoir de voir que, dans toute la terre qui appartient également aux hommes, la destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines à un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne désespérez pas; il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'être un atome ignoré dans les déserts; au bout de quelques années il devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression; j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant. Je commençai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je me mis en état de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser peu-à-peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même dédommagé avec usure: on me considéra beaucoup; je devins seigneur brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop riche pour avoir rien à craindre; je donnai de l'argent au satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis mes domaines; il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de payeur.
Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar, un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec son ordre: j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans Babylone.
Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté? Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de beaux coups à faire encore, et que pour ma part j'en ai fait d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine? On m'a parlé d'un prince d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand; peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées, que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.
Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours, fesait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi heureux que lui. Enfin doucement assoupi par les fumées du vin, il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre. L'empire est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée! un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?
Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait dans le château; mais tout le monde était occupé, personne ne lui répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions douloureuses.
Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait éprouvées.
The Robber.
When he reached the border between Arabia Petraea and Syria, armed Arabs came out of a well-fortified castle he was passing. He found himself surrounded. “Everything you have belongs to us,” they shouted, “and you yourself belong to our master.” Zadig answered by drawing his sword; his servant, a courageous man, did the same. They struck dead the first Arabs who laid hands on them. Their attackers doubled in number; undaunted, they resolved to die fighting. There were two men defending themselves against a multitude; such a struggle could not last long. The master of the castle, named Arbogad, saw Zadig’s astonishing feats of valor from a window and conceived an esteem for him. He hurried down, came himself to drive his men back, and freed the two travelers. “Everything that passes through my lands is mine,” he said, “as is anything I find on other people’s lands. But you seem such a brave man that I exempt you from the general rule.” He brought him into his castle, ordering his men to treat him well; and that evening Arbogad chose to dine with Zadig.
The lord of the castle was one of those Arabs known as robbers; but among a multitude of bad deeds he sometimes did good ones. He robbed with furious greed and gave generously; fearless in action, rather gentle in his dealings, dissolute at table, merry in his excesses, and above all frank. He took a great liking to Zadig; their conversation grew lively and prolonged the meal. At last Arbogad said, “I advise you to enlist under me; you could do no better. It is not a bad trade. One day you may become what I am.” “May I ask,” said Zadig, “how long you have practiced this noble profession?” “Since my earliest youth,” the lord replied. “I was the servant of a fairly able Arab; my situation was unbearable. I despaired to see that, of all the earth, which belongs equally to everyone, destiny had reserved no share for me. I confided my troubles to an old Arab, who told me, ‘My son, do not despair. Once there was a grain of sand that lamented being an unknown speck in the desert. After a few years it became a diamond, and now it is the finest ornament in the crown of the king of India.’ His words struck home. I was the grain of sand; I resolved to become a diamond. I began by stealing two horses. I gathered some comrades around me and put myself in a position to rob small caravans. In this way I gradually ended the disparity that had originally existed between other men and me. I had my share of this world’s goods; indeed, I was compensated with interest. I was held in great esteem. I became a robber lord; I acquired this castle by force. The satrap of Syria tried to dispossess me, but I was already too rich to have anything to fear. I gave the satrap money, in return for which I kept the castle and enlarged my estates. He even appointed me treasurer of the tribute Arabia Petraea paid to the King of Kings. I performed my duties as a receiver, and not at all as a payer.
“The Great Desterham of Babylon sent a minor satrap here, in King Moabdar’s name, to have me strangled. The man arrived with his orders; I knew all about them. Before his eyes I had the four men he had brought to tighten the cord strangled themselves. Then I asked what his commission to strangle me might earn him. He answered that his fee could run to three hundred gold pieces. I made it plain that he would earn more with me. I made him my deputy robber; today he is one of my best officers, and one of the richest. Take my advice, and you will succeed as he did. There has never been a better season for robbery, now that Moabdar has been killed and everything in Babylon is in confusion.”
“Moabdar has been killed!” said Zadig. “And what has become of Queen Astarté?” “I know nothing about that,” Arbogad replied. “All I know is that Moabdar went mad, that he was killed, that Babylon is one great cutthroats’ den, that the whole empire is laid waste, that there are still some fine hauls to be made, and that for my part I have made some splendid ones.” “But the queen,” said Zadig. “Please, do you know nothing of the queen’s fate?” “I have heard something about a prince of Hyrcania,” he replied. “She is probably among his concubines, unless she was killed in the uproar. But I am more interested in plunder than in news. I have captured a number of women on my raids; I keep none of them. I sell them for a good price when they are beautiful, without asking who they are. People do not buy rank. An ugly queen would find no buyer. Perhaps I have sold Queen Astarté; perhaps she is dead. But it matters little to me, and I think you should care no more than I do.” As he spoke he drank so valiantly, and muddled every idea so thoroughly, that Zadig could get no clear account from him.
He sat speechless, crushed, motionless. Arbogad kept drinking, telling stories, repeating endlessly that he was the happiest of men, and urging Zadig to make himself just as happy. At last, gently lulled by the fumes of wine, he went off to sleep in peace. Zadig spent the night in the most violent turmoil. “What!” he said. “The king went mad! He has been killed! I cannot help pitying him. The empire is torn apart, and this robber is happy. Oh, fortune! Oh, destiny! A thief is happy, and the most lovable being nature ever made has perhaps died a dreadful death, or lives in a state worse than death. Oh, Astarté! What has become of you?”
At daybreak he questioned everyone he met in the castle; but everyone was busy, and no one answered. Fresh conquests had been made during the night; they were dividing the spoils. All he could obtain amid this tumultuous confusion was permission to leave. He took advantage of it without delay, more deeply sunk than ever in his painful reflections.
Zadig walked on, anxious and troubled, his mind filled with the unfortunate Astarté, the king of Babylon, his faithful Cador, the happy robber Arbogad, that woman of such changeable moods whom Babylonians had carried off on the borders of Egypt—in short, with all the reversals and misfortunes he had suffered.
Chapter 17: The Fisherman
Le pêcheur.
A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet, qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes, disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai été ruiné. J'avais la plus jolie femme qu'homme pût posséder, et j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue pillée et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O mon filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y jeter. En disant ces mots il se lève, et s'avance dans l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête, il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable. La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.
Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. C'est, répondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource. J'ai été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de l'empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient passionnément. J'avais fourni à leurs maisons six cents fromages. J'allai un jour à la ville pour être payé; j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me paierait point mes fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui était une de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa. Elle était plus blanche que ces fromages à la crème qui commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur. C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison. J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au porteur: Ah, ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie.
Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en offrit trente onces; le second, vingt; et le troisième, dix. J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée.
Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister du métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous, auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière.
Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment Zadig ému et transporté lui disait: Quoi! vous ne savez rien de la destinée de la reine? Non, seigneur, répondait le pêcheur; mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes fromages à la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au désespoir. Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est pas si honnête, je vous conseille de ne pas chercher à la reprendre. Croyez-moi, allez à Babylone; j'y serai avant vous, parceque je suis à cheval, et que vous êtes à pied. Adressez-vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne serez-vous pas toujours malheureux.
O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler? En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous êtes un ange sauveur.
Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des larmes. Quoi! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que toi cent fois, répondait Zadig. Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et que je suis infortuné par le coeur. Orcan vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien.
The Fisherman.
A few leagues from Arbogad’s castle, he found himself beside a little river, still lamenting his destiny and seeing himself as the very model of misfortune. He saw a fisherman lying on the bank, barely holding in one limp hand a net he seemed about to abandon, his eyes raised to heaven.
“I am certainly the most unfortunate of men,” the fisherman was saying. “By everyone’s admission, I was the most celebrated seller of cream cheeses in Babylon, and I was ruined. I had the prettiest wife a man could possess, and she betrayed me. I had one wretched house left, and I saw it plundered and destroyed. Taking refuge in a hut, I have nothing to live on but my fishing, and I cannot catch a single fish. Oh, my net! I will throw you into the water no more; it is my turn to throw myself in.” With these words he rose and moved forward like a man about to plunge into the river and end his life.
“What!” Zadig said to himself. “Are there men as unfortunate as I am?” His impulse to save the fisherman’s life was as swift as the thought. He ran to him, stopped him, and questioned him with tenderness and comfort in his manner. They say we feel less wretched when we are not alone in our misery; but according to Zoroaster, this comes not from malice but from need. We feel drawn to a fellow sufferer as to one of our own kind. A happy man’s joy would be an insult; but two unfortunate men are like two frail shrubs that lean on one another and gain strength against the storm.
“Why do you give way to your misfortunes?” Zadig asked the fisherman. “Because,” he answered, “I see no way out of them. I was the most respected man in the village of Derlback, near Babylon, and with my wife’s help I made the finest cream cheeses in the empire. Queen Astarté and the famous minister Zadig were passionately fond of them. I had supplied their households with six hundred cheeses. One day I went to the city to be paid. On arriving in Babylon, I learned that the queen and Zadig had disappeared. I ran to Lord Zadig’s house—I had never seen him—and found the Great Desterham’s archers, armed with a royal warrant, loyally plundering his house in good order. I flew to the queen’s kitchens. Some of the lords of the royal table told me she was dead; others said she was in prison; others maintained that she had fled. But all assured me that I would not be paid for my cheeses. My wife and I went to Lord Orcan’s, who was one of my customers. We asked for his protection in our misfortune. He granted it to my wife and refused it to me. She was whiter than those cream cheeses with which my troubles began, and the splendor of Tyrian purple was no more brilliant than the rosy color that brought that whiteness to life. That was why Orcan kept her and drove me out of his house. I wrote my dear wife a desperate man’s letter. She said to the messenger, ‘Ha, ha! Yes! I know who the man writing to me is; I have heard of him. They say he makes excellent cream cheeses. Have some brought to me, and see that he is paid.’
“In my misery I decided to seek justice. I had six ounces of gold left. I had to give two ounces to the legal adviser I consulted, two to the attorney who took my case, and two to the chief judge’s secretary. When all that was done, my lawsuit had not yet begun, and I had already spent more money than my cheeses and my wife were worth. I returned to my village intending to sell my house to recover my wife.
“My house was easily worth sixty ounces of gold; but people could see that I was poor and in a hurry to sell. The first man I approached offered me thirty ounces; the second, twenty; and the third, ten. I was so blinded that I was finally ready to agree, when a prince of Hyrcania came to Babylon, ravaging everything in his path. My house was first ransacked and then burned.
“Having thus lost my money, my wife, and my house, I withdrew to this country where you see me now. I tried to live by fishing. The fish mock me just as people do. I catch nothing; I am starving; and without you, noble comforter, I was about to die in the river.”
The fisherman did not tell this story without interruption, for at every turn Zadig, moved and beside himself, said, “What! Do you know nothing of the queen’s fate?” “No, my lord,” the fisherman answered. “But I know that the queen and Zadig never paid me for my cream cheeses, that my wife has been taken from me, and that I am in despair.” “I trust,” said Zadig, “that you will not lose all your money. I have heard of this Zadig. He is an honorable man, and if he returns to Babylon, as he hopes to do, he will give you more than he owes you. But as for your wife, who is not so honorable, I advise you not to try to get her back. Believe me, go to Babylon. I will be there before you, because I am on horseback and you are on foot. Call on the illustrious Cador; tell him you met his friend, and wait for me at his house. Go; perhaps you will not always be unhappy.”
“Oh, mighty Orosmade!” he continued. “You use me to comfort this man; whom will you use to comfort me?” As he spoke he gave the fisherman half of all the money he had brought from Arabia. Overwhelmed and delighted, the fisherman kissed the feet of Cador’s friend, saying, “You are a saving angel.”
Still Zadig kept asking for news, and shedding tears. “What, my lord!” the fisherman cried. “Can you be unhappy too, you who do good?” “A hundred times unhappier than you,” Zadig answered. “But how can it be,” the good man said, “that the giver deserves more pity than the receiver?” “Because your greatest misfortune,” Zadig replied, “was poverty, while mine is of the heart.” “Has Orcan taken your wife?” the fisherman asked. These words brought all Zadig’s adventures back to his mind. He recounted the list of his misfortunes, beginning with the queen’s female dog and ending with his arrival at the robber Arbogad’s. “Ah!” he told the fisherman. “Orcan deserves to be punished. But as a rule it is people like him who are destiny’s favorites. Whatever happens, go to Lord Cador’s and wait for me.” They parted: the fisherman walked on thanking his destiny, and Zadig hurried away, still accusing his own.
Chapter 18: The Basilisk
Le basilic.
Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches. Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un basilic, dit-elle. Un basilic, madame! et pour quelle raison, s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic: laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes.
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle était penchée vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la lettre Z, puis un A; il fut étonné; puis parut un D; il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée: O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à-la-fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses regards sur les yeux d'Astarté, qui se rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux, en quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient; elle l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine! comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin?
Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je pardonne au ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de l'ordre de sa sublime majesté. A peine le fidèle Cador vous eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa entrer chez moi au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère, m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya des satellites après vous et après moi.
Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul, en présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte. Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme ne fût la reine de Babylone; ils la menèrent à Moabdar. Leur méprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva très belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit depuis que ce nom signifie en langue égyptienne la belle capricieuse. Elle l'était en effet; mais elle avait autant d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se développa tout entier: elle se livra sans crainte à toutes les folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était point pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et on le chassa, parcequ'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de grand-écuyer à son nain, et la place de chancelier à un page. C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler, semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je lui criai: «Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran, qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une extravagante.» Moabdar fut confondu de ces paroles au point que sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il devint fou en peu de jours.
Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si long-temps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue, et on me mit à la tête d'un parti. Cador courut à Memphis, pour vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces funestes nouvelles, revint avec son armée faire un troisième parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui courut au-devant de lui avec son extravagante Egyptienne. Moabdar mourut percé de coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon malheur voulut que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me menât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort résolument que, dès qu'il aurait fini une expédition militaire qu'il allait exécuter, il viendrait à moi. Jugez de ma douleur. Mes liens avec Moabdar étaient rompus, je pouvais être à Zadig; et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis avec toute la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments. J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans daigner seulement m'adresser la parole, dit à son eunuque noir que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais: il répliqua, en riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là, et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et, je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig!
A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes. Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui j'étais renfermée. Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par le dromadaire sur lequel vous étiez monté, par toutes les circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle. Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la résolution de m'y retirer. Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver; vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous débarrassant d'une rivale. Missouf concerta avec moi les moyens de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave égyptienne.
J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont amenée dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée sans savoir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au monde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est toujours prêt à le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'il le guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apporterait un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse.
Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs paroles jusqu'à la sphère de Vénus.
Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter à lui, et lui parla en ces termes: Que la santé immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours! Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser: je ne vous demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique seigneur Ogul.
La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait été leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où l'on se sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie, comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui disait.
Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. Ogul dès le premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire, et la théologie des mages.
Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde. Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours d'affaire dans ce monde.
The Basilisk.
Coming into a beautiful meadow, he saw several women searching intently for something. He took the liberty of approaching one of them and asking whether he might have the honor of helping with their search. “Be sure you do nothing of the kind,” the Syrian woman replied. “What we are looking for may be touched only by women.” “That is very strange,” said Zadig. “May I venture to ask what this thing is that only women are allowed to touch?” “A basilisk,” she said. “A basilisk, madam! And why, if you please, are you looking for a basilisk?” “It is for our lord and master Ogul, whose castle you can see beside the river at the end of the meadow. We are his most humble slaves. Lord Ogul is ill; his physician has prescribed a basilisk cooked in rosewater. And since it is a very rare animal, and never lets anyone but women catch it, Lord Ogul has promised to choose as his beloved wife whichever of us brings him a basilisk. Please let me search, for you can see what it would cost me if my companions got there first.”
Zadig left the Syrian woman and the others to look for their basilisk, and walked on through the meadow. When he reached the bank of a little stream, he found another woman lying on the grass, looking for nothing. Her figure seemed majestic, but a veil covered her face. She was leaning toward the stream; deep sighs escaped her lips. In her hand she held a little stick, with which she was tracing letters in the fine sand between the grass and the stream. Curious to see what she was writing, Zadig came closer. He saw the letter Z, then an A; he was astonished. Then a D appeared; he trembled. No surprise ever equaled his when he saw the last two letters of his name. For a while he stood motionless. At last he broke the silence in a faltering voice: “Oh, generous lady! Forgive a stranger, an unfortunate man, for daring to ask by what astonishing chance I find the name ZADIG written here by your divine hand.” At that voice, at those words, the lady lifted her veil with a trembling hand, looked at Zadig, gave a cry of tenderness, surprise, and joy, and, overcome by all the different feelings assailing her soul at once, fainted into his arms. It was Astarté herself, the queen of Babylon, the woman Zadig adored and reproached himself for adoring; the woman whose fate he had so mourned and so feared. For a moment he lost the use of his senses. Then, fixing his gaze on Astarté’s eyes, which were reopening with a languor mingled with embarrassment and tenderness, he cried, “Oh, immortal powers, who govern the destinies of frail humanity, are you restoring Astarté to me? At what a time, in what a place, in what a state do I see her again!” He fell to his knees before Astarté and pressed his forehead to the dust at her feet. The queen of Babylon raised him and made him sit beside her on the bank of the stream. Again and again she wiped her eyes, from which the tears kept flowing afresh. Twenty times she returned to words her sobs had interrupted. She asked what chance had brought them together, and suddenly forestalled his answers with more questions. She began the story of her misfortunes, then wanted to know Zadig’s. At last, when both had somewhat quieted the tumult in their souls, Zadig told her briefly what adventure had brought him to this meadow. “But, unhappy and revered queen, how do I find you again in this remote place, dressed as a slave, with other slave women searching for a basilisk to cook in rosewater on a physician’s orders?”
“While they look for their basilisk,” the beautiful Astarté said, “I will tell you all I have suffered, and all I forgive heaven now that I see you again. You know that the king my husband resented your being the most lovable of men; for that reason, one night he resolved to have you strangled and me poisoned. You know how heaven allowed my little mute to warn me of His Sublime Majesty’s order. No sooner had the faithful Cador compelled you to obey me and leave than he dared to enter my rooms in the middle of the night through a secret passage. He carried me away and took me to the temple of Orosmade, where his brother, the magus, hid me inside a colossal statue whose base reaches the temple’s foundations and whose head touches the vault. I was as if buried there, but the magus attended me, and I lacked none of life’s necessities. Meanwhile, at daybreak, His Majesty’s apothecary entered my bedroom with a potion compounded of henbane, opium, hemlock, black hellebore, and aconite; another officer went to your house with a cord of blue silk. They found no one. To deceive the king more thoroughly, Cador pretended to come and accuse us both. He said you had taken the road to India and I the road to Memphis. Agents were sent after you and after me.
“The couriers searching for me did not know me. Almost no one but you had ever seen my face, and then in my husband’s presence and at his command. They set off in pursuit, guided by the description they had been given. On the borders of Egypt they caught sight of a woman of my height, perhaps even more charming than I was. She was wandering about in tears; they had no doubt she was the queen of Babylon, and brought her to Moabdar. At first their mistake threw the king into a violent rage; but soon, examining the woman more closely, he found her very beautiful and was consoled. Her name was Missouf. I have since been told that in Egyptian the name means the beautiful, capricious woman. She was indeed; but she had as much cunning as caprice. Moabdar liked her. She brought him so completely under her sway that she had herself declared his wife. Then her character unfolded in full: without fear, she indulged every folly her imagination could devise. She tried to compel the chief of the magi, who was old and gouty, to dance before her; when he refused, she persecuted him fiercely. She ordered her master of the horse to make her a jam tart. In vain he protested that he was no pastry cook: he had to make the tart, and was dismissed because it was too badly burned. She gave the office of master of the horse to her dwarf, and the post of chancellor to a page. That was how she governed Babylon. Everyone missed me. The king, who had been a fairly honorable man until the moment he decided to poison me and have you strangled, seemed to have drowned his virtues in his prodigious love for the beautiful, capricious woman. He came to the temple on the great festival of the sacred fire. I saw him imploring the gods for Missouf at the feet of the statue in which I was hidden. I raised my voice and cried, ‘The gods reject the prayers of a king turned tyrant, who sought the death of a reasonable woman so that he could marry a madwoman.’ These words so confounded Moabdar that his mind grew troubled. The oracle I had delivered and Missouf’s tyranny were enough to rob him of his reason. Within a few days he went mad.
“His madness, which seemed a punishment from heaven, was the signal for revolt. People rose up and rushed to arms. Babylon, so long sunk in idle luxury, became the scene of a dreadful civil war. They brought me out of my hollow statue and placed me at the head of a faction. Cador hurried to Memphis to bring you back to Babylon. The prince of Hyrcania, hearing this disastrous news, returned with his army to form a third faction in Chaldea. He attacked the king, who rushed to meet him with his mad Egyptian woman. Moabdar died covered in wounds. Missouf fell into the victor’s hands. As misfortune would have it, I myself was captured by a Hyrcanian detachment and brought before the prince at precisely the moment when Missouf was being brought to him. You will no doubt be flattered to learn that the prince found me more beautiful than the Egyptian; but you will be distressed to hear that he destined me for his harem. He told me very firmly that as soon as he had finished a military expedition he was about to undertake, he would come to me. Imagine my anguish. My bonds with Moabdar were broken; I could belong to Zadig; and I was falling into this barbarian’s chains! I answered him with all the pride my rank and feelings gave me. I had always heard that heaven bestowed on people of my station a stamp of grandeur that, with a word or a glance, brought anyone rash enough to stray from the deepest respect back into its humble submission. I spoke as a queen, but I was treated as a lady’s attendant. Without even deigning to address me, the Hyrcanian told his Black eunuch that I was an impertinent woman, but he thought me pretty. He ordered him to take care of me and put me on the favorites’ regimen, to freshen my complexion and make me more worthy of his favors on the day he found it convenient to honor me with them. I told him I would kill myself. He answered with a laugh that people did not kill themselves, that he was used to such behavior, and left me like a man who has just put a parrot in his menagerie. What a condition for the foremost queen in the world—and, more than that, for a heart that belonged to Zadig!”
At these words he threw himself at her knees and bathed them in tears. Astarté tenderly raised him and continued: “I found myself in a barbarian’s power, the rival of a madwoman with whom I was confined. She told me her Egyptian adventure. From the features with which she described you, from the time, from the dromedary you were riding, from every circumstance, I concluded that it was Zadig who had fought for her. I had no doubt you were in Memphis, and resolved to escape there. ‘Beautiful Missouf,’ I told her, ‘you are much more amusing than I am; you will entertain the prince of Hyrcania far better than I could. Help me find a way to escape. You will reign alone; you will make me happy by ridding yourself of a rival.’ Missouf planned my escape with me. So I left in secret with an Egyptian slave woman.
“I was already near Arabia when a famous robber named Arbogad seized me and sold me to merchants, who brought me to this castle where Lord Ogul lives. He bought me without knowing who I was. He is a sensual man, interested only in feasting, who believes God put him into the world to keep a lavish table. He is so excessively fat that he is always on the verge of suffocating. His physician, who has little influence over him when he is digesting well, rules him like a despot when he has eaten too much. He has persuaded him that he will cure him with a basilisk cooked in rosewater. Lord Ogul has promised his hand to whichever of his slaves brings him a basilisk. You see that I leave them to their eager efforts to deserve this honor; and I have never had less desire to find that basilisk than since heaven allowed me to see you again.”
Then Astarté and Zadig said to each other all that feelings long restrained, all that their misfortunes and their love could inspire in the noblest and most passionate hearts; and the spirits who preside over love carried their words to the sphere of Venus.
The women returned to Ogul’s house without having found anything. Zadig had himself presented to him and spoke in these terms: “May immortal health descend from heaven to watch over all your days! I am a physician. On hearing of your illness I hurried to you, and I have brought you a basilisk cooked in rosewater. Not that I aspire to marry you: I ask only for the freedom of a young Babylonian slave woman you have had for a few days. I agree to remain a slave in her place if I am not fortunate enough to cure the magnificent Lord Ogul.”
The proposal was accepted. Astarté left for Babylon with Zadig’s servant, promising Zadig she would send him a courier without delay to tell him everything that had happened. Their farewell was as tender as their reunion had been. The moment of reunion and the moment of parting are the two greatest turning points of life, as the great book of the Zend says. Zadig loved the queen as much as he swore he did, and the queen loved Zadig more than she told him.
Meanwhile Zadig spoke to Ogul as follows: “My lord, my basilisk is not to be eaten; all its virtue must enter you through the pores. I have put it in a small, well-inflated skin bag covered with a thin hide. You must strike this bag with all your strength, and I must send it back to you repeatedly. After a few days of this regimen you will see what my art can do.” On the first day Ogul was quite out of breath and thought he would die of exhaustion. On the second he was less tired and slept better. In eight days he recovered all the strength, health, lightness, and good spirits of his finest years. “You have played ball and practiced moderation,” Zadig told him. “Learn that no basilisk exists in nature, that moderation and exercise always keep us well, and that the art of making excess and health live together is as fanciful as the philosopher’s stone, judicial astrology, and the theology of the magi.”
Ogul’s chief physician, sensing how dangerous this man was to medicine, joined forces with the personal apothecary to send Zadig looking for basilisks in the next world. Thus, after always being punished for doing good, he was about to perish for having cured a gluttonous lord. He was invited to an excellent dinner. He was to be poisoned at the second course; but at the first he received a courier from the beautiful Astarté. He left the table and departed. When you are loved by a beautiful woman, says the great Zoroaster, you always find a way out of trouble in this world.
Chapter 19: The Combats
Les combats.
La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu'on a toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse. Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince d'Hyrcanie avait été tué dans un combat. Les Babyloniens vainqueurs déclarèrent qu'Astarté épouserait celui qu'on choisirait pour souverain. On ne voulut point que la première place du monde, qui serait celle de mari d'Astarté et de roi de Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une grande lice, bordée d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut formée à quelques lieues de la ville. Les combattants devaient s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun d'eux avait derrière les amphithéâtres un appartement séparé, où il ne devait être vu ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux qui seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que celui qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé le vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il n'était point roi, et il fallait recommencer à courir des lances, jusqu'à ce qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats; car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus sage. La reine, pendant tout ce temps, devait être étroitement gardée: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à aucun des prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur ni injustice.
Voilà ce qu'Astarté fesait savoir à son amant, espérant qu'il montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il partit, et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui échut par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone, après l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit porter dans sa loge une armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener aussi de sa part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut Astarté à ces présents: son courage et son amour en prirent de nouvelles forces et de nouvelles espérances.
Le lendemain la reine étant venue se placer sous un dais de pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent dans le cirque. Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du grand-mage. On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la dernière. Le premier qui s'avança était un seigneur très riche, nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit, et sans esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un homme comme lui devait être roi; il leur avait répondu: Un homme comme moi doit régner; ainsi on l'avait armé de pied en cap. Il portait une armure d'or émaillée de vert, un panache vert, une lance ornée de rubans verts. On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme lui à qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier chevalier qui courut contre lui le désarçonna; le second le renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et les bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que tout l'amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit tomber sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à lui en riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prend par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté. On le conduisit avec des huées à sa loge, où il devait passer la nuit selon la loi; et il disait en marchant à peine: Quelle aventure pour un homme comme moi!
Les autres chevaliers s'acquittèrent mieux de leur devoir. Il y en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns allèrent jusqu'à trois. Il n'y eut que le prince Otame qui en vainquit quatre. Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna quatre cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le premier portait des armes bleues et or, avec un panache de même; celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient entre le chevalier bleu et le chevalier blanc. La reine, à qui le coeur palpitait, fesait des prières au ciel pour la couleur blanche. Les deux champions firent des passes et des voltes avec tant d'agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils étaient si fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la reine, souhaitait qu'il y eût deux rois dans Babylone. Enfin, leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de cette adresse: il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette à terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre crie: Victoire au chevalier blanc! Otame indigné se relève, tire son épée; Zadig saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité triomphent tour-à-tour. Les plumes de leur casque, les clous de leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous mille coups précipités. Ils frappent de pointe et de taille, à droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent, ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des lions; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent. Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrête, fait une feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame s'écrie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur Babylone. La reine était au comble de la joie. On reconduisit le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit Zadig. Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain matin, temps où le vainqueur devait apporter sa devise au grand-mage, pour la confronter et se faire reconnaître.
Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad, qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage, déclarer qu'un homme comme lui était vainqueur. On ne s'y attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en retourna dans Babylone. Tout l'amphithéâtre était déjà presque vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva que cette armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les endosse avec fureur, il avance dans cet équipage.
Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le reçut avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face. Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La patience lui échappa; il écarta à coups de sabre la populace qui osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre: ainsi, tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords de l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes, jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs, le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon infortune. Il lui échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui opprimait les bons et qui fesait prospérer les chevaliers verts. Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui avait attiré tant de huées. Un marchand passa, il la lui vendit à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans cet équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et accusant en secret la Providence qui le persécutait toujours.
The Combats.
The queen had been welcomed in Babylon with the raptures always bestowed on a beautiful princess who has suffered misfortune. Babylon now seemed more peaceful. The prince of Hyrcania had been killed in battle. The victorious Babylonians declared that Astarté should marry whoever was chosen sovereign. They would not let the highest position in the world—that of Astarté's husband and king of Babylon—depend on intrigues and factions. They swore to recognize the bravest and wisest man as king. A great tournament ground, bordered by magnificently decorated amphitheaters, was laid out a few leagues from the city. The contestants were to appear fully armed. Each had a separate lodging behind the amphitheaters, where no one was to see or recognize him. Each had to ride four jousts. Those fortunate enough to defeat four knights were then to fight one another, so that the last man left master of the field would be proclaimed victor of the games. Four days later he was to return in the same armor and solve the riddles proposed by the magi. If he failed to solve them, he would not be king, and the jousting would begin again until a man was found who could win both contests; for they were determined to have the bravest and wisest man as king. Throughout this time the queen was to be closely guarded. She was permitted only to attend the games, veiled; she was not allowed to speak to any claimant, so that there could be neither favoritism nor injustice.
This was what Astarté made known to her lover, hoping he would show more courage and intelligence for her sake than anyone else. He set out, praying to Venus to strengthen his courage and enlighten his mind. He reached the bank of the Euphrates on the eve of the great day. Concealing his face and name as the law required, he had his device entered among those of the contestants and went to rest in the lodging assigned him by lot. His friend Cador, who had returned to Babylon after searching for him in Egypt without success, had a complete suit of armor sent to his lodging from the queen. On her behalf he also had the finest horse in Persia brought to him. Zadig recognized Astarté in these gifts: his courage and his love drew fresh strength and hope from them.
The next day, when the queen had taken her place beneath a canopy of precious stones and the amphitheaters were filled with all the ladies and all the orders of Babylon, the contestants appeared in the arena. Each laid his device at the feet of the chief magus. Lots were drawn for the devices; Zadig's came last. The first man to advance was a very rich lord named Itobad, exceedingly vain, not very brave, most unskillful, and without intelligence. His servants had persuaded him that a man like him ought to be king; he had answered, "A man like me ought to reign," and so they had armed him from head to foot. He wore golden armor enameled in green, a green plume, and a lance adorned with green ribbons. The way Itobad handled his horse showed at once that heaven had not reserved Babylon's scepter for a man like him. The first knight to ride against him unseated him; the second knocked him backward onto his horse's rump, his legs in the air and his arms outstretched. Itobad recovered his seat, but so gracelessly that the whole amphitheater burst out laughing. A third did not deign to use his lance, but as he rode past caught Itobad by the right leg, spun him halfway around, and sent him sprawling onto the sand. The tournament squires ran up laughing and put him back in the saddle. The fourth contestant seized his left leg and threw him off the other side. He was escorted amid jeers to his lodging, where the law required him to spend the night, and as he limped along he said, "What an adventure for a man like me!"
The other knights acquitted themselves better. Some defeated two contestants in succession; a few reached three. Only Prince Otame defeated four. At last Zadig fought in his turn, unseating four riders in succession with all possible grace. It remained to discover whether Otame or Zadig would prevail. The former wore blue and gold armor with a matching plume; Zadig's armor was white. Every wish was divided between the blue knight and the white. The queen, her heart pounding, prayed to heaven for the color white. The two champions made their passes and turns with such agility, struck such splendid blows with their lances, and sat so firmly in their saddles that everyone except the queen wished Babylon might have two kings. At last, their horses exhausted and their lances broken, Zadig used this stratagem: he rides behind the blue prince, leaps onto his horse's rump, catches him around the waist, throws him to the ground, takes his place in the saddle, and prances around Otame as he lies there. The whole amphitheater cries, "Victory to the white knight!" Otame rises in fury and draws his sword; Zadig springs from the horse, saber in hand. There they stand in the arena, fighting a new battle in which strength and agility triumph by turns. The plumes of their helmets, the studs of their armguards, and the links of their armor fly far under a thousand rapid blows. They thrust and slash, right and left, at head and chest; they retreat, advance, size each other up, close, grapple, coil back like serpents, and attack like lions; sparks leap continually from the blows they exchange. At last Zadig, collecting himself for a moment, stops, feints, bears down on Otame, throws him, and disarms him. Otame cries, "White knight! You are the man who must reign over Babylon." The queen's joy knew no bounds. The blue knight and the white were led back to their separate lodgings, like all the others, as the law prescribed. Mute servants came to wait on them and bring them food. One can judge whether the queen's little mute was the one who waited on Zadig. Then they were left to sleep alone until the next morning, when the victor was to bring his device to the chief magus to have it matched and his identity established.
Lover though he was, Zadig slept, so great was his exhaustion. Itobad, lodged beside him, did not sleep. He rose in the night, entered Zadig's lodging, took his white armor and device, and left his own green armor in their place. At daybreak he went proudly to the chief magus to announce that a man like him was the victor. No one had expected it; but he was proclaimed while Zadig still slept. Astarté, astonished and with despair in her heart, returned to Babylon. Almost the whole amphitheater had emptied by the time Zadig awoke. He searched for his armor and found only the green suit. He was obliged to put it on, having nothing else at hand. Astonished and indignant, he donned it in fury and came out dressed in it.
Everyone still in the amphitheater and the arena greeted him with jeers. They crowded around and insulted him to his face. No man had ever suffered such humiliating mortification. His patience gave way; he scattered the rabble who dared abuse him with blows of his saber, but he did not know what course to take. He could not see the queen; he could not claim the white armor she had sent him, for that would compromise her. Thus, while she was plunged in grief, he was filled with fury and anxiety. He walked along the banks of the Euphrates, convinced that his star had doomed him to misery without remedy, reviewing all his misfortunes from the affair of the woman who hated one-eyed men to the affair of his armor. "This is what comes," he said, "of waking too late. Had I slept less, I would be king of Babylon; I would have Astarté. Learning, good conduct, courage—have they served only to make me wretched?" At last he let himself murmur against Providence, and was tempted to believe that everything was ruled by a cruel destiny that oppressed the good and made green knights prosper. One of his sorrows was wearing the green armor that had brought him so many jeers. A merchant passed; he sold it to him for a pittance and took a robe and a tall cap in exchange. Dressed in these, he followed the bank of the Euphrates in despair, secretly accusing the Providence that never ceased to persecute him.
Chapter 20: The Hermit
L'ermite.
Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture. Il tenait en main un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit une profonde inclination. L'ermite le salua d'un air si noble et si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui demanda quel livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre. Cela redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin, lui dit ce bon père. Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard, peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des sentiments de consolation dans l'âme des malheureux. Zadig se sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de l'ermite. Il lui trouva dans la conversation des lumières supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si touchante, que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à ce qu'ils fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours, quelque chose que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble.
Les deux voyageurs arrivèrent le soir à un château superbe. L'ermite demanda l'hospitalité pour lui et pour le jeune homme qui l'accompagnait. Le portier, qu'on aurait pris pour un grand seigneur, les introduisit avec une espèce de bonté dédaigneuse. On les présenta à un principal domestique, qui leur fit voir les appartements magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât d'un regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin d'or garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher dans un bel appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta à chacun une pièce d'or, après quoi on les congédia.
Le maître de la maison, dit Zadig en chemin, me paraît être un homme généreux, quoique un peu fier; il exerce noblement l'hospitalité. En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue et enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci avait volé. Il n'osa d'abord en rien témoigner; mais il était dans une étrange surprise.
Vers le midi, l'ermite se présenta à la porte d'une maison très petite, où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut d'un ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie, où on leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la bière gâtée. L'ermite but et mangea d'un air aussi content que la veille; puis s'adressant à ce vieux valet qui les observait tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait de partir, il lui donna les deux pièces d'or qu'il avait reçues le matin, et le remercia de toutes ses attentions. Je vous prie, ajouta-t-il, faites-moi parler à votre maître. Le valet étonné introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit l'ermite, je ne puis que vous rendre de très humbles grâces de la manière noble dont vous nous avez reçus: daignez accepter ce bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance. L'avare fut près de tomber à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec son jeune voyageur. Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout ce que je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un avare, qui vous traite avec indignité. Mon fils, répondit le vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité: ne vous étonnez de rien, et suivez-moi. Zadig ne savait encore s'il avait affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, lié d'ailleurs par son serment, ne put s'empêcher de le suivre.
Ils arrivèrent le soir à une maison agréablement bâtie, mais simple, où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice. Le maître était un philosophe retiré du monde, qui cultivait en paix la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas. Il s'était plu à bâtir cette retraite dans laquelle il recevait les étrangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation. Il alla lui-même au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer d'abord dans un appartement commode. Quelque temps après, il les vint prendre lui-même pour les inviter à un repas propre et bien entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché à la reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la lice pour disputer la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne méritent pas d'avoir un roi comme Zadig. Celui-ci rougissait, et sentait redoubler ses douleurs. On convint dans la conversation que les choses de ce monde n'allaient pas toujours au gré des plus sages. L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout dont ils n'apercevaient que la plus petite partie.
On parla des passions. Ah! qu'elles sont funestes! disait Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade; mais sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est dangereux ici-bas, et tout est nécessaire.
On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un présent de la Divinité; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation ni idées, il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent d'ailleurs comme son être.
Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si extravagantes pouvait raisonner si bien. Enfin, après un entretien aussi instructif qu'agréable, l'hôte reconduisit ses deux voyageurs dans leur appartement, en bénissant le ciel qui lui avait envoyé deux hommes si sages et si vertueux. Il leur offrit de l'argent d'une manière aisée et noble qui ne pouvait déplaire. L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de lui, comptant partir pour Babylone avant le jour. Leur séparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et d'inclination pour un homme si aimable.
Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent long-temps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour éveilla son camarade. Il faut partir, dit-il; mais tandis que tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage de mon estime et de mon affection. En disant ces mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig épouvanté jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force supérieure; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà assez loin avec son compagnon, la regardait brûler tranquillement. Dieu merci! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots Zadig fut tenté à-la-fois d'éclater de rire, de dire des injures au révérend père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit rien de tout cela, et toujours subjugué par l'ascendant de l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.
Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune homme empressé marche au-devant d'eux. Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre tante. Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est engouffré dans le torrent. O monstre! ô le plus scélérat de tous les hommes! s'écria Zadig. Vous m'aviez promis plus de patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor immense: apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig; et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal?
Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. O envoyé du ciel! ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres éternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître: tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être éclairé. Zadig lui demanda la permission de parler. Je me défie de moi-même, dit-il; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute: ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de le noyer? Jesrad reprit: S'il avait été vertueux, et s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. Mais quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que cette maison est brûlée: mais il n'y a point de hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des airs: Prends ton chemin vers Babylone.
The Hermit.
As he walked, he met a hermit whose venerable white beard reached down to his waist. In his hand he held a book, which he was reading attentively. Zadig stopped and bowed deeply. The hermit greeted him with such noble gentleness that Zadig was curious to speak with him. He asked what book he was reading. "It is the book of destinies," said the hermit. "Would you like to read a little?" He put the book into Zadig's hands; but for all his knowledge of many languages, Zadig could not decipher a single character. This only redoubled his curiosity. "You seem very sorrowful," the good father said. "Alas, I have reason enough!" said Zadig. "If you allow me to accompany you," the old man replied, "perhaps I may be of use. I have sometimes brought consolation to the souls of the unfortunate." Zadig felt respect for the hermit's bearing, his beard, and his book. In conversation he found him possessed of superior insight. The hermit spoke of destiny, justice, morality, the highest good, human weakness, virtues, and vices with such vivid and moving eloquence that Zadig felt drawn to him by an irresistible charm. He earnestly begged him not to leave him until they had returned to Babylon. "That is the very favor I ask of you," said the old man. "Swear to me by Orosmade that you will not part from me for the next few days, whatever I may do." Zadig swore, and they set out together.
That evening the two travelers reached a splendid castle. The hermit asked for hospitality for himself and the young man accompanying him. The porter, whom one might have taken for a great lord, admitted them with a sort of disdainful kindness. They were presented to a senior servant, who showed them his master's magnificent rooms. They were admitted to the lower end of his table, without the lord of the castle honoring them with a glance; but they were served as lavishly and exquisitely as the others. Afterward they were given water to wash in a golden basin set with emeralds and rubies. They were taken to sleep in a handsome apartment, and the next morning a servant brought each of them a gold piece, after which they were dismissed.
"The master of the house," Zadig said along the way, "seems a generous man, though a little proud. He practices hospitality nobly." As he spoke, he noticed that a very large pouch the hermit carried seemed stretched and swollen. Inside he saw the golden basin set with precious stones, which the hermit had stolen. At first he did not dare show any sign of it, but he was astonished beyond measure.
Toward noon the hermit appeared at the door of a very small house inhabited by a rich miser and asked for a few hours' hospitality. An ill-dressed old servant received him roughly and ushered him and Zadig into the stable, where they were given some rotten olives, bad bread, and spoiled beer. The hermit ate and drank as contentedly as the evening before. Then, addressing the old servant, who was watching them both to see that they stole nothing and urging them to leave, he gave him the two gold pieces he had received that morning and thanked him for all his attentions. "Please," he added, "let me speak with your master." The astonished servant introduced the two travelers. "Magnificent lord," said the hermit, "I can only thank you most humbly for the noble manner in which you have received us. Please accept this golden basin as a small token of my gratitude." The miser almost fell backward. Giving him no time to recover from his amazement, the hermit hurried away with his young companion. "Father," said Zadig, "what am I witnessing? You seem unlike any other man: you steal a golden basin set with precious stones from a lord who receives you magnificently, and give it to a miser who treats you shamefully." "My son," the old man answered, "that magnificent man, who receives strangers only out of vanity and to make them admire his wealth, will grow wiser; the miser will learn to offer hospitality. Be astonished at nothing, and follow me." Zadig still did not know whether he was dealing with the maddest or the wisest of men; but the hermit spoke with such authority that Zadig, bound by his oath as well, could not help following him.
That evening they reached a pleasantly built but simple house, with nothing suggestive of either extravagance or avarice. Its master was a philosopher who had withdrawn from the world and peacefully cultivated wisdom and virtue, yet did not grow bored. He had taken pleasure in building this retreat, where he received strangers with a nobility entirely free of ostentation. He himself came to meet the two travelers and first let them rest in a comfortable room. A little later he came himself to invite them to a neatly served and well-planned meal, during which he spoke discreetly of the recent upheavals in Babylon. He seemed sincerely devoted to the queen and wished Zadig had appeared in the tournament to contest the crown. "But men," he added, "do not deserve a king like Zadig." Zadig blushed, and felt his sorrows redouble. In conversation they agreed that the affairs of this world did not always go as the wisest would wish. The hermit maintained throughout that the ways of Providence were unknown, and that men were wrong to judge a whole of which they perceived only the smallest part.
They spoke of the passions. "Ah, how destructive they are!" said Zadig. "They are the winds that fill a ship's sails," the hermit replied. "Sometimes they sink it; but without them it could not sail. Bile makes us angry and ill; yet without bile a man could not live. Everything here below is dangerous, and everything is necessary."
They spoke of pleasure, and the hermit proved that it was a gift of the Divinity. "For," he said, "a man can give himself neither sensations nor ideas: he receives everything. Pain and pleasure come to him from elsewhere, as does his very being."
Zadig marveled that a man who had done such extravagant things could reason so well. At last, after a conversation as instructive as it was pleasant, their host escorted his two travelers back to their room, blessing heaven for sending him two men so wise and virtuous. He offered them money with an ease and nobility that could give no offense. The hermit refused and took his leave, saying he intended to set out for Babylon before daybreak. Their parting was affectionate; Zadig in particular felt full of esteem and affection for so lovable a man.
Once in their room, he and the hermit spent a long time praising their host. At daybreak the old man woke his companion. "We must leave," he said, "but while everyone is still asleep, I want to leave this man a token of my esteem and affection." With these words he took a torch and set the house on fire. Horrified, Zadig cried out and tried to prevent so dreadful a deed. The hermit dragged him away with superior strength; the house was ablaze. Already some distance off with his companion, the hermit watched it burn calmly. "Thank God!" he said. "There is my dear host's house destroyed from top to bottom! The fortunate man!" At these words Zadig was tempted all at once to burst out laughing, abuse the reverend father, beat him, and run away. He did none of these things, but still subdued by the hermit's authority, followed him against his will to their last night's lodging.
It was the home of a charitable and virtuous widow, whose fourteen-year-old nephew, a charming boy, was her only hope. She did the honors of her house as well as she could. The next day she told her nephew to accompany the travelers as far as a bridge which, having recently been damaged, had become a dangerous crossing. The eager boy walks ahead of them. Once they are on the bridge, the hermit says to him, "Come here. I must show my gratitude to your aunt." He seizes him by the hair and throws him into the river. The child falls, appears for a moment on the water, and is swallowed by the torrent. "Monster! Most wicked of all men!" Zadig cried. "You promised me more patience," the hermit interrupted. "Know that beneath the ruins of the house Providence set on fire, its master has found an immense treasure. Know that the boy whose neck Providence has wrung would have murdered his aunt in a year and you in two." "Who told you that, barbarian?" Zadig cried. "And even if you had read this event in your book of destinies, does that give you the right to drown a child who has done you no harm?"
As the Babylonian spoke, he saw that the old man no longer had a beard, and that his face was taking on the features of youth. His hermit's robe vanished; four beautiful wings covered a majestic body radiant with light. "Messenger of heaven! Divine angel!" Zadig cried, falling to the ground. "Have you descended from the highest heaven to teach a feeble mortal to submit to eternal decrees?" "Men," said the angel Jesrad, "judge everything without knowing anything. Of all men, you most deserved enlightenment." Zadig asked leave to speak. "I distrust myself," he said, "but may I dare ask you to resolve a doubt? Would it not have been better to correct this child and make him virtuous than to drown him?" Jesrad answered, "Had he been virtuous and lived, his destiny was to be murdered himself, along with the woman he would marry and the son born of their union." "What!" said Zadig. "Must there necessarily be crimes and misfortunes, and must misfortunes fall on good people?" "The wicked," Jesrad replied, "are always unhappy. They serve to test the small number of the just scattered over the earth; and there is no evil from which some good does not arise." "But," said Zadig, "what if there were only good and no evil?" "Then," Jesrad answered, "this earth would be another earth, the chain of events would be another order of wisdom; and such an order, which would be perfect, can exist only in the eternal dwelling of the Supreme Being, whom evil cannot approach. He has created millions of worlds, none of which can resemble another. This immense variety is an attribute of his immense power. There are no two leaves on earth, no two globes in the infinite fields of heaven, that are alike; and everything you see on the little atom where you were born had to occupy its place at its appointed time, according to the immutable decrees of the one who embraces all. Men think the child who has just died fell into the water by chance, and that the same chance burned down that house. But there is no chance: everything is a trial, a punishment, a reward, or a precaution. Remember the fisherman who thought himself the most unfortunate of men. Orosmade sent you to change his destiny. Feeble mortal! Stop disputing what you must adore." "But," said Zadig… As he was saying but, the angel was already taking flight toward the tenth sphere. Kneeling, Zadig adored Providence and submitted. From high in the air the angel called to him, "Take the road to Babylon."
Chapter 21: The Riddles
Les énigmes.
Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé le tonnerre, marchait au hasard. Il entra dans Babylone le jour où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés dans le grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et pour répondre aux questions du grand-mage. Tous les chevaliers étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les coeurs de lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer, frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie à l'agitation de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche. Un murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et charmé de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui avaient combattu de paraître dans l'assemblée.
J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes. On alla aux voix: sa réputation de probité était encore si fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à l'admettre.
Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est grand?
C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long, ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est plus lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison.
On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reçoit sans remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux autres quand on ne sait où l'on en est, et qu'on perd sans s'en apercevoir?
Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'était la vie. Il expliqua toutes les autres énigmes avec la même facilité. Itobad disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il en serait venu à bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner la peine. On proposa des questions sur la justice, sur le souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses de Zadig furent jugées les plus solides. C'est bien dommage, disait-on, qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.
Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans la lice. C'est à moi qu'appartient l'armure blanche. Le seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea apparemment qu'elle lui siérait mieux que la verte. Je suis prêt à lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon épée, contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame.
Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne doutait pas qu'étant casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine qui le regardait, pénétrée de joie et de crainte. Itobad tira la sienne, en ne saluant personne. Il s'avança sur Zadig comme un homme qui n'avait rien à craindre. Il était prêt à lui fendre la tête: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le fort de l'épée au faible de son adversaire, de façon que l'épée d'Itobad se rompit. Alors Zadig saisissant son ennemi au corps le renversa par terre; et lui portant la pointe de son épée au défaut de la cuirasse: Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous tue. Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses brillants cuissards; s'en revêtit, et courut dans cet équipage se jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva aisément que l'armure appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d'un consentement unanime, et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de l'univers d'être son époux. Itobad alla se faire appeler monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il avait présent à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il se souvenait même du grain de sable devenu diamant. La reine et lui adorèrent la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse Missouf courir le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad, auquel il donna un grade honorable dans son armée, avec promesse de l'avancer aux premières dignités s'il se comportait en vrai guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le métier de brigand.
Sétoc fut appelé du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour être à la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé et chéri selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le seul monarque de la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut pas oublié. On donna une belle maison au pêcheur. Orcan fut condamné à lui payer une grosse somme, et à lui rendre sa femme; mais le pêcheur, devenu sage, ne prit que l'argent.
Ni la belle Sémire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L'Envieux mourut de rage et de honte. L'empire jouit de la paix, de la gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau siècle de la terre; elle était gouvernée par la justice et par l'amour. On bénissait Zadig, et Zadig bénissait le cielᵃ.
ᵃ C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouvé de l'histoire de Zadig. On sait qu'il a essuyé bien d'autres aventures qui ont été fidèlement écrites. On prie messieurs les interprètes des langues orientales de les communiquer, si elles parviennent jusqu'à eux.
The Riddles.
Beside himself, like a man near whom a thunderbolt has fallen, Zadig walked at random. He entered Babylon on the day when the men who had fought in the tournament were already assembled in the palace's great vestibule to solve the riddles and answer the chief magus's questions. All the knights had arrived except the green armor. As soon as Zadig appeared in the city, the people gathered around him: their eyes could not look at him enough, their mouths could not bless him enough, their hearts could not wish him the empire enough. The Envious Man saw him pass, shuddered, and turned away; the people carried him to the place of assembly. The queen, told of his arrival, was tossed between fear and hope and devoured by anxiety. She could understand neither why Zadig was without armor nor how Itobad came to wear the white suit. A confused murmur rose at the sight of Zadig. Everyone was astonished and delighted to see him again, but only knights who had fought were allowed to appear in the assembly.
"I fought like any other," he said, "but another man here is wearing my armor. Until I have the honor of proving it, I ask permission to present myself to solve the riddles." The matter was put to a vote. His reputation for integrity was still so deeply impressed on their minds that they did not hesitate to admit him.
The chief magus first proposed this question: "Of all things in the world, what is the longest and the shortest, the swiftest and the slowest, the most divisible and the most extensive, the most neglected and the most regretted; without which nothing can be done, which devours all that is small and gives life to all that is great?"
It was Itobad's turn to speak. He answered that a man like him understood nothing of riddles, and that it was enough to have won with mighty strokes of his lance. Some said the answer was fortune, others the earth, others light. Zadig said it was time. "Nothing is longer," he added, "since it measures eternity; nothing shorter, since there is never enough for all our plans; nothing slower for those who wait, nothing swifter for those who enjoy themselves. It extends infinitely in greatness and divides infinitely in smallness. Everyone neglects it; everyone regrets its loss. Nothing is done without it. It consigns to oblivion whatever is unworthy of posterity and makes great things immortal." The assembly agreed that Zadig was right.
The next question was: "What do we receive without thanks, enjoy without knowing how, give to others when we do not know what we are doing, and lose without noticing?"
Everyone offered an answer; Zadig alone guessed that it was life. He solved all the other riddles just as easily. Itobad kept saying that nothing could be simpler, and that he would have managed just as well had he cared to take the trouble. Questions were proposed about justice, the highest good, and the art of ruling. Zadig's answers were judged the soundest. "What a pity," people said, "that so fine a mind should belong to so poor a horseman."
"Illustrious lords," Zadig said, "I had the honor of winning the tournament. The white armor belongs to me. Lord Itobad took it while I slept; he apparently judged that it would suit him better than the green. I am ready to prove to him before you, here and now, with my robe and sword against all that fine white armor he stole from me, that I am the man who had the honor of defeating the brave Otame."
Itobad accepted the challenge with the greatest confidence. He had no doubt that, equipped with helmet, breastplate, and armguards, he would easily overcome a champion in a nightcap and dressing gown. Zadig drew his sword, saluting the queen, who watched him filled with joy and fear. Itobad drew his own without saluting anyone. He advanced on Zadig like a man with nothing to fear. He was about to split his head open when Zadig parried, setting what is called the strong of his blade against the weak of his opponent's, so that Itobad's sword broke. Then Zadig seized his enemy around the body, threw him to the ground, and, placing his sword point in a gap in the breastplate, said, "Let yourself be disarmed, or I will kill you." Itobad, still astonished at the misfortunes befalling a man like him, let Zadig have his way. Zadig calmly removed his magnificent helmet, his splendid breastplate, his handsome armguards, and his gleaming thigh armor; put them on himself; and in this attire ran to throw himself at Astarté's knees. Cador easily proved that the armor belonged to Zadig. He was recognized as king by unanimous consent, above all Astarté's: after so many adversities, she tasted the sweetness of seeing her lover worthy in the eyes of the whole world to be her husband. Itobad went home to have himself called "my lord." Zadig became king and was happy. He kept the words of the angel Jesrad present in his mind. He even remembered the grain of sand that had become a diamond. He and the queen adored Providence. Zadig let the beautiful, capricious Missouf roam the world. He sent for the robber Arbogad and gave him an honorable rank in his army, promising to advance him to the highest dignities if he behaved like a true warrior, and to have him hanged if he practiced the robber's trade.
Sétoc was summoned from the depths of Arabia with the beautiful Almona to take charge of Babylon's commerce. Cador was given a position and cherished in proportion to his services. He became the king's friend, and the king was then the only monarch on earth who had a friend. The little mute was not forgotten. The fisherman was given a handsome house. Orcan was ordered to pay him a large sum and return his wife; but the fisherman, grown wise, took only the money.
The beautiful Sémire could not console herself for having believed that Zadig would be one-eyed, nor could Azora stop weeping for having wanted to cut off his nose. He softened their grief with gifts. The Envious Man died of rage and shame. The empire enjoyed peace, glory, and abundance: it was the finest age the earth had known, and the earth was ruled by justice and love. People blessed Zadig, and Zadig blessed heavenᵃ.
ᵃ Here ends the manuscript of the history of Zadig that has been recovered. It is known that he met with many other adventures, which have been faithfully recorded. The gentlemen who interpret Oriental languages are asked to communicate them if they should come into their hands.