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Voltaire · Plain English translation — Mouseia

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A — Abraham

French

ABRAHAM est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure, & dans l’Arabie, comme Thaut chez les Egyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse; Hercule en Grece, Orphée dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, & tant d’autres plus connus par leur célébrité, que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire profane; car pour celle des Juifs nos maîtres & nos ennemis, que nous croyons & que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit lui-même; nous avons pour elle les sentimens que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu'aux Arabes; ils se vantent de descendre d'Abraham par Ismaël; ils croyent que ce Patriarche bâtit la Mecque, & qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L'une & l’autre race a produit à la vérité des voleurs; mais les voleurs Arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs Juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très-petit pays qu’ils ont perdu; & les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe & de l’Afrique, ont établi un Empire plus vaste que celui des Romains, & ont chassé les Juifs de leurs cavernes qu’ils appellaient la terre de promission.

A ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes; on nous dit qu’il était né en Caldée, & qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire des petites idoles de terre. Il n’est guères vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à trois cent lieuës de là sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie; & s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui.

La Genèse rapporte qu’il avait soixante & quinze ans lorsqu’il sortit du pays d’Aran après la mort de son père Tharé le potier. Mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante & dix ans, ce Tharé vécut jusqu'à deux cent cinq ans, & qu'Abraham ne partit d’Aran qu’après la mort de son père. A ce compte il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il? Pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile & pierreuse que celle de Sichem? La langue Caldéenne devait être fort différente de celle de Sichém, ce n’était point un lieu de commerce; Sichem est éloigné de la Caldée de plus de cent lieuës: il faut passer des déserts pour y arriver: mais Dieu voulait qu’il fit ce voyage; il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage.

A peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem, que la famine l'en fait sortir. Il va en Egypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cent lieuës de Sichem à Memphis; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin & dans un pays dont on n’entend point la langue? voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années.

Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune & presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante & cinq ans. Comme elle était très-belle, il résolut de tirer parti de sa beauté; Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. Il devait bien plutôt lui dire, Feignez que vous êtes ma fille. Le Roi devint amoureux de la jeune Sara, & donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes: ce qui prouve que l’Egypte dèslors était un royaume très-puissant & très-policé, parconséquent très-ancien, & qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis.

La jeune Sara avait quatre-vingt dix ans selon l’écriture, quand Dieu lui promit qu’Abraham qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année.

Abraham qui aimait à voyager alla dans le désert horrible de Cadés avec sa femme grosse, toujours jeune & toujours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Egypte l'avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu'en Egypte: il donna sa femme pour sa sœur, & eut encor de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs & des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, & pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins & délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugé, & point du tout pédants.

English

In Asia Minor and Arabia, everyone knows the name Abraham. Egypt has Thaut; Persia has the first Zoroaster; Greece has Hercules. Thrace has Orpheus, and the northern nations have Odin. There are many more whose fame far outweighs any solid history about them. I’m only talking about history outside religion here. The Jews are our teachers and our enemies: we believe them and hate them. Their history was clearly written by the Holy Spirit himself. So we have the feelings about it that we’re supposed to have. Here, though, we’re only speaking to the Arabs. They boast of coming from Abraham’s family through Ishmael. They believe this patriarch founded Mecca and died in that city. Here’s the fact: God has favored Ishmael’s family infinitely more than Jacob’s. Admittedly, both families have produced robbers. But as robbers, the Arabs have vastly outdone the Jews. Jacob’s descendants took over just one tiny country, and they’ve lost it. Ishmael’s descendants took over parts of three continents: Asia, Europe, and Africa. Their empire stretched farther than Rome’s. They drove the Jews from their caves, which they called the Promised Land.

Think of the examples we find in our modern histories. On that basis, it’s rather hard to accept Abraham as the father of two such different nations. We’re told he came from Chaldea. His father was a poor potter who earned his living making little clay idols. Could this potter’s son really have founded Mecca, three hundred leagues away, under the tropic? He’d have had to cross deserts that couldn’t be crossed. It’s hardly likely. If he conquered lands, surely he headed for the lovely country of Assyria. If he was just a poor man, as we’re told, he didn’t go abroad founding kingdoms.

In Genesis, he leaves Haran at seventy-five, after his father Terah the potter dies. Yet the same book says Terah was seventy when Abraham was born. It gives Terah’s age at death as two hundred and five. And Abraham didn’t leave Haran until his father was dead. By Genesis’s own figures, then, he left Mesopotamia at a hundred and thirty-five. He moved between two countries that worshiped idols. The second was called Shechem, in Palestine. What took him there? Why leave the Euphrates with its fertile banks? Why go somewhere so far away, so barren and rocky as Shechem? People there must have spoken a very different language from Chaldean. Shechem wasn’t a place for trade. It lay over a hundred leagues from Chaldea, beyond stretches of desert. But God wanted Abraham to travel there. He wanted him to see the land his descendants would settle several centuries later. It’s hard for the human mind to see the reasons for that trip.

Almost as soon as he reaches this little mountain country, famine forces him out. He and his wife head for Egypt to find something to eat. Memphis lies two hundred leagues from Shechem. Would you normally go that far to ask for grain? And to a country where you can’t understand the language? These are odd trips for someone nearly a hundred and forty.

At Memphis, he has his wife Sarah with him. Next to him, she was extremely young, practically a child: just sixty-five. She was so beautiful that he decided to make something from her looks. He told her, “Say you’re my sister. That way, people will do me favors because of you.” “Say you’re my daughter” would have made more sense. The king fell for young Sarah. Her supposed brother received plenty of sheep, oxen, donkeys of both sexes, camels, and servants of both sexes. That proves Egypt was already a very powerful kingdom with a highly developed society. So it must also have been very old. It proves something else: brothers got handsome rewards for offering their sisters to the kings of Memphis.

Scripture says young Sarah had reached ninety when God made her a promise. Within the year, she’d have a child by Abraham, then a hundred and sixty.

Fond of travel, Abraham took his pregnant wife into the terrible Kadesh desert. She was still young and still pretty. Sure enough, a king there fell for her, just like the Egyptian king. The father of believers used his Egyptian lie again: his wife was his sister. Once again, the deal brought him sheep, oxen, and male and female servants. You could say Abraham owed his great wealth to his wife. To defend his behavior and get the dates to fit, commentators have filled an astonishing number of books. The reader will have to turn to them. Their writers all have subtle, sensitive minds. They’re excellent at metaphysics, have no prejudices, and aren’t pedantic at all.

A — Ame

Ce serait une belle chose de voir son ame. Connais-toi toi-même, est un excellent précepte, mais il n’appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique: quel autre que lui peut connaître son essence?

Nous appellons ame, ce qui anime. Nous n’en sçavons guères davantage, grace aux bornes de nôtre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, & ne s’embarrassent pas de l’être pensant; l’autre quart cherche, personne n’a trouvé ni ne trouvera.

Pauvre philosophe, tu vois une plante qui végète, & tu dis végétation, ou même, ame végétative. Tu remarques que les corps ont & donnent du mouvement, & tu dis Force; Tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, & tu cries, instinct, ame sensitive; tu as des idées combinées, & tu dis Esprit.

Mais de grace, qu’entends-tu par ces mots, Cette fleur végète? mais y a-t-il un être réel qui s'appelle végétation? ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct qui s’appelle force? ce chien te raporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s'appelle instinct? ne rirais-tu pas d’un raisonneur, (eût-il été précepteur d’Alexandre) qui te dirait, Tous les animaux vivent, donc il y a dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie?

Si une tulippe pouvait parler, & qu’elle te dis, Ma végétation & moi, nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble, ne te moquerais-tu pas de la tulippe?

Voyons d’abord ce que tu sçais, & de quoi tu es certain, que tu marches avec tes pieds, que tu digères par ton estomach, que tu sens par tout ton corps, & que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pû te donner assez de lumières, pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une ame?

Les premiers Philosophes, soit Caldéens, soit Egyptiens, dirent, Il faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées; ce quelque chose doit être très-subtil, c’est un souffle, c’est du feu, c’est de l’éter, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entelechie, c’est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du même, & de l’autre; ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Epicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atôme pense-t-il? avoüe que tu n’en sçais rien.

L'opinion à laquelle on doit s'attacher sans doute, c’est que l’ame est un être immatériel. Mais certainement, vous ne concevez pas ce que c’est que cet être immatériel; Non, répondent les savans; mais nous sçavons que sa nature est de penser. Et d'où le sçavez-vous? Nous le sçavons, parce qu’il pense. O savants! j'ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorants qu’Epicure; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe; mais je vous demande, qui la fait tomber?

Nous sçavons, poursuivent-ils, qu’une pierre n’a point d’ame; d'accord, je le crois comme vous. Nous sçavons qu’une négation, & une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière; je suis de vôtre avis. Mais la matière, à nous d’ailleurs inconnüe, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles; elle a la gravitation vers un centre que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles: vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d’une rose, la vie d’un cheval, l’instinct d’un chien, que vous ne pouvez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Vôtre bel argument tiré de l’indivisilité de la pensée ne prouve donc rien du tout.

Qu'appellez-vous donc vôtre ame? quelle idée en avez-vous? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous, qu’un pouvoir à vous inconnu, de sentir, de penser.

A présent, dites moi de bonne foi, Ce pouvoir de sentir & de penser, est-il le même que celui qui vous fait digérer & marcher? vous m’avouez que non, car vôtre entendement aurait beau dire à vôtre estomach, digère, il n’en fera rien s’il est malade; en vain vôtre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher; ils resteront là, s’ils ont la goutte.

Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes; ils ont admis pour ces organes une ame animale, & pour les pensées une ame plus fine, plus subtile, un nous.

Mais voilà cette ame de la pensée, qui en mille occasions a l’intendance sur l’ame animale. L’ame pensante commande à ses mains de prendre, & elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chile de se former; tout cela se fait sans elle: voilà deux ames bien embarassées, & bien peu maîtresses à la maison.

Or cette première ame animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, ô homme! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre ame existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu est né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dois sans sçavoir comment. Dieu t’a donné la faculté de penser comme il t’a donné tout le reste, & s’il n’était pas venu t'apprendre dans les tems marqués par la providence que tu as une ame immatérielle & immortelle, tu n’en aurais aucune preuve.

Voyons les beaux systèmes que ta philosophie a fabriqués sur ces ames.

L'un dit que l’ame de l’homme est partie de la substance de Dieu même, l’autre qu’elle est partie du grand tout, un troisième qu’elle est créée de toute éternité, un quatrième qu’elle est faite, & non créée; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, & qu'elles arrivent à l’instant de la copulation; Elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci: Non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de faloppe. Vous avez tous tort, dit un survenant, l’ame attend six semaines que le fœtus soit formé, & alors elle prend possession de la glande pinéale; mais si elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux, c’est le poste que lui assigne La Peironie; il fallait être premier chirurgien du Roi de France pour disposer ainsi du logement de l’ame. Cependant, son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite.

St. Thomas dans sa question 75e & suivantes, dit que l’ame est une forme subsistante, per se, qu’elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu'il y a trois ames végétatives, sçavoir, la nutritive, l’augmentative, la générative; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, & la mémoire des corporelles est corporelle; que l’ame raisonnable est une forme immatérielle quant aux opérations, & matérielle quant à l’être. St. Thomas a écrit deux mille pages de cette force & de cette clarté; aussi est-il l’ange de l’école.

On n’a pas fait moins de systèmes sur la manière dont cette ame sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait, comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, & touchera sans mains; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui quelle avait à deux ans, ou à quatre-vingt; comment le moi, l'identité de la même personne subsistera, comment l’ame d’un homme devenu imbécille à l’âge de quinze ans, & mort imbécille à l’âge de soixante & dix, reprendra le fil des idées qu'elle avait dans son âge de puberté; par quel tour d’adresse une ame dont la jambe aura été coupée en Europe, & qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe & ce bras, lesquels ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelqu’autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre ame humaine a imaginées sur elle-même.

Ce qui est très-singulier, c’est que dans les loix du peuple de Dieu, il n’est pas dit un mot de la spiritualité & de l’immortalité de l’ame, rien dans le décalogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome.

Il est très-certain, il est indubitable, que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses & des peines dans une autre vie, qu’il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs ames, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers; tout est temporel.

Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome;

“Si après avoir eu des enfans & des petits enfans, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, & réduits à un petit nombre dans les nations.”

“Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères jusqu’à la troisième & quatrième génération.”

“Honorez père & mère afin que vous viviez longtemps.”

“Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais.”

“Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez détruits.....”

“Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps & en automne, du froment, de l’huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez, & que vous soyez saouls.”

“Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se multiplient.”

“Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter, ni retrancher.”

“S’il s'élève un prophète qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, & si ce qu’il a dit arrive, & s’il vous dit, Allons, suivons des dieux étrangers..... tuez-le aussi-tôt, & que tout le peuple frappe après vous.”

“Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, & n’ayez aucune pitié de personne.”

“Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l’aigle; le grifon, l’ixion, &c.”

“Ne mangez point des animaux qui ruminent & dont l’ongle n’est point fendu; comme chameau, lièvre, porc-épic, &c.”

“En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville & dans les champs, les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux seront bénis...”

“Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances & toutes les cérémonies, vous serez maudits dans la ville & dans les champs..... vous éprouverez la famine, la pauvreté, vous mourrez de misère, de froid, de pauvreté; de fièvre; vous aurez la rogne, la galle, la fistule..... vous aurez des ulcères dans les genoux, & dans les gras des jambes.”

“L’étranger vous prêtera à usure, & vous ne lui prêterez point à usure.... parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur.”

“Et vous mangerez le fruit de votre ventre, & la chair de vos fils & de vos filles, &c.”

Il est évident que dans toutes ces promesses & dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, & qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’ame, & sur la vie future.

Plusieurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes; & ils le prouvent par les paroles de Jacob, qui croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur: Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum, dans l’enfer; c’est-à-dire, je mourrai, puisque mon fils est mort.

Ils le prouvent encor par des passages d’Isaïe & d’Ezéchiel; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse, ne pouvaient avoir lu ni Ezéchiel, ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après.

Il est très-inutile de disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est que dans ses loix publiques, il n’a jamais parlé d’une vie à venir, qu’il borne tous les châtiments & toutes les récompenses au temps présent. S'il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce grand dogme? & s'il ne l’a pas connu, quel était l’objet de sa mission? C’est une question que font plusieurs grands personnages; ils répondent que le maître de Moïse & de tous les hommes, se réservait le droit d'expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu'ils n’étaient pas en état d’entendre lorsqu’ils étaient dans le désert.

Si Moïse avait annoncé le dogme de l'immortalité de l’ame, une grande école de Juifs ne l’aurait pas toujours combattue. Cette grande école des Saducéens n’aurait pas été autorisée dans l’Etat. Les Saducéens n’auraient pas occupé les premières charges, on n'aurait pas tiré de grands pontifes de leur corps.

Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d’Alexandrie, que les Juifs se partagèrent en trois sectes; les Pharisiens, les Saducéens & les Esséniens. L’historien Joseph, qui était Pharisien, nous apprend au livre treize de ses antiquités, que les Pharisiens croyaient la métempsicose. Les Saducéens croyaient que l’ame périssait avec le corps. Les Esséniens, dit encor Joseph, tenaient les ames immortelles; les ames, selon eux, descendaient en forme aérienne dans les corps, de la plus haute région de l’air; elles y sont reportées par un attrait violent, & après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien, demeurent au-delà de l’Océan, dans un pays où il n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les ames des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs.

Celui qui seul devait instruire tous les hommes, vint condamner ces trois sectes; mais sans lui, nous n’aurions jamais pu rien connaître de notre ame, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, & que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse qui parlait à Dieu face à face & qui ne le voïait que par derrière, a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cent ans qu’on est certain de l’existence de l’ame, & de son immortalité.

Cicéron n’avait que des doutes; son petit-fils & sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome.

Mais avant ce temps-là, & depuis dans tout le reste de la terre où les Apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son ame, Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? où vas-tu? Tu es je ne sçais quoi, pensant & sentant, & quand tu sentirais & penserais cent mille millions d’années, tu n’en sçauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu.

O homme! ce Dieu t’a donné l’entendement pour te bien conduire, & non pour pénétrer dans l’essence des choses qu'il a créées.

It would be good to be able to see your soul. Know yourself is an excellent rule, but only God can follow it. Who else can know what he is in himself?

By soul we mean whatever gives life. Thanks to the limits of our understanding, we know very little more. Three quarters of the human race stop there and do not worry about the being that thinks. The remaining quarter looks for it. Nobody has found it, and nobody will.

You poor philosopher: you watch a plant grow and call it growth, or even a vegetative soul. You notice that bodies move and make other bodies move, and you call it force. You train your hunting dog and watch it learn its work; you exclaim, instinct, a soul that senses. You put ideas together and call it mind.

But what, please, do these words mean? The flower grows. Is there a separate, real being called growth? One body pushes another. Does it have a separate being inside it called force? Your dog brings back a partridge. Is there a being called instinct? Suppose someone argued, “Every animal is alive, so inside every animal there must be a being, a substantial form, which is its life.” Would you not laugh at him, even if he had been Alexander’s teacher?

If a tulip could talk and said, “My growth and I are clearly two beings joined together,” would you not make fun of it?

First let us establish what you know for certain. Your feet let you walk. Your stomach digests your food. Your whole body feels things. Your head thinks. Could your own reason have told you enough to conclude that you have a soul, without any supernatural help?

The first philosophers, whether in Chaldea or Egypt, said, “Something inside us must produce our thoughts. It must be extremely fine. It is breath, fire, ether, a fifth essence, a weightless image, an entelechy, a number, a harmony.” According to the divine Plato, it is a mixture of the same and the other. Epicurus, following Democritus, said that atoms do our thinking. But how does an atom think, my friend? Admit you have no idea.

We must, of course, accept that the soul is an immaterial being. But surely you cannot understand what this immaterial being is? The scholars answer, “No, but we know that its nature is to think.” How do you know? “Because it thinks.” Scholars, I fear you know as little as Epicurus. A stone falls, so falling is in its nature. But my question is: what makes it fall?

They go on, “We know a stone has no soul.” Yes, I believe that too. “We know you cannot divide a denial or an affirmation into parts. They are not bits of matter.” I agree. Yet matter, which we otherwise know nothing about, has qualities that are not material and cannot be divided. God has given it gravity pulling it toward a center. Gravity has no parts that can be divided up. The force that moves bodies is not a being made of parts. Nor are the growth, life, and instinct of living bodies separate beings that can be divided. You cannot cut a rose’s growth, a horse’s life, or a dog’s instinct in half, any more than you can cut a feeling, a denial, or an affirmation in half. So your impressive argument that thought cannot be divided proves absolutely nothing.

What do you mean by your soul, then? What idea do you have of it? Without revelation, all you can establish for yourself is that you have some unknown ability to feel and think.

Tell me honestly: is that ability to feel and think the same ability that lets you digest food and walk? You admit it is not. Your understanding can keep telling your stomach, digest, but if the stomach is sick, it will do nothing. Your immaterial being can order your feet to walk as much as it likes. If they have gout, they will not move.

The Greeks understood that thinking often has nothing to do with the way our organs work. They accepted an animal soul to run the organs and a finer, more delicate soul for thought: a mind.

Yet this thinking soul directs the animal soul in a thousand cases. It tells the hands to take something, and they do. It never tells the heart to beat, the blood to flow, or the chyle to form. Those things happen without it. These two souls seem very confused and have little control over their own house.

In fact, the first, animal soul certainly does not exist. It is simply the movement of your organs. Be careful, human being: your weak reason gives you no more evidence that the other soul exists either. You can know that only through faith. You were born; you live, act, think, stay awake, and sleep, without knowing how. God gave you the ability to think just as he gave you everything else. If he had not come at the times set by providence and taught you that you have an immaterial, immortal soul, you would have no evidence for it.

Look at the impressive theories your philosophy has invented about these souls.

One philosopher says the human soul is part of God’s own substance. Another makes it part of the great whole. A third says it has existed as a created thing throughout eternity. A fourth says it was made but not created. Others insist that God makes souls when they are needed and that they arrive at the moment of sexual intercourse. One shouts, “They live in the tiny creatures in semen!” Another says, “No, they settle in the fallopian tubes.” Someone else arrives and says, “You are all wrong. The soul waits six weeks until the fetus has formed. Then it moves into the pineal gland. If it finds an unsuccessful conception, it leaves again and waits for a better chance.” The latest theory puts its home in the corpus callosum. La Peyronie assigned it that position. Only the chief surgeon to the king of France could arrange the soul’s accommodation like that. But the surgeon’s corpus callosum has not been as successful as the surgeon was.

In question 75 and those that follow, Saint Thomas says the soul is a form that exists in itself; that it is entirely present in everything; that what it is differs from what it can do; that there are three souls for growth: one for nourishment, one for increase, and one for reproduction. He says memory of spiritual things is spiritual, and memory of bodily things is bodily. The rational soul is a form that is immaterial in what it does and material in its existence. Saint Thomas wrote two thousand pages with this much force and clarity. That is why he is the angel of the schools.

There are just as many theories about how the soul will feel after it has left the body it used to feel through. How will it hear without ears, smell without a nose, or touch without hands? Which body will it get back afterward: the one it had at two or the one it had at eighty? How will the self, the identity of that same person, continue to exist? Suppose a man lost his understanding at fifteen and died in that state at seventy. How will his soul pick up the ideas it had when he reached puberty? Suppose someone’s leg was cut off in Europe and he lost an arm in America. By what clever trick will his soul recover them, after they have turned into vegetables and passed into another animal’s blood? We could go on forever listing all the absurd things the poor human soul has imagined about itself.

One very strange fact is that the laws of God’s people do not say a single word about the soul being spiritual or immortal. There is nothing in the Ten Commandments, Leviticus, or Deuteronomy.

It is absolutely certain, beyond any doubt, that nowhere does Moses promise the Jews rewards or punishments in another life. He never discusses their souls’ immortality, offers heaven as a hope, or threatens them with hell. Everything is about life on earth.

Before he dies, he tells them in Deuteronomy:

“If you have children and grandchildren and then do wrong, you will be wiped out in that country, with only a few of you left among the nations.”

“I am a jealous God. I punish the fathers’ wrongdoing down to the third and fourth generation.”

“Respect your father and mother so that you will live a long time.”

“You will always have enough to eat.”

“If you follow other gods, you will be destroyed…”

“If you obey, you will have rain in spring and autumn, wheat, oil, wine, and hay for your animals. You will be able to eat until you are full.”

“Keep these words in your hearts, in your hands, and between your eyes. Write them on your doors so that you will live for many days.”

“Do what I tell you, without adding anything or leaving anything out.”

“If a prophet appears who predicts extraordinary things, and his prediction is true and comes about, and he tells you, ‘Come, let us follow other gods’…kill him immediately. Let all the people strike him after you.”

“When the Lord hands the nations over to you, slaughter them all. Do not spare a single man or have pity on anyone.”

“Do not eat unclean birds such as the eagle, the griffon, the ixion, and so on.”

“Do not eat animals that chew the cud but do not have a split hoof, such as camels, hares, porcupines, and so on.”

“If you keep every rule, you will be blessed in the city and in the fields. Your children, your crops, and your livestock will be blessed…”

“If you fail to keep every rule and ceremony, you will be cursed in the city and in the fields…you will face famine and poverty. You will die from misery, cold, poverty, and fever. You will have mange, scabies, and fistulas…you will get ulcers on your knees and calves.”

“Foreigners will lend you money at interest, but you will not lend to them at interest…because you have not served the Lord.”

“And you will eat the children you have given birth to, the flesh of your sons and daughters, and so on.”

All these promises and threats are clearly about this life. There is not one word about the soul’s immortality or a future life.

Several famous commentators thought Moses fully understood both these great doctrines. For proof they quote Jacob. He thought wild animals had eaten his son, and in his grief he said, I will go down with my son into the pit; into the world below, into hell. In other words: I will die, because my son is dead.

They also offer passages from Isaiah and Ezekiel as proof. But the Hebrews Moses addressed could not have read either Ezekiel or Isaiah. Those prophets lived several centuries later.

Arguing about Moses’s private beliefs is pointless. In the laws he made public, he never spoke about a life after death. All the punishments and rewards he described were for the present life. If he knew about a future life, why did he not clearly set out that great doctrine? If he did not know, what was his mission for? Several important people ask this question. Their answer is that the master of Moses and of all human beings kept the right to explain the doctrine to the Jews at the proper time. They could not have understood it while they were in the desert.

Had Moses taught that souls are immortal, one major Jewish school would not have kept opposing the doctrine. That school, the Sadducees, would not have been legally recognized in the state. Sadducees would not have held the highest posts, and high priests would not have been selected from among them.

Apparently it was only after Alexandria was founded that the Jews divided into three groups: Pharisees, Sadducees, and Essenes. Josephus, the historian, was a Pharisee. He tells us in book thirteen of his Antiquities that the Pharisees believed souls passed from one body to another. The Sadducees thought the soul died with the body. Josephus also says the Essenes believed souls were immortal. In their view, souls descended in an airy form from the highest part of the air into bodies. A powerful attraction takes them back there. After death, the souls of good people stay beyond the Ocean, in a land with no heat, cold, wind, or rain. The souls of bad people go to a place with exactly the opposite climate. That was Jewish theology.

The one who alone was to teach all human beings came and condemned all three groups. Without him we could never have known anything about our soul. Philosophers never reached a definite idea of it. Moses, the world’s only true lawgiver before ours, spoke to God face to face but saw him only from behind. Yet he left people completely ignorant about this great subject. So it is only in the last seventeen hundred years that we have been certain the soul exists and is immortal.

Cicero had nothing but doubts. His grandson and granddaughter could have learned the truth from the first Galileans to arrive in Rome.

Before then, and ever since in all the places the apostles did not reach, people had to ask their souls: “Who are you? Where did you come from? What do you do? Where are you going? You are something I cannot identify that thinks and feels. Even if you went on feeling and thinking for a hundred billion years, your own understanding could never tell you anything more without help from a God.”

Human being, this God gave you understanding so that you could behave well, not so that you could discover the inner nature of the things he created.

A — Amitié

C’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles & vertueuses. Je dis sensibles; car un moine, un solitaire peut n’être point méchant, & vivre sans connaître l’amitié. Je dis vertueuses; car les méchants n’ont que des complices; les voluptueux ont des compagnons de débauches; les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans, les hommes vertueux ont seuls des amis. Cétégus était le complice de Catilina, & Mécène le courtisan d’Octave; mais Cicéron était l’ami d’Atticus.

Que porte ce contrat entre deux ames tendres & honnêtes? Les obligations en sont plus fortes & plus faibles, selon leur degré de sensibilité, & le nombre des services rendus, &c.

L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs & chez les Arabes, que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout.

L’amitié était un point de religion & de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amans. Beau régiment! Quelques-uns l’ont pris pour un régiment de Sodomites; ils se trompent, c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi & la religion. La pederastie était malheureusement tolérée par les mœurs; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. Nous en parlerons encore.

Friendship is an unspoken agreement between two people who feel deeply and are morally good. I say feel deeply because a monk or a hermit can live without being wicked and still never know friendship. I say morally good because bad people have accomplices, not friends. People who pursue pleasure have partners in debauchery. Those who seek their own advantage have associates. Politicians bring together people who take sides in factions. Ordinary idle people have acquaintances. Princes have courtiers. Only good people have friends. Cethegus was Catiline’s accomplice; Maecenas was Octavian’s courtier. But Cicero was Atticus’s friend.

What does this agreement between two affectionate, honest souls require? Their obligations to each other are greater or smaller depending on how deeply they feel, how many services they have done each other, and so on.

The Greeks and Arabs were more enthusiastic about friendship than we are. They made up wonderful stories about it. We have no stories like theirs. We are rather dry about everything.

For the Greeks, friendship was part of religion and law. The Thebans had a regiment of lovers. What a fine regiment! Some people have thought it was a regiment of sodomites. They are wrong: they are confusing something secondary with the main thing. Greek law and religion required friendship. Unfortunately, custom tolerated pederasty. We should not blame the law for shameful abuses. We will discuss this again.

A — Amour

Amor omnibus idem. Il faut ici recourir au physique, c’est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée. Veux-tu avoir une idée de l’amour? Voi les moineaux de ton jardin, voi tes pigeons, contemple le taureau qu’on amène à ta genisse, regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend & qui détourne sa queue pour le recevoir, voi comme ses yeux étincellent, entends ses hennissements, contemple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent & qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que sa nature lui a destiné; mais ne sois point jaloux, & songe aux avantages de l’espèce humaine; ils compensent en amour tous ceux que la nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité.

Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouissance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur; la femelle jette sur la vase des millions d’œufs; le mâle qui les rencontre, passe sur eux & les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils apartiennent.

La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûte de plaisir que par un seul sens, & dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements; tout ton corps est sensible; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse, & ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce; enfin, tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, & les animaux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le Comte de Rochester, L’amour dans un pays d’Athées, ferait adorer la Divinité.

Comme les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l’amour. La propreté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, augmente le plaisir du tact, & l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles.

Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l’or: l’amitié, l’estime viennent au secours; les talents du corps & de l’esprit font encor de nouvelles chaînes.

Nam facit ipsa suis interdum fæmina factis,Morigerisque modis & mundo corpori cultuUt facile insuescat secum vir degere vitam.

Lucrèce Liv. V.

L’amour propre surtout resserre tous ces liens. On s’applaudit de son choix, & les illusions en foule font les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements.

Voilà ce que tu as au-dessus des animaux; mais si tu goutes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi, dont les bêtes n’ont point d’idée! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plaisirs de l’amour, & les sources de la vie, par une maladie épouvantable, à laquelle l’homme seul est sujet, & qui n’infecte que chez lui les organes de la génération!

Il n’en est point de cette peste comme de tant d’autres maladies qui sont la suite de nos excès. Ce n’est point la débauche qui l’a introduite dans le monde. Les Phriné, les Laïs, les Flora, les Messalines n’en furent point attaquées; elle est née dans des Iles où les hommes vivaient dans l’innocence, & de là elle s’est répanduë dans l’ancien monde.

Si jamais on a pû accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d’agir contre les vuës, c’est dans cette occasion. Est-ce là le meilleur des mondes possibles? Eh quoi, si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fit point mourir François I.? Non, dit-on, les choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux; je le veux croire, mais cela est dur.

Love is the same for everyone. Here we have to consider the physical side. Nature supplied the cloth; imagination has embroidered it. Do you want to understand love? Watch the sparrows in your garden and your pigeons. Look at the bull being taken to your heifer. Watch the proud horse whose two grooms lead him to the quiet mare waiting for him. She moves her tail aside to receive him. Look at his shining eyes and listen to his neighing. See him leap and prance, with his ears upright, his mouth opening in little spasms, his nostrils widening and hot breath coming out of them. His mane lifts and streams as he throws himself eagerly onto the partner nature has chosen for him. Do not envy him. Think of the advantages human beings have. In love they make up for all the advantages nature gave animals: strength, beauty, agility, and speed.

Some animals do not experience sexual pleasure at all. Fish with scales do not have that enjoyment. The female lays millions of eggs on the mud. A male comes across them, swims over them, and fertilizes them with his semen. He does not care which female laid them.

Most animals that mate enjoy pleasure through only one sense. Once that desire has been satisfied, it is all over. No other animal knows embraces as you do. You feel things throughout your body. Your lips, especially, can enjoy a pleasure that nothing exhausts. Only your species has that pleasure. You can also make love at any time, while animals have a fixed season for it. Consider these advantages, and you will agree with the Earl of Rochester: “In a country of atheists, love would make people worship God.”

People have the gift of improving everything nature gives them, so they have improved love too. Keeping clean and looking after yourself make your skin more delicate, increasing the pleasure of touch. Caring for your health makes the organs that give pleasure more sensitive.

All the other feelings become part of love, as other metals mix with gold. Friendship and respect strengthen it. Physical and mental abilities create more bonds.

Sometimes a woman herself, through what she does,Her readiness to please and the cleanliness of her body,Makes a man easily get used to living with her.

Lucrèce Liv. V.

Above all, self-love draws all these bonds tighter. We feel pleased with our choice. A whole crowd of illusions decorates the work that nature laid the foundations for.

These are your advantages over animals. But along with all the pleasures they do not know, you have so many troubles that they cannot imagine! The dreadful thing is that in three quarters of the world, nature has poisoned love’s pleasures and the sources of life with a terrible disease. Only human beings suffer from it, and only in them does it infect the reproductive organs.

Unlike many other diseases, this plague did not result from excessive behavior. Sexual excess did not bring it into the world. Women like Phryne, Lais, Flora, and Messalina did not catch it. It began on islands whose people lived innocently, then spread from there to the Old World.

If there was ever a reason to accuse nature of despising her own creation, contradicting her plan, and working against her own intentions, this is it. Is this the best of all possible worlds? Caesar, Antony, and Octavian did not have this disease. Could it not also have been prevented from killing Francis I? “No,” people tell us. “Everything was arranged this way for the best.” I want to believe that, but it is hard.

A — Amour nommé Socratique

Comment s’est-il pû faire qu’un vice, destructeur du genre-humain s’il était général, qu’un attentat infame contre la nature, soit pourtant si naturel? il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie, & cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas eu encor le temps d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encor ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses; c’est la jeunesse aveugle, qui par un instinct mal démêlé se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance.

Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure; mais quoi qu’on ait dit des Africaines & des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux. C’est toujours le mâle qui attaque la femelle.

Les jeunes mâles de nôtre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, & ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, & par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend; on rend hommage au sexe en s’attachant à ce qui en a les beautés, & quand l’âge a fait évanouïr cette ressemblance, la méprise cesse.

Citraque juventamÆtatis breve ver & primos carpere flores.

On sçait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, & l’occasion plus fréquente; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoutante dans un matelot Hollandais, & dans un vivandier Moscovite.

Je ne peux souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers,

Tu chériras un beau garçon,Tant qu’il n’aura barbe au menton.

Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules? il était jeune alors, & quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les loix de sa république; c’est comme si on accusait Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son Eglise, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide, & qu’il dit:

Amplector hunc & illam.

On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au dialogue de l’amour, faire dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit.

Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour Socratique n’était point un amour infame. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appellait les amants d’un jeune homme, étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes; ce qu’étaient les enfans d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires; institution guerrière & sainte dont on abusa, comme des fêtes nocturnes, & des Orgies.

La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers, engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres; & c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.

Sextus Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par les loix de la Perse; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent le Code des Persans; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor, je dirai que la chose n’est pas vraye, par la raison qu’elle est impossible; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre; que des gens ont pris des usages honteux & tolérés dans un pays pour les loix du pays. Sextus Empiricus qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il vivait de nos jours, & qu’il vit deux ou trois jeunes Jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola?

L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait tête baissée. Octave Auguste ce meurtrier débauché & poltron qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantat Alexis & qu’Horace fit de petites odes pour Ligurinus; mais l’ancienne loi Scantinia qui défend la pédérastie subsista toujours. L’Empereur Philippe la remit en vigueur & chassa de Rome les petits garçons qui faisoient le métier. Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des loix contre les mœurs.

How can a vice that would wipe out the human race if everyone practiced it, a shameful offense against nature, still be so natural? It looks like the final stage of deliberate corruption. Yet it commonly affects people who have not had time to be corrupted. It reaches fresh hearts that have never known ambition, deception, or greed for money. Blind young people, confused about their instinct, fall into this disorder as soon as they leave childhood.

The two sexes begin to feel attracted to each other early. But whatever people have said about women in Africa and southern Asia, this desire is generally much stronger in men than in women. Nature has made this a rule for all animals. The male always approaches the female first.

Young males brought up together feel the force that nature is beginning to develop in them. When they cannot find their instinct’s natural object, they turn to something that resembles it. For two or three years a boy’s fresh complexion, bright coloring, and gentle eyes can make him resemble a beautiful girl. If someone loves him, it is because nature has made a mistake. Attraction to someone with women’s beauty pays tribute to women. Once age removes the resemblance, the mistake stops.

And before reaching manhood,To pick life’s short springtime and its first flowers.

Everyone knows this mistake by nature is much more common in warm, mild regions than in the frozen North. The blood is more excited there, and there are more opportunities. So what looks like a mere weakness in the young Alcibiades is a revolting abomination in a Dutch sailor or an army supplier from Muscovy.

I cannot stand the claim that the Greeks gave permission for this behavior. People quote Solon, the lawgiver, because he wrote two bad lines:

You will love a handsome boyWhile he has no beard on his chin.

But was Solon honestly acting as a lawgiver when he wrote those two ridiculous lines? He was young at the time. When he stopped being a libertine and became wise, he did not include that shameful practice in the republic’s laws. It would be like claiming Theodore Beza preached pederasty in his church because, as a young man, he wrote poems for young Candidus and said:

I embrace him and her.

People also misuse a passage from Plutarch. In his rambling dialogue about love, one speaker says women do not deserve true love. But another speaker defends women, as he should.

As far as anything about the ancient world can be certain, Socratic love was not shameful love. The word love has caused the confusion. People called a young man’s lovers were really like the companions assigned to our princes, or the pages of honor. These were young people educated alongside a child of high rank, sharing his studies and military training. It was a sacred military institution that people abused, as they abused nighttime festivals and orgiastic religious rites.

Laius’s band of lovers was an unbeatable group of young warriors who swore to give their lives for one another. Ancient military discipline never produced anything finer.

Sextus Empiricus and others claim Persian law recommended pederasty. Let them quote the actual law and show us the Persian legal code. Even if they did, I would still not believe it. I would say it cannot be true because it is impossible. It is not in human nature to make a law that goes against nature and insults it, a law that would end the human race if followed literally. Some people have confused shameful customs that a country tolerates with that country’s laws. Sextus Empiricus doubted everything; he should have doubted this legal claim too. Suppose he lived today and saw two or three young Jesuits abusing some schoolboys. Would that entitle him to say the rules of Ignatius of Loyola allowed this game?

Love of boys was so widespread in Rome that nobody thought to punish a folly everyone rushed into. Octavian Augustus, the murderous, immoral coward who dared to exile Ovid, was perfectly happy for Virgil to write about Alexis and Horace to compose short odes to Ligurinus. Yet the old Scantinian law banning pederasty remained on the books. The emperor Philip enforced it again and expelled the young boys working in that trade from Rome. I do not believe any civilized nation has ever passed laws against moral behavior.

A — Amour-propre

Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l’aumône. Un passant lui dit, N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infame quand vous pouvez travailler? Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent & non pas des conseils; puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité Castillane. C’était un fier gueux que ce seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, & ne souffrait pas la reprimande par un autre amour de soi-même.

Un Missionaire voyageant dans l’Inde, rencontra un Faquir chargé de chaînes, nud comme un singe, couché sur le ventre, & se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. Quel renoncement à soi-même! disait un des spectateurs. Renoncement à moi-même? reprit le Faquir, Apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux & moi cavalier.

Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments & de toutes nos actions, ont donc eu grande raison dans l’Inde, en Espagne, & dans toute la terre habitable; & comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour propre est l’instrument de notre conservation, il ressemble à l’instrument de la perpétuité de l’espèce; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, & il faut le cacher.

A beggar near Madrid asked for charity with an air of nobility. Someone passing by asked, “Aren’t you ashamed of this disgraceful way of making a living when you are able to work?” The beggar answered, “Sir, I’m asking you for money, not advice.” He turned away, keeping all his Castilian dignity. This grand gentleman was certainly a proud beggar: very little was needed to hurt his vanity. Self-love made him ask for money. Another kind of self-love made him reject criticism.

While traveling in India, a missionary came across a fakir covered in chains, as naked as a monkey. He lay on his stomach and had people whip him for the sins of his fellow Indians. They gave him a few liards in local money. One onlooker said, “What self-denial!” The fakir answered, “Denying myself? You should know I only let myself be beaten in this world so I can repay you in the next one, when you are horses and I am the rider.”

So the people who say self-love underlies all our feelings and everything we do are quite right, whether in India, Spain, or anywhere else people live. Nobody needs to write to prove that human beings have faces. There is no more need to prove that they love themselves. Self-love is the means by which we keep ourselves alive. It is like the means of keeping the species going: we need it, value it, enjoy it, and must hide it.

A — Ange

Ange, en Grec, Envoyé; on n’en sera guères plus instruit quand on sçaura que les Perses avaient des Feris, les Hébreux des Malacs, les Grecs leurs Demonoï.

Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité & nous; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa; l’homme fit toujours les Dieux à son image. On voyait les Princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoye aussi ses couriers; Mercure, Iris, étaient des couriers, des messagers.

Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux Anges que Dieu daignait enfin leur envoyer; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Caldéens, quand la nation Juive fut captive dans la Babilonie; Michel & Gabriel, sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie qui vivait à Ninive, connut l’Ange Raphael qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabel.

Dans les loix des Juifs, c’est-à-dire, dans le Lévitique & le Deuteronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des Anges, à plus forte raison de leur culte; aussi, les Sadducéens ne croyaient-ils point aux Anges.

Mais dans les histoires des Juifs, il en est beaucoup parlé. Ces Anges étaient corporels; ils avaient des ailes au dos, comme les Gentils feignirent que Mercure en avait aux talons; quelquefois ils cachaient leurs ailes sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puis qu’ils buvaient & mangeaient, & que les habitans de Sodome voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les Anges qui allèrent chez Loth?

L’ancienne tradition Juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’Anges. 1. Les Chaios Acodesh, purs, saints. 2. Les Ofamins, rapides. 3. Les Oralim, les forts. 4. Les Chasmalim, les flammes. 5. Les Séraphim, étincelles. 6. Les Malachim, Anges, messagers, députés. 7. Les Eloim, les Dieux ou Juges. 8. Les Ben Eloïm, enfans des Dieux. 9. Chérubim, Images. 10. Ychim, les animés.

L’histoire de la chûte des Anges ne se trouve point dans les livres de Moïse; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui apostrophant le Roi de Babylone, s’écrie; Qu’est devenu l’exacteur des tributs? les sapins & les cèdres se réjouissent de sa chute, comment es-tu tombée du Ciel, ô Helel; étoile du matin? on a traduit cet Hélel, par le mot Latin Lucifer; & ensuite par un sens allégorique on a donné le nom de Lucifer au Prince des Anges qui firent la guerre dans le Ciel; & enfin ce nom qui signifie phosphore & aurore, est devenu le nom du Diable.

La religion chrétienne est fondée sur la chûte des Anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre; & devinrent Diables. Un Diable tenta Eve sous la figure du serpent & damna le genre humain. Jesu vint racheter le genre humain & triompher du Diable qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocrife de Noé, & encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.

St. Augustin dans sa 109e. lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés & agiles aux bons & aux mauvais Anges. Le Pape Grégoire second a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des Anges reconnus par les Juifs; ce sont les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les Archanges, & enfin les Anges qui donnent le nom aux huit autres hiérarchies.

Les Juifs avaient dans le temple deux chérubins ayant chacun deux têtes; l’une de bœuf & l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au dessous des oreilles. Nous peignons les Anges & les Archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux ailes au dos. A l’égard des trônes & des dominations, on ne s’est pas encor avisé de les peindre.

St. Thomas, à la question 108. article second, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les Chérubins & les Séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’Anges. L’ancienne mytologie des bons & des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce, & à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon & un mauvais Ange, dont l’un l’assiste, & l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort; mais on ne sait pas encor si ces bons & mauvais Anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la somme de St. Thomas.

On ne sçait pas précisément où les Anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vuide, dans les planètes; Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.

The Greek word for angel means messenger. We won’t learn much more by listing other peoples’ names for them. Persia had its Feris, the Hebrews their Malacs, and Greece its Demonoï.

Here’s something that may tell us more. From very early on, people have put other beings between themselves and God. Ancient people invented demons and spirits for this role. Humans have always shaped their gods after themselves. Princes used messengers to give orders, so God must have couriers too. That’s what Mercury and Iris were: couriers carrying messages.

God himself guided the Hebrews, and no other people. Yet at first they didn’t name the angels he finally chose to send them. They took the Chaldeans’ names for these beings while the Jewish nation was captive in Babylon. Daniel, a slave there, is the first to mention Michael and Gabriel. Tobit, a Jew living at Nineveh, knew the angel Raphael. His son traveled with Raphael to collect a debt from another Jew, Gabael. Raphael was helping him recover the money Gabael owed Tobit.

Look at Jewish law, meaning Leviticus and Deuteronomy. You won’t find a word about angels existing, let alone about worshiping them. The Sadducees didn’t believe in them, either.

Jewish histories, though, say plenty about angels. These beings had bodies, with wings growing from their backs. The Gentiles likewise imagined Mercury with wings at his heels. At times, angels kept their wings hidden under their clothes. How could they have been bodiless? They drank and ate. The people of Sodom wanted to commit the sin of pederasty with those who came to Lot’s house.

Ben Maimon says the old Jewish tradition has ten ranks or orders of angels. They are: 1. Chaios Acodesh: the pure, the holy. 2. Ofamins: the speedy. 3. Oralim: the strong. 4. Chasmalim: flames. 5. Seraphim: sparks. 6. Malachim: angels, messengers, delegates. 7. Eloim: gods or judges. 8. Ben Eloïm: the gods’ children. 9. Cherubim: images. 10. Ychim: living beings.

Moses’ books don’t tell a story about angels falling. The first passage offered as evidence comes from Isaiah. Speaking directly to Babylon’s king, the prophet cries out: “Where’s the man who collected tribute? The fir trees and cedars celebrate his fall. How did you fall out of heaven, Helel, star of the morning?” Translators used the Latin Lucifer for Helel. Later, people read this as an allegory. They called the leader of the angels who fought in heaven Lucifer. In the end, a name meaning light-bringer and dawn became a name for the Devil.

Angels falling is the basis of Christianity. The rebels were hurled from the spheres they lived in. They landed in hell, at the center of the earth, and became devils. A devil took a serpent’s shape, tempted Eve, and brought damnation on humanity. Jesus came to redeem humanity and defeat the Devil. That Devil still tempts us. Yet this essential tradition is found only in Noah’s apocryphal book. Even that book tells it quite differently from the version people accept.

St. Augustine readily gives good and evil angels light, nimble bodies in his 109th letter. The Jews recognized ten angel choirs. Pope Gregory II cut them down to nine choirs, hierarchies, or orders. His list runs: Seraphim, Cherubim, Thrones, Dominions, Virtues, Powers, Archangels, and lastly Angels. These last give the other eight hierarchies their name.

There were two cherubim in the Jewish temple. Each had six wings and two heads: an ox’s and an eagle’s. These days, we paint a cherub as a flying head. Two small wings sit just under its ears. For angels and archangels, we paint young people with wings on their backs, two each. Nobody’s thought of painting Thrones and Dominions yet.

Why are Thrones as near God as Cherubim and Seraphim? St. Thomas answers in question 108, article two: God sits on them. Scotus put the number of angels at a thousand million. Ancient stories of helpful and harmful spirits spread from the East to Greece and Rome. We made that belief sacred. We gave everyone two angels, a good one and a bad one. From birth until death, the first helps and the second harms. Do they keep changing posts? Or do other angels come to take over? We still don’t know. For that question, turn to St. Thomas’s Summa.

Where exactly do angels stay? In the air? In empty space? On the planets? We don’t know. God hasn’t wanted us to find out.

A — Antropophages

Nous avons parlé de l’amour. Il est dur de passer de gens qui se baisent, à gens qui se mangent. Il n’est que trop vrai qu’il y a eu des Antropofages; nous en avons trouvé en Amérique, il y en a peut-être encor; & les Cyclopes n’étaient pas les seuls dans l’antiquité qui se nourrissent quelquefois de chair humaine. Juvenal raporte que chez les Egyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour ses loix, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles & des oignons, les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains; il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux, il était alors en Egypte, & à peu de distance de Tintire. Il cite à cette occasion les Gascons & les Saguntins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes.

En 1725 on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontainebleau, j’eus l’honneur de les entretenir; il y avait parmi eux une Dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes, elle me répondit très-naïvement qu’elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé; elle s’excusa en disant qu’il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, & que les vainqueurs méritaient d’avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée, ou non rangée, nos voisins, & pour la plus vile récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux & des vers. C’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime; qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau & un chien?

Nous respectons plus les morts que les vivants. Il aurait fallu respecter les uns & les autres. Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche; car s’il était permis de manger les voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes; ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne l’ont pas toujours été; toutes ont été longtemps sauvages; & dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées, le genre-humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. Il est arrivé aux hommes ce qui arrive aujourd’hui aux éléphants, aux lions, aux tigres, dont l’espèce a beaucoup diminué. Dans les temps où une contrée était peu peuplée d’hommes, ils avaient peu d’arts, ils étaient chasseurs. L’habitude de se nourrir de ce qu’ils avaient tué, fit aisément qu’ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs & leurs sangliers. C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger.

Quel est le plus grand crime ou de s’assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d’une jeune fille ornée de bandelettes, à l’honneur de la divinité, ou de manger un vilain homme qu’on a tué à son corps défendant?

Cependant, nous avons beaucoup plus d’exemples de filles & de garçons sacrifiés, que de filles & de garçons mangés; presque toutes les nations connues ont sacrifié des garçons & des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s’appellait l’anathême; c’était un véritable sacrifice, & il est ordonné au 29e. chap. du Lévitique, de ne point épargner les ames vivantes qu’on aura vouées; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d’en manger, on les en menace seulement; & Moïse, comme nous avons vû, dit aux Juifs, que s’ils n’observent pas ses cérémonies, non seulement ils auront la galle, mais que les mères mangeront leurs enfans. Il est vrai que du temps d’Ezéchiel les Juifs devaient être dans l’usage de manger de la chair humaine, car il leur prédit au chapitre 39. que Dieu les fera manger non seulement les chevaux de leurs ennemis, mais encor les cavaliers & les autres guerriers. Cela est positif. Et en effet pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été Antropofages? c’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre.

J’ai lû dans des anecdotes de l’histoire d’Angleterre du temps de Cromwel, qu’une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandelles faites avec de la graisse d’Anglais. Quelque temps après un de ses chalans se plaignit à elle de ce que sa chandelle n’était plus si bonne; Hélas! dit-elle, c’est que les Anglais nous ont manqué ce moisci. Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui égorgeaient des Anglais, ou cette femme qui faisait des chandelles avec leur suif?

We have been discussing love. It is unpleasant to move from people who kiss each other to people who eat each other. Cannibals certainly have existed. We found them in America, and perhaps they still exist there. In the ancient world, the Cyclopes were not the only ones who sometimes ate human flesh. Juvenal says the Tentyrites in Egypt ate an enemy they had captured. This happened among the Egyptians, a people so wise and so famous for their laws, so pious that they worshiped crocodiles and onions. Juvenal was not just repeating a rumor. The crime happened almost in front of him: he was in Egypt then, close to Tentyra. He also mentions the Gascons and Saguntines, who once ate their fellow countrymen.

Four savages from the Mississippi were brought to Fontainebleau in 1725. I had the honor of talking with them. One was a woman from that country. I asked whether she had eaten people. She answered very straightforwardly that she had. I looked a little shocked. In her defense, she said it was better to eat a dead enemy than leave him for animals to eat, and that the winners deserved the first choice. We kill our neighbors in organized battles and in other fighting. For a miserable reward, we prepare meals for ravens and worms. That is where the horror and the crime lie. Once you have been killed, does it matter whether a soldier eats you or a raven and a dog do?

We show more respect for dead people than for living ones. We should respect both. The countries we call civilized were right not to roast their defeated enemies on spits. If people could eat their neighbors, they would soon start eating their fellow citizens. That would be very bad for social morality. Yet civilized nations were not always civilized. All of them were savage for a long time. During the countless upheavals the world has experienced, the human population has sometimes been large and sometimes very small. People have experienced what elephants, lions, and tigers are experiencing now: their numbers have greatly declined. When few people lived in a region, they had few arts and were hunters. They were used to eating what they killed, so it was easy for them to treat enemies as they treated deer and wild boars. Superstition made people sacrifice human victims. Necessity made them eat them.

Which is worse: gathering devoutly to put a knife into the heart of a young girl dressed in ribbons, in honor of the deity, or eating a bad man you killed while defending yourself?

We have many more examples of boys and girls being sacrificed than being eaten. Nearly every nation we know of has sacrificed boys and girls. The Jews did so. They called it anathema, and it was a real sacrifice. Chapter 29 of Leviticus orders that living beings dedicated by vow must not be spared. But nowhere are the Jews told to eat them. They are only threatened with that punishment. As we have seen, Moses tells them that if they fail to keep the ceremonies, they will not just get scabies: mothers will eat their children. The Jews must have been used to eating human flesh in Ezekiel’s time, because in chapter 39 he predicts that God will make them eat their enemies’ horses, their riders, and the other warriors as well. That is explicit. And why would the Jews not have been cannibals? It would have been the only thing missing to make God’s people the most abominable people on earth.

In stories about England during Cromwell’s time, I read that a woman in Dublin sold excellent candles made from English people’s fat. Later, a customer complained that her candles were no longer as good. “Unfortunately,” she said, “we have been short of English people this month.” Who was more guilty: the people who slaughtered the English, or the woman who used their tallow to make candles?

A — Apis

Le bœuf Apis était-il adoré à Memphis comme Dieu, comme symbole, ou comme bœuf? Il est à croire que les fanatiques voyaient en lui un Dieu, les sages un simple symbole, & que le sot peuple adorait le bœuf. Cambise fit-il bien quand il eut conquis l’Egypte, de tuer ce bœuf de sa main? Pourquoi non? Il faisait voir aux imbécilles qu’on pouvait mettre leur Dieu à la broche, sans que la nature s’armât pour venger ce sacrilège. On a fort vanté les Egyptiens. Je ne connais guères de peuple plus méprisable; il faut qu’il y ait toujours eu dans leur caractère, & dans leur gouvernement un vice radical, qui en a toujours fait de vils esclaves. Je consens que dans les temps presqu’inconnus, ils ayent conquis la terre; mais dans les temps de l’histoire ils ont été subjugués par tous ceux qui s’en sont voulu donner la peine, par les Assyriens, par les Perses, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Mammelus, par les Turcs, enfin par tout le monde, excepté par nos croisés, attendu que ceux-ci étaient plus mal avisés que les Egyptiens n’étaient lâches. Ce fut la milice des Mammelus qui battit les Français. Il n’y a peut-être que deux choses passables dans cette nation; la première, que ceux qui adoraient un bœuf ne voulurent jamais contraindre ceux qui adoraient un singe, à changer de religion; la seconde, qu’ils ont fait toujours éclore des poulets dans des fours.

On vante leurs piramides; mais ce sont des monuments d’un peuple esclave. Il faut bien qu’on y ait fait travailler toute la nation, sans quoi on n’aurait pu venir à bout d’élever ces vilaines masses. A quoi servaient-elles? A conserver dans une petite chambre la momie de quelque Prince ou de quelque Gouverneur, ou de quelque Intendant que son ame devait ranimer au bout de mille ans. Mais s’ils espéraient cette résurrection des corps, pourquoi leur ôter la cervelle avant de les embaumer? Les Egyptiens devaient-ils ressusciter sans cervelle?

Did the people of Memphis worship the ox Apis as a god, a symbol, or simply an ox? Probably the fanatics thought he was a god, the wise saw only a symbol, and the foolish common people worshiped the animal itself. After conquering Egypt, was Cambyses right to kill the ox himself? Why not? He showed the fools that they could roast their god on a spit without nature rising up to punish the sacrilege. People have praised the Egyptians a great deal. I know hardly any nation more contemptible. Something deeply wrong in their character and government must always have made them into vile slaves. I will accept that they conquered the world in periods we know almost nothing about. But during recorded history, anyone willing to make the effort conquered them: Assyrians, Persians, Greeks, Romans, Arabs, Mamluks, and Turks. Everyone, in fact, except our crusaders, who were even more misguided than the Egyptians were cowardly. The Mamluk army was the force that beat the French. Perhaps only two things about the nation are even passable. First, people who worshiped an ox never tried to make people who worshiped a monkey change their religion. Second, they have always hatched chickens in ovens.

Their pyramids are admired, but they are monuments built by an enslaved people. The whole nation must have been forced to work on them. Otherwise those ugly heaps could never have been built. What were they for? To keep the mummy of a prince, a governor, or an administrator in a small room until his soul brought him back to life after a thousand years. If they expected bodies to come back to life, why did they take out the brains before embalming them? Were Egyptians supposed to rise again without brains?

A — Apocalypse

Justin le Martyr, qui écrivait vers l’an 170 de nôtre Ere, est le premier qui ait parlé de l’Apocalypse; il l’attribue à l’Apôtre Jean l’Evangeliste, dans son dialogue avec Triphon; ce Juif lui demande s’il ne croit pas que Jérusalem doit être rétablie un jour? Justin lui répond qu’il le croit ainsi avec tous les chrétiens qui pensent juste. Il y a eu, dit-il, parmi nous un certain personnage nommé Jean, l’un des douze Apôtres de Jésus; il a prédit que les fidèles passeront mille ans dans Jérusalem.

Ce fut une opinion longtemps reçüe parmi les chrétiens, que ce règne de mille ans. Cette période était en grand crédit chez les Gentils. Les ames des Egyptiens reprenaient leurs corps au bout de mille années; les ames du purgatoire chez Virgile, étaient exercées pendant ce même espace de temps, & mille per annos. La nouvelle Jérusalem de mille années devait avoir douze portes, en mémoire des douze Apôtres; sa forme devait être quarrée; sa longueur, sa largeur & sa hauteur devaient être de douze mille stades, c’est-à-dire, cinq cent lieuës, de façon que les maisons devaient avoir aussi cinq cent lieuës de haut. Il eût été assez désagréable de demeurer au dernier étage; mais enfin, c’est ce que dit l’Apocalypse au chap. 21.

Si Justin est le premier qui attribua l’Apocalypse à St. Jean, quelques personnes ont recusé son témoignage, attendu que dans ce même dialogue avec le Juif Triphon, il dit que selon le récit des Apôtres, Jesus-Christ en descendant dans le Jourdain, fit bouillir les eaux de ce fleuve, & les enflamma, ce qui pourtant ne se trouve dans aucun écrit des Apôtres.

Le même St. Justin cite avec confiance les oracles des Sibylles; de plus, il prétend avoir vû les restes des petites maisons où furent enfermés les soixante & douze Interprètes dans le Phare d’Egypte du temps d’Hérode. Le témoignage d’un homme qui a eu le malheur de voir ces petites maisons, semble indiquer que l’auteur devait y être renfermé.

Saint Irenée qui vient après, & qui croyait aussi le règne de mille ans, dit qu’il a apris d’un vieillard, que St. Jean avait fait l’Apocalypse. Mais on a reproché à St. Irenée d’avoir écrit qu’il ne doit y avoir que quatre Evangiles, parce qu’il n’y a que quatre parties du monde, & quatre vents cardinaux, & qu’Ezéchiel n’a vu que quatre animaux. Il appelle ce raisonnement une démonstration. Il faut avouer que la manière dont Irenée démontre, vaut bien celle dont Justin a vu.

Clément d’Alexandrie ne parle dans ses Electa, que d’une Apocalypse de St. Pierre dont on faisait trèsgrand cas. Tertullien, grand partisan du règne de mille ans, non-seulement assure que St. Jean a prédit cette résurrection, & ce règne de mille ans dans la ville de Jérusalem; mais il prétend que cette Jérusalem commençait déjà à se former dans l’air, que tous les chrétiens de la Palestine, & même les payens, l’avaient vue pendant quarante jours de suite à la fin de la nuit: mais malheureusement la ville disparaissait dès qu’il était jour.

Origène, dans sa préface sur l’Evangile de St. Jean, & dans ses homélies, cite les oracles de l’Apocalypse, mais il cite également les oracles des Sibylles. Cependant St. Denis d’Alexandrie, qui écrivait vers le milieu du troisième siècle, dit dans un de ses fragments, conservés par Eusèbe, que presque tous les docteurs rejettaient l’Apocalypse, comme un livre destitué de raison; que ce livre n’a point été composé par St. Jean, mais par un nommé Cerinthe, lequel s’était servi d’un grand nom, pour donner plus de poids à ses rêveries.

Le Concile de Laodicée, tenu en 360, ne compta point l’Apocalypse parmi les livres canoniques. Il était bien singulier que Laodicée, qui était une Eglise à qui l’Apocalypse était adressée, rejettât un trésor destiné pour elle; & que l’Evêque d’Ephèse qui assistait au Concile, rejettât aussi ce livre de St. Jean, enterré dans Ephèse.

Il était visible à tous les yeux, que St. Jean se remuait toujours dans sa fosse; & faisait continuellement hausser & baisser la terre. Cependant, les mêmes personnages qui étaient sûrs que St. Jean n’était pas bien mort, étaient sûrs aussi qu’il n’avait pas fait l’Apocalypse. Mais ceux qui tenaient pour le règne de mille ans, furent inébranlables dans leur opinion. Sulpice Sévère, dans son histoire sacrée liv. 9. traite d’insensés & d’impies, ceux qui ne recevaient pas l’Apocalypse. Enfin, après bien des doutes, après des oppositions de Concile à Concile, l’opinion de Sulpice Sévère a prévalu. La matière ayant été éclaircie, l’église a décidé que l’Apocalypse est incontestablement de St. Jean: ainsi il n’y a pas d’appel.

Chaque communion chrétienne s’est attribué les prophéties contenües dans ce livre; les Anglais y ont trouvé les révolutions de la Grande-Brétagne; les Luthériens les troubles d’Allemagne; les Réformés de France le règne de Charles IX. & la régence de Catherine de Médicis: ils ont tous également raison. Bossuet & Newton ont commenté tous deux l’Apocalypse; mais à tout prendre, les déclamations éloquentes de l’un, & les sublimes découvertes de l’autre, leur ont fait plus d’honneur que leurs commentaires.

Around 170 of our era, Justin Martyr became the first writer to mention the Apocalypse. His dialogue with Trypho names the apostle John the Evangelist as its author. Trypho, a Jew, asks whether he believes Jerusalem will someday be restored. Justin says yes: all Christians who think rightly believe it too. He says, “A man named John lived among us. He was one of Jesus’ twelve apostles. He foretold that believers would live in Jerusalem for a thousand years.”

For a long time, Christians believed in that thousand-year kingdom. A thousand years also mattered a great deal to the Gentiles. That’s how long Egyptian souls waited before taking their bodies back. Virgil’s souls in purgatory spent the same time undergoing trials: and for a thousand years. The new Jerusalem was meant to last that long. Twelve gates would recall the twelve apostles. Its shape would be square. It would measure twelve thousand stadia in every direction: length, width, and height. That’s five hundred leagues, which would make the houses five hundred leagues tall too. You wouldn’t much enjoy living on the highest floor. But that’s what the Apocalypse tells us in chap. 21.

Justin was the first to name St. John as the author. Some people, though, haven’t accepted his word for it. In that very dialogue with the Jew Trypho, he reports something else on the apostles’ authority. When Jesus Christ stepped down into the Jordan, he made its waters boil and catch fire. None of the apostles’ writings actually say that.

St. Justin also quotes the Sibyls’ oracles without hesitation. What’s more, he says he saw the ruins of some little houses. These were where the seventy-two translators had been locked up in Egypt’s Pharos lighthouse, in Herod’s day. A man unlucky enough to have seen those little houses gives us reason to think he belonged locked up there himself.

Next comes St. Irenaeus, another believer in the thousand-year kingdom. He says an old man told him St. John had written the Apocalypse. But Irenaeus has been criticized for another statement: there must be just four Gospels. Why? The world has four parts, there are four main winds, and Ezekiel saw just four animals. He calls that a demonstration. We have to admit that Irenaeus proves things as well as Justin sees them.

Clement of Alexandria’s Electa mentions only an Apocalypse of St. Peter. People thought very highly of that book. Tertullian strongly supported the thousand-year kingdom. He said St. John had predicted both this resurrection and this thousand-year rule in Jerusalem. But he didn’t stop there. He claimed Jerusalem was already taking shape up in the air. Every Christian in Palestine had seen it, and the pagans had too. They’d seen it toward the end of the night for forty days running. Sadly, once daylight came, the city vanished.

Origen quotes the Apocalypse’s prophecies in his preface to St. John’s Gospel and in his sermons. He quotes the Sibyls’ oracles as well, though. St. Dionysius of Alexandria wrote around the middle of the third century. Eusebius preserves a fragment of his writing. It says nearly all the religious teachers rejected the Apocalypse as a senseless book. According to him, its author wasn’t St. John but someone called Cerinthus. That man had borrowed a famous name to lend weight to his fantasies.

In 360, the Council of Laodicea didn’t count the Apocalypse among the books accepted as scripture. Laodicea was itself a church the book addressed. How strange for it to refuse a treasure intended for it! The bishop of Ephesus attended the council and rejected the book too. Yet its author, St. John, lay buried in Ephesus.

Everybody could see John moving about in his grave all the time. He kept making the ground go up and down. The very people certain he wasn’t properly dead were just as certain he hadn’t written the Apocalypse. Believers in the thousand-year kingdom, though, wouldn’t change their minds. Sulpicius Severus says anyone who doesn’t accept the Apocalypse is mad and ungodly. That’s in his Sacred History, liv. 9. After many doubts and disputes between councils, his view finally won out. With the question cleared up, the Church ruled that St. John unquestionably wrote the Apocalypse. You can’t appeal that ruling.

Each Christian denomination has read the book’s predictions as being about itself. English readers found Great Britain’s revolutions there. Lutherans found Germany’s troubles. France’s Reformed Christians found Charles IX’s reign and Catherine de’ Medici’s regency. They’re all equally right. Both Bossuet and Newton wrote explanations of the Apocalypse. On balance, though, other things did more for their reputations: Bossuet’s eloquent speeches and Newton’s magnificent discoveries.

A — Athée, Athéisme

Autrefois quiconque avait un secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfans dans ses mystères; & tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école, était accusé d’Athéisme par les fanatiques & par les fripons, & condamné par les sots.

Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon, monté sur un quadrige? on l’appelle Athée, & il est contraint de fuir.

Aristote est accusé d’Athéisme par un prêtre, & ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Calcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux.

Aristophane, ( cet homme que les commentateurs admirent, parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi ) Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un Athée.

Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner des farces à la foire St. Laurent; il me paraît beaucoup plus bas & plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur: “Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan; ce sont les pointes les plus basses & les plus dégoutantes; il n’est pas même plaisant pour le peuple, & il est insupportable aux gens de jugement & d’honneur; on ne peut souffrir son arrogance, & les gens de bien détestent sa malignité.” C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que Madame Dacier admiratrice de Socrate, ose admirer: Voilà l’homme qui prépara de loin le poison, dont des juges infames firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce.

Les tanneurs, les cordonniers & les couturières d’Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, & se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infames licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, & de l’être aujourd’hui des Turcs.

Franchissons tout l’espace des temps entre la république Romaine & nous. Les Romains bien plus sages que les Grecs n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l’Empire Romain. Dès que l’Empereur Frédéric II. a des querelles avec les Papes, on l’accuse d’être Athée, & d’être l’auteur du livre des trois imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis.

Nôtre grand chancelier de l’Hôpital se déclare-t-il contre les persécutions? on l’accuse aussitôt d’Athéisme. Homo doctus, sed verus Atheos.1 Un jésuite, autant au dessous d’Aristophane, qu’Aristophane est au-dessous d’Homère; un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des Athéistes; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze Athéiste; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini.

La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation & de pitié comme celle de Socrate; parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite; mais enfin, Vanini n’était point Athée, comme on l’a prétendu; il était précisément tout le contraire.

C’était un pauvre prêtre Napolitain, prédicateur & Théologien de son métier; disputeur à outrance sur les quiddités, & sur les universaux; & utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendit à l’Athéisme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine, & la plus approuvée; “Dieu est son principe & sa fin, père de l’une & de l’autre, & n’ayant besoin ni de l’une, ni de l’autre; Eternel, sans être dans le temps; présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé, ni futur; il est partout, & hors de tout; gouvernant tout, & ayant tout créé; immuable, infini sans parties; son pouvoir est sa volonté &c.”

Vanini se piquait de renouveller ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chainon est attaché à son trône éternel; idée, à la vérité, plus sublime que vraye, mais qui est aussi éloignée de l’Athéisme, que l’être du néant.

Il voyagea pour faire fortune & pour disputer; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune; on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de sçavants ou de pédants, contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini; sa chaleur & sa grossièreté dans la dispute lui valut la haine de quelques théologiens; & ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi, ce Francon ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être Athée enseignant l’Athéisme.

Ce Francon, ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation, ce qu’il avait avancé. Vanini, sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille, Il suffit de ce fêtu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. Alors il prononça un très beau discours sur la végétation & le mouvement, & sur la nécessité d’un être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation.

Le président Grammont qui était alors à Toulouse, raporte ce discours dans son histoire de France, aujourd’hui si oubliée; & ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.

Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire & atroce du président Grammont? Il est évident que sur la réponse de Vanini, on devait l’absoudre de l’accusation d’Athéisme. Mais qu’arriva-t-il? Ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine; on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu’il adorait; on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très aisé & très commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait, arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.

Pour justifier cette mort il falait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime & très minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses Apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l’Athéisme. Quelle pitié! Comment un pauvre prêtre aurait-il pû avoir douze hommes à ses gages? comment aurait-il pû persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette abominable & révoltante doctrine au péril de leur vie? Un Roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’Athéisme? Personne, avant le père Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques; & le monde qui aime l’extraordinaire, a crû sans examen cette fable.

Bayle lui-même, dans ses pensées diverses, parle de Vanini comme d’un Athée: il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’une société d’Athées peut subsister: il assure que Vanini était un homme de mœurs très réglées, & qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues faits à l’imitation d’Erasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite; mais il n’était point Athée.

Un siècle après sa mort, le sçavant La Croze, & celui qui a pris le nom de Philalète, ont voulu le justifier; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies.

Le jésuite Hardouin, plus sçavant que Garasse, & non moins téméraire, accuse d’Athéisme, dans son livre Athei detecti, les Descartes, les Arnaulds, les Pascals, les Nicoles, les Malebranches; heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini.

De tous ces faits, je passe à la question de morale agitée par Bayle, savoir, si une société d’Athées pourrait subsister? Remarquons d’abord sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute; ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié, avec le plus d’injures, la possibilité d’une société d’Athées, ont soutenu depuis avec la même intrépidité que l’Athéisme est la religion du gouvernement de la Chine.

Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement Chinois; ils n’avaient qu’à lire les édits des empereurs de ce vaste pays, ils auraient vû que ces édits sont des sermons, & que partout il y est parlé de l’être suprême, gouverneur, vengeur, & rémunérateur.

Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’Athées; & je ne sçais comment Mr. Bayle a pû oublier un exemple frapant qui aurait pû rendre sa cause victorieuse.

En quoi une société d’Athées paraît-elle impossible? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein, ne pourraient jamais vivre ensemble; que les loix ne peuvent rien contre les crimes secrets; qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchans échapés à la justice humaine.

Les loix de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point des châtiments après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’ame; mais les Juifs, loin d’être Athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel, mais ils le croyaient toujours présent parmi eux; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité, jusqu’à la quatriéme génération; & ce frein était très puissant.

Mais, chez les gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein; les sceptiques doutaient de tout; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout; les Epicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes; & dans le fonds, ils n’admettaient aucune divinité. Ils étaient convaincus que l’ame n’est point une substance, mais une faculté qui naît & qui périt avec le corps; par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale & de l’honneur. Les sénateurs & les chevaliers Romains étaient de véritables Athées; car les Dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n’espéraient rien d’eux. Le sénat Romain était donc réellement une assemblée d’Athées du temps de César & de Ciceron.

Ce grand orateur dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé, quel mal lui fait la mort? nous rejettons toutes les fables ineptes des enfers, qu’est-ce donc que la mort lui a ôté? Rien que le sentiment des douleurs.

César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami, contre ce même Ciceron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n’est rien, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal? Ciceron, & tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons? Les vainqueurs & les législateurs de l’Univers connu, formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des Dieux, qui étaient de véritables Athées?

Bayle examine ensuite si l’idolâtrie est plus dangereuse que l’Athéïsme, si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes; il est en cela du sentiment de Plutarque; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion, qu’une mauvaise opinion; mais n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune & Jupiter, que de ne rien craindre du tout; il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, & qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion (même mauvaise) que de n’en avoir point du tout.

Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme, ou de l’Athéisme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste; car l’Athéisme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l’Athéisme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l’auteur du Commentarium rerum Gallicarum, que le chancelier de l’Hôpital fût Athée, il n’a fait que de sages loix, & n’a conseillé que la modération & la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la St. Barthelemi. Hobbes passa pour un Athée, il mena une vie tranquille & innocente. Les fanatiques de son temps inondèrent de sang l’Angleterre, l’Ecosse & l’Irlande. Spinosa était non-seulement Athée, mais il enseigna l’Athéïsme; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt, ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, & qui les mangea sur le gril.

Les Athées sont pour la plûpart des sçavans hardis & égarés qui raisonnent mal, & qui ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal & d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses, & de la nécessité.

Les ambitieux, les voluptueux n’ont guères le temps de raisonner, & d’embrasser un mauvais système; ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate. C’est ainsi que vont les choses parmi nous.

Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d’Athées de théorie & de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la providence ni à la vie future; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux & d’ambitieux, tous très-dangereux, & qui perdirent la république.

Je ne voudrais pas avoir à faire à un prince Athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir à faire à des courtisans Athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner; il me faudrait prendre au hazard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les princes & pour les peuples, que l’idée d’un être suprême créateur, gouverneur, rémunérateur & vengeur soit profondément gravée dans les esprits.

Il y a des peuples Athées, dit Bayle dans ses pensées sur les comètes. Les Cafres, les Hottentots, les Topinamboux, & beaucoup d’autres petites nations, n’ont point de Dieu; cela peut être; mais cela ne veut pas dire qu’ils nient un Dieu; ils ne le nient ni ne l’affirment, ils n’en ont jamais entendu parler; dites leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément; dites leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont Athées est la même imputation que si on disait qu’ils sont anti-Cartésiens, ils ne sont ni pour, ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans; un enfant n’est ni Athée, ni Théïste, il n’est rien.

Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci? Que l’Athéïsme est un monstre très-pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place; que s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’Athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe; aucun germe sans dessein, &c. & que le bled ne vient point de pourriture.

Des géomètres non philosophes ont rejetté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent; &, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfans, & Newton le démontre aux sages.

1 Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.

Once, knowing a secret technique in a craft could get you called a sorcerer. Every new sect faced claims that it slit children’s throats during its secret rites. Philosophers had only to stop using the schools’ jargon. Fanatics and crooks would call them atheists, and fools would condemn them.

Anaxagoras dares to say the sun isn’t driven by Apollo in a four-horse chariot. They brand him an atheist. He has to run away.

A priest brings a charge of atheism against Aristotle. Aristotle can’t get his accuser punished, so he leaves for Chalcis. But nothing in Greek history is more hateful than Socrates’ death.

Who first taught Athens to see Socrates as an atheist? Aristophanes did. Commentators admire him for being Greek. They forget that Socrates was Greek as well.

This comic poet isn’t funny and isn’t a poet. We wouldn’t have let him perform farces at the Saint-Laurent fair. I think he’s far baser and more contemptible even than Plutarch’s portrait suggests. Here’s what wise Plutarch says about this clown: “Aristophanes’ language stinks of a miserable quack. His jokes couldn’t be cheaper or more disgusting. Even ordinary people don’t find him amusing. Anyone with judgment and honor finds him unbearable. Nobody can stand his arrogance. Decent people hate his malice.” Incidentally, this is the Tabarin whom Madame Dacier dares to admire, though she admires Socrates too. Long before disgraceful judges poisoned the best man in Greece, this man helped prepare the way.

Athens’s tanners, shoemakers, and seamstresses applauded a farce about Socrates. There he was, suspended in a basket up in the air. He declared that no God existed and boasted of stealing a cloak while teaching philosophy. Bad government let a whole people take these shameful liberties. They well deserved what followed: slavery to Rome, and now to the Turks.

Let’s jump across the centuries between the Roman republic and our own time. Unlike the Greeks, the much wiser Romans never persecuted philosophers for their views. The barbarous peoples who came after the Roman Empire were different. Emperor Frederick II need only quarrel with the popes. At once, he’s an atheist. He’s accused of writing the book of the three impostors with his chancellor, de Vineis.

Our great Chancellor de l’Hôpital speaks against persecution. At once comes the charge of atheism: “A learned man, but a real atheist.”1 Then there’s a Jesuit, as far beneath Aristophanes as Aristophanes is beneath Homer. The poor wretch’s name has become a joke even to fanatics. In short, it’s the Jesuit Garasse, and he finds atheists everywhere. That’s his name for everybody he lashes out at. He calls Théodore de Bèze an atheist. He’s responsible for misleading the public about Vanini.

Vanini’s terrible end doesn’t fill us with anger and pity as Socrates’ does. Vanini was just a foreign pedant with nothing to recommend him. Even so, the claim that he was an atheist is false. He was the exact opposite.

He was a poor priest from Naples, a preacher and theologian by profession. He’d argue endlessly about what things essentially are and about universal concepts, and whether a chimera buzzing in empty space can eat concepts about concepts. But he hadn’t the slightest leaning toward atheism. His account of God followed the soundest and most widely approved theology: “God is his own beginning and end, and the father of both. He needs neither. He’s eternal but isn’t in time, present everywhere but isn’t in any place. For him, there’s no past or future. He’s everywhere and outside everything. He rules everything and created everything. He doesn’t change. He’s infinite, with no parts. His power is his will, etc.”

Vanini took pride in bringing back a beautiful idea from Plato, also adopted by Averroes. God created a chain of beings running from smallest to greatest. Its final link hangs from his eternal throne. The idea is grander than it is true, admittedly. Still, it stands as far from atheism as existence stands from nothingness.

Vanini traveled to seek his fortune and debate. Sadly, debate takes you away from fortune, not toward it. Each scholar or pedant you argue with becomes another enemy who won’t forgive you. That alone was the cause of Vanini’s troubles. His fierce, rude arguments made some theologians hate him. Then he fell out with a man called Francon or Franconi. This man was friendly with his enemies. Sure enough, he accused Vanini of being an atheist and teaching atheism.

Helped by a few witnesses, Francon or Franconi cruelly stuck to his story when confronted with Vanini. They sat Vanini in the defendant’s seat and asked his view of God’s existence. He answered that he worshiped one God in three persons, as the Church did. He picked a straw up off the ground. “This little stalk is proof enough that there’s a creator,” he said. He followed that with a very fine speech about growth in plants and movement. Both, he argued, required a supreme being; without that being, neither could happen.

President Grammont was in Toulouse then. His History of France, now largely forgotten, reports Vanini’s speech. Yet Grammont’s prejudice is hard to understand. He claims Vanini spoke that way from vanity or fear, not so much from inward belief.

What could justify President Grammont’s rash, appalling verdict? Surely Vanini’s reply should have cleared him of atheism. What happened instead? The poor foreign priest also practiced medicine. At his home, they found a large living toad in a jar of water. Straightaway, they called him a sorcerer. They insisted that he worshiped the toad as his god. They made several passages from his books sound irreligious. It’s easy, and common, to do that. Treat an objection as an answer. Read an unclear sentence maliciously. Twist harmless words into poison. In the end, the faction hounding him got a death sentence out of the judges.

To defend that killing, they needed to charge him with the worst things imaginable. Mersenne, a Minim friar with a very tiny mind, took madness this far in print: Vanini had left Naples with twelve apostles to convert all nations to atheism. How pathetic! How could a poor priest keep twelve men on his payroll? Could he persuade twelve Neapolitans to pay heavily for travel, risking their lives? All to spread that horrible, repellent doctrine everywhere? Would even a king have the power to pay twelve preachers of atheism? Until Father Mersenne, nobody had produced an absurdity that enormous. Others repeated it after him. It spread like an infection through journals and historical dictionaries. People love extraordinary stories, and they accepted this tale without checking.

Even Bayle calls Vanini an atheist in his Various Thoughts. He uses him to support his paradox: a society of atheists can keep going. He says Vanini lived a strictly moral life and died for his philosophical belief. He’s wrong on both counts. Vanini’s dialogues imitate Erasmus. In them, the priest tells us he had a mistress called Isabelle. He was as uninhibited in print as in life. But atheism wasn’t his belief.

A hundred years after he died, the scholar La Croze tried to clear his name. So did the writer who called himself Philalethes. But who cares about a poor dead Neapolitan who wrote very badly? Almost nobody reads their defenses.

The Jesuit Hardouin was more learned than Garasse, but no less reckless. His book Athei detecti charges Descartes, Arnauld, Pascal, Nicole, and Malebranche with atheism. Luckily, Vanini’s fate wasn’t theirs.

Now I’ll leave those facts for the moral question Bayle raised: Could a society of atheists keep going? First, look at how enormously people contradict themselves in an argument. Some attacked Bayle’s view with fury. They heaped abuse on him for saying an atheist society was possible. Later, these same people boldly insisted that China’s government had atheism as its religion.

They were certainly badly mistaken about China’s government. They only needed to read the emperors’ edicts in that vast country. Those edicts are sermons. Throughout them, a supreme being rules, punishes, and rewards.

But their claim that an atheist society was impossible was just as wrong. I don’t know how Mr. Bayle missed one striking example. It could have won the argument for him.

Why think an atheist society couldn’t exist? People say men can’t live together if nothing holds them back. Laws can’t stop hidden crimes. There must be a God to punish wrongdoers who escape human justice, here or in the next world.

True, Moses’ laws didn’t teach people about life to come. They threatened no punishment after death. They didn’t teach the earliest Jews that their souls couldn’t die. But the Jews weren’t atheists who thought they could escape God’s punishment. Far from it: nobody was more religious. They believed not just in an eternal God’s existence but in his constant presence among them. They dreaded his punishment falling on themselves, their wives, their children, and their descendants, down to the fourth generation. That held them back very effectively.

Among the Gentiles, though, several sects had nothing of the sort. Skeptics questioned everything. Academics held back from judging anything. Epicureans were sure God couldn’t interfere with human affairs. Really, they didn’t accept any god at all. They were sure the soul wasn’t a substance. It was an ability that came into being with the body and died with it. Only morality and honor held them back. Rome’s senators and knights were genuine atheists. They expected nothing from the gods and feared nothing from them. For such men, the gods didn’t exist. In Caesar’s and Cicero’s day, the Roman senate was really a gathering of atheists.

In his speech defending Cluentius, that great speaker addresses the whole assembled senate: “How has death harmed him? We dismiss all those foolish tales about the underworld. So what has death robbed him of? Just the ability to feel pain.”

Caesar was Catiline’s friend. To save that friend’s life, didn’t he argue against this same Cicero? His point was that killing a criminal wasn’t a punishment. Death is nothing: it only ends our troubles. It’s more a happy moment than a disaster. Didn’t Cicero and the entire senate accept his reasons? The men who conquered the known world and gave it laws plainly formed a society of genuine atheists. They had nothing to fear from any god, did they?

Next, Bayle asks whether worshiping idols is more dangerous than atheism. Is disbelief in God a greater crime than holding opinions unworthy of him? Like Plutarch, Bayle thinks no opinion is better than a bad opinion. With due respect to Plutarch, though, the Greeks were infinitely better off fearing Ceres, Neptune, and Jupiter than fearing nothing. Oaths clearly need to be sacred. Some people believe punishment follows a false oath. Others think they can swear falsely and get away with it. We ought to trust the first group more. In a civilized city, religion, even bad religion, is infinitely more useful than none. There’s no doubt about that.

Bayle should apparently have asked a different question: which is more dangerous, atheism or fanaticism? Fanaticism certainly does a thousand times more harm. Atheism doesn’t stir up a craving for blood. Fanaticism does. Atheism doesn’t prevent crimes; fanaticism drives people to commit them. Let’s assume, with the author of the Commentarium rerum Gallicarum, that Chancellor de l’Hôpital was an atheist. He passed only wise laws. His advice was always to be moderate and live in harmony. Fanatics carried out the St. Bartholomew’s Day massacres. Hobbes was called an atheist, but his life was peaceful and harmless. The fanatics around him drenched England, Scotland, and Ireland in blood. Spinoza didn’t just disbelieve in God: he taught atheism. But he certainly wasn’t involved in Barneveldt’s murder through the courts. Nor did he rip the two de Witt brothers apart, grill them, and eat them.

Atheists are mostly bold scholars who’ve lost their way and reason badly. They can’t make sense of creation, evil’s origin, and other problems. So they turn to the theory that things have always existed and happen by necessity.

People chasing power or pleasure scarcely have time to think things through and adopt a bad system. They have better things to do than set Lucretius beside Socrates. That’s how it is among us.

Rome’s senate was different. Almost every member was an atheist in thought and action. That means they believed neither in God’s care for the world nor in a future life. Philosophers, pleasure seekers, and men hungry for power made up this senate. All were highly dangerous. They brought the republic down.

I’d hate to deal with an atheist prince who’d gain from pounding me in a mortar. I’m quite sure he’d pound me. If I ruled, I wouldn’t want atheist courtiers who’d benefit by poisoning me. I’d have to take a chance on an antidote every day. Princes and peoples alike absolutely need a belief planted deep in their minds: a supreme being creates, governs, rewards, and punishes.

In Thoughts on Comets, Bayle says there are atheist peoples. The Kaffirs, Hottentots, Tupinambá, and many other small nations have no God. Perhaps. That doesn’t mean they deny that a God exists. They neither affirm nor deny it; they’ve never heard of him. Tell them there’s a God, and they’ll readily believe you. Tell them everything happens through the nature of things, and they’ll believe that too. Calling them atheists is like calling them opponents of Descartes. They aren’t on either side of that question. They’re really children. Children aren’t atheists or theists. They’re nothing of either kind.

What do we take away from all this? Atheism is a terribly harmful monster in people who rule. It’s harmful in people who sit in their studies too, however innocent their lives. From those studies, they can reach people in power. It isn’t as destructive as fanaticism, but it nearly always destroys virtue. Above all, there are fewer atheists now than ever. Philosophers have recognized that no plant grows without a seed, no seed exists without design, etc. Wheat doesn’t spring from rotting matter.

Some geometers aren’t philosophers and have rejected causes based on purpose. True philosophers accept them. As a well-known writer said, a catechism teacher tells children about God; Newton proves God’s existence to the wise.

1 Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.

B — Baptême

BAPTEME, mot Grec qui signifie immersion. Les hommes qui se conduisent toujours par les sens, imaginèrent aisément que ce qui lavait le corps, lavait aussi l’ame. Il y avait de grandes cuves dans les souterrains des temples d’Egypte pour les prêtres & pour les initiés. Les Indiens de temps immémorial se sont purifiés dans l’eau du Gange, & cette cérémonie est encor fort en vogue. Elle passa chez les Hébreux; on y baptisait tous les étrangers qui embrassaient la loi judaïque, & qui ne voulaient pas se soumettre à la circoncision; les femmes surtout, à qui on ne faisait pas cette opération, & qui ne la subissaient qu’en Etiopie, étaient baptisées; c’était une regénération; cela donnait une nouvelle ame, ainsi qu’en Egypte. Voyez sur cela Epiphane, Maimonide, & la Gemmare.

Jean baptisa dans le Jourdain, & même il baptisa Jesus, qui pourtant ne baptisa jamais personne, mais qui daigna consacrer cette ancienne cérémonie. Tout signe est indifférent par lui-même, & Dieu attache sa grace au signe qu’il lui plait de choisir. Le Baptême fut bientôt le premier rite & le sceau de la religion Chrêtienne. Cependant, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis, il n’est pas sûr qu’ils fussent baptisés.

On abusa de ce sacrement dans les premiers siècles du christianisme; rien n’était plus commun que d’attendre l’agonie pour recevoir le Baptême. L'exemple de l’empereur Constantin en est une assez bonne preuve. Voici comme il raisonnait. Le Baptême purifie tout; je peux donc tuer ma femme, mon fils & tous mes parents, après quoi je me ferai baptiser, & j’irai au ciel, comme de fait il n’y manqua pas. Cet exemple était dangereux; peu à peu la coutume s’abolit d’attendre la mort pour se mettre dans le bain sacré.

Les Grecs conservèrent toujours le Baptême par immersion: les Latins vers la fin du huitiéme siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules & la Germanie, & voyant que l’immersion pouvait faire périr les enfans dans des pays froids, substituèrent la simple aspersion, ce qui les fit souvent anathématiser par l’église Grecque.

On demanda à St. Cyprien évêque de Carthage, si ceux-là étaient réellement baptisés, qui s’étaient fait seulement arroser tout le corps? il répond dans sa 76. lettre, que plusieurs églises ne croyaient pas que ces arrosés fussent chrêtiens; que pour lui il pense qu’ils sont chrêtiens, mais qu’ils ont une grace infiniment moindre que ceux qui ont été plongés trois fois selon l’usage.

On était initié chez les chrêtiens dès qu’on avait été plongé; avant ce temps on n’était que catécumène. Il falait pour être initié avoir des répondants, des cautions, qu’on appellait du nom qui répond à parains, afin que l’église s’assurat de la fidélité des nouveaux chrêtiens, & que les mystères ne fussent point divulgués. C’est pourquoi dans les premiers siècles, les gentils furent généralement aussi mal instruits des mystères des chrêtiens, que ceux-ci l’étaient des mystères d’Isis & d’Eleusine.

Cyrille d’Aléxandrie, dans son écrit contre l’Empereur Julien, s’exprime ainsi; Je parlerais du Baptême si je ne craignais que mon discours ne parvint à ceux qui ne sont pas initiés.

Dès le second siècle, on commença à baptiser des enfans; il était naturel que les chrêtiens désirassent que leurs enfans, qui auraient été damnés sans ce sacrement, en fussent pourvûs. On conclut enfin qu’il falait le leur administrer au bout de huit jours, parce que chez les Juifs c’était à cet âge qu’ils étaient circoncis. L’église Grecque est encor dans cet usage. Cependant au troisiéme siècle la coûtume l’emporta de ne se faire baptiser qu’à la mort.

Ceux qui mouraient dans la première semaine étaient damnés, selon les pères de l’église les plus rigoureux. Mais Pierre Chrisologue au cinquiéme siècle, imagina les Limbes, espèce d’enfer mitigé, & proprement bord d’enfer, fauxbourg d’enfer, où vont les petits enfans morts sans Baptême, & où étaient les patriarches avant la descente de Jesus-Christ aux enfers. De sorte que l’opinion que Jesus-Christ était descendu aux Limbes, & non aux enfers, a prévalu depuis.

Il a été agité, si un chrétien dans les déserts d’Arabie pouvait être baptizé avec du sable; on a répondu que non; si on pouvait baptiser avec de l’eau-rose, & on a décidé qu’il falait de l’eau pure, que cependant on pouvait se servir d’eau bourbeuse. On voit aisément que toute cette discipline a dépendu de la prudence des premiers pasteurs qui l’ont établie.

Baptism comes from Greek and means being put under water. People always follow their senses. It was easy for them to imagine that washing the body washed the soul too. Below Egypt’s temples were great tubs for priests and people admitted to the mysteries. Indians have washed themselves pure in the Ganges since time beyond memory. The ceremony remains very popular. It reached the Hebrews. Any foreigner who took up Jewish law but refused circumcision was baptized. Women especially received baptism. Circumcision wasn’t performed on them, except in Ethiopia. Baptism was a new birth: it gave them a new soul, just as in Egypt. See Epiphanius, Maimonides, and the Gemara on this.

John used the Jordan for baptism. He even baptized Jesus. Jesus himself never baptized anybody, but he chose to make this old ceremony sacred. No sign is good or bad in itself. God gives his grace through whichever sign he chooses. Before long, baptism was Christianity’s first rite and its seal. Yet all of Jerusalem’s first fifteen bishops had been circumcised. We don’t know for sure whether they’d been baptized.

In Christianity’s first centuries, people misused this sacrament. It was extremely common to put off baptism until they were dying. Emperor Constantine gives us a fairly good example. Here’s his reasoning: “Baptism washes everything away. I can kill my wife, my son, and all my relatives. Then I’ll get baptized and go to heaven.” And that’s just where he went. That example was dangerous. People gradually gave up waiting for death before entering the sacred bath.

The Greeks never stopped baptizing by putting people under water. The Latins had taken their religion into Gaul and Germany by the late eighth century. In cold countries, they saw that immersion could kill children. So they switched to simply sprinkling water. The Greek Church often put them under a formal curse for it.

People asked Carthage’s bishop, St. Cyprian, about those who’d merely had water sprinkled all over them. Had they really been baptized? His 76th letter says several churches didn’t regard these sprinkled people as Christians. He himself thinks they are Christians. But they have infinitely less grace than people dipped three times, as custom requires.

For Christians, being dipped meant being admitted to the mysteries. Until then, you were just preparing for baptism. To be admitted, you needed people to answer for you and guarantee your conduct. They had a name corresponding to godparents. The Church could then be sure new Christians would stay faithful and wouldn’t reveal its mysteries. That explains why the Gentiles generally knew so little about Christian mysteries in the early centuries. Christians knew just as little about the mysteries of Isis and Eleusis.

Writing against Emperor Julian, Cyril of Alexandria says: “I’d discuss baptism, but I’m afraid my words would reach people who haven’t been admitted to the mysteries.”

Baptizing children began in the second century. Naturally, Christians wanted this sacrament for their children, who’d be damned without it. Eventually, people decided to give it after eight days. That was the age for circumcision among Jews. The Greek Church still does this. Yet during the third century, waiting until death for baptism became the dominant custom.

The strictest Church Fathers said children dying in their first week were damned. Then, in the fifth century, Peter Chrysologus came up with limbo. This was a milder sort of hell. Properly speaking, it was hell’s edge, a suburb of hell. Unbaptized babies who died went there. So had the patriarchs, before Jesus Christ went down into hell. Since then, the prevailing view has been that Jesus Christ descended into limbo, not hell.

Could a Christian out in the Arabian deserts receive baptism with sand? People debated it and answered no. What about rosewater? The decision was that water had to be pure. Muddy water, though, was allowed. Clearly, all these rules depended on the judgment of the early church leaders who set them up.

B — Beau, Beauté

Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon? il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds, sortans de sa petite tête, une gueule large & plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

Interrogez le Diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes & une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archetipe du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe; Que cela est beau! disait-il. Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je; C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien; Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine; il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, & que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration & du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, & que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre; on y joüa la même piéce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais & pour les Français. Il conclut après bien des réflexions, que le beau est très rélatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome; & ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pekin; & il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

What is beauty, supreme beauty, the to kalon? Put that to a toad. He’ll point to his mate: her little head with two big round eyes sticking out, her broad flat mouth, her yellow belly, her brown back. Put it to a Negro from Guinea. For him, it’s black oily skin, eyes set deep, and a flat nose.

Put the question to the Devil. He’ll describe two horns, four claws, and a tail. Turn at last to the philosophers, and you’ll get nonsense. They want something that matches the archetype of beauty itself, the to kalon.

I once sat next to a philosopher watching a tragedy. “That’s beautiful!” he kept saying. I asked him what was beautiful about it. “The writer has done what he set out to do,” he answered. Next day, he took medicine and felt better. “It’s done what it set out to do,” I said. “Beautiful medicine, then!” He saw that medicine isn’t something you can call beautiful. To deserve that name, a thing has to give you pleasure and make you admire it. He agreed the tragedy had done both. That was the to kalon, beauty.

We went to England, where they put on the same play in a perfect translation. Everyone in the audience yawned. “Oh, oh!” he said. “The English and French don’t have the same to kalon.” He thought it over a great deal. He concluded that what counts as beautiful varies greatly. What’s decent in Japan is indecent in Rome. A fashion in Paris isn’t a fashion in Peking. That saved him writing a long book on beauty.

B — Bêtes

Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les Bêtes sont des machines, privées de connaissance & de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même maniére, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien &c.!

Quoi, cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, & en cercle sur un arbre; cet oiseau fait tout de la même façon? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n’en sçait-il pas plus au bout de ce temps, qu’il n’en sçavait avant tes leçons? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l’instant? n’employes-tu pas un temps considérable à l’enseigner? n’as-tu pas vû qu’il se méprend & qu’il se corrige?

Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées? Eh bien, je ne te parle pas; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joye. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction & celui du plaisir, que j’ai de la mémoire & de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, & qui lui témoigne sa joye par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié; ils le clouent sur une table, & ils le disséquent vivant pour te montrer les veines mezaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas? a-t-il des nerfs pour être impassible? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

Mais les maîtres de l’école demandent ce que c’est que l’ame des bêtes? Je n’entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres la séve qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles & de ses fruits; me demanderez-vous ce que c’est que l’ame de cet arbre? il a reçu ces dons; l’animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d’un certain nombre d’idées. Qui a fait tous ces dons? qui a donné toutes ces facultés? celui qui fait croître l’herbe des champs, & qui fait graviter la terre vers le soleil.

Les ames des Bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote, & après Aristote l’école Arabe, & après l’école Arabe l’école angelique, & après l’école angélique la Sorbonne, & après la Sorbonne personne au monde.

Les ames des bêtes sont matérielles, crient d’autres philosophes. Ceux-là n’ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c’est qu’une ame matérielle; il faut qu’ils conviennent que c’est de la matière qui a sensation; mais qui lui a donné cette sensation? c’est une ame matérielle, c’est-à-dire que c’est de la matière qui donne de la sensation à de la matière; ils ne sortent pas de ce cercle.

Ecoutez d’autres Bêtes raisonnant sur les Bêtes: leur ame est un être spirituel qui meurt avec le corps; mais quelle preuve en avez-vous? quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, & sa mesure d’idées & de combinaisons, mais qui ne pourra jamais sçavoir ce que sçait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n’est pas corps périt avec le corps? les plus grandes Bêtes sont ceux qui ont avancé que cette ame n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau systême. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps. Ainsi le systême de ces messieurs, revient à ceci, que l’ame des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps.

D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de sçavoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un souflet, l’ame du souflet. Qu’est-ce que cette ame? c’est un nom que j’ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l’air, se relève, & le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le souflet.

Il n’y a point là une ame distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le souflet des animaux? Je vous l’ai déja dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit, Deus est anima brutorum, avait raison: mais il devait aller plus loin.

What a pathetic, feeble idea: animals are machines! They have no awareness or feelings, do everything the same way, never learn, never improve, etc. That’s what people have said!

Really? Look at a bird building its nest. Against a wall, it makes a half circle. In a corner, it makes a quarter circle. Up in a tree, it makes a circle. Is that bird always doing the same thing? You’ve spent three months training a hunting dog. Doesn’t it know more now than before you taught it? You teach a canary a tune. Can it sing it at once? Don’t you spend a lot of time teaching it? Haven’t you watched it get things wrong, then put them right?

Do you think I have feelings, memories, and ideas just because I talk to you? Suppose I say nothing. You watch me enter my home, looking distressed. I hunt anxiously for a paper. I remember putting it in my desk, open the desk, and find it. Then I read it happily. You conclude that I’ve felt distress and pleasure, and have memory and awareness.

Apply that same reasoning to a dog who’s lost his master. He’s searched every road for him, crying in distress. He enters the house, upset and worried. Downstairs, upstairs, from room to room he goes. Finally, in the study, he finds the master he loves. Hear his soft cries; see his jumps and affectionate gestures. That’s his joy.

Brutes grab this dog, whose friendship is so enormously better than human friendship. They nail him onto a table. They cut him open alive to show you his mesenteric veins. Inside, you discover the very same organs for feeling as your own. You who call him a machine, answer me this. Did nature give him all the working parts for feeling so he wouldn’t feel? Does he have nerves to leave him without sensation? Don’t imagine nature contradicts itself in such an absurd way.

But the teachers in the schools ask, “What is an animal’s soul?” I don’t understand that question. A tree takes circulating sap into its fibers. It opens its leaf buds and fruit buds. Would you ask me what that tree’s soul is? It was given those abilities. Animals were given feeling, memory, and a certain stock of ideas. Who handed out all these gifts? Who gave all these abilities? The one who makes grass grow in the fields and makes the earth gravitate toward the sun.

Aristotle said, “Animal souls are substantial forms.” After him, the Arab school said it. After that school, the angelic school said it. Then the Sorbonne said it. After the Sorbonne, nobody in the world did.

Other philosophers shout, “Animal souls are made of matter!” They’ve done no better than the first group. People keep asking them what a soul made of matter is, without getting anywhere. They have to admit it’s matter capable of feeling. Who made it capable of feeling, though? A soul made of matter. In other words, matter gives matter the ability to feel. They can’t break out of that circle.

Now hear some other beasts reason about beasts: “Their soul is a spirit that dies when the body dies.” Where’s your proof? What do you mean by that spirit? It admittedly has feeling and memory, some ideas and ways of combining them. Yet it’ll never know as much as a six-year-old child. Why suppose this being, which isn’t a body, perishes along with the body? The biggest beasts are those claiming the soul is neither body nor spirit. A lovely system! By spirit, we can only mean something unknown that isn’t a body. So here’s what these gentlemen are saying. Animals’ souls are a substance that’s neither a body nor something that isn’t a body.

How do people make so many mistakes that contradict each other? They’ve always had a habit of asking what something is before finding out whether it exists. We call the little flap, the valve in bellows, their soul. What’s that soul? It’s my name for the valve. When I work the bellows, it drops, lets air in, rises, and pushes the air out through a pipe.

There’s no separate soul inside that machine. But who operates animals’ bellows? I’ve told you already: whoever sets the stars moving. A philosopher said, “God is the soul of animals.” He was right, but he should have taken it further.

B — Bien, Souverain-bien

SOUVERAIN BIEN.

L’Antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien; autant aurait-il valu demander ce que c’est que le souverain bleu, ou le souverain ragoût, le souverain marcher, le souverain lire &c.

Chacun met son bien où il peut, & en a autant qu’il peut à sa façon.

Quid dem, quid non dem, renuis tu quod jubet alter.Castor gaudet equis, ovo prognatus eodem pugnis.

Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose; comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, & ces deux moments sont courts.

Il n’y a ni extrêmes délices, ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie: le souverain bien & le souverain mal sont des chimères.

Nous avons la belle fable de Crantor; il fait comparaître aux jeux Olimpiques la richesse, la volupté, la santé, la vertu; chacune demande la pomme: la richesse dit, C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens: la volupté dit, La pomme m’apartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir: la santé assure que sans elle il n’y a point de volupté, & que la richesse est inutile: enfin la vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres; parce qu’avec de l’or, des plaisirs & de la santé, on peut se rendre très misérable si on se conduit mal. La vertu eut la pomme.

La fable est très ingénieuse, mais elle ne résout point la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien, c’est un devoir; elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur; elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses, ou agréables. L'homme vertueux avec la pierre & la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tiran voluptueux qui se porte bien, est très malheureux; & le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son insolent persécuteur, dites que vous aimez l’un, & que vous détestez l’autre; mais avoüez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan.

The highest good.

Ancient thinkers argued endlessly over the highest good. They might just as well have asked about the highest blue. Or the highest stew, the highest walking, the highest reading, etc.

People put their good wherever they can find it. They get as much as they can, each in their own way.

What should I give, what shouldn’t I? You turn down what another demands.Castor loves horses; his brother from that same egg loves boxing.

The greatest good gives you such intense delight that you can’t feel anything else at all. The greatest evil, likewise, takes away every feeling. Those are the extremes of human nature. Neither moment lasts long.

You can’t spend your whole life in utter delight or utter torment. A highest good and a highest evil are imaginary things.

Crantor left us a fine fable. Wealth, pleasure, health, and virtue appear at the Olympic Games. Each wants the apple. “I’m the highest good,” says wealth. “With me, you can buy all good things.” Pleasure says, “The apple’s mine. People only want wealth so they can get me.” Health says there’s no pleasure without her, and wealth is no use. Last comes virtue. She says she ranks above the other three. You can have gold, pleasures, and health and still make yourself deeply miserable by behaving badly. Virtue gets the apple.

It’s a clever fable, but it doesn’t answer that absurd question about the highest good. Virtue isn’t a good; it’s a duty. It belongs to a different, higher category. Painful and pleasant feelings have nothing to do with it. Picture a virtuous man suffering from bladder stones and gout. He has no support, no friends, not even life’s necessities. He’s persecuted and chained by a tyrant who’s healthy and loves pleasure. That virtuous man is very unhappy. Meanwhile, his arrogant persecutor strokes a new mistress on his purple bed. He’s very happy. Say the persecuted wise man is better than his arrogant persecutor. Say you love the first and hate the second. But admit that the wise man is raging in his chains. If he won’t admit it, he’s lying to you. He’s a fraud.

T — Tout est Bien

Ce fut un beau bruit dans les écoles, & même parmi les gens qui raisonnent, quand Leibnitz en parafrasant Platon bâtit son édifice du meilleur des mondes possibles, & qu’il imagina que tout allait au mieux. Il affirma dans le nord de l’Allemagne que Dieu ne pouvait faire qu’un seul monde. Platon lui avait au moins laissé la liberté d’en faire cinq: par la raison qu’il n’y a que cinq corps solides réguliers, le tétraèdre, ou la piramide à trois faces, avec la baze égale, le cube, l’éxaèdre, le dodécaèdre, l’icosaèdre. Mais comme nôtre monde n’est de la forme d’aucun des cinq corps de Platon, il devait permettre à Dieu une sixiéme manière.

Laissons là le divin Platon. Leibnitz qui était assurément meilleur géomètre que lui, & plus profond métaphysicien, rendit donc le service au genre humain de lui faire voir que nous devons être très-contents, & que Dieu ne pouvait pas davantage pour nous: qu’il avait nécessairement choisi entre tous les partis possibles, le meilleur, sans contredit.

Que deviendra le péché originel? lui criait-on. Il deviendra ce qu’il pourra, disaient Leibnitz & ses amis: mais en public il écrivait que le péché originel entrait nécessairement dans le meilleur des mondes.

Quoi! être chassé d’un lieu de délices, où l’on aurait vécu à jamais, si on n’avait pas mangé une pomme? Quoi! faire dans la misère, des enfans misérables qui souffriront tout, qui feront tout souffrir aux autres? quoi! éprouver toutes les maladies, sentir tous les chagrins, mourir dans la douleur, & pour rafraîchissement être brulé dans l'éternité des siècles; ce partage est-il bien ce qu’il y avait de meilleur? Cela n’est pas trop bon pour nous; & en quoi cela peut-il être bon pour Dieu?

Leibnitz sentait qu’il n’y avait rien à répondre; aussi fit-il de gros livres dans lesquels il ne s’entendait pas.

Nier qu’il y ait du mal, cela peut être dit en riant par un Lucullus qui se porte bien, & qui fait un bon diner avec ses amis & sa maîtresse dans le sallon d’Apollon; mais, qu’il mette la tête à la fenêtre, il verra des malheureux; qu’il ait la fiévre, il le sera lui-même.

Je n’aime point à citer; c’est d’ordinaire une besogne épineuse; on néglige ce qui précède & ce qui suit l’endroit qu’on cite, & on s’expose à mille querelles; il faut pourtant que je cite Lactance, père de l’Eglise; qui dans son chap. 13. de la colère de Dieu, fait parler ainsi Epicure. “Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, & ne le peut; ou il le peut, & ne le veut pas; ou il ne le peut, ni ne le veut; ou enfin il le veut & le peut. S’il le veut & ne le peut pas, c’est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu; s’il le peut & ne le veut pas, c’est méchanceté, & cela est non moins contraire à sa nature; s’il ne le veut ni ne le peut, c’est à la fois méchanceté & impuissance; s’il le veut & le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d’où vient donc le mal sur la terre?”

L’argument est pressant; aussi Lactance y répond fort mal, en disant que Dieu veut le mal, mais qu’il nous a donné la sagesse avec laquelle on acquiert le bien. Il faut avoüer que cette réponse est bien faible en comparaison de l’objection; car elle suppose que Dieu ne pouvait donner la sagesse qu’en produisant le mal; & puis, nous avons une plaisante sagesse!

L'origine du mal a toujours été un abîme dont personne n’a pû voir le fond. C’est ce qui réduisit tant d’anciens philosophes & des législateurs à recourir à deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. Tiphon était le mauvais principe chez les Egyptiens, Arimane chez les Perses. Les Manichéens adoptèrent, comme on sçait, cette théologie; mais comme ces gens-là n’avaient jamais parlé ni au bon, ni au mauvais principe, il ne faut pas les en croire sur leur parole.

Parmi les absurdités dont ce monde regorge, & qu’on peut mettre au nombre de nos maux, ce n’est pas une absurdité légère, que d’avoir supposé deux êtres tout-puissants, se battant à qui des deux mettrait plus du sien dans ce monde, & faisant un traité comme les deux médecins de Moliére: passez moi l’émétique, & je vous passerai la saignée.

Basilide, après les Platoniciens, prétendit, dès le premier siècle de l’église, que Dieu avait donné nôtre monde à faire à ses derniers anges; & que ceux-ci n’étant pas habiles, firent les choses telles que nous les voyons. Cette fable théologique tombe en poussiére par l’objection terrible, qu’il n’est pas dans la nature d’un Dieu tout-puissant & tout sage, de faire bâtir un monde par des architectes qui n’y entendent rien.

Simon qui a senti l’objection, la prévient en disant; que l’ange qui présidait à l’attelier est damné pour avoir si mal fait son ouvrage; mais la brulure de cet ange ne nous guérit pas.

L’avanture de Pandore chez les Grecs, ne répond pas mieux à l’objection. La boête où se trouvent tous les maux, & au fond de laquelle reste l’espérance, est à la vérité une allégorie charmante; mais cette Pandore ne fut faite par Vulcain que pour se venger de Prométhée, qui avait fait un homme avec de la bouë.

Les Indiens n’ont pas mieux rencontré; Dieu ayant créé l’homme, il lui donna une drogue qui lui assurait une santé permanente; l’homme chargea son âne de la drogue, l’âne eut soif, le serpent lui enseigna une fontaine, & pendant que l’âne bûvait, le serpent prit la drogue pour lui.

Les Syriens imaginèrent que l’homme & la femme ayant été créés dans le quatriéme ciel, ils s’avisérent de manger d’une galette, au lieu de l’ambrosie qui était leur mêts naturel. L’ambrosie s’exhalait par les pores, mais après avoir mangé de la galette, il falait aller à la selle. L'homme & la femme prièrent un ange de leur enseigner où était la garderobe. Voyez-vous, leur dit l’ange, cette petite planète, grande comme rien, qui est à quelque soixante millions de lieües d’ici, c’est là le privé de l’univers, allez y au plus vite: ils y allèrent, on les y laissa; & c’est depuis ce temps que nôtre monde fut ce qu’il est.

On demandera toujours aux Syriens, pourquoi Dieu permit que l'homme mangeat la galette, & qu’il nous en arrivat une foule de maux si épouvantable?

Je passe vîte de ce quatriéme ciel à Mylord Bolingbroke, pour ne pas m’ennuïer. Cet homme, qui avait sans doute un grand génie, donna au célèbre Pope son plan du tout est bien, qu’on retrouve en effet mot pour mot dans les œuvres posthumes de Mylord Bolingbroke, & que Mylord Shaftsbury avait auparavant inséré dans ses caractéristiques. Lisez dans Shaftsbury le chapitre des moralistes, vous y verrez ces paroles.

“On a beaucoup à répondre à ces plaintes des défauts de la nature. Comment est-elle sortie si impuissante & si défectueuse des mains d’un être parfait? mais je nie qu’elle soit défectueuse... sa beauté résulte des contrariétés, & la concorde universelle naît d’un combat perpétuel.... Il faut que chaque être soit immolé à d’autres; les végétaux aux animaux, les animaux à la terre..... & les loix du pouvoir central & de la gravitation, qui donnent aux corps célestes leur poids & leur mouvement, ne seront point dérangés pour l’amour d’un chétif animal, qui tout protégé qu’il est par ces mêmes loix, sera bientôt par elles réduit en poussiére.”

Bolingbroke, Shaftsbury, & Pope, leur metteur en œuvre, ne résolvent pas mieux la question que les autres: leur tout est bien, ne veut dire autre chose, sinon que le tout est dirigé par des loix immuables; qui ne le sçait pas? vous ne nous aprenez rien quand vous remarquez après tous les petits enfans, que les mouches sont nées pour être mangées par des araignées, les araignées par les hirondelles, les hirondelles par les pigrièches, les pigrièches par les aigles, les aigles pour être tués par les hommes, les hommes pour se tuer les uns les autres, & pour être mangés par les vers, & ensuite par les Diables, au moins mille sur un.

Voilà un ordre net & constant parmi les animaux de toute espèce; il y a de l’ordre partout. Quand une pierre se forme dans ma vessie, c’est une méchanique admirable; des sucs pierreux passent petit à petit dans mon sang; ils se filtrent dans les reins, passent par les urêtres, se déposent dans ma vessie, s’y assemblent par une excellente attraction Newtonienne; le caillou se forme, se grossit, je souffre des maux mille fois pires que la mort, par le plus bel arrangement du monde; un chirurgien ayant perfectionné l’art inventé par Tubal-Caïn, vient m’enfoncer un fer aigu & trenchant dans le périnée, saisit ma pierre avec ses pincettes, elle se brise sous ses efforts par un méchanisme nécessaire; & par le même méchanisme je meurs dans des tourments affreux; tout cela est bien; tout cela est la suite évidente des principes physiques inaltérables, j'en tombe d'accord, & je le savais comme vous.

Si nous étions insensibles, il n’y aurait rien à dire à cette physique. Mais ce n’est pas celà dont il s’agit; nous vous demandons s’il n’y a point de maux sensibles, & d’où ils viennent? Il n’y a point de maux, dit Pope dans sa quatriéme épitre sur le tout est bien; ou s’il y a des maux particuliers, ils composent le bien général.

Voilà un singulier bien général, composé de la pierre, de la goutte, de tous les crimes, de toutes les souffrances, de la mort, & de la damnation.

La chûte de l’homme est l’emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps & de l’ame, que vous appellez santé générale; mais Shaftsburi & Bolingbroke se moquent du péché originel; Pope n’en parle point; il est clair que leur systême sappe la religion chrêtienne par ses fondements, & n’explique rien du tout.

Cependant, ce systême a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens, qui admettent volontiers les contraires; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d’accorder aux malades désespérés, de manger de ce qu’ils veulent. On a été jusqu’à prétendre que ce systême est consolant. Dieu, dit Pope, voit d’un même œil périr le héros & le moineau, un atôme, ou mille planètes précipitées dans la ruine; une boule de savon, ou un monde se former.

Voilà, je vous l’avouë, une plaisante consolation; ne trouvez-vous pas un grand lénitif dans l’ordonnance de Mylord Shaftsbury, qui dit que Dieu n’ira pas déranger ses loix éternelles pour un animal aussi chétif que l’homme? Il faut avoüer du moins que ce chétif animal a droit de crier humblement, & de chercher à comprendre en criant, pourquoi ces loix éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu?

Ce systême du tout est bien, ne représente l’auteur de toute la nature, que comme un roi puissant & mal-faisant, qui ne s’embarrasse pas qu’il en coûte la vie à quatre ou cinq cent mille hommes, & que les autres traînent leurs jours dans la disette & dans les larmes, pourvû qu’il vienne à bout de ses desseins.

Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possible console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien & du mal, demeure un cahos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent; ils sont des forçats qui joüent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une riviére dans un réservoir; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême; aussi ne sçavons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de nôtre destinée.

Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges Romains quand ils n’entendaient pas une cause, N. L. non liquet, Cela n’est pas clair.

Leibniz set the schools buzzing—even people who think things through. He paraphrased Plato and built his system of the best possible world. He imagined that everything was going as well as it could. In northern Germany, he insisted that God could make only one world. Plato had at least left God free to make five. His reason was that there are only five regular solids. They are the tetrahedron, or a three-sided pyramid with an equal base; the cube; the hexahedron; the dodecahedron; and the icosahedron. But our world isn’t shaped like any of Plato’s five solids. He should have allowed God a sixth option.

Let’s leave the divine Plato there. Leibniz was certainly better at geometry and understood metaphysics more deeply. So he did humanity this service: he showed us we should be very happy. God couldn’t have done any more for us. Out of all possible choices, he had necessarily picked the best. There was no question about it.

“What will become of original sin?” people shouted at him. “It can fend for itself,” said Leibniz and his friends. But in public he wrote that original sin was a necessary part of the best of all worlds.

What! Driven out of a delightful place because we ate an apple? Without that, we would have lived there forever! What! Having miserable children while living in misery ourselves? They’ll suffer everything and make others suffer everything too! What! Going through every disease and feeling every sorrow? Dying in pain, then burning for all eternity as a little refreshment? Was that really the best fate available? It isn’t very good for us. And how can it be good for God?

Leibniz felt that there was no answer. So he wrote big books in which he couldn’t understand himself.

Someone like Lucullus can laugh and deny that there’s any evil. He’s healthy, enjoying a fine dinner with friends and his mistress in Apollo’s hall. But if he looks out of the window, he’ll see people suffering. If he catches a fever, he’ll suffer himself.

I don’t like quoting. It’s usually tricky work. You overlook what comes before and after the passage you quote. You lay yourself open to a thousand quarrels. Still, I have to quote Lactantius, a Father of the Church. In chap. 13. of la colère de Dieu, he gives Epicurus these words: “Either God wants to rid this world of evil but can’t. Or he can but doesn’t want to. Or he neither can nor wants to. Or, finally, he both wants to and can. If he wants to but can’t, he’s powerless. That goes against God’s nature. If he can but won’t, he’s malicious. That goes against his nature just as much. If he neither wants to nor can, he’s both malicious and powerless. If he wants to and can—the only option that suits God—where does evil on earth come from?”

This argument is hard to answer. Lactantius answers it very badly. He says God wants evil, but gave us wisdom so we can get what’s good. We have to admit how weak this answer is beside the objection. It assumes God couldn’t give us wisdom without producing evil. And what wonderful wisdom we have!

The origin of evil has always been a pit no one could see the bottom of. That drove so many ancient philosophers and lawmakers to turn to two powers. One was good, the other evil. The Egyptians’ evil power was Typhon; the Persians’ was Ahriman. As everyone knows, the Manichaeans adopted this theology. But these people had never spoken to either power, good or evil. We don’t have to take their word for it.

The world is full of absurdities. We can count them among our troubles. Here’s one that’s far from small: the idea of two all-powerful beings fighting. Each tries to put more of himself into this world than the other. They strike a deal like Molière’s two doctors: “Let me use the drug that makes you vomit, and I’ll let you use bloodletting.”

Following the Platonists, Basilides made a claim as early as the Church’s first century. God had given his lowest angels the job of making our world. They weren’t skilled, so they made things as we see them. One devastating objection brings this theological fable crashing down. An all-powerful, all-wise God wouldn’t hire architects who knew nothing about building a world.

Simon felt the force of the objection. To head it off, he said that the angel in charge of the workshop was damned for doing such a bad job. But burning that angel doesn’t cure us.

The Greek story of Pandora gives no better answer. The box holds every evil, with hope left at the bottom. That’s certainly a lovely allegory. But Vulcan made Pandora only to take revenge on Prometheus. Prometheus had made a man out of mud.

The Indians did no better. After God created man, he gave him a drug that would keep him healthy forever. The man loaded the drug onto his donkey. The donkey grew thirsty, and the snake showed it a spring. While the donkey drank, the snake took the drug for itself.

The Syrians imagined that man and woman were created in the fourth heaven. They decided to eat a flat cake instead of ambrosia, their natural food. Ambrosia passed out through their pores. But after eating the cake, they had to empty their bowels. They asked an angel to show them where the toilet was. “See that tiny little planet about sixty million leagues from here?” the angel said. “That’s the universe’s toilet. Get there as fast as you can.” They went, and were left there. Ever since then, our world has been what it is.

People will always ask the Syrians why God allowed man to eat the cake, bringing such a terrible mass of troubles down on us.

I’ll move quickly from that fourth heaven to Lord Bolingbroke, so I don’t get bored. This man certainly had a great mind. He gave the famous Pope his outline of all is well. In fact, it appears word for word in Lord Bolingbroke’s posthumous works. Lord Shaftesbury had already included it in his Characteristics. Read the chapter on the moralists in Shaftesbury, and you will find these words:

“There’s a lot to say in answer to these complaints about nature’s faults. How did it come so powerless and defective from a perfect being’s hands? But I deny that it’s defective… Its beauty comes from opposing forces. Universal harmony grows out of constant conflict… Each being must be sacrificed to others: plants to animals, animals to the earth… The laws of central force and gravity give heavenly bodies their weight and motion. Those laws won’t change for the sake of a feeble animal. They protect it, but they’ll soon turn it to dust.”

Bolingbroke, Shaftesbury, and Pope, who put their ideas into words, solve the problem no better than the others. Their all is well means nothing more than that the whole is governed by unchanging laws. Who doesn’t know that? Every little child knows the things you point out. You teach us nothing. Flies are born to be eaten by spiders. Spiders are born to feed swallows, swallows to feed shrikes, shrikes to feed eagles. Eagles are born to be killed by people. People are born to kill each other and be eaten by worms. Then they’re eaten by devils—at least a thousand to one.

There’s a clear, constant order among animals of every kind. There’s order everywhere. When a stone forms in my bladder, the workings are wonderful. Stony fluids gradually enter my blood. They filter through my kidneys and pass through the urethras into my bladder. There they settle and gather together through a splendid Newtonian attraction. The stone forms and grows. The world’s finest arrangement makes me suffer pains a thousand times worse than death. A surgeon has improved on the art Tubal-cain invented. He pushes a sharp, cutting piece of steel into my perineum. He grabs my stone with his forceps. His efforts break it, as the mechanism requires. That same mechanism makes me die in horrible agony. All this is well. All this clearly follows from unchanging physical principles. I agree. I knew that just as well as you.

If we couldn’t feel anything, there would be nothing to say against this physics. But that isn’t the point. We ask you whether suffering exists, and where it comes from. “There’s no evil,” says Pope in his fourth epistle on all is well, “or if there are particular evils, they make up the general good.”

What a strange general good, made up of bladder stones, gout, every crime, every kind of suffering, death, and damnation.

The fall of man is our plaster for all these separate diseases of body and soul. You call them general health. But Shaftesbury and Bolingbroke make fun of original sin. Pope doesn’t mention it. Clearly their system attacks the very foundations of the Christian religion. And it explains nothing at all.

Still, several theologians have recently approved this system. They readily accept opposite ideas. Fine. We shouldn’t deny anyone the comfort of reasoning as best they can. We’re flooded with troubles, and that’s what they’re trying to make sense of. It’s only fair to let hopelessly ill patients eat whatever they want. People have even claimed that this system is comforting. “God,” says Pope, “sees a hero die with the same eye as a sparrow. It’s the same whether an atom or a thousand planets crash into ruin. It’s the same whether a soap bubble or a world takes shape.”

What a wonderful comfort that is, I admit! Lord Shaftesbury prescribes it: God won’t change his eternal laws for an animal as feeble as man. Don’t you find that a great relief? At least we must admit this feeble animal has a right to cry out humbly. While crying out, it has a right to try to understand. Why aren’t these eternal laws designed for each individual’s well-being?

This system of all is well makes the creator of all nature nothing more than a powerful king who does harm. Four or five hundred thousand people may die. The rest may drag out their days in hunger and tears. He doesn’t care, as long as he gets what he wants.

Belief in the best possible world doesn’t comfort the philosophers who accept it. It drives them to despair. For honest seekers, the question of good and evil remains a hopeless tangle. People who argue about it treat it as an intellectual game. They’re convicts playing with their chains. The unthinking public are like fish moved from a river to a holding pond. The fish don’t suspect they’re there to be eaten during Lent. Likewise, on our own we know nothing about what causes our fate.

At the end of almost every chapter on metaphysics, let’s put the two letters Roman judges used when they didn’t understand a case: N. L. non liquet. It isn’t clear.

B — Bornes de l’esprit humain

Elles sont partout, pauvre docteur. Veux-tu sçavoir comment ton bras & ton pied obéissent à ta volonté, & comment ton foye n’y obéit pas? cherches-tu comment la pensée se forme dans ton chétif entendement, & cet enfant dans l’uterus de cette femme? Je te donne du temps pour me répondre; qu’est-ce que la matiére? tes pareils ont écrit dix mille volumes sur cet article; ils ont trouvé quelques qualités de cette substance; les enfans les connaissent comme toi: mais cette substance, qu’est-ce au fonds? & qu’est-ce que tu as nommé esprit, du mot latin qui veut dire soufle, ne pouvant faire mieux parce que tu n’en as pas d’idée?

Regarde ce grain de bled que je jette en terre, & dis moi comment il se relève pour produire un tuyau chargé d’un épi. Aprends moi comment la même terre produit une pomme au haut de cet arbre; & une chataigne à l’arbre voisin; je pourais te faire un in-folio de questions, auxquelles tu ne devrais répondre que par quatre mots, Je n’en sais rien.

Et cependant tu as pris tes degrés, & tu es fouré, & ton bonnet l’est aussi, & on t’appelle maître. Et cet autre impertinent qui a acheté une charge, croit avoir acheté le droit de juger & de condamner ce qu’il n’entend pas!

La devise de Montagne était, Que sai-je? & la tienne est, Que ne sai-je pas?

They are everywhere, poor doctor. Do you want to know how your arm and foot obey your will, and why your liver does not? Are you looking for how a thought is formed in your feeble mind, and that child in this woman’s womb? I’ll give you time to answer. What is matter? People like you have filled ten thousand volumes on this subject. They have found some qualities of this substance, and children know those qualities as well as you do. But this substance itself, what is it at bottom? And what is this thing you named spirit, from the Latin word meaning breath, since you could do no better, having no idea of it?

Look at this grain of wheat that I drop in the ground, and tell me how it comes up again to put out a stalk bearing an ear. Show me how the same soil produces an apple at the top of this tree and a chestnut on the next one. I could draw up a folio’s worth of questions, to all of which you should reply in four words: I have no idea.

And still you have your degrees, you are trimmed in fur and so is your cap, and they call you master. And that other presumptuous fellow, who paid cash for an office, believes he bought the right to pass judgment on things he does not understand, and to condemn them!

Montaigne’s motto was, What do I know? Yours is, What do I not know?

C — Caractère

Du mot grec impression, gravure. C’est ce que la nature a gravé dans nous; pouvons-nous l’effacer? grande question. Si j’ai un nez de travers & deux yeux de chat, je peux les cacher avec un masque. Puis-je davantage sur le caractère que m’a donné la nature? Un homme né violent, emporté, se présente devant François premier roi de France pour se plaindre d’un passe-droit; le visage du prince, le maintien respectueux des courtisans, le lieu même où il est, font une impression puissante sur cet homme; il baisse machinalement les yeux, sa voix rude s’adoucit, il présente humblement sa requête, on le croirait né aussi doux que le sont (dans ce moment au moins) les courtisans, au milieu desquels il est même déconcerté; mais si François premier se connaît en phisionomies, il découvre aisément dans ses yeux baissés, mais allumés d’un feu sombre, dans les muscles tendus de son visage, dans ses lévres serrées l’une contre l’autre, que cet homme n’est pas si doux qu’il est forcé de le paraître. Cet homme le suit à Pavie, est pris avec lui, mené avec lui en prison à Madrid; la majesté de François premier ne fait plus sur lui la même impression; il se familiarise avec l’objet de son respect. Un jour en tirant les bottes du roi, & les tirant mal, le roi aigri par son malheur se fâche; mon homme envoye promener le roi, & jette ses bottes par la fenêtre.

Sixte-quint était né pétulant, opiniâtre, altier, impérieux, vindicatif, arrogant; ce caractère semble adouci dans les épreuves de son noviciat. Commence-t-il à jouïr de quelque crédit dans son ordre? il s’emporte contre un gardien & l’assomme à coups de poings: est-il inquisiteur à Venise? il exerce sa charge avec insolence: le voilà cardinal, il est possédé della rabbia papale: cette rage l’emporte sur son naturel; il ensevelit dans l’obscurité sa personne & son caractère; il contrefait l’humble & le moribond; on l’élit pape; ce moment rend au ressort, que la politique avait plié, toute son élasticité longtemps retenue; il est le plus fier & le plus despotique des souverains.

Naturam expellas furca tamen ipsa redibit.

La religion, la morale, mettent un frein à la force du naturel, elles ne peuvent le détruire. L’yvrogne dans un cloître, réduit à un demi-septier de cidre à chaque repas, ne s’enyvrera plus, mais il aimera toujours le vin.

L’age affaiblit le caractère, c’est un arbre qui ne produit plus que quelques fruits dégénérés, mais ils sont toujours de même nature; il se couvre de nœuds & de mousse, il devient vermoulu, mais il est toûjours chêne ou poirier. Si on pouvait changer son caractère, on s’en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose? ne recevons-nous pas tout? Essayez d’animer l’indolent d’une activité suivie, de glacer par l’apatie, l’ame bouillante de l’impétueux, d’inspirer du gout pour la musique & pour la poësie à celui qui manque de gout & d’oreilles; vous n’y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vûe à un aveugle né. Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis dans nous, mais nous n’y mettons rien.

On dit à un cultivateur, Vous avez trop de poissons dans ce vivier, ils ne prospéreront pas; voilà trop de bestiaux dans vos prés, l’herbe manque, ils maigriront. Il arrive après cette exhortation que les brochets mangent la moitié des carpes de mon homme, & les loups la moitié de ses moutons, le reste engraisse. S’aplaudira-t-il de son œconomie? Ce campagnard, c’est toi-même; une de tes passions a dévoré les autres, & tu crois avoir triomphé de toi. Ne ressemblons-nous pas presque tous à ce vieux général de quatre-vingt-dix ans, qui ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient un peu de désordre avec des filles, leur dit tout en colère, Messieurs, est-ce là l’exemple que je vous donne?

The word comes from the Greek for imprint, engraving. Character is what nature has engraved in us. Can we erase it? That’s a big question. If I have a crooked nose and two cat’s eyes, I can hide them behind a mask. Do I have any more power over the character nature gave me? A man is born violent and hot-tempered. Someone has unfairly been put ahead of him. He goes to complain to Francis I, king of France. The prince’s face makes a strong impression on him. So do the courtiers’ respectful behavior and the place itself. Without thinking, he lowers his eyes. His harsh voice softens. He humbly puts his request. You’d think he was born as mild as the courtiers are—at least then. In fact, he feels lost among them. But suppose Francis I knows how to read faces. He easily sees the man isn’t as mild as he has to appear. His lowered eyes burn with a dark fire. His face muscles are tense; his lips are pressed together. This man follows him to Pavia and is captured with him. They’re taken together to prison in Madrid. Francis I’s majesty no longer makes the same impression on him. He gets used to the person he respects. One day he’s pulling off the king’s boots, and doing it badly. The king, bitter about his misfortune, gets angry. Our man tells the king to get lost and throws his boots out of the window.

Sixtus V was born rash, stubborn, proud, bossy, vindictive, and arrogant. His character seems to soften during his trials as a novice. Then he gains some influence in his order. He flies into a rage at a friary’s superior and beats him senseless. He does it with his fists. As inquisitor in Venice, he treats people with insolence in his work. Now he’s a cardinal, possessed by a raging desire to become pope. That rage overpowers his natural character. He keeps himself and his character out of sight. He pretends to be humble and close to death. He’s elected pope. Calculation had bent the spring; now its long-held force springs back in full. He’s the proudest and most despotic of rulers.

Drive nature out with a pitchfork; it’ll still come back.

Religion and morality hold our natural character in check. They can’t destroy it. Limit a drunkard in a monastery to half a setier of cider with each meal. He’ll stop getting drunk, but he’ll always love wine.

Age weakens character. It’s a tree that produces only a few poor fruits. But they’re still the same kind of fruit. Knots and moss cover the tree; worms eat into it. It’s still an oak or a pear tree. If we could change our character, we could give ourselves one. We’d be masters of nature. Can we give ourselves anything? Don’t we receive everything? Try to give a lazy person energy that lasts. Try to freeze a hothead’s boiling spirit into apathy. Try giving someone a taste for music and poetry when they have neither taste nor an ear. You’ll have no more success than trying to give sight to someone born blind. We improve, soften, and hide what nature has put in us. We don’t put anything there ourselves.

Someone tells a farmer, “You have too many fish in this pond. They won’t thrive. There are too many animals in your meadows. There’s not enough grass; they’ll lose weight.” After this warning, the pike happen to eat half his carp. The wolves eat half his sheep. The rest grow fat. Will he congratulate himself on managing things so well? You’re that farmer. One of your passions has eaten up the others. You think you’ve mastered yourself. Aren’t almost all of us like that ninety-year-old general? He came across some young officers causing a little trouble with some girls. He said angrily, “Gentlemen, is that the example I set you?”

C — Certain, certitude

Quel âge a vôtre ami Christophe? Vingt-huit ans; j’ai vû son contract de mariage, son extrait baptistère, je le connais dès son enfance, il a vingt-huit ans, j’en ai la certitude, j’en suis certain.

A peine ai-je entendu la réponse de cet homme si sûr de ce qu’il dit, & de vingt autres qui confirment la même chose, que j’aprends qu’on a antidaté par des raisons secrettes, & par un manège singulier, l’extrait baptistaire de Christophe. Ceux à qui j’avais parlé n’en sçavent encor rien; cependant, ils ont toujours la certitude de ce qui n’est pas.

Si vous aviez demandé à la terre entiére avant le temps de Copernic, Le soleil s’est-il levé? s’est-il couché aujourd’hui? tous les hommes vous auraient répondu, Nous en avons une certitude entiére; ils étaient certains, & ils étaient dans l’erreur.

Les sortilèges, les divinations, les obsessions, ont été longtemps la chose du monde la plus certaine aux yeux de tous les peuples; quelle foule innombrable de gens qui ont vû toutes ces belles choses, qui en ont été certains! aujourd’hui cette certitude est un peu tombée.

Un jeune homme qui commence à étudier la géométrie vient me trouver; il n’en est encor qu’à la définition des triangles: N’êtes-vous pas certain, lui dis-je, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits? il me répond que non-seulement il n’en est point certain, mais qu’il n’a pas même d’idée nette de cette proposition; je la lui démontre, il en devient alors très-certain, & il le sera pour toute sa vie.

Voilà une certitude bien différente des autres; elles n’étaient que des probabilités, & ces probabilités examinées sont devenües des erreurs, mais la certitude mathématique est immuable & éternelle.

J’existe, je pense, je sens de la douleur, tout cela est-il aussi certain qu’une vérité géométrique? Oui. Pourquoi? C’est que ces vérités sont prouvées par le même principe qu’une chose ne peut être, & n’être pas en même temps. Je ne peux en même temps exister & n’exister pas, sentir, & ne sentir pas. Un triangle ne peut en même temps avoir cent quatre-vingt degrés, qui sont la somme de deux angles droits, & ne les avoir pas.

La certitude physique de mon existence, de mon sentiment, & la certitude mathématique sont donc de même valeur, quoiqu’elles soient d’un genre différent.

Il n’en est pas de même de la certitude fondée sur les apparences, ou sur les rapports unanimes, que nous font les hommes.

Mais quoi, me dites-vous, n'êtes-vous pas certain que Pékin existe? n’avez-vous pas chez vous des étoffes de Pékin? des gens de différents pays, de différentes opinions, & qui ont écrit violemment les uns contre les autres en prêchant tous la vérité à Pékin, ne vous ont-ils pas assuré de l’existence de cette ville? Je réponds qu’il m’est extrêmement probable qu’il y avait alors une ville de Pékin; mais je ne voudrais pas parier ma vie que cette ville existe; & je parierai quand on voudra ma vie, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits.

On a imprimé, dans le Dictionnaire Enciclopédique, une chose fort plaisante; on y soutient qu’un homme devrait être aussi sûr, aussi certain que le maréchal de Saxe est ressuscité, si tout Paris le lui disait, qu’il est sûr que le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoi, quand tout Paris le lui dit. Voyez, je vous prie, combien ce raisonnement est admirable; je crois tout Paris quand il me dit une chose moralement possible; donc je dois croire tout Paris quand il me dit une chose moralement & physiquement impossible.

Apparemment que l’auteur de cet article voulait rire, & que l’autre auteur qui s’extasie à la fin de cet article, écrit contre lui-même, voulait rire aussi.1

1 Voyez l’article certitude, Dictionn. Enciclopédiq.

“How old is your friend Christophe?” “Twenty-eight. I’ve seen his marriage contract and baptismal record. I’ve known him since childhood. He’s twenty-eight. I know it with certainty. I’m certain.”

The man is sure of his answer. Twenty others confirm it. They’ve barely spoken when I learn something else. For secret reasons, through some strange maneuvering, Christophe’s baptismal record was backdated. The people I spoke to still know nothing about it. Yet they remain certain of something that isn’t true.

Before Copernicus, you could have asked the whole world, “Did the sun rise? Did it set today?” Everyone would have answered, “We’re completely certain of it.” They were certain, and they were wrong.

For a long time, all peoples thought nothing was more certain than spells, fortune-telling, and harassment by demons. Countless people saw all these fine things and felt certain of them! Today that certainty has faded a little.

A young man who’s starting to study geometry comes to see me. So far, he’s only reached the definition of triangles. “Are you certain,” I ask, “that a triangle’s three angles add up to two right angles?” He says he isn’t certain at all. He doesn’t even clearly understand what the statement means. I prove it to him. Now he’s completely certain, and he will be all his life.

That’s a very different kind of certainty. The others were only probabilities. When examined, those probabilities turned out to be errors. But mathematical certainty is unchanging and eternal.

I exist. I think. I feel pain. Is all this as certain as a truth of geometry? Yes. Why? The same principle proves these truths: something can’t both be and not be at the same time. I can’t exist and not exist at once, or feel and not feel. A triangle’s angles can’t total 180 degrees and not total 180 degrees at once. That’s the sum of two right angles.

So physical certainty about my existence and feelings is worth as much as mathematical certainty. They’re different kinds of certainty, but their value is the same.

That isn’t true of certainty based on appearances or on reports everyone agrees on.

“But wait!” you say. “Aren’t you certain Peking exists? Don’t you have fabrics from Peking at home? Haven’t people from different countries, with different opinions, assured you the city exists? They’ve written bitter attacks on each other while all preaching the truth in Peking.” I find it extremely likely that a city of Peking existed then. That’s my answer. But I wouldn’t bet my life that the city exists. I’ll bet my life whenever you like that a triangle’s three angles equal two right angles.

The Encyclopedic Dictionary printed something very amusing. Suppose everyone in Paris tells a man that Marshal Saxe has risen from the dead. How sure should he be? All Paris also tells him Marshal Saxe won the battle of Fontenoy. The dictionary says he should be just as sure, just as certain, about both. Please look at this wonderful reasoning. I believe all Paris when it tells me something humanly possible. So I must believe all Paris when it tells me something humanly and physically impossible.

Apparently the author of that article meant to joke. And the other author, who gushes at the end of this article written against himself, must have meant to joke too.1

1 See the article certitude, Dictionn. Enciclopédiq.

C — Chaîne des événemens

Il y a longtemps qu’on a prétendu que tous les événements sont enchaînés les uns aux autres, par une fatalité invincible; c’est le destin qui dans Homère est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux & des hommes, déclare net, qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il nâquit, & ne pouvait pas naître dans un autre; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troye; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses états; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins; il en résultait un nouvel arrangement de guerre & de paix avec les voisins des voisins de la Lycie: ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait d’un autre événement, lequel était lié par d’autres à l’origine des choses.

Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers: or il n’était pas possible que l’univers actuel existat, & n’existat pas, donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était.

Ce systême de la nécessité & de la fatalité, a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu'il dit, sous le nom de raison suffisante; il est pourtant fort ancien; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, & que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets.

Mylord Bolingbroke avouë que les petites querelles de Madᵉ. Marlborough, & de Madᵉ. Masham, lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louïs XIV: ce traité amena la paix d’Utrecht; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V. sur le trône d’Espagne. Philippe V. prit Naples & la Sicile sur la maison d’Autriche; le Prince Espagnol qui est aujourd’hui Roi de Naples, doit évidemment son Royaume à Milady Masham, & il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre; son existence à Naples dépendait d’une sottise de plus ou de moins à la cour de Londres. Examinez les situations de tous les peuples de l’univers, elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, & qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort dans cette immense machine.

Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l’Afrique & des mers australes, amène une partie de l’atmosphère africain, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes; ces pluies fécondent nos terres; notre vent du nord à son tour envoye nos vapeurs chez les nègres; nous faisons du bien à la Guinée, & la Guinée nous en fait à son tour. La chaîne s'étend d'un bout de l’univers à l’autre.

Mais il me semble qu'on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atôme dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chainon essentiel de la grande chaîne du destin.

Entendons nous; tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abime de l’éternité; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoüe; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfans. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique; chaque maison remonte, comme on sait, à Adam, mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.

Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitans des Gaules & de l’Espagne descendent de Gomer; & les Russes de Magog son frère cadet: on trouve cette généalogie dans tant de gros livres! sur ce pied là, on ne peut nier que nous ne devions à Magog les soixante mille Russes qui sont aujourd’hui en armes devers la Poméranie, & les soixante mille Français qui sont vers Francfort; mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, & qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit; je ne vois pas que celà ait influé beaucoup sur la résolution prise par l’Impératrice de Russie Elisabeth, d’envoyer une armée au secours de l’Impératrice des Romains Marie Thérese. Que mon chien rêve ou ne rêve pas en dormant, je n’aperçois pas le raport que cette importante affaire peut avoir avec celles du grand Mogol.

Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, & que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde. Jettez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, & celui qui l’a communiqué à l’eau, sont anéantis; le mouvement se perd & se répare; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits, ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Russie & en Prusse. Donc, les événements présents ne sont pas les enfans de tous les événements passés; ils ont leurs lignes directes; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encor une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfans: nous en dirons peut-être davantage quand nous parlerons de la destinée.

People have long claimed that an inescapable fate links all events together. In Homer, destiny stands above even Jupiter. This master of gods and men says it plainly. He can’t stop his son Sarpedon from dying at the appointed time. Sarpedon was born at the moment he had to be born. He couldn’t have been born at any other moment. He could die nowhere but outside Troy, and be buried nowhere but in Lycia. At the appointed time, vegetables had to grow from his body. These had to become part of some Lycians’ bodies. His heirs had to set up a new order in his lands. That new order had to affect the neighboring kingdoms. That meant new arrangements for war and peace with the neighbors of Lycia’s neighbors. So, step by step, the fate of the whole earth depended on Sarpedon’s death. His death depended on another event. Other events linked that one to the origin of things.

Change just one of these facts, and you’d have had a different universe. But the present universe couldn’t both exist and not exist. So Jupiter couldn’t save his son’s life, even though he was Jupiter.

Leibniz says he invented this system of necessity and fate in our own time. He called it sufficient reason. Yet it’s very old. An effect has to have a cause: that’s no new discovery. Nor is it news that the smallest cause often produces the biggest effects.

Lord Bolingbroke admits that little quarrels between Lady Marlborough and Lady Masham gave him an opening. He could make Queen Anne’s separate treaty with Louis XIV. That treaty led to the Peace of Utrecht. The Peace of Utrecht secured Philip V on the Spanish throne. Philip V took Naples and Sicily from the House of Austria. The Spanish prince who’s now king of Naples clearly owes his kingdom to Lady Masham. Suppose the Duchess of Marlborough had been more willing to please the queen of England. He wouldn’t have had that kingdom. Perhaps he wouldn’t even have been born. His existence in Naples depended on a little more or less foolishness at the London court. Look at the situations of all the world’s peoples. They’re built on a series of facts in just this way. These facts seem connected to nothing, but they’re connected to everything. In this huge machine, everything is a gear, a pulley, a rope, a spring.

The same goes for the physical world. Wind blows from deep in Africa and from the southern seas. It brings some of the African air, which falls as rain in the Alpine valleys. These rains make our land fertile. Our north wind in turn sends our vapors to the Negroes. We do Guinea good, and Guinea does us good in return. The chain stretches from one end of the universe to the other.

But I think people badly misuse this true principle. They draw this conclusion: even the smallest atom’s movement has affected the whole world’s present arrangement. Every tiny accident among people or animals is an essential link in the great chain of fate.

Let’s be clear. Every effect plainly has a cause. You can trace cause after cause back into the bottomless depths of eternity. But not every cause has effects reaching forward to the end of time. I admit that events produce one another. The past gave birth to the present, and the present gives birth to the future. Everything has fathers, but not everything always has children. It’s just like a family tree. As everyone knows, every family goes back to Adam. But many people in the family died without leaving descendants.

Events in this world have a family tree. The people of Gaul and Spain descend from Gomer. The Russians descend from his younger brother Magog. That’s beyond dispute. You find this family tree in so many big books! On that basis, we can’t deny what we owe Magog. Sixty thousand Russians are now under arms toward Pomerania. Sixty thousand French are near Frankfurt. We owe him both. But did Magog spit right or left near Mount Caucasus? Did he make two ripples in a well or three? Did he sleep on his left side or his right? I can’t see that it much affected the Russian empress Elizabeth’s decision. She decided to send an army to help Maria Theresa, empress of the Romans. My dog may or may not dream in his sleep. I can’t see how this important business connects with the Great Mogul’s affairs.

We have to remember that nature isn’t completely filled with matter. Not every movement spreads from place to place until it circles the world. Drop something into water of the same density. You can easily calculate what happens after a while. Both its movement and the movement it passed to the water are wiped out. Movement is lost and renewed. So Magog’s spitting into a well couldn’t have affected events in Russia and Prussia today. Present events aren’t the children of all past events, then. They have their direct lines of descent. A thousand little side branches contribute nothing to them. Again, every being has a father, but not every being has children. Perhaps we’ll say more when we discuss destiny.

C — Chaîne des êtres créés

La premiére fois que je lus Platon, & que je vis cette gradation d’êtres qui s’élévent depuis le plus léger atôme jusqu’à l’être suprême, cette échelle me frapa d’admiration; mais l’ayant regardée attentivement, ce grand fantôme s’évanouit, comme autrefois toutes les aparitions s’enfuiaient le matin au chant du coq.

L’imagination se complait d’abord à voir le passage imperceptible de la matière brute, à la matière organisée, des plantes aux zoophites, de ces zoophites aux animaux, de ceux-ci à l’homme, de l'homme aux génies, de ces génies revêtus d’un petit corps aérien à des substances immatérielles; & enfin mille ordres différents de ces substances, qui de beautés en perfections s’élévent jusqu’à Dieu même. Cette hiérarchie plait beaucoup aux bonnes gens, qui croyent voir le pape & ses cardinaux suivis des archévêques, des évêques; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simples prêtres, les diacres, les sous-diacres, puis paraissent les moines, & la marche est fermée par les capucins.

Mais il y a un peu plus de distance entre Dieu & ses plus parfaites créatures, qu’entre le saint père & le doyen du sacré collège: ce doyen peut devenir pape, mais le plus parfait des génies créés par l’être suprême ne peut devenir Dieu; y a l’infini entre Dieu & lui.

Cette chaîne, cette gradation prétendüe n’existe pas plus dans les végétaux & dans les animaux; la preuve en est qu’il y a des espèces de plantes & d’animaux qui sont détruites. Nous n’avons plus de murex. Il était défendu de manger du griffon & de l’ixion; ces deux espèces ont disparu de ce monde, quoi qu’en dise Bochart: où donc est la chaîne?

Quand même nous n’aurions pas perdu quelques espèces, il est visible qu’on en peut détruire. Les lions, les rinoceros commencent à devenir fort rares.

Il est très-probable qu’il y a eu des races d’hommes qu’on ne retrouve plus; mais je veux qu’elles ayent toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres, les Caffres à qui la nature a donné un tablier de leur peau, pendant du ventre à la moitié des cuisses; les Samoyedes dont les femmes ont un mammelon d’un bel ébène, &c.

N’y a-t-il pas visiblement un vuide entre le singe & l’homme? n’est-il pas aisé d’imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l’usage de la parole, ni nôtre figure, que nous pourions aprivoiser, qui répondrait à nos signes & qui nous servirait? & entre cette nouvelle espèce & celle de l’homme, n’en pourait-on pas imaginer d’autres?

Par delà l'homme, vous logez dans le ciel, divin Platon, une file de substances célestes; nous croyons nous autres à quelques-unes de ces substances, parce que la foi nous l’enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d’y croire? vous n’avez pas parlé aparemment au génie de Socrate; & le bon homme Heres qui ressuscita exprès pour vous apprendre les secrets de l’autre monde, ne vous a rien appris de ces substances.

La prétendue chaîne n’est pas moins interrompue dans l’univers sensible.

Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes! la Lune est quarante fois plus petite que nôtre globe. Quand vous avez voyagé de la Lune dans le vuide, vous trouvez Venus, elle est environ aussi grosse que la terre. De là vous allez chez Mercure, il tourne dans une éllipse qui est fort différente du cercle que parcourt Venus; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le Soleil un million de fois plus gros, Mars cinq fois plus petit; celui-là fait son tour en deux ans, Jupiter son voisin en douze, Saturne en trente; & encor Saturne, le plus éloigné de tous, n’est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendüe?

Et puis, comment voulez-vous que dans de grands espaces vuides il y ait une chaîne qui lie tout? s’il y en a une, c’est certainement celle que Newton a découverte; c’est lui qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vuide immense.

O Platon tant admiré! vous n'avez conté que des fables, & il est venu dans l’isle des Cassiderides, où de vôtre temps les hommes allaient tout nuds, un philosophe qui a enseigné à la terre des vérités aussi grandes que vos imaginations étaient puériles.

When I first read Plato, I saw beings rising in steps from the lightest atom to the supreme being. I looked at this ladder in admiration. But once I looked closely, the great ghost vanished. That’s how apparitions used to run away at the rooster’s morning call.

At first, we enjoy imagining that every step is too small to notice. Raw matter leads to organized matter. Plants lead to zoophytes, zoophytes to animals, animals to man. Man leads to spirits clothed in little bodies of air. Those spirits lead to beings without matter. Finally come a thousand different orders of these beings. They rise through beauty and perfection to God himself. Good people really like this hierarchy. They think they see the pope and his cardinals, followed by archbishops and bishops. Then come parish priests, assistant priests, ordinary priests, deacons, and subdeacons. Next the monks appear, and the Capuchins bring up the rear.

But God is a little further from his most perfect creatures than the Holy Father is from the dean of the Sacred College. That dean can become pope. The most perfect spirit the supreme being created can’t become God. The distance between them is infinite.

This chain, this supposed series of steps, doesn’t exist among plants and animals either. The proof is that some species of plants and animals have been destroyed. We no longer have the murex. People were forbidden to eat the griffin and the ixion. Both species have vanished from this world, whatever Bochart says. Where, then, is the chain?

Even if we hadn’t lost any species, we can plainly destroy them. Lions and rhinoceroses are beginning to become very rare.

It’s very likely some races of people existed that we can no longer find. But let’s grant that they’ve all survived, like the whites and the Negroes. Like the Kaffirs, too: nature gave them an apron of their own skin. It hangs from the belly halfway down the thighs. And like the Samoyeds, whose women have a nipple of beautiful ebony. And others too.

Isn’t there an obvious gap between ape and man? We can easily imagine an intelligent animal with two feet and no feathers. It wouldn’t speak or have our shape. We could tame it. It would respond to our signs and serve us. Couldn’t we imagine still other species between this new one and humans?

Beyond man, divine Plato, you put a line of heavenly beings in the sky. We believe in some of these beings because faith teaches us to. But what reason do you have to believe in them? You presumably never spoke to Socrates’ guiding spirit. That good man Er rose from the dead expressly to tell you the other world’s secrets. But he told you nothing about these beings.

The supposed chain is just as broken in the universe we can sense.

Where are these steps between your planets, please? The Moon is forty times smaller than our globe. Travel from the Moon through empty space and you find Venus. It’s about as big as the Earth. From there you go to Mercury. Its orbit is an ellipse, very different from the circle Venus follows. It’s twenty-seven times smaller than we are. The Sun is a million times bigger; Mars is five times smaller. Mars goes around in two years, its neighbor Jupiter in twelve, Saturn in thirty. And Saturn, the furthest of all, isn’t even as big as Jupiter. Where are the supposed steps?

And how can a chain link everything across vast empty spaces? If there is one, it’s certainly the one Newton discovered. He makes all the globes in the planetary world pull toward each other across that huge emptiness.

Plato, so admired! You’ve told nothing but fables. A philosopher appeared on the island of the Cassiderides. In your day, people there went completely naked. He taught the world truths as great as your imaginings were childish.

L — Le Ciel des Anciens

Si un ver à soye donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi-bien que firent tous les anciens, en donnant le nom de ciel à l’atmosphère, qui est, comme dit très-bien Mr. de Fontenelle dans ses mondes, le duvet de nôtre coque.

Les vapeurs qui sortent de nos mers & de nôtre terre, & qui forment les nuages, les météores & les tonnerres, furent pris d’abord pour la demeure des dieux. Les dieux descendent toujours dans des nuages d’or chez Homère; c’est de là que les peintres les peignent encor aujourd’hui assis sur une nuée; mais comme il était bien juste que le maître des dieux fût plus à son aise que les autres, on lui donna un aigle pour le porter, parce que l’aigle vole plus haut que les autres oiseaux.

Les anciens Grecs voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles, au haut de quelque montagne, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle aussi, & la placèrent en Thessalie sur le mont Olimpe, dont le sommet est quelquefois caché dans les nuës, de sorte que leur palais était de plain pied à leur ciel.

Les étoiles & les planètes qui semblent attachées à la voute bleüe de nôtre atmosphère, devinrent ensuite les demeures des dieux; sept d’entr’eux eurent chacun leur planète, les autres logèrent où ils purent; le conseil général des dieux se tenait dans une grande salle, à laquelle on allait par la voye lactée; car il fallait bien que les dieux eussent une salle en l’air, puis que les hommes avaient des hôtels-de-ville sur la terre.

Quand les titans, espèce d’animaux entre les dieux & les hommes, déclarèrent une guerre assez juste à ces dieux là, pour reclamer une partie de leur héritage du côté paternel, étant fils du ciel & de la terre, ils ne mirent que deux ou trois montagnes les unes sur les autres, comptant que c’en était bien assez pour se rendre maîtres du ciel, & du château de l’Olimpe.

Neve foret terris securior arduus æther;Affectasse ferunt regnum cæleste gigantes,Altaque congestos struxisse ad sidera montes.

Cette physique d’enfans & de vieilles, était prodigieusement ancienne; cependant il est très sûr que les Caldéens avaient des idées aussi saines que nous de ce qu’on appelle le ciel; ils plaçaient le soleil au centre de nôtre monde planétaire, à peu près à la distance de nôtre globe que nous avons reconnüe; ils faisaient tourner la terre, & toutes les planètes autour de cet astre; c’est ce que nous apprend Aristarque de Samos; c’est le véritable systême du monde que Copernic a renouvellé depuis; mais les philosophes gardaient le secret pour eux, afin d’être plus respectés des rois & du peuple, ou plutôt pour n’être pas persécutés.

Le langage de l’erreur est si familier aux hommes, que nous appellons encor nos vapeurs, & l’espace de la terre à la lune, du nom de ciel; nous disons, monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu’on sache bien qu’il ne tourne pas; nous sommes probablement le ciel pour les habitans de la lune, & chaque planète place son ciel dans la planète voisine.

Si on avait demandé à Homère dans quel ciel était allée l’ame de Sarpedon, & où était celle d’Hercule, Homère eût été bien embarassé, il eût répondu par des vers harmonieux.

Quelle sûreté avait-on que l’ame aérienne d’Hercule se fût trouvée plus à son aise dans Venus, dans Saturne, que sur notre globe? Aurait-elle été dans le Soleil? la place ne paraît pas tenable dans cette fournaise. Enfin, qu’entendaient les anciens par le ciel? ils n’en sçavaient rien; ils criaient toujours le ciel & la terre; c’est comme si on criait l’infini & un atôme. Il n’y a point, à proprement parler, de ciel; il y a une quantité prodigieuse de globes qui roulent dans l’espace vuide, & notre globe roule comme les autres.

Les anciens croyaient qu’aller dans les cieux c’était monter; mais on ne monte point d’un globe à un autre; les globes célestes sont tantôt au-dessus de notre horison, tantôt au-dessous. Ainsi, supposons que Venus étant venue à Paphos, retournât dans sa planète quand cette planète était couchée, la déesse Venus ne montait point alors par rapport à notre horison; elle descendait, & on devait dire en ce cas descendre au ciel. Mais les anciens n’y entendaient pas tant de finesse; ils avaient des notions vagues, incertaines, contradictoires sur tout ce qui tenait à la physique. On a fait des volumes immenses pour sçavoir ce qu’ils pensaient sur bien des questions de cette sorte. Quatre mots auraient suffi, ils ne pensaient pas.

Il faut toujours en excepter un petit nombre de sages, mais ils sont venus tard; peu ont expliqué leurs pensées, & quand ils l’ont fait, les charlatans de la terre les ont envoyés au ciel par le plus court.

Un écrivain qu’on nomme, je crois, Pluche, a prétendu faire de Moïse un grand physicien; un autre avait auparavant concilié Moïse avec Descartes, & avait imprimé le Cartesius Mozaizans; selon lui Moïse avait inventé le premier les tourbillons & la matière subtile; mais on sait assez que Dieu qui fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un professeur de physique; il instruisit les Juifs de leur devoir, & ne leur enseigna pas un mot de philosophie. Calmet qui a beaucoup compilé & qui n’a raisonné jamais, parle du systême des Hébreux; mais ce peuple grossier était bien loin d’avoir un systême; il n’avait pas même d’école de géométrie, le nom leur en était inconnu; leur seule science était le métier de courtier & l’usure.

On trouve dans leurs livres quelques idées louches, incohérentes, & dignes en tout d’un peuple barbare sur la structure du ciel. Leur premier ciel était l’air, le second le firmament, où étaient attachées les étoiles; ce firmament était solide & de glace, & portait les eaux supérieures, qui s’échapèrent de ce reservoir par des portes, des écluses, des cataractes, au temps du déluge.

Au dessus de ce firmament ou de ces eaux supérieures, était le troisiéme ciel ou l’empirée, où St. Paul fut ravi. Le firmament était une espèce de demi-voûte qui embrassait la terre. Le soleil ne faisait point le tour d’un globe qu’ils ne connaissaient pas. Quand il était parvenu à l’occident, il revenait à l’orient par un chemin inconnu; & si on ne le voyait pas, c’était, comme le dit le Baron de Feneste, parce qu’il revenait de nuit.

Encor les Hébreux avaient-ils pris ces rêveries des autres peuples. La plûpart des nations excepté l’école des Caldéens, regardaient le ciel comme solide; la terre fixe & immobile, était plus longue d’orient en occident que du midi au nord d’un grand tiers; de là viennent ces expressions de longitude & de latitude que nous avons adoptées. On voit que dans cette opinion il était impossible qu’il y eût des antipodes. Aussi St. Augustin traite l’idée des antipodes d’absurdité, & Lactance dit expressément, Y’a-t-il des gens assez fous pour croire qu’il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds? &c.

St. Chrisostome s’écrie dans sa quatorziéme homélie, Où sont ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, & que leur forme est circulaire?

Lactance dit encor au Liv. III. de ses institutions; Je pourrais vous prouver par beaucoup d’arguments qu’il est impossible que le ciel entoure la terre.

L’auteur du spectacle de la nature poura dire à Mr. le chevalier tant qu’il voudra, que Lactance & St. Chrisostome étaient de grands philosophes, on lui répondra qu’ils étaient de grands saints, & qu’il n’est point du tout nécessaire pour être un saint, d’être un bon astronome. On croira qu’ils sont au ciel, mais on avoüera qu’on ne sçait pas dans quelle partie du ciel précisément.

Suppose a silkworm called the little fluff around its cocoon heaven. It would be reasoning just as well as all the ancients did. They called the atmosphere heaven. As Mr. de Fontenelle says very well in his Worlds, it’s the fluff around our cocoon.

Vapors rise from our seas and land, forming clouds, weather phenomena, and thunder. At first, people took them for the gods’ home. In Homer, the gods always come down in golden clouds. That’s why painters still show them sitting on a cloud today. But surely the master of the gods deserved more comfort than the others. So they gave him an eagle to carry him. Eagles fly higher than other birds.

The ancient Greeks saw city rulers living in strongholds on mountaintops. They thought the gods could have a stronghold too. They put it in Thessaly, on Mount Olympus. Clouds sometimes hide its peak. So the gods’ palace was on the same level as their heaven.

Stars and planets seem fixed to the blue vault of our atmosphere. They became the gods’ next homes. Seven gods each got their own planet. The others stayed wherever they could. All the gods met in council in a great hall. The Milky Way was the way there. Surely gods needed a hall in the air, since people had town halls on earth.

The Titans were a kind of creature between gods and humans. They declared a fairly just war on those gods. As sons of heaven and earth, they claimed part of their father’s inheritance. They only piled two or three mountains on top of each other. They thought that would easily let them capture heaven and the castle of Olympus.

So that the high sky would be no safer than the earth,they say the giants aimed to seize the heavenly kingdom,and piled up mountains high to reach the stars.

This physics of children and old women was incredibly old. Yet the Chaldeans certainly had ideas about heaven as sound as ours. They put the Sun at the center of our planetary world. Its distance from our globe was roughly the one we’ve established. They had the Earth and all the planets go around that star. Aristarchus of Samos tells us this. It’s the true system of the world that Copernicus later revived. But the philosophers kept the secret to themselves. They wanted kings and the public to respect them more—or rather, not to persecute them.

We’re so used to mistaken language that we still call our vapors heaven. We use that name for the space between the Earth and the Moon too. We say “go up to heaven” just as we say the Sun goes around. We know perfectly well that it doesn’t. We’re probably heaven to the Moon’s inhabitants. Each planet puts its heaven on the next planet.

Suppose someone had asked Homer which heaven Sarpedon’s soul went to. Or where Hercules’ soul was. Homer would have been very embarrassed. He would have answered with verse that sounded beautiful.

How could anyone be sure Hercules’ soul of air would feel better on Venus or Saturn than on our globe? Would it have gone into the Sun? That furnace doesn’t look like a place where anyone could stay. In short, what did the ancients mean by heaven? They didn’t know. They kept shouting “heaven and earth.” They might as well have shouted “infinity and an atom.” Strictly speaking, there’s no heaven. Huge numbers of globes move through empty space. Our globe moves like the others.

The ancients thought going into the heavens meant going up. But you don’t go up from one globe to another. The heavenly globes are sometimes above our horizon, sometimes below it. Suppose Venus came to Paphos, then returned to her planet after it had set. The goddess wouldn’t be going up in relation to our horizon. She’d be going down. In that case, people should have said “go down to heaven.” But the ancients didn’t understand such fine points. Their ideas about everything in physics were vague, uncertain, and contradictory. People have written huge volumes to find out what they thought about many such questions. Four words would have been enough: “They did not think.”

We always have to make an exception for a few wise people. But they came late. Few explained their thoughts. When they did, the charlatans on earth sent them to heaven by the shortest route.

A writer called Pluche, I think, tried to present Moses as a great physicist. Someone else had already made Moses agree with Descartes and published the Cartesius Mozaizans. According to him, Moses first invented vortices and subtle matter. But we know well enough what God intended. He made Moses a great lawgiver and prophet, not a physics professor at all. He taught the Jews their duties, not a word of philosophy. Calmet gathered a great deal of material but never reasoned. He talks about the Hebrews’ system. But this crude people was nowhere near having a system. They didn’t even have a school of geometry. They didn’t know its name. Their only science was brokerage and lending money at interest.

Their books contain some muddled, disconnected ideas about how heaven is built. They’re entirely worthy of a barbarous people. Their first heaven was the air. The second was the firmament, with the stars fixed to it. This firmament was solid, made of ice. It held up the upper waters. At the time of the Flood, these escaped from their reservoir through gates, sluices, and floodgates.

Above this firmament, or these upper waters, was the third heaven, or empyrean. Saint Paul was carried up there. The firmament was a kind of half-vault covering the earth. The Sun didn’t go around a globe they knew nothing about. When it reached the west, it returned east by an unknown route. Why didn’t people see it? As the Baron de Feneste says, it came back at night.

And the Hebrews had borrowed these fantasies from other peoples. Most nations, except the Chaldean school, thought the sky was solid. The earth stood fixed and still. From east to west, it was a good third longer than from south to north. That’s where our terms longitude and latitude come from. Clearly, in this view there couldn’t be people on the opposite side of the earth. So Saint Augustine calls the idea of the antipodes an absurdity. Lactantius says outright, “Is anyone mad enough to believe there are people whose heads are lower than their feet? And the rest.”

Saint Chrysostom cries out in his fourteenth homily, “Where are those who claim that the heavens move and that their shape is circular?”

Lactantius also says in Liv. III. of his Institutions, “I could give you many arguments proving that heaven can’t surround the earth.”

The author of the Spectacle de la nature can tell the chevalier this as often as he likes: Lactantius and Saint Chrysostom were great philosophers. People will answer that they were great saints. You don’t have to be a good astronomer to be a saint. People will believe they’re in heaven. But they’ll admit they don’t know exactly which part of heaven.

C — Circoncision

Lors qu’Hérodote raconte ce que lui ont dit les barbares chez lesquels il a voyagé, il raconte des sottises, & c’est ce que font la plûpart de nos voyageurs. Aussi n’exige-t-il pas qu’on le croye, quand il parle de l’avanture de Gigès & de Candaule, d’Arion porté sur un dauphin, & de l’oracle consulté pour sçavoir ce que faisait Crésus, qui répondit qu’il faisait cuire alors une tortüe dans un pot couvert; & du cheval de Darius qui ayant henni le premier de tous, déclara son maître roi, & de cent autres fables propres à amuser des enfans; & à être compilées par des rhéteurs: mais quand il parle de ce qu’il a vu, des coutumes des peuples qu’il a éxaminées, de leurs antiquités qu’il a consultées, il parle alors à des hommes.

Il semble, dit-il au livre d’Euterpe, que les habitans de la Colchide sont originaires d’Egypte; j’en juge par moi-même plutôt que par ouï dire; car j’ai trouvé qu’en Colchide on se souvenait bien plus des anciens Egyptiens qu’on ne se ressouvenait des anciennes coutumes de Colcos en Egypte.

Ces habitans des bords du pont Euxin prétendaient être une colonie établie par Sésostris; pour moi je le conjecturais non seulement parce qu’ils sont bazanés, & qu’ils ont les cheveux frisés, mais parce que les peuples de Colchide, d’Egypte, & d’Ethiopie, sont les seuls sur la terre qui se sont fait circoncire de tout temps, car les Phéniciens & ceux de la Palestine avoüent qu’ils ont pris la Circoncision des Egyptiens. Les Siriens qui habitent aujourd’hui sur les rivages du Thermodon, & de Pathenie, & les Macrons leurs voisins, avoüent qu’il n’y a pas longtemps qu’ils se sont conformés à cette coutume d’Egypte; c’est par-là principalement qu’ils sont reconnus pour Egyptiens d’origine.

A l’égard de l’Ethiopie & de l’Egypte, comme cette cérémonie est très ancienne chez ces deux nations, je ne sçaurais dire qui des deux tient la circoncision de l’autre; il est toutefois vraisemblable que les Ethiopiens la prirent des Egyptiens; comme, au contraire, les Phéniciens ont aboli l’usage de circoncire les enfans nouveaux nés, depuis qu’ils ont eu plus de commerce avec les Grecs.

Il est évident, par ce passage d’Hérodote, que plusieurs peuples avaient pris la circoncision de l’Egypte; mais aucune nation n’a jamais prétendu avoir reçu la circoncision des Juifs. A qui peut-on donc attribuer l’origine de cette coutume, ou à la nation de qui cinq ou six autres confessent la tenir, ou à une autre nation bien moins puissante, moins commerçante, moins guerriére, cachée dans un coin de l’Arabie Pétrée, qui n’a jamais communiqué le moindre de ses usages à aucun peuple?

Les Juifs disent qu’ils ont été reçus autrefois par charité dans l’Egypte; n’est-il pas bien vraisemblable que le petit peuple a imité un usage du grand peuple, & que les Juifs ont pris quelques coutumes de leurs maîtres?

Clément d’Aléxandrie rapporte que Pithagore voyageant chez les Egyptiens, fut obligé de se faire circoncire, pour être admis à leurs mystères; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d’Egypte. Ces prêtres existaient lorsque Joseph arriva en Egypte; le gouvernement était très-ancien, & les cérémonies antiques de l’Egypte observées avec la plus scrupuleuse exactitude.

Les Juifs avoüent qu'ils demeurèrent pendant deux cent cinq ans en Egypte; ils disent qu’ils ne se firent point circoncire dans cet espace de temps; il est donc clair que pendant ces deux cent cinq ans, les Egyptiens n’ont pas reçu la circoncision des Juifs; l’auraient-ils prise d’eux, après que les Juifs leur eurent volé tous les vases qu’on leur avait prêtés, & s’enfuirent dans le désert avec leur proye, selon leur propre témoignage? Un maître adoptera-t-il la principale marque de la religion de son esclave voleur & fugitif? cela n’est pas dans la nature humaine.

Il est dit dans le livre de Josué, que les juifs furent circoncis dans le désert. Je vous ai délivrés de ce qui faisait vôtre opprobre chez les Egyptiens. Or, quel pouvait être cet opprobre pour des gens qui se trouvaient entre les peuples de Phénicie, les Arabes, & les Egyptiens, si ce n’est ce qui les rendait méprisables à ces trois nations? comment leur ôte-t-on cet opprobre? en leur ôtant un peu de prépuce, n’est-ce pas là le sens naturel de ce passage?

La Genése dit qu’Abraham avait été circoncis auparavant, mais Abraham voyagea en Egypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant Roi; rien n’empêche que dans ce royaume si ancien, la Circoncision ne fût dès longtemps en usage avant que la nation Juive fût formée. De plus, la Circoncision d’Abraham n’eut point de suite; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué.

Or avant Josué, les Israélites, de leur aveu même, prirent beaucoup de coutumes des Egyptiens; ils les imitèrent dans plusieurs sacrifices, dans plusieurs cérémonies, comme dans les jeûnes qu’on observait les veilles des fêtes d’Isis, dans les ablutions, dans la coutume de raser la tête des prêtres: l’encens, le candelabre, le sacrifice de la vache rousse, la purification avec de l’hisope, l’abstinence du cochon, l’horreur des ustenciles de cuisine des étrangers, tout atteste que le petit peuple Hébreu, malgré son aversion pour la grande nation Egyptienne, avait retenu une infinité d’usages de ses anciens maîtres. Ce bouc Azazel qu’on envoyait dans le désert, chargé des péchés du peuple, était une imitation visible d’une pratique Egyptienne; les Rabbins conviennent même que le mot Azazel n’est point hébreu. Rien n’empêche donc que les Hébreux ayent imité les Egyptiens dans la circoncision, comme faisaient les Arabes leurs voisins.

Il n’est point extraordinaire que Dieu qui a sanctifié le batême si ancien chez les Asiatiques, ait sanctifié aussi la Circoncision non moins ancienne chez les Africains. On a déja remarqué qu’il est le maître d’attacher ses graces aux signes qu’il daigne choisir.

Au reste, depuis que sous Josué, le peuple Juif eut été circoncis, il a conservé cet usage jusqu’à nos jours; les Arabes y ont aussi toujours été fidèles; mais les Egyptiens qui dans les premiers temps circoncisaient les garçons & les filles, cessèrent avec le temps de faire aux filles cette opération, & enfin la restreignirent aux prêtres, aux astrologues, & aux prophètes. C’est ce que Clément d’Aléxandrie & Origène nous apprennent. En effet, on ne voit point que les Ptolomées ayent jamais reçu la Circoncision.

Les auteurs Latins qui traitent les Juifs avec un si profond mépris, qu’ils les appellent, Curtus Apella, par dérision, Credat Judæus Apella, Curti Judæi, ne donnent point de ces épithètes aux Egyptiens. Tout le peuple d’Egypte est aujourd’hui circoncis, mais par une autre raison, parce que le Mahométisme adopta l’ancienne Circoncision de l’Arabie.

C’est cette Circoncision Arabe qui a passé chez les Ethiopiens, où l’on circoncit encor les garçons & les filles.

Il faut avoüer que cette cérémonie de la Circoncision paraît d’abord bien étrange; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l’orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s’imprimaient des caractères sur le poignet, & sur le cou. Les prêtres de Cibéle se rendaient eunuques.

Il y a grande apparence que les Egyptiens qui révéraient l’instrument de la génération, & qui en portaient l’image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d’offrir à Isis & Osiris, par qui tout s’engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes mœurs orientales sont si prodigieusement différentes des notres, que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfans mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux.

When Herodotus repeats what the barbarians he visited told him, he repeats nonsense. Most of our travelers do the same. He doesn’t expect us to believe his story of Gyges and Candaules. Or of Arion riding a dolphin. Or of the oracle asked what Croesus was doing. It answered that he was cooking a tortoise in a covered pot. Or of Darius’ horse, which neighed first and declared its master king. There are a hundred other fables, fit to amuse children and be collected by teachers of rhetoric. But then he speaks of things he saw himself. He describes peoples’ customs he studied and ancient records he consulted. Now he’s speaking to adults.

“It seems,” he says in the book of Euterpe, “that the people of Colchis came originally from Egypt. That’s my own judgment, not so much something I’ve heard. I found that people in Colchis remembered the ancient Egyptians much better than people in Egypt remembered the ancient customs of Colchis.

“These people on the shores of the Euxine Sea claimed their colony was founded by Sesostris. I suspected the same, and not just because they’re dark-skinned with curly hair. The peoples of Colchis, Egypt, and Ethiopia are the only ones on earth who’ve always practiced circumcision. The Phoenicians and people of Palestine admit they took it from the Egyptians. Syrians now live along the Thermodon and the Parthenius, with the Macrones as neighbors. Both the Syrians and the Macrones admit they adopted this Egyptian custom only recently. That’s the main reason they’re recognized as Egyptian in origin.

“Both Ethiopia and Egypt have practiced this ceremony for a very long time. I can’t say which took circumcision from the other. Still, the Ethiopians probably took it from the Egyptians. The Phoenicians, by contrast, stopped circumcising newborn children once they had more dealings with the Greeks.”

This passage in Herodotus clearly shows that several peoples took circumcision from Egypt. But no nation has ever claimed to have taken it from the Jews. So which nation did this custom come from? The one that five or six others admit they took it from? Or another nation, hidden in a corner of Arabia Petraea? It’s much less powerful, less active in trade, less warlike. It’s never passed even its smallest custom on to any other people.

The Jews say Egypt once took them in out of charity. Didn’t the small nation very likely copy a custom of the great nation? Didn’t the Jews take some customs from their masters?

Clement of Alexandria reports that Pythagoras had to be circumcised while visiting the Egyptians. He couldn’t take part in their mysteries otherwise. So you absolutely had to be circumcised to join Egypt’s priests. Those priests existed when Joseph arrived in Egypt. The government was very old. People followed Egypt’s ancient ceremonies with the greatest care for every detail.

The Jews admit they stayed in Egypt for 205 years. They say they weren’t circumcised during that time. Clearly, then, the Egyptians didn’t get circumcision from the Jews during those 205 years. Would they have taken it from them afterward? By their own account, the Jews stole all the vessels they’d borrowed. They fled into the desert with their loot. Will a master adopt his thieving, runaway slave’s main religious mark? That isn’t human nature.

The book of Joshua says that the Jews were circumcised in the desert. “I have freed you from what brought you disgrace among the Egyptians.” These people lived between the Phoenicians, the Arabs, and the Egyptians. What could their disgrace have been? Surely it was whatever made them contemptible to those three nations. How was this disgrace removed? By removing a little foreskin. Isn’t that the natural meaning of this passage?

Genesis says Abraham had been circumcised earlier. But Abraham traveled in Egypt. It had long been a thriving kingdom with a powerful king. This very old kingdom could have practiced circumcision long before the Jewish nation existed. Nothing rules that out. Besides, Abraham’s circumcision didn’t lead to a continuing practice. His descendants weren’t circumcised until Joshua’s time.

Before Joshua, the Israelites admit they took many customs from the Egyptians. They copied several sacrifices and ceremonies. They fasted on the eves of Isis’ festivals, washed themselves ritually, and shaved priests’ heads. They used incense and the candelabrum. They sacrificed the red cow and purified themselves with hyssop. They avoided pork and recoiled from foreigners’ cooking utensils. All this shows how many customs the small Hebrew nation kept from its former masters. It kept countless customs despite its dislike of the great Egyptian nation. They sent the goat Azazel into the desert carrying the people’s sins. That plainly copied an Egyptian practice. Even the rabbis agree that Azazel isn’t a Hebrew word. So nothing rules out the Hebrews copying Egyptian circumcision, as their Arab neighbors did.

God made baptism holy, a practice long established among the Asians. There’s nothing extraordinary in his also making circumcision holy. The Africans had practiced it for at least as long. As we’ve already noted, he’s free to attach his graces to the signs he sees fit to choose.

In any case, ever since the Jewish people were circumcised under Joshua, they’ve kept the practice to this day. The Arabs have always kept it too. But the Egyptians first circumcised both boys and girls. In time they stopped operating on girls. Finally, they limited circumcision to priests, astrologers, and prophets. Clement of Alexandria and Origen tell us this. Indeed, there’s no sign the Ptolemies were ever circumcised.

Latin writers treat the Jews with deep contempt. They mock them with “clipped Apella,” “let Apella the Jew believe it,” “clipped Jews.” They don’t apply these terms to the Egyptians. Today all the people of Egypt are circumcised, but for a different reason: Mohammedanism adopted Arabia’s ancient circumcision.

This Arab circumcision spread to the Ethiopians. They still circumcise both boys and girls.

We have to admit that circumcision seems a very strange ceremony at first. But priests in the East have always dedicated themselves to their gods with special marks. People engraved an ivy leaf on Bacchus’ priests with a pointed tool. Lucian says worshipers of Isis stamped marks on their wrists and necks. Cybele’s priests castrated themselves.

The Egyptians revered the organ of reproduction. They carried its image in grand processions. They very likely thought of offering a small piece to Isis and Osiris. Everything on earth was born through those gods. The gods had chosen this organ to keep the human race going. Ancient Eastern customs are incredibly different from ours. Anyone who’s read a little shouldn’t find anything extraordinary. A Parisian is amazed to hear the Hottentots have one testicle cut off their boys. Perhaps the Hottentots are amazed that Parisians keep two.

C — Corps

De même que nous ne sçavons ce que c’est qu’un esprit, nous ignorons ce que c’est qu’un corps: nous voyons quelques propriétés, mais quel est ce sujet en qui ces propriétés résident? il n’y a que des corps, disaient Démocrite & Epicure; il n’y a point de corps, disaient les disciples de Zénon d’Elée.

L’Evêque de Cloine, Berklay, est le dernier, qui par cent sophismes captieux a prétendu prouver que les corps n’existent pas; ils n’ont, dit-il, ni couleurs, ni odeurs, ni chaleur; ces modalités sont dans vos sensations, & non dans les objets: il pouvait s’épargner la peine de prouver cette vérité, elle était assez connuë; mais de là il passe à l’étenduë, à la solidité qui sont des essences du corps, & il croit prouver qu’il n’y a pas d’étenduë dans une piéce de drap verd, parce que ce drap n’est pas verd en effet; cette sensation du verd n’est qu’en vous, donc cette sensation de l’étenduë n’est aussi qu’en vous. Et après avoir aussi détruit l’étenduë, il conclut que la solidité qui y est attachée tombe d’elle-même, & qu’ainsi il n’y a rien au monde que nos idées. De sorte, que selon ce docteur, dix mille hommes tués par dix mille coups de canon, ne sont dans le fonds que dix mille appréhensions de nôtre ame.

Il ne tenait qu’à Mr. l’Evêque de Cloine de ne point tomber dans l’excès de ce ridicule; il croit montrer qu’il n’y a point d’étenduë, parce qu’un corps lui a paru avec sa lunette quatre fois plus gros qu’il ne l’était à ses yeux, & quatre fois plus petit à l’aide d’un autre verre. De là il conclut qu’un corps ne pouvant à la fois avoir quatre pieds, seize pieds, & un seul pied d’étenduë, cette étenduë n’existe pas; donc il n’y a rien. Il n’avait qu’à prendre une mesure, & dire, De quelque étenduë qu’un corps me paraisse, il est étendu de tant de ces mesures.

Il lui était bien aisé de voir qu’il n’en est pas de l’étenduë & de la solidité comme des sons, des couleurs, des saveurs, & des odeurs &c. Il est clair que ce sont en nous des sentiments excités par la configuration des parties; mais l’étenduë n’est point un sentiment. Que ce bois allumé s’éteigne, je n’ai plus chaud; que cet air ne soit plus frappé, je n’entends plus; que cette rose se fane, je n’ai plus d’odorat pour elle; mais ce bois, cet air, cette rose, sont étendus sans moi. Le paradoxe de Berklai ne vaut pas la peine d’être réfuté.

Il est bon de sçavoir ce qui l’avait entraîné dans ce paradoxe. J’eus, il y a longtemps, quelques conversations avec lui; il me dit que l’origine de son opinion venait de ce qu’on ne peut concevoir ce que c’est que ce sujet qui reçoit l’étenduë. Et en effet, il triomphe dans son livre; quand il demande à Hilas ce que c’est que ce sujet, ce substratum, cette substance? C’est le corps étendu, répond Hilas; alors l’Evêque, sous le nom de Philonoüs, se moque de lui; & le pauvre Hilas voyant qu’il a dit que l’étenduë est le sujet de l’étenduë, & qu’il a dit une sotise, demeure tout confus, & avoüe qu’il n’y comprend rien, qu’il n’y a point de corps, que le monde matériel n’éxiste pas, qu’il n’y a qu’un monde intellectuel.

Philonoüs devait dire seulement à Hilas, Nous ne sçavons rien sur le fonds de ce sujet, de cette substance étenduë, solide, divisible, mobile, figurée &c. je ne la connais pas plus que le sujet pensant, sentant & voulant; mais ce sujet n’en existe pas moins, puisqu’il a des propriétés essentielles dont il ne peut être dépouillé.

Nous sommes tous comme la plûpart des dames de Paris; elles font grande chère sans sçavoir ce qui entre dans les ragouts; de même nous jouïssons des corps, sans sçavoir ce qui les compose. De quoi est fait le corps? de parties, & ces parties se résolvent en d’autres parties. Que sont ces dernières parties? Toujours des corps; vous divisez sans cesse, & vous n’avancez jamais.

Enfin, un subtil philosophe remarquant qu’un tableau est fait d’ingrédiens, dont aucun n’est un tableau, & une maison de matériaux dont aucun n’est une maison, il imagina (d’une façon un peu différente) que les corps sont bâtis d’une infinité de petits êtres qui ne sont pas corps; & cela s’appelle des monades. Ce systême ne laisse pas d’avoir son bon; & s’il était révélé, je le croirais très possible; tous ces petits êtres seraient des points mathématiques, des espèces d’ames qui n’attendraient qu’un habit pour se mettre dedans. Ce serait une métempsicose continuelle; une monade irait tantôt dans une baleine, tantôt dans un arbre, tantôt dans un joueur de gobelets. Ce système en vaut bien un autre; je l’aime bien autant que la déclinaison des atômes, les formes substantielles, la grace versatile, & les vampires de Don Calmet.

We don’t know what a spirit is, or what a body is. We see some properties, but what is the thing that has them? “Only bodies exist,” said Democritus and Epicurus. “No bodies exist,” said the followers of Zeno of Elea.

Berkeley, bishop of Cloyne, is the latest to claim he can prove bodies don’t exist. He uses a hundred tricky, misleading arguments. “Bodies,” he says, “have no colors, smells, or heat. These qualities are in your sensations, not in the objects.” He could have saved himself the trouble of proving that truth. People knew it well enough. But then he turns to extension and solidity, essential features of a body. A piece of green cloth isn’t really green. He thinks that proves it doesn’t take up space. Your sensation of green is only in you. So your sensation of extension is only in you too. That’s how he does away with extension. Solidity goes with it, so he concludes that solidity falls away by itself. That leaves nothing in the world but our ideas. According to this learned man, ten thousand men killed by ten thousand cannon shots are really just ten thousand perceptions in our soul.

The bishop of Cloyne could easily have avoided such a ridiculous extreme. Through his telescope, a body looked four times bigger than to his naked eye. Through another lens, it looked four times smaller. He thinks that shows there’s no extension. A body can’t measure four feet, sixteen feet, and one foot all at once. So, he concludes, that extension doesn’t exist. Nothing exists, then. He only had to take a unit of measurement and say, “Whatever size a body seems to be, it measures this many of these units.”

He could easily have seen that extension and solidity aren’t like sounds, colors, tastes, smells, and the rest. Those are clearly sensations the arrangement of parts produces in us. But extension isn’t a sensation. If this burning wood goes out, I stop feeling heat. If this air stops being struck, I stop hearing anything. If this rose withers, I stop smelling it. But the wood, air, and rose take up space without me. Berkeley’s paradox isn’t worth disproving.

It’s worth knowing what led him into this paradox. I had several conversations with him a long time ago. He said his opinion started with this problem: we can’t understand the underlying thing that has extension. Indeed, in his book he triumphs when he questions Hylas. “What is this underlying thing, this substratum, this substance?” “It’s the extended body,” Hylas answers. The bishop, calling himself Philonous, laughs at him. Poor Hylas sees he’s made extension the underlying thing that has extension. He’s said something foolish. He’s thoroughly confused and admits he understands nothing about it. There are no bodies, the material world doesn’t exist, and only a world of the mind exists.

Philonous should simply have told Hylas, “We don’t know the true nature of this underlying thing. It takes up space, is solid, can be divided and moved, has a shape, and more. I know it no better than the underlying thing that thinks, feels, and wills. But it exists all the same. It has essential properties that can’t be taken from it.”

We’re all like most of the ladies of Paris. They eat fine dinners without knowing what goes into the stews. Likewise, we enjoy bodies without knowing what they’re made of. What’s a body made of? Parts. Those parts break down into other parts. What are those final parts? Still bodies. You keep dividing and never get any further.

Finally, a subtle philosopher noticed how a painting is made. Not one of its ingredients is a painting. And not one of a house’s building materials is a house. He imagined a slightly different kind of construction. Bodies are built from infinitely many little beings that aren’t themselves bodies. These are called monads. This system does have its good side. If it were revealed, I’d believe it was quite possible. All these little beings would be mathematical points. They’d be kinds of souls, just waiting for clothes to get into. Souls would be constantly moving from one body to another. A monad would go sometimes into a whale, sometimes into a tree, sometimes into a conjurer. This system’s as good as any other. I like it just as much as the swerving of atoms, substantial forms, grace that can be accepted or resisted, and Don Calmet’s vampires.

D — De la Chine

Nous allons chercher à la Chine de la terre, comme si nous n’en avions point; des étoffes, comme si manquions d’étoffes; une petite herbe pour infuser dans de l’eau, comme si nous n'avions point de simples dans nos climats. En récompense, nous voulons convertir les Chinois, c’est un zèle très louable, mais il ne faut pas leur contester leur antiquité, & leur dire qu'ils sont des idolâtres. Trouverait-on bon, en vérité, qu’un capucin ayant été bien reçu dans un château des Montmorency, voulût leur persuader qu’ils sont des nouveaux nobles, comme les secrétaires du Roi, & les accuser d’être idolâtres, parce qu’ils auraient trouvé dans ce château deux ou trois statues de connétables, pour lesquelles on aurait un profond respect?

Le célèbre Wolf, professeur de mathématique dans l’université de Halle, prononça un jour un très bon discours, à la louange de la philosophie Chinoise; il loüa cette ancienne espèce d'hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles & par le raisonnement; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, & d'aimer la vertu; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux Kolao, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu’on rend aux bonzes est d’une espèce différente.

Il faut sçavoir que ce Wolf attirait à Halle un millier d’écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de Théologie nommé L'Ange, qui n’attirait personne; cet homme au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l’accuser de ne pas croire en Dieu.

Quelques écrivains d'Europe, qui n’avaient jamais été à la Chine, avaient prétendu que le gouvernement de Pékin était athée. Wolf avait loué les philosophes de Pékin, donc Wolf était athée; l’envie & la haine ne font jamais de meilleur syllogismes. Cet argument de L'Ange, soutenu d’une cabale & d’un protecteur, fut trouvé concluant par le Roi du pays, qui envoya un dilème en forme au mathématicien; ce dilème lui donnait le choix de sortir de Halle dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir; sa retraite ôta au Roi deux ou trois cent mille écus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume, par l’affluence de ses disciples.

Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu’il ne faut pas toujours écouter la calomnie, & sacrifier un grand homme à la fureur d’un sot. Revenons à la Chine.

De quoi nous avisons - nous, nous autres au bout de l’occident, de disputer avec acharnement & avec des torrents d’injures, pour sçavoir s’il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fohi empereur de la Chine, & si ce Fohi vivait trois mille, ou deux mille neuf cent ans avant nôtre ère vulgaire? Je voudrais bien que deux Irlandais s’avisassent de se quereller à Dublin pour sçavoir quel fut au douziéme siècle le possesseur des terres que j’occupe aujourd’hui; n’est-il pas évident qu’ils devraient s’en raporter à moi qui ai les archives entre mes mains? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine; il faut s’en raporter aux tribunaux du pays.

Disputez tant qu’il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fohi, vôtre belle dispute n’aboutira qu’à prouver que la Chine était très - peuplée alors, & que les loix y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des loix & des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité? Songez combien de temps il faut pour qu’un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu’on l’employe à l’agriculture, pour qu’on invente la navette & tous les autres arts.

Ceux qui font les enfans à coups de plume, ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, 285 ans après le déluge, cent fois plus d'habitans qu’on n’ose lui en suposer à présent. Les Cumberlans & les Wistons ont fait des calculs aussi comiques; ces bonnes gens n’avaient qu’à consulter les régistres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient apris combien peu le genre humain se multiplie, & qu'il diminue très souvent, au lieu d’augmenter.

Laissons donc, nous qui sommes d'hier, nous descendans des Celtes, qui venons de défricher les forêts de nos contrées sauvages, laissons les Chinois & les Indiens jouir en paix de leur beau climat, & de leur antiquité. Cessons surtout d’apeller idolâtres l’empereur de la Chine, & le Soubab de Dekan; il ne faut pas être fanatique du mérite Chinois; la constitution de leur empire est à la vérité la meilleure qui soit au monde, la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel (ce qui n'empêche pas que les mandarins ne donnent force coups de bâtons à leurs enfans); la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni, quand en sortant de charge il n’a pas eu les aclamations du peuple; la seule qui ait institué des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les loix se bornent à punir le crime; la seule qui ait fait adopter ses loix à ses vainqueurs, tandis que nous sommes encor sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs & des Goths qui nous ont domptés. Mais on doit avouer que le petit peuple gouverné par des bonzes, est aussi fripon que le nôtre, qu'on y vend tout fort cher aux étrangers, ainsi que chez nous; que dans les sciences, les Chinois sont encor au terme où nous étions il y a deux cent ans; qu’ils ont comme nous mille préjugés ridicules, qu’ils croyent aux talismans, à l’astrologie judiciaire, comme nous y avons crû longtemps.

Avouons encor qu’ils ont été étonnés de nôtre thermomètre, de nôtre manière de mettre des liqueurs à la glace avec du salpêtre, & de toutes les expériences de Torricellis, & d’Otogueric, tout comme nous le fumes lors que nous vimes ces amusements de physique pour la première fois; ajoutons que leurs médecins ne guérissent pas plus les maladies mortelles, que les nôtres, & que la nature toute seule guérit à la Chine les petites maladies comme ici; mais tout cela n’empêche pas que les Chinois il y a quatre milles ans, lorsque nous ne sçavions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui.

We go to China to get clay. It’s as though we had none at home. We buy their cloth, as though we lacked cloth. We bring back a little herb to soak in water. You’d think our own climate had no medicinal plants. What do we offer in return? We want to convert the Chinese. That’s very praiseworthy zeal. Still, we mustn’t deny how ancient their country is. We mustn’t call them idol worshipers, either. Imagine the Montmorency family welcoming a Capuchin into their castle. He then tries to tell them they’re newly made nobles, like the king’s secretaries. Would that really go down well? He finds two or three statues of constables there. The family deeply respects these statues. Should he accuse them of worshiping idols?

Wolf, the famous mathematics professor at Halle University, once gave a very good speech. He praised Chinese philosophy and that ancient breed of people. Their beards, eyes, noses, ears, and ways of reasoning differ from ours. What did he praise the Chinese for? For loving virtue and worshiping a God above all others. He gave the Chinese emperors their due, along with the Kolao, courts, and scholars. Giving the bonzes their due is a different matter.

Wolf, you should know, drew a thousand students to Halle. They came from every nation. Another professor there, L’Ange, taught theology and drew no students. He sat freezing in his empty lecture hall, in despair. So, naturally enough, he wanted to destroy the mathematics professor. People of his sort always do the same thing. He accused Wolf of having no belief in God.

Some writers in Europe had called Peking’s government godless. None had ever set foot in China. Wolf praised the philosophers of Peking. Therefore Wolf was godless too. That’s as good as the reasoning of envy and hatred ever gets. L’Ange had a faction and an influential backer behind him. The local king accepted his argument as proof. He sent the mathematician a formally worded choice. Wolf could leave Halle in twenty-four hours or hang. Wolf was very good at reasoning, so he left. All those students had brought money into the kingdom. Without the philosopher, the king lost two or three hundred thousand écus every year.

That should teach rulers a lesson. They shouldn’t always believe vicious lies about people. They shouldn’t let a raging fool destroy a great man. But let’s get back to China.

What are we doing, here at the western world’s far end? We argue furiously and hurl streams of insults. Did fourteen princes rule before China’s emperor Fohi, or not? Did Fohi live three thousand years before our common era? Or was it two thousand nine hundred? Imagine two Irishmen in Dublin starting an argument about my land. Who held the land I now occupy in the twelfth century? Wouldn’t they plainly have to ask me? I’ve got the records in my hands. I think China’s first emperors are a similar case. We should trust the country’s own courts on that.

Go ahead and argue about those fourteen princes before Fohi. However fine your argument, it will prove only this. China already had a large population, governed by laws. Now, doesn’t that tell us something? A people living together under laws and princes must have a tremendously long history. Think how long the right circumstances take to come together. People have to find iron in the mines. They have to learn to farm with it. They have to invent the shuttle and every other craft.

Some people make babies simply by writing them down. They’ve come up with a very amusing calculation. The Jesuit Pétau does some splendid arithmetic. Just 285 years after the Flood, he gives the earth an enormous population. It’s a hundred times what anyone dares estimate for today. The Cumberlands and Whistons have produced equally laughable sums. These good fellows just needed to check our American colonies’ records. What a surprise they’d have had! They’d have learned how little the human population grows. Very often it falls instead of rising.

We descendants of the Celts have only just arrived. We’ve barely cleared the forests from our wild countryside. Let’s leave the Chinese and Indians to enjoy their lovely climate and ancient history in peace. Above all, stop calling China’s emperor and the subah of the Deccan idol worshipers. There’s no need to get fanatical about Chinese achievements. Their empire does have the world’s best system of government. No other system rests entirely on a father’s authority. That doesn’t keep mandarins from beating their children soundly with sticks. Nowhere else is a provincial governor punished for leaving office without public cheers. Nowhere else has the government set up prizes for virtue. Elsewhere, the law simply punishes crime. No other country has made its conquerors take its laws. We still follow the customs of those who conquered us: Burgundians, Franks, and Goths. But we have to admit some things too. Under the bonzes, ordinary people are just as crooked as ours. Foreigners pay far too much for everything there, just as here. Chinese science is still where ours was two hundred years ago. They share our thousand ridiculous prejudices. They trust talismans and the predictions of astrology, as we did for so long.

We must also admit how amazed they were by our thermometer. They marveled at our way of freezing liquids with saltpeter. All the experiments of Torricelli and Otto Guericke amazed them too. We reacted just that way to our first sight of these entertaining physics experiments. Their doctors, we should add, can’t cure fatal illnesses any better than ours. Nature cures small illnesses on its own, there as here. But none of that changes this fact. Four thousand years ago the Chinese already knew every basically useful thing we boast of knowing today. Back then, we couldn’t even read.

C — Catéchisme Chinois

O U

Entretiens de Cu-su, disciple de Confutzée, avec le Prince Kou, fils du Roi de Lou, tributaire de l'Empereur Chinois Gnen-van, 417 ans avant nôtre ère vulgaire. Traduit en Latin par le Père Fouquet, ci-devant exjésuite. Le manuscrit est dans la bibliothèque du Vatican, numero 42759.

KOU.

Que dois-je entendre quand on me dit d’adorer le ciel? (Chang-ti.)

CU-SU.

Ce n’est pas le ciel matériel que nous voyons; car ce ciel n’est autre chose que l’air, & cet air est composé de toutes les exhalaisons de la terre. Ce serait une folie bien absurde d’adorer des vapeurs.

KOU.

Je n’en serais pourtant pas surpris. Il me semble que les hommes ont fait des folies encor plus grandes.

CU-SU.

Il est vrai; mais vous êtes destiné à gouverner, vous devez être sage.

KOU.

Il y a tant de peuples qui adorent le ciel & les planètes!

CU-SU.

Les planètes ne sont que des terres comme la nôtre. La lune, par exemple, ferait aussi bien d’adorer notre sable & notre boue, que nous de nous mettre à genoux devant le sable & la boue de la lune.

KOU.

Que prétend-on quand on dit, le ciel & la terre, monter au ciel, être digne du ciel?

CU-SU.

On dit une énorme sotise;1 il n’y a point de ciel; chaque planète est entourée de son atmosphère, comme d’une coque, & roule dans l’espace autour de son soleil. Chaque soleil est le centre de plusieurs planètes, qui voyagent continuellement autour de lui. Il n’y a ni haut ni bas, ni montée ni descente. Vous sentez que si les habitans de la lune disaient qu’on monte à la terre, qu'il faut se rendre digne de la terre, ils diraient une extravagance. Nous prononçons de même un mot qui n’a pas de sens, quand nous disons qu’il faut se rendre digne du ciel; c’est comme si nous disions, Il faut se rendre digne de l'air, digne de la constellation du dragon, digne de l’espace.

KOU.

Je crois vous comprendre; il ne faut adorer que le Dieu qui a fait le ciel & la terre.

CU-SU.

Sans doute; il faut n’adorer que Dieu. Mais quand nous disons qu’il a fait le ciel & la terre, nous disons pieusement une grande pauvreté. Car si nous entendons par le ciel l’espace prodigieux dans lequel Dieu alluma tant de soleils, & fit tourner tant de mondes, il est beaucoup plus ridicule de dire, le ciel & la terre, que de dire, les montagnes & un grain de sable. Notre globe est infiniment moins qu’un grain de sable en comparaison de ces millions de milliasses d’univers, parmi lesquels nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de joindre ici notre faible voix à celle des êtres innombrables, qui rendent hommage à Dieu dans l’abîme de l'étendue.

KOU.

On nous a donc bien trompés, quand on nous a dit que Fo était descendu chez nous du quatriéme ciel, & avait paru en éléphant blanc.

CU-SU.

Ce sont des contes que les bonzes font aux enfans & aux vieilles: nous ne devons adorer que l’auteur éternel de tous les êtres.

KOU.

Mais comment un être a-t-il pu faire les autres?

CU-SU.

Regardez cette étoile; elle est à quinze cent mille millions de Li de nôtre petit globe. Il en part des rayons qui vont faire sur vos yeux deux angles égaux au sommet; ils font les mêmes angles sur les yeux de tous les animaux; ne voilà-t-il pas un dessein marqué? ne voilà-t-il pas une loi admirable? Or qui fait un ouvrage, sinon un ouvrier? Qui fait des loix, sinon un législateur? Il y a donc un ouvrier, un législateur éternel!

KOU.

Mais, qui a fait cet ouvrier? & comment est-il fait?

CU-SU.

Mon prince, je me promenais hier auprès du vaste palais qu’a bâti le Roi vôtre père. J’entendis deux grillons, dont l’un disait à l’autre, Voilà un terrible édifice. Oui, dit l’autre; tout glorieux que je suis, j'avoue que c’est quelqu'un de plus puissant que les grillons qui a fait ce prodige; mais je n’ai point d'idée de cet être là; je vois qu’il est, mais je ne sçais ce qu’il est.

KOU.

Je vous dis que vous êtes un grillon plus instruit que moi; & ce qui me plait en vous, c’est que vous ne prétendez pas sçavoir ce que vous ignorez.

SECOND ENTRETIEN.

CU-SU.

Vous convenez donc qu'il y a un être tout-puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature?

KOU.

Oui; mais s’il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, il est donc partout? il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi - même?

CU-SU.

Pourquoi non?

KOU.

Je serais donc moi-même une partie de la divinité?

CU-SU.

Ce n’est peut - être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumiére; est-il lumière cependant lui-même? ce n’est que du sable, & rien de plus; tout est en Dieu, sans doute; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n’est pas comme l’empereur de la Chine qui habite son palais & qui envoye ses ordres par des Kolao. Dès là qu’il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l’espace, & tous ses ouvrages; & puis qu’il est dans vous, c’est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui.

KOU.

Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance & sans honte devant l’Etre suprême?

CU-SU.

Etre juste.

KOU.

Et quoi encore?

CU-SU.

Etre juste.

KOU.

Mais la secte de Laokium dit qu’il n’y a ni juste, ni injuste, ni vice, ni vertu.

CU-SU.

La secte de Laokium dit-elle qu’il n’y a ni santé, ni maladie?

KOU.

Non, elle ne dit point une si grande erreur.

CU-SU.

L'erreur de penser qu’il n’y a ni santé de l’ame, ni maladie de l’ame, ni vertu ni vice, est aussi grande & plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est égal sont des monstres; est-il égal de nourrir son fils, ou de l’écraser sur la pierre? de secourir sa mère, ou de lui plonger un poignard dans le cœur?

KOU.

Vous me faites frémir; je déteste la secte de Laokium; mais il y a tant de nuances du juste & de l’injuste! on est souvent bien incertain. Quel homme sait précisément ce qui est permis, ou ce qui est défendu? qui pourra poser sûrement les bornes qui séparent le bien & le mal? quelle règle me donnerez-vous pour les discerner?

CU-SU.

Celles de Confutzée mon maître; vis comme en mourant tu voudrais avoir vécu; traite ton prochain comme tu veux qu’il te traite.

KOU.

Ces maximes, je l'avoue, doivent être le code du genre humain. Mais que m’importera en mourant d’avoir bien vécu? qu’y gagnerai- je? cette horloge quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d’avoir bien sonné les heures?

CU-SU.

Cette horloge ne sent point, ne pense point, elle ne peut avoir des remords, & vous en avez quand vous vous sentez coupable.

KOU.

Mais si après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n'avoir plus de remords?

CU-SU.

Alors, il faudra vous étouffer; & soyez sûr que parmi les hommes qui n'aiment pas qu’on les opprime, il s’en trouvera qui vous mettront hors d’état de faire de nouveaux crimes.

KOU.

Ainsi Dieu qui est en eux leur permettra d’être méchants après m'avoir permis de l’être?

CU-SU.

Dieu vous a donné la raison, n’en abusez ni vous, ni eux; non seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre?

KOU.

Et qui vous a dit qu’il y a une autre vie?

CU-SU.

Dans le doute seul vous devez vous conduire comme s’il y en avait une.

KOU.

Mais, si je suis sûr qu’il n’y en a point?

CU-SU.

Je vous en défie.

TROISIEME ENTRETIEN.

KOU.

Vous me poussez, Cu-su. Pour que je puisse être récompensé ou puni quand je ne serai plus, il faut qu’il subsiste dans moi quelque chose qui sente, & qui pense après moi. Or, comme avant ma naissance, rien de moi n’avait ni sentiment ni pensée, pourquoi y en aurait-il après ma mort? que pourait être cette partie incompréhensible de moi-même? Le bourdonnement de cette abeille restera-t-il quand l’abeille ne sera plus? La végétation de cette plante subsiste-t-elle quand la plante est déracinée? La végétation n’est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l’être suprême a voulu que la plante tirat les sucs de la terre? L’ame est de même un mot inventé pour exprimer faiblement & obscurément les ressorts de nôtre vie. Tous les animaux se meuvent, & cette puissance de se mouvoir, on l’appelle force active; mais il n’y a pas un être distinct qui soit cette force. Nous avons des passions, de la mémoire, de la raison; mais ces passions, cette mémoire, cette raison, ne sont pas sans doute des choses à part, ce ne sont pas des êtres existans dans nous, ce ne sont pas de petites personnes qui ayent une existence particulière; ce sont des mots génériques, inventés pour fixer nos idées. L’ame qui signifie nôtre mémoire, nôtre raison, nos passions, n'est donc elle-même qu’un mot. Qui fait le mouvement dans la nature? c’est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes? c’est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux? c’est Dieu. Qui fait la pensée de l'homme? c’est Dieu.

Si l'ame2 humaine était une petite personne renfermée dans nôtre corps qui en dirigeat les mouvements & les idées, cela ne marquerait-il pas dans l’éternel artisan du monde une impuissance & un artifice indigne de lui? il n’aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans eux - mêmes le don du mouvement & de la pensée. Vous m'avez appris le grec, vous m'avez fait lire Homère, je trouve Vulcain un divin forgeron quand il fait des trépieds d’or qui vont tous seuls au conseil des dieux: mais ce Vulcain me paraîtrait un misérable charlatan, s'il avait caché dans le corps de ces trépieds quelqu'un de ses garçons qui les fit mouvoir sans qu'on s’en aperçût.

Il y a de froids rêveurs qui ont pris pour une belle imagination l’idée de faire rouler des planètes par des génies qui les poussent sans cesse; mais Dieu n’a pas été réduit à cette pitoyable ressource: en un mot, pourquoi mettre deux ressorts à un ouvrage lorsqu’un seul suffit? Vous n’oserez pas nier que Dieu ait le pouvoir d'animer l’être peu connu que nous appellons matière, pourquoi donc se servirait-il d’un autre agent pour l’animer?

Il y a bien plus; que serait cette ame que vous donnez si libéralement à nôtre corps? d’où viendrait-elle? quand viendrait-elle? faudrait-il que le créateur de l’univers fût continuellement à l’affût de l’accouplement des hommes & des femmes, qu’il remarquât attentivement le moment où un germe sort du corps d’un homme, & entre dans le corps d’une femme, & qu'alors il envoyât vite une ame dans ce germe? & si ce germe meurt, que deviendra cette ame? elle aura donc été créée inutilement, ou elle attendra une autre occasion.

Voilà, je vous l’avouë, une étrange occupation pour le maître du monde; & non-seulement, il faut qu’il prenne garde continuellement à la copulation de l’espèce humaine, mais il faut qu’il en fasse autant avec tous les animaux, car ils ont tous comme nous de la mémoire, des idées, des passions; & si une ame est nécessaire pour former ces sentimens, cette mémoire, ces idées, ces passions, il faut que Dieu travaille perpétuellement à forger des ames pour les éléphans, & pour les puces, pour les hibous, pour les poissons, & pour les bonzes.

Quelle idée me donneriez-vous de l’architecte de tant de millions de mondes, qui serait obligé de faire continuellement des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage!

Voilà une très petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de l’existence de l’ame.

CU-SU.

Vous raisonnez de bonne foi; & ce sentiment vertueux, quand même il serait erroné, serait agréable à l’être suprême. Vous pouvez vous tromper, mais vous ne cherchez pas à vous tromper, & dès-lors vous êtes excuable. Mais songez que vous ne m'avez proposé que des doutes, & que ces doutes sont tristes. Admettez des vraisemblances plus consolantes; il est dûr d’être anéanti; espérez de vivre. Vous sçavez qu’une pensée n’est point matière, vous sçavez qu’elle n’a nul rapport avec la matière, pourquoi donc vous serait-il si difficile de croire que Dieu a mis dans vous un principe divin, qui ne pouvant être dissous, ne peut être sujet à la mort? oseriez-vous dire qu'il est impossible que vous ayez une ame? non sans doute; & si cela est possible, n’est-il pas très vraisemblable que vous en avez une? pouriez-vous rejetter un système si beau & si nécessaire au genre humain? & quelques difficultés vous rebuteront-elles?

KOU.

Je voudrais embrasser ce système, mais je voudrais qu'il me fût prouvé. Je ne suis pas le maître de croire quand je n’ai pas d’évidence. Je suis toujours frappé de cette grande idée que Dieu a tout fait, qu’il est partout, qu’il pénètre tout, qu’il donne le mouvement & la vie à tout; & s’il est dans toutes les parties de mon être, comme il est dans toutes les parties de la nature, je ne vois pas quel besoin j'ai d'une ame. Qu’ai-je à faire de ce petit être subalterne, quand je suis animé par Dieu même? à quoi me servirait cette ame? Ce n’est pas nous qui nous donnons nos idées, car nous les avons presque toujours malgré nous; nous en avons quand nous sommes endormis; tout se fait en nous sans que nous nous en mêlions. L’ame aurait beau dire au sang & aux esprits animaux, Courez, je vous prie, de cette façon pour me faire plaisir, ils circuleront toujours de la manière que Dieu leur a prescrite. J'aime mieux être la machine d’un Dieu qui m’est démontré, que d’être la machine d’une ame dont je doute.

CU-SU.

Eh bien, si Dieu même vous anime, ne souillez jamais par des crimes ce Dieu qui est en vous; & s’il vous a donné une ame, que cette ame ne l’offense jamais. Dans l’un & dans l’autre système vous avez une volonté, vous êtes libre, c’est- à -dire, vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez; servez vous de ce pouvoir pour servir ce Dieu qui vous l’a donné. Il est bon que vous soyez philosophe, mais il est nécessaire que vous soyez juste. Vous le serez encor plus quand vous croirez avoir une ame immortelle.

Daignez me répondre: n’est-il pas vrai que Dieu est la souveraine justice?

KOU.

Sans doute; & s’il était possible qu’il cessat de l’être, (ce qui est un blasphême ) je voudrais moi agir avec équité.

CU-SU.

N’est-il pas vrai que vôtre devoir sera de récompenser les actions vertueuses, & de punir les criminelles quand vous serez sur le trône? Voudriez-vous que Dieu ne fit pas ce que vous-même êtes tenu de faire? Vous sçavez qu’il est, & qu’il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses, & des crimes impunis; il est donc nécessaire que le bien & le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C’est cette idée si simple, si naturelle, si générale, qui a établi chez tant de nations la créance de l'immortalité de nos ames, & de la justice divine qui les juge, quand elles ont abandonné leur dépouille mortelle. Y a-t-il un système plus raisonnable, plus convenable à la divinité, & plus utile au genre humain?

KOU.

Pourquoi donc plusieurs nations n’ont-elles point embrassé ce système? Vous sçavez que nous avons dans nôtre province environ deux cent familles d’anciens Sinous qui ont autrefois habité une partie de l’Arabie pétrée; ni elles, ni leurs ancêtres n’ont jamais crû l’ame immortelle: ils ont leurs cinq livres, comme nous avons nos cinq King; j'en ai lu la traduction; leurs loix nécessairement semblables à celles de tous les autres peuples, leur ordonnent de respecter leurs pères, de ne point voler, de ne point mentir, de n'être ni adultères, ni homicides; mais ces mêmes loix ne leur parlent ni de récompenses ni de châtiments dans une autre vie.

CU-SU.

Si cette idée n’est pas encor dévelopée chez ce pauvre peuple, elle le sera sans doute un jour. Mais que nous importe une malheureuse petite nation, tandis que les Babiloniens, les Egyptiens, les Indiens, & toutes les nations policées ont reçu ce dogme salutaire? Si vous étiez malade, rejetteriez - vous un remède aprouvé par tous les Chinois, sous prétexte que quelques barbares des montagnes n’auraient pas voulu s’en servir? Dieu vous a donné la raison, elle vous dit que l’ame doit être immortelle, c’est donc Dieu qui vous le dit lui-même.

KOU.

Mais comment pourai -je être récompensé, ou puni, quand je ne serai plus moi -même, quand je n’aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne? Ce n’est que par ma mémoire que je suis toujours moi. Je perds ma mémoire dans ma dernière maladie; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence que j'aurai perdue?

CU-SU.

C’est-à- dire que si un prince avait égorgé sa famille pour régner, s’il avait tirannisé ses sujets, il en serait quitte pour dire à Dieu, Ce n’est pas moi, j’ai perdu la mémoire, vous vous méprenez, je ne suis plus la même personne; pensez-vous que Dieu fût bien content de ce sophisme?

KOU.

Eh bien soit, je me rends; je voulais faire le bien pour moi-même, je le ferai aussi pour plaire à l’être suprême. Je pensais qu’il suffisait que mon ame fût juste dans cette vie, j'espérerai qu’elle sera heureuse dans une autre. Je vois que cette opinion est bonne pour les peuples & pour les princes, mais le culte de Dieu m’embarrasse.

QUATRIEME ENTRETIEN.

CU-SU.

Que trouvez-vous de choquant dans nôtre Chu - King, ce premier livre canonique, si respecté de tous les empereurs Chinois? Vous labourez un champ de vos mains royales pour donner l’exemple au peuple, & vous en offrez les prémices au Chang-ti, au Tien, à l'être suprême; vous lui sacrifiez quatre fois l’année; vous êtes roi & pontife; vous promettez à Dieu de faire tout le bien qui sera en vôtre pouvoir; y a-t-il là quelque chose qui répugne?

KOU.

Je suis bien loin d’y trouver à redire; je sais que Dieu n’a nul besoin de nos sacrifices, ni de nos prières, mais nous avons besoin de lui en faire; son culte n’est pas établi pour lui, mais pour nous. J'aime fort à faire des prières, je veux surtout qu’elles ne soient point ridicules; car quand j'aurai bien crié que la montagne du Chang-ti est une montagne grasse, & qu’il ne faut point regarder les montagnes grasses, quand j'aurai fait enfuir le Soleil, & sécher la Lune, ce galimatias sera-t-il agréable à l’être suprême, utile à mes sujets & à moi-même?

Je ne peux surtout souffrir la démence des sectes qui nous environnent: d’un côté je vois Laotzé que sa mère conçut par l'union du ciel & de la terre, & dont elle fut grosse quatre-vingt ans. Je n’ai pas plus de foi à sa doctrine de l’anéantissement & du dépouillement universel, qu’aux cheveux blancs avec lesquels il nâquit, & à la vache noire sur laquelle il monta pour aller prêcher sa doctrine.

Le Dieu Fo ne m'en impose pas davantage, quoiqu’il ait eu pour père un éléphant blanc, & qu’il promette une vie immortelle.

Ce qui me déplait surtout, c’est que de telles rêveries sont continuellement prêchées par les bonzes qui séduisent le peuple pour le gouverner; ils se rendent respectables par des mortifications qui effrayent la nature. Les uns se privent toute leur vie des aliments les plus salutaires, comme si on ne pouvait plaire à Dieu que par un mauvais régime. Les autres se mettent au cou un carcan, dont quelquefois ils se rendent très dignes; ils s’enfoncent des cloux dans les cuisses, comme si leurs cuisses étaient des planches; le peuple les suit en foule. Si un roi donne quelque édit qui leur déplaît, ils vous disent froidement que cet édit ne se trouve pas dans le commentaire du dieu Fo, & qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Comment remédier à une maladie populaire si extravagante, & si dangereuse? Vous sçavez que la tolérance est le principe du gouvernement de la Chine, & de tous ceux de l’Asie: mais cette indulgence n’est -elle pas bien funeste, quand elle expose un empire à être bouleversé pour des opinions fanatiques?

CU-SU.

Que le Chang-ti me préserve de vouloir éteindre en vous cet esprit de tolérance, cette vertu si respectable, qui est aux ames ce que la permission de manger est aux corps. La loi naturelle permet à chacun de croire ce qu’il veut, comme de se nourrir de ce qu’il veut. Un médecin n’a pas le droit de tuer ses malades parce qu’ils n'auront pas observé la diète qu’il leur a prescrite. Un prince n’a pas le droit de faire pendre ceux de ses sujets qui n'auront pas pensé comme lui; mais il a le droit d’empêcher les troubles; & s’il est sage, il lui sera très-aisé de déraciner les superstitions. Vous sçavez ce qui arriva à Daon, sixiéme roi de la Chaldée, il y a quelques quatre mille ans?

KOU.

Non, je n’en sçais rien, vous me ferez plaisir de me l’apprendre.

CU-SU.

Les prêtres Chaldéens s’étaient avisés d’adorer les brochets de l’Euphrate. Ils prétendaient qu’un fameux brochet nommé Oannès leur avait autrefois apris la théologie, que ce brochet était immortel, qu’il avait trois pieds de long, & un petit croissant sur la queüe. C’était par respect pour cet Oannès, qu’il était défendu de manger du brochet. Il s’éleva une grande dispute entre les théologiens, pour sçavoir si le brochet Oannès était laité, ou œuvé. Les deux partis s’excommunièrent réciproquement, & on en vint plusieurs fois aux mains. Voici comme le roi Daon s’y prit pour faire cesser ce désordre.

Il commanda un jeûne rigoureux de trois jours aux deux partis; après quoi il fit venir les partisans du brochet aux œufs, qui assistèrent à son diner; il se fit apporter un brochet de trois pieds, auquel on avait mis un petit croissant sur la queüe. Est-ce là vôtre Dieu? dit-il aux Docteurs. Oui, sire, lui répondirent-ils, car il a un croissant sur la queüe, & surement il a des œufs. Le roi commanda qu’on ouvrit le brochet, qui avait la plus belle laite du monde. Vous voyez bien, dit-il, que ce n’est pas là vôtre dieu, puisqu’il est laité; & le brochet fut mangé par le roi & par ses satrapes, au grand contentement des théologiens des œufs, qui voyaient qu’on avait fri le dieu de leurs adversaires.

On envoya chercher aussi-tôt les docteurs du parti contraire: on leur montra un dieu de trois pieds qui avait des œufs & un croissant sur la queüe; ils assurèrent que c'était là le dieu Oannès, & qu’il était laité; il fut fri comme l’autre, & reconnu œuvé. Alors les deux partis étant également sots, & n’ayant pas déjeuné, le bon roi Daon leur dit qu’il n’avait que des brochets à leur donner pour leur diner, ils en mangèrent goulument, soit œuvés, soit laités. La guerre civile finit, chacun bénit le bon roi Daon; & les citoyens depuis ce temps firent servir à leur diner tant de brochets qu’ils voulurent.

KOU.

J'aime fort le roi Daon, & je promets bien de l’imiter à la première occasion qui s’offrira. J'empêcherai toujours autant que je le pourrai ( sans faire violence à personne ) qu’on adore des Fo, & des brochets.

Je sçais que dans le Pégu & dans le Tonquin il y a de petits dieux & de petits Talapoins qui font descendre la lune dans le décours, & qui prédisent clairement l’avenir; c’est-à-dire, qui voyent clairement ce qui n’est pas, car l’avenir n’est point. J’empêcherai autant que je le pourrai que les Talapoins ne viennent chez moi prendre le futur pour le présent & faire descendre la lune.

Quelle pitié qu’il y ait des sectes qui aillent de ville en ville débiter leurs rêveries, comme des charlatans qui vendent leurs drogues! quelle honte pour l’esprit humain que de petites nations pensent que la vérité n’est que pour elles, & que le vaste empire de la Chine est livré à l'erreur! L’être éternel ne serait-il que le Dieu de l’île Formose ou de l’île Borneo? Abandonnerait-il le reste de l’univers? Mon cher Cu-su, il est le père de tous les hommes; il permet à tous de manger du brochet: le plus digne hommage qu’on puisse lui rendre est d’être vertueux; un cœur pur est le plus beau de tous ses temples, comme disait le grand empereur Hiao.

CINQUIEME ENTRETIEN.

CU-SU.

Puisque vous aimez la vertu, comment la pratiquerez-vous quand vous serez roi?

KOU.

En n’étant injuste ni envers mes voisins, ni envers mes peuples.

CU-SU.

Ce n’est pas assez de ne point faire de mal; vous ferez du bien, vous nourrirez les pauvres en les occupant à des travaux utiles, & non pas en dotant la fainéantise. Vous embellirez les grands chemins, vous creuserez des canaux, vous éléverez des édifices publics, vous encouragerez tous les arts, vous récompenserez le mérite en tout genre, vous pardonnerez les fautes involontaires.

KOU.

C’est ce que j’appelle n’être point injuste, ce sont là autant de devoirs.

CU-SU.

Vous pensez en véritable roi; mais il y a le roi & l’homme, la vie publique, & la vie privée. Vous allez bientôt vous marier; combien comptez-vous avoir de femmes?

KOU.

Mais je crois qu’une douzaine me suffira; un plus grand nombre pourait me dérober un temps destiné aux affaires. Je n’aime point ces Rois qui ont des trois cent femmes, & des sept cent concubines, & des milliers d’eunuques pour les servir. Cette manie des eunuques me paraît surtout un trop grand outrage à la nature humaine. Je pardonne tout au plus qu’on chaponne des coqs, ils en sont meilleurs à manger, mais on n’a point encor fait mettre d’eunuques à la broche. A quoi sert leur mutilation? Le Dalai-Lama en a cinquante pour chanter dans sa pagode. Je voudrais bien sçavoir si le Chang-ti se plait beaucoup à entendre les voix claires de ces cinquante hongres?

Je trouve encor très-ridicule qu’il y ait des bonzes qui ne se marient point; ils se vantent d’être plus sages que les autres Chinois: eh bien, qu’ils fassent donc des enfans sages. Voilà une plaisante manière d’honorer le Chang-ti que de le priver d’adorateurs! Voilà une singulière façon de servir le genre humain que de donner l’exemple d’anéantir le genre humain! Le bon petit Lama nommé Stelca isant Erepi, soulait dire que tout prêtre devait faire le plus d’enfans qu’il pourait; il prêchait d’exemple, & a été fort utile en son temps. Pour moi, je marierai tous les Lamas & bonzes, & Lamesses & bonzesses qui auront de la vocation pour ce saint œuvre; ils en seront certainement meilleurs citoyens, & je croirai faire en cela un grand bien au royaume de Lou.

CU-SU.

Oh! le bon prince que nous aurons là! Vous me faites pleurer de joye. Vous ne vous contenterez pas d’avoir des femmes & des sujets; car enfin, on ne peut pas passer sa journée à faire des édits & des enfans, vous aurez sans doute des amis.

KOU.

J'en ai déja, & de bons, qui m’avertissent de mes défauts; je me donne la liberté de reprendre les leurs; ils me consolent, & je les console; l’amitié est le baume de la vie, il vaut mieux que celui du chimiste Erueil, & même que les sachets du grand Ranoud. Je suis étonné qu’on n’ait pas fait de l’amitié un précepte de religion; j’ai envie de l’insérer dans nôtre rituel.

CU-SU.

Gardez vous en bien, l’amitié est assez sacrée d’ellemême, ne la commandez jamais, il faut que le cœur soit libre; & puis, si vous faisiez de l'amitié un précepte, un mystère, un rite, une cérémonie, il y aurait mille bonzes qui en prêchant & en écrivant leurs rêveries, rendraient l’amitié ridicule, il ne faut pas l’exposer à cette profanation.

Mais comment en userez - vous avec vos ennemis? Confutzée recommande en vingt endroits de les aimer; cela ne vous paraît-il pas un peu difficile?

KOU.

Aimer ses ennemis! Eh mon Dieu, rien n’est si commun.

CU-SU.

Comment l’entendez- vous?

KOU.

Mais comme il faut, je crois, l’entendre. J’ai fait l’aprentissage de la guerre sous le prince de Décon contre le prince du Vis-Brunk: dès qu’un de nos ennemis était blessé & tombait entre nos mains, nous avions soin de lui comme s’il eût été nôtre frère; nous avons souvent donné nôtre propre lit à nos ennemis blessés & prisonniers, & nous avons couché auprès d’eux sur des peaux de tigres étendues à terre; nous les avons servis nous-mêmes: que voulez-vous de plus? que nous les aimions comme on aime sa maîtresse?

CU-SU.

Je suis très édifié de tout ce que vous me dites, & je voudrais que toutes les nations vous entendissent. Car on m’assure qu’il y a des peuples assez impertinents pour oser dire que nous ne connaissons pas la vraye vertu, que nos bonnes actions ne sont que des péchés splendides, que nous avons besoin des leçons de leurs Talapoins pour nous faire de bons principes. Hélas les malheureux! ce n’est que d’hier qu’ils sçavent lire & écrire, & ils prétendent enseigner leurs maîtres!

SIXIEME ENTRETIEN.

CU-SU.

Je ne vous répéterai pas tous les lieux communs qu’on débite parmi nous depuis cinq ou six mille ans sur toutes les vertus. Il y en a qui ne sont que pour nous-mêmes, comme la prudence pour conduire nos ames, la tempérance pour gouverner nos corps; ce sont des préceptes de politique & de santé. Les véritables vertus sont celles qui sont utiles à la société, comme la fidélité, la magnanimité, la bienfaisance, la tolérance &c. Grace au ciel, il n’y a point de vieille qui n’enseigne parmi nous toutes ces vertus à ses petits enfans; c’est le rudiment de nôtre jeunesse au village comme à la ville; mais il y a une grande vertu qui commence à être de peu d’usage, & j’en suis fâché.

KOU.

Quelle est-elle? nommez la vite, je tâcherai de la ranimer.

CU-SU.

C’est l’hospitalité, cette vertu si sociale, ce lien sacré des hommes commence à se relâcher depuis que nous avons des cabarets. Cette pernicieuse institution nous est venue, à ce qu’on dit, de certains sauvages d'Occident. Ces misérables apparemment n’ont point de maisons pour accueillir les voyageurs. Quel plaisir de recevoir dans la grande ville de Lou, dans la belle place Honchan, dans ma maison Ki, un généreux étranger qui arrive de Samarcande, pour qui je deviens dès ce moment un homme sacré, & qui est obligé par toutes les loix divines & humaines de me recevoir chez lui quand je voyagerai en Tartarie, & d’être mon ami intime!

Les Sauvages dont je vous parle ne reçoivent les étrangers que pour de l’argent dans des cabanes dégoutantes, ils vendent cher cet accueil infame, & avec cela, j'entends dire que ces pauvres gens se croyent au dessus de nous, qu’ils se vantent d’avoir une morale plus pure. Ils prétendent que leurs prédicateurs prêchent mieux que Confutzée, qu’enfin, c’est à eux de nous enseigner la justice, parce qu’ils vendent de mauvais vin sur les grands chemins, que leurs femmes vont comme des folles dans les rues, & qu’elles dansent pendant que les nôtres cultivent des vers à soye.

KOU.

Je trouve l’hospitalité fort bonne, je l’exerce avec plaisir, mais je crains l'abus. Il y a des gens vers le grand Thibet qui sont fort mal logés, qui aiment à courir, & qui voyageraient pour rien d’un bout du monde à l’autre; & quand vous irez au grand Thibet, jouir chez eux du droit de l'hospitalité, vous ne trouverez ni lit, ni pot au feu; cela peut dégouter de la politesse.

CU-SU.

L'inconvénient est petit, il est aisé d’y remédier en ne recevant que des personnes bien recommandées. Il n'y a point de vertu qui n'ait ses dangers, & c’est parce qu’elles en ont qu’il est beau de les embrasser.

Que nôtre Confutzée est sage & saint! il n’est aucune vertu qu’il n’inspire; le bonheur des hommes est attaché à chacune de ses sentences: en voici une qui me revient dans la mémoire, c’est la cinquante - troisième.

Reconnais les bienfaits par des bienfaits, & ne te venge jamais des injures.

Quelle maxime, quelle loi les peuples de l’occident pouraient- ils opposer à une morale si pure? en combien d’endroits Confutzée recommande -t-il l’humilité? si on pratiquait cette vertu, il n’y aurait jamais de querelles sur la terre.

KOU.

J’ai lû tout ce que Confutzée & les sages des siècles antérieurs ont écrit sur l'humilité; mais il me semble qu'ils n’en ont jamais donné une définition assez exacte; il y a peu d’humilité peut-être à oser les reprendre; mais j’ai au moins l’humilité d’avouer que je ne les ai pas entendus. Dites moi ce que vous en pensez.

CU-SU.

J’obéirai humblement. Je crois que l’humilité est la modestie de l’ame; car la modestie extérieure n’est que de la civilité. L’humilité ne peut pas consister à se nier à soi-même la supériorité qu’on peut avoir acquise sur un autre. Un bon médecin ne peut se dissimuler qu’il en sçait davantage que son malade en délire. Celui qui enseigne l’astronomie doit s’avouer qu’il est plus sçavant que ses disciples; il ne peut s'empêcher de le croire, mais il ne doit pas s’en faire acroire. L’humilité n’est pas l’abjection; elle est le correctif de l’amour propre, comme la modestie est le correctif de l’orgueil.

KOU.

Eh bien, c’est dans l'exercice de toutes ces vertus, & dans le culte d’un Dieu simple & universel, que je veux vivre, loin des chimères des sophistes, & des illusions des faux prophètes. L'amour du prochain sera ma vertu sur le trône, & l’amour de Dieu ma religion. Je mépriserai le Dieu Fo, & Laotzée, & Vitsnou qui s’est incarné tant de fois chez les Indiens, & Sammonocodom qui descendit du ciel pour venir jouer au cerf-volant chez les Siamois, & les Camis qui arrivèrent de la Lune au Japon.

Malheur à un peuple assez imbécile & assez barbare pour penser qu’il y a un Dieu pour sa seule province: c’est un blasphême. Quoi? la lumiére du soleil éclaire tous les yeux, & la lumiére de Dieu n’éclairerait qu’une petite & chétive nation dans un coin de ce globe! quelle horreur! & quelle sotise! La divinité parle au cœur de tous les hommes, & les liens de la charité doivent les unir d’un bout de l’univers à l’autre.

CU-SU.

O sage Kou! vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti même; vous serez un digne prince. J’ai été vôtre docteur, & vous êtes devenu le mien.

1 Voyez l’article du Ciel.

2 Voyez l’article Ame.

Or

Talks between Cu-su, a student of Confucius, and Prince Kou, son of the king of Lou, who paid tribute to the Chinese emperor Gnen-van, 417 years before our common era. Father Fouquet, formerly a Jesuit, translated this into Latin. The Vatican Library holds the manuscript, number 42759.

Kou.

When someone tells me to worship heaven, what does that mean? (Chang-ti.)

Cu-su.

Not the sky that we can actually see. That’s just air, made of everything that rises from the earth as vapor. Worshiping vapor would be a completely crazy thing to do.

Kou.

Even so, that wouldn’t surprise me. I think people have done much crazier things.

Cu-su.

They have. But you’re meant to rule, and you need wisdom.

Kou.

But so many nations worship the sky and planets!

Cu-su.

Planets are simply other earths, like this one. Think of the moon worshiping the sand and mud here. That would make as much sense as our kneeling to its sand and mud.

Kou.

What’s meant by “heaven and earth,” then? What about “going up to heaven” or “deserving heaven”?

Cu-su.

It’s dreadful nonsense.1 There’s no such place as heaven. A shell of atmosphere surrounds each planet. The planet travels through space, circling its sun. Several planets keep circling each sun, with the sun at their center. There’s no above or below, no going up or down. Suppose the moon’s inhabitants spoke of going up to earth. Suppose they said they had to deserve earth. You see how absurd that would sound. Saying we must deserve heaven means just as little. We might as well say, “We must deserve the air, or the constellation Draco, or space.”

Kou.

I think I see. Only God deserves our worship, the God who created heaven and earth.

Cu-su.

Yes, God alone should have our worship. But calling him the maker of heaven and earth is a very silly pious remark. What do we mean by heaven? That huge space where God kindled so many suns and set so many worlds turning? If so, heaven and earth is much more ridiculous than mountains and a grain of sand. Next to those millions upon billions of universes, our globe is infinitely smaller than a sand grain. We vanish among them. Here, we can only add our feeble voice to those of countless beings. They pay God their respects in the vast depths of space.

Kou.

So they really fooled us with that story about Fo. They said he’d come to us from the fourth heaven, appearing as a white elephant.

Cu-su.

The bonzes make up those stories for children and old women. Our worship belongs only to the eternal creator of everything that exists.

Kou.

But how was it possible for a being to create other beings?

Cu-su.

See that star? Our little globe is fifteen hundred billion li away from it. Its rays reach your eyes, forming two equal angles opposite each other at their meeting point. They make those same angles in the eyes of every animal. Doesn’t that show a clear plan, a wonderful law? Something made must have someone to make it. Laws must have someone to lay them down. So there must be an eternal maker who lays down laws!

Kou.

But who made the maker? How is he made?

Cu-su.

Prince, yesterday I walked by the enormous palace your father the king built. I heard a pair of crickets talking. “That’s quite a building,” said one. “Yes,” the other said. “Proud as I am, I admit this marvel took someone stronger than crickets to make. But I can’t picture that being at all. I can tell he exists. I don’t know what he is.”

Kou.

Well, you’re a better-informed cricket than I am. Here’s what I like about you. When you don’t know something, you don’t claim you do.

Second conversation.

Cu-su.

Then you accept an all-powerful being who exists by himself? A maker above all others, who made the whole of nature?

Kou.

Yes. But if his existence depends on nothing, nothing can set limits to him. Doesn’t that put him everywhere? In all matter, and in every bit of me?

Cu-su.

Why shouldn’t it?

Kou.

Wouldn’t that make me part of God?

Cu-su.

Perhaps not. Look at this bit of glass. Light fills it right through, but does that make it light? It’s still just sand, nothing else. Of course everything is in God. Whatever gives everything life must be present everywhere. China’s emperor sits in his palace, sending orders through Kolao. God doesn’t work like that. If he exists, his presence must fill all space and everything he has made. His presence inside you is a constant warning. Don’t do anything you’d blush for in front of him.

Kou.

How can I look at myself in front of the Supreme Being without feeling disgust or shame? What must I do?

Cu-su.

Act fairly.

Kou.

What else must I do?

Cu-su.

Act fairly.

Kou.

Laokium’s followers say nothing is fair or unfair. They say there’s no such thing as vice or virtue.

Cu-su.

Do Laokium’s followers say people can’t be healthy or sick?

Kou.

No. They don’t get things that badly wrong.

Cu-su.

Saying the soul can’t be healthy or sick is just as wrong. So is denying vice and virtue, and it does more damage. Anyone who says all acts are alike is a monster. Is feeding your boy the same as crushing him against a stone? Is giving your mother help the same as stabbing her through the heart?

Kou.

That makes me shiver. I loathe Laokium’s followers. But there are so many shades of right and wrong! It’s often very hard to be sure. Can anyone say exactly what we may and may not do? Can anyone safely mark where good ends and evil begins? How would you tell me to judge between them?

Cu-su.

My teacher Confucius gives these rules: Live the way you’ll want to have lived when death comes. Treat other people the way you want them to treat you.

Kou.

I agree. Everyone should live by those rules. But what use will a good life be to me as I die? How will I be better off? Destroy this clock. Will it then feel happy about having struck the hours correctly?

Cu-su.

The clock can’t think or feel anything. It can’t regret its wrongdoing. You do, whenever you feel guilty.

Kou.

What if I do crime after crime and end up feeling no guilt at all?

Cu-su.

Then you’ll have to be strangled. People don’t enjoy having someone crush them. You can count on some of them making sure you can’t commit any more crimes.

Kou.

So God is inside them too. After allowing my wickedness, he’ll allow theirs?

Cu-su.

God has given you the ability to reason. You mustn’t misuse it, and neither must they. You won’t just suffer in this life. How do you know you won’t suffer in a life after this?

Kou.

How do you know there’s a life after this at all?

Cu-su.

The mere doubt should make you live as though there is.

Kou.

What if I know for certain there isn’t?

Cu-su.

You can’t know that. I challenge you to try.

Third conversation.

Kou.

You’re putting pressure on me, Cu-su. How can I get a reward or punishment after I’m gone? Something within me would have to go on feeling and thinking after me. Before my birth, though, no part of me felt or thought. Why would any part do that after I die? What could this part of me be that I can’t understand? Once that bee is gone, will its buzzing carry on? Pull that plant up, and does it keep growing? “Growth” is just our word for something we can’t explain, isn’t it? The Supreme Being arranged for a plant to draw juices from the soil. “Soul” is another word we’ve made up. It vaguely and dimly describes the workings that keep us alive. Every animal moves, and we name its power to move “active force.” But no separate being exists that is this force. We have strong feelings, memories, and the ability to reason. Surely these aren’t things apart from us. They aren’t beings that live inside us. They aren’t little people with a separate existence. They’re general terms we’ve invented to pin down our ideas. So “soul,” which means our memory, reason, and passions, is just a word itself. What makes things move in nature? God. What makes all plants grow? God. What makes animals move? God. What makes human beings think? God.

What if the human soul2 were a little person locked in our body? It would control how we move and what we think. Wouldn’t that suggest that the world’s eternal maker lacked power? Wouldn’t it be an unworthy trick for him to play? He couldn’t, then, have made machines with their own power to move and think. You’ve taught me Greek and made me read Homer. I think Vulcan is a godlike metalworker when he makes golden tripods that go by themselves to the gods’ council. But what if he’d hidden an apprentice inside them? If the apprentice moved them secretly, Vulcan would look like a wretched trickster.

Some dreary dreamers thought they’d had a brilliant idea. Spirits could keep pushing planets along to make them turn. God wasn’t forced to fall back on such a sorry device. Why fit a piece of work with two mechanisms if it needs only one? You wouldn’t dare say God lacks the power to bring matter to life. We hardly know what this thing called matter is. Why would he need another agent to bring it to life?

There’s more, too. What is this soul you hand out so freely to our bodies? Where does it come from, and when does it come? Must the creator of everything constantly watch for men and women having sex? Must he watch carefully for the moment a seed passes from a man’s body into a woman’s? Must he then hurry a soul into that seed? What happens to the soul if the seed dies? Either he’s made it for nothing, or it must wait for another chance.

I must say, that’s an odd job for the world’s master. He’d have to keep watching not just people mating, but all the animals too. They have memories, ideas, and passions, just as we do. If a soul is needed to create those feelings, memories, ideas, and passions, God can never stop making souls. He must make them for elephants, fleas, owls, fish, and bonzes.

What a picture you’d give me of the designer of so many millions of worlds! Must he go on making invisible pegs forever to keep his creation working?

That’s just a tiny share of the reasons I have for doubting there’s a soul.

Cu-su.

You’re arguing honestly. That’s a good attitude, and it would please the Supreme Being even if it led you astray. You might be mistaken, but you aren’t trying to fool yourself. That excuses you. Still, remember what you’ve put to me: doubts, nothing more. And they’re gloomy doubts. Accept some more comforting possibilities that seem likely. Being wiped out is a grim prospect. Hope that you’ll live on. You know a thought isn’t a piece of matter. You know it has nothing in common with matter. Why struggle to believe God has put a divine source of life inside you? It can’t break apart, and so it can’t die. Would you claim that having a soul is impossible? Surely you wouldn’t. If it’s possible, isn’t it highly likely you have one? Would you turn down such a beautiful belief, so necessary for humanity? Would a few difficulties make you give it up?

Kou.

I’d be glad to accept that belief. But I want proof. Without clear evidence, I can’t make myself believe. This great thought keeps striking me: God has made it all. He’s present everywhere and reaches into everything. Everything gets its movement and life from him. He’s in every part of my being, just as he’s in every part of nature. So why would I need a soul? God himself keeps me alive. What use is that little being under him? What could a soul do for me? We don’t supply our own ideas. They nearly always come whether we want them or not. They even come in our sleep. Everything inside us happens without our having a hand in it. Imagine the soul telling the blood and animal spirits, “Please, to oblige me, flow this way.” They’ll still flow just as God has told them to. I have proof that God exists, but I doubt the soul. I’d rather be God’s machine than the soul’s.

Cu-su.

All right. If God himself gives you life, don’t stain his presence in you by committing crimes. If he’s given you a soul, don’t let it wrong him. Either way, you have a will and you’re free. That means you can do what you want to do. Use that ability in the service of God, who gave it to you. It’s good to think things through as a philosopher. But you must act fairly. Believing your soul can’t die will make you fairer still.

Tell me this: isn’t God perfectly just?

Kou.

Of course. Even if he could stop being just—a blasphemous thought—I’d still want to be fair.

Cu-su.

Once you’re king, won’t you have to reward good deeds and punish crimes? Would you want God not to do what duty requires of you? You know good people suffer in this life. You know crimes go without punishment. That’s how things are, and always will be. So good and evil need to be judged after this life. This idea is simple, natural, and widespread. It’s led so many nations to believe our souls live forever. When souls leave their mortal bodies, God judges them justly. Is there a more reasonable belief, one that better suits God or does humanity more good?

Kou.

Then why haven’t several nations accepted it? Take the roughly two hundred families of ancient Sinous in our province. You know they used to live in part of Arabia Petraea. They’ve never believed the soul lives forever, and neither did their ancestors. Like our five King, they have five books. I’ve read them in translation. Their laws are necessarily like everyone else’s. They tell people to respect their fathers, not to steal or lie, and not to commit adultery or murder. Yet those very laws say nothing about a reward or punishment after death.

Cu-su.

If those poor people haven’t worked that idea out yet, they surely will someday. But why bother about one miserable little nation? Babylonians, Egyptians, Indians, and all civilized peoples have accepted this belief, which does us so much good. Think of being ill. Would you refuse a remedy all the Chinese had approved because a few mountain barbarians wouldn’t use it? God gave you the power to reason. Your reason says the soul must live forever. That means God himself is telling you so.

Kou.

How can I receive a reward or punishment when I’m no longer me? Nothing that made up my person will remain. My memory alone keeps me the same self. Suppose my last illness takes my memory away. After death, wouldn’t I need a miracle to get it back? Wouldn’t it take a miracle to bring me back to the existence I’d lost?

Cu-su.

So a prince might slaughter his family to become king. He might make his subjects suffer under his tyranny. And then he’d get away with saying to God, “You’ve got the wrong person. I’ve lost my memory. That wasn’t me. I’m not that person anymore.” Would God be happy with that bit of false reasoning, do you think?

Kou.

All right, you win. I wanted to do good for my own sake. I’ll do it to please the Supreme Being too. I’d thought a just soul in this life was enough. Now I’ll hope my soul will be happy after death. I can see how this belief helps both rulers and peoples. But I’m still puzzled about worshiping God.

Fourth conversation.

Cu-su.

What do you object to in the Chu-King? It’s our first sacred book, and every Chinese emperor deeply respects it. You work a field with your own kingly hands as an example to the people. You give the first part of its harvest to Chang-ti, to Tien, to the Supreme Being. Four times each year you offer him sacrifices. You act as both king and high priest. You promise God you’ll do as much good as you can. What is there to dislike?

Kou.

Nothing at all, as far as I’m concerned. God doesn’t need us to pray or offer sacrifices. I know that. But we need to make those offerings. Worship was set up to meet our needs, not his. I enjoy praying very much. I just don’t want to say ridiculous prayers. Suppose I shout and shout that Chang-ti’s mountain is a fat mountain, and you mustn’t look at fat mountains. Suppose I’ve made the sun run away and dried up the moon. Does that jumble of words please the Supreme Being? Does it do me or my subjects any good?

Most of all, I can’t bear the craziness of the sects all around us. There’s Laotze. His mother conceived him when heaven and earth joined together. She carried him for eighty years. He teaches that we should lose everything and cease to exist. I don’t believe his teaching any more than his birth with white hair. Or the black cow he rode off on to preach it.

Fo, the god, doesn’t impress me any more than that. His father may have been a white elephant. He may promise life without end.

Here’s what bothers me most. Bonzes keep preaching these fantasies to fool people and gain control over them. They win respect by hurting their own bodies in horrifying, unnatural ways. Some go their whole lives without the foods best for their health. You’d think God only liked people with bad diets. Others wear a heavy iron collar round their necks. Sometimes they thoroughly deserve one. They hammer nails into their thighs, as though they were planks of wood. Crowds of people follow them. When a king makes a law they dislike, their reply is quite calm. The god Fo’s commentary doesn’t contain that law. Better to obey God than human beings, they say. How do we treat this crazy, dangerous sickness among the people? Tolerance, as you know, is the basis of government in China and throughout Asia. But is such leniency not terribly harmful when it leaves an empire at risk of being torn apart over fanatical beliefs?

Cu-su.

May Chang-ti never let me wish to kill your tolerant spirit. Tolerance is a virtue that deserves deep respect. Souls need it as bodies need the freedom to eat. Nature’s law lets everyone believe what they choose, just as they may eat what they choose. A patient doesn’t follow a doctor’s prescribed diet. Does that give the doctor the right to kill him? A ruler can’t hang subjects simply for disagreeing with him, either. But he does have the right to stop unrest. A wise ruler will find superstitions very easy to root out. Have you heard what happened to Chaldea’s sixth king, Daon, about four thousand years back?

Kou.

I haven’t heard anything about it. I’d be glad if you told me.

Cu-su.

Chaldea’s priests had decided to worship the Euphrates’ pike. A famous pike, Oannes, had taught them about God long ago, they said. It could never die. It measured three feet and had a small crescent on its tail. Respect for Oannes meant nobody was allowed to eat pike. Then the theologians had a huge argument. Did Oannes the pike carry milt, or did it carry eggs? Each side threw the other out of the religious community. Several times they actually fought. King Daon stopped the trouble this way.

He made both sides go on a strict three-day fast. Next he called in those who believed the pike had eggs. They watched him eat dinner. A pike three feet long was brought to him. Someone had fixed a small crescent to its tail. He asked the scholars, “Is this your god?” “Yes, sire,” they answered. “It has that crescent on its tail, and we’re sure it has eggs.” He had the fish opened up. Inside was the finest milt you could imagine. “There, you see,” he said. “It can’t be your god. It has milt.” He and his satraps ate it. The theologians who believed in eggs were very pleased. Their opponents’ god had been fried.

The other side’s scholars were called in straightaway. A three-foot god with eggs and a crescent on its tail was shown to them. They insisted this was Oannes and that it had milt. Like the first fish, it was fried. It turned out to have eggs. Now both sides looked equally silly, and they’d had no breakfast. Good King Daon said he could offer them only pike for dinner. They gobbled it down, eggs or milt alike. That ended the civil war. Everybody blessed the good king. After that, citizens had all the pike they wanted served for dinner.

Kou.

King Daon is very much to my liking. At my first chance, I promise to copy him. I’ll do whatever I can to stop people worshiping Fos and pike, but I won’t force anyone.

I know about the little gods and little talapoins in Pegu and Tonkin. They bring down the waning moon and see the future clearly. In other words, they clearly see something that doesn’t exist. The future doesn’t exist. I’ll try my best to stop talapoins coming here to mistake the future for the present and bring down the moon.

What a sorry sight these sects are! They go from town to town selling their fantasies like quacks selling drugs. What a disgrace to human reason! Tiny nations think they alone have the truth. They think the great Chinese empire is sunk in error. Could the eternal being belong only to the island of Formosa or the island of Borneo? Would he desert the rest of creation? Dear Cu-su, he’s everyone’s father. He lets us all eat pike. Living a good life is the best honor we can give him. As the great emperor Hiao said, a pure heart makes the finest temple for him.

Fifth conversation.

Cu-su.

You love virtue. Once you become king, how will you put it into practice?

Kou.

By treating my neighbors and my people fairly.

Cu-su.

You need to do more than avoid hurting people. You must help them. Give poor people useful jobs so they can eat. Don’t pay them to stay idle. Make the main roads look better, dig canals, and put up public buildings. Support all the arts. Reward people for every kind of merit. Forgive people’s mistakes when they didn’t mean to make them.

Kou.

That’s what I mean by treating people fairly. Every one of those things is a duty.

Cu-su.

That’s how a real king thinks. But you’ll be a man as well as a king. There’s private life as well as public life. You’re getting married soon. How many wives are you thinking of having?

Kou.

I’d say twelve should do. Any more might eat into the time I need for government. I don’t like those kings with three hundred wives and seven hundred concubines. They have thousands of eunuchs waiting on them. That craze for eunuchs seems an especially cruel insult to human nature. I can just about forgive castrating roosters. It makes them better to eat. But nobody’s had eunuchs roasted on a spit yet. Why mutilate them, then? The Dalai Lama keeps fifty to sing in his pagoda. Does Chang-ti really enjoy those fifty castrated men’s high, clear voices? I’d like to know.

Another thing strikes me as ridiculous: bonzes who don’t marry. They claim to be wiser than the rest of the Chinese. Well, why not have wise children, then? What a way of honoring Chang-ti, denying him worshipers! What a way of helping humanity, setting an example that would end the human race! The good little lama Stelca isant Erepi used to say every priest should have all the children he possibly could. He showed the way himself and did a lot of good in his day. I’ll arrange marriages for all lamas and bonzes, women as well as men, who feel drawn to that holy task. They’ll surely make better citizens for it. I’ll think I’ve done the kingdom of Lou a great deal of good.

Cu-su.

What a fine prince we’re going to have! I’m crying with happiness at what you say. Still, wives and subjects won’t be all you have. You can’t spend the whole day producing laws and babies. You’ll surely want friends too.

Kou.

I’ve already got good friends. They tell me my faults, and I freely point out theirs. We comfort each other. Friendship soothes life better than any balm. It beats the chemist Erueil’s balm, even the great Ranoud’s little bags of remedies. Why hasn’t anyone made friendship a rule of religion? That surprises me. I’m tempted to put it into our ritual.

Cu-su.

Don’t do that, whatever you do. Friendship needs nothing to make it sacred. You must never order people to be friends. Their hearts must stay free. Make it a rule, a mystery, a rite, a ceremony, and what will happen? A thousand bonzes will preach and write nonsense about it. They’ll turn friendship into a joke. Don’t leave something sacred open to that kind of abuse.

And what about enemies? How will you treat them? Confucius says to love them in twenty different places. Wouldn’t that be a bit hard?

Kou.

Loving your enemies? Good God, people do it all the time.

Cu-su.

What do you mean by loving them?

Kou.

What I think we ought to mean. I trained for war with the prince of Décon, fighting the prince of Vis-Brunk. If an enemy was wounded and we captured him, we looked after him like our own brother. We often gave wounded enemy prisoners our beds. We slept next to them on tiger skins on the floor. We cared for them with our own hands. What else would you ask? That we love them the way we love a mistress?

Cu-su.

What you’ve told me sets a wonderful example. I wish the whole world could hear you. I’m told some nations are cheeky enough to say we don’t know what real virtue is. Our good deeds, they claim, are only splendid sins. We need their talapoins to teach us good principles. The poor fools! They’ve only just learned to read and write. Already they want to teach the people who taught them!

Sixth conversation.

Cu-su.

I won’t go over all the stock sayings about virtue. We’ve been hearing them here for five or six thousand years. Some virtues help only the person who has them. Careful judgment guides our souls, and self-control governs our bodies. Those are rules for managing life and keeping healthy. Real virtues help society: loyalty, a generous spirit, helping others, tolerance, and the like. Thank heaven, every grandmother here teaches them to her grandchildren. They’re the first things our young people learn, in town and country. But there’s one great virtue that’s getting neglected. It makes me sad.

Kou.

Which virtue? Quick, tell me. I’ll try to bring it back.

Cu-su.

Hospitality. It brings people together and forms a sacred bond between them. That bond has begun to loosen since inns appeared here. We’re told this harmful invention came from some western savages. Those wretches apparently have no homes to welcome travelers into. Think what a pleasure it is to welcome a generous stranger from Samarkand! He comes to my house Ki, on lovely Honchan square in the great city of Lou. At once, he must hold me sacred. All laws, divine and human, require him to welcome me in his turn when I visit Tartary. They require him to become my close friend.

Those savages only take strangers in if they pay. They put them in disgusting huts and charge a lot for that shameful treatment. Yet I hear the poor things consider themselves better than us. They boast that their morals are purer. Their preachers, they say, preach better than Confucius. They’re the ones to teach us justice, apparently. Why? Because they sell bad wine on the highways! Because their women wander through the streets like lunatics, dancing while our women tend silkworms!

Kou.

I approve of hospitality and enjoy offering it. But I’m afraid people might take advantage. Around Greater Tibet, some people live in very poor houses and love to roam. Give them free lodging, and they’d travel the whole world. Then you go to Greater Tibet to enjoy their hospitality. At their place there’s no bed and no pot cooking on the fire. That could put you off being polite.

Cu-su.

That’s a minor drawback and easy to fix. Only welcome people who come well recommended. Every virtue carries risks. Taking those risks is what makes practicing virtue admirable.

Our Confucius is so wise and holy! He encourages every virtue. Each saying of his holds the key to human happiness. I’ve just remembered one, his fifty-third:

Return good deeds with good deeds. Never take revenge for wrongs.

Could western peoples offer any rule or law to match such pure morals? Confucius urges humility again and again. If people lived by that virtue, nobody on earth would ever quarrel.

Kou.

I’ve read all that Confucius wrote about humility. I’ve read what wise men wrote in earlier ages too. Still, I don’t think they ever defined it quite clearly enough. Daring to criticize them may not be very humble of me. But at least I can humbly admit I haven’t understood them. What’s your view?

Cu-su.

I’ll do as you ask, humbly. Humility, I think, means being modest inside. Merely looking modest on the outside is just good manners. It can’t mean pretending to yourself that you haven’t become better at something than someone else. A capable doctor can’t hide his greater knowledge from himself when his patient is delirious. An astronomy teacher must recognize that he knows more than his students. He can’t help thinking so. But he mustn’t get a swollen head about it. Humility doesn’t mean putting yourself down. It keeps self-love in check, just as modesty checks pride.

Kou.

Well, that’s how I want to live: practicing all these virtues and worshiping a simple God who belongs to everyone. I’ll keep clear of the fantasies of people who twist arguments, and of false prophets’ illusions. As king, I’ll make love for other people my virtue. Loving God will be my religion. I’ll have nothing but contempt for Fo and Laotze, and for Vishnu, who’s taken bodily form so often among the Indians. The same goes for Sammonocodom, who came from heaven to fly kites among the Siamese, and the Camis, who came from the moon to Japan.

Shame on any people that foolish and brutal! They think there’s a God just for their province. It’s an insult to God. What, sunlight reaches everyone’s eyes, but God’s light reaches only some tiny, wretched nation tucked into a corner of the globe? That’s horrible and stupid! God speaks in everyone’s heart. Love must bind all people together, from end to end of the universe.

Cu-su.

Wise Kou, that sounds as though Chang-ti himself inspired you! You’ll make a worthy ruler. I used to teach you. Now you’re teaching me.

1 See the article Ciel.

2 See the article Ame.

C — Catéchisme du Japonois

L’INDIEN.

Est-il vrai qu’autrefois les Japonois ne sçavaient pas faire la cuisine, qu’ils avaient soumis leur royaume au grand Lama, que ce grand Lama décidait souverainement de leur boire & de leur manger, qu’il envoyait chez vous de temps en temps un petit Lama, lequel venait recueillir les tributs, & qu’il vous donnait en échange un signe de protection, fait avec les deux premiers doigts & le pouce?

LE JAPONOIS.

Hélas! rien n’est plus vrai. Figurez vous même que toutes les places de Canusi qui sont les grands cuisiniers de nôtre île, étaient données par le Lama, & n’étaient pas données pour l’amour de Dieu. De plus, chaque maison de nos séculiers payait une once d’argent par an à ce grand cuisinier du Thibet. Il ne nous accordait pour tout dédommagement que des petits plats d’assez mauvais goût qu’on appelle des restes. Et quand il lui prenait quelque fantaisie nouvelle, comme de faire la guerre aux peuples du Tangut, il levait chez nous de nouveaux subsides. Nôtre nation se plaignit souvent, mais sans aucun fruit; & même chaque plainte finissait par payer un peu davantage. Enfin l’amour qui fait tout pour le mieux, nous délivra de cette servitude. Un de nos empereurs se brouilla avec le grand Lama pour une femme: mais il faut avoüer que ceux qui nous servirent le plus dans cette affaire furent nos Canusi, autrement Pauxcospies; c’est à eux que nous avons l’obligation d’avoir secoué le joug, & voici comment.

Le grand Lama avait une plaisante manie; il croyait avoir toujours raison; nôtre Daïri & nos Canisi voulurent avoir du moins raison quelquefois. Le grand Lama trouva cette prétention absurde; nos Canisi n’en démordirent point, & ils rompirent pour jamais avec lui.

L’INDIEN.

Eh bien, depuis ce temps-là vous avez été sans doute heureux & tranquilles?

LE JAPONOIS.

Point du tout, nous nous sommes persécutés, déchirés, dévorés pendant près de deux siècles. Nos Canusi voulaient en vain avoir raison; il n’y a que cent ans qu’ils sont raisonnables. Aussi, depuis ce temps-là pouvons-nous hardiment nous regarder comme une des nations des plus heureuses de la terre.

L’INDIEN.

Comment pouvez - vous jouïr d’un tel bonheur, s’il est vrai ce qu’on m’a dit que vous ayez douze factions de cuisine dans vôtre empire? vous devez avoir douze guerres civiles par an.

LE JAPONOIS.

Pourquoi? s’il y a douze traiteurs dont chacun ait une recette différente, faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de diner? au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage.

L’INDIEN.

Il est vrai qu’on ne doit point disputer des gouts, mais on en dispute, & la querelle s’échauffe.

LE JAPONOIS.

Après qu’on a disputé bien longtemps, & qu’on a vu que toutes ces querelles n’aprenaient aux hommes qu’à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, & c’est sans contredit ce qu’il y a de mieux à faire.

L’INDIEN.

Et qui sont, s’il vous plaît, ces traiteurs qui partagent vôtre nation dans l’art de boire & de manger?

LE JAPONOIS.

Il y a premiérement les Breuxeli, qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard; ils sont attachés à l’ancienne cuisine, ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet; d’ailleurs, grands calculateurs; & s’il y a une once d'argent à partager entre eux & les onze autres cuisiniers, ils en prennent d’abord la moitié pour eux, & le reste est pour ceux qui sçavent le mieux compter.

L’INDIEN.

Je crois que vous ne soupez guères avec ces gens-là?

LE JAPONOIS.

Non; il y a ensuite les Pispates, qui certains jours de chaque semaine, & même pendant un temps considérable de l’année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d’esturgeons, que de se nourir d’une blanquette de veau, qui ne reviendrait pas à quatre sous.

Pour nous autres Canusi, nous aimons fort le bœuf, & une certaine patisserie qu’on appelle en Japonois du pudding. Au reste, tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus sçavants que ceux des Pispates. Personne n’a plus aprofondi que nous le Garum des Romains, n’a mieux connu les oignons de l’ancienne Egypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares, & il y a toujours quelque chose à apprendre dans les livres des Canusi, qu’on appelle communément Pauxcospie.

Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu’à la Terlu, ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal, ni des Batistanes, ni des autres; mais les Quekars méritent une attention particuliére. Ce sont les seuls convives que je n’aye jamais vu s’enyvrer & jurer. Ils sont très difficiles à tromper, mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d’aimer son prochain comme soi-même n’ait été faite que pour ces gens-là; car en vérité, comment un bon Japonois peut-il se vanter d’aimer son prochain comme lui-même, quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l’égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandiére? il s’expose lui-même à être égorgé, & à recevoir des balles de plomb; ainsi, on peut dire avec bien plus de vérité, qu’il hait son prochain comme lui-même. Les Quekars n’ont jamais eu cette frénésie; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d’argile faites pour durer très-peu, & que ce n’est pas la peine qu’elles aillent de gaieté de cœur se briser les unes contre les autres.

Je vous avoüe que si je n’étais pas Canusi, je ne haïrais pas d’être Quekar. Vous m’avoüerez qu'il n’y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d'autres en très grand nombre qu’on appelle Diestes; ceux là donnent à diner à tout le monde indifféremment, & vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l'huile; perdrix, saumon, vin gris, vin rouge, tout celà leur est indifférent, pourvu que vous fassiez quelque priére à Dieu avant ou après le diner, & même simplement avant le déjeuner, & que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépends du grand Lama, à qui celà ne fera nul mal, & aux dépends de Terluh & de Vincal, & de Memnon &c. il est bon seulement que nos Diestes avoüent que nos Canusi sont très sçavants en cuisine, & que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes; alors nous vivrons très paisiblement ensemble.

L’INDIEN.

Mais enfin, il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du Roi.

LE JAPONOIS.

Je l’avoüe; mais quand le Roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, & il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer.

L’INDIEN.

Mais si des entêtés veulent manger au nez du Roi des saucisses pour lesquelles le Roi aura de l’aversion, s’ils s’assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses, s’ils insultent ceux qui n’en mangent point?

LE JAPONOIS.

Alors il faut les punir comme des yvrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’état. Tous les autres peuvent diner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, & punis sur le champ sans remission; toutes les querelles à table sont réprimées soigneusement, selon le précepte de nôtre grand cuisinier Japonois qui a écrit dans la langue sacrée, Suti raho, cus flat, natis in usum lætitiæ sciphis pugnare tracum est: ce qui veut dire, Le diner est fait pour une joye recueillie & honnête, & il ne faut pas se jetter les verres à la tête.

Avec ces maximes nous vivons heureusement chez nous; nôtre liberté est affermie sous nos Taicosema; nos richesses augmentent; nous avons deux cent jonques de ligne, & nous sommes la terreur de nos voisins.

L’INDIEN.

Pourquoi donc le bon versificateur Recina, fils de ce poëte Indien Recina, si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la grace, & non les graces,

Le Japon où jadis brilla tant de lumiére,N'est plus qu’un triste amas de folles visions?

LE JAPONOIS.

Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c’est que la lumiére? que si on connait aujourd’hui dans l'Inde la véritable route des planètes, c’est à nous qu’on en est redevable? que nous seuls avons enseigné aux hommes les loix primitives de la nature, & le calcul de l’infini? que s’il faut descendre à des choses qui sont d’un usage plus commun, les gens de son païs n’ont appris que de nous à faire des jonques, dans les proportions matématiques? qu'ils nous doivent jusqu’aux chausses appellées les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes? Serait-il possible qu’ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous? & qu’un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage? Qu’il nous laisse faire nôtre cuisine, & qu’il fasse, s'il veut, des vers sur des sujets plus poëtiques.1

L’INDIEN.

Que voulez-vous? il a les préjugés de son païs, ceux de son parti, & les siens propres.

LE JAPONOIS.

Oh voilà trop de préjugés!

1 NB. Cet Indien Recina sur la foi des rêveurs de son païs, a cru qu’on ne pouvait faire de bonnes sauces que quand Brama par une volonté toute particulière enseignait lui-même la sauce à ses favoris; qu’il y avait un nombre infini de cuisiniers auxquels il était impossible de faire un ragoût avec la ferme volonté d’y réussir, & que Brama lui en ôtait les moyens par pure malice. On ne croit pas au Japon une pareille impertinence, & on y tient pour une vérité incontestable cette sentence Japonoise,God naver acts by partial will, but by general Laws.

The Indian.

Did the Japanese really not know how to cook once? I hear they put their kingdom under the Grand Lama. He decided everything about their food and drink. Every so often, he sent you a little lama to collect tribute. All you got back was his sign of protection. He made it with his first two fingers and thumb. Is that true?

The Japanese man.

Sadly, yes, every bit of it. Think of our Canusi, the island’s chief cooks. The lama chose who got every single job. And he wasn’t doing it for the love of God. Every household of laypeople also paid that grand cook of Tibet an ounce of silver a year. All he gave us back were little dishes called leftovers. They didn’t taste very good. Whenever some new whim took him, we paid extra taxes. He might decide to attack the people of Tangut, for example. Our people kept complaining, and it never helped. Each complaint actually ended up costing us a bit more. Love finally got us out of that slavery. It always does everything for the best. An emperor of ours quarreled with the Grand Lama over a woman. Still, our Canusi, or Pauxcospies, did the most to help us. We have them to thank for getting that yoke off. This is how they did it.

The Grand Lama had this odd habit. He thought he was right about everything, all the time. Our Daïri and our Canisi wanted a turn at being right. The Grand Lama thought that was an absurd demand. Our Canisi stuck to it and cut ties with him for good.

The Indian.

So after that, life must have been happy and peaceful?

The Japanese man.

Far from it. For almost two centuries, we persecuted each other. We tore each other apart and ate each other up. Our Canusi kept trying to be right, without success. It’s only in the last hundred years that they’ve been sensible. Since then we really can count ourselves among the happiest peoples anywhere.

The Indian.

But I hear your empire has twelve rival cooking groups. How can life be so good with that going on? Surely that means twelve civil wars every year.

The Japanese man.

Why would it? You have twelve caterers with twelve different recipes. Why cut each other’s throats when you could have dinner? Everyone can enjoy a good meal their own way. They just go to whichever cook suits them best.

The Indian.

Yes, taste isn’t something we should fight over. But we do, and things get heated.

The Japanese man.

People fight about it for ages. Eventually they see what all that fighting teaches them: just how to hurt each other. Then they decide to let each other be. That’s clearly the best choice.

The Indian.

Tell me about these caterers, then. Who’s dividing your people over how to eat and drink?

The Japanese man.

The Breuxeli come first. You’ll never get blood sausage or bacon from them. They follow the old ways of cooking. They’d sooner die than stick bacon into a chicken. They’re wonderful at figures, too. Say they have an ounce of silver to share with the other eleven cooks. They help themselves to half before anything else. Whoever’s best at counting gets what’s left.

The Indian.

You don’t eat supper with them much, I take it?

The Japanese man.

No. Then there are the Pispates. On certain days every week, and for a long stretch each year, they’d spend a hundred écus on fish. Turbot, trout, sole, salmon, sturgeon: they’d choose that a hundred times over a white veal stew. The stew wouldn’t even cost four sous.

Beef is a great favorite with us Canusi. So is a kind of baked dish called pudding in Japanese. And everyone agrees our cooks know vastly more than the Pispates’ do. We’ve studied Roman garum more closely than anyone else. Nobody knows ancient Egyptian onions better, either. The same goes for the early Arabs’ locust paste and the Tartars’ horsemeat. The Canusi, usually called Pauxcospie, write books you can always learn from.

I’ll leave out those who only eat Terlu’s way. I won’t discuss Vincal’s diet, the Batistanes, or the rest. But it’s worth taking a close look at the Quekars. I’ve never seen a Quekar get drunk or swear. They’re the only dinner guests I can say that about. You’ll have a hard time cheating them. They, though, will never cheat you. You’d think the rule about loving your neighbor as yourself was written just for them. Think of a good Japanese man. For a bit of money, he’ll put a lead bullet through his neighbor’s brain. Or he’ll slit his throat with a kris four fingers wide. He does it all lined up for battle. How can he claim to love his neighbor as himself? He’s risking his own throat and taking bullets himself. It’s much closer to the truth to say he hates his neighbor as himself. The Quekars have never gone in for that madness. They say we poor humans are clay jugs. We’re made to last hardly any time at all. It’s not worth rushing happily off to smash ourselves against each other.

Honestly, if I weren’t a Canusi, being a Quekar would suit me. You have to admit you can’t quarrel with cooks that peaceful. There are also lots of others called Diestes. They’ll serve dinner to absolutely anyone. You can eat anything you want at their table. Have bacon stuck into your food or wrapped around it, or neither. Have eggs or oil, partridge or salmon, pale wine or red. They don’t mind any of it. Just say a prayer to God before or after dinner. Even a prayer before breakfast will do. And be a decent person. They’ll laugh along with you at the Grand Lama. That won’t do him any harm. They’ll laugh at Terluh, Vincal, Memnon, and the others too. There’s just this: our Diestes should admit our Canusi really know their cooking. Above all, they mustn’t ever suggest cutting our income. On those terms, we’ll get along very peacefully.

The Indian.

But there has to be an official way of cooking—the king’s.

The Japanese man.

Yes, I grant you that. But a good dinner should leave Japan’s king feeling cheerful. He should let his good subjects digest theirs in peace.

The Indian.

What about stubborn people who eat sausages right under his nose? Sausages the king can’t stand, I mean. What if four or five thousand turn up with grills to cook them? And what if they insult anyone who won’t eat them?

The Japanese man.

Then punish them as you would drunks disturbing everyone’s peace. We’ve taken steps to prevent that. You can only reach high state office if you eat the royal way. Everyone else can dine however they please, but gets no public post. Gathering in crowds is strictly forbidden. Break that rule and you’re punished straight away, without mercy. We take care to stop every fight at the table. Our great Japanese cook gave us the rule in the sacred language: Suti raho, cus flat, natis in usum lætitiæ sciphis pugnare tracum est. In plain words, dinner is for calm, decent enjoyment. Don’t start throwing glasses at people’s heads.

These rules let us live happily at home. Under our Taicosema, our freedom stands firm. We’re getting richer. Our fleet has two hundred junks of the line. Our neighbors are terrified of us.

The Indian.

Then what about Recina, the good writer of verse? His father was the Indian poet Recina, so tender, precise, musical, and eloquent. Why did the son write these lines in his teaching poem? It’s called Grace, not the Graces.

Japan once shone with so much light,But now it’s a sad jumble of wild fantasies.

The Japanese man.

That Recina you’re talking about has plenty of wild fantasies himself. Doesn’t the poor Indian know we taught him what light is? If India now knows the planets’ actual paths, it’s thanks to us. We alone taught people the basic laws of nature. We taught them the calculus of infinity too. Now take things people use more often. Who taught his countrymen to build junks with mathematical proportions? Only us. Even the machine-knitted stockings on their legs came from us. Could we invent all those wonderful or useful things and still be nothing but fools? Could he alone be wise, just for turning other people’s fantasies into verse? He should leave us alone to cook our food. He can write poems on more poetic subjects if he likes.1

The Indian.

What can you expect? There’s the prejudice of his country and of his party. Then he has his own on top of those.

The Japanese man.

Well, that’s far too much prejudice!

1 NB. Recina, this Indian, believed his country’s dreamers. He thought good sauces were only possible when Brama specially chose to teach his favorites himself. He thought there were countless cooks who simply couldn’t make a stew. Their firm wish to succeed made no difference. Out of pure spite, Brama denied them the means. Japan doesn’t accept that kind of nonsense. This Japanese saying is taken there as an unquestionable truth:God naver acts by partial will, but by general Laws.

C — Catéchisme du Curé

ARISTON.

Eh bien, mon cher Téotime, vous allez donc être Curé de campagne?

TEOTIME.

Oui; on me donne une petite paroisse, & je l’aime mieux qu’une grande. Je n’ai qu’une portion limitée d’intelligence & d'activité; je ne pourais certainement pas diriger soixante & dix mille ames, attendu que je n’en ai qu’une; & j'ai toujours admiré la confiance de ceux qui se sont chargés de ces districts immenses. Je ne me sens pas capable d’une telle administration; un grand troupeau m’effraie, mais je pourai faire quelque bien à un petit. J’ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sçais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples quand ils seront malades. J'ai assez de connaissance de l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le Seigneur du lieu & sa femme sont d'honnêtes gens qui ne sont point dévots, & qui m’aideront à faire du bien. Je me flate que je vivrai assez heureux, & qu’on ne sera pas malheureux avec moi.

ARISTON.

N’êtes-vous pas fâché de n’avoir point de femme? ce serait une grande consolation; il serait doux après avoir prôné, chanté, confessé, communié, batisé, enterré, de trouver dans son logis une femme douce, agréable & honnête, qui aurait soin de vôtre linge & de vôtre personne, qui vous égayerait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie, qui vous ferait de jolis enfans dont la bonne éducation serait utile à l’état. Je vous plains vous qui servez les hommes, d’être privé d’une consolation si nécessaire aux hommes.

TEOTIME.

L’église Grecque a grand soin d’encourager les Curés au mariage; l’église Anglicane & les protestants ont la même sagesse; l’église Latine a une sagesse contraire; il faut m’y soumettre. Peut-être aujourd’hui que l’esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des loix plus favorables à l’humanité que le concile de Trente; mais en attendant, je dois me conformer aux loix présentes; il en coute beaucoup, je le sçais, mais tant de gens qui valaient mieux que moi s’y sont soumis, que je ne dois pas murmurer.

ARISTON.

Vous êtes sçavant, & vous avez une éloquence sage; comment comptez-vous prêcher devant des gens de campagne?

TEOTIME.

Comme je prêcherais devant les Rois; je parlerai toujours de morale, & jamais de controverse; Dieu me préserve d’aprofondir la grace concomitante, la grace efficace, à laquelle on résiste, la suffisante qui ne suffit pas; d’éxaminer si les anges qui mangèrent avec Abraham & avec Loth avaient un corps, ou s’ils firent semblant de manger; il y a mille choses que mon auditoire n’entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, & de l’être; mais je ne ferai point de théologiens, & je le serai le moins que je pourai.

ARISTON.

O le bon curé! Je veux acheter une maison de campagne dans vôtre paroisse. Dites moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession?

TEOTIME.

La confession est une chose excellente, un frein aux crimes, inventé dans l’antiquité la plus reculée; on se confessait dans la célébration de tous les anciens mistères; nous avons imité & sanctifié cette sage pratique; elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, & pour faire rendre par les petits voleurs ce qu’ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. Il y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sotises aux filles que tous les garçons d’un village ne pouraient leur en faire. Point de détails dans la confession; ce n’est point un interrogatoire juridique, c’est l’aveu de ses fautes qu’un pécheur fait à l’être suprême entre les mains d’un autre pécheur qui va s’accuser à son tour. Cet aveu salutaire n’est point fait pour contenter la curiosité d’un homme.

ARISTON.

Et des excommunications, en userez - vous?

TEOTIME.

Non; il y a des rituels où l’on excommunie les sauterelles, les sorciers & les comédiens. Je n'interdirai point l’entrée de l’église aux sauterelles, attendu qu’elles n’y vont jamais. Je n’excommunierai point les sorciers, parce qu’il n’y a point de sorciers: & à l’égard des comédiens, comme ils sont pensionnés par le Roi, & autorisés par le magistrat, je me garderai bien de les diffamer. Je vous avouerai même comme à mon ami, que j'ai du gout pour la comédie, quand elle ne choque point les mœurs. J'aime passionément le Misantrope, Athalie & d’autres piéces, qui me paraissent des écoles de vertu & de bienséance. Le seigneur de mon village fait jouer dans son château quelques-unes de ces piéces par de jeunes personnes qui ont du talent: ces représentations inspirent la vertu par l’attrait du plaisir; elles forment le goût, elles apprennent à bien parler & à bien prononcer. Je ne vois rien là que de très innocent, & même de très utile; je compte bien assister à ces spectacles pour mon instruction, mais dans une loge grillée pour ne point scandaliser les faibles.

ARISTON.

Plus vous me découvrez vos sentiments, & plus j'ai envie de devenir vôtre paroissien. Il y a un point bien important qui m’embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les païsans de s’enyvrer les jours de fêtes? c’est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d’un poison liquide, la tête panchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant point, n’entendant rien, réduits à un état fort au dessous de celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travail le lendemain, souvent malades & abrutis pour le reste de leur vie. Vous en voyez d’autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, fraper & être frapés, & quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses, qui sont la honte de l’espèce humaine; il le faut avouer, l’état perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles; comment pourez-vous diminuer dans vôtre paroisse un abus si éxécrable?

TEOTIME.

Mon parti est pris; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leurs champs les jours de fêtes après le service divin que je ferai de très bonne heure. C’est l’oisiveté de la férie qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont point les jours de la débauche & du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps & à celle de l’ame: de plus, ce travail est nécessaire à l’état. Supposons cinq millions d’hommes qui font par jour pour dix sous d’ouvrage l’un portant l’autre, & ce compte est bien modéré; vous rendez ces cinq millions d'hommes inutiles trente jours de l’année. C’est donc trente fois cinq millions de piéces de dix sous que l’état perd en main d’œuvre. Or certainement, Dieu n’a jamais ordonné, ni cette perte, ni l’yvrognerie.

ARISTON.

Ainsi vous concilierez la prière & le travail. Dieu ordonne l’un & l’autre. Vous servirez Dieu & le prochain; mais dans les disputes ecclésiastiques; quel parti prendrez-vous?

TEOTIME.

Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle vient de Dieu: on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes.

ARISTON.

Oh le bon curé! le bon curé!

Ariston.

So, my dear Teotime, you’re off to be a country priest?

Teotime.

Yes, I’m getting a little parish. That suits me better than a big one. There’s a limit to my brains and energy. I’ve only got one soul myself. I certainly couldn’t look after seventy thousand. I’ve always admired how confident some men are. They take on those huge districts. I don’t feel up to running anything like that. A big flock scares me. But I could do some good for a little flock. I’ve learned enough law to help my poor parishioners stay out of ruinous lawsuits as best I can. I know enough medicine to recommend simple treatments when they’re ill. I also know a bit about farming. Now and then I’ll have useful advice to give. The local lord and his wife are good people. They aren’t pious, and they’ll help me do some good. I hope I’ll be fairly happy there. I hope people won’t be unhappy having me there, either.

Ariston.

Don’t you mind not having a wife? Think what a comfort she’d be. You spend your day preaching, singing, hearing confessions, giving communion, baptizing people, and burying them. Then you could come home to a kind, pleasant, decent wife. She’d take care of your clothes and of you. When you were well, she’d keep your spirits up. When you were ill, she’d look after you. She’d have lovely children with you. Bring them up well and the state would benefit. You spend your life serving people. I feel sorry that you’re denied a comfort people need so much.

Teotime.

The Greek Church makes a point of encouraging its parish priests to marry. Anglicans and Protestants are just as wise about it. The Latin Church’s wisdom goes the other way. I have to go along with it. Philosophical thinking has spread so much now. Maybe a council today would make kinder laws for humanity than the Council of Trent did. Until then, I’ve got to follow the laws we have. That costs us dearly, I know. But many people better than me have accepted it. I shouldn’t grumble.

Ariston.

You know a lot, and you’ve got a sensible way with words. How will you preach to country folk?

Teotime.

Just as I would to kings. I’ll talk about how to live, never about disputed doctrines. God save me from digging into concomitant grace, or effective grace that people resist, or sufficient grace that isn’t sufficient. I won’t investigate those angels who ate with Abraham and Lot. Did they have bodies, or were they only pretending to eat? There are a thousand things like that. My listeners wouldn’t understand them, and neither would I. I’ll try to help people become good and be good myself. I won’t turn them into theologians. And I’ll do as little theology as I possibly can.

Ariston.

Now that’s a good priest! I’d like to buy a house in the country, in your parish. Tell me, how will you deal with confession?

Teotime.

Confession is an excellent way to keep crime in check. People came up with it in the very distant past. All the ancient mystery rites included confessing. We copied that sensible practice and made it sacred. It helps people whose hearts are sore with hatred forgive. It also gets petty thieves to give back what they’ve stolen from others. There are drawbacks, though. Plenty of confessors don’t know where to stop, especially monks. Sometimes they teach girls more dirty things than all the village boys could do to them. Confession doesn’t need details. It’s not questioning in a court of law. It’s a sinner admitting his faults to the Supreme Being. He does it through another sinner, who’ll admit his own faults in turn. That helpful admission isn’t there to feed some man’s curiosity.

Ariston.

What about excommunicating people? Will you do that?

Teotime.

No. Some books of church rites excommunicate locusts, sorcerers, and actors. I’m not going to stop locusts coming into church. They never go there anyway. I won’t excommunicate sorcerers either: sorcerers don’t exist. As for actors, the king gives them pensions. The local authorities allow their work. I’ll certainly take care not to smear their names. Between friends, I’ll even admit I like theater. That’s when it doesn’t go against good morals, of course. I absolutely love The Misanthrope, Athalie, and some other plays. To me, they teach people goodness and decent behavior. Our village lord has talented young people perform some of them in his castle. People enjoy the shows, and that enjoyment draws them toward goodness. The plays develop their taste. They teach them to speak well and pronounce words clearly. I can’t see anything wrong with that at all. In fact, I think it’s very useful. I certainly mean to go and learn from the shows. But I’ll sit behind a screen in a box. I don’t want to upset people whose faith is weak.

Ariston.

Hearing more of your views makes me want to join your parish even more. But there’s something very important I’m worried about. How will you stop peasants getting drunk on holy days? That’s their favorite way to celebrate. Look at some of them, knocked out by liquid poison. Their heads droop toward their knees. Their hands hang limp. They can’t see or hear a thing. They’re in a far worse state than animals. Their wives cry as they lead them stumbling home. They can’t work the next day. Often they stay ill and dull-witted for life. Others go wild with wine. They start bloody fights, giving blows and taking them. These terrible scenes sometimes end with someone being murdered. They’re a disgrace to the human race. Let’s admit it: holy days cost the state more lives than battles do. How can you cut down on this dreadful abuse in your parish?

Teotime.

I’ve decided what to do. On holy days, I’ll hold services very early. Once they’re over, people can work in their fields. I’ll allow it and even push them to do it. It’s having nothing to do on a holy day that sends them to the tavern. People don’t choose working days for drunkenness and murder. A reasonable amount of work keeps body and soul healthy. The country needs that work too. Take five million men. Say their daily work is worth ten sous each, on average. That’s a very low estimate. You stop all five million working for thirty days a year. The country loses that much labor: thirty times five million ten-sou coins’ worth. God certainly never told us to throw that away. He never told us to get drunk either.

Ariston.

So you’ll make room for both prayer and work. God tells us to do both. You’ll be serving him and other people. But where will you stand when the Church has disputes?

Teotime.

I won’t take sides. Nobody fights over goodness, because that comes from God. The fights are over opinions, which come from people.

Ariston.

What a good priest! Such a good priest!

C — Christianisme

Recherches historiques sur le Christianisme.

Plusieurs savans ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Joseph aucune trace de Jésus-Christ, car tout le monde convient aujourd’hui, que le petit passage où il en est question dans son histoire, est interpolé. Le père de Joseph avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Joseph était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode; il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince; cependant, il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus; & cet historien qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfans, ordonné par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenüe, qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier Grec compte quatorze mille enfans égorgés dans cette occasion.

C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier.

Cependant, le meilleur écrivain qu’ayent jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains & des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur; phénomène éclatant, qui ne devait pas échaper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Joseph. Il garde encor le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du sauveur; sur la grande quantité des tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, & sur la foule des justes qui ressuscitèrent.

Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu'aucun historien Romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur Romain, & d’une garnison Romaine, qui devait avoir envoyé à l’empereur & au sénat, un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes ayent jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, & dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines ayent été écrites par des mains profanes.

Les mêmes savants trouvent encor quelques difficultés dans l’histoire des Evangiles. Ils remarquent que dans St. Matthieu, Jésus-Christ dit aux Scribes & aux Pharisiens, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple & l’autel.

Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venüe du Messie, ni de son temps: mais on trouve dans l’histoire du siége de Jérusalem par Joseph, un Zacharie fils de Barac, tué au milieu du temple, par la faction des Zelotes. C’est au chap. 19. du livre 4. De-là ils soupçonnent que l’Evangile selon St. Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes, & toutes les objections de cette espèce, s’évanouïssent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, & les livres des hommes. Dieu voulut enveloper d’un nuage aussi respectable qu’obscur sa naissance, sa vie & sa mort. Ses voyes sont en tout différentes des nôtres.

Les savans se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. St. Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob; à Jacob, Matam; à Matam, Eléazar. St. Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli, Héli de Mattat, Mattat de Lévi, Lévi de Janna &c.

Ils forment encor des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de nôtre Sauveur, en citant St. Augustin, St. Hilaire, & d’autres qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mistique, un sens allégorique: comme au figuier maudit & séché pour n’avoir pas porté de figues quand ce n’était pas le temps des figues; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourissait point de cochons, à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déja échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondües par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, & de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute.

Premiérement, Jésus naquit sous la loi Mosaïque; il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, & il ne prêcha que la morale; il ne révéla point le mystère de son incarnation; il ne dit jamais aux Juifs qu’il était né d’une vierge; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne batiza jamais personne; il ne parla point des sept sacrements; il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, & que le St. Esprit procédait du père & du fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures, & de deux volontés; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient éclairés des lumières du St. Esprit. Tant qu’il vécut il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, & condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte église établie par lui fit tout le reste.

Joseph, au chap. XII. de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Judas Galiléen. Ils méprisent, dit-il, les maux de la terre; ils triomphent des tourments par leur constance; ils préfèrent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer & le feu, & vû briser leurs os, plutôt que de prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes défendües.

Il paraît que ce portrait tombe sur les Judaïtes, & non pas sur les Esséniens. Car voici les paroles de Joseph. Judas fut l’auteur d’une nouvelle secte, entiérement différente des trois autres, c. d. des Saducéens, des Pharisiens, & des Esséniens. Il continuë & dit; Ils sont Juifs de nation; ils vivent unis entre eux, & regardent la volupté comme un vice; le sens naturel de cette phrase fait voir que c’est des Judaïtes dont l’auteur parle.

Quoi qu’il en soit, on connut ces Judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde.

Les Thérapeutes étaient une societé différente des Esséniens & des Judaïtes; ils ressemblaient aux Gymnosophistes des Indes, & aux Brames. Ils ont, dit Philon, un mouvement d’amour céleste, qui les jette dans l’entousiasme des Bacchantes & des Coribantes, & qui les met dans l’état de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Aléxandrie qui était toute remplie de Juifs, & s’étendit beaucoup dans l’Egypte.

Les disciples de Jean Baptiste s’étendirent aussi un peu en Egypte, mais principalement dans la Syrie & dans l’Arabie; il y en eut aussi dans l’Asie mineure. Il est dit dans les actes des apôtres (ch. 19.) que Paul en rencontra plusieurs à Ephèse; il leur dit, Avez-vous reçu le St. Esprit? Ils lui répondirent, Nous n’avons pas seulement ouï dire qu’il y ait un St. Esprit. Il leur dit, Quel batême avez-vous donc reçu? Ils lui répondirent, Le batême de Jean.

Il y avait dans les premiéres années qui suivirent la mort de Jésus, sept sociétés ou sectes différentes chez les Juifs, les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Judaïtes, les Thérapeutes, les disciples de Jean, & les disciples de Christ, dont Dieu conduisait le petit troupeau dans des sentiers inconnus à la sagesse humaine.

Les fidèles eurent le nom de chrétiens dans Antioche, vers l’année soixante de nôtre ère vulgaire; mais ils furent connus dans l’empire Romain, comme nous le verrons dans la suite, sous d’autres noms. Ils ne se distinguaient auparavant que par le nom de frères, de saints ou de fidèles. Dieu qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d’humilité & de pauvreté, donnait ainsi à son église les plus faibles commencements, & la dirigeait dans ce même état d’humiliation, dans lequel il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs, ils travaillent tous de leurs mains. L’apôtre Paul témoigne qu’il gagnait sa vie à faire des tentes. St. Pierre ressuscita la coûturiére Dorcas qui faisait les robes des frères. L’assemblée des fidèles se tenait à Joppé, dans la maison d’un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chap. 9. des actes des Apôtres.

Les fidèles se répandirent secrettement en Grèce, & quelques-uns allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d’abord des Juifs; ils gardèrent la circoncision; & comme on l’a déja remarqué ailleurs, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis.

Lorsque l’apôtre Paul prit avec lui Timothée qui était fils d’un père gentil, il le circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite, son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples de Jésus furent unis aux Juifs, jusqu’au temps où Paul essuïa une persécution à Jérusalem, pour avoir amené des étrangers dans le temple. Il était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi Mosaïque par Jésus-Christ. C’est pour se laver de cette accusation que l’apôtre Jaques proposa à l’apôtre Paul de se faire raser la tête, & de s’aller purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser; Prenez les avec vous, lui dit Jaques (chap. 21. act. des apôt.) purifiez vous avec eux, & que tout le monde sache que ce que l’on dit de vous est faux, & que vous continuez à garder la loi de Moïse.

Paul n’en fut pas moins accusé d’impieté & d’hérésie, & son procès criminel dura longtemps; mais on voit évidemment par les accusations mêmes intentées contre lui, qu’il était venu à Jérusalem pour observer les rites Judaïques.

Il dit à Festus ces propres paroles (chapit. 25. des actes:) Je n’ai péché ni contre la loi Juive, ni contre le temple.

Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme Juif, observateur de la loi Juive, envoyé de Dieu pour la faire observer.

La circoncision est utile, dit l’apôtre Paul, (2ᵉ. Epit. aux Rom.) si vous observez la loi; mais si vous la violez, vôtre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comme circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement.

Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans ses épîtres, il ne révèle point le mystère inéfable de sa consubstantiabilité avec Dieu; nous sommes délivrés par lui (dit-il, chap. 5. épit. aux Rom.) de la colère de Dieu; le don de Dieu s’est répandu sur nous, par la grace donnée à un seul homme qui est Jésus-Christ. — La mort a régné par le péché d’un seul homme, les justes régneront dans la vie par un seul homme qui est Jésus-Christ.

Et au chap. 8. Nous les héritiers de Dieu, & les cohéritiers de Christ. Et au chap. 16. A Dieu, qui est le seul sage, honneur & gloire par Jésus-Christ. — Vous êtes à Jésus-Christ, & Jésus-Christ à Dieu. (1ᵉ. aux Corinth. chap. 3.)

Et, (1ᵉ. aux Cor. chap. 15. v. 27.) Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu qui lui a assujetti toutes choses.

On a eu quelque peine à expliquer le passage de l’épître aux Philippiens; Ne faites rien par une vaine gloire; croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont supérieurs, ayez les mêmes sentiments que Christ Jésus, qui étant dans l’empreinte de Dieu, n’a point crû sa proye de s’égaler à Dieu. Ce passage paraît très bien approfondi, & mis dans tout son jour, dans une lettre qui nous reste des églises de Vienne & de Lyon, écrite l’an 117, & qui est un précieux monument de l’antiquité. On loüe dans cette lettre la modestie de quelques fidèles: Ils n’ont pas voulu, dit la lettre, prendre le grand titre de martyrs, (pour quelques tribulations) à l’exemple de Jésus-Christ, lequel étant empreint de Dieu, n’a pas crû sa proye la qualité d’égal à Dieu. Origène dit aussi dans son commentaire sur Jean; La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s’est humilié, que s’il eût fait sa proye d’être égal à Dieu. En effet, l’explication contraire est un contre-sens visible. Que signifierait, Croyez les autres supérieurs à vous; imitez Jésus qui n’a pas crû que c’était une proye, une usurpation, de s’égaler à Dieu? Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie, ce serait pécher contre le sens commun.

La sagesse des apôtres fondait ainsi l’église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jaques & Jean d’un côté, & Paul de l’autre. Cette contestation arriva à Antioche. L’apôtre Pierre, autrement Céphas, ou Simon Barjones, mangeait avec les gentils convertis, & n’observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes; il mangeait, lui, Barnabé, & d’autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu & qui ne ruminaient pas; mais plusieurs Juifs chrétiens arrivés, St. Pierre se remit avec eux à l’abstinence des viandes défendües, & aux cérémonies de la loi Mosaïque.

Cette action paraissait très prudente; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons; mais St. Paul s’éleva contre lui avec un peu de dureté. Je lui résistai, dit-il, à sa face, parce qu’il était blâmable. (épître aux Galates chap. 2.)

Cette querelle paraît d’autant plus extraordinaire de la part de St. Paul, qu’ayant été d’abord persécuteur, il devait être plus modéré, & que lui-même il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu’il avait circoncis son disciple Timothée, qu’il avait accompli les rites Juifs qu’il reprochait alors à Céphas. St. Jérôme prétend que cette querelle entre Paul & Céphas était feinte. Il dit dans sa premiére homélie, tom. 3. qu’ils firent comme deux avocats qui s’échauffent & se piquent au bareau, pour avoir plus d’autorité sur leurs clients; il dit que Pierre Céphas, étant destiné à prêcher aux Juifs, & Paul aux Gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les Gentils, aux Gentils, & Pierre pour gagner les Juifs. Mais St. Augustin n’est point du tout de cet avis. Je suis fâché, dit-il dans l’épître à Jérôme, qu’un aussi grand homme se rende le patron du mensonge, patronum mendacii...

Au reste, si Pierre était destiné aux Juifs judaïsans, & Paul aux étrangers, il est très probable que Pierre ne vint point à Rome. Les actes des apôtres ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie.

Quoi qu’il en soit, ce fut vers l’an 60 de notre ère, que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion Juive, & c’est ce qui leur attira tant de querelles, & tant de persécutions de la part des synagogues répandües à Rome, en Grèce, dans l’Egypte & dans l’Asie. Ils furent accusés d’impieté, d’athéïsme par leurs frères Juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbath. Mais Dieu les soutint toujours au milieu des persécutions.

Petit à petit, plusieurs églises se formèrent, & la séparation devint entiére entre les Juifs & les chrétiens, avant la fin du premier siècle; cette séparation était ignorée du gouvernement Romain. Le sénat de Rome, ni les empereurs, n’entraient point dans ces querelles d’un petit parti que Dieu avait jusques là conduit dans l’obscurité, & qu’il élevait par des degrés insensibles.

Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’empire Romain. Les mystères & les expiations étaient accréditées dans presque toute la terre. Les Empereurs (il est vrai), les grands & les philosophes, n’avaient nulle foi à ces mystères; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut pour l’enchaîner paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Eleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mistérieuses & magnifiques. Il faut avoüer que les priéres & les himnes qui nous sont restés de ces mystères, sont ce que le paganisme a de plus pieux & de plus admirable.

Les chrétiens qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par-là plus de facilité de convertir plusieurs gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les pères de l’église des trois premiers siècles furent tous Platoniciens.

Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à St. Justin l’un des premiers pères, d’avoir dit dans son commentaire sur Isaïe, que les saints jouïraient dans un régne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit dans son apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfans qui sont les démons.

On a condamné Lactance & d’autres pères, pour avoir supposé des oracles des sibylles. Il prétendait que la sibylle Eritrée avait fait ces quatre vers Grecs, dont voici l’explication littérale.

Avec cinq pains & deux poissonsIl nourrira cinq mille hommes au désert,Et en ramassant les morceaux qui resterontIl en remplira douze paniers.

On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jesus-Christ, chacune dans leur ordre.

Mais ce zèle de quelques chrétiens, qui n’était pas selon la science, n’empêcha pas l’église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix.) Philon les appelle Gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles chez les gentils, étaient ceux de Galiléens, & de Nazaréens; mais celui de chrétiens a prévalu sur tous les autres.

Ni la hiérarchie, ni les usages ne furent établis tout d’un coup; les temps apostoliques furent différens des temps qui les suivirent. St. Paul dans sa 1e. aux Corinthiens nous aprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophètes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, & que si quelqu’un pendant ce temps là avait une révélation, le prophête qui avait pris la parole devait se taire.

C’est sur cet usage de l’église primitive que se fondent encor aujourd’hui quelques communions chrétiennes, qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis alors à tout le monde de parler dans l’église excepté aux femmes; ce qui est aujourd’hui la Ste. Messe, qui se célèbre au matin, était la Cène qu’on faisait le soir; ces usages changèrent à mesure que l’église se fortifia. Une societé plus étendue exigea plus de réglements, & la prudence des pasteurs se conforma aux temps & aux lieux.

St. Jérôme & Eusèbe raportent que quand les églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différents. Les surveillans, Episcopoi, d’où sont venus les évêques; les anciens de la societé, Presbiteroi, les prêtres, les servans, ou diacres; les Pistoi, croyans, initiés; c’est-à-dire, les batizés, qui avaient part aux soupers des Agapes, & les Catécumènes & Energumènes qui attendaient le batême. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d’habit différent des autres; aucun n’était contraint au célibat, témoin le livre de Tertulien dédié à sa femme, témoin l’exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées pendant les trois premiers siècles. Les chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux gentils; ils ne les confiaient qu’aux initiés; il n’était pas même permis aux catécumènes de réciter l’oraison dominicale.

Ce qui distinguait le plus les chrétiens, & ce qui a duré jusqu’à nos derniers temps, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène dans son traité contre Celse, avoüe au nombre 133. qu’Antinoüs divinisé par l’empereur Adrian faisait des miracles en Egypte par la force des charmes & des prestiges; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus.

Tertulien va plus loin, & du fond de l’Afrique où il était, il dit dans son apologétique, au chap. 23. Si vos dieux ne confessent pas qu’ils sont des diables à la présence d’un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez le sang de ce chrétien. Y a-t-il une démonstration plus claire?

En effet, Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son temps le don de les chasser; car lorsque Jésus eut délivré des possédés, & eut envoyé les diables dans les corps d’un troupeau de cochons, & qu’il eut opéré d’autres guérisons pareilles, les Pharisiens dirent, Il chasse les démons par la puissance de Belzébuth. Si c’est par Belzébut que je les chasse, répondit Jésus, par qui vos fils les chassent-ils? Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir; ils avaient des exorcistes, & des exorcismes. On invoquait le nom de Dieu, de Jacob & d’Abraham. On mettait des herbes consacrées dans le nez des démoniaques; (Joseph raporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux chrétiens, qui semblent aussi l’avoir perdu depuis quelque temps.

Dans le pouvoir de chasser les démons, était compris celui de détruire les opérations de la magie; car la magie fut toujours en vigueur chez toutes les nations. Tous les pères de l’église rendent témoignage à la magie. St. Justin avoüe dans son apologétique au livre 3. qu’on évoque souvent les ames des morts, & en tire un argument en faveur de l’immortalité de l’ame. Lactance, au Liv. 7. de ses institutions divines, dit, que si on osait nier l’existence des ames après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt en les faisant paraître. Irenée, Clément Aléxandrin, Tertulien, l’évêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qu’aujourd’hui tout est changé, & qu’il n’y a pas plus de magiciens que de démoniaques; mais il s’en trouvera quand il plaira à Dieu.

Quand les societés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, & que plusieurs s’élevèrent contre le culte de l’empire Romain, les magistrats sévirent contr’elles, & les peuples, surtout, les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des privilèges particuliers, & qui se renfermaient dans leurs synagogues; on leur permettait l’exercice de leur religion, comme on fait encor aujourd’hui à Rome; on souffrait tous les cultes divers répandus dans l’empire, quoique le sénat ne les adoptat pas.

Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cultes, & surtout de celui de l’empire, furent exposés plusieurs fois à de cruelles épreuves.

Un des premiers, & des plus célèbres martyrs, fut Ignace, évêque d’Antioche, condamné par l’empereur Trajan lui-même, alors en Asie, & envoyé par ses ordres à Rome, pour être exposé aux bêtes, dans un temps où l’on ne massacrait point à Rome les autres chrétiens. On ne sçait point de quoi il était accusé auprès de cet empereur, renommé d’ailleurs pour sa clémence; il fallait que St. Ignace eût de bien violens ennemis. Quoi qu’il en soit, l’histoire de son martire raporte qu’on lui trouva le nom de Jésus-Christ gravé sur le cœur, en caractères d’or; & c’est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophores, qu’Ignace s’était donné à lui-même.

On nous a conservé une lettre de lui, par laquelle il prie les évêques & les chrétiens de ne point s’opposer à son martire; soit que dès-lors les chrétiens fussent assez puissants pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grace. Ce qui est encor très remarquable, c’est qu’on souffrit que les chrétiens de Rome vinssent au devant de lui quand il fut amené dans cette capitale; ce qui prouve évidemment qu’on punissait en lui la personne, & non pas la secte.

Les persécutions ne furent pas continuées. Origène dans son livre trois contre Celse, dit, On peut compter facilement les chrétiens qui sont morts pour leur religion; parce qu’il en est mort peu, & seulement de temps en temps, & par intervalle.

Dieu eut un si grand soin de son église, que malgré ses ennemis, il fit ensorte qu’elle tint cinq conciles dans le premier siècle, 16. dans le second, & 30. dans le troisième; c. d. des assemblées tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit qu’elles ne devinssent tumultueuses. Il nous est resté peu de procès verbaux des proconsuls & des préteurs qui condamnèrent les chrétiens à mort. Ce serait les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contr’eux, & leurs supplices.

Nous avons un fragment de Dénis d’Aléxandrie, dans lequel il rapporte l’extrait du greffe d’un proconsul d’Egypte, sous l’empereur Valérien; le voici.

“Dénis, Fauste, Maxime, Marcel, & Cheremon, ayant été introduits à l’audience, le préfet Emilien leur a dit: Vous avez pû connaître par les entretiens que j’ai eus avec vous, & par tout ce que je vous en ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à vôtre égard; je veux bien encor vous le redire: ils font dépendre vôtre conservation & vôtre salut de vous-mêmes, & vôtre destinée est entre vos mains: ils ne demandent de vous qu’une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable, c’est que vous adoriez les dieux protecteurs de leur empire, & que vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature & au bon sens.”

“Dénis a répondu: Chacun n’a pas les mêmes dieux, & chacun adore ceux qu’il croit l’être véritablement.”

“Le préfet Emilien a repris: Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Eh bien, vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville, & je vous envoye à Cephro dans le fond de la Lybie; ce sera là le lieu de vôtre bannissement, selon l’ordre que j’en ai reçu de nos empereurs: au reste, ne pensez pas y tenir vos assemblées, ni aller faire vos priéres dans ces lieux que vous nommez des cimetiéres, celà vous est absolument défendu, & je ne le permettrai à personne.”

Rien ne porte plus les caractères de vérité, que ce procès verbal. On voit par-là qu’il y avait des temps où les assemblées étaient prohibées. C’est ainsi que parmi nous il est défendu aux Calvinistes de s’assembler dans le Languedoc; nous avons même quelquefois fait pendre & roüer des ministres, ou prédicans, qui tenaient des assemblées malgré les loix. C’est ainsi qu’en Angleterre & en Irlande, les assemblées sont défendües aux catholiques Romains; & il y a eu des occasions, où les délinquans ont été condamnés à la mort.

Malgré ces défenses portées par les loix romaines, Dieu inspira à plusieurs empereurs de l’indulgence pour les chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorans pour un persécuteur; Dioclétien dont la premiére année de règne est encor l’époque de l’ère des martyrs, fut, pendant plus de dix-huit ans, le protecteur déclaré du christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il souffrit même que dans Nicomédie sa résidence, il y eût une superbe église, élevée vis-à-vis son palais. Enfin il épousa une chrétienne.

Le César Galérius ayant malheureusement été prévenu contre les chrétiens, dont il croyait avoir à se plaindre, engagea Dioclétien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un chrétien plus zélé que sage, mit en piéces l’édit de l’empereur, & de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cent personnes condamnées à la mort, dans toute l’étendüe de l’empire Romain, sans compter ceux que la fureur du petit peuple, toujours fanatique, & toujours barbare, put faire périr, contre les formes juridiques.

Il y eut en divers temps un si grand nombre de martyrs, qu’il faut bien se donner de garde d’ébranler la vérité de l’histoire de ces véritables confesseurs de nôtre sainte religion, par un mélange dangereux de fables, & de faux martyrs.

Le bénédictin Don Ruinart, par exemple, homme d’ailleurs aussi instruit qu’estimable & zélé, aurait dû choisir avec plus de discrétion ses actes sincères. Ce n’est pas assez qu’un manuscrit soit tiré de l’abbaye de St. Benoit sur Loire, ou d’un couvent de célestins de Paris, conforme à un manuscrit des feuillans, pour que cet acte soit autentique; il faut que cet acte soit ancien, écrit par des contemporains, & qui porte d’ailleurs tous les caractères de la vérité.

Il aurait pû se passer de raporter l’avanture du jeune Romanus, arrivée en 303. Ce jeune Romanus avait obtenu son pardon de Dioclétien dans Antioche. Cependant, il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brulé. Des Juifs présents à ce spectacle, se moquèrent du jeune St. Romanus, & reprochèrent aux chrétiens que leur Dieu les laissât bruler, lui qui avait délivré Sidrac, Misac, & Abdenago de la fournaise; qu’aussi-tôt il s’éleva, dans le temps le plus serein, un orage qui éteignit le feu; qu’alors le juge ordonna qu’on coupât la langue au jeune Romanus; que le premier médecin de l’empereur se trouvant là, fit officieusement la fonction de bourreau, & lui coupa la langue dans la racine; qu’aussi-tôt le jeune homme qui était bègue auparavant, parla avec beaucoup de liberté; que l’empereur fut étonné que l’on parlat si bien sans langue; que le médecin pour réïtérer cette expérience coupa sur le champ la langue à un passant, lequel en mourut subitement.

Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles, opérés dans l’ancien & dans le nouveau Testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pouraient scandaliser les faibles.

Cette derniére persécution ne s’étendit pas dans tout l’empire. Il y avait alors en Angleterre quelque christianisme, qui s’éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois Saxons. Les Gaules méridionales & l’Espagne, étaient remplies de chrétiens. Le César Constance Clore les protégea beaucoup dans toutes ces provinces. Il avait une concubine, qui était chrétienne, c’est la mère de Constantin, connue sous le nom de Ste. Héléne; car il n’y eut jamais de mariage avéré entre elle & lui, & il la renvoya même dès l’an 292. quand il épousa la fille de Maximien Hercule; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d’ascendant, & lui avait inspiré une grande affection pour nôtre sainte religion.

La divine providence prépara par des voyes qui semblent humaines le triomphe de son église. Constance Clore mourut en 306 à York en Angleterre, dans un tems où les enfans qu’il avait de la fille d’un César étaient en bas âge, & ne pouvaient prétendre à l’empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à York par cinq ou six mille soldats Allemands, Gaulois & Anglais pour la plûpart. Il n’y avait pas d’apparence que cette élection faite sans le consentement de Rome, du Sénat, & des armées, pût prévaloir; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius élû à Rome, & le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu’il ne se rendit d’abord indigne des faveurs du Ciel, par le meurtre de tous ses proches, de sa femme & de son fils.

On peut douter de ce que Zozime raporte à ce sujet. Il dit que Constantin agité de remords, après tant de crimes, demanda aux pontifes de l’empire, s’il y avait quelques expiations pour lui, & qu’ils lui dirent qu’ils n’en connaissaient pas. Il est bien vrai qu’il n’y en avait point eu pour Néron, & qu’il n’avait osé assister aux sacrés mistères en Grèce. Cependant, les Tauroboles étaient en usage; & il est bien difficile de croire qu’un empereur tout-puissant n’ait pû trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est-il encor moins croyable que Constantin occupé de la guerre, de son ambition, de ses projets, & environné de flateurs, ait eu le temps d’avoir des remords. Zozime ajoute qu’un prêtre Egyptien arrivé d’Espagne, qui avait accès à sa porte, lui promit l’expiation de tous ses crimes dans la religion chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Osius évêque de Cordoüe.

Quoi qu’il en soit, Constantin communia avec les chrétiens, bien qu’il ne fût jamais que catécumène, & réserva son batême pour le moment de sa mort. Il fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire & de la religion chrétienne. Alors l’église prit une forme auguste.

Il est à remarquer que dès l’an 314. avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville, ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les chrétiens jettèrent la femme de Maximien dans l’Oronte; ils égorgèrent tous ses parens; ils massacrèrent dans l’Egypte & dans la Palestine, les magistrats qui s’étaient le plus déclarés contre le Christianisme. La veuve & la fille de Dioclétien s’étant cachées à Thessalonique, furent reconnües, & leur corps fut jetté dans la mer. Il eût été à souhaiter que les chrétiens eussent moins écouté l’esprit de vengeance; mais Dieu qui punit selon sa justice, voulut que les mains des chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs, sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir.

Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’église, touchant la divinité de Jésus-Christ: les uns se prévalaient de l’opinion d’Origènes, qui dit au chap. 6. contre Celse, Nous présentons nos priéres à Dieu par Jésus, qui tient le milieu entre les natures créées, & la nature incréée, qui nous aporte la grace de son père, & présente nos priéres au grand Dieu en qualité de nôtre pontife. Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de St. Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ, Mon père est plus grand que moi; & ils regardaient Jésus comme le premier né de la création, comme la plus pûre émanation de l’être suprême, mais non pas précisément comme Dieu.

Les autres qui étaient ortodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci: Mon Père & moi, nous sommes la même chose; paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant, mon père & moi avons le même dessein, la même volonté; je n’ai point d’autres desirs que ceux de mon père. Aléxandre, évêque d’Aléxandrie, & après lui Athanase, étaient à la tête des ortodoxes, & Eusèbe évêque de Nicomédie avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, & plusieurs autres prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que St. Aléxandre traita ses adversaires d’Antechrists.

Enfin, après bien des disputes, le St. Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de 299 évêques, contre dix-huit: Jésus est fils unique de Dieu, engendré du père, c. d. de la substance du père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au père; nous croyons aussi au St. Esprit, &c. Ce fut la formule du Concile. On voit par cet exemple combien les évêque l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au raport de deux patriarches d’Alexandrie qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en Arabe. Arius fut éxilé par Constantin, mais Atanase le fut aussi bientôt après, & Arius fut rappellé à Constantinople; mais St. Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius, avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale, que Dieu éxauça sa priére. Arius mourut en allant à l’église en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre Arien, & mourut entre les bras du chef des Ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, & laissant l’église triomphante, mais divisée.

Les partisans d’Atanase & ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle; & ce qu’on appelle l’Arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l’empire.

Julien le philosophe, surnommé l’apostat, voulut étouffer ces divisions, & ne put y parvenir.

Le second concile général fut tenu à Constantinople en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le St. Esprit, & on ajouta à la formule de Nicée, que le St. Esprit est seigneur vivifiant, qui procède du père, & qu’il est adoré & glorifié avec le père & le fils.

Ce ne fut que vers le neuviéme siècle que l’église Latine statua par degrés que le St. Esprit procède du père & du fils.

En 431. le 3ᵉ. concile général tenu à Ephèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, & que Jesus avait deux natures & une personne. Nestorius évêque de Constantinople qui voulait que la Ste. Vierge fût appellée mère de Christ, fut déclaré Judas par le concile, & les deux natures furent encor confirmées par le concile de Calcédoine.

Je passerai légérement sur les siècles suivants qui sont assez connus. Malheureusement, il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, & l’église fut toujours obligée de combattre. Dieu permit encor, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs & les Latins rompirent sans retour au neuviéme siècle; il permit encor qu’en occident il y eût 29 schismes sanglants pour la chaire de Rome.

Cependant l’église Grecque presque toute entiére, & toute l’église d’Afrique devinrent esclaves sous les Arabes, & ensuite sous les Turcs, qui élevèrent la religion Mahométane sur les ruines de la Chrétienne; l’église Romaine subsista, mais toujours souillée de sang par plus de six cent ans de discorde, entre l’empire d’occident & le sacerdoce.

Ces querelles mêmes la rendirent très puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne se firent tous princes, & les papes acquirent peu à peu la domination absolüe dans Rome & dans un pays de cent lieües. Ainsi Dieu éprouva son église par les humiliations, par les troubles & par la splendeur.

Cette église Latine perdit au seiziéme siècle la moitié de l’Allemagne, le Dannemarck, la Suède, l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, la Suisse, la Hollande; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols, qu’elle n’en a perdu en Europe, mais avec plus de territoire elle a bien moins de sujets.

La providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l’Inde & la Chine, à se ranger sous l’obéïssance du pape, pour le récompenser de l’Asie mineure, de la Syrie, de la Grèce, de l’Egypte, de l’Afrique, de la Russie, & des autres états perdus, dont nous avons parlé. St. François Xavier qui porta le St. Evangile aux Indes orientales, & au Japon quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fit un très grand nombre de miracles, tous attestés par les RR. PP. Jésuites; quelques-uns disent qu’il ressuscita neuf morts; mais le R. P. Ribadeneira, dans sa fleur des saints, se borne à dire qu’il n’en ressuscita que quatre; c’est bien assez. La providence voulut qu’en moins de cent années il y eut des milliers de catholiques Romains dans les isles du Japon. Mais le diable sema son ivroye au milieu du bon grain. Les chrétiens formèrent une conjuration suivie d’une guerre civile dans laquelle ils furent tous exterminés en 1638. Alors la nation ferma ses ports à tous les étrangers, excepté aux Hollandais qu’on regardait comme des marchands, & non pas comme des chrétiens, & qui furent d’abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu’ils abordent à Nangazaki.

La religion catholique, apostolique & romaine fut proscrite à la Chine dans nos derniers temps, mais d’une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n’avaient pas à la vérité ressuscité des morts à la cour de Pékin, ils s’étaient contentés d’enseigner l’astronomie, de fondre du canon, & d’être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec des Dominicains & d’autres, scandalisèrent à tel point le grand empereur Yontchin, que ce Prince qui était la justice & la bonté même, fut assez aveugle pour ne plus permettre qu’on enseignat nôtre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s’accordaient pas. Il les chassa avec une bonté paternelle, leur fournissant des subsistances & des voitures jusqu’aux confins de son empire.

Toute l’Asie, toute l’Afrique, la moitié de l’Europe, tout ce qui apartient aux Anglais, aux Hollandais dans l’Amérique, toutes les hordes Américaines non domptées, toutes les terres Australes, qui sont une cinquiéme partie du globe, sont demeurées la proye du démon, pour vérifier cette sainte parole: il y en a beaucoup d’appellés, mais peu d’élus; s’il y a environ seize cent millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte église Romaine catholique universelle en posséde à peu près soixante millions, ce qui fait plus de la deux cent trentiéme partie des habitans du monde connu.

Looking into the history of Christianity.

Several scholars have wondered why Josephus says nothing about Jesus Christ. Everyone now accepts that his short passage about Jesus was added later. Yet Josephus’s father should have witnessed all Jesus’s miracles. Josephus came from a family of priests. Queen Mariamne, Herod’s wife, was a relative of his. He tells us about Herod’s every action in great detail. But he has nothing to say about Jesus’s life or death. He doesn’t cover up any of Herod’s acts of cruelty. Yet he leaves out the slaughter of all the children. Herod ordered it after hearing that a king of the Jews had been born. The Greek calendar puts the number of children killed at fourteen thousand.

No tyrant has ever done anything more horrible. The history of the whole world offers no other example.

Yet the Jews’ best-ever writer never mentions this terrible, extraordinary event. He was the only Jewish writer the Romans and Greeks respected. He also leaves out the new star that appeared in the East after the Savior’s birth. A historian as well informed as Josephus should have known about something so bright. There’s nothing, either, about the darkness at the Savior’s death. For three hours, at midday, it covered the entire earth. He leaves out the many tombs that opened then, too. And he leaves out the crowds of good people who came back to life.

Scholars keep wondering why Roman historians all leave these wonders out. They happened during Tiberius’s reign, before a Roman governor and Roman troops. Surely they should have sent the emperor and senate a full report. Nobody had ever heard of anything more miraculous. Rome itself should have spent three hours in total darkness. Its records should have noted this wonder, as should every nation’s. God didn’t want secular writers to record these divine things.

These scholars also see some problems with the Gospel accounts. In Saint Matthew, they point out, Jesus Christ addresses the scribes and Pharisees. He says they must answer for all the innocent blood ever shed on earth. This starts with Abel, the righteous man, and ends with Zechariah, son of Barac. They killed him between the temple and the altar.

But, these scholars say, Hebrew history has no Zechariah killed in the temple before the Messiah came, or during his lifetime. Josephus does describe one in his account of Jerusalem’s siege. This Zechariah, son of Barac, was killed inside the temple by the Zealot faction. You’ll find him in chap. 19. of book 4. So they suspect Saint Matthew’s Gospel came after Titus took Jerusalem. But think how completely books inspired by God must differ from human books. All such doubts and objections disappear. God chose to hide his birth, life, and death in a cloud. We must respect that cloud as much as we find it dark. Nothing about his ways is like ours.

The two different family trees for Jesus Christ have also greatly troubled scholars. In Saint Matthew, Joseph’s father is Jacob, Jacob’s is Matthan, and Matthan’s is Eleazar. Saint Luke says instead that Joseph’s father was Heli, Heli’s was Mattat, Mattat’s was Levi, Levi’s was Janna, and so on.

They find another problem: Jesus is Mary’s son, not Joseph’s. They also question some of our Savior’s miracles. They cite Saint Augustine, Saint Hilary, and others who gave these stories mystical or symbolic meanings. There’s the fig tree Jesus cursed and withered for bearing no figs, though figs weren’t in season. There are the demons sent into pigs in a country where nobody kept pigs. There’s the water turned into wine as a meal ended, when the guests were already warmed by drink. But faith overcomes every scholarly criticism, and comes out purer. This article only aims to trace the history. It will give a clear picture of the facts nobody disputes.

To start with, Jesus was born under the law of Moses. That law required his circumcision, and he was circumcised. He kept every rule and celebrated every festival. He preached only about how people should behave. He didn’t reveal the mystery of God becoming human in him. He never told the Jews a virgin had borne him. John blessed him in the Jordan’s waters, a ceremony many Jews underwent. But Jesus himself never baptized anyone. He said nothing about the seven sacraments. While alive, he set up no ranks of Church officials. He kept the people of his day from knowing he was God’s Son, eternally begotten and sharing God’s substance. He also kept from them that the Holy Spirit proceeds from the Father and the Son. He didn’t say he had two natures and two wills in his single person. He wanted those enlightened by the Holy Spirit to announce these great mysteries later. As long as he lived, he never departed from his ancestors’ law. All he showed people was a good man who pleased God. Envious people persecuted him, and biased judges sentenced him to death. He left everything else to the holy Church he had founded.

Josephus describes a new sect of strict Jews in chap. XII. of his history. A man called Judas the Galilean had started it. “They don’t care about suffering on earth,” he says. “They endure torture and overcome it. They’d rather die than live when the cause is honorable. They’ve endured blades and fire, and had their bones broken. They’d accept all that rather than say anything against their lawgiver or eat forbidden meat.”

This sounds like a picture of the Judaites, not the Essenes. Here’s what Josephus says: “Judas started a new sect, completely unlike the other three”—meaning “the Sadducees, the Pharisees, and the Essenes.” He goes on: “They’re Jewish by nationality. They stick together and see sensual pleasure as a vice.” Read in its natural sense, that sentence shows he means the Judaites.

At any rate, people knew of these Judaites before Christ’s followers became a sizable party in the world.

The Therapeutae were another group, separate from Essenes and Judaites alike. They resembled the Gymnosophists of India and the Brahmins. Philo says: “A rush of heavenly love sends them into a frenzy like the Bacchantes and Corybantes. It puts them in the state of contemplation they seek. The sect started in Alexandria, where Jews were everywhere. It spread over a great deal of Egypt.”

John the Baptist’s followers also spread a little way into Egypt. But most went to Syria and Arabia. There were some in Asia Minor as well. The Acts of the Apostles (ch. 19.) says Paul met several at Ephesus. “Have you received the Holy Spirit?” he asked. “We’ve never even heard of a Holy Spirit,” they answered. “Then whose baptism did you receive?” he asked. “John’s,” they replied.

In the first years after Jesus died, seven different groups or sects existed among the Jews. There were Pharisees, Sadducees, Essenes, Judaites, Therapeutae, John’s followers, and Christ’s followers. God was leading Christ’s small flock down paths human wisdom couldn’t find.

The believers got the name Christians at Antioch around the year sixty of our common era. As we’ll see, people elsewhere in the Roman Empire used other names for them. Before that, they’d simply called themselves brothers, saints, or believers. God had come to earth to show humility and poverty by example. So he gave his Church the frailest possible start. He kept it in the same lowly condition he’d chosen at his birth. None of the first believers was a man of any standing. They all did manual work. The apostle Paul tells us he made tents for a living. Saint Peter brought Dorcas back from the dead. She was a seamstress who made clothes for the brothers. The believers met at Joppa, in the home of Simon the tanner. We read this in chap. 9. of the Acts of the Apostles.

Believers quietly made their way into Greece. From there, some traveled to Rome and joined the Jews there. The Romans let those Jews have a synagogue. At first the believers stayed with them and kept circumcision. As noted elsewhere already, Jerusalem’s first fifteen bishops had all been circumcised.

When Paul took Timothy along with him, he circumcised him himself at the small town of Lystra. Timothy had a gentile father. But Paul’s other disciple, Titus, refused to be circumcised. The brothers who followed Jesus stayed with the Jews until Paul was persecuted in Jerusalem for bringing foreigners into the temple. The Jews said he wanted to use Jesus Christ to destroy Mosaic law. To clear him, the apostle James suggested that Paul have his head shaved. He should then purify himself at the temple with four Jews who’d vowed to shave their heads. “Take these men along,” James said (chap. 21. Acts of the Apostles). “Purify yourself with them. Let everyone see that the stories about you are false, and that you still keep Moses’s law.”

Even so, Paul faced charges of impiety and heresy. His criminal case dragged on. But the charges themselves make it quite clear why he’d come to Jerusalem: to follow Jewish religious practices.

Here are his very words to Festus (chapter 25. of Acts:): “I’ve done nothing wrong against either Jewish law or the temple.”

The apostles presented Jesus Christ as a Jew who kept Jewish law. God had sent him to make people keep it.

“Circumcision helps if you keep the law,” the apostle Paul says (2ᵉ. Epit. to the Rom.). “Break the law, and your circumcision becomes no circumcision at all. If someone uncircumcised keeps the law, he’ll count as circumcised. Being a real Jew means being Jewish inside.”

In his letters about Jesus Christ, Paul doesn’t reveal the mystery, beyond words, of his sharing God’s substance. “He saves us from God’s anger,” Paul says (chap. 5. epistle to the Rom.). “God’s gift has reached us through the grace given to a single man, Jesus Christ.”—“A single man’s sin let death rule. Through a single man, Jesus Christ, the righteous will rule in life.”

And in chap. 8.: “We who inherit from God, and share Christ’s inheritance.” And in chap. 16.: “Honor and glory to God, the only wise one, through Jesus Christ.”—“You’re Jesus Christ’s, and Jesus Christ is God’s.” (1ᵉ. to the Corinth. chap. 3.)

And (1ᵉ. to the Cor. chap. 15. v. 27.): “Everything comes under his rule. That clearly leaves out God, who put everything under him.”

A passage in the letter to the Philippians has proved hard to explain. “Don’t do anything for empty praise. Humbly regard each other as better than yourselves. Think as Christ Jesus did. He bore God’s imprint, but didn’t see equality with God as something to grab.” A letter still survives from the churches of Vienne and Lyon, written in 117. This valuable ancient record seems to explore that passage fully and make it perfectly clear. It praises some believers for their modesty. “They wouldn’t claim the great title of martyrs,” it says, for a few hardships. “They followed Jesus Christ’s example. He bore God’s imprint, but didn’t see being God’s equal as something to grab.” Origen makes the same point in his commentary on John: “Jesus showed his greatness more by humbling himself than he would have by grabbing equality with God.” The opposite reading plainly gets the meaning backward. What would this mean: “Think others better than you. Copy Jesus, who didn’t think he was grabbing or usurping anything by making himself God’s equal”? It plainly contradicts itself. It gives an example of greatness to teach modesty. It goes against common sense.

That’s how the apostles wisely laid the foundations of the new Church. A quarrel didn’t spoil their wisdom. At Antioch, Peter, James, and John were on one side, Paul on the other. Peter, also called Cephas or Simon Barjona, had been eating with converted gentiles. With them, he ignored the law’s rituals and its rules about different meats. He, Barnabas, and other disciples freely ate pork and animals killed by strangling. They also ate animals with split hooves that didn’t chew the cud. Then some Jewish Christians arrived. Peter went back to joining them in avoiding forbidden meats and following Mosaic rituals.

That seemed a very sensible thing to do. He didn’t want to shock his fellow Jewish Christians. But Paul challenged him rather harshly. “I stood up to him face to face,” he says, “because he deserved blame.” (letter to the Galatians chap. 2.)

It’s especially strange that Paul should have picked this fight. He’d once persecuted people himself, so he should have been more restrained. He’d gone to offer a sacrifice in Jerusalem’s temple. He’d circumcised Timothy, his disciple. He’d followed the very Jewish practices he now blamed Cephas for following. Saint Jerome says Paul and Cephas only pretended to quarrel. In his first homily, tom. 3., he compares them to two lawyers. They get worked up and trade sharp words in court to gain more influence over their clients. Peter Cephas was supposed to preach to Jews, Paul to gentiles. So, says Jerome, they staged a quarrel to win people over: Paul the gentiles, Peter the Jews. Saint Augustine disagrees completely. In his letter to Jerome he says: “It saddens me that so great a man should defend lying, patronum mendacii…”

Besides, if Peter’s task was to reach Jews who kept Jewish practices, and Paul’s was to reach foreigners, Peter probably never came to Rome. The Acts of the Apostles says nothing about Peter traveling to Italy.

Whatever the case, Christians started leaving the Jewish religious community around 60 of our era. That brought on many quarrels and persecutions from the synagogues of Rome, Greece, Egypt, and Asia. Their fellow Jews accused them of impiety and atheism. In their synagogues, they excommunicated them three times each Sabbath. But God never stopped supporting them through persecution.

Churches gradually sprang up. Before the first century ended, Jews and Christians had split completely. Rome’s government didn’t know about this split. Neither the senate nor the emperors got involved in the disputes of this small party. God had kept it hidden so far, raising it little by little, too slowly to notice.

Now look at religion in the Roman Empire then. Almost everywhere in the world, people respected sacred mysteries and rituals to atone for wrongdoing. True, emperors, leading men, and philosophers didn’t believe in these mysteries. But in religion the people tell their rulers what to do. They made the powerful at least appear to follow their worship. To chain people up, you must look as if you wear their chains yourself. Even Cicero was initiated into the mysteries at Eleusis. These splendid, secret festivals chiefly taught belief in a single God. We have to admit that their surviving prayers and hymns are paganism’s most devout and admirable works.

Christians worshiped a single God too. That helped them convert many gentiles. Some philosophers who followed Plato became Christians. That’s why all the Church Fathers in the first three centuries followed Plato.

Some people’s thoughtless zeal did no harm to the basic truths. Critics have faulted Saint Justin, an early Church Father, for his commentary on Isaiah. He said the saints would spend a thousand years ruling on earth, enjoying every bodily pleasure. They’ve also blamed him for something in his defense of Christianity. God made the earth, he said, then left the angels in charge. These angels fell in love with women and had children by them. Those children are the demons.

Lactantius and other Fathers have been blamed for inventing sayings of the sibyls. He said the Erythraean Sibyl wrote four Greek lines. Here’s what they mean literally:

With five loaves and two fishHe’ll feed five thousand men out in the desert,Then gather up the pieces that are leftAnd fill twelve baskets with them.

People also accused the first Christians of faking acrostic verses by an ancient sibyl. The first letters of the lines, read in order, spelled Jesus Christ’s name.

But these Christians’ ill-informed zeal didn’t stop the Church’s God-given progress. At first they held their sacred rites at night, in out-of-the-way houses and cellars. That’s why, according to Minucius Felix, they were called lucifugaces—people who avoid the light. Philo calls them Gessaeans. For the first four centuries, gentiles mostly called them Galileans or Nazarenes. But “Christians” won out over every other name.

The Church didn’t get all its ranks and customs at once. Things in the apostles’ day weren’t like things later on. Paul tells us this in his first letter to the Corinthians. Brothers met together, circumcised and uncircumcised alike. If several prophets wanted to speak, only two or three were to do so. If someone else received a revelation while a prophet was speaking, that prophet had to stop.

Some Christian groups still follow this early Church custom today. They meet without a hierarchy. In those days, anybody but a woman could speak in church. Today’s Holy Mass is held in the morning. Back then it was the Supper, held in the evening. Customs changed as the Church gained strength. A bigger community needed more rules. The pastors sensibly adjusted to the time and place.

Saint Jerome and Eusebius describe how the churches got organized. Five ranks gradually took shape. The supervisors, Episcopoi, gave us bishops. The community’s elders, Presbiteroi, were the priests. The servants were deacons. The Pistoi were believers or initiates: baptized people who joined the Agape suppers. Catechumens and Energumens were waiting for baptism. Nobody in these five ranks dressed differently from the rest. Nobody had to give up marriage. Look at the book Tertullian dedicated to his wife, or at the apostles’ example. For the first three centuries, their meetings had no painted or sculpted images. Christians took great care to hide their books from gentiles. Only the initiated were trusted with them. Even catechumens couldn’t say the Lord’s Prayer.

What most set Christians apart was their power to drive devils out with the sign of the cross. This lasted until very recently. In his work against Celsus, number 133., Origen admits that Antinous worked miracles in Egypt through spells and illusions. The emperor Hadrian had made Antinous a god. But Origen says you need only speak Jesus’s name to make devils leave the people they possess.

Tertullian goes further. Writing from deep in Africa, he says in chap. 23. of his Apology: “If your gods won’t admit they’re devils when a real Christian is there, we’ll let you spill that Christian’s blood. Could any proof be clearer?”

Jesus Christ did indeed send his apostles out to drive away demons. Jews in his time had that gift too. Jesus freed people from possession, sent their devils into a herd of pigs, and performed other cures like these. The Pharisees said, “He uses Beelzebub’s power to drive out demons.” Jesus answered: “If I use Beelzebub to drive them out, who do your sons use?” There’s no doubt the Jews claimed this power. They had people who performed exorcisms, and rites for doing so. They called on God’s name, Jacob’s, and Abraham’s. They stuck sacred herbs into the noses of people possessed by demons. (Josephus describes some of these rites.) The Jews lost their power over devils, and Christians received it. For some time now, Christians seem to have lost it too.

Driving out demons also meant being able to undo magic. Every nation has always practiced magic. All the Church Fathers confirm it exists. In book 3. of his Apology, Saint Justin admits that people often call up dead people’s souls. He takes this as evidence that the soul never dies. In Liv. 7. of his Divine Institutes, Lactantius says “if you dared deny that souls exist after death, a magician would soon prove it to you by making them appear.” Irenaeus, Clement of Alexandria, Tertullian, and Bishop Cyprian all say the same. True, things have completely changed today. There aren’t any magicians or people possessed by demons now. But we’ll have them when God wishes.

As Christian communities grew and several challenged the empire’s worship, magistrates dealt harshly with them. The people, above all, persecuted them. They didn’t persecute the Jews, who had special privileges and kept to their synagogues. Jews were allowed to practice their religion, just as they still are in Rome. The senate didn’t adopt these other religions, but they were all tolerated across the empire.

Christians, though, declared themselves enemies of all these religions, especially the empire’s own. Several times, they went through terrible ordeals.

Ignatius, bishop of Antioch, was among the earliest and best-known martyrs. Trajan himself sentenced him while the emperor was in Asia. He ordered Ignatius sent to Rome to face the wild beasts. Yet Rome wasn’t slaughtering other Christians then. We don’t know what charges were brought before this emperor, otherwise known for mercy. Ignatius must have had some very fierce enemies. At any rate, the account of his martyrdom says they found Jesus Christ’s name engraved on his heart in gold letters. That’s why Christians in some places called themselves Theophores, a name Ignatius had used for himself.

We still have a letter in which Ignatius asks bishops and Christians not to stop his martyrdom. Perhaps Christians already had the power to free him. Or perhaps some had enough influence to get him pardoned. Another striking point is that Rome’s Christians were allowed to come out and meet him as he entered the capital. This clearly shows the punishment targeted the man, not his sect.

Persecution didn’t go on without a break. Origen says in book three against Celsus: “It’s easy to count how many Christians have died for their religion. Few have died, and only now and then, with gaps between.”

God cared so much for his Church that its enemies couldn’t stop its councils. It held five in the first century, 16 in the second, and 30 in the third. That means these were meetings the authorities allowed. Sometimes magistrates banned them, fearing unrest through misplaced caution. Few records survive from the proconsuls and praetors who sentenced Christians to death. Those records alone could establish what charges they faced and how they were executed.

A surviving fragment by Dionysius of Alexandria quotes an extract from an Egyptian proconsul’s court records under Valerian. Here it is:

“Dionysius, Faustus, Maximus, Marcellus, and Chaeremon came before the court. The prefect Aemilianus said: ‘Our conversations and all my letters should have shown you how kindly our rulers have treated you. I’ll gladly tell you again. They’ve left your safety and survival up to you. Your fate lies in your own hands. They ask just one thing, something reason demands of any reasonable person. Worship the gods who guard their empire. Give up this other worship, so much at odds with nature and common sense.’”

“Dionysius replied: ‘We don’t all have the same gods. Each of us worships those he thinks are really gods.’”

“The prefect Aemilianus answered: ‘I see you’re ungrateful. You take advantage of the emperors’ kindness. Well then, you’re not staying in this city. I’m sending you to Cephro, deep in Libya. The emperors have ordered me to exile you there. And don’t think you can hold meetings there or go and pray in those places you call cemeteries. That’s strictly forbidden. I won’t let anyone do it.’”

No record has a stronger ring of truth. It shows that meetings were banned at certain times. It’s the same with our ban on Calvinist gatherings in Languedoc. We’ve sometimes even hanged ministers or preachers, or broken them on the wheel, for holding meetings against the law. England and Ireland likewise ban Roman Catholic gatherings. There too, people have sometimes been sentenced to death for breaking the ban.

Despite these bans in Roman law, God moved several emperors to go easy on Christians. Even Diocletian openly protected Christianity for over eighteen years. Ignorant people call him a persecutor. They still use his first year of rule as the start of the era of martyrs. Yet several Christians held high office around him. In Nicomedia, where he lived, he even allowed a splendid church right across from his palace. And he married a Christian.

Unfortunately, Caesar Galerius became prejudiced against Christians. He thought he had reason to complain of them. He got Diocletian to order Nicomedia’s cathedral pulled down. A Christian, more eager than wise, tore up the emperor’s decree. That started the famous persecution. Over two hundred people across the entire Roman Empire were sentenced to death. That doesn’t include any killed outside legal proceedings by the mob’s fury. The common people are always fanatical and brutal.

There were so many martyrs at different times that we must take great care with their history. These people truly bore witness to our holy religion. Mixing in fables and false martyrs is dangerous: it can shake belief in the truth.

Take the Benedictine Dom Ruinart, otherwise a learned, worthy, and zealous man. He should have been more careful in choosing his Authentic Acts. A manuscript may come from Saint-Benoît-sur-Loire abbey, or a Celestine convent in Paris. It may agree with a Feuillant manuscript. That doesn’t make the account genuine. It must be old, written by people alive at the time. And it must show all the marks of truth.

He needn’t have included young Romanus’s adventure in 303. Diocletian had pardoned Romanus at Antioch. Yet Ruinart says the judge Asclepiades sentenced him to burn. Some Jews watching made fun of young Saint Romanus. They taunted the Christians: their God let them burn, though he’d saved Shadrach, Meshach, and Abednego from the furnace. Suddenly a storm came out of a perfectly clear sky and put out the fire. The judge then ordered Romanus’s tongue cut out. The emperor’s chief doctor happened to be there. He obligingly did the executioner’s job, cutting the tongue out at its root. At once the young man, who’d stammered before, could speak freely. The emperor was amazed he could speak so well without a tongue. To repeat the experiment, the doctor immediately cut out a passerby’s tongue. The passerby died on the spot.

Ruinart the Benedictine got this tale from Eusebius. Eusebius should have shown more respect for the real miracles of the Old and New Testaments, which nobody will ever doubt. He shouldn’t have put such suspicious stories alongside them. They might unsettle people whose faith is weak.

This last persecution didn’t reach every part of the empire. Some Christianity existed in England then. It soon faded away, later returning under the Saxon kings. Southern Gaul and Spain had Christians everywhere. Caesar Constantius Chlorus did much to protect them throughout these provinces. His concubine was a Christian: Constantine’s mother, known as Saint Helena. No marriage between them was ever established. In fact, he sent her away in 292 when he married Maximian Herculius’s daughter. But Helena still had great influence over him. She’d given him a strong affection for our holy religion.

God’s providence used seemingly human means to prepare his Church’s victory. Constantius Chlorus died at York in England in 306. His children by a Caesar’s daughter were still too young to claim the empire. Constantine boldly got five or six thousand soldiers at York to elect him. Most were Germans, Gauls, and Englishmen. Rome, the senate, and the armies hadn’t consented. There seemed no chance that this election would stand. But God let him defeat Maxentius, who’d been elected at Rome. Eventually God rid him of every fellow ruler. We can’t hide the fact that Constantine first made himself unworthy of heaven’s favors. He murdered all his relatives, his wife, and his son.

There’s room to doubt what Zosimus says about this. After so many crimes, he says, Constantine was troubled by remorse. He asked the empire’s high priests if any rites could make amends for him. They said they knew of none. True, there’d been none for Nero. He hadn’t dared attend the sacred mysteries in Greece. But people did practice the bull sacrifices called Taurobolia. It’s hard to believe an all-powerful emperor couldn’t find a priest willing to offer a sacrifice of atonement. Perhaps it’s even harder to believe he had time for remorse. War, ambition, and plans filled his life; flatterers surrounded him. Zosimus adds that an Egyptian priest came from Spain and gained access to Constantine. He promised that Christianity could atone for all his crimes. People have suspected this priest was Hosius, bishop of Córdoba.

Whatever happened, Constantine shared communion with Christians, though he never went beyond being a catechumen. He put baptism off until he was dying. He built his city of Constantinople. It became the center of both the empire and Christianity. The Church now had an imposing presence.

Notice what happened as early as 314, before Constantine settled in his new city. Christians punished those who’d cruelly persecuted them. They threw Maximian’s wife into the Orontes and cut the throats of all his relatives. In Egypt and Palestine, they massacred the magistrates who’d most openly opposed Christianity. Diocletian’s widow and daughter hid at Thessalonica. They were recognized, and their bodies were thrown into the sea. We might wish Christians had listened less to the urge for revenge. But God punishes according to his justice. Once Christians could act freely, he wanted their hands stained with their persecutors’ blood.

Constantine called the first council of the whole Church and brought it together at Nicaea, opposite Constantinople. Hosius presided. They settled the great question troubling the Church: was Jesus Christ divine? Some turned to Origen, who says in chap. 6. against Celsus: “We bring our prayers to God through Jesus. He’s between created natures and uncreated nature. He brings his Father’s grace to us. As our high priest, he brings our prayers to the great God.” They also cited several passages in Saint Paul, including some given above. Above all, they relied on Jesus Christ’s words: “My Father is greater than me.” To them, Jesus was creation’s firstborn, the purest outflow from the Supreme Being. But he wasn’t, strictly speaking, God.

The others held the orthodox view. They quoted passages that better supported Jesus’s eternal divinity, such as: “My Father and I are the same thing.” Their opponents took that to mean: “My Father and I want and intend the same things. I don’t want anything my Father doesn’t want.” Alexander, bishop of Alexandria, led the orthodox side, and Athanasius led it after him. Against them stood Eusebius, bishop of Nicomedia, with seventeen other bishops, the priest Arius, and several more priests. The quarrel turned nasty from the start. Saint Alexander called his opponents Antichrists.

After much arguing, the Holy Spirit gave the council’s decision through 299 bishops against eighteen: “Jesus is God’s only Son, begotten of the Father—that is, from the Father’s substance. God from God, light from light, true God from true God, sharing the Father’s substance. We also believe in the Holy Spirit, etc.” That was the wording the council adopted. It shows how much more weight bishops carried than ordinary priests. Two patriarchs of Alexandria wrote the Chronicle of Alexandria in Arabic. According to them, two thousand people of the second rank agreed with Arius. Constantine sent Arius into exile, but soon sent Athanasius away too, and recalled Arius to Constantinople. Saint Macarius begged God to kill Arius before he could enter the cathedral. He prayed so hard that God granted his prayer. Arius died on his way to church in 330. Constantine died in 337. He entrusted his will to an Arian priest and died in the arms of the Arian leader, Eusebius, bishop of Nicomedia. He’d waited for his deathbed to be baptized. He left the Church victorious, but split.

Athanasius’s followers and Eusebius’s fought a cruel war against each other. What we call Arianism took hold for a long time in every province of the empire.

The philosopher Julian, nicknamed the Apostate, tried to stop these divisions. He couldn’t.

The second general council met at Constantinople in 381. It explained what the Council of Nicaea had chosen not to say about the Holy Spirit. To Nicaea’s wording it added: the Holy Spirit is the Lord who gives life. He proceeds from the Father. We worship and glorify him with the Father and the Son.

The Latin Church only began to settle this around the ninth century. It gradually ruled that the Holy Spirit proceeds from both Father and Son.

At Ephesus in 431, the third general council ruled that Mary really was God’s mother. Jesus had two natures in a single person. Nestorius, bishop of Constantinople, wanted to call the Holy Virgin the mother of Christ. The council called him a Judas. The Council of Chalcedon upheld the two natures again.

I’ll move quickly through the centuries that follow; they’re fairly well known. Sadly, every one of these disputes led to wars. The Church always had to fight. To test the believers’ patience, God also let Greeks and Latins split for good in the ninth century. In the West, he let 29 bloody schisms break out over Rome’s papal throne.

Meanwhile, almost all the Greek Church and all the African Church were enslaved. The Arabs did it first, then the Turks. They built the Mohammedan religion on the wreckage of Christianity. The Roman Church survived, but stayed stained with blood. The Western Empire and the priesthood fought for over six hundred years.

Those very fights gave it enormous power. In Germany, bishops and abbots all made themselves princes. Little by little, popes gained complete control of Rome and a country a hundred leagues across. So God tested his Church with humiliation, upheaval, and grandeur alike.

In the sixteenth century, the Latin Church lost half of Germany, plus Denmark, Sweden, England, Scotland, Ireland, Switzerland, and Holland. Spanish conquests gave it more land in America than it had lost in Europe. But even with more land, it has far fewer subjects.

God’s providence seemed to intend Japan, Siam, India, and China to obey the pope. That would repay him for losing Asia Minor, Syria, Greece, Egypt, Africa, Russia, and the other states mentioned earlier. Saint Francis Xavier took the Holy Gospel to the East Indies and Japan when the Portuguese went there to trade. He worked a huge number of miracles. The Reverend Jesuit Fathers vouch for them all. Some say he brought nine dead people back to life. But Father Ribadeneyra’s Flower of the Saints only claims four. That’s plenty. Providence saw to it that Japan’s islands had thousands of Roman Catholics in less than a hundred years. But the devil planted weeds among the good grain. The Christians plotted a conspiracy. A civil war followed, and they were all wiped out in 1638. Japan then shut its ports to every foreigner except the Dutch. People saw them as traders, not Christians. At first they had to tread on the cross to get permission to sell their goods. They sell them inside the prison where they’re shut up when they land at Nagasaki.

China has lately banned the Catholic, Apostolic, and Roman religion too, but less cruelly. True, the Reverend Jesuit Fathers hadn’t brought anyone back from the dead at Peking’s court. They’d settled for teaching astronomy, casting cannons, and becoming mandarins. Their unhappy quarrels with Dominicans and others so shocked the great emperor Yongzheng that he banned the teaching of our holy religion. This prince was justice and goodness itself, yet he was that blind. Our own missionaries couldn’t agree about the religion. He sent them away with a father’s kindness, giving them food and transport all the way to his empire’s borders.

All Asia and Africa, and half of Europe, have stayed in the devil’s clutches. So has everything the English and Dutch own in America, every unconquered American horde, and all the southern lands—a fifth of the globe. This bears out the holy saying: “Many get the call, but few are chosen.” Some scholars put earth’s population at about sixteen hundred million. The holy, Roman, Catholic, universal Church possesses about sixty million people. If those scholars are right, that’s more than a two-hundred-and-thirtieth of the people in the known world.

C — Convulsions

On dansa vers l’an 1724. sur le cimetiére de St. Médard; il s’y fit beaucoup de miracles: en voici un raporté dans une chanson de Mad. la duchesse du Maine;

Un décroteur à la royaleDu talon gauche estropié,Obtint pour grace spécialeD’être boiteux de l’autre pied.

Les convulsions miraculeuses, comme on sçait, continuèrent jusqu’à ce qu’on eût mis une garde au cimetiére.

De par le roi défense à DieuDe plus fréquenter en ce lieu.

Les jésuites, comme on le sçait encore, ne pouvant plus faire de tels miracles depuis que leur Xavier avait épuisé les graces de la compagnie à ressusciter neuf morts de compte fait, s’avisèrent, pour balancer le crédit des Jansénistes, de faire graver une estampe de Jésus-Christ habillé en jésuite. Un plaisant du parti Janséniste, comme on le sçait encore, mit au bas de l’estampe:

Admirez l’artifice extrêmeDe ces moines ingénieux;Ils vous ont habillé comme eux;Mon Dieu, de peur qu’on ne vous aime.

Les Jansénistes pour mieux prouver que jamais Jésus-Christ n’avait pu prendre l’habit de jésuite, remplirent Paris de convulsions, & attirèrent le monde à leur préau. Le conseiller au Parlement, Carré de Montgeron, alla présenter au roi un recueil in-4°. de tous ces miracles, attestés par mille témoins; il fut mis, comme de raison, dans un château, où l’on tâcha de rétablir son cerveau par le régime; mais la vérité l’emporte toujours sur les persécutions; les miracles se perpétuèrent trente ans de suite, sans discontinuer. On faisait venir chez soi sœur Rose, sœur Illuminée, sœur Promise, sœur Confite; elles se faisaient foüetter, sans qu’il y parût le lendemain; on leur donnait des coups de buches sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal; on les couchait devant un grand feu, le visage frotté de pommade, sans qu’elles brulassent; enfin, comme tous les arts se perfectionnent, on a fini par leur enfoncer des épées dans les chairs, & par les crucifier. Un fameux théologien même a eu aussi l’avantage d’être mis en croix: tout cela pour convaincre le monde qu’une certaine bulle était ridicule, ce qu’on aurait pu prouver sans tant de frais. Cependant, & Jésuites & Jansénistes, se réunirent tous contre l’esprit des loix, & contre... & contre.... & contre.... & contre.... Et nous osons après cela nous moquer des Lapons, des Samoyèdes & des Nègres!

Around 1724 people danced in the cemetery of Saint-Médard. Many miracles took place there. One of them is recorded in a song by the Duchess of Maine:

A royal-style shoe cleaner,Ruined in his left heel,Won as a special favorLameness in his other foot.

The miraculous convulsions went on, as is well known, until a guard was stationed at the cemetery.

In the king’s name, God is forbiddenTo visit this spot any longer.

As is also well known, the Jesuits could no longer work such miracles, because their Xavier had used up the Society’s whole supply of graces raising nine dead people, by exact count. To counter the Jansenists’ influence, they hit on the idea of having an engraving made of Jesus Christ dressed as a Jesuit. A wit in the Jansenist party, as everyone also knows, put beneath the print:

Admire the extreme trickeryOf these clever monks:They have put you in their own costume,My God, so no one will love you.

The Jansenists, to prove more clearly that Jesus Christ could never have worn a Jesuit’s habit, filled Paris with convulsions and drew everyone to their courtyard. Carré de Montgeron, a counselor of the Parlement, took the king a quarto volume gathering all these miracles, vouched for by a thousand witnesses. Naturally he was put in a château, where an attempt was made to restore his brain through diet. But truth always defeats persecution. The miracles kept on for thirty years in a row, never pausing. People had Sister Rose, Sister Illuminée, Sister Promise, and Sister Confite come to their homes. They had themselves whipped without anything showing the next day. They were struck with logs on their well-armored, well-padded stomachs without being hurt. They were laid before a great fire with ointment rubbed on their faces, without being burned. Finally, since every art improves, people ended by thrusting swords into their flesh and crucifying them. A famous theologian even had the advantage of being put on a cross. All this was to convince the world that a certain papal bull was ridiculous, which could have been proved at less expense. And yet Jesuits and Jansenists alike joined together against The Spirit of the Laws, and against … and against … and against … and against … After that, we have the nerve to mock the Lapps, the Samoyeds, and the Negroes!

C — Critique

Je ne prétends point parler ici de cette critique de Scoliastes, qui restitue mal un mot d’un ancien auteur qu’auparavant on entendait très bien. Je ne touche point à ces vraies critiques qui ont débrouillé ce qu’on peut de l’histoire & de la philosophie ancienne. J’ai en vüe les critiques qui tiennent à la satyre.

Un amateur des lettres lisait un jour le Tasse avec moi; il tomba sur cette stance.

Chiama gli habitator dell’ ombre eterne,Il rauco suon della tartarea tromba,Treman le spazioze atre caverne,E l’aer ceco a quel rumor rimbomba,Ne stridendo cosi dalle superneRegioni del cielo il fulgor piomba;Ne si scossa giamai trema la terra,Quando i vapori in sen gravida serra,

Il lut ensuite au hazard plusieurs stances de cette force & de cette harmonie. Ah! c’est donc là, s’écria-t-il, ce que vôtre Boileau apelle du clinquant! c’est donc ainsi qu’il veut rabaisser un grand homme qui vivait cent ans avant lui, pour mieux élever un autre grand homme qui vivait seize cent ans auparavant, & qui eût lui-même rendu justice au Tasse?

Consolez vous, lui dis-je, prenons les opéras de Quinaut: nous trouvâmes à l’ouverture du livre, de quoi nous mettre en colère contre la critique; l’admirable poëme d’Armide se présenta, nous trouvâmes ces mots.

SIDONIE.

La haine est affreuse & barbare,L’amour contraint les cœurs dont il s’empare,A souffrir des maux rigoureux.Si vôtre sort est en vôtre puissance,Faites choix de l’indiférence,Elle assure un sort plus heureux.

ARMIDE.

Non, non, il ne m’est pas possibleDe passer de mon trouble en un état paisible;Mon cœur ne se peut plus calmer;Renaud m’offense trop, il n’est que trop aimable;C’est pour moi désormais un choix indispensableDe le haïr ou de l’aimer.

Nous lûmes toute la piéce d’Armide, dans laquelle le génie du Tasse reçoit encor de nouveaux charmes par les mains de Quinaut; Eh bien, dis-je à mon ami, c’est pourtant ce Quinaut que Boileau s’efforça toujours de faire regarder comme l’écrivain le plus méprisable; il persuada même à Louis XIV. que cet écrivain gracieux, touchant, patétique, élégant, n’avait d’autre mérite que celui qu’il empruntait du musicien Lully. Je conçois cela très-aisément, me répondit mon ami; Boileau n’était pas jaloux du musicien, il l’était du poëte. Quel fond devons-nous faire sur le jugement d’un homme, qui pour rimer à un vers qui finissait en aut, dénigrait tantôt Boursaut, tantôt Hainaut, tantôt Quinaut, selon qu’il était bien ou mal avec ces messieurs là?

Mais pour ne pas laisser refroidir vôtre zèle contre l’injustice, mettez seulement la tête à la fenêtre, regardez cette belle façade du Louvre, par qui Perraut s’est immortalisé: cet habile homme était frère d’un académicien très sçavant avec qui Boileau avait eu quelque dispute; en voilà assez pour être traité d’architecte ignorant.

Mon ami après avoir un peu rêvé reprit en soupirant; La nature humaine est ainsi faite. Le Duc de Sully dans ses mémoires, trouve le Cardinal d’Ossat, & le secretaire de Villeroi, de mauvais ministres; Louvois faisait ce qu’il pouvait pour ne pas estimer le grand Colbert; Ils n’imprimaient rien l’un contre l’autre de leur vivant, répondis-je, c’est une sottise qui n’est guères attachée qu’à la litterature, à la chicane, & à la théologie.

Nous avons eu un homme de mérite, c’est Lamotte, qui a fait de très belles stances.

Quelquefois au feu qui la charmeRésiste une jeune beauté,Et contre elle-même elle s’armeD'une pénible fermeté.Hélas cette contrainte extrêmeLa prive du vice qu’elle aime,Pour fuir la honte qu’elle hait.Sa sévérité n’est que faste,Et l’honneur de passer pour chasteLa résout à l’être en effet.

En vain ce sévére stoïqueSous mille défauts abattuSe vante d’une ame héroïqueToute voüée à la vertu.Ce n’est point la vertu qu’il aime,Mais son cœur yvre de lui-mêmeVoudrait usurper les autels;Et par sa sagesse frivoleIl ne veut que parer l’idoleQu'il offre au culte des mortels.

Les champs de Pharsale & d’ArbelleOnt vû triompher deux vainqueurs,L’un & l’autre digne modéleQue se proposent les grands cœurs.Mais le succès a fait leur gloire;Et si le sceau de la victoireN’eût consacré ces demi-dieux,Aléxandre aux yeux du vulgaire,N’aurait été qu’un téméraire,Et César qu’un séditieux.

Cet auteur, dit-il, était un sage qui prêta plus d’une fois le charme des vers à la philosophie. S’il avait toujours écrit de pareilles stances, il serait le premier des poëtes liriques; cependant c’est lors qu’il donnait ces beaux morceaux, que l’un de ses contemporains l’appellait

Certain oison gibier de basse-cour:

Il dit de Lamotte en un autre endroit:

De ses discours l’ennuïeuse beauté.

Il dit dans un autre:

...... Je n’y vois qu’un défaut,C’est que l’auteur les devait faire en prose.Ces odes là sentent bien le Quinaut.

Il le poursuit partout, il lui reproche partout la sécheresse, & le défaut d’harmonie.

Seriez-vous curieux de voir les odes que fit quelques années après ce même censeur qui jugeait Lamotte en maître, & qui le décriait en ennemi? Lisez.

Cette influence souveraineN’est pour lui qu’une illustre chaineQui l’attache au bonheur d’autrui;Tous les brillans qui l’embellissent,Tous les talents qui l’annoblissentSont en lui, mais non pas à lui.

Il n’est rien que le temps n’absorbe, ne dévore;Et les faits qu’on ignoreSont bien peu différents des faits non avenus.

La bonté qui brille en elleDe ses charmes les plus doux,Est une image de celleQu'elle voit briller en vous.Et par vous seule enrichieSa politesse affranchieDes moindres obscurités,Est la lueur refléchieDe vos sublimes clartés.

Ils ont vû par ta bonne foiDe leurs peuples troublés d’effroiLa crainte heureusement déçüe,Et déracinée à jamaisLa haine si souvent reçüeEn survivance de la paix.

Dévoile à ma vüe empresséeCes Deïtés d’adoption,Synonymes de la pensée,Symboles de l’abstraction.

N’est-ce pas une fortune,Quand d’une charge communeDeux moitiés portent le faix?Que la moindre le réclame,Et que du bonheur de l’ameLe corps seul fasse les fraix?

Il ne falait pas, dit alors mon judicieux amateur des lettres, il ne falait pas sans doute donner de si détestables ouvrages pour modéles à celui qu’on critiquait avec tant d’amertume; il eût mieux valu laisser jouïr en paix son adversaire de son mérite, & conserver celui qu’on avait; mais que voulez-vous? le genus irritabile vatum, est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu’à s’amuser; il voit dans une allégorie intitulée Pluton, des juges condamnés à être écorchés, & à s’asseoir aux enfers, sur un siége couvert de leur peau, au lieu de fleurs de lys; le lecteur ne s’embarrasse pas si ces juges le méritent, ou non; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il lit ces vers uniquement pour son plaisir; s’ils lui en donnent, il n’en veut pas davantage; s’ils lui déplaisent, il laisse là l’allégorie, & ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence.

Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été critiquées, & très-mal; c’est qu’elles l’étaient par des rivaux. Les artistes sont les juges compétents de l’art, il est vrai, mais ces juges compétents sont presque toujours corrompus.

Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science & de goût, sans préjugés & sans envie. Cela est difficile à trouver.

I am not proposing to discuss the criticism of scholiasts who restore a word badly in an ancient author, one that used to be perfectly clear. Nor am I touching the true criticism that has untangled what can be untangled of ancient history and philosophy. The criticism I have in mind is the kind that shades into satire.

A lover of literature was reading Tasso with me one day. He came across this stanza:

The dwellers in the everlasting shadows are summonedBy the rasping blast of the trumpet of Tartarus;The wide dark caverns shake,And the sightless air resounds with that roar.Not with such a screech does lightning fallFrom the upper regions of the sky;Nor does the earth ever quake so violentlyWhen it keeps vapors pent in its swollen womb.

He then read several more stanzas at random, equally powerful and harmonious. “Ah!” he cried, “so that is what your Boileau calls tinsel! That is how he tries to run down a great man who lived a hundred years before him, in order to raise up another great man who lived sixteen hundred years earlier still, and who would himself have done Tasso justice?”

“Cheer up,” I told him, “let’s take Quinault’s operas.” When we opened the book, we found plenty to make us furious at critics. The admirable poem of Armide presented itself, and we came upon these words:

Sidonie.

“Hatred is dreadful and brutal;Love makes the hearts it takesEndure harsh torments.If your fate lies in your own hands,Pick indifference:It guarantees a happier lot.”

Armide.

“No, no, it is not possible for meTo move from my agitation to a tranquil state;My heart can no longer be soothed.Renaud wrongs me too much, and he is all too lovable.From now on I must chooseBetween hating him and loving him.”

We read the whole of Armide, in which Tasso’s genius takes on fresh charm from Quinault’s hand. “Well,” I said to my friend, “this is still the Quinault whom Boileau labored all his life to have seen as the most despicable of writers. He even convinced Louis XIV that this graceful, touching, impassioned, elegant writer owed all his merit to the musician Lully.” “That is easy for me to understand,” my friend answered. “It was not the musician Boileau envied but the poet. What weight should we give to the judgment of a man who, to rhyme with a line ending in aut, ran down now Boursault, now Hénault, now Quinault, depending on whether he was on good or bad terms with those gentlemen?”

“But to keep your zeal against injustice from cooling, just put your head out of the window. Look at that fine façade of the Louvre, through which Perrault won lasting fame. This capable man was the brother of a very learned academician with whom Boileau had quarreled. That was enough to have him branded an ignorant architect.”

After a moment’s thought, my friend resumed with a sigh: “Such is human nature. The Duke of Sully, in his memoirs, judges Cardinal d’Ossat and Secretary Villeroy to be poor ministers. Louvois did his best not to think well of the great Colbert.” “At least they printed nothing against each other while they lived,” I replied. “That folly clings almost solely to literature, legal quibbling, and theology.”

We once had a man of merit, La Motte, who composed some very fine stanzas:

Sometimes, against the flame that charms her,A young beauty holds out,And arms herself against herselfWith a painful steadfastness.Alas, this extreme constraintRobs her of the vice she cherishes,So she may flee the shame she abhors.Her severity is mere show,And the honor of passing as chasteBrings her to be so in fact.

In vain this austere Stoic,Crushed beneath a thousand flaws,Brags of a heroic soulEntirely given to virtue.It is not virtue that he loves,But his heart, intoxicated with itself,Would seize the altars for its own;And with his hollow wisdomHe wants only to deck out the idolHe sets up for mortals to worship.

The fields of Pharsalus and ArbelaWitnessed two victors in triumph,Each a fitting patternFor great hearts to hold up to themselves.But success made their fame;And had the seal of victoryNot hallowed these demigods,Alexander, in the common eye,Would have been a rash adventurer,And Caesar a mere agitator.

“This writer,” he said, “was a sage who more than once gave philosophy the charm of verse. Had he always written stanzas like these, he would be the foremost of lyric poets. Yet it was just when he was producing these lovely pieces that one of his contemporaries called him”

“Some gosling, quarry of the barnyard:”

Elsewhere he says of La Motte:

“The tiresome beauty of his speeches.”

And elsewhere:

“… I see just one flaw:The author ought to have composed them in prose.These odes have a strong whiff of Quinault.”

He hounds him everywhere, charging him everywhere with dryness and lack of harmony.

Are you curious to see the odes that this same censor, who judged La Motte as a master and tore him down as an enemy, wrote some years afterward? Read:

That commanding powerIs for him merely a splendid chainThat ties him to the welfare of others;All the jewels that adorn him,All the gifts that raise him up,Are within him, yet not his own.

Nothing escapes time’s swallowing and devouring,And events nobody knows ofAre little different from events that never occurred.

The kindness that glows in her,Among her gentlest charms,Mirrors that other kindnessShe sees glowing in you.Made rich by you alone,Her courtesy, clearedOf the faintest shadows,Is the borrowed gleamOf your sublime radiance.

Your good faith let them seeTheir peoples, shaken by dread,Happily cured of their fear,And rooted out for all timeThe hatred so often taken onAs the heir to peace.

Unveil before my impatient eyesThose deities by adoption,Stand-ins for thought,Emblems of abstraction.

Is it not a stroke of luckWhen, of a burden shared,Two halves carry the load,If the smaller one asks for it,And the body alone paysThe price of the soul’s contentment?

“Surely,” said my judicious lover of literature, “such wretched works should never have been held up as models to a man attacked so bitterly. It would have been wiser to let one’s adversary enjoy his merit in peace and keep what one had. But what do you expect? The irritable tribe of poets is sick with the same bile that plagued it long ago. The public forgives such paltry stuff in talented people, because the public thinks only of amusement. In an allegory entitled Pluto, it sees judges sentenced to be skinned and to sit in hell on a seat covered with their own hides instead of fleurs-de-lis. The reader does not fret over whether those judges deserve it, or whether the plaintiff who summons them before Pluto is right or wrong. He reads the lines purely for pleasure. If they please him, he asks no more. If they displease him, he drops the allegory and would not walk a single step to have the sentence confirmed or overturned.”

Every one of Racine’s inimitable tragedies was criticized, and very poorly, since the critics were rivals. Artists are, admittedly, the competent judges of art, but such competent judges are nearly always corrupt.

A really good critic would be an artist with plenty of learning and taste, free of prejudice and envy. That is hard to come by.

D — Destin

De tous les livres qui sont parvenus jusqu’à nous, le plus ancien est Homère; c’est là qu’on trouve les mœurs de l’antiquité profane, des héros grossiers, des Dieux grossiers, faits à l’image de l’homme. Mais c’est là qu’on trouve aussi les semences de la philosophie, & surtout, l’idée du destin qui est maître des Dieux, comme les Dieux sont les maîtres du monde.

Jupiter veut en vain sauver Hector; il consulte les destinées; il pèse dans une balance les destins d’Hector & d’Achille; il trouve que le Troyen doit absolument être tué par le Grec; il ne peut s’y opposer; & dès ce moment Apollon, le génie gardien d’Hector, est obligé de l’abandonner. (Iliade liv. 22.) Ce n’est pas qu’Homère ne prodigue souvent dans son poëme, des idées toutes contraires, suivant le privilège de l’antiquité; mais enfin, il est le premier chez qui on trouve la notion du destin. Elle était donc très en vogue de son temps.

Les Pharisiens, chez le petit peuple Juif, n’adoptèrent le destin que plusieurs siècles après. Car ces Pharisiens eux-mêmes, qui furent les premiers lettrés d’entre les Juifs, étaient très nouveaux. Ils mêlèrent dans Aléxandrie une partie des dogmes des Stoïciens, aux anciennes idées juives. St. Jérôme prétend même que leur secte n’est pas de beaucoup antérieure à nôtre ère vulgaire.

Les philosophes n’eurent jamais besoin ni d’Homère, ni des Pharisiens, pour se persuader que tout se fait par des loix immuables, que tout est arrangé, que tout est un effet nécessaire.

Ou le monde subsiste par sa propre nature, par ses loix physiques, ou un Etre suprême l’a formé selon ses loix suprêmes; dans l’un & l’autre cas, ces loix sont immuables; dans l’un & l’autre cas, tout est nécessaire; les corps graves tendent vers le centre de la terre, sans pouvoir tendre à se reposer en l’air. Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas. L’instinct d’un épagneul, ne peut être l’instinct d’une autruche; tout est arrangé, engrené & limité.

L'homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux & d'idées; il vient un temps où il perd nécessairement ses dents, ses cheveux & ses idées.

Il est contradictoire que ce qui fut hier n’ait pas été; que ce qui est aujourd’hui ne soit pas; il est aussi contradictoire que ce qui doit être, puisse ne pas devoir être.

Si tu pouvais déranger la destinée d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature; tu te trouverais au bout du compte plus puissant que Dieu.

Des imbéciles disent, Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle, il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu’elle ne devait vivre; d’autres imbéciles qui font les capables disent, L’homme prudent fait lui-même son destin.

Nullum numen abest si sit prudentia, sed nosTe facimus fortuna Deam cæloque locamus.

De profonds politiques assurent que si on avait assassiné Cromwell, Ludlow, Ireton, & une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu’on coupat la tête à Charles I., ce roi aurait pû vivre encor & mourir dans son lit; ils ont raison; ils peuvent ajouter encor que si toute l’Angleterre avait été engloutie dans la mer, ce monarque n’aurait pas péri sur un échafaud auprès de Withehall, auprès de la salle blanche: mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé.

Le cardinal d’Ossat était sans doute plus prudent qu’un fou des petites maisons; mais n’est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux de cet écervelé? de même que les organes d’un renard sont différents de ceux d’une grüe & d’une alouette.

Ton médecin a sauvé ta tante; mais certainement il n’a pas en cela contredit l’ordre de la nature, il l’a suivi. Il est clair que ta tante ne pouvait pas s'empêcher de naître dans une telle ville, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir dans un tel temps une certaine maladie, que le médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était, que ta tante devait l’appeller, qu’il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie.

Un paysan croit qu’il a grêlé par hazard sur son champ; mais le philosophe sçait qu’il n’y a point de hazard, & qu’il était impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne grêlat pas ce jour là en cet endroit.

Il y a des gens qui étant effrayés de cette vérité en accordent la moitié, comme des débiteurs qui offrent moitié à leurs créanciers, & demandent répit pour le reste. Il y a, disent-ils, des événements nécessaires, & d’autres qui ne le sont pas; il serait plaisant qu’une partie de ce monde fût arrangée, & que l’autre ne le fût point; qu’une partie de ce qui arrive dût arriver, & qu’une autre partie de ce qui arrive ne dût pas arriver. Quand on y regarde de près, on voit que la doctrine contraire à celle du destin est absurde; mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner mal, d’autres à ne point raisonner du tout, d’autres à persécuter ceux qui raisonnent.

Vous me demandez ce que deviendra la liberté? Je ne vous entends pas. Je ne sçais ce que c’est que cette liberté dont vous parlez; il y a si longtemps que vous disputez sur sa nature, qu’assurément vous ne la connaissez pas. Si vous voulez, ou plutôt, si vous pouvez examiner paisiblement avec moi ce que c’est, passez à la lettre L.

Homer is the oldest of all the books that have reached us. It shows us the ways of the ancient pagan world. The heroes are crude, and so are the gods, made in our image. But it also holds the beginnings of philosophy. Above all, it gives us fate, which rules the gods as they rule the world.

Jupiter wants to save Hector, but can’t. He consults the fates and weighs Hector’s and Achilles’s destinies on a scale. He finds that the Greek must kill the Trojan. There’s no way around it, and he can’t prevent it. From that moment Apollo, Hector’s guardian spirit, has to abandon him. (Iliade liv. 22.) Of course, Homer often fills his poem with completely opposite ideas. Ancient writers had that privilege. Still, he’s the first writer to give us the idea of fate. So it must have been very popular in his time.

The Pharisees in the small Jewish nation accepted fate only several centuries later. They were the Jews’ first learned men, but their group was very new. In Alexandria they mixed some Stoic teachings with ancient Jewish ideas. Saint Jerome even claims their sect began not long before our common era.

Philosophers never needed Homer or the Pharisees to convince them of this. Everything follows unchanging laws. Everything is arranged. Every effect must follow as it does.

Either the world exists by its own nature, through its physical laws. Or a Supreme Being made it according to his supreme laws. Either way, the laws don’t change. Either way, everything must happen as it does. Heavy bodies tend toward the earth’s center. They can’t tend to rest in the air. Pear trees can never grow pineapples. A spaniel can’t have an ostrich’s instinct. Everything has its place, fits together, and has its limits.

A person can have only a certain number of teeth, hairs, and ideas. The time comes when he must lose his teeth, his hair, and his ideas.

You contradict yourself if you say what existed yesterday didn’t exist. Or that what exists today doesn’t exist. You contradict yourself just as much if you say what must happen might not have to happen.

Suppose you could upset one fly’s destiny. What could stop you from making every other fly’s destiny too? Then every other animal’s, every person’s, and all nature’s? You’d end up more powerful than God.

Fools say, “My doctor saved my aunt from a deadly illness. He made her live ten years longer than she was supposed to.” Other fools act as if they know what they’re talking about. “A man with good judgment makes his own destiny,” they say.

When we use good judgment, no god is absent. But weMake you, Fortune, a goddess and put you in heaven.

Deep political thinkers give us this assurance. Suppose Cromwell, Ludlow, Ireton, and a dozen other Parliamentarians had been assassinated. Suppose it happened eight days before Charles I was beheaded. The king could then have lived longer and died in bed. They’re right. They could also suppose the sea had swallowed the whole of England. Then this king wouldn’t have died on a scaffold beside Whitehall, beside the white hall. But things were arranged so that Charles had to lose his head.

Cardinal d’Ossat certainly had better judgment than a madman in the Petites-Maisons asylum. But surely wise d’Ossat’s organs were made differently from that scatterbrain’s? A fox’s organs differ from a crane’s or a lark’s in the same way.

Your doctor saved your aunt. But he certainly didn’t go against nature’s order by doing it. He followed it. Clearly, your aunt couldn’t help being born in that particular town. She couldn’t help having a particular illness at a particular time. The doctor couldn’t be anywhere but in the town where he was. Your aunt had to call him, and he had to prescribe the medicines that cured her.

A peasant thinks hail fell on his field by chance. But the philosopher knows there’s no chance. Given the way this world is made, hail had to fall there that day.

This truth frightens some people, so they accept half of it. They’re like debtors offering their creditors half the money. They ask for more time to pay the rest. “Some events are necessary,” they say, “and others aren’t.” What a strange arrangement! In one part of this world, everything would be fixed in advance. Elsewhere it wouldn’t be. Some things that happen would have to happen. Other things that happen wouldn’t have to happen. Look closely, and you’ll see how absurd the belief against fate is. But many people are destined to reason badly. Others are destined not to reason at all. Others are destined to persecute people who reason.

You ask me what will become of freedom? I don’t understand you. I don’t know what you mean by this freedom you talk about. You’ve argued about its nature for so long, you certainly don’t know what it is. Do you want to examine it calmly with me? Or rather, can you? Then turn to the letter L.

D — Dieu

Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, & s’arrêta au pié du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontiéres de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie & sa vaste grange; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils & ses cinq filles, ses parents & ses valets, & tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, idolâtre? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu ès Scythe, & que tu n’ès pas Grec. Ça, dis-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal; une famille Scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac; car le théologal sçavait un peu de Scythe, & l’autre un peu de Grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothéque de Constantinople.

LOGOMACOS.

Voyons si tu sçais ton catéchisme? Pourquoi pries-tu Dieu?

DONDINDAC.

C’est qu’il est juste d’adorer l’être suprême de qui nous tenons tout.

LOGOMACOS.

Pas mal pour un barbare! Et que lui demandes-tu?

DONDINDAC.

Je le remercie des biens dont je jouïs, & même des maux dans lesquels il m’éprouve; mais je me garde bien de lui rien demander; il sçait mieux que nous ce qu’il nous faut; & je craindrais d’ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluye.

LOGOMACOS.

Ah! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut: Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu?

DONDINDAC.

La nature entiére.

LOGOMACOS.

Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu?

DONDINDAC.

L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, & qui me punira si je fais mal.

LOGOMACOS.

Bagatelles, pauvretés que cela! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infini secundum quid, ou selon l’essence?

DONDINDAC.

Je ne vous entends pas.

LOGOMACOS.

Bête brute! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu?

DONDINDAC.

Je n’en sçais rien. — Tout comme il vous plaira.

LOGOMACOS.

Ignorant! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, & qu’un bâton n’ait pas deux bouts? voit-il le futur comme futur ou comme présent? comment fait-il pour tirer l’être du néant, & pour anéantir l’être?

DONDINDAC.

Je n’ai jamais examiné ces choses.

LOGOMACOS.

Quel lourdaut! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matiére puisse être éternelle?

DONDINDAC.

Que m’importe qu’elle existe de toute éternité, ou non; je n’existe pas moi de toute éternité. Dieu est toûjours mon maître; il m’a donné la notion de la justice; je dois la suivre; je ne veux point être philosophe; je veux être homme.

LOGOMACOS.

On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pié à pié: Qu’est-ce que Dieu?

DONDINDAC.

Mon souverain, mon juge, mon père.

LOGOMACOS.

Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature?

DONDINDAC.

D’être puissant & bon.

LOGOMACOS.

Mais est-il corporel ou spirituel?

DONDINDAC.

Comment voulez-vous que je le sache?

LOGOMACOS.

Quoi? tu ne sçais pas ce que c’est qu’un esprit?

DONDINDAC.

Pas le moindre mot: à quoi cela me servirait-il? en serais-je plus juste? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen?

LOGOMACOS.

Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit; écoute, c’est, c’est, c’est.... Je te dirai cela une autre fois.

DONDINDAC.

J’ai bien peur que vous me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vû autrefois un de vos temples; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe?

LOGOMACOS.

C’est une question très-difficile & qui demande des instructions préliminaires.

DONDINDAC.

Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton: Voila une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps là j’ai résolu de ne jamais disputer.

When Arcadius ruled the empire, Logomacos went to Scythia. He was the cathedral theologian in Constantinople. He stopped in Zephirim’s fertile plains, below the Caucasus, near the border of Colchis. The good old man Dondindac was in his big ground-floor hall, between his large sheepfold and enormous barn. After a light meal, he knelt with his wife, his five sons and five daughters, his relatives, and his servants. Together they sang praises to God. “What’s this you’re doing, you idolater?” Logomacos asked. “I don’t worship idols,” Dondindac said. “You must,” Logomacos said. “You’re Scythian, not Greek. Now tell me, what were you singing in that barbarous Scythian gibberish of yours?” “God hears every language as equal,” the Scythian replied. “We were praising him.” “Well, that’s extraordinary,” the theologian said. “A Scythian family praying to God when we haven’t taught them!” Soon he got into a conversation with Dondindac the Scythian. Logomacos could speak some Scythian, and Dondindac some Greek. People found this conversation in a manuscript kept at Constantinople’s library.

Logomacos.

Do you know your catechism? Let’s find out. What do you pray to God for?

Dondindac.

We owe everything to the Supreme Being. It’s only right to worship him.

Logomacos.

For a barbarian, that’s not bad! What do you ask God to give you?

Dondindac.

I thank him for what’s good in my life, even for the hardships he tests me with. But I make sure I don’t ask for anything. He knows our needs better than we do. And I’d worry about asking for good weather when my neighbor might be asking for rain.

Logomacos.

Ah! I knew some foolishness was coming. Let’s go back to the beginning. Who told you God exists, barbarian?

Dondindac.

Everything in nature.

Logomacos.

You’ll need more than that. How do you think of God?

Dondindac.

As the one who made me and rules me. Do good, and he’ll reward me. Do wrong, and he’ll punish me.

Logomacos.

That’s petty, worthless stuff! Here’s what really matters. Is God infinite in a particular respect, secundum quid, or in his essence?

Dondindac.

I can’t follow what you’re saying.

Logomacos.

You stupid animal! Is there a place where God is? Or is he outside every place? Or everywhere?

Dondindac.

I couldn’t say.—Whatever you think.

Logomacos.

Ignoramus! Can he undo the past so it never happened? Can he make a stick that hasn’t got two ends? When he sees the future, is it still future, or is it present? How does he bring something out of nothing? How does he turn something into nothing?

Dondindac.

Those aren’t things I’ve ever looked into.

Logomacos.

What a fool! Well, I’ll have to come down to his level. My friend, tell me: do you think matter could have existed forever?

Dondindac.

Why should I care whether it’s always existed? I haven’t always existed myself. Either way, God rules me. He’s given me a sense of justice. I have to follow it. Being a philosopher isn’t what I want. I want to be a human being.

Logomacos.

These thick skulls make everything so difficult. We’ll take it slowly. What’s God?

Dondindac.

He’s my ruler, my judge, my father.

Logomacos.

You haven’t answered my question. What’s his nature?

Dondindac.

He’s powerful and good.

Logomacos.

Does he have a body, though, or is he a spirit?

Dondindac.

How could I possibly know that?

Logomacos.

What? You don’t even know what a spirit is?

Dondindac.

I haven’t a clue. How would knowing help me? Would it make me fairer to people? Or a better husband, father, master, or citizen?

Logomacos.

I’ve simply got to explain spirits to you. Listen: a spirit is, is, is… I’ll explain another time.

Dondindac.

I’m afraid you’ll tell me what it isn’t rather than what it is. Can I ask you something for a change? I once visited a temple of yours. Why do your pictures of God give him a big beard?

Logomacos.

That’s very hard to answer. There are things you must learn first.

Dondindac.

Before those lessons, let me tell you something that happened to me. I’d just had a little room built at the far end of my garden. I overheard a mole and a cockchafer discussing it. “That’s a fine piece of building,” the mole said. “It must have taken a very powerful mole to make it.” “Don’t be ridiculous,” the cockchafer said. “The architect is a brilliant cockchafer.” After that, I decided I’d never argue again.

E — Egalité

Que doit un chien à un chien, & un cheval à un cheval? Rien, aucun animal ne dépend de son semblable; mais l’homme ayant reçu le rayon de la divinité qu’on appelle raison, quel en est le fruit? c’est d’être esclave dans presque toute la terre.

Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, c’est-à-dire, si l’homme y trouvait partout une subsistance facile & assurée, & un climat convenable à sa nature; il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires, que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point les maladies & la mort, que l’homme n’ait besoin d’autre logis & d’autre lit que celui des daims & des chevreuils; alors les Gengiskan & les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfans, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.

Dans cet état si naturel dont jouïssent tous les quadrupédes, les oiseaux & les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux, la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait; car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service?

S’il passait par l’esprit à quelque individu à tête tirannique & à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible, l’oprimé serait à cent lieües, avant que l’opresseur eût pris ses mesures.

Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux; s’ils étaient sans besoins. La misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme; ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle Sa Hautesse, tel autre Sa Sainteté; mais il est dur de servir l’un ou l’autre.

Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats & rebelles; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’ils l’égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; l’autre va l’attaquer & est battue; la famille servante est l’origine des domestiques & des manœuvres; la famille batue est l’origine des esclaves.

Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivants en societé ne soient pas divisés en deux classes, l’une d’oppresseurs, l’autre d’opprimés; & ces deux se subdivisent en mille, & ces mille ont encor des nuances différentes.

Tous les opprimés ne sont pas absolument malheureux. La plûpart sont nés dans cet état, & le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome; celles des païsans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, & que l’argent est maître de tout dans un état; je dis dans un état, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d’or & moins de courage.

Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse & les plaisirs; & avec beaucoup de gout pour la paresse: par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent & les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, & ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre.

Le genre humain tel qu’il est, ne peut subsister à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la votre; Et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, & en même tems la plus chimérique.

Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité; on a prétendu dans plusieurs païs qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hazard l’a fait naître; le sens de cette loi est visiblement: Ce païs est si mauvais & si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. Faites mieux; donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, & aux étrangers d’y venir.

Chaque homme dans le fond de son cœur a droit de se croire entiérement égal aux autres hommes: il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à diner; mais le cuisinier peut dire: Je suis homme comme mon maître; je suis né comme lui en pleurant; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses & les mêmes cérémonies; nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales; si les Turcs s’emparent de Rome, & si alors je suis cardinal & mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. Tout ce discours est raisonnable & juste; mais en attendant que le grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute societé humaine est pervertie.

A l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal ni revêtu d’aucune autre charge dans l’état; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs Monsignors n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, & qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre? celui de s’en aller.

What does one dog owe another dog, or one horse another horse? Nothing. No animal depends on its own kind. But people have received the ray of divinity we call reason. What has it brought them? They’re slaves almost everywhere on earth.

Suppose this earth were what it seems it ought to be. Everywhere, people would find an easy, secure living and a climate suited to their nature. Clearly nobody could ever have enslaved anyone else. Let this globe be covered with nourishing fruit. Let the air that should sustain our life bring us neither disease nor death. Let people need no more shelter or bedding than fallow deer and roe deer. Then the Genghis Khans and Tamerlanes will have only their children to serve them. Those children will be decent enough to help them in old age.

All four-footed animals, birds, and reptiles enjoy this entirely natural way of life. In it, people would be just as happy as they are. Ruling over others would be a fantasy, too absurd for anyone to think of. Why look for servants when you don’t need anyone to serve you?

Suppose someone with a tyrant’s mind and strong arms wanted to enslave a weaker neighbor. He couldn’t do it. His victim would be a hundred leagues away before he’d worked out his plans.

So if people had no needs, they’d have to be equal. The hardship that comes with being human puts one person under another. Inequality isn’t the real misfortune. Having to depend on others is. It matters very little whether a man is called His Highness or His Holiness. But it’s hard to serve either one.

A large family has cultivated good land. Two small neighboring families have poor, stubborn fields. The two poor families must serve the wealthy one or slaughter it. That follows easily enough. One poor family offers to work for the rich one in return for bread. The other attacks it and loses. Servants and laborers come from the family that serves. Slaves come from the family that loses.

On our unhappy globe, people can’t live in society without forming two classes. One oppresses, and the other is oppressed. Those two divide into a thousand more, with further differences among those thousand.

Not all the oppressed are completely unhappy. Most were born into that condition, and constant work keeps them from feeling it too keenly. But once they feel it, wars break out. Rome’s popular party fought its senatorial party. Peasants fought wars in Germany, England, and France. Sooner or later all these wars end with the people being enslaved. The powerful have money, and money rules everything within a state. I say within a state. The same isn’t true between nations. The nation that uses iron best will always conquer the one with more gold and less courage.

Everyone is born with a fairly strong desire to rule, be rich, and enjoy themselves. Everyone also really likes being lazy. So everyone wants other people’s money and wives or daughters. They want to rule them and make them obey every whim. They want to do nothing—or at least nothing but very pleasant things. You see what fine desires these are. With them, people can’t be equal. That’s as impossible as two preachers or two theology professors not being jealous of each other.

The human race as it is needs countless useful people who own nothing. Without them, it can’t survive. A man who’s well off certainly won’t leave his land to come plow yours. If you need shoes, a senior official handling petitions won’t make them for you. So equality is both the most natural thing and the most unrealistic.

People take everything to extremes when they can. They’ve pushed this inequality too far. In several countries, they claim citizens can’t leave the land where they happened to be born. This law plainly means: “This country is bad and badly governed. We forbid every individual to leave because we’re afraid everyone will go.” Do better. Make all your subjects want to stay in your country, and foreigners want to come.

Deep down, every person has the right to consider himself entirely equal to everyone else. It doesn’t follow that a cardinal’s cook should order his master to make him dinner. But the cook can say, “I’m a man like my master. Like him, I was born crying. He’ll die like me, in the same agony and with the same ceremonies. Our bodies do the same animal things. Suppose the Turks capture Rome and I become a cardinal and my master a cook. Then I’ll hire him.” All this is reasonable and just. But until the Grand Turk captures Rome, the cook must do his duty. Otherwise all human society falls apart.

But take a man who isn’t a cardinal’s cook and holds no other post in the state. He’s a private person with no ties. Everywhere he goes, people patronize him or treat him with contempt, and he resents it. He clearly sees that several Monsignors know no more than he does. They’re no smarter or better than him. He’s tired of sometimes sitting in their waiting rooms. What should he do? Leave.

E — Enfer

Dès que les hommes vécurent en societé, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échapaient à la sévérité des loix; ils punissaient les crimes publics; il falut établir un frein pour les crimes secrets; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Caldéens, les Egyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie, & de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire, ou de feindre de croire, sur quelques passages très obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes loix des Juifs, par leur Lévitique, par leur décalogue, quand l’auteur de ces loix ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre raport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque, Vous êtes un homme inconséquent & sans probité, comme sans raison, très indigne du nom de législateur que vous vous arrogez. Quoi, vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, & vous ne l’annoncez pas expressément! & tandis qu’il est admis chez toutes les nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, & qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit? Ou vous êtes un ignorant qui ne savez pas que cette créance était universelle en Egypte, en Caldée, en Perse; ou vous êtes un homme très mal avisé, si étant instruit de ce dogme vous n’en avez pas fait la baze de vôtre religion.

Les auteurs des loix Juives pouraient tout au plus répondre, Nous avoüons que nous sommes excessivement ignorants, que nous avons apris à écrire fort tard, que nôtre peuple était une horde sauvage & barbare, qui de nôtre aveu erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables, qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, & par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées; comment voulez-vous que nous pussions (nous les plus terrestres des hommes) inventer un systême tout spirituel?

Nous ne nous servions du mot qui répond à ame, que pour signifier la vie; nous ne connûmes nôtre Dieu & ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels; la distinction de l’ame & du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation, & d’une philosophie très fine. Demandez aux Hotentots, & aux négres, qui habitent un païs cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie à venir? Nous avons cru faire assez de persuader à nôtre peuple, que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lépre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder.

On repliquerait à cette apologie, Vous avez inventé un systême dont le ridicule saute aux yeux, car le malfaiteur qui se portaient bien, & dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.

L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors, Vous vous trompez; car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui ayant commis un crime ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années: il y a toujours des malheurs dans une famille, & nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrettes.

Il serait aisé de repliquer à cette réponse, & de dire, Vôtre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très honnêtes gens perdent la santé & leurs biens; & s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.

Le prêtre Juif pourait repliquer encor; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, & d’autres qui sont envoyés de Dieu expressément. Mais on ferait voir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fiévre & la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.

Enfin, les Pharisiens & les Esséniens chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode: ce dogme avait déja passé des Grecs aux Romains, & fut adopté par les chrétiens.

Plusieurs pères de l’église ne crurent point les peines éternelles; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire dans son sixiéme chant de l’Enéide,

Sedet æternumque sedebit infelix Theseus.

Il prétend en vain, que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, & que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, & qu’il est dans les champs Elisées.

Il n’y a pas longtemps qu’un bon & honnête ministre huguenot prêcha & écrivit que les damnés auraient un jour leur grace, qu’il falait une proportion entre le péché & le supplice, & qu’une faute d’un moment ne peut mériter un châtiment infini. Les prêtres ses confrères déposèrent ce juge indulgent; l’un d’eux lui dit, Mon ami, je ne crois pas plus l’enfer éternel que vous; mais il est bon que vôtre servante, vôtre tailleur & même vôtre procureur le croyent.

People must have noticed something as soon as they started living together. Plenty of guilty people escaped punishment under the law. Public crimes could be punished, but secret crimes needed something to hold them back. Only religion could do that. The Persians, Chaldeans, Egyptians, and Greeks came up with punishments after death. Among all the ancient peoples we know about, the Jews alone accepted punishments only in this life. Some people believe, or pretend to believe, that ancient Jewish law recognized hell. They base this on a few very unclear passages in Leviticus and the Ten Commandments. That’s ridiculous. The writer of these laws never mentions anything remotely connected with punishment after death. We could rightly tell the compiler of the Pentateuch: “You’re inconsistent. You lack both honesty and reason. You’ve claimed the title of lawgiver, but you’re completely unworthy of it. What? You know about hell, a belief so necessary for keeping people in check, yet you never plainly announce it! Every nation around you accepts it. But you leave a few commentators to guess it four thousand years later? They’ll have to twist your words painfully to find something you never said. Either you’re ignorant, unaware that everyone in Egypt, Chaldea, and Persia held this belief, or your judgment is very poor. If you knew about it, why didn’t you build your religion on it?”

The writers of Jewish law could, at best, give this answer: “We admit we’re extremely ignorant. We learned to write only very late. Our people were a wild, barbarous horde. We admit they spent nearly half a century wandering in deserts no one could cross. They finally took over a small country. History has never recorded more hateful plunder or more detestable cruelty than theirs. We had no contact with civilized nations. We’re the most earthbound people alive. How could you expect us to invent a purely spiritual system?

“For us, the word corresponding to soul meant nothing but life. We thought of our God and his servants, his angels, only as beings with bodies. Separating soul from body takes long reflection and very subtle philosophy. So does the idea of living after death. Ask the Hottentots and the black people whether they know about life to come. Their country is a hundred times larger than ours. We thought we’d done enough by getting our people to believe in God’s punishments. He punished wrongdoers down to the fourth generation, we said. He sent leprosy or sudden deaths, or took away what little property people had.”

We could answer that defense like this: “Your invented system is obviously absurd. What about a wrongdoer who stayed healthy and whose family did well? He couldn’t help laughing at you.”

The defender of Jewish law would answer: “You’re wrong. For every criminal who thought things through correctly, a hundred didn’t think at all. Suppose a man committed a crime without suffering any bodily punishment. His son suffered none either. He’d still be afraid for his grandson. Besides, he might have no stinking sore today, but he’d get one in a few years. We were very prone to them. Families always have troubles. We easily persuaded people that a divine hand sent these troubles to punish secret sins.”

That answer would be easy to challenge: “That’s no excuse at all. Perfectly honest people lose their health and property every day. Every family has suffered some trouble. If God sent all those troubles as punishments, every family of yours was a family of crooks.”

The Jewish priest could try another answer. Some troubles, he’d say, are part of being human; God deliberately sends others. But we could show him how absurd his reasoning is. A fever or hailstorm is sometimes God’s punishment and sometimes just a natural event?

Eventually, the Jewish Pharisees and Essenes came to believe in their own kind of hell. The Greeks had already passed this belief on to the Romans. Christians adopted it too.

Several Church Fathers didn’t believe the punishments would last forever. To them, burning a poor man for eternity because he’d stolen a goat seemed absurd. Virgil can say what he likes in Book Six of the Aeneid:

Theseus sits in misery, and he’ll sit there forever.

He gains nothing by claiming that Theseus sits forever on a chair, punished by that position. Others thought Theseus was a hero who wasn’t sitting in hell at all. He was in the Elysian Fields.

Not long ago, a kind, honest Huguenot minister made a claim in sermons and in writing. The damned would be pardoned someday, he said. Punishment had to fit the sin. A passing fault couldn’t deserve a punishment without end. His fellow clergymen dismissed this forgiving judge. A colleague told him: “My friend, I don’t believe hell lasts forever any more than you do. But it’s good if your maid and tailor believe it—even your legal agent.”

E — Etats, Gouvernemens

Quel est le meilleur?

Je n’ai jusqu’à présent connu personne qui n’ait gouverné quelque état. Je ne parle pas de Messieurs les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines; je parle de tous les autres hommes qui à souper ou dans leur cabinet étalent leur systême de gouvernement, réformant les armées, l’église, la robe & la finance.

L’abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l’an 1645. sous le nom de cardinal de Richelieu, & fit ce testament politique dans lequel il veut enroler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes & aux parlements, priver le roi du produit de la gabelle; il assure surtout que pour entrer en campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que la Provence seule a beaucoup plus de beaux ports de mer, que l’Espagne & l’Italie ensemble.

L’abbé de Bourzeis n’avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d’anacronismes & d’erreurs; il fait signer le cardinal de Richelieu d’une maniére dont il ne signa jamais, ainsi qu’il le fait parler comme il n’a jamais parlé. Au surplus, il employe un chapitre entier à dire que la raison doit être la règle d’un état, & à tâcher de prouver cette découverte; cet ouvrage de ténèbres, ce bâtard de l’abbé de Bourzeis a passé longtemps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu, & tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de loüer démesurément ce chef-d’œuvre de politique.

Le Sr. Gratien de Courtils voyant le succès du testament politique de Richelieu, fit imprimer à la Haye le testament de Colbert, avec une belle lettre de Mr. Colbert au Roi. Il est clair que si ce ministre avait fait un pareil testament; il eût falu l’interdire; cependant ce livre a été cité par quelques auteurs. Un autre gredin, dont on ignore le nom, ne manqua pas de donner le testament de Louvois, plus mauvais encor, s’il se peut, que celui de Colbert; & un abbé de Chévremont fit tester aussi Charles Duc de Lorraine.

Mr. de Boisguilebert, auteur du détail de la France, imprimé en 1695. donna le projet inéxécutable de la dixme royale, sous le nom du maréchal de Vauban.

Un fou nommé la Jonchère, qui n’avait pas de pain, fit en 1720. un projet de finance en quatre volumes, & quelques sots ont cité cette production, comme un ouvrage de la Jonchère le trésorier général, s’imaginant qu’un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finances.

Mais il faut convenir que des hommes très-sages, très dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l’administration des états, soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre. Leurs livres ont fait beaucoup de bien; ce n’est pas qu’ils ayent corrigé les ministres qui étaient en place quand ces livres parurent, car un ministre ne se corrige point, & ne peut se coriger; il a pris sa croissance, plus d’instructions, plus de conseils, il n’a pas le temps de les écouter, le courant des affaires l’emporte; mais ces bons livres forment les jeunes gens destinés aux places, ils forment les princes, & la seconde génération est instruite.

Le fort & le faible de tous les gouvernements a été examiné de près dans les derniers temps. Dites moi donc, vous qui avez voyagé, qui avez lû & vû, dans quel état, dans quelle sorte de gouvernement voudriez-vous être né? Je conçois qu’un grand seigneur terrien en France ne serait pas fâché d’être né en Allemagne; il serait souverain, au lieu d’être sujet. Un pair de France serait fort aise d’avoir les privilèges de la pairie Anglaise, il serait législateur.

L’homme de robe & le financier se trouveraient mieux en France qu’ailleurs.

Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre, un homme d’une fortune médiocre, & sans préjugés?

Un membre du conseil de Pondicheri, assez savant, revenait en Europe par terre avec un Brame, plus instruit que les Brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand Mogol? dit le conseiller. Abominable, répondit le Brame; comment voulez-vous qu’un état soit heureusement gouverné par des Tartares? Nos Rayas, nos Omras, nos Nababs sont fort contents; mais les citoyens ne le sont guères, & des millions de citoyens sont quelque chose.

Le Conseiller & le Brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie. Je fais une réflexion, dit le Brame, c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde; Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps; il y en avait encor une autre vers l’Arabie pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs & d’usuriers, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, & enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé.

Je conçois, dit le Brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à de petits peuples, qui se cachent dans des îles, ou entre des montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers, mais à la longue ils sont découverts & dévorés.

Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie mineure, le conseiller dit au Brame, Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie, qui a duré plus de cinq cent ans, & qui a possédé cette Asie mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules, l’Espagne, & l’Italie entiére? Elle se tourna donc bien vîte en monarchie, dit le Brame; Vous l’avez deviné, dit l’autre. Mais cette monarchie est tombée, & nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence & de sa chûte. Vous prenez bien de la peine, dit l’indien; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe; j’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du grand Mogol.

A propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un état despotique, & plus de vertu dans une république? L’indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, & qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un état monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple, ne le sera pas s’il est deshonoré; au lieu qu’à la cour il poura aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince, qu’un courtisan pour réüssir doit n’avoir ni honneur, ni humeur. A l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république, il n’a personne à flater.

Croyez-vous, dit l'homme d’Europe, que les loix & les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourures à Moscou, & des étoffes de gaze à Dély? Oui, sans doute, dit le Brame; toutes les loix qui concernent la physique, sont calculées pour le méridien qu'on habite; il ne faut qu’une femme à un Allemand, & il en faut trois ou quatre à un Persan.

Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain ni vin? A l’égard des dogmes, c’est autre chose; le climat n’y fait rien. Vôtre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée; n’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnüe?

Dans quel état, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre? dit le conseiller. Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon; & j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans, & de Turcs qui en disaient autant. Mais encor une fois, dit l’Européan, quel état choisiriez-vous? Le Brame répondit; Celui où l’on n’obéit qu’aux loix. C’est une vieille réponse, dit le conseiller; Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le Brame. Où est ce pays-là? dit le conseiller. Le Brame dit, Il faut le chercher.

Which is best?

I’ve yet to meet anyone who hasn’t run a state. I’m not talking about the ministers who really do run them. Some last two or three years, some six months, some six weeks. I mean all the other men with plans for government. At supper or in their studies, they explain how they’d reform the army, the Church, the courts, and public finances.

The abbé de Bourzeis started running France around 1645, using Cardinal Richelieu’s name. He wrote the political testament that proposes three years of cavalry service for nobles. It would make the courts of accounts and the parlements pay the land tax. It would also take the salt-tax revenue away from the king. Above all, he insists on this economy: to put fifty thousand men in the field, recruit a hundred thousand. He claims that Provence by itself has many more fine seaports than Spain and Italy put together.

The abbé de Bourzeis hadn’t traveled. His book is also packed with errors and things placed in the wrong period. The signature he gives Richelieu is nothing like the cardinal’s real signature. Nor does Richelieu ever talk the way he makes him talk. A whole chapter explains that a state must take reason as its guide. He even tries to prove this discovery. This dark, confusing book was Bourzeis’s bastard child. For a long time, people took it for Richelieu’s legitimate son. Every new member of the Academy, in his admission speech, lavished praise on this masterpiece of politics.

Richelieu’s political testament did so well that Mr. Gratien de Courtilz followed its example. In The Hague, he published Colbert’s testament, with a fine letter from Colbert to the king. A minister who actually wrote such a testament would clearly need to be declared legally incapable. Still, some writers have quoted this book. Another scoundrel, whose name we don’t know, duly brought out Louvois’s testament. If possible, it was even worse than Colbert’s. An abbé de Chévremont also supplied a testament for Charles, Duke of Lorraine.

Mr. de Boisguilebert wrote the Detailed Account of France, printed in 1695. Under Marshal de Vauban’s name, he put out the royal-tithe scheme, which couldn’t possibly work.

La Jonchère was a madman who couldn’t afford bread. In 1720 he produced a four-volume plan for public finances. Some fools have quoted it as the work of La Jonchère the treasurer general. They seem to think a treasurer can’t write a bad book on finance.

Still, we have to admit that some very wise men have written about running states. Perhaps they’d have been very fit to govern. France, Spain, and England have had such writers, and their books have done great good. They didn’t change the ministers in office when the books appeared. Ministers don’t change, and can’t change. A minister has finished growing. No more teaching, no more advice: he has no time to listen. The flow of business sweeps him along. But these good books teach young men who’ll hold office later. They teach princes too. The next generation learns from them.

Lately, people have closely studied what makes every government strong or weak. You’ve traveled, you’ve read, you’ve seen things. Tell me which state and kind of government you’d have liked to be born under. I can see why a great French landowning nobleman might prefer a German birth. Instead of being a subject, he’d rule in his own right. A French peer would love the privileges of an English peer. He’d have a part in making laws.

For someone in the courts or public finance, France would be better than anywhere else.

But suppose a man is wise, free, and unprejudiced, with modest means. What country would he pick?

A fairly learned councilor from Pondicherry was traveling back to Europe overland. His companion was a Brahmin who knew more than most Brahmins. The councilor asked, “How do you like the Great Mogul’s government?” “It’s dreadful,” the Brahmin answered. “How could a state do well under Tartar rule? Our rajas, omrahs, and nawabs are quite pleased. The citizens aren’t so happy. And millions of citizens matter.”

They kept discussing things as they crossed the whole of Upper Asia. The Brahmin said, “Something strikes me. There’s no republic anywhere in this huge part of the world.” The councilor answered, “Tyre used to have one, but it didn’t last long. There was another near Arabia Petraea, in a small corner called Palestine. That is, if a horde of thieves and loan sharks deserves the name of republic. Judges ruled them at times, a kind of king at others, and sometimes high priests. They were enslaved seven or eight times. Finally they were driven from the country they’d taken over.”

The Brahmin said, “I can see why the earth has so few republics. People rarely deserve to govern themselves. Only small peoples can enjoy that good fortune. They hide on islands or between mountains, like rabbits hiding from predators. But eventually they’re found and eaten.”

In Asia Minor, the councilor asked his companion, “Would you believe a corner of Italy once produced a republic that lasted over five hundred years? It held this Asia Minor, Asia, Africa, Greece, the Gauls, Spain, and the whole of Italy.” The Brahmin said, “Then it must soon have become a monarchy.” “You guessed right,” the councilor answered. “But the monarchy fell. Every day we write fine essays explaining why it declined and fell.” The Indian replied, “You’re taking a lot of trouble. That empire fell because it existed. Everything has to fall. I certainly hope the Great Mogul’s empire does too.”

“By the way,” the European asked, “does a despotic state need more honor, and a republic more virtue?” The Indian asked what honor meant. Once he’d heard the explanation, he gave the opposite answer. A republic needed honor more, and a monarchy needed virtue much more. “A disgraced man won’t get elected by the people,” he explained. “But he can easily get a job at court. A great prince put it this way: a successful courtier needs neither honor nor a temper. As for virtue, you need a tremendous amount to dare tell the truth at court. A virtuous man feels much more comfortable in a republic. There’s nobody he has to flatter.”

The European asked, “Are laws and religions meant to suit the climate? Is it like needing furs in Moscow and gauze in Delhi?” “Certainly,” the Brahmin replied. “All laws dealing with physical matters are fitted to where you live. A German needs just one wife; a Persian needs three or four.

“It’s the same with religious rites. Suppose I were Christian. How could I say Mass in my province, where there’s no bread or wine? Beliefs are different. Climate doesn’t affect them. Your religion started in Asia, didn’t it? It was driven out of there. Now it exists along the Baltic Sea, where it used to be unknown.”

The councilor asked, “What state would you most like to live in, and under whose rule?” His companion replied, “Anywhere but my own country. I’ve met plenty of Siamese, Tonkinese, Persians, and Turks who said the same.” “But I ask again,” the European said, “which state would you choose?” The Brahmin answered, “A place where the laws alone command obedience.” “That’s an old answer,” said the councilor. “Its age doesn’t make it worse,” the Brahmin replied. “Where is this country?” the councilor asked. “We’ll have to look for it,” said the Brahmin.

D — D’Ezechiel

De quelques passages singuliers de ce prophète, & de quelques usages anciens.

On sait assez aujourd’hui qu’il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes: qui voudrait réformer la cour d’Alcinoüs dans l’Odissée, sur celle du grand Turc, ou de Louis XIV. ne serait pas bien reçu des sçavants: qui reprendrait Virgile d’avoir représenté le roi Evandre couvert d’une peau d’ours, & accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique.

Les mœurs des anciens Juifs sont encor plus différentes des nôtres, que celles du roi Alcinoüs, de Nausicas sa fille, & du bon homme Evandre. Ezéchiel esclave chez les Caldéens eut une vision près de la petite riviére de Chobar qui se perd dans l’Euphrate.

On ne doit point être étonné qu’il ait vû des animaux à quatre faces, & à quatre aîles, avec des pieds de veau, ni des roües qui marchaient toutes seules, & qui avaient l’esprit de vie; ces symboles plaisent même à l’imagination; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l’ordre que le seigneur lui donna de manger pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, du pain d’orge, de froment & de millet couvert de merde.

Le prophète s’écria, pouah! pouah! pouah! mon ame n’a point été jusqu’ici pollüe; & le seigneur lui répondit, Eh bien, je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d’excrément d’homme, & vous paitrirez vôtre pain avec cette fiente.

Comme il n’est point d’usage de manger de telles confitures sur son pain, la plupart des hommes trouvent ces commandements indignes de la majesté divine. Cependant il faut avoüer que de la bouze de vache & tous les diamants du grand Mogol sont parfaitement égaux, non seulement aux yeux d’un être divin, mais à ceux d’un vrai philosophe; & à l’égard des raisons que Dieu pouvait avoir d’ordonner un tel déjeuner au prophète, ce n’est pas à nous de les demander.

Il sufit de faire voir que ces commandements qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs. Il est vrai que la sinagogue ne permettait pas du temps de St. Jérôme la lecture d’Ezéchiel avant l’âge de trente ans; mais c’était parce que dans le chapitre 18. il dit que le fils ne portera plus l’iniquité de son père, & qu’on ne dira plus, Les pères ont mangé des raisins verds, & les dents des enfans en sont agacées.

En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse, qui au chap. 28. des Nombres, assure que les enfans portent l’iniquité des pères, jusqu’à la troisième & quatrième génération.

Ezéchiel au chap. 20. fait dire encor au Seigneur, qu'il a donné aux juifs des préceptes qui ne sont pas bons. Voilà pourquoi la sinagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l’irréfragabilité des loix de Moïse.

Les Censeurs de nos jours sont encor plus étonnés du chap. 16. d’Ezéchiel; voici comme ce prophète s’y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. Il introduit le seigneur parlant à une fille, & le seigneur dit à la fille: Lorsque vous nâquites, on ne vous avait point encor coupé le boyeau du nombril, on ne vous avait point salée, vous étiez toute nüe, j’eus pitié de vous; vous êtes devenüe grande, vôtre sein s’est formé, vôtre poil a paru; j’ai passé, je vous ai vüe; j’ai connu que c’était le temps des amans; j’ai couvert vôtre ignominie; je me suis étendu sur vous avec mon manteau; vous avez été à moi; je vous ai lavée, parfumée, bien habillée, bien chaussée; je vous ai donné une écharpe de coton, des brasselets, un colier; je vous ai mis une pierrerie au nez, des pendants d’oreilles, & une couronne sur la tête &c.

Alors, ayant confiance à vôtre beauté, vous avez forniqué pour vôtre compte avec tous les passants.... Et vous avez bâti un mauvais lieu.... & vous vous êtes prostituée jusques dans les places publiques, & vous avez ouvert vos jambes à tous les passants..... & vous avez couché avec des Egyptiens.... & enfin, vous avez payé des amans, & vous leur avez fait des présents, afin qu’ils couchassent avec vous..... & en payant au lieu d’être payée, vous avez fait le contraire des autres filles.... Le proverbe est, telle mère, telle fille, & c’est ce qu’on dit de vous &c.

On s’éléve encor davantage contre le chapitre 23. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virginité de bonne heure; la plus grande s’apellait Oholla, & la petite Oliba ..... Oholla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats, cavaliers; elle a couché avec des Egyptiens dès sa premiére jeunesse.... Oliba sa sœur a bien plus forniqué encor avec des officiers, des magistrats & des cavaliers bien faits; elle a découvert sa turpitude, elle a multiplié ses fornications, elle a recherché avec emportement les embrassements de ceux qui ont leur membre comme un ane, & qui répandent leur semence comme des chevaux......

Ces descriptions qui effarouchent tant d’esprits faibles ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem & de Samarie; les expressions qui nous paraissent libres ne l’étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte, dans un endroit de l’écriture. Il y est souvent parlé d’ouvrir la vulve. Les termes dont elle se sert pour exprimer l’accouplement de Boos avec Ruth, de Judas avec sa belle-fille, ne sont point deshonnêtes en Hébreu, & le seraient en nôtre langue.

On ne se couvre point d’un voile quand on n’a pas honte de sa nudité; comment dans ces temps-là aurait-on rougi de nommer les génitoires, puisqu’on touchait les génitoires de ceux à qui l’on faisait quelque promesse? c’était une marque de respect, un simbole de fidélité, comme autrefois parmi nous les seigneurs chatelains mettaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs Paramonts.

Nous avons traduit les génitoires par cuisse. Eliezer met la main sous la cuisse d’Abraham: Joseph met la main sous la cuisse de Jacob. Cette coutume était fort ancienne en Egypte. Les Egyptiens étaient si éloignés d’attacher de la turpitude à ce que nous n’osons ni découvrir, ni nommer, qu’ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé Phallum, pour remercier les Dieux de la bonté qu’ils ont de faire servir ce membre à la propagation du genre humain.

Tout cela prouve assez que nos bienséances ne sont pas les bienséances des autres peuples. Dans quel temps y a-t-il eu chez les Romains plus de politesse que du temps du siécle d’Auguste? Cependant, Horace ne fait nulle difficulté de dire dans une piéce morale,

Nec metuo, nedum futuo vir rure recurrat.

Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond à futuo, serait regardé comme un crocheteur yvre; ce mot, & plusieurs autres dont se servent Horace, & d’autres auteurs, nous paraît encor plus indécent que les expressions d’Ezéchiel. Défaisons nous de tous nos préjugés quand nous lisons d’anciens auteurs, ou que nous voyageons chez des nations éloignées. La nature est la même partout, & les usages partout différents.

Some odd passages from this prophet, and some customs of the past.

By now, we know we shouldn’t judge old customs by today’s standards. Try reshaping Alcinous’s court in the Odyssey to match the Grand Turk’s or Louis XIV’s. Scholars wouldn’t welcome that. Virgil shows King Evander in a bearskin, with two dogs beside him, receiving ambassadors. Finding fault with him for that would be bad criticism.

Ancient Jewish customs are even further from ours than those of King Alcinous, his daughter Nausicaa, or good old Evander. Ezekiel was a slave among the Chaldeans. He had a vision beside the small river Chebar, which empties into the Euphrates.

It’s no surprise that he saw creatures with four faces, four wings, and calves’ feet. Or that he saw wheels moving by themselves, with the spirit of life in them. Such symbols even appeal to the imagination. But several critics have strongly objected to a command the Lord gave him. For three hundred and ninety days, he was to eat barley, wheat, and millet bread covered with shit.

“Ugh! Ugh! Ugh!” the prophet cried. “My soul has never been polluted before!” The Lord answered, “All right, I’ll give you ox dung instead of human excrement. You’ll knead your bread with that dung.”

People don’t usually spread that kind of jam on their bread. So most people think such commands are beneath God’s dignity. Still, we have to admit something. To a divine being, cow dung and all the Great Mogul’s diamonds are completely equal. They’re equal to a real philosopher too. God may have had reasons for ordering the prophet such a breakfast. Asking what they were isn’t our business.

We need only show that the Jews didn’t find these commands strange as we do. In Saint Jerome’s day, the synagogue did forbid reading Ezekiel before age thirty. But the reason was his statement in chapter 18: a son would no longer carry his father’s guilt. People would stop saying, “The fathers ate sour grapes, and their children’s teeth feel the sting.”

That directly contradicted Moses. In chapter 28 of Numbers, Moses says children carry their fathers’ guilt into the third and fourth generations.

In chapter 20, Ezekiel also makes the Lord say he gave the Jews rules that aren’t good. That’s why the synagogue kept young people from reading him. They might start doubting whether Moses’s laws were beyond challenge.

Today’s critics find chapter 16 of Ezekiel even more shocking. To expose Jerusalem’s crimes, the prophet makes the Lord speak to a girl. The Lord tells her: “At your birth, your navel cord hadn’t yet been cut. Nobody had salted you. You were stark naked, and I pitied you. You grew up; your breasts took shape and your hair appeared. I came by and saw you. I knew the time for lovers had come. I covered your shame, stretching myself over you with my cloak. You belonged to me. I washed and perfumed you. I gave you fine clothes and shoes, a cotton sash, bracelets, and a necklace. I put a precious stone in your nose, earrings on your ears, and a crown on your head, etc.

“Then your beauty made you confident, and you had sex on your own account with every passerby… You built a brothel… You offered yourself for sex even in public squares, spreading your legs for every passerby… You slept with Egyptians… Finally, you paid lovers, giving them presents to get them into bed with you… You paid instead of getting paid, the opposite of what other girls do… ‘Like mother, like daughter,’ the saying goes. That’s what people say about you, etc.”

Chapter 23 draws even stronger protests. A mother had two daughters who lost their virginity young. Oholah was the older; Oholibah was the younger. … Oholah went wild over young lords, magistrates, and horsemen. From her earliest youth, she slept with Egyptians… Her sister Oholibah had even more sex, with officers, magistrates, and handsome horsemen. She showed her private parts and had sex again and again. She passionately wanted the embraces of men with a member like a donkey’s, who pour out semen like horses…

These descriptions alarm so many weak minds. Yet they mean nothing but the wrongdoing of Jerusalem and Samaria. We find the language too explicit; people then didn’t. Elsewhere in Scripture, the same innocence shows itself quite openly. It often mentions opening the vulva. Consider its words for Boaz sleeping with Ruth, or Judah with his daughter-in-law. They aren’t indecent in Hebrew, though they would be in our language.

You don’t put on a veil if being naked doesn’t shame you. Why would people then have blushed to mention genitals? They touched the genitals of the person they were making a promise to. This showed respect and stood for loyalty. Our castle lords once did something similar, placing their hands between their overlords’ hands.

We’ve used “thigh” to translate “genitals.” Eliezer places his hand under Abraham’s thigh; Joseph does the same under Jacob’s. This was a very old Egyptian custom. We don’t dare uncover or even name these parts. The Egyptians felt nothing shameful about them. They carried a large model of the male organ, called the Phallum, in procession. They thanked the gods for kindly using this organ to carry on the human race.

That’s proof enough that different peoples have different ideas of proper behavior. Was Rome ever more refined than under Augustus? Yet in a moral poem Horace quite freely says:

And I’m not afraid her husband will come back from the country while I’m fucking her.

Say our equivalent of futuo here, and people would take you for a drunken porter. To us, that word and several others in Horace and other writers seem even less decent than Ezekiel’s language. We should put aside all our prejudices when reading ancient writers. The same applies when we travel among faraway peoples. Everywhere, nature stays the same and customs differ.

F — Fables

Les plus anciennes Fables ne sont-elles pas visiblement allégoriques? La premiére que nous connaissions dans nôtre maniére de supputer les tems, n’est-ce pas celle qui est raportée dans le neuviéme chapitre du livre des Juges? Il falut choisir un roi parmi les arbres; l’olivier ne voulut point abandonner le soin de son huile, ni le figuier celui de ses figues, ni la vigne celui de son vin, ni les autres arbres celui de leur fruit; le chardon qui n’était bon à rien, se fit roi, parce qu’il avait des épines & qu’il pouvait faire du mal.

L’ancienne fable de Vénus, telle qu’elle est raportée dans Hésiode, n’est-elle pas une allégorie de la nature entiére? Les parties de la génération sont tombées de l’éther sur le rivage de la mer; Vénus nait de cette écume précieuse; son premier nom est celui d’amante de la génération: y a-t-il une image plus sensible? Cette Vénus est la Déesse de la beauté; la beauté cesse d’être aimable, si elle marche sans les graces; la beauté fait naître l’amour; l’amour a des traits qui percent les cœurs; il porte un bandeau qui cache les défauts de ce qu’on aime.

La sagesse est conçue dans le cerveau du maître des dieux sous le nom de Minerve; l’ame de l’homme est un feu divin que Minerve montre à Prométhée, qui se sert de ce feu divin pour animer l’homme.

Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces fables une peinture vivante de la nature entiére. La plûpart des autres fables sont ou la corruption des histoires anciennes, ou le caprice de l’imagination. Il en est des anciennes fables comme de nos contes modernes; il y en a de moraux qui sont charmans, il y en a qui sont insipides.

Isn’t it obvious that the oldest fables tell us something through symbols? By our way of dating things, isn’t the earliest known example in Judges, chapter nine? The trees needed a king. But the olive tree wouldn’t stop looking after its oil. The fig tree wouldn’t leave its figs, nor the vine its wine. The other trees wouldn’t give up caring for their fruit either. The useless thistle had thorns and could hurt others, so it made itself king.

Doesn’t Hesiod’s old story of Venus stand for the whole of nature? The reproductive organs fell out of the ether onto the shore. From that precious foam, Venus was born. Her earliest name means “lover of reproduction.” Can an image make its meaning plainer? This Venus rules beauty as its goddess. Without the Graces beside it, beauty loses its appeal. Beauty brings love into being. Love shoots arrows through people’s hearts. His blindfold keeps the loved person’s faults out of sight.

Wisdom takes shape as Minerva inside the chief god’s brain. The soul in a human is a divine fire. Minerva shows it to Prometheus, who uses that divine fire to give humans life.

We can’t miss the lively picture of nature as a whole in these fables. Most of the others come from old histories that have become distorted, or from flights of fancy. The old fables are much like the stories we tell today. Some are delightful tales with a moral. Others are simply dull.

F — Fanatisme

Le Fanatisme est à la superstition, ce que le transport est à la fiévre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, & ses imaginations pour des prophéties, est un entousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Barthelemi Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le Pape est l’Antechrist de l’Apocalipse, & qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un entousiaste; son frère Barthelemi Diaz qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, & qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pû jamais former.

Polieucte qui va au temple dans un jour de solemnité renverser & casser les statues & les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du Duc François de Guise, de Guillaume Prince d’Orange, du Roi Henri III., & du Roi Henri IV., de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.

Le plus détestable exemple de Fanatisme, est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jetter par les fenêtres, mettre en piéces la nuit de la St. Barthelemi leurs concitoyens qui n’allaient point à la Messe.

Il y a des Fanatiques de sang froid; ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux; & ces juges là sont d’autant plus coupables, d'autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Cléments, les Châtels, les Ravaillacs, les Gérards, les Damiens, il semble qu’ils pouraient écouter la raison.

Lorsqu’une fois le Fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires, qui en parlant des miracles de St. Paris, s’échauffaient par degrés malgré eux; leurs yeux s’enflamaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage; & ils auraient tué quiconque les eût contredits.

Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui répandu de proche en proche adoucit enfin les mœurs des hommes, & qui prévient les accès du mal; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, & attendre que l’air soit purifié. Les loix & la religion ne sufisent pas contre la peste des ames; la religion loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le Roi Eglon; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui; de Samuel qui hâche en morceaux le roi Agag: ils ne voyent pas que ces exemples qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.

Les loix sont encor très-impuissantes contre ces accès de rage; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre, est au dessus des loix, que leur entousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, & qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?

Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les Fanatiques, & qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce vieux de la montagne, qui faisait, dit-on, gouter les joyes du paradis à des imbéciles, & qui leur promettait une éternité de ces plaisirs, dont il leur avait donné un avant-gout, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède.

Car l’effet de la philosophie est de rendre l’ame tranquille, & le fanatisme est incompatible avec la tranquilité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.

Ainsi du plumage qu’il eutIcare pervertit l’usage;Il le reçut pour son salut,Il s’en servit pour son dommage.

BERTAUD, Evêque de Sées.

Compare fanaticism with superstition. It’s like comparing delirium with fever, or rage with anger. Someone may fall into trances and see visions. He may take his dreams as real and his imaginings as prophecies. That makes him a religious enthusiast. When he uses murder to support his madness, he’s a fanatic. Bartholomew Diaz had moved away to Nuremberg. He was certain the pope was the Antichrist in Revelation and carried the beast’s mark. He was just a religious enthusiast. His brother, also Bartholomew Diaz, left Rome on a holy mission to murder him. He did kill his brother, out of love for God. Superstition has produced few fanatics more abominable than that man.

Polyeucte goes into the temple during a festival. He knocks over and breaks its statues and decorations. He’s less horrible than Diaz, but he’s just as much a fool and still a fanatic. Think of the men who assassinated Duke Francis of Guise, William, Prince of Orange, King Henry III, King Henry IV, and so many others. These were men possessed, suffering from the same rage as Diaz.

The worst example is what the citizens of Paris did on Saint Bartholomew’s night. They rushed to murder their neighbors because they didn’t attend Mass. They slit their throats, hurled them from windows, and tore them to pieces.

Some fanatics keep cool. These are the judges who sentence people to death just for disagreeing with them. They’re guiltier still, and deserve still more hatred from the whole human race. Unlike the Cléments, Châtels, Ravaillacs, Gérards, and Damiens, they aren’t carried away by fury. You’d think they could hear reason.

Once fanaticism has eaten into someone’s brain, there’s almost no curing the disease. I’ve seen convulsionaries talking about Saint Pâris’s miracles. Little by little, despite themselves, they grew heated. Their eyes burned, their arms and legs shook, and rage twisted their faces. Anyone who’d contradicted them would have been killed.

Only a habit of philosophical thinking can treat this epidemic. It gradually passes from person to person, eventually making people less harsh. It also stops the disease from breaking out. Once the sickness starts spreading, though, you have to run away. Wait until the air is clear again. Neither laws nor religion can stop this plague in people’s souls. Religion, instead of nourishing them, becomes poison in their infected brains. These miserable people keep certain examples always in mind. Ehud assassinates King Eglon. Judith beheads Holofernes while she’s sleeping with him. Samuel chops King Agag into pieces. They don’t see the difference: these ancient examples deserve respect, but doing such things today is abominable. The religion that condemns their fury is where they find that fury.

Nor can laws do much against these bursts of rage. You might as well read a council decree to a raving madman. These people believe the Holy Spirit has entered them and stands above the law. To them, their religious fervor is the only law worth hearing.

A man tells you he’d rather obey God than other men. That makes him sure he’ll deserve heaven for slitting your throat. What answer can you give him?

Usually, crooks lead the fanatics and arm them with daggers. They’re like the Old Man of the Mountain. People say he let fools sample the delights of paradise. He promised them those same pleasures for eternity if they’d murder everyone he named. Just one religion anywhere has escaped the stain of fanaticism: the religion of China’s scholars. The philosophical schools didn’t merely escape this plague. They were the cure for it.

Philosophy brings peace to the soul; fanaticism and peace can’t live together. If this hellish rage has so often corrupted our holy religion, human madness is to blame.

So the feathers he receivedWere misused by Icarus;He got them to keep himself safe,But used them to hurt himself.

Bertaut, Bishop of Sées.

F — Fausseté des vertus humaines

Quand le Duc de la Rochefoucault eut écrit ses pensées sur l’amour propre, & qu’il eut mis à découvert ce ressort de l’homme, un monsieur Esprit, de l’oratoire, écrivit un livre captieux, intitulé, De la fausseté des vertus humaines. Cet Esprit dit qu’il n’y a point de vertu; mais par grace il termine chaque chapitre en renvoyant à la charité chrétienne. Ainsi selon le sieur Esprit; ni Caton, ni Aristide, ni Marc-Aurèle, ni Epictète, n’étaient des gens de bien; mais on n’en peut trouver que chez les chrétiens. Parmi les chrétiens il n’y a de vertu que chez les catholiques; parmi les catholiques, il falait encor en excepter les jésuites, ennemis des oratoriens; partant la vertu ne se trouvait guères que chez les ennemis des jésuites.

Ce Mr. Esprit commence par dire, que la prudence n’est pas une vertu; & sa raison est qu’elle est souvent trompée. C’est comme si on disait que César n’était pas un grand capitaine, parce qu’il fut battu à Dirrachium.

Si Mr. Esprit avait été philosophe, il n’aurait pas examiné la prudence comme une vertu, mais comme un talent, comme une qualité utile, heureuse; car un scélérat peut être très-prudent, & j’en ai connu de cette espèce. O la rage de prétendre que

Nul n’aura de vertu que nous & nos amis!

Qu’est-ce que la vertu, mon ami? C’est de faire du bien. Fai nous en, & cela suffit. Alors nous te ferons grace du motif. Quoi! selon toi, il n’y aura nulle différence entre le Président de Thou, & Ravaillac? entre Cicéron & ce Popilius auquel il avait sauvé la vie, & qui lui coupa la tête pour de l’argent? & tu déclareras Epictète & Porphire des coquins, pour n’avoir pas suivi nos dogmes? Une telle insolence révolte. Je n’en dirai pas davantage, car je me mettrais en colère.

The Duke de La Rochefoucauld wrote his thoughts about self-love, showing how it makes people tick. After that, a Mr. Esprit from the Oratory wrote a deceptive book, The Falseness of Human Virtues. Esprit says virtue doesn’t exist. Kindly enough, though, he ends every chapter by directing us to Christian charity. On his account, Cato wasn’t a good man. Neither were Aristides, Marcus Aurelius, or Epictetus. Only Christians can be good. And only Catholics among the Christians have virtue. Even among Catholics, the Jesuits have to be left out: they’re the Oratorians’ enemies. That leaves virtue almost entirely to the Jesuits’ enemies.

Esprit starts by denying that prudence is a virtue, because it often gets things wrong. You might as well deny Caesar was a great commander because he lost at Dyrrhachium.

A philosopher wouldn’t have treated prudence as a virtue, as Esprit did. He’d have seen it as a talent, a useful quality that brings good results. A scoundrel can be very prudent. I’ve known men like that. What a mania, to claim that

Nobody but us and our friends will have virtue!

My friend, what does virtue mean? It means doing good. Do something good for us. That’s enough; we won’t trouble you about your motive. What? Do you really see no difference between President de Thou and Ravaillac? Or between Cicero and Popilius? Cicero saved that man’s life, and the man cut off his head for money. Will you call Epictetus and Porphyry crooks because they didn’t accept our beliefs? It’s outrageous to be that insulting. I’d better stop, or I’ll lose my temper.

F — Fin, Causes Finales

Il paraît qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs soient faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre.

D’un autre côté il faut avoir un étrange amour des causes finales pour assurer que la pierre a été formée pour bâtir des maisons, & que les vers à soie sont nés à la Chine afin que nous ayons du satin en Europe.

Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la providence dans un cas, & de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause; donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale; donc il est aussi vrai de dire que les nés ont été faits pour porter des lunettes, & les doigts pour être ornés de diamants, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, & les yeux pour recevoir la lumiére.

Je crois qu’on peut aisément éclaircir cette difficulté; quand les effets sont invariablement les mêmes, en tous lieux & en tout temps; quand ces effets uniformes sont indépendants des êtres auxquels ils appartiennent, alors il y a visiblement une cause finale.

Tous les animaux ont des yeux, & ils voyent; tous ont des oreilles, & ils entendent; tous une bouche par laquelle ils mangent; un estomac, ou quelque chose d’aprochant, par lequel ils digèrent; tous un orifice qui expulse les excréments, tous un instrument de la génération: & ces dons de la nature opèrent en eux sans qu’aucun art s’en mêle. Voilà des causes finales clairement établies, & c’est pervertir nôtre faculté de penser, que de nier une vérité si universelle.

Mais les pierres en tout lieu & en tout temps, ne composent pas des bâtiments; tous les nés ne portent pas des lunettes; tous les doigts n’ont pas une bague; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soie. Un ver à soie n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, comme vôtre bouche est faite pour manger, & vôtre derriére pour aller à la garderobe. Il y a donc des effets produits par des causes finales, & des effets en très grand nombre qu’on ne peut appeller de ce nom.

Mais les uns & les autres sont également dans le plan de la providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle. Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du maître; c’est lui qui a créé les loix par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux & du reflux de l’Océan, & le soleil pour son quart: c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoye en cinq minutes & demie des rayons de lumiére dans les yeux des hommes, des crocodiles & des chats.

Mais, si après bien des siécles nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux & des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons, & de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose, sinon, que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux & carnassiers?

Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits & mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les Brames & les Quakers ne tuent personne; mais la pâte dont nous sommes paitris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions & des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs & de nos sottises; car une cause finale est universelle & invariable en tout temps & en tout lieu. Mais les horreurs & les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons nôtre bled, le fléau est la cause finale de la séparation du grain; mais si ce fléau en battant mon grain écrase mille insectes, ce n’est pas par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hazard; c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, & qu’ils devaient s’y trouver.

C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur, ou qu’il soit battu; mais jamais on ne poura dire, L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre.

Les instruments que nous a donnés la nature ne peuvent être toujours des causes finales en mouvement qui ayent leur effet immanquable. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toujours ouverts; chaque sens a ses temps de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle; mais la cause finale n’en subsiste pas moins, elle agira dès qu’elle sera libre.

It seems only a madman could deny what stomachs, eyes, and ears are for. Stomachs digest; eyes see; ears hear.

Yet you’d need a very odd passion for final causes to claim something else: that stone came into being for housebuilding, or that China got silkworms to supply Europe with satin.

People object: “If God plainly made something with an aim, he made everything with an aim. It’s absurd to accept providence here and reject it elsewhere. Everything made was planned and put in order beforehand. Putting things in order requires a goal; every effect needs a cause. That makes everything, equally, the result and product of a final cause. We can say noses were made to hold glasses, or fingers to wear diamonds. That’s just as true as saying ears were made to hear sounds, or eyes to take in light.”

I think we can clear this up easily. Look for effects that never change, anywhere or at any time. These constant effects mustn’t depend on the beings they belong to. When both conditions hold, we can clearly see a final cause.

Every animal has eyes, and every animal sees. All have ears, and all hear. Each has a mouth to eat through, and a stomach or something similar to digest with. Each has an opening to get rid of waste, and an organ for reproduction. These gifts from nature work without any human intervention. That clearly establishes final causes. Denying so universal a truth twists our ability to think.

But stone doesn’t form buildings in every place and every age. Plenty of noses don’t carry glasses. Plenty of fingers have no ring, and legs don’t all wear silk stockings. A silkworm wasn’t made to clothe my legs in the same sense that your mouth was made to eat. Your backside, too, was made to let you empty your bowels. Final causes produce some effects; a great many effects don’t fit that description.

Both sorts, though, are equally included in the plan of general providence. Nothing, surely, happens against it, or even without it. Whatever belongs to nature stays constant and unchanging. It’s the master’s direct work. He made the laws governing the ocean’s tides: the moon causes three-quarters of their ebb and flow, and the sun one-quarter. He set the sun rotating. Through that motion, the sun sends light rays into human eyes, crocodiles’ eyes, and cats’ eyes in five and a half minutes.

After many centuries, though, we thought of inventing shears and roasting spits. With the shears we cut sheep’s wool; with the spits we cook the sheep to eat. What can we conclude? Only that God made us so that we’d inevitably become skillful inventors and meat eaters someday.

Sheep surely weren’t made specifically to be cooked and eaten. Several nations refuse to take part in that horror. Nor is slaughtering each other the essential purpose of human creation: Brahmins and Quakers don’t kill anyone. Yet the stuff we’re made of often brings about massacres. It also produces slander, vanity, persecution, and foolishness. That doesn’t make the creation of humans the precise final cause of our madness and stupidity. A final cause stays universal and unchanged, everywhere and always. Even so, human horrors and absurdities still belong to the eternal order of things. When we thresh wheat, the flail is the final cause that separates the grain. Suppose it crushes a thousand insects while I’m threshing my grain. I didn’t deliberately intend that. But it wasn’t chance either. The insects were under my flail on that occasion, and they had to be there.

The nature of things leads a man to be ambitious. Sometimes he organizes other men into regiments, and he wins or loses. But we’ll never be able to say, “God created man so he’d be killed in war.”

The tools nature gave us can’t act as final causes all the time, unfailingly producing their effects. Eyes were given for sight, but they aren’t always open. Every sense has times of rest. Some senses never get used at all. Take a poor foolish girl who’s locked in a convent at fourteen. She shuts forever the door in her body that should have let out a new generation. The final cause still remains, though. As soon as it’s free, it’ll work.

F — Folie

Il n’est pas question de renouveller le livre d’Erasme, qui ne serait aujourd’hui qu’un lieu commun assez insipide.

Nous appellons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser & d’agir comme les autres; ne pouvant gérer son bien, on l’interdit; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut; s’il est dangereux, on l’enferme; s’il est furieux, on le lie.

Ce qu’il est important d’observer, c’est que cet homme n’est point privé d’idées; il en a comme tous les autres hommes pendant la veille, & souvent quand il dort. On peut demander comment son ame spirituelle, immortelle, logée dans son cerveau, recevant toutes les idées par les sens très-nettes & très distinctes, n’en porte cependant jamais un jugement sain? Elle voit les objets comme l’ame d’Aristote & de Platon, de Loke & de Newton les voyaient; elle entend les mêmes sons, elle a le même sens du toucher; comment donc recevant les perceptions que les plus sages éprouvent, en fait-elle un assemblage extravagant sans pouvoir s’en dispenser? Si cette substance simple & éternelle a pour ses actions les mêmes instruments qu’ont les ames des cerveaux les plus sages, elle doit raisonner comme eux. Qui peut l’en empêcher? Je conçois bien à toute force que si mon fou voit du rouge, & les sages du bleu; si quand les sages entendent de la musique, mon fou entend le braïement d’un ane; si quand ils sont au sermon, mon fou croit être à la comédie; si quand ils entendent oui, il entend non; alors son ame doit penser au rebours des autres. Mais mon fou a les mêmes perceptions qu’eux; il n’y a nulle raison apparente pour laquelle son ame ayant reçu par ses sens tous ses outils, ne peut en faire d’usage. Elle est pure, dit-on, elle n’est sujette par elle-même à aucune infirmité; la voilà pourvue de tous les secours nécessaires: quelque chose qui se passe dans son corps, rien ne peut changer son essence: cependant on la méne dans son étui aux petites maisons.

Cette réflexion peut faire soupçonner que la faculté de penser donnée de Dieu à l’homme, est sujette au dérangement comme les autres sens. Un fou est un malade dont le cerveau patit, comme le gouteux est un malade qui soufre aux piés & aux mains; il pensait par le cerveau, comme il marchait avec les piés, sans rien connaître ni de son pouvoir incompréhensible de marcher, ni de son pouvoir non moins incompréhensible de penser. On a la goute au cerveau comme aux piés. Enfin après mille raisonnemens, il n’y a peut-être que la foi seule qui puisse nous convaincre qu’une substance simple & immatérielle puisse être malade.

Les doctes ou les docteurs diront au fou; Mon ami, quoique tu ayes perdu le sens commun, ton ame est aussi spirituelle, aussi pure, aussi immortelle que la nôtre; mais notre ame est bien logée, & la tienne l’est mal; les fenêtres de la maison sont bouchées pour elle; l’air lui manque, elle étouffe. Le fou dans ses bons moments leur répondrait, Mes amis, vous supposez à votre ordinaire ce qui est en question; mes fenêtres sont aussi bien ouvertes que les vôtres, puisque je vois les mêmes objets, & que j’entends les mêmes paroles: il faut donc nécessairement que mon ame fasse un mauvais usage de ses sens, ou que mon ame ne soit elle-même qu’un sens vitié, une qualité dépravée. En un mot, ou mon ame est folle par elle-même, ou je n’ai point d’ame.

Un des docteurs poura répondre; Mon confrère, Dieu a créé peut-être des ames folles, comme il a créé des ames sages. Le fou répliquera; Si je croyais ce que vous me dites, je serais encor plus fou que je ne le suis. De grace, vous qui en savez tant, dites-moi pourquoi je suis fou?

Si les docteurs ont encor un peu de sens, ils lui répondront, Je n’en sais rien. Ils ne comprendront pas pourquoi une cervelle a des idées incohérentes; ils ne comprendront pas mieux pourquoi une autre cervelle a des idées réguliéres & suivies. Ils se croiront sages, & ils seront aussi foux que lui.

This is not an attempt to write Erasmus’s book again. Nowadays that would just be a fairly dull repetition of things everyone knows.

Madness is the name we give to a disease affecting the organs of the brain. It leaves a person necessarily unable to think or act as other people do. If he cannot look after his property, the law stops him from managing it. If his ideas make him unable to fit into society, society shuts him out. If he is dangerous, he is locked up. If he becomes violent, he is tied up.

The important point is that he still has ideas. Like other people, he has them when he is awake and often when he sleeps. We may ask how his soul, which is spiritual and immortal and lodged in his brain, takes in every idea through the senses, very clear and distinct, and yet never reaches a sensible judgment about any of them. It sees things just as Aristotle’s and Plato’s souls did, and Locke’s and Newton’s. It hears the same sounds and feels things in the same way. So why does it take the perceptions that the wisest people experience and helplessly put them together in absurd combinations? If this eternal substance, which has no parts, uses the same equipment as the souls of the wisest people, it should reason as they do. What could stop it? I could just about understand it if the madman saw red when sensible people saw blue. Or if they heard music and he heard a donkey bray. Or if they attended a sermon and he thought he was watching a comedy. Or if they heard yes and he heard no. In those cases his soul would have to think the opposite of theirs. But he perceives the same things they do. His soul has received all its equipment through his senses. There is no obvious reason it cannot use it. We are told the soul is pure and cannot become ill in itself. It has everything it needs. Whatever happens to his body cannot alter what the soul is. Yet the soul, along with the body that holds it, is taken to the Petites-Maisons asylum.

This may make us wonder whether the ability to think, which God gave human beings, can break down just as the other senses can. A madman is ill in his brain, as someone with gout is ill in his feet and hands. He used his brain to think, just as he used his feet to walk. He understood neither the incomprehensible power that let him walk nor the equally incomprehensible power that let him think. The brain can have gout as the feet can. After a thousand arguments, perhaps only faith can persuade us that something immaterial and without parts can be sick.

Scholars or doctors will say to him, “My friend, you have lost your common sense, but your soul is just as spiritual, pure, and immortal as ours. The difference is that ours lives in a good house and yours in a bad one. Your soul’s windows are blocked. It has no air and is suffocating.” When he has a clear moment, the madman would answer, “Friends, you are doing what you usually do: taking the disputed point for granted. My windows are open just as yours are. I see the same things and hear the same words. That means my soul must either be using its senses badly, or itself be nothing more than a faulty sense, a damaged quality. Put simply, either my soul itself is mad or I have no soul.”

One doctor could answer, “My colleague, perhaps God made mad souls as well as wise ones.” The madman will respond, “Believing you would make me even madder than I am now. Please tell me why I am mad, since you know so much.”

If the doctors have any sense left, they will say, “I have no idea.” They will not know why one brain produces disconnected thoughts. They will be equally unable to explain why another produces thoughts that are consistent and connected. They will believe they are wise, but they will be just as mad as he is.

F — Fraude

S’il faut user de fraudes pieuses avec le peuple?

Le Fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutsée, que nous nommons Confucius, & ce disciple s’appellait Ouang; & Bambabef soutenait que le peuple a besoin d’être trompé, & Ouang prétendait qu’il ne faut jamais tromper personne; & voici le précis de leur dispute.

BAMBABEF.

Il faut imiter l’Etre suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu’elles sont; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois piés, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre; il nous fait voir la lune & les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu’elles sont à des distances différentes. Il veut qu’une tour quarrée nous paraisse ronde de loin; il veut que le feu nous paraisse chaud, quoiqu’il ne soit ni chaud ni froid; enfin il nous environne d’erreurs convenables à notre nature.

OUANG.

Ce que vous nommez erreur n’en est point une. Le soleil tel qu’il est placé à des millions de millions de lis1 au delà de nôtre globe, n’est pas celui que nous voyons. Nous n’appercevons réellement, & nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans nôtre rétine, sous un angle déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs & les distances; il faut d’autres secours & d’autres opérations pour les connaître.

Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang qui était très-patient lui expliqua la théorie de l’optique; & Bambabef qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutsée; puis il reprit la dispute en ces termes.

BAMBABEF.

Si Dieu ne nous trompe pas par le ministère de nos sens, comme je le croyais, avoüez au moins que les médecins trompent toûjours les enfans pour leur bien; ils leur disent qu’ils leur donnent du sucre, & en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je peux donc moi Fakir, tromper le peuple qui est aussi ignorant que les enfans.

OUANG.

J’ai deux fils, je ne les ai jamais trompés; je leur ai dit quand ils ont été malades, Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre; elle vous nuirait si elle était douce; je n’ai jamais souffert que leurs gouvernantes & leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers; par là j’en ai fait de jeunes citoyens courageux & sages.

BAMBABEF.

Le peuple n’est pas né si heureusement que vôtre famille.

OUANG.

Tous les hommes se ressemblent; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Ce sont les Fakirs qui corrompent la nature des hommes.

BAMBABEF.

Nous leur enseignons des erreurs, je l’avoue, mais c’est pour leur bien. Nous leur faisons accroire que s’ils n’achètent pas de nos clous bénis, s’ils n’expient pas leurs péchés en nous donnant de l’argent, ils deviendront dans une autre vie, chevaux de poste, chiens, ou lézards. Cela les intimide, & ils deviennent gens de bien.

OUANG.

Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens? Il y en a parmi eux bien plus qu’on ne pense, qui raisonnent, qui se moquent de vos clous, de vos miracles, de vos superstitions; qui voyent fort bien qu’ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu’arrive-t-il? Ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur prêchez une religion impertinente, & ils n’en ont pas assez pour s’élever vers une religion pure, & dégagée de superstition, telle que la notre. Leurs passions leur font croire qu’il n’y a point de religion, parce que la seule qu’on leur enseigne est ridicule; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent.

BAMBABEF.

Point du tout, car nous ne leur enseignons qu’une bonne morale.

OUANG.

Vous vous feriez lapider par le peuple, si vous lui enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon, qu'ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu’on le leur prêche. Il faudrait seulement ne point mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vos impostures, dont vous pouriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d’enseigner.

BAMBABEF.

Quoi! vous croyez qu’on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables.

OUANG.

Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands, & nos laboureurs. Ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur, & vengeur. Ils ne souillent leur culte, ni par des systêmes absurdes, ni par des cérémonies extravagantes; & il y a bien moins de crimes parmi les lettrés que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés?

BAMBABEF.

Vous feriez une grande sottise; c’est comme si vous vouliez qu’ils eussent la même politesse, qu’ils fussent jurisconsultes; cela n’est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres, & du pain bis pour les domestiques.

OUANG:

J'avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la même science; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste; & la plus sûre manière d’inspirer la justice à tous les hommes, c’est de leur inspirer la religion sans superstition.

BAMBABEF.

C’est un beau projet; mais il est impraticable. Pensez-vous qu’il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit & qui récompense? Vous m’avez dit qu’il arrive souvent que les plus déliés d’entre le peuple se révoltent contre mes fables; ils se révolteront de même contre vôtre vérité; ils diront: Qui m’assurera que Dieu punit & récompense? où en est la preuve? Quelle mission avez-vous? Quel miracle avez-vous fait pour que je vous croye? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi.

OUANG.

Voilà où est vôtre erreur. Vous vous imaginez qu’on secouera le joug d’une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde, d’une idée dont la raison humaine est d’accord, parce qu’on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens?

Le peuple est très disposé à croire ses magistrats: quand ses magistrats ne leur proposent qu’une créance raisonnable, ils l’embrassent volontiers. On n’a point besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l’homme; cette idée est trop naturelle pour être combatue. Il n’est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira & récompensera; il sufit qu’on croye à sa justice. Je vous assure que j’ai vû des villes entiéres qui n’avaient presque point d’autres dogmes, & que ce sont celles où j’ai vû le plus de vertu.

BAMBABEF.

Prenez garde; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront & les peines & les récompenses.

OUANG.

Vous m’avoüerez que ces Philosophes nieront bien plus fortement vos inventions; ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n’en seraient pas moins gens de bien; ils n’en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, & non par crainte. Mais de plus je vous soutiens qu’aucun philosophe ne serait jamais assuré que la providence ne réserve pas des peines aux méchants & des récompenses aux bons; car s’ils me demandent qui m’a dit que Dieu punit? je leur demanderai qui leur a dit que Dieu ne punit pas? Enfin je vous soutiens que les philosophes m’aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être Philosophe?

BAMBABEF.

Volontiers; mais ne le dites pas aux Fakirs.

1 Un lis est de 124 pas.

Should we deceive ordinary people for religion’s sake?

One day Bambabef, a fakir, met Ouang, a follower of Confutsée—the man we call Confucius. Bambabef argued that ordinary people need to be fooled. Ouang said nobody should ever fool anyone. Here’s a short account of their argument.

Bambabef.

Let’s follow the Supreme Being’s example. He doesn’t let us see things as they really are. The sun looks two or three feet across to us. Yet that star is a million times bigger than the earth. We see the moon and stars fixed to a single blue background, though their distances differ. He wants a square tower to look round when it’s far away. Fire feels hot because he wants it to, though it isn’t hot or cold. In short, he surrounds us with mistaken impressions that suit our nature.

Ouang.

You’re calling something a mistake when it isn’t. The sun itself lies millions of millions of li1 beyond our globe. That isn’t the sun we see. All we actually see, all we can see, is its image on our retina at a given angle. Our eyes weren’t given to us to work out size and distance. That takes other aids and other ways of working things out.

This surprised Bambabef greatly. With great patience, Ouang explained how optics works. Bambabef was quick to grasp things. He accepted the proofs offered by Confutsée’s follower, then returned to the argument.

Bambabef.

I thought God fooled us through our senses. If he doesn’t, at least you’ll admit doctors always fool children for their own good. They say they’re giving them sugar, but actually give them rhubarb. Ordinary people know as little as children. So I can fool them too, as a fakir.

Ouang.

I’ve never deceived either of my two sons. Whenever they were sick, I told them, “This medicine is very bitter. Be brave and take it. If it were sweet, it would hurt you.” I never let their governesses or tutors scare them with spirits, ghosts, goblins, or sorcerers. That’s how I’ve brought them up as brave, sensible young citizens.

Bambabef.

Ordinary people weren’t as lucky in their birth as your family.

Ouang.

We’re all alike, born with the same tendencies. Fakirs are the ones who spoil human nature.

Bambabef.

Yes, we teach them false beliefs, but we do it for their good. We tell them to buy our blessed nails. Otherwise they’ll come back in another life as post horses, dogs, or lizards. We tell them the same if they don’t pay us money to make up for their sins. It scares them into being good.

Ouang.

Can’t you see the harm you’re doing these poor people? More of them think things through than you realize. They laugh at your nails and miracles and superstitions. They know perfectly well they won’t turn into lizards or post horses. What follows? They have enough sense to spot the foolishness of the religion you preach. But they haven’t enough to reach a pure religion without superstition, like ours. The only religion they’re taught is ridiculous. So their passions lead them to believe there’s no religion at all. You’re responsible for every vice they fall into.

Bambabef.

Certainly not. We only teach good moral behavior.

Ouang.

Teach bad moral behavior, and the people would stone you. That’s how people are: they’ll gladly do wrong, but they won’t have anyone preach it to them. Just stop mixing sensible moral teaching with absurd stories. You’re forced to teach those morals, but your frauds weaken them. And you could easily do without the frauds.

Bambabef.

What? You think we can teach ordinary people the truth without stories to back it up?

Ouang.

I’m sure we can. Our scholars are no different in their makeup from our tailors, weavers, and plowmen. They worship God, who creates, rewards, and punishes. They don’t pollute that worship with absurd systems or outlandish ceremonies. Crime is much rarer among scholars than among ordinary people. Why not take the trouble to teach our workers the way we teach our scholars?

Bambabef.

You’d be making a huge mistake. You might as well want them to be equally refined, or to become legal experts. That wouldn’t be possible or proper. Masters need white bread; servants need brown bread.

Ouang:

I agree that not everybody should know the same things. Still, some things are necessary for us all. Everyone needs to act justly. The surest way to teach everyone justice is to teach them religion free of superstition.

Bambabef.

A fine plan, but it won’t work. Is belief in a God who punishes and rewards really enough for people? You’ve said the cleverest ordinary people often rebel against my stories. They’ll rebel against your truth too. They’ll ask, “Who can guarantee that God rewards and punishes? What’s your proof? Who sent you to teach us? What miracle have you worked to make me believe you?” They’ll make much more fun of you than of me.

Ouang.

That’s your mistake. People reject dishonest, absurd, useless, dangerous things that shock common sense. Does that mean they’ll throw off an idea that’s decent, believable, useful to everyone, and accepted by human reason?

People are quite ready to trust their magistrates. Give them a reasonable belief, and they’ll gladly take it up. Believing in a just God who can read our hearts doesn’t require miracles. The idea is too natural for people to fight it. We needn’t spell out exactly how God will punish or reward. Belief in his justice is enough. I can tell you I’ve seen whole towns with almost no other beliefs. Those towns had more virtue than anywhere else I saw.

Bambabef.

Watch out. You’ll find philosophers in those towns who deny both the punishments and the rewards.

Ouang.

You’ll agree they’d deny your inventions much more strongly. That gets you nowhere. Suppose some philosophers don’t accept my principles. They’d still be just as good, and they’d still practice virtue just as much. We should choose virtue because we love it, not because we’re afraid. What’s more, no philosopher could ever be sure about this: that providence has no punishment ready for the wicked, or reward for the good. They may ask, “Who told you God punishes?” I’ll ask, “Who told you he doesn’t?” Finally, I insist that philosophers won’t contradict me. They’ll help me. Would you like to become a philosopher?

Bambabef.

I’d be glad to. Just don’t tell the fakirs.

1 A li measures 124 paces.

G — Gloire

Ben-al-bétif, ce digne chef des derviches leur disait un jour: Mes frères, il est très-bon que vous vous serviez souvent de cette sacrée formule de notre Koran, Au nom de Dieu très-miséricordieux; car Dieu use de miséricorde, & vous apprenez à la faire en répétant souvent les mots qui recommandent une vertu, sans laquelle il resterait peut d’hommes sur la terre. Mais, mes frères, gardez vous bien d’imiter ces téméraires qui se vantent à tout propos de travailler à la gloire de Dieu. Si un jeune imbécile soutient une thése sur les cathégories, thése à laquelle préside un ignorant en fourure, il ne manque pas d’écrire en gros caractères à la tête de sa thése; Ek allhà abron doxa: Ad majorem Dei gloriam. Un bon Musulman a-t-il fait blanchir son salon, il grave cette sotise sur sa porte; un Saka porte de l’eau pour la plus grande gloire de Dieu. C’est un usage impie qui est pieusement mis en usage. Que diriez-vous d’un petit Chiaoux, qui en vuidant la chaise percée de notre Sultan, s’écrieroit, A la plus grande gloire de notre invincible Monarque? Il y a certainement plus loin du Sultan à Dieu, que du Sultan au petit Chiaoux.

Qu’avez-vous de commun, misérables vers de terre appellés hommes avec la gloire de l’être infini? Peut-il aimer la gloire? Peut-il en recevoir de vous? Peut-il en gouter? Jusqu’à quand, animaux à deux piés sans plumes, ferez-vous Dieu à votre image? Quoi! parce que vous êtes vains, parce que vous aimez la gloire, vous voulez que Dieu l’aime aussi! S’il y avait plusieurs Dieux, chacun d’eux peut-être voudrait obtenir les suffrages de ses semblables. Ce serait là la gloire d’un Dieu. Si l’on peut comparer la grandeur infinie avec la bassesse extrême, ce Dieu serait comme le roi Alexandre ou Scander, qui ne voulait entrer en lice qu’avec des rois: Mais vous, pauvres gens, quelle gloire pouvez-vous donner à Dieu? Cessez de profaner son nom sacré. Un empereur nommé Octave Auguste, défendit qu’on le louat dans les écoles de Rome, de peur que son nom ne fût avili. Mais vous ne pouvez ni avilir l’être suprême, ni l’honorer. Anéantissez vous, adorez & taisez vous.

Ainsi parlait Ben-al-bétif, & les derviches s’écrièrent, Gloire à Dieu! Ben-al-bétif a bien parlé.

One day Ben-al-Betif, the worthy leader of the dervishes, said to them: “Brothers, it is a good thing to say these sacred words from our Koran often: In the name of God, who is most merciful. God acts with mercy. Repeating words that recommend mercy teaches you to act that way too. Without this virtue, not many people would be left on earth. But, brothers, do not copy the reckless people who keep boasting that they are working for God’s glory. If a foolish young man defends a thesis about the categories, with an ignorant man in a fur gown presiding, he is sure to put this in big letters at the top of his thesis: Ek allhà abron doxa: For God’s greater glory. If a good Muslim has his reception room whitewashed, he carves the same absurd words above his door. A water carrier delivers water for God’s greater glory. People devoutly follow this irreligious practice. Suppose a low-ranking officer at court emptied our sultan’s chamber pot and shouted, ‘For the greater glory of our invincible ruler!’ What would you think of that? The gap between the sultan and God is certainly larger than the gap between the sultan and that officer.

“You miserable worms called human beings, what connection do you have with the glory of the infinite being? Could he care about glory? Could you give him any? Could he take pleasure in it? You are animals with two legs and no feathers. How much longer will you go on making God like yourselves? You are vain and like glory, so you want God to like it as well! If several gods existed, each might want his equals to approve of him. That would be glory for a god. If we can compare infinite greatness to extreme insignificance, this god would be like King Alexander, also called Scander. He was willing to compete only with other kings. But what glory can you poor people give God? Stop misusing his holy name. The emperor Octavian Augustus banned praise of himself in Rome’s schools because he was afraid it would cheapen his name. You, however, cannot lower the supreme being or honor him. Count yourselves as nothing. Worship and keep quiet.”

That was Ben-al-Betif’s speech. The dervishes shouted, “Glory to God! Ben-al-Betif spoke well.”

G — Guerre

La famine, la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus fameux de ce bas monde. On peut ranger dans la classe de la famine toutes les mauvaises nourritures où la disette nous force d’avoir recours pour abréger notre vie dans l’espérance de la soutenir.

On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui sont au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la providence; Mais la guerre qui réünit tous ces dons, nous vient de l’imagination de trois ou quatre cent personnes, répandues sur la surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres; & c’est peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle les images vivantes de la divinité.

Le plus déterminé des flateurs conviendra sans peine, que la guerre traine toûjours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu’il ait vû les hopitaux des armées d’Allemagne, & qu’il ait passé dans quelques villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.

C’est sans doute un très bel art que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille hommes sur cent mille. Cette invention fut d’abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun; par exemple, la diète des Grecs déclara à la diète de la Phrigie & des peuples voisins, qu’elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs, pour aller les exterminer si elle pouvait.

Le peuple Romain assemblé jugeait qu’il était de son intérêt d’aller se battre avant moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les Volsques: Et quelques années après, tous les Romains étant en colère contre tous les Cartaginois, se battirent longtems sur mer & sur terre. Il n’en est pas de même aujourd’hui.

Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte, dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois ou quatre cent ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apopléxie. Le prince & son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province qui est à quelques centaines de lieües de lui, a beau protester qu’elle ne le connait pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui; que pour donner des loix aux gens, il faut au moins avoir leur consentement: ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n’ont rien à faire ni rien à perdre; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite & à gauche; & marche à la gloire.

Les autres princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent part chacun selon son pouvoir, & couvrent une petite étenduë de païs de plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan, Bajazet n’en trainèrent à leur suite.

Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, & qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s’ils veulent être de la partie; ils se divisent aussi-tôt en deux bandes comme des moissonneurs, & vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.

Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit.

Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant & s’attaquant tour à tour; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.

Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu solemnellement, avant d’aller exterminer son prochain. Si un chef n’a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n’en remercie point Dieu; mais lorsqu’il y en a eu environ dix mille d’exterminés par le feu & par le fer, & que pour comble de grace quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, & de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui n’est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les chansons nouvelles.

On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces journées meurtriéres; Les uns sont vêtus d’un long just’aucorps noir, chargé d’un manteau écourté; Les autres ont une chemise par dessus une robe; quelques-uns portent deux pendants d’étoffe bigarrée, par dessus leur chemise. Tous parlent longtems; ils citent ce qui s’est fait jadis en Palestine, à propos d’un combat en Vétéravie.

Le reste de l’année ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent en trois points & par antithèses que les dames qui étendent légérement un peu de carmin sur leurs jouës fraîches, seront l’objet éternel des vengeances éternelles de l’Eternel; Que Polieucte & Athalie sont les ouvrages du Démon; Qu’un homme qui fait servir sur sa table pour deux cent écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut; & qu’un pauvre homme qui mange pour deux sous & demi de mouton va pour jamais à tous les Diables.

De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou quatre tout au plus composées par un Gaulois nommé Massillon, qu’un honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n’y en a pas un seul où l’orateur ose s’élever contre ce fléau & ce crime de la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l’amour qui est la seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer; ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le détruire.

Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l’impureté, ô Bourdalouë! mais aucun sur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines, sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde. Tous les vices réünis de tous les âges & de tous les lieux n’égaleront jamais les maux que produit une seule campagne.

Misérables médecins des ames, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piquures d’épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux! Philosophes moralistes, brulez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entiére. Que deviennent & que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cent pas me fracasse le corps, & que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourans, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la dernière fois voyent la ville où je suis né détruite par le fer & par la flamme, & que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour des prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas?

Ce qu’il y a de pis, c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars un Dieu furieux, insensé, infernal.

Famine, plague, and war are this world’s three most famous ingredients. Famine includes all the bad food that shortages force us to eat. We hope it will keep us alive, but it cuts our lives short.

Plague includes every contagious disease: there are two or three thousand of them. These two gifts come from providence. War combines them all, but it comes from somewhere else. Three or four hundred people scattered around the globe dream it up. They go by the names of princes or ministers. Perhaps that’s why so many dedications call them living images of God.

Even the most determined flatterer will readily admit that war always brings plague and famine. He need only visit the army hospitals in Germany and a few villages. Some great military feat will have taken place in those villages.

What a fine art it is! It ruins the countryside and destroys homes. In an average year it kills forty thousand men out of a hundred thousand. Nations first developed this invention when they met for their common good. Take the Greek assembly’s announcement to the assembly of Phrygia and its neighbors. The Greeks were setting out in a thousand or so fishing boats. They would exterminate those peoples if they could.

The Roman people met and decided that fighting would serve their interests. Before harvest, they’d attack the people of Veii or the Volscians. A few years later, all the Romans were angry with all the Carthaginians. They fought for a long time on land and at sea. Things are different today.

A genealogist proves that a prince descends directly from a count. Three or four hundred years ago, that count’s relatives made a family pact. The other family has vanished even from memory. It had a remote claim to a province whose last owner died of a stroke. The prince and his council readily agree: this province is his by divine right. The province lies a few hundred leagues away and protests in vain. It doesn’t know him and doesn’t want him to govern it. Anyone making laws for people must at least have their consent. These arguments never even reach the prince’s ears: his right is beyond dispute. He soon finds plenty of men with nothing to do and nothing to lose. He puts them in coarse blue cloth costing a hundred and ten sous an ell. He trims their hats with thick white thread. He makes them turn right and left, then marches off to glory.

The other princes hear about this adventure and join in as best they can. They pack a small patch of country with hired killers. Even Genghis Khan, Tamerlane, and Bayezid never had so many followers.

People far away hear there’s going to be fighting. They can earn five or six sous a day if they join in. They immediately split into two bands, like harvest workers. Off they go to sell their services to anyone who’ll hire them.

These crowds attack one another furiously. They have no stake in the dispute. They don’t even know what it’s about.

Five or six powers are at war at once. Sometimes it’s three against three, sometimes two against four, sometimes one against five. They all hate one another equally. They take turns joining forces and attacking one another. They agree on just one thing: doing as much harm as possible.

Here’s the wonderful thing about this hellish business. Each leader of the killers gets his flags blessed and solemnly calls on God. Then he goes off to exterminate his neighbors. Suppose he’s only had the good luck to get two or three thousand men slaughtered. He doesn’t thank God for that. But suppose fire and sword have wiped out about ten thousand. Suppose, as a final blessing, a town has been completely destroyed too. Then they sing a fairly long song in four parts. None of the men who fought understands its language. And it’s full of mangled expressions in that language. They use the same song for weddings and births as for murders. That’s unforgivable, especially in the nation most famous for its new songs.

Everywhere, people pay a certain number of speakers to celebrate these murderous days. Some wear a long black coat with a short cloak over it. Others wear a shirt over a gown. A few have two strips of multicolored cloth hanging over their shirts. They all talk for a long time. To discuss a battle in Wetterau, they quote events from long ago in Palestine.

The rest of the year, these people preach against vice. They prove their case in three points, using contrasting phrases. Ladies lightly dab a little rouge on their fresh cheeks. For that, the Eternal One’s eternal vengeance will target them forever. Polyeucte and Athalie are the Devil’s work. A man serves two hundred écus’ worth of seafood on a day in Lent. He’s sure to go to heaven. A poor man eats two and a half sous’ worth of mutton. He goes to all the devils forever.

Take five or six thousand sermons of this kind. A decent man could read three or four at most without disgust. A Gaul named Massillon wrote those few. But not one speaker dares attack war, that disaster and crime. It contains every disaster and every crime. These miserable speakers never stop attacking love. Yet love is humanity’s only comfort, and its only way to replace its losses. They say nothing about the horrible efforts we make to destroy humanity.

Bourdaloue, you gave a very bad sermon on sexual impurity! But you gave none on all these different kinds of murder. None on this plunder, this robbery, this worldwide frenzy that lays everything waste. Add up all the vices of every age and place. They’ll never equal the harm done by a single military campaign.

Miserable doctors of souls! You shout for an hour and a quarter about a few pinpricks. You say nothing about the disease tearing us into a thousand pieces! Moral philosophers, burn all your books. A few men’s whims get thousands of our brothers slaughtered in loyal service. As long as that lasts, nothing in nature is more horrifying than the people devoted to heroism. What becomes of humanity, generosity, modesty, moderation, gentleness, wisdom, and piety? What do I care about them? Half a pound of lead, fired from six hundred paces, smashes my body. I die at twenty in unspeakable agony among five or six thousand dying men. My eyes open for the last time. I see the town where I was born destroyed by fire and sword. The last sounds I hear are women and children crying out. They’re dying beneath the ruins. All this serves the supposed interests of a man we don’t know.

Worst of all, war is an unavoidable disaster. Look closely: all peoples have worshiped the god Mars. Among the Jews, Sabaoth means the god of arms. But in Homer, Minerva calls Mars a furious, insane, hellish god.

G — Grace

Sacrés consulteurs de Rome moderne, illustres & infaillibles Théologiens, personne n’a plus de respect que moi pour vos divines décisions; Mais si Paul Emile, Scipion, Caton, Cicéron, César, Titus, Trajan, Marc-Aurèle, revenaient dans cette Rome qu’il mirent autrefois en quelque crédit, vous m’avouerez qu’ils seraient un peu étonnés de vos décisions sur la grace. Que diraient-ils, s’ils entendaient parler de la grace de santé selon St. Thomas, & de la grace médicinale selon Cajetan; de la grace extérieure, & intérieure, de la gratuite, de la sanctifiante, de l’actuelle, de l’habituelle, de la coopérante, de l’efficace qui quelquefois est sans effet, de la suffisante qui quelquefois ne suffit pas, de la versatile, & de la congrue? en bonne foi, y comprendraient-ils plus que vous & moi?

Quel besoin auraient ces pauvres gens, de vos sublimes instructions? Il me semble que je les entends dire;

Mes Reverends Pères, vous êtes de terribles génies: nous pensions sottement que l’être éternel ne se conduit jamais par des loix particulières comme les vils humains, mais par ses loix générales, éternelles comme lui. Personne n’a jamais imaginé parmi nous, que Dieu fût semblable à un maître insensé qui donne un pécule à un esclave, & refuse la nourriture à l’autre; qui ordonne à un manchot de paitrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cu-de-jatte d’être son courier.

Tout est grace de la part de Dieu; il a fait au globe que nous habitons la grace de le former; aux arbres, la grace de les faire croitre; aux animaux celle de les nourir; mais dira-t-on que si un loup trouve dans son chemin un agneau pour son souper, & qu’un autre loup meure de faim, Dieu a fait à ce premier loup une grace particulière? S’est-il occupé par une grace prévenante à faire croitre un chêne, préférablement à un autre chêne à qui la séve a manqué? Si dans toute la nature, tous les êtres sont soumis aux loix générales, comment une seule espèce d’animaux n’y serait-elle pas soumise?

Pourquoi le maître absolu de tout, aurait-il été plus occupé à diriger l’intérieur d’un seul homme, qu’à conduire le reste de la nature entiére? Par quelle bizarrerie changerait-il quelque chose dans le cœur d’un Courlandais ou d’un Biscayen, pendant qu’il ne change rien aux loix qu’il a imposées à tous les astres?

Quelle pitié de supposer qu’il fait, défait, refait continuellement des sentimens dans nous! & quelle audace de nous croire exceptés de tous les êtres! Encor n’est-ce que pour ceux qui se confessent, que tous ces changements sont imaginés. Un Savoyard, un Bergamasque aura le lundi la grace de faire dire une messe pour douze sous; le mardi il ira au cabaret, & la grace lui manquera; le mercredi il aura une grace coopérante qui le conduira à confesse; mais il n’aura point la grace efficace de la contrition parfaite; le jeudi ce sera une grace suffisante qui ne lui suffira point, comme on l’a déja dit. Dieu travaillera continuellement dans la tête de ce Bergamasque, tantôt avec force, tantôt faiblement, & le reste de la terre ne lui sera de rien! il ne daignera pas se mêler de l’intérieur des Indiens & des Chinois! S’il vous reste un grain de raison, mes reverends pères, ne trouvez-vous pas ce systême prodigieusement ridicule?

Malheureux, voyez ce chêne qui porte sa tête aux nues, & ce roseau qui rampe à ses piés; vous ne dites pas que la grace efficace a été donnée au chêne, & a manqué au roseau. Levez les yeux au ciel, voyez l’éternel Démiurgos créant des millions de mondes qui gravitent tous les uns vers les autres, par des loix générales & éternelles. Voyez la même lumiére se réfléchir du Soleil à Saturne, & de Saturne à nous; & dans cet accord de tant d’astres emportés par un cours rapide, dans cette obéïssance générale de toute la nature, osez croire, si vous pouvez, que Dieu s’occupe de donner une grace versatile à sœur Therèse & une grace concomitante à sœur Agnès!

Atome, à qui un sot atome a dit que l’éternel a des loix particuliéres pour quelques atomes de ton voisinage, qu’il donne sa grace à celui-là, & la refuse à celui-ci; que tel qui n’avait pas la grace hier, l’aura demain; ne répète pas cette sotise. Dieu a fait l’univers, & ne va point créer des vents nouveaux pour remuer quelques brins de paille dans un coin de cet univers. Les théologiens sont comme les combattans chez Homère, qui croyaient que les Dieux s’armaient tantôt contre eux, tantôt en leur faveur. Si Homère n’était pas considéré comme poëte, il le serait comme blasphémateur.

C’est Marc-Aurèle qui parle, ce n’est pas moi; car Dieu qui vous inspire, me fait la grace de croire tout ce que vous dites, tout ce que vous avez dit, & tout ce que vous direz.

Sacred advisers of modern Rome, distinguished and infallible theologians! No one respects your divine decisions more than I do. Suppose Aemilius Paullus, Scipio, Cato, Cicero, Caesar, Titus, Trajan, and Marcus Aurelius came back. They once did something to give Rome a reputation. You must admit your rulings on grace would surprise them a little. What would they say about St. Thomas’s grace of health and Cajetan’s medicinal grace? Or outward and inward grace, freely given grace, sanctifying grace, actual and habitual grace? Then there’s cooperating grace, and efficacious grace that sometimes has no effect. There’s sufficient grace that sometimes isn’t enough, grace that can be accepted or resisted, and congruous grace. Honestly, would they understand any more of it than you and I do?

Why would those poor men need your lofty teaching? I can almost hear them saying:

“Reverend Fathers, you’re terrifying geniuses. We foolishly thought the eternal being didn’t follow special laws like lowly humans. We thought he followed general laws as eternal as himself. None of us ever pictured God as a mad master. Such a master gives one slave spending money but refuses another food. He tells a one-armed man to knead flour. He orders a man who can’t speak to read to him. He makes a man with no legs his messenger.

“Everything God gives is grace. He gave the globe we live on the grace of forming it. He gave trees the grace of making them grow, and animals that of feeding them. But suppose one wolf finds a lamb in its path for supper. Another wolf starves. Does that mean God gave the first wolf a special grace? Did he use prevenient grace to help one oak grow rather than another that lacked sap? Everything in nature follows general laws. How could just one species of animal be exempt?

“He’s the absolute master of everything. Why would he spend more effort guiding one man’s inner life than all the rest of nature? He leaves the laws he imposed on every star unchanged. What strange whim would make him change something in a Courlander’s or a Biscayan’s heart?

“How pathetic to suppose he keeps making, unmaking, and remaking feelings inside us! How dare we think we’re an exception among all beings! And who gets all these imagined changes? Only people who go to confession. On Monday a Savoyard or a man from Bergamo gets grace. It lets him pay twelve sous to have a mass said. On Tuesday he goes to the tavern, and grace fails him. On Wednesday he has cooperating grace, which takes him to confession. But he won’t have the efficacious grace of perfect contrition. On Thursday he gets sufficient grace. As we’ve already said, it won’t be enough for him. God will keep working inside this man from Bergamo’s head, sometimes strongly, sometimes weakly. The rest of the earth will mean nothing to him! He won’t bother with the inner lives of Indians and Chinese people! Reverend Fathers, do you have a grain of reason left? Don’t you find this system unbelievably ridiculous?

“You miserable men, look at this oak with its head in the clouds. Look at the reed creeping at its feet. You don’t say the oak got efficacious grace and the reed didn’t. Look up at the sky. See the eternal maker create millions of worlds. General and eternal laws draw them all toward one another. See the same light reflected from the Sun to Saturn, and from Saturn to us. All these heavenly bodies move rapidly together in harmony. All nature obeys. Faced with that, dare to believe this, if you can. God busies himself giving Sister Teresa grace that can be accepted or resisted. He gives Sister Agnes concomitant grace!

“You atom, a foolish atom has told you something. The Eternal One has special laws for a few atoms in your neighborhood. He gives grace to this one and refuses it to that one. Someone who lacked grace yesterday will have it tomorrow. Don’t repeat that foolishness. God made the universe. He isn’t going to create new winds to stir a few bits of straw in one corner of it. Theologians are like Homer’s warriors. Those warriors thought the gods took up arms sometimes against them, sometimes for them. If Homer weren’t seen as a poet, he’d be seen as a blasphemer.”

That’s Marcus Aurelius speaking, not me. God inspires you. He gives me the grace to believe everything you say. I believe everything you’ve said, too, and everything you’ll ever say.

H — Histoire des Rois Juifs & Paralipomènes

Tous les peuples ont écrit leur histoire dès qu’ils ont pu écrire. Les juifs ont aussi écrit la leur. Avant qu’ils eussent des rois, ils vivaient sous une Théocratie; ils étaient censés gouvernés par Dieu même.

Quand les juifs voulurent avoir un roi comme les autres peuples leurs voisins, le prophète Samuel leur déclara de la part de Dieu,que c’était Dieu lui-même qu’ils rejettaient; ainsi la Théocratie finit chez les Juifs, lorsque la monarchie commença.

On pourait donc dire, sans blasphémer, que l’histoire des rois Juifs a été écrite comme celle des autres peuples, & que Dieu n’a pas pris la peine de dicter lui-même l’histoire d’un peuple qu’il ne gouvernait plus.

On n’avance cette opinion qu’avec la plus extrême défiance. Ce qui pourait la confirmer, c’est que les Paralipomènes contredisent très souvent le livre des rois dans la chronologie & dans les faits, comme nos historiens prophanes se contredisent quelquefois. De plus, si Dieu a toujours écrit l’histoire des Juifs, il faut donc croire qu’il l’écrit encore; car les Juifs sont toujours son peuple chéri. Ils doivent se convertir un jour, & il paraît qu’alors ils seront aussi en droit de regarder l’histoire de leur dispersion comme sacrée, qu’ils sont en droit de dire que Dieu écrivit l’histoire de leurs rois.

On peut encor faire une réflexion; c’est que Dieu ayant été leur seul Roi très longtemps, & ensuite ayant été leur historien, nous devons avoir pour tous les Juifs le respect le plus profond. Il n’y a point de fripier Juif qui ne soit infiniment au dessus de César & d’Aléxandre. Comment ne se pas prosterner devant un fripier qui vous prouve que son histoire a été écrite par la divinité même, tandis que les histoires Grecques & Romaines ne nous ont été transmises que par des prophanes?

Si le stile de l’histoire des rois & des paralipomènes est divin, il se peut encor que les actions racontées dans ces histoires ne soient pas divines. David assassine Urie. Isboseth, & Miphiboseth sont assassinés. Absalon assassine Amnon, Joab assassine Absalon, Salomon assassine Adonias son frère, Baza assassine Nadab, Zimri assassine Ela, Hamri assassine Zimri, Achab assassine Naboth; Jehu assassine Achab, & Joram; les habitans de Jérusalem assassinent Amasias fils de Joas. Sélom fils de Jabès assassine Zacharias fils de Jéroboam. Manahaim assassine Sélom fils de Jabès. Phacée fils de Roméli assassine Phaceia fils de Manahaim. Ozée fils d’Ela assassine Phacée fils de Roméli. On passe sous silence beaucoup d’autres menus assassinats. Il faut avouer que si le St. Esprit a écrit cette histoire, il n’a pas choisi un sujet fort édifiant.

Once a people could write, it wrote its history. The Jews did the same. Before the time of kings, they lived under a theocracy. God himself was supposed to govern them.

The Jews wanted a king, like the peoples around them. Speaking for God, the prophet Samuel told them they were rejecting God himself. That ended the Jewish theocracy. Monarchy took its place.

So we could say this without blaspheming. People wrote the Jewish kings’ history just as they wrote other nations’ histories. God no longer governed this people. He didn’t bother to dictate its history himself.

We put this opinion forward only with the greatest hesitation. Chronicles very often contradicts the Book of Kings on dates and facts. That might support the opinion. Our secular historians sometimes contradict each other in just this way. Besides, suppose God has always written the history of the Jews. Then we must believe he’s still writing it: they’re still his beloved people. One day they must be converted. It seems they’ll then have every right to call the history of their scattering sacred. They’ll have just as much right as they have to say God wrote their kings’ history.

Consider something else. For a very long time, God was their only king. Afterward, he became their historian. So we owe every Jew the deepest respect. Even a Jewish secondhand clothes dealer ranks infinitely above Caesar and Alexander. He proves that God himself wrote his history. Only secular writers have passed down the histories of Greece and Rome. How could we fail to bow down before this clothes dealer?

The history of the kings and Chronicles may have a divine style. That doesn’t mean the actions they describe are divine. David murders Uriah. Ish-bosheth and Mephibosheth are murdered. Absalom murders Amnon; Joab murders Absalom; Solomon murders his brother Adonijah; Baasha murders Nadab; Zimri murders Elah; Omri murders Zimri; Ahab murders Naboth; Jehu murders Ahab and Jehoram. The inhabitants of Jerusalem murder Amaziah, son of Joash. Shallum, son of Jabesh, murders Zechariah, son of Jeroboam. Menahem murders Shallum, son of Jabesh. Pekah, son of Remaliah, murders Pekahiah, son of Menahem. Hoshea, son of Elah, murders Pekah, son of Remaliah. We’re leaving out many other little murders. If the Holy Spirit wrote this history, we must admit something. He didn’t choose a subject that teaches very good behavior.

I — Idole, Idolatre, Idolatrie

IDOLE, vient du grec Eidos, figure, Eidolos; représentation d’une figure, Latreuein, servir, révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, & a beaucoup d’acceptions différentes: il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect: se courber, se mettre à genoux, saluer, & enfin communément, rendre un culte suprême.

Il est utile de remarquer ici que le dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les payens étaient idolâtres, & que les Indiens sont encor des peuples idolâtres. Premiérement, on n’appella personne payen avant Théodose le jeune; ce nom fut donné alors aux habitans des bourgs d’Italie, Pagorum incolæ Pagani, qui conservèrent leur ancienne religion. Secondement, l’Indoustan est Mahométan, & les Mahométans sont les implacables ennemis des images & de l’idolatrie. Troisiémement, on ne doit point appeller idolâtres beaucoup de peuples de l’Inde qui sont de l’ancienne religion des Parsis, ni certaines Castes qui n’ont point d’idoles.

EXAMEN,

S’il y a jamais eu un gouvernement idolâtre.

Il paraît que jamais il n’y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris ce nom d’idolâtre. Ce mot est une injure, un terme outrageant, tel que celui de Gavache que les Espagnols donnaient autrefois aux Français, & celui de Maranes que les Français donnaient aux Espagnols. Si on avait demandé au sénat de Rome, à l’Aréopage d’Athènes, à la cour des rois de Perse, Etes-vous idolâtres? ils auraient à peine entendu cette question. Nul n’aurait répondu, Nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot, idolâtre, idolatrie, ni dans Homère, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n’y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu’on adorât des idoles, qu’on les servît en Dieux, qu’on les regardât comme des Dieux.

Quand les capitaines Romains & Carthaginois faisaient un traité, ils attestaient tous leurs Dieux. C’est en leur présence, disaient-ils, que nous jurons la paix. Or les statues de tous ces Dieux, dont le dénombrement était très-long, n’étaient pas dans la tente des généraux; ils regardaient les Dieux comme présents aux actions des hommes, comme témoins, comme juges, & ce n’est pas assurément le simulacre qui constituait la divinité.

De quel œil voyaient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples? Du même œil, s’il est permis de s’exprimer ainsi, que nous voyons les images des objets de notre vénération. L’erreur n’était pas d’adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d’adorer une fausse divinité représentée par ce bois & ce marbre. La différence entre eux & nous n’est pas qu’ils eussent des images & que nous n’en ayons point; la différence est que leurs images figuraient des êtres fantastiques dans une religion fausse, & que les nôtres figurent des êtres réels dans une religion véritable. Les Grecs avaient la statue d’Hercule, & nous celle de St. Christophe; ils avaient Esculape & sa chèvre, & nous St. Roch & son chien; Jupiter armé du tonnerre, & nous St. Antoine de Padoue, & St. Jacques de Compostela.

Quand le consul Pline adresse ses priéres aux Dieux immortels, dans l’éxorde du panégirique de Trajan, ce n’est pas à des images qu’il les adresse; ces images n’étaient pas immortelles.

Ni les derniers temps du paganisme, ni les plus reculés, n’offrent pas un seul fait qui puisse faire conclure qu’on adorât une idole. Homère ne parle que des Dieux qui habitent le haut Olimpe. Le Palladium, quoique tombé du ciel, n’était qu’un gage sacré de la protection de Pallas; c’était elle qu’on vénérait dans le Palladium.

Mais les Romains & les Grecs se mettaient à genoux devant des statues, leur donnaient des couronnes, de l’encens, des fleurs, les promenaient en triomphe dans les places publiques. Nous avons sanctifié ces coutumes, & nous ne sommes point idolâtres.

Les femmes en temps de sécheresse portaient les statues des Dieux, après avoir jeuné. Elles marchaient piés nuds, les cheveux épars, & aussi-tôt il pleuvait à seaux, comme dit Pétrone, & statim urceatim pluebat. N’avons-nous pas consacré cet usage illégitime chez les Gentils, & légitime sans doute parmi nous? Dans combien de villes ne porte-t-on pas nuds piés les châsses des Saints pour obtenir les bénédictions du ciel par leur intercession? Si un Turc, un lettré Chinois était témoin de ces cérémonies, il pourait par ignorance nous accuser d’abord de mettre notre confiance dans les simulacres que nous promenons ainsi en procession; mais il suffirait d’un mot pour le détromper.

On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées dans tous les temps contre l’idolâtrie des Romains, & des Grecs; & ensuite on est plus surpris encor quand on voit qu’ils n’étaient pas idolâtres.

Il y avait des temples plus privilégiés que les autres. La grande Diane d’Ephèse avait plus de réputation qu’une Diane de village. Il se faisait plus de miracles dans le temple d’Esculape à Epidaure, que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olimpien attirait plus d’offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu’il faut toujours opposer ici les coutumes d’une religion vraye, à celles d’une religion fausse, n’avons-nous pas eu depuis plusieurs siécles plus de dévotion à certains autels qu’à d’autres? Ne portons-nous pas plus d’offrandes à Notre-Dame de Lorette, qu’à Notre-Dame des Neiges? C’est à nous à voir si on doit saisir ce prétexte pour nous accuser d’idolatrie?

On n’avait imaginé qu’une seule Diane, un seul Apollon, un seul Esculape; non pas autant d’Apollons, de Dianes & d’Esculapes qu’ils avaient de temples & de statues. Il est donc prouvé, autant qu’un point d’histoire peut l’être, que les anciens ne croyaient pas qu’une statue fût une divinité, que le culte ne pouvait être rapporté à cette statue, à cette idole, & que par-conséquent les anciens n’étaient point idolâtres.

Une populace grossiére & superstitieuse qui ne raisonnait point, qui ne sçavait ni douter, ni nier, ni croire, qui courait aux temples par oisiveté, & parce que les petits y sont égaux aux grands, qui portait son offrande par coutume, qui parlait continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, & qui n’était guères au-dessus des victimes qu’elle amenait; cette populace, dis-je, pouvait bien, à la vue de la grande Diane, & de Jupiter tonnant, être frappée d’une horreur religieuse, & adorer sans le sçavoir, la statue même; c’est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos païsans grossiers, & on n’a pas manqué de les instruire que c’est aux bienheureux, aux immortels reçus dans le ciel, qu’ils doivent demander leur intercession, & non à des figures de bois & de pierre, & qu’ils ne doivent adorer que Dieu seul.

Les Grecs & les Romains augmentèrent le nombre de leurs Dieux par des apothéoses; les Grecs divinisaient les conquérants, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d’un genre différent. Nous avons des Saints au lieu de leurs demi-Dieux, de leurs Dieux secondaires; mais nous n’avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux, qui seraient la plûpart ignorés sur la terre, s’ils n’étaient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flaterie, les nôtres par le respect pour la vertu. Mais ces anciennes apothéoses sont encor une preuve convaincante que les Grecs & les Romains n’étaient point proprement idolâtres. Il est clair qu’ils n’admettaient pas plus une vertu divine dans la statue d’Auguste & de Claudius, que dans leurs médailles.

Ciceron dans ses ouvrages philosophiques ne laisse pas soupçonner seulement qu’on puisse se méprendre aux statues des Dieux & les confondre avec les Dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroyent la religion établie; mais aucun d’eux n’imagine d’accuser les Romains de prendre du marbre & de l’airain pour des divinités. Lucrèce ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux. Donc, encor une fois, cette opinion n’existait pas, on n’en avait aucune idée. Il n’y avait point d’idolâtres.

Horace fait parler une statue de Priape; il lui fait dire, J’étais autrefois un tronc de figuier; un charpentier ne sachant s’il ferait de moi un Dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire Dieu &c. Que conclure de cette plaisanterie? Priape était de ces petites divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; & cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape qu’on mettait dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n’était pas fort révérée.

Dacier en se livrant à l’esprit commentateur n’a pas manqué d’observer que Baruch avait prédit cette avanture, en disant, Ils ne seront que ce que voudront les ouvriers; mais il pouvait observer aussi qu’on en peut dire autant de toutes les statues.

On peut d’un bloc de marbre tirer tout aussi bien une cuvette qu’une figure d’Alexandre, ou de Jupiter, ou de quelqu’autre chose plus respectable. La matiére dont étaient formés les cherubins du Saint des Saints aurait pû servir également aux fonctions les plus viles. Un trône, un autel en sont-ils moins révérés, parce que l’ouvrier en pouvait faire une table de cuisine?

Dacier au lieu de conclure que les Romains adoraient la statue de Priape, & que Baruch l’avait prédit, devait donc conclure que les Romains s’en moquaient. Consultez tous les auteurs qui parlent de statues de leurs Dieux, vous n’en trouverez aucun qui parle d’idolatrie; ils disent expressément le contraire. Vous voyez dans Martial:

Qui finxit sacros auro vel marmore vultus,Non facit ille Deos.

Dans Ovide: Colitur pro Jove forma Jovis.

Dans Stace: Nulla autem effigies, nulli commissa matello,Forma Dei mentes habitare ac numina gaudet.

Dans Lucain: Estne Dei sedes, nisi terra & pontus & aer?

On ferait un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étaient que des images.

Il n’y a que le cas où les statues rendaient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avaient en elles quelque chose de divin. Mais certainement l’opinion régnante était que les dieux avaient choisi certains autels, certains simulacres pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère & dans les chœurs de tragédies Grecques, que des priéres à Apollon qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une priére adressée à une statue.

Ceux qui professaient la magie, qui la croyaient une science, ou qui feignaient de le croire, prétendaient avoir le secret de faire descendre les Dieux dans les statues, non pas les grands Dieux, mais les Dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégiste appellait faire des Dieux; & c’est ce que St. Augustin réfute dans sa cité de Dieu. Mais cela même montre évidemment que les simulacres n’avaient rien en eux de divin, puisqu’il falait qu’un magicien les animât. Et il me semble qu’il arrivait bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler.

En un mot les images des Dieux n’étaient point des Dieux; Jupiter, & non pas son image, lançait le tonnerre; ce n’était pas la statue de Neptune qui soulevait les mers, ni celle d’Apollon qui donnait la lumière. Les Grecs & les Romains étaient des Gentils, des Polithéïstes, & n’étaient point des idolâtres.

Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares; les Turcs ont été idolâtres? & de quelle antiquité est l’origine des simulacres appellés idoles. Histoire de leur culte.

C’est une grande erreur d’appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil & aux étoiles. Ces nations n’eurent longtemps ni simulacres ni temples. Si elles se trompèrent, c’est en rendant aux astres ce qu’ils devaient au créateur des astres: Encor le dogme de Zoroastre ou Zerdust, recueilli dans le Sadder, enseigne-t-il un être suprême, vengeur & rémunérateur; & cela est bien loin de l’idolatrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien. Gengis-Kan chez les Tartares n’était point idolâtre, & n’avait aucun simulacre. Les Musulmans qui remplissent la Grèce, l’Asie mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde & l’Afrique, appellent les chrêtiens idolâtres, giaours, parce qu’ils croyent que les chrêtiens rendent un culte aux images. Ils brisèrent plusieurs statues qu’ils trouvèrent à Constantinople dans Ste. Sophie, & dans l’église des Sts. Apotres, & dans d’autres qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes, & leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avaient été hommes autrefois, des images de ces saints revérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étaient des preuves invincibles de l’idolatrie la plus complette. Cependant il n’en est rien. Les chrêtiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, & ne révérent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les iconoclastes & les protestans ont fait le même reproche d’idolatrie à l’église, & on leur a fait la même réponse.

Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, & ont encor moins exprimé leurs idées par des mots précis, & sans équivoque, nous appellames du nom d’idolâtres les gentils, & surtout les polithéïstes. On a écrit des volumes immenses, on a débité des sentiments divers sur l’origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs Dieux sous des figures sensibles: cette multitude de livres & d’opinions ne prouve que l’ignorance.

On ne sait pas qui inventa les habits & les chaussures, & on veut savoir qui le premier inventa les idoles? Qu’importe un passage de Sanchoniaton qui vivait avant la guerre de Troye? que nous apprend-il, quand il dit que le cahos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp & sa femme Baü engendrèrent Eon, qu’Eon engendra Genos? que Cronos leur descendant avait deux yeux par derrière comme par devant, qu’il devint Dieu, & qu’il donna l’Egypte à son fils Taut? Voilà un des plus respectables monumens de l’antiquité.

Orphée antérieur à Sanchoniaton, ne nous en apprendra pas davantage, dans sa Théogonie, que Damascius nous a conservée. Il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu, qu’il appelle visage dieu, & des ailes dorées aux épaules.

Mais vous pouvez de ces idées bizarres tirer deux grandes vérités; l’une que les images sensibles & les hiérogliphes sont de l’antiquité la plus haute; l’autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe.

Quant au politheïsme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux faibles, capables de raison & de folie, sujets à tous les accidents, à la maladie & à la mort, ces hommes ont senti leur faiblesse & leur dépendance: ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux. Ils ont senti une force dans la terre qui fournit leurs aliments; une dans l’air qui souvent les détruit; une dans le feu qui consume, & dans l’eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorants que d’imaginer des êtres qui présidaient à ces éléments? Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisait luire aux yeux le soleil & les étoiles? Et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encor que de les figurer d’une manière sensible? Pouvait-on même s’y prendre autrement? La religion juive qui précéda la nôtre, & qui fut donnée par Dieu même, était toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il parait sur une montagne. Les esprits célestes qu’il envoye viennent tous avec une forme humaine; enfin le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des ailes & des têtes d’animaux; c’est ce qui a donné lieu à l’erreur de Plutarque, de Tacite, d’Appien, & de tant d’autres, de reprocher aux juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu malgré sa défense de peindre, & de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la faiblesse humaine, qui demandait qu’on parlat aux sens par des images.

Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, & le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main, & touche la bouche de Jérémie, au ch. I. de ce Prophète. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, & Dieu lui parait comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’altérent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple.

Les lettrés Chinois, les Parsis, les anciens Egyptiens n’eurent point d’idoles; mais bientôt Isis & Osiris furent figurés; bientôt Bel à Babylone fut un gros colosse. Brama fut un monstre bizarre dans la presqu’Ile de l’Inde. Les Grecs surtout multiplièrent les noms des Dieux, les statues & les temples; mais en attribuant toûjours la suprême puissance à leur Zeus, nommé par les latins Jupiter; maître des Dieux & des hommes. Les Romains imitèrent les Grecs. Ces peuples placèrent toûjours tous les Dieux dans le ciel, sans sçavoir ce qu’ils entendaient par le ciel & par leur Olimpe: il n’y avait pas d’apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées, qui ne sont que de l’eau. On en avait placé d’abord sept dans les sept planètes, parmi lesquelles on comptait le soleil; mais depuis la demeure de tous les Dieux fut l’étendue du ciel.

Les Romains eurent leurs douze grands Dieux; six mâles & six femelles, qu’ils nommèrent Dii majorum gentium. Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure; Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié; Vesta prit sa place.

Ensuite venaient les Dieux minorum gentium, les Dieux indigètes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les Dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néreïdes, Glaucus; puis les Driades, les Naïades; les dieux des jardins, ceux des bergers; il y en avait pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées; on eut le Dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs. Ni ces empereurs ni le Dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tetons, ni Stercutius le Dieu de la garderobe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel & de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples, les petits Dieux Pénates n’en eurent point, mais tous eurent leur figure, leur idole.

C’étaient de petits magots dont on ornait son cabinet. C’étaient les amusements des vieilles femmes & des enfans, qui n’étaient autorisés par aucun culte public. On laissait agir à son gré la superstition de chaque particulier. On retrouve encor ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes.

Si personne ne sait quand les hommes commencèrent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute. Tharé père d’Abraham en faisait à Ur en Chaldée. Rachel déroba & emporta les idoles de son beau-père Laban. On ne peut remonter plus haut.

Mais quelle notion précise avaient les anciennes nations de tous ces simulacres? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuait-on? croyoit-on que les Dieux descendaient du ciel pour venir se cacher dans ces statues? ou qu’ils leur communiquaient une partie de l’esprit divin, ou qu’ils ne leur communiquaient rien du tout? c’est encor sur quoi on a très-inutilement écrit; il est clair que chaque homme en jugeait selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachaient le plus de divinité qu’ils pouvaient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes. On sçait que les philosophes réprouvaient ces superstitions, que les guerriers s’en moquaient, que les magistrats les toléraient, & que le peuple toûjours absurde ne savait ce qu’il faisait. C’est en peu de mots l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connaître.

On peut se faire la même idée du culte que toute l’Egypte rendit à un bœuf, & que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des ognons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblêmes. Ensuite un certain bœuf Apis, un certain chien, nommé Anubis, furent adorés, on mangea toûjours du bœuf & des ognons; mais il est difficile de savoir ce que pensaient les vieilles femmes d’Egypte, des ognons sacrés & des bœufs.

Les idoles parlaient assez souvent. On faisait commémoration à Rome le jour de la fête de Cibèle, des belles paroles que la statue avait prononcées, lorsqu’on en fit la translation du palais du Roi Attale.

Ipsa pati volui; ne sit mora, mitte volentem,Dignus Roma locus, quò Deus omnis eat.

“J’ai voulu qu’on m’enlevât, emmenez-moi vite; Rome est digne que tout Dieu s’y établisse.”

La statue de la fortune avait parlé; les Scipions, les Cicérons, les Césars, à la vérité, n’en croyaient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oyes & des dieux, pouvait fort bien le croire.

Les idoles rendaient aussi des oracles, & les prêtres cachés dans le creux des statues parlaient au nom de la divinité.

Comment au milieu de tant de Dieux & de tant de théogonies différentes, & de cultes particuliers, n’y eut-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres? Cette paix fut un bien qui nâquit d’un mal, de l’erreur même. Car chaque nation reconnaissant plusieurs dieux inférieurs, trouva bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise à qui on reproche d’avoir tué le bœuf Apis, on ne voit dans l’histoire prophane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les gentils n’avaient aucune religion exclusive, & les prêtres ne songèrent qu’à multiplier les offrandes & les sacrifices.

Les premiéres offrandes furent des fruits. Bientôt après il falut des animaux pour la table des prêtres; ils les égorgeaient eux-mêmes; ils devinrent bouchers & cruels: enfin ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines; & surtout des enfans & de jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Parsis, ni les Indiens ne furent coupables de ces abominations. Mais à Hiéropolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes.

Dans la Tauride on sacrifiait les étrangers. Heureusement les prêtres de la Tauride ne devaient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cypriots, les Phéniciens, les Tyriens, les Cartaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tombèrent dans ce crime de religion; & Plutarque rapporte qu’ils immolèrent deux Grecs & deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois Vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolèrent des hommes quand ils entrèrent en Italie avec ce Prince. Les Gaulois, les Germains faisaient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guères lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain.

Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, & que Saül fut prêt d’immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étaient voüés au Seigneur par anathême ne pouvaient être rachetés ainsi qu’on rachetait les bêtes, & qu’il falait qu’ils périssent. Samuel prêtre Juif hacha en morceaux avec un saint couperet le roi Agag prisonnier de guerre à qui Saül avait pardonné, & Saül fut réprouvé pour avoir observé le droit des gens avec ce roi; Mais Dieu maître des hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, comme il le veut, & par qui il veut; & ce n’est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie & de la mort, & à usurper les droits de l’Etre suprême.

Pour consoler le genre humain de cet horrible tableau, de ces pieux sacrilèges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avait la théologie sacrée & l’erreur populaire, le culte secret & les cérémonies publiques, la religion des sages & celle du vulgaire. On n’enseignait qu’un seul Dieu aux initiés dans les mistères: il n’y a qu’à jetter les yeux sur l’hymne attribuée à l’ancien Orphée, qu’on chantait dans les mystères de Cérès Eléusine, si célébre en Europe & en Asie. “Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton cœur, marche dans la voye de la justice: que le Dieu du ciel & de la terre soit toujours présent à tes yeux; il est unique, il existe seul par lui-même; tous les êtres tiennent de lui leur existence: il les soutient tous; il n’a jamais été vû des mortels, & il voit toutes choses.”

Qu’on lise encor ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à St. Augustin: “Quel homme est assez grossier, assez stupide pour douter qu’il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n’a rien engendré de semblable à lui-même, & qui est le père commun de toutes choses?”

Il y a mille témoignages que les sages abhorraient non-seulement l’idolatrie, mais encor le polithéïsme.

Epictète, ce modèle de résignation & de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu. Voici une de ses maximes: “Dieu m’a créé, Dieu est au dedans de moi; je le porte partout. Pourais-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infames désirs? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le loüer de tout, & de ne cesser de le bénir, qu’en cessant de vivre.” Toutes les idées d’Epictète roulent sur ce principe.

Marc-Aurèle, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire Romain, qu’Epictète dans l’esclavage, parle souvent, à la vérité, des Dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Etre suprême & les hommes; mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnait qu’un Dieu éternel, infini? “Notre ame, dit-il, est une émanation de la divinité. Mes enfans, mon corps, mes esprits me viennent de Dieu.”

Les Stoïciens, les Platoniciens, admettaient une nature divine & universelle: les Epicuriens la niaient. Les Pontifes ne parlaient que d’un seul Dieu dans les mystères. Où étaient donc les idolâtres?

Au reste c’est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri de dire que du temps de Théodose le jeune, il ne resta plus d’idolâtres que dans les païs reculés de l’Asie & de l’Afrique. Il y avait dans l’Italie beaucoup de peuples encor gentils, même au septiéme siécle. Le nord de l’Allemagne depuis le Vézer, n’était pas chrétien du temps de Charlemagne. La Pologne & tout le septentrion restèrent longtemps après lui dans ce qu’on appelle idolatrie. La moitié de l’Afrique, tous les royaumes au-delà du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques Lapons, quelques Samoïedes, quelques Tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres.

Finissons par remarquer que dans les temps qu’on appelle parmi nous le moyen âge, nous appellions le païs des Mahométans la Paganie. Nous traitions d’idolâtres, d’adorateurs d’images, un peuple qui a les images en horreur. Avoüons encor une fois, que les Turcs sont plus excusables de nous croire idolâtres, quand ils voyent nos autels chargés d’images & de statues.

Idol comes from Greek: Eidos means figure; Eidolos, a figure’s representation. Latreuein means to serve, respect, worship. Adore is a Latin word with many different meanings. It means bringing your hand to your mouth while speaking respectfully. It also means bowing, kneeling, or greeting someone. Finally, its usual meaning is to offer the highest form of worship.

Notice how the Trévoux dictionary opens this article. It says all pagans were idolaters, and the Indians are still idolatrous peoples. First, before Theodosius the Younger, no one used pagan as a name for people. Then they gave that name to Italian villagers who kept their old religion: village inhabitants are pagans. Second, Hindustan is Mohammedan. Mohammedans are the bitter enemies of images and idolatry. Third, many Indian peoples follow the Parsis’ old religion. We shouldn’t call them idolaters, or call certain castes with no idols that either.

An examination

Has there ever been an idolatrous government?

No nation seems ever to have called itself a nation of idolaters. People use the word to insult and abuse others. It’s like Gavache, the Spaniards’ old name for the French. Maranes was the French name for the Spaniards. Ask the Roman senate, the Areopagus at Athens, or the Persian royal court, “Are you idolaters?” They’d hardly know what you meant. None would say, “We worship images and idols.” Neither Homer, Hesiod, nor Herodotus uses idolater or idolatry. Nor does any other writer who followed the Gentile religion. No law or decree ever required anyone to worship idols, serve them as gods, or take them for gods.

Roman and Carthaginian commanders called every god to witness their treaties. “We swear peace before them,” they would say. But where were the statues of all those gods? The gods made a very long list, but their statues weren’t in the generals’ tent. They believed the gods were there watching what people did. The gods witnessed their acts and judged them. Surely it wasn’t an image that made a god divine.

What, then, did the statues of false gods in temples mean to them? We might say they meant what our religious images mean to us. It wasn’t wood or marble that they mistakenly worshiped. Their worship went to the false god shown in it. Both they and we have images; that’s not what separates us. Their false religion pictured beings that didn’t exist. Our true religion pictures beings that do. Where the Greeks had Hercules’s statue, we have St. Christopher’s. Their Aesculapius had a goat; our St. Roch has a dog. They had Jupiter with his thunderbolts; we have St. Anthony of Padua and St. James of Compostela.

Pliny opens his praise of Trajan by praying to the immortal gods. The consul isn’t praying to images. Images weren’t immortal.

Search paganism’s final days or its earliest beginnings. Not one fact shows that people worshiped an idol. Homer speaks only of the gods who live on high Olympus. The Palladium had fallen from heaven. But it was only a sacred guarantee of Pallas’s protection. People honored Pallas in the Palladium.

But Romans and Greeks did kneel before statues. They gave them crowns, incense, and flowers. They carried them in triumph through public squares. We’ve made these customs holy, and we aren’t idolaters.

In times of drought, women fasted and then carried the statues of the gods. They walked barefoot with their hair loose. Immediately it rained by the bucketful, as Petronius says: and at once it poured down in buckets. Haven’t we made this custom sacred? It was wrong among the Gentiles, but it’s undoubtedly right among us. In how many towns do people walk barefoot carrying the saints’ shrines? They ask the saints to intercede for heaven’s blessings. A Turk or Chinese scholar might see these ceremonies without understanding them. At first he might accuse us of trusting the images we carry in procession. One word would put him right.

Count all the speeches against Roman and Greek idolatry, made in every age. Their enormous number surprises us. Finding that the Romans and Greeks weren’t idolaters surprises us even more.

Not every temple had the same privileges. The great Diana at Ephesus had more fame than a village Diana. Aesculapius worked more miracles at Epidaurus than at another temple of his. People gave Olympian Jupiter’s statue more offerings than Paphlagonian Jupiter’s. But here, as always, we must set true religion’s customs against false religion’s. For centuries, haven’t we favored certain altars over others? Our Lady of Loreto gets more offerings from us than Our Lady of the Snows, doesn’t she? We should ask ourselves whether that gives anyone grounds to call us idolaters.

People imagined just one Diana, one Apollo, one Aesculapius. They didn’t imagine a separate Apollo, Diana, or Aesculapius for every temple and statue. Historical proof can go only so far. Within those limits, this proves the ancients didn’t think a statue was a deity. Their worship couldn’t be directed at that statue, that idol. So they weren’t idolaters.

A rough, superstitious crowd didn’t reason. It knew neither how to doubt, nor how to deny, nor how to believe. It rushed to the temples because it had nothing to do and because the lowly are equal to the great there. It brought offerings out of habit. It kept talking of miracles without having examined a single one. It was barely above the sacrificial animals it brought. Such a crowd might see the great Diana and Jupiter the Thunderer and feel religious terror. As I say, it could then worship the statue itself without knowing it. This has sometimes happened in our own temples among our rough peasants. People have made sure to teach them better. They must ask the blessed, the immortals received into heaven, to intercede for them. They must not ask wooden or stone figures. Only God is to be worshiped.

Greeks and Romans added gods by raising people to divine status. Greece did this for conquerors: Bacchus, Hercules, Perseus. Rome gave its emperors altars. Our way of raising people to heaven is different. Saints take the place of their demigods and lesser gods. But neither high rank nor conquest counts with us. Goodness alone has won men temples among us. Most would have no name on earth without their place in heaven. They made gods of people through flattery; we honor virtue. Yet their old practice also convincingly shows they weren’t idolaters in the strict sense. They didn’t credit statues of Augustus or Claudius with divine power any more than they credited their coins.

Nothing in Cicero’s philosophical works even suggests confusing gods with statues. His speakers tear into the religion of their day. Yet none charges Romans with believing bronze and marble are gods. Lucretius attacks superstitious people on every other point. Yet even he never charges anyone with that nonsense. Once more, then: nobody held this view or even thought of it. Idolaters didn’t exist.

Horace makes a statue of Priapus speak. Here’s what it says: “I was once a fig-tree trunk. A carpenter couldn’t decide whether to make me a god or a bench. Finally he chose to make me a god &c.” What does this joke show? Priapus was one of those minor gods people were free to mock. People put his figure in vegetable gardens to scare birds. The joke itself is the strongest proof that they didn’t respect it much.

Dacier couldn’t resist acting like a commentator. He pointed to Baruch’s prediction of this episode: “They’ll be whatever the craftsmen choose to make them.” He might just as well have noted that this applies to every statue.

A block of marble can just as easily be made into a basin as into a figure of Alexander, Jupiter, or something else more worthy of respect. Think of the material used for the cherubim in the Holy of Holies. It could just as well have served the lowest purposes. Does a throne or altar deserve less respect because its maker could have made a kitchen table?

Dacier thought the Romans worshiped Priapus’s statue and Baruch had predicted it. He should have concluded that the Romans mocked it. Look at all the authors who discuss their gods’ statues. None speaks of idolatry. They explicitly say the opposite. Here’s Martial:

Whoever shapes sacred faces in gold or marbleDoesn’t make gods.

In Ovid: Jupiter’s image is worshiped in Jupiter’s place.

In Statius: God’s form isn’t held in any image or metal;The divine power delights in living in minds.

In Lucan: Where else does God dwell but earth, sea, and air?

We could fill a book with passages showing that images were only images.

There was just one reason to think a statue held something divine: statues sometimes gave oracles. But we know what people generally believed. The gods chose particular altars and images to stay in from time to time. There they would hear people and answer them. Look at Homer or the choruses of Greek tragedies. Their prayers go only to Apollo, who gives oracles on the mountains, in this temple or that city. All antiquity offers no trace at all of a prayer to a statue.

People practiced magic and believed it was a science, or pretended to believe it. They claimed to know how to bring gods down into statues. These weren’t the great gods, but lesser gods, spirits. Hermes Trismegistus called this making gods. St. Augustine argues against it in his City of God. But a magician had to bring these images to life. That clearly shows they held nothing divine in themselves. And magicians could very rarely give a statue a soul and make it speak, I think.

Simply put, an image of a god wasn’t the god. Thunderbolts came from Jupiter, not a picture of him. The sea wasn’t stirred up by Neptune’s statue. Light didn’t come from Apollo’s statue. The Greeks and Romans were Gentiles and polytheists, not idolaters.

Were the Persians, Sabaeans, Egyptians, Tartars, and Turks idolaters? How old are the images called idols? A history of their worship.

Worshiping the sun and stars doesn’t make a people idolaters. Calling them that is a serious mistake. These nations went a long time without temples or images. Their error, if any, was to give those heavenly bodies the worship their creator deserved. And Zoroaster, or Zerdust, teaches something else in the Sadder’s collected teachings: a supreme being who rewards and punishes. There’s nothing close to idolatry in that. China’s government has never possessed any idol. It has kept to simple worship of Kingtien, heaven’s master. The Tartar Genghis Khan had no image and wasn’t an idolater. Muslims live throughout Greece, Asia Minor, Syria, Persia, India, and Africa. They think Christians worship images, so they call them giaours, idolaters. At Constantinople, they smashed several statues in Hagia Sophia and the Church of the Holy Apostles. They also smashed them in other churches they made into mosques. They fell for appearances, as people always do. Here were temples to saints who had once been men. Here were people kneeling to honor those saints’ images. Here were miracles happening in those temples. Surely, they thought, this proved idolatry of the fullest kind. But it proves nothing of the sort. Only one God receives Christian worship. What Christians honor in the blessed is God’s own power at work in his saints. Iconoclasts and Protestants have charged the Church with idolatry too. They’ve been given the very same reply.

Precise ideas have always been rare among people. Clear, precise words for those ideas have been rarer still. That is why we gave the name idolaters to the Gentiles, and especially to polytheists. Where did this worship of God, or several gods, through visible figures begin? People have written huge books and put forward different opinions about it. All these books and opinions prove only ignorance.

Who first made clothes or shoes? We don’t know. Yet we expect to discover who first made idols! What use is that passage in Sanchuniathon, who lived before Troy’s war? Does his story teach us anything? Chaos, spirit—in other words, breath—loved its own elements and brought mud out of them. It made the air bright. Colp, the wind, and his wife Baü produced Aeon. Aeon in turn produced Genos. Cronus came from their line, with two eyes at the back as at the front. He became a god, then gave his son Taut Egypt. Such is one of the ancient world’s most honored records.

Orpheus came before Sanchuniathon. His Theogony, which Damascius preserved for us, won’t teach us any more. He shows the world’s first principle as a dragon with two heads. One is a bull’s, the other a lion’s. Between them is a face he calls the god-face. It has golden wings on its shoulders.

But you can draw two great truths from these strange ideas. One is that visible images and hieroglyphs go back to the earliest antiquity. The other is that all ancient philosophers recognized a first principle.

Common sense gives us the answer about polytheism. From the moment people existed, they felt weak and dependent. These weak animals could reason, but could also act foolishly. They faced accidents of every kind, sickness, and death. It wasn’t hard to see that something had greater power. The earth fed them: they felt a force there. Air often destroyed them: it too had a force. So did fire that consumed and water that drowned. What would ignorant people more naturally do than imagine beings ruling those elements? Wouldn’t they naturally honor some unseen power making sun and stars shine before them? They wanted to picture powers greater than human beings. Giving them forms the senses could grasp was natural too. Was there even another way? God himself gave the Jews the religion that came before ours. Images of him filled it. He agrees to speak to humans in their language from a bush. He shows himself on a mountain. Every heavenly spirit he sends takes a human shape. The sanctuary itself holds cherubim: human bodies with wings and animal heads. Plutarch, Tacitus, Appian, and many others got this wrong. They charged the Jews with worshiping a donkey’s head. So although God forbade painting or carving any figure, he agreed to meet human weakness on its own terms. That weakness required images that spoke to the senses.

Isaiah’s vision in chap. VI. shows the Lord on a throne. His robe’s lower part fills the temple. In Jeremiah, ch. I., the Lord reaches out and touches the prophet’s mouth. Ezekiel’s vision in chap. III. shows a throne of sapphire. On it God appears to sit in human form. None of these images makes the Jewish religion less pure. It never put paintings, statues, or idols before the people to show them God.

The Chinese scholars, the Parsis, and the ancient Egyptians had no idols. But soon Isis and Osiris were represented in images. Soon Bel in Babylon was a huge colossus. Brahma was a strange monster in the Indian peninsula. The Greeks especially kept adding gods’ names, statues, and temples. But supreme power always belonged to their Zeus. The Latins called him Jupiter, master of gods and men. The Romans copied the Greeks. These peoples said all their gods were in heaven. They never knew what they meant by that heaven, or by their Olympus. There was no reason to think these higher beings lived in the clouds, which are only water. At first they had placed seven of them in the seven planets, among which they counted the sun. Later, however, all the gods lived in the expanse of heaven.

Rome’s twelve chief gods included six males and six females. Their name was gods of the greater order. The males were Jupiter, Neptune, Apollo, Vulcan, Mars, Mercury; the females Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Venus, Diana. They left Pluto out at that point and put Vesta in his place.

Next came gods of the lesser order, the native gods, heroes like Bacchus, Hercules, and Aesculapius. The underworld had Pluto and Proserpina. The sea had Thetis, Amphitrite, the Nereids, and Glaucus. Then came the Dryads and Naiads, the gods of gardens and of shepherds. Every profession and every action in life had its gods. Children had theirs, as did girls old enough to marry, brides, and women who’d given birth. There was the god Fart. Finally, the emperors were made divine. But people didn’t really see them as masters of heaven and earth. Nor did they see the god Fart, the goddess Pertunda, or Priapus that way. Nor Rumilia, goddess of breasts, or Stercutius, god of the toilet. Emperors sometimes had temples; the little household gods, the Penates, had none. But all had a figure, an idol.

People kept these little ugly figurines as ornaments in their private rooms. Old women and children amused themselves with them. No public religious practice gave them any backing. Everyone was free to follow their own superstitions. We still find these small idols among ancient cities’ ruins.

We can’t date the first idols people made. We do know they reach back to the earliest times. Abraham’s father Terah made them in Chaldea, at Ur. Rachel took her father-in-law Laban’s idols, stealing them away. That’s as far back as we can go.

What exactly did ancient peoples think these images were? What powers and abilities did they give them? Did people believe gods came from heaven to hide inside the statues? Or that they shared some of their divine spirit with them? Or that they gave them none? Once again, people have written about this quite uselessly. Each person plainly decided by his own reason, gullibility, or fanaticism. Priests obviously loaded their statues with as much divinity as possible. That way they drew more offerings. Philosophers, we know, rejected these superstitions; soldiers found them laughable. Officials let them pass. The people, as absurd as ever, had no idea what they were doing. There’s the brief history of every nation God hasn’t revealed himself to.

The same account fits the worship of an ox throughout Egypt. It also fits the dog, monkey, cat, and onions worshiped in various cities. These very probably started out as symbols. Later people worshiped one particular ox, Apis, and one particular dog, Anubis. They went on eating onions and beef all the same. What did Egypt’s old women think about sacred oxen and onions? That’s hard to find out.

Idols spoke quite often. At Rome, on the feast day of Cybele, people commemorated the fine words the statue had spoken when it was moved from King Attalus’s palace.

I wanted to be taken; don’t delay, send me as I wish,Rome’s a worthy place for every god to go.

“I wanted to be carried away; take me quickly. Rome deserves to have every god settle there.”

Fortune’s statue had spoken too. Of course, men like the Scipios, Ciceros, and Caesars believed none of it. But think of the old woman Encolpius paid an écu to buy geese and gods. She could easily have believed the story.

Idols also gave oracles, and priests hidden inside the hollow statues spoke in the deity’s name.

The peoples called idolaters had so many gods, stories of their origins, and separate forms of worship. Why did they never have a religious war? This peace was a good thing born from a bad one: error itself. Each nation accepted several lesser gods. So it was quite happy for its neighbors to have theirs too. Cambyses is accused of killing the ox Apis. Set him aside. Secular history gives no other conqueror who mistreated the gods of a people he conquered. The Gentiles had no exclusive religion, and the priests thought only of increasing offerings and sacrifices.

People offered fruit at first. Before long the priests’ meals required animals. The priests did their own slaughtering, turning into cruel butchers. At last they brought in that dreadful practice, human sacrifice. They sacrificed children and young girls especially. The Chinese, Parsis, and Indians never committed these horrors. Yet Porphyry tells us of people sacrificed at Hierapolis in Egypt.

Foreigners were the sacrificial victims in Tauris. Fortunately its priests probably didn’t get much business. This hideous superstition belonged to the early Greeks and Cypriots too. Phoenicians, Tyrians, and Carthaginians practiced it as well. Rome itself committed this crime in religion’s name. According to Plutarch, three Vestal Virgins had love affairs. The Romans sacrificed two Greeks and two Gauls to atone for them. Procopius lived at the same time as the Frankish king Theudebert. He says the Franks sacrificed humans on entering Italy with that prince. Such terrible sacrifices were common among Gauls and Germans. How can we read history without recoiling from the human race?

True, among the Jews, Jephthah sacrificed his daughter. Saul was ready to sacrifice his son. True, people devoted to the Lord under a curse couldn’t be bought back as animals could. They had to die. Samuel, a Jewish priest, hacked King Agag to pieces with a holy cleaver. This king was a prisoner of war whom Saul had pardoned. Saul respected the law of nations in treating that king, and was condemned for it. But God is humanity’s master. He can take people’s lives whenever, however, and through whomever he wants. People mustn’t take the place of the master of life and death. They mustn’t seize the Supreme Being’s rights.

Here’s something important to comfort humanity after this horrible picture of devout sacrilege. Almost all the nations called idolatrous had both sacred teaching and popular error. They had secret worship and public ceremonies, a religion for the wise and one for ordinary people. Those admitted to the mysteries learned about just one God. Look at the hymn credited to the ancient Orpheus. People sang it in the mysteries of Ceres at Eleusis, so famous in Europe and Asia. “Think about the divine nature, light up your mind, control your heart, follow the path of justice. Always keep the God of heaven and earth before your eyes. He’s one; he alone exists by himself. All beings owe their existence to him. He supports them all. No mortal has ever seen him, and he sees everything.”

There’s also this passage in a letter to St. Augustine. Its author is the philosopher Maximus of Madaura: “How crude and stupid must someone be to doubt the supreme God exists? He’s eternal and infinite. He has produced no being like himself; he’s the father of all things alike.”

A thousand witnesses tell us that the wise hated both idolatry and polytheism.

Epictetus was a model of acceptance and patience, a great man in a lowly position. He never speaks of more than one God. Here’s one of his sayings: “God created me. God’s inside me; I carry him everywhere. Could I dirty him with obscene thoughts, unjust actions, or shameful desires? I must thank God for everything and praise him for everything. I must keep blessing him until I stop living.” All Epictetus’s ideas center on this principle.

Perhaps Marcus Aurelius matched Epictetus’s greatness: one ruled Rome’s empire, the other was a slave. Marcus does speak of gods often enough. He may simply be using everyone else’s language. Or he may mean beings between humans and the Supreme Being. Yet again and again he makes his belief clear: there’s just one God, eternal and infinite. He says, “Our soul comes out of the divine being. God gives me my children, my body, my spirits.”

The Stoics and Platonists accepted a universal divine nature; the Epicureans denied it. In the mysteries, the priests spoke only of one God. Where, then, were the idolaters?

Moréri’s Dictionary is seriously wrong on another point. It claims that under Theodosius the Younger, idolaters survived only in distant parts of Asia and Africa. Italy still had many Gentile peoples in the seventh century. In Charlemagne’s day, northern Germany from the Weser onward wasn’t Christian. What people call idolatry lasted long after him in Poland and throughout the north. The old worship survives in half of Africa and every kingdom beyond the Ganges. It survives in Japan, among China’s common people, and among a hundred Tartar hordes. Within Europe, only a few Lapps, Samoyeds, and Tartars have stayed with their ancestors’ religion.

Let’s end with a reminder about what we call the Middle Ages. Back then we named Mohammedan lands Pagania. These people detest images, yet we called them idolaters, worshipers of images. Once again we should be readier to excuse the Turks when they think we’re idolaters. Our altars, as they see them, are piled with statues and images.

J — Jephte, ou des sacrifices de sang humain

Ou des sacrifices de sang humain.

Il est évident par le texte du livre des juges que Jephté promit de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison pour venir le féliciter de sa victoire contre les Ammonites. Sa fille unique vint au devant de lui; il déchira ses vêtements, & il l’immola après lui avoir permis d’aller pleurer sur les montagnes le malheur de mourir vierge. Les filles juives célébrèrent longtemps cette avanture, en pleurant la fille de Jephté pendant quatre jours. ( Voyez chapitre 12 des Juges. )

En quelque temps que cette histoire ait été écrite, qu’elle soit imitée de l’histoire grecque, d’Agamemnon & d’Idoménée, ou qu’elle en soit le modèle, qu’elle soit antérieure ou postérieure à de pareilles histoires Assiriennes, ce n’est pas ce que j’éxamine; je m’en tiens au texte: Jephté voua sa fille en holocauste, & accomplit son vœu.

Il était expressément ordonné par la loi juive, d’immoler les hommes voués au seigneur. Tout homme voué ne sera point racheté, mais sera mis à mort sans rémission. La vulgate traduit, non redimetur, sed morte morietur. Lévitique chap. 27. verset 29.

C’est en vertu de cette loi que Samuël coupa en morceaux le roi Agag, à qui Saül avait pardonné; & c’est même pour avoir épargné Agag, que Saül fut réprouvé du Seigneur, & perdit son royaume.

Voilà donc les sacrifices de sang humain clairement établis; il n’y a aucun point d’histoire mieux constaté; on ne peut juger d’une nation que par ses archives, & par ce qu’elle raporte d’elle-même.

Or, sacrifices of human blood.

The Book of Judges is clear about Jephthah’s promise. He’d sacrifice the first person out of his house to congratulate him on his victory over the Ammonites. His only daughter came to meet him. He tore his clothes. He let her go into the mountains to mourn her misfortune: she would die a virgin. Then he sacrificed her. For a long time, Jewish girls commemorated this event by mourning Jephthah’s daughter for four days. ( See chapter 12 of Judges. )

When was this story written? Did it copy the Greek stories of Agamemnon and Idomeneus, or did they copy it? Did similar Assyrian stories come before it or after it? Those aren’t the questions I’m examining. I stick to the text: Jephthah vowed to offer his daughter as a burnt sacrifice, and kept his vow.

Jewish law explicitly ordered the sacrifice of people promised to the Lord. “No one promised as an offering can be bought back. They must be put to death without pardon.” The Vulgate translates it: “He won’t be bought back, but will be put to death.” Leviticus chap. 27. verse 29.

Samuel followed this law when he cut King Agag to pieces. Saul had pardoned the king. Saul spared Agag. That was the very reason the Lord rejected him and he lost his kingdom.

So sacrifices of human blood are clearly established. No historical fact is more firmly established. We can judge a nation only by its records and by what it reports about itself.

I — Inondation

Y a-t-il eu un temps où le globe ait été entiérement inondé? cela est physiquement impossible. Il se peut que successivement la mer ait couvert tous les terrains l’un après l’autre; & cela ne peut être arrivé que par une gradation lente, dans une multitude prodigieuse de siécles. La mer en cinq cent années de tems, s’est retirée d’Aiguemortes, de Fréjus, de Ravenne qui étaient de grands ports, & a laissé environ deux lieues de terrain à sec. Par cette progression il est évident qu’il lui faudrait deux millions deux cent cinquante mille ans pour faire le tour de notre globe.Ce qui est très-remarquable, c’est que cette période approche fort de celle qu’il faut à l’axe de la terre pour se relever & pour coïncider avec l’équateur; mouvement très vraisemblable, qu’on commence depuis cinquante ans à soupçonner, & qui ne peut s’effectuer que dans l’espace de deux millions & plus de trois cent mille années.

Les lits, les couches de coquilles qu’on a découvert de tous côtés à soixante, à quatre vingt, à cent lieues même de la mer, sont une preuve incontestable qu’elle a déposé peu à peu ces productions maritimes sur des terrains qui étaient autrefois les rivages de l’Océan; mais que l’eau ait couvert entiérement tout le globe à la fois, c’est une chimère absurde en physique, démontrée impossible par les loix de la gravitation, par les loix des fluides, par l’insuffisance de la quantité d’eau. Ce n’est pas qu’on prétende donner la moindre atteinte à la grande vérité du déluge universel rapporté dans le Pentateuque; au contraire, c’est un miracle, donc il le faut croire; c’est un miracle, donc il n’a pu être éxécuté par les loix physiques.

Tout est miracle dans l’histoire du déluge. Miracle que quarante jours de pluye ayent inondé les quatre parties du monde, & que l’eau se soit élevée de quinze coudées au dessus de toutes les plus hautes montagnes; miracle qu’il y ait eu des cataractes, des portes, des ouvertures dans le ciel; miracle que tous les animaux se soient rendus dans l’arche de toutes les parties du monde; miracle que Noé ait trouvé de quoi les nourir pendant dix mois; miracle que tous les animaux ayent tenu dans l’arche avec leurs provisions; miracle que la plûpart n’y soient pas morts; miracle qu’ils ayent trouvé de quoi se nourrir en sortant de l’arche; miracle encor, mais d’une autre espèce, qu’un nommé Pelletier ait crû expliquer comment tous les animaux ont pu tenir & se nourrir naturellement dans l’arche de Noé.

Or l’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il serait insensé de l’expliquer; ce sont de ces mystères qu’on croit par la foi, & la foi consiste à croire ce que la raison ne croit pas, ce qui est encor un autre miracle.

Ainsi l’histoire du déluge universel est comme celle de la tour de Babel, de l’anesse de Balaam, de la chute de Jérico au son des trompettes, des eaux changées en sang, du passage de la mer rouge, & de tous les prodiges que Dieu daigna faire en faveur des élus de son peuple. Ce sont des profondeurs que l’esprit humain ne peut sonder.

Could a flood once have covered the entire earth? Physics makes that impossible. The sea could have reached every piece of land in turn. But it could only do so little by little, across countless centuries. Take the former great ports of Aigues-Mortes, Fréjus, and Ravenna. In five hundred years, the sea has receded from them, leaving about two leagues dry. At that pace, a circuit of our globe would clearly need two million two hundred and fifty thousand years. Now here’s something striking. Nearly that much time is needed for the earth’s axis to rise into line with the equator. Such a movement is very likely. People began suspecting it within the past fifty years. It could take place only over more than two million three hundred thousand years.

Beds and layers of shells turn up everywhere. Some are sixty leagues from the sea, others eighty, others even a hundred. The sea gradually left these marine products on land once bordering the ocean. The shells prove that beyond doubt. But the idea that water covered the entire globe all at once is physically absurd. There isn’t enough water. The laws of gravity and the laws of fluids rule it out too. We don’t mean to cast the slightest doubt on a great truth: the worldwide flood described in the Pentateuch. Quite the opposite. It’s a miracle, so we must believe it. It’s a miracle, so physical laws couldn’t have brought it about.

The flood account contains nothing but miracles. Take the forty days of rain: they flooded all four parts of the world. Water reached fifteen cubits above even the tallest mountains—a miracle. The sky had floodgates, doors, and openings: another miracle. Every animal came from every region to the ark: a miracle. Noah got food for them for ten months: a miracle. There was room for every animal and its supplies: a miracle. Most stayed alive there: a miracle. Once outside, they found food: a miracle. And here’s a miracle of a different sort. Someone called Pelletier believed he’d explained how Noah’s ark could naturally hold and feed all the animals.

The flood story is the most miraculous thing anyone has ever heard of. So trying to explain it would be foolish. It’s one of those mysteries we believe through faith. Faith means believing what reason doesn’t believe. That’s yet another miracle.

So the worldwide flood is like the Tower of Babel or Balaam’s donkey. It’s like Jericho falling at the sound of trumpets, water turning to blood, or the Red Sea crossing. It’s like all the wonders God chose to perform for the chosen ones among his people. These are depths the human mind can’t explore.

J — Joseph

L’Histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité & de littérature, est un des plus précieux monumens de l’antiquité, qui soient parvenus jusqu’à nous. Elle paraît être le modèle de tous les écrivains Orientaux; elle est plus attendrissante que l’Odissée d’Homère; car un héros qui pardonne, est plus touchant que celui qui se venge.

Nous regardons les Arabes comme les premiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues; mais je ne vois chez eux aucune avanture comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, & la fin peut faire répandre des larmes d’atendrissement. C’est un jeune homme de seize ans dont ses frères sont jaloux; il est vendu par eux à une caravane de marchands Ismaëlites, conduit en Egypte, & acheté par un eunuque du roi. Cet eunuque avait une femme, ce qui n’est point du tout étonnant; le Kislar-Aga eunuque parfait, à qui on a tout coupé, a aujourd’hui un serrail à Constantinople: on lui a laissé ses yeux & ses mains, & la nature n’a point perdu ses droits dans son cœur. Les autres eunuques, à qui on n’a coupé que les deux accompagnemens de l’organe de la génération, employent encor souvent cet organe; & Putiphar à qui Joseph fut vendu, pouvait très-bien être du nombre de ces eunuques.

La femme de Putiphar devient amoureuse du jeune Joseph, qui fidèle à son maître & à son bienfaiteur, rejette les empressemens de cette femme. Elle en est irritée, & accuse Joseph d’avoir voulu la séduire. C’est l’histoire d’Hipolite & de Phèdre, de Bellerophon & de Stenobée, d’Hebrus & de Damasippe, de Tanis & de Péribée, de Mirtil & d’Hipodamie, de Pélée & de Demenette.

Il est difficile de savoir quelle est l’originale de toutes ces histoires; mais chez les anciens auteurs Arabes, il y a un trait touchant l’avanture de Joseph & de la femme de Putiphar, qui est fort ingénieux. L’auteur suppose que Putiphar incertain entre sa femme & Joseph, ne regarda pas la tunique de Joseph que sa femme avait déchirée comme une preuve de l’attentat du jeune homme. Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme; Joseph disait qu’elle lui avait déchiré & ôté sa tunique en présence de l’enfant; Putiphar consulta l’enfant dont l’esprit était fort avancé pour son âge; l’enfant dit à Putiphar, Regardez si la tunique est déchirée par devant ou par derrière; si elle l’est par devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme qui se défendait; si elle l’est par derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui. Putiphar, grace au génie de cet enfant, reconnut l’innocence de son esclave. C’est ainsi que cette avanture est raportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur Arabe. Il ne s’embarasse point de nous instruire à qui appartenait l’enfant qui jugea avec tant d’esprit. Si c’était un fils de la Putiphar, Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulu.

Quoi qu’il en soit,Joseph, selon la Genèse, est mis en prison, & il s’y trouve en compagnie de l’échanson & du panetier du Roi d’Egypte. Ces deux prisonniers d’état rêvent tous deux pendant la nuit; Joseph explique leurs songes, il leur prédit que dans trois jours l’échanson rentrera en grace, & que le panetier sera pendu, ce qui ne manqua pas d’arriver.

Deux ans après le Roi d’Egypte rêve aussi; son échanson lui dit qu’il y a un jeune Juif en prison, qui est le premier homme du monde pour l’intelligence des rêves; le roi fait venir le jeune homme, qui lui prédit sept années d’abondance, & sept années de stérilité.

Interrompons un peu ici le fil de l’histoire, pour voir de quelle prodigieuse antiquité est l’interprétation des songes.

Jacob avait vû en songe l’échelle mystérieuse au haut de laquelle était Dieu lui-même: il apprit en songe une methode de multiplier les troupeaux; méthode qui n’a jamais réussi qu’à lui. Joseph lui-même avait appris par un songe qu’il dominerait un jour sur ses frères. Abimélec, long-tems auparavant, avait été averti en songe que Sara était femme d’Abraham. ( Voyez l’article Songe.)

Revenons à Joseph. Dès qu’il eut expliqué le songe de Pharaon, il fut sur le champ premier ministre. On doute qu’aujourd’hui on trouvât un Roi, même en Asie, qui donnât une telle charge pour un rêve expliqué. Pharaon fit épouser à Joseph une fille de Putiphar. Il est dit, que ce Putiphar était grand-prêtre d’Héliopolis; ce n’était donc pas l’eunuque son premier maître; ou si c’était lui, il avait encor certainement un autre titre que celui de grand-prêtre, & sa femme avait été mère plus d’une fois.

Cependant, la famine arriva, comme Joseph l’avait prédit, & Joseph pour mériter les bonnes graces de son Roi, força tout le peuple à vendre ses terres à Pharaon, & toute la nation se fit esclave pour avoir du blé. C’est là apparemment l’origine du pouvoir despotique. Il faut avouer que jamais roi n’avait fait un meilleur marché; mais aussi le peuple ne devait guères bénir le premier ministre.

Enfin, le père & les frères de Joseph eurent aussi besoin de blé, car la famine désolait alors toute la terre. Ce n’est pas la peine de raconter ici comment Joseph reçut ses frères, comment il leur pardonna & les enrichit. On trouve dans cette histoire tout ce qui constitue un poëme épique intéressant; exposition, nœud, reconnaissance, péripétie; & merveilleux. Rien n’est plus marqué au coin du génie oriental.

Ce que le bon homme Jacob père de Joseph répondit à Pharaon, doit bien fraper ceux qui savent lire. Quel âge avez-vous? lui dit le Roi. J’ai cent-trente ans, dit le vieillard, & je n’ai pas eu encor un jour heureux dans ce court pélerinage.

Set aside everything but literary interest and curiosity in Joseph’s story. Few records handed down from antiquity are more valuable. It seems to have supplied the pattern for every Eastern writer. Even Homer’s Odyssey doesn’t move us as much. Forgiveness in a hero touches us more deeply than revenge.

We think the Arabs first wrote those inventive tales now found in every language. But I find no story of theirs to equal Joseph’s. Nearly all of it is wonderful; the ending can bring tender tears. Joseph is sixteen, and his brothers envy him. They sell him to Ishmaelite traders traveling in a caravan. In Egypt, where they take him, a royal eunuch buys him. This eunuch was married, which shouldn’t surprise anyone. Today Constantinople’s Kizlar Agha keeps a harem despite being a complete eunuch. Everything has been cut off. His eyes and hands remain, and natural desire still rules his heart. Other eunuchs lose only the two parts alongside the reproductive organ. They often still use the organ itself. Potiphar, Joseph’s buyer, could perfectly well have belonged to that group.

Potiphar’s wife falls for young Joseph. She makes advances; he refuses them. He stays loyal to the master who has helped him. That angers her. She accuses Joseph of trying to seduce her. It’s the same story as Hippolytus and Phaedra, or Bellerophon and Stheneboea. It’s also the story of Hebrus and Damasippe, Tanis and Periboea, Myrtilus and Hippodamia, or Peleus and Demaenete.

Which version of these stories was the first? We can’t easily tell. But old Arab writers give Joseph and Potiphar’s wife a particularly clever episode. The author has Potiphar unsure whether to believe Joseph or his wife. She’d ripped Joseph’s tunic, but that didn’t prove to him that Joseph had tried to assault her. In her room lay a child in a cradle. Joseph said she’d torn off his tunic in that child’s presence. Potiphar asked the child, whose intelligence was well beyond its years. It answered, “Check the tear in the tunic. Is it at the front or at the back? At the front, it proves Joseph tried to force your wife and she fought back. At the back, it proves she was chasing him.” The child’s cleverness let Potiphar see his slave was innocent. The Koran follows that old Arab author in telling the episode this way. He never bothers to say whose child this clever little judge was. Suppose it was Potiphar’s wife’s son. Then she’d had her eye on someone before Joseph.

In Genesis, however, Joseph ends up in prison. His fellow prisoners are Egypt’s royal cupbearer and baker. Both are prisoners of state; both dream one night. Joseph tells them what their dreams mean. In three days, he predicts, the cupbearer will be back in favor. The baker will hang then. And so it turns out.

Two years later the king of Egypt has a dream too. His cupbearer tells him there’s a young Jew in prison. No one in the world understands dreams better. The king sends for him. The young man predicts seven years of plenty and seven years of crop failure.

Let’s pause the story to see how far back dream interpretation goes.

In a dream, Jacob had seen the mysterious ladder with God himself at the top. He learned a way to multiply his flocks in a dream too. That method has never worked for anyone else. Joseph himself learned in a dream that he’d one day rule over his brothers. Long before that, a dream warned Abimelech that Sarah was Abraham’s wife. ( See the article Dream.)

Let’s go back to Joseph. He became prime minister as soon as he explained Pharaoh’s dream. Could we find a king today who’d give someone that job for explaining a dream? Even in Asia, it’s doubtful. Pharaoh had Joseph marry a daughter of Potiphar. This Potiphar, we’re told, was the high priest of Heliopolis. So he wasn’t Joseph’s first master, the eunuch. Or if he was, high priest certainly wasn’t his only title. His wife had been a mother more than once.

Meanwhile, famine came, as Joseph had predicted. To win his king’s favor, Joseph forced everyone to sell their land to Pharaoh. The whole nation became slaves to get grain. Apparently, that’s where absolute power began. We must admit no king had ever made a better deal. But the people could hardly have blessed the prime minister for it.

In the end Joseph’s father and brothers needed grain too: famine was then laying waste to the whole earth. There’s no need to retell how Joseph welcomed his brothers, forgave them, and made them rich. This story has everything an interesting epic poem needs. It sets the scene, builds a complication, then brings recognition, a reversal, and supernatural wonders. Nothing shows Eastern genius more clearly.

Anyone who can read should be struck by good old Jacob’s answer to Pharaoh. Jacob was Joseph’s father. “How old are you?” the king asked him. “I’m a hundred and thirty,” the old man said, “and I haven’t yet had a single happy day in this short pilgrimage.”

D — De la Liberté

A.

Voilà une batterie de canons qui tire à nos oreilles, avez-vous la liberté de l’entendre ou de ne l’entendre pas?

B.

Sans doute, je ne peux pas m’empêcher de l’entendre.

A.

Voulez-vous que ce canon emporte votre tête, & celles de vôtre femme & de vôtre fille qui se proménent avec vous?

B.

Quelle proposition me faites-vous là? je ne peux pas tant que je suis de sens rassis vouloir chose pareille, cela m’est impossible.

A.

Bon, vous entendez nécessairement ce canon, & vous voulez nécessairement ne pas mourir vous & votre famille d’un coup de canon à la promenade, vous n’avez ni le pouvoir de ne pas entendre, ni le pouvoir de vouloir rester ici.

B.

Cela est clair.

A.

Vous avez en conséquence fait une trentaine de pas pour être à l’abri du canon, vous avez eu le pouvoir de marcher avec moi ce peu de pas?

B.

Cela est encor très-clair.

A.

Et si vous aviez été paralitique, vous n’auriez pu éviter d’être exposé à cette batterie, vous n’auriez pas eu le pouvoir d’être où vous êtes, vous auriez nécessairement entendu & reçu un coup de canon, & vous seriez mort nécessairement.

B.

Rien n’est plus véritable.

A.

En quoi consiste donc votre liberté, si ce n’est dans le pouvoir que votre individu a exercé de faire ce que votre volonté exigeait d’une nécessité absolue.

B.

Vous m’embarassez; la liberté n’est donc autre chose que le pouvoir de faire ce que je veux.

A.

Réfléchissez y, & voyez si la liberté peut être entendue autrement.

B.

En ce cas mon chien de chasse est aussi libre que moi; il a nécessairement la volonté de courir quand il voit un liévre, & le pouvoir de courir s’il n’a pas mal aux jambes. Je n’ai donc rien au dessus de mon chien, vous me réduisez à à l’état des bêtes.

A.

Voilà les pauvres sophismes des pauvres sophistes qui vous ont instruit. Vous voilà bien malade d’être libre comme vôtre chien! Eh ne ressemblez-vous pas à votre chien en mille choses? la faim, la soif, la veille, le dormir, les cinq sens ne vous sont-ils pas communs avec lui? voudriez-vous avoir l’odorat autrement que par le nez? pourquoi voulez-vous avoir la liberté autrement que lui?

B.

Mais j’ai une ame qui raisonne beaucoup, & mon chien ne raisonne guères. Il n’a presque que des idées simples, & moi j’ai mille idées métaphisiques.

A.

Eh bien, vous êtes mille fois plus libre que lui, c’est-à-dire,vous avez mille fois plus de pouvoir de penser que lui, mais vous n’êtes pas libre autrement que lui.

B.

Quoi? je ne suis pas libre de vouloir ce que je veux?

A.

Qu’entendez-vous par là?

B.

J’entends ce que tout le monde entend; ne dit-on pas tous les jours, les volontés sont libres?

A.

Un proverbe n’est pas une raison; expliquez vous mieux.

B.

J’entends que je suis libre de vouloir comme il me plaira.

A.

Avec votre permission, cela n’a pas de sens; ne voyez-vous pas qu’il est ridicule de dire, je veux vouloir. Vous voulez nécessairement en conséquence des idées qui se sont présentées à vous. Voulez-vous vous marier, oui on non?

B.

Mais si je vous disais que je ne veux ni l’un ni l’autre?

A.

Vous répondriez comme celui qui disait, les uns croyent le cardinal Mazarin mort, les autres le croyent vivant, & moi je ne crois ni l’un ni l’autre.

B.

Eh bien, je veux me marier.

A.

Ah! c’est répondre cela. Pourquoi voulez-vous vous marier?

B.

Parce que je suis amoureux d’une jeune fille, belle, douce, bien élevée, assez riche, qui chante très-bien, dont les parents sont de très-honnêtes gens, & que je me flate d’être aimé d’elle, & fort bien venu de sa famille.

A.

Voilà une raison. Vous voyez que vous ne pouvez vouloir sans raison. Je vous déclare que vous êtes libre de vous marier, c’est-à-dire, que vous avez le pouvoir de signer le contract.

B.

Comment! je ne peux vouloir sans raison? Eh que deviendra cet autre proverbe, sit pro ratione voluntas; ma volonté est ma raison, je veux parce que je veux?

A.

Cela est absurde, mon cher ami; il y aurait en vous un effet sans cause.

B.

Quoi! lorsque je joue à pair ou non, j’ai une raison de choisir pair plutôt qu’impair?

A.

Oui sans doute.

B.

Et quelle est cette raison, s’il vous plaît?

A.

C’est que l’idée d’impair s’est présentée à votre esprit plutôt que l’idée opposée. Il serait plaisant qu’il y eût des cas où vous voulez parce qu’il y a une cause de vouloir, & qu’il y eût quelques cas où vous voulussiez sans cause. Quand vous voulez vous marier,vous en sentez la raison dominante évidemment; vous ne la sentez pas quand vous jouez à pair ou non; & cependant il faut bien qu’il y en ait une.

B.

Mais encor une fois, je ne suis donc pas libre?

A.

Votre volonté n’est pas libre, mais vos actions le sont; vous êtes libre de faire quand vous avez le pouvoir de faire.

B.

Mais tous les livres que j’ai lûs sur la liberté d’indifférence......

A.

Sont des sottises; il n’y a point de liberté d’indifférence; c’est un mot destitué de sens, inventé par des gens qui n’en avaient guères.

A.

“We can hear that battery of cannons firing. Are you free to hear it or not hear it?”

B.

“Of course I can’t help hearing it.”

A.

“Do you want that cannon to blow your head off? And the heads of your wife and daughter, who are walking with you?”

B.

“What sort of question is that? While I’m in my right mind, I can’t want such a thing. It’s impossible for me.”

A.

“Good. You can’t help hearing that cannon. You can’t help wanting to avoid a cannon shot killing you and your family on your walk. You have no power not to hear it. And you have no power to want to stay here.”

B.

“That’s clear.”

A.

“So you’ve walked some thirty steps to get shelter from the cannon. You had the power to walk those few steps with me?”

B.

“That’s very clear too.”

A.

“And if you’d been paralyzed, you couldn’t have escaped this battery’s fire. You’d have had no power to reach where you are now. You’d have had to hear the cannon shot and take the hit. You’d have had to die.”

B.

“Nothing could be truer.”

A.

“So what’s your freedom, if not the power you used to act? You did what your will demanded as an absolute necessity.”

B.

“Now you’ve confused me. So freedom is just the power to do what I want.”

A.

“Think about it. See whether freedom can mean anything else.”

B.

“Then my hunting dog is as free as I am. He sees a hare and can’t help wanting to run. Unless his legs hurt, he has the power to run. So I have no advantage over my dog. You’re reducing me to the level of animals.”

A.

“That’s the kind of poor argument your poor sophists taught you. What a hardship, being as free as your dog! Don’t you resemble your dog in a thousand ways? You both get hungry and thirsty, stay awake and sleep. You both have five senses, don’t you? Would you want to smell with something other than your nose? Why do you want freedom to work differently for you?”

B.

“But my soul does a lot of reasoning, and my dog hardly reasons at all. He has almost nothing but simple ideas. I have a thousand metaphysical ideas.”

A.

“Well, you’re a thousand times freer than he is. That means your power to think is a thousand times greater than his. But your freedom doesn’t work differently from his.”

B.

“What? Aren’t I free to want what I want?”

A.

“What do you mean by that?”

B.

“I mean what everyone means. Don’t people say every day that our wills are free?”

A.

“A saying isn’t a reason. Explain yourself more clearly.”

B.

“I mean I’m free to want whatever I please.”

A.

“If you don’t mind my saying so, that makes no sense. Don’t you see how ridiculous it is to say, ‘I want to want’? Ideas come into your mind, and what you want necessarily follows from them. Do you want to get married, yes or no?”

B.

“But what if I told you I didn’t want either one?”

A.

“You’d be like the man who said, ‘Some people think Cardinal Mazarin is dead. Others think he’s alive. I don’t believe either one.’”

B.

“All right, I want to get married.”

A.

“Ah, now that’s an answer. Why do you want to get married?”

B.

“Because I’m in love with a young woman. She’s beautiful, gentle, well brought up, fairly rich, and sings very well. Her parents are very decent people. I like to think she loves me and her family welcomes me warmly.”

A.

“There’s a reason. You see, you can’t want something without a reason. I declare you’re free to marry. That means you have the power to sign the contract.”

B.

“What! I can’t want something without a reason? What about that other saying, let will stand for reason? My will is my reason; I want because I want?”

A.

“That’s absurd, my dear friend. You’d have an effect inside you without a cause.”

B.

“What! When I play odds or evens, I have a reason to choose even over odd?”

A.

“Yes, of course.”

B.

“And what’s that reason, please?”

A.

“The idea of odd came into your mind before the opposite idea. Sometimes you want something because there’s a cause for wanting it. Wouldn’t it be strange if at other times you wanted something without a cause? When you want to marry, you clearly feel the main reason. You don’t feel it when you play odds or evens. Yet there must be one.”

B.

“But once again, does that mean I’m not free?”

A.

“Your will isn’t free, but your actions are. You’re free to act when you have the power to act.”

B.

“But all the books I’ve read about freedom of indifference…”

A.

“Are nonsense. There’s no freedom of indifference. It’s a meaningless term invented by people with very little sense.”

D — Des Loix

Du temps de Vespasien & de Tite, pendant que les Romains éventraient les Juifs, un Israëlite fort riche qui ne voulait point être éventré, s’enfuit avec tout l’or qu’il avait gagné à son métier d’usurier, & emmena vers Eziongaber toute sa famille, qui consistait en sa vieille femme, un fils & une fille; il avait dans son train, deux eunuques, dont l’un servait de cuisinier, l’autre était laboureur & vigneron. Un bon Essénien qui savait par cœur le Pentateuque lui servait d’aumônier: tout cela s’embarqua dans le port d’Eziongaber, traversa la mer qu’on nomme rouge, & qui ne l’est point, & entra dans le golphe Persique, pour aller chercher la terre d’Ophir, sans savoir où elle était. Vous croyez bien qu’il survint une horrible tempête, qui poussa la famille Hébraïque vers les côtes des Indes; le vaisseau fit naufrage à une des isles Maldives, nommée aujourd’hui Padrabranca, laquelle était alors déserte.

Le vieux richard & la vieille se noyèrent; le fils, la fille, les deux eunuques & l’aumonier se sauvèrent; on tira comme on put quelques provisions du vaisseau, on bâtit des petites cabanes dans l’île, & on y vécut assez commodément. Vous savez que l’île de Padrabranca est à cinq degrés de la ligne, & qu’on y trouve les plus gros cocos & les meilleurs ananas du monde; il était fort doux d’y vivre dans le temps qu’on égorgeait ailleurs le reste de la nation chérie; mais l’Essénien pleuroit en considérant que peut-être il ne restait plus qu’eux de Juifs sur la terre, & que la semence d’Abraham allait finir.

Il ne tient qu’à vous de la susciter, dit le jeune Juif, épousez ma sœur. Je le voudrais bien, dit l’aumônier, mais la loi s’y oppose. Je suis Essénien, j’ai fait vœu de ne me jamais marier, la loi porte qu’on doit accomplir son vœu; la race Juive finira si elle veut, mais certainement je n’épouserai point votre sœur, toute jolie qu’elle est.

Mes deux eunuques ne peuvent pas lui faire d’enfans, reprit le Juif, je lui en ferai donc s’il vous plait, & ce sera vous qui bénirez le mariage.

J’aimerais mieux cent fois être éventré par les soldats Romains, dit l’aumônier, que de servir à vous faire commettre un inceste; si c’était votre sœur de père, encor passe, la loi le permet; mais elle est votre sœur de mère, cela est abominable.

Je conçois bien, répondit le jeune homme, que ce serait un crime à Jérusalem, où je trouverais d’autres filles; mais dans l’île de Padrabranca, où je ne vois que des cocos, des ananas & des huitres, je crois que la chose est très-permise. Le Juif épousa donc sa sœur, & en eut une fille malgré les protestations de l’Essénien; ce fut l’unique fruit d’un mariage que l’un croyait très-légitime, & l’autre abominable.

Au bout de quatorze ans, la mère mourut; le père dit à l’aumônier, Vous êtes-vous enfin défait de vos anciens préjugés? voulez-vous épouser ma fille? Dieu m’en préserve, dit l’Essénien. Oh bien je l’épouserai donc moi, dit le père, il en sera ce qui pourra, mais je ne veux pas que la semence d’Abraham soit réduite à rien. L’Essénien épouvanté de cet horrible propos ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait à la loi, & s’enfuit. Le nouveau marié avait beau lui crier, Demeurez, mon ami, j’observe la loi naturelle, je sers la patrie, n’abandonnez pas vos amis; l’autre le laissait crier, ayant toûjours la loi dans la tête, & s’enfuit à la nage dans l’île voisine.

C’était la grande île d’Attole, très-peuplée, & très-civilisée; dès qu’il aborda, on le fit esclave. Il apprit à balbutier la langue d’Attole; il se plaignit très-amèrement de la façon inhospitaliére dont on l’avait reçu; on lui dit que c’était la loi, & que depuis que l’île avait été sur le point d’être surprise par les habitans de celle d’Ada, on avait sagement réglé que tous les étrangers qui aborderaient dans Attole, seraient mis en servitude. Ce ne peut être une loi, dit l’Essénien, car elle n’est pas dans le Pentateuque; on lui répondit qu’elle était dans le digeste du païs, & il demeura esclave: il avait heureusement un très bon maître fort riche, qui le traita bien, & auquel il s’attacha beaucoup.

Des assassins vinrent un jour pour tuer le maître, & pour voler ses trésors; ils demandèrent aux esclaves s’il était à la maison, & s’il avait beaucoup d’argent? Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu’il n’a point d’argent, & qu’il n’est point à la maison; mais l’Essénien dit, La loi ne permet pas de mentir, je vous jure qu’il est à la maison, & qu’il a beaucoup d’argent; ainsi le maître fut volé & tué; les esclaves accusèrent l’Essénien devant les juges, d’avoir trahi son patron; l’Essénien dit qu’il ne voulait mentir, & qu’il ne mentirait pour rien au monde, & il fut pendu.

On me contait cette histoire, & bien d’autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France.

Quand je fus arrivé, j’allai à Versailles pour quelques affaires, je vis passer une belle femme, suivie de plusieurs belles femmes; Quelle est cette belle femme, dis-je, à mon avocat en parlement, qui était venu avec moi, car j’avais un procès en parlement à Paris, pour mes habits qu’on m’avait fait aux Indes, & je voulais toûjours avoir mon avocat à mes côtés. C’est la fille du roi, dit-il, elle est charmante & bienfaisante, c’est bien dommage que dans aucun cas elle ne puisse jamais être reine de France. Quoi, lui dis-je, si on avait le malheur de perdre tous ses parens, & les princes du sang, ( ce qu’à Dieu ne plaise) elle ne pourrait hériter du royaume de son père? Non, dit l’avocat, la loi Salique s’y oppose formellement. Et qui a fait cette loi Salique? dis-je à l’avocat. Je n’en sais rien, dit-il, mais on prétend que chez un ancien peuple nommé les Saliens, qui ne savaient ni lire ni écrire, il y avait une loi écrite qui disait qu’en terre Salique fille n’héritait pas d’un aleu, & cette loi a été adoptée en terre non Salique. Et moi, lui dis-je, je la casse; vous m’avez assuré que cette princesse est charmante & bienfaisante, donc elle aurait un droit incontestable à la couronne, si le malheur arrivait qu’il ne restât qu’elle du sang Royal; ma mère a hérité de son père, & je veux que cette princesse hérite du sien.

Le lendemain mon procès fut jugé en une chambre du parlement, & je perdis tout d’une voix; mon avocat me dit que je l’aurais gagné tout d’une voix en une autre chambre. Voilà qui est bien comique, lui dis-je; ainsi donc chaque chambre chaque loi. Oui, dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c’est-à-dire, on a prouvé vingt-cinq fois que la coutume de Paris est équivoque; & s’il y avait vingt-cinq chambres de juges, il y aurait vingt-cinq jurisprudences différentes. Nous avons, continua-t-il, à quinze lieues de Paris une province nommée Normandie,où vous auriez été tout autrement jugé qu’ici. Cela me donna envie de voir la Normandie. J’y allai avec un de mes frères: nous rencontrames à la première auberge un jeune homme qui se désespérait; je lui demandai quelle était sa disgrace? il me répondit que c’était d’avoir un frère aîné. Où est donc le grand malheur d’avoir un frère? lui dis-je; mon frère est mon aîné,& nous vivons très-bien ensemble. Hélas, Monsieur, me dit-il, la loi donne tout ici aux aînés, & ne laisse rien aux cadets. Vous avez raison, lui dis-je, d’être fâché; chez nous on partage également, & quelquefois les frères ne s’en aiment pas mieux.

Ces petites avantures me firent faire de belles & profondes réflexions sur les loix, & je vis qu’il en est d’elles comme de nos vêtements; il m’a falu porter un doliman à Constantinople, & un just’au-corps à Paris.

Si toutes les loix humaines sont de convention, disais-je, il n’y a qu’à bien faire ses marchés. Les bourgeois de Déli & d’Agra disent qu’ils ont fait un très-mauvais marché avec Tamerlan: les bourgeois de Londres se félicitent d’avoir fait un très-bon marché avec le roi Guillaume d’Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour, C’est la nécessité qui fait les loix, & la force les fait observer. Je lui demandai si la force ne faisait pas aussi quelquefois des loix, & si Guillaume le bâtard & le conquérant ne leur avait pas donné des ordres sans faire de marché avec eux. Oui, dit-il, nous étions des bœufs alors, Guillaume nous mit un joug, & nous fit marcher à coups d’aiguillons; nous avons depuis été changés en hommes, mais les cornes nous sont restées, & nous en frapons quiconque veut nous faire labourer pour lui, & non pas pour nous.

Plein de toutes ces réflexions, je me complaisais à penser qu’il y a une loi naturelle indépendante de toutes les conventions humaines: le fruit de mon travail doit être à moi; je dois honorer mon père & ma mère; je n’ai nul droit sur la vie de mon prochain, & mon prochain n’en a point sur la mienne, &c. Mais quand je songeai que depuis Cordolaomor jusqu’à Mentzel, colonel de houzards, chacun tue loyament & pille son prochain avec une patente dans sa poche, je fus très affligé.

On me dit que parmi les voleurs il y avait des loix, & qu’il y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c’était que ces loix de la guerre? C’est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une armée royale; c’est de faire pendre un prisonnier, si on a pendu un des vôtres; c’est de mettre à feu & à sang les villages qui n’auront pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. Bon, dis-je, voilà l’esprit des loix.

Après avoir été bien instruit, je découvris qu’il y a de sages loix par lesquelles un berger est condamné à neuf ans de galère pour avoir donné un peu de sel étranger à ses moutons. Mon voisin a été ruiné par un procès pour deux chênes qui lui appartenaient qu’il avait fait couper dans son bois, parce qu’il n’avait pû observer une formalité qu’il n’avait pû connaître; sa femme est morte dans la misère, & son fils traine une vie plus malheureuse. J’avoue que ces loix sont justes, quoique leur exécution soit un peu dure; mais je sais mauvais gré aux loix qui autorisent cent mille hommes à aller loyalement égorger cent mille voisins. Il m’a paru que la plûpart des hommes ont reçu de la nature assez de sens commun pour faire des loix; mais que tout le monde n’a pas assez de justice pour faire de bonnes loix.

Assemblez d’un bout de la terre à l’autre les simples & tranquilles agriculteurs: ils conviendront tous aisément, qu’il doit être permis de vendre à ses voisins l’excédent de son bled, & que la loi contraire est inhumaine & absurde; que les monnoyes représentatives des denrées ne doivent pas plus être altérées que les fruits de la terre; qu’un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, & non pour en faire des fanatiques & des persécuteurs; que ceux qui travaillent, ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition & l’oisiveté; ils feront en une heure trente loix de cette espèce, toutes utiles au genre humain.

Mais que Tamerlan arrive & subjugue l’Inde; alors vous ne verrez plus que des loix arbitraires. L’une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l’autre fera un crime de léze-majesté d’avoir mal parlé de la maitresse du premier valet de chambre d’un Raya; une troisième ravira la moitié de la récolte de l’agriculteur, & lui contestera le reste; il y aura enfin des loix par lesquelles un appariteur Tartare viendra saisir vos enfans au berceau, fera du plus robuste un soldat, & du plus faible un eunuque, & laissera le père & la mère sans secours & sans consolation.

Or lequel vaut le mieux d’être le chien de Tamerlan ou son sujet? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure.

Under Vespasian and Titus, the Romans were slitting Jews’ bellies open. One very rich Israelite didn’t want the same thing to happen to him. He fled with all the gold he’d made as a moneylender. He headed for Ezion-geber with his whole family: his elderly wife, son, and daughter. Two eunuchs went with them. One cooked; the other grew crops and tended vines. Their chaplain was a good Essene who knew the Pentateuch by heart. The whole party sailed from Ezion-geber across the so-called Red Sea, which isn’t red. They entered the Persian Gulf, looking for Ophir without knowing where it was. Of course, a dreadful storm blew the Hebrew family toward India’s shores. Their ship broke up on a deserted island in the Maldives, now called Padrabranca.

The rich old man and his wife drowned. Their children, the two eunuchs, and the chaplain escaped. They salvaged what supplies they could and built small huts on the island. They lived there quite comfortably. You know Padrabranca lies five degrees from the equator. Nowhere has bigger coconuts or better pineapples. It was a lovely place to live while the chosen nation’s other members were being slaughtered elsewhere. Yet the Essene wept. Perhaps they were the last Jews on earth, he thought. Abraham’s line was going to end.

“It’s up to you to keep it alive,” the young Jew said. “Marry my sister.”

“I’d like to,” the chaplain said, “but that’s against the law. I’m an Essene. I’ve sworn never to marry, and the law says we must keep our vows. Let the Jewish race die out if it wants to. I certainly won’t marry your sister, however pretty she is.”

“My two eunuchs can’t give her children,” the Jew replied. “So, if you please, I’ll give her children myself. You’ll bless our marriage.”

“I’d a hundred times rather have Roman soldiers slit my belly open,” the chaplain said, “than help you commit incest. If you shared a father, that might be all right. The law allows that. But you share a mother. That’s abominable.”

“I understand,” the young man answered. “In Jerusalem it would be a crime: I could find other girls there. But here on Padrabranca, I see only coconuts, pineapples, and oysters. I think it’s perfectly allowable.” Despite the Essene’s protests, the Jew married his sister and had a daughter with her. That was their only child. One man thought the marriage perfectly lawful; the other thought it abominable.

The mother died after fourteen years. The father asked the chaplain, “Have you got over your old prejudices at last? Will you marry my daughter?”

“God save me from that,” the Essene said.

“Well then, I’ll marry her myself,” the father said. “Whatever happens, happens. But I won’t let Abraham’s line die out.” The Essene was horrified at these dreadful words. He wouldn’t go on living with a lawbreaker, and he fled. The new husband shouted after him, but it did no good. “Stay, my friend! I’m following natural law. I’m serving my country. Don’t leave your friends!” The Essene let him shout. Still thinking only of the law, he swam to the next island.

This was Attole, a large, heavily populated, highly civilized island. They made him a slave as soon as he reached shore. He learned to stumble through a little of their language. Then he complained bitterly about the unfriendly welcome he’d received. They told him it was the law. People from Ada had once nearly taken the island by surprise. Since then, they’d wisely ruled that every foreigner landing on Attole must become a slave. “That can’t be a law,” the Essene said. “It isn’t in the Pentateuch.” They said it was in their country’s legal code. He stayed a slave. Luckily, his master was a very good, very rich man. He treated the Essene well, and the Essene grew very fond of him.

One day some murderers came to kill the master and steal his treasure. They asked the slaves whether he was home and had much money. “We swear he has no money and isn’t home,” the slaves said. But the Essene said, “The law forbids lying. I swear he’s home and has plenty of money.” So they robbed and killed the master. The slaves brought the Essene before the judges for betraying him. The Essene said he didn’t want to lie. Nothing in the world would make him lie. They hanged him.

People told me this story, and many like it, on my last trip from India to France.

After reaching France, I went to Versailles on business. A beautiful woman went past, with several more beautiful women behind her. “Who’s that beautiful woman?” I asked the lawyer who’d come with me. He practiced in the parlement, where I had a case over clothes made for me in India. This was the Paris parlement, and I always wanted my lawyer beside me.

“She’s the king’s daughter,” he said. “She’s lovely and generous. What a pity she can never become queen of France, whatever happens.”

“What?” I asked. “Suppose we lost all her relatives and the princes of the blood—God forbid. Couldn’t she inherit her father’s kingdom?”

“No,” the lawyer said. “Salic law specifically rules that out.”

“Who made this Salic law?” I asked him.

“I don’t know,” he said. “They say an ancient people called the Salians had a written law. They couldn’t read or write, but it said daughters couldn’t inherit freehold land in Salic territory. People adopted that law outside Salic territory.”

“Well, I strike it down,” I told him. “You’ve told me this princess is lovely and generous. If, by misfortune, she were the last survivor of the royal family, her right to the crown would be beyond dispute. My mother inherited from her father. I want this princess to inherit from hers.”

The next day a chamber of the parlement decided my case. Every judge voted against me. My lawyer said every judge in another chamber would’ve voted for me. “That’s very funny,” I said. “A different law for every chamber, then?”

“Yes,” he said. “There are twenty-five commentaries on Paris’s customary law. That means people have proved twenty-five times that it isn’t clear. With twenty-five chambers of judges, we’d have twenty-five different interpretations of the law. There’s a province called Normandy fifteen leagues from Paris,” he continued. “Your case would’ve been judged quite differently there.” That made me want to visit Normandy. I went with one of my brothers. At our first inn, we met a young man in despair. I asked what was wrong. He said he had an older brother.

“What’s so terrible about having a brother?” I asked. “Mine’s older than me, and we get along very well.”

“Sadly, sir,” he said, “the law here gives older sons everything. It leaves younger sons nothing.”

“You’re right to be angry,” I told him. “At home, we divide things equally. Sometimes that doesn’t make brothers love each other any more.”

These little adventures prompted some fine, deep thoughts about laws. I saw that laws are like clothes. In Constantinople I had to wear a dolman; in Paris, a fitted coat.

“If all human laws are agreements,” I thought, “we just need to strike good bargains.” Delhi’s and Agra’s citizens say they struck a very bad bargain with Tamerlane. London’s citizens congratulate themselves on their very good bargain with King William of Orange. A Londoner once told me, “Need creates laws. Force makes people follow them.” I asked whether force sometimes created laws too. Hadn’t William the Bastard and Conqueror given them orders without striking a bargain?

“Yes,” he said. “We were oxen then. William yoked us and prodded us along. Since then we’ve become men, but we’ve kept our horns. We use them on anyone who tries to make us plow for him, not ourselves.”

With all these thoughts in mind, I took comfort in another idea. There’s a natural law that doesn’t depend on human agreements. What I earn by working should be mine. I must honor my father and mother. I’ve no right to take my neighbor’s life, nor has he any right to take mine, and so on. But then I thought of everyone from Chedorlaomer to Mentzel, the hussar colonel. With an official commission in his pocket, each lawfully kills and robs his neighbor. This distressed me deeply.

People told me that thieves had laws, and war had laws too. I asked what these laws of war were. “Hanging a brave officer,” they said, “who’s held a weak position without cannon against a royal army. Hanging a prisoner because someone hanged one of yours. Burning villages and slaughtering their people for failing to hand over all their food on the appointed day, as the gracious neighboring ruler ordered.”

“Good,” I said. “There’s the spirit of the laws.”

Once I’d learned all this, I discovered some wise laws. They send a shepherd to the galleys for nine years for feeding his sheep a little foreign salt. A lawsuit ruined my neighbor for cutting down two oak trees in his own woods. The trees were his. He couldn’t meet a requirement he couldn’t have known about. His wife died in poverty. His son struggles through an even unhappier life. I admit these laws are just, though they’re enforced a little harshly. But I resent laws allowing a hundred thousand men to go lawfully cut a hundred thousand neighbors’ throats. Nature seems to have given most people enough common sense to make laws. Not everyone has enough fairness to make good ones.

Gather ordinary, peaceful farmers from all over the earth. They’ll easily agree that people must be allowed to sell their neighbors their spare grain. A law against that is inhuman and absurd. Coins represent goods. Tampering with them is no more acceptable than tampering with the earth’s produce. A father must be in charge of his own household. Religion should bring people together, not make them fanatics and persecutors. Working people shouldn’t have to give up what they’ve earned to support superstition and idleness. In one hour, these farmers will make thirty such laws, all useful to humanity.

But let Tamerlane conquer India, and you’ll see only arbitrary laws. One will crush a province to enrich his tax collector. Another will make it high treason to speak ill of the mistress of a rajah’s chief valet. A third will seize half a farmer’s harvest and challenge his right to the rest. Finally, under these laws, a Tartar court officer will seize your children in their cradles. He’ll make the strongest a soldier and the weakest a eunuch. He’ll leave their parents with no help and no comfort.

Which is better, then: being Tamerlane’s dog or being his subject? His dog’s lot is plainly much better.

L — Loix civiles & ecclésiastiques

On a trouvé dans les papiers d’un jurisconsulte ces notes, qui méritent peut-être un peu d’examen.

Que jamais aucune loi ecclésiastique n’ait de force, que lorsqu’elle aura la sanction expresse du gouvernement. C’est par ce moyen qu’Athènes & Rome n’eurent jamais de querelles religieuses.

Ces querelles sont le partage des nations barbares, ou devenues barbares.

Que le magistrat seul puisse permettre ou prohiber le travail les jours de fête, parce qu’il n’appartient pas à des prêtres de défendre à des hommes de cultiver leurs champs.

Que tout ce qui concerne les mariages dépende uniquement du magistrat, & que les prêtres s’en tiennent à l’auguste fonction de les bénir.

Que le prêt à intérêt soit purement un objet de la loi civile, parce qu’elle seule préside au commerce.

Que tous les ecclésiastiques soient soumis en tous les cas au gouvernement, parce qu’ils sont sujets de l’état.

Que jamais on n’ait le ridicule honteux de payer à un prêtre étranger la premiére année du revenu d’une terre, que des citoyens ont donnée à un prêtre concitoyen.

Qu’aucun prêtre ne puisse jamais ôter à un citoyen la moindre prérogative, sous prétexte que ce citoyen est pécheur, parce que le prêtre pécheur doit prier pour les pécheurs, & non les juger.

Que les magistrats, les laboureurs & les prêtres, payent également les charges de l’état, parce que tous appartiennent également à l’état.

Qu’il n’y ait qu’un poids, une mesure, une coutume.

Que les suplices des criminels soient utiles. Un homme pendu n’est bon à rien, & un homme condamné aux ouvrages publics sert encor la patrie, & est une leçon vivante.

Que toute loi soit claire, uniforme & précise. L’interpréter c’est presque toûjours la corrompre.

Que rien ne soit infame que le vice.

Que les impôts ne soient jamais que proportionels.

Que la loi ne soit jamais en contradiction avec l’usage. Car si l’usage est bon, la loi ne vaut rien.

Someone found these notes among a legal scholar’s papers. They may be worth a little consideration.

Church laws must never take effect unless the government specifically approves them. That’s how Athens and Rome kept free of religious disputes.

Such disputes are for barbarous nations, or nations that have turned barbarous.

Only civil officials should decide whether people may work on holy days. Priests have no business stopping people from cultivating their fields.

Civil officials alone should control everything to do with marriage. Priests should do no more than perform the solemn duty of blessing it.

Civil law alone should govern lending at interest, since it alone governs trade.

The clergy must answer to the government in every case. They’re subjects of the state.

Never pay a foreign priest the first year’s income from land that citizens have given a priest of their own country. That’s shamefully ridiculous.

No priest should ever strip a citizen of even the smallest right for being a sinner. A sinful priest’s job is to pray for sinners, not judge them.

Officials, farmers, and priests should all share equally in paying the state’s expenses. They all belong equally to the state.

Have just one weight, one measure, and one customary law.

Make criminals’ punishments useful. Hanging a man makes him useless. Sentencing him to public works lets him go on serving his country. He remains a living lesson.

Make every law clear, uniform, and exact. Interpreting it almost always distorts it.

Let only wrongdoing bring disgrace.

Never levy taxes that aren’t proportional.

Never let the law clash with established practice. If the practice is good, the law is no good.

L — Luxe

On a déclamé contre le luxe depuis deux mille ans, en vers & en prose, & on l’a toujours aimé.

Que n’a-t-on pas dit des premiers Romains, quand ces brigands ravagèrent & pillèrent les moissons de leurs voisins; quand pour augmenter leur pauvre village, ils détruisirent les pauvres villages des Volsques, & des Samnites; c’était des hommes désintéressés & vertueux! Ils n’avaient pû encor voler ni or, ni argent, ni pierreries, parce qu’il n’y en avait point dans les bourgs qu’ils saccagèrent. Leurs bois ni leurs marais ne produisaient ni perdrix, ni faisans; & on loue leur tempérance.

Quand de proche en proche ils eurent tout pillé, tout volé du fond du golphe Adriatique à l’Euphrate, & qu’ils eurent assez d’esprit pour jouir du fruit de leurs rapines pendant sept à huit cent ans; quand ils cultivèrent tous les arts, qu’ils goutèrent tous les plaisirs, & qu’ils les firent même gouter aux vaincus, ils cessèrent alors, dit-on, d’être sages & gens de bien.

Toutes ces déclamations se réduisent à prouver qu’un voleur ne doit jamais ni manger le diner qu’il a pris, ni porter l’habit qu’il a dérobé, ni se parer de la bague qu’il a volée. Il falait, dit-on, jetter tout cela dans la rivière, pour vivre en honnêtes gens; dites plutôt qu’il ne falait pas voler. Condamnez les brigands quand ils pillent; mais ne les traitez pas d’insensés quand ils jouïssent de bonne foi; Lorsqu’un grand nombre de marins Anglais se sont enrichis à la prise de Ponticheri, & de la Havane, ont-ils eu tort d’avoir ensuite du plaisir à Londres, pour prix de la peine qu’ils avaient euë au fond de l’Asie & de l’Amérique?

Les déclamateurs voudraient-ils qu’on enfouït les richesses qu’on aurait amassées par le sort des armes, par l’agriculture, par le commerce & par l’industrie? Ils citent Lacédémone; que ne citent-ils aussi la République de Saint Marin? Quel bien Sparte fit-elle à la Grèce? eut-elle jamais des Demostènes, des Sophocles, des Apelles, & des Fidias? Le luxe d’Athènes a fait de grands hommes en tout genre; Sparte a eu quelques capitaines, & encor en moins grand nombre que les autres villes. Mais à la bonne heure qu’une aussi petite République que Lacédémone conserve sa pauvreté. On arrive à la mort aussi-bien en manquant de tout, qu’en jouïssant de ce qui peut rendre la vie agréable. Le sauvage du Canada subsiste & atteint la vieillesse, comme le citoyen d’Angleterre qui a cinquante mille guinées de revenu. Mais qui comparera jamais le pays des Iroquois à l’Angleterre?

Que la république de Raguse & le canton de Zug fassent des loix somptuaires, ils ont raison, il faut que le pauvre ne dépense point au-delà de ses forces; mais j’ai lû quelque part:

Sachez surtout que le luxe enrichitUn grand état, s’il en perd un petit.

Si par luxe vous entendez l’excès, on sait que l’excès est pernicieux en tout genre, dans l’abstinence comme dans la gourmandise, dans l’œconomie comme dans la libéralité. Je ne sais comment il est arrivé que dans mes villages où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d’exporter le bled qu’on a semé intolérable, il n’y a guères pourtant de colon qui n’ait un bon habit de drap, & qui ne soit bien chaussé & bien nourri. Si ce colon laboure avec son bel habit, avec du linge blanc, les cheveux frisés & poudrés, voilà certainement le plus grand luxe, & le plus impertinent; mais qu’un bourgeois de Paris ou de Londres paraisse au spectacle vêtu comme ce païsan, voilà la lésine la plus grossiére & la plus ridicule.

Est modus in rebus, sunt certi denique fines,Quos ultrà citraque nequit consistere rectum.

Lorsqu’on inventa les ciseaux, qui ne sont certainement pas de l’antiquité la plus haute, que ne dit-on pas contre les premiers qui se rognèrent les ongles, & qui coupèrent une partie des cheveux qui leur tombaient sur le nez? On les traita sans doute de petits-maîtres & de prodigues, qui achetaient chérement un instrument de la vanité, pour gâter l’ouvrage du créateur. Quel péché énorme d’accourcir la corne que Dieu fait naître au bout de nos doigts! C’était un outrage à la Divinité. Ce fut bien pis quand on inventa les chemises & les chaussons. On sait avec quelle fureur les vieux conseillers qui n’en avaient jamais porté, criérent contre les jeunes magistrats qui donnèrent dans ce luxe funeste.

People have spent two thousand years attacking luxury in poems and prose. They’ve always loved it all the same.

Think of all the praise for the early Romans. Those bandits wrecked and stole their neighbors’ crops. They destroyed the Volscians’ and Samnites’ poor villages to enlarge their own poor village. Such selfless, virtuous men! They hadn’t yet managed to steal gold, silver, or jewels. The towns they sacked had none. Their woods and marshes supplied no partridges or pheasants. Yet people praise their restraint.

Little by little, they robbed and plundered everything from the head of the Adriatic Gulf to the Euphrates. They had the sense to enjoy their loot for seven to eight hundred years. They developed every art and sampled every pleasure, even sharing those pleasures with the conquered. That’s when, people say, they stopped being wise and good.

All these attacks boil down to this. A thief mustn’t eat the dinner he’s taken, wear the coat he’s stolen, or put on the ring he’s stolen. To live honestly, they say, he should’ve thrown it all in the river. Say instead that he shouldn’t have stolen it. Condemn robbers for robbing. But don’t call them fools for enjoying their gains with a clear conscience. Many English sailors got rich when Pondicherry and Havana were captured. Were they wrong to enjoy themselves afterward in London? Wasn’t that their reward for their hardships in distant Asia and America?

Do these critics want people to bury their wealth? They may have gained it through war, farming, trade, or industry. The critics point to Lacedaemon. Why not point to the republic of San Marino too? What did Sparta ever do for Greece? Did it produce men like Demosthenes, Sophocles, Apelles, and Phidias? Luxury in Athens produced great men in every field. Sparta produced a few military commanders, fewer even than other cities. Still, let a republic as small as Lacedaemon stay poor, by all means. We reach death whether we lack everything or enjoy what makes life pleasant. A savage in Canada survives to old age. So does an English citizen whose income is fifty thousand guineas. But who’d ever compare Iroquois country with England?

Let Ragusa’s republic and Zug’s canton pass laws restricting spending. They’re right to do so: poor people mustn’t spend more than they can afford. But I’ve read somewhere:

Remember above all: luxury enrichesA large state, though it ruins a small one.

If you mean excess by luxury, we know excess always does harm. That goes for going without as much as overeating, and for saving as much as giving. I don’t know how it’s happened in my villages. The soil is poor, taxes are high, and the ban on exporting the grain people have sown is unbearable. Yet almost every farmer has a good wool coat, decent shoes, and enough to eat. Suppose he plows in that fine coat, with clean white linen and curled, powdered hair. That would certainly be the most extreme, most foolish luxury. But suppose a citizen of Paris or London goes to the theater dressed like that peasant. That would be the crudest, most ridiculous penny-pinching.

Things have their proper measure; there are fixed limits:What’s right can’t lie beyond them or fall short of them.

Scissors certainly aren’t among the oldest inventions. When they were invented, imagine the attacks on the first people to trim their nails and cut back the hair falling over their noses. No doubt people called them dandies and spendthrifts. They’d paid dearly for a tool of vanity, just to spoil the Creator’s work! What a dreadful sin to cut short the horn God grows on our fingertips! It was an insult to God. Shirts and slippers made things much worse when they were invented. We know how furiously old councilors who’d never worn them protested. The young magistrates had taken up this disastrous luxury.

M — Matière

Les sages à qui on demande ce que c’est que l’ame, répondent qu’ils n’en savent rien. Si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse. Il est vrai que des professeurs, & surtout des écoliers, savent parfaitement tout cela; & quand ils ont répété que la matière est étendue & divisible, ils croyent avoir tout dit; mais quand ils sont priés de dire ce que c’est que cette chose étendue, ils se trouvent embarassés. Cela est composé de parties, disent-ils; & ces parties de quoi sont-elles composées? Les élémens de ces parties sont-ils divisibles? Alors ou ils sont muets, ou ils parlent beaucoup, ce qui est également suspect. Cet être presque inconnu qu’on nomme matière, est-il éternel? Toute l’antiquité l’a crû. A-t-il par lui-même la force active? Plusieurs philosophes l’ont pensé. Ceux qui le nient sont-ils en droit de le nier? Vous ne concevez pas que la matière puisse avoir rien par elle-même. Mais comment pouvez-vous assurer qu’elle n’a pas par elle-même les propriétés qui lui sont nécessaires? Vous ignorez quelle est sa nature, & vous lui refusez des modes qui sont pourtant dans sa nature; car enfin, dès qu’elle est, il faut bien qu’elle soit d’une certaine façon, qu’elle soit figurée; & dès qu’elle est nécessairement figurée, est-il impossible qu’il n’y ait d’autres modes attachés à sa configuration? La matière existe; vous ne la connaissez que par vos sensations. Hélas de quoi servent toutes les subtilités de l’esprit depuis qu’on raisonne? La géométrie nous a appris bien des vérités, la métaphysique bien peu. Nous pesons la matière, nous la mesurons; nous la décomposons, & au delà de ces opérations grossières, si nous voulons faire un pas, nous trouvons dans nous l’impuissance, & devant nous un abîme.

Pardonnez de grace à l’univers entier qui s’est trompé en croyant la matière existante par elle-même. Pouvait-il faire autrement? comment imaginer que ce qui est sans succession n’a pas toujours été? S’il n’était pas nécessaire que la matière éxistât, pourquoi existe-t-elle? Et s’il falait qu’elle fût, pourquoi n’aurait-elle pas été toujours? Nul axiome n’a jamais été plus universellement reçu que celui-ci: Rien ne se fait de rien. En effet le contraire est incompréhensible. Le cahos a chez tous les peuples précédé l’arrangement qu’une main divine a fait du monde entier. L’éternité de la matière n’a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu’un Dieu éternel fût reconnu comme le maître d’une matière éternelle. Nous sommes assez heureux pour savoir aujourd’hui par la foi, que Dieu tira la matière du néant; mais aucune nation n’avait été instruite de ce dogme; les Juifs même l’ignorèrent. Le premier verset de la Genèse dit que les Dieux Eloïm, non pas Eloï, firent le ciel & la terre; il ne dit pas que le ciel & la terre furent créés de rien.

Philon qui est venu dans le seul tems où les Juifs ayent eu quelque érudition, dit dans son chapitre de la création; “Dieu étant bon par sa nature n’a point porté envie à la substance, à la matière, qui par elle-même n’avait rien de bon, qui n’a de sa nature, qu’inertie; confusion, désordre. Il daigna la rendre bonne de mauvaise qu’elle était.”

L’idée du cahos débrouillé par un Dieu se trouve dans toutes les anciennes théogonies. Hésiode répétait ce que pensait l’orient, quand il disait dans sa théogonie; “Le cahos est ce qui a existé le premier.” Ovide était l’interprète de tout l’empire Romain, quand il disait:

Sic ubi dispositam quisquis fuit ille DeorumCongeriem secuit.

La matière était donc regardée entre les mains de Dieu, comme l’argile sous la roue du potier, s’il est permis de se servir de ces faibles images pour en exprimer la divine puissance.

La matière étant éternelle devait avoir des propriétés éternelles; comme la configuration, la force d’inertie, le mouvement & la divisibilité. Mais cette divisibilité n’est que la suite du mouvement; car sans mouvement rien ne se divise, ne se sépare, ni ne s’arrange. On regardait donc le mouvement comme essentiel à la matière. Le cahos avait été un mouvement confus; & l’arrangement de l’univers un mouvement régulier imprimé à tous les corps par le maître du monde. Mais comment la matière aurait-elle le mouvement par elle-même? Comme elle a, selon tous les anciens, l’étenduë & l’impénétrabilité.

Mais on ne la peut concevoir sans étendue, & on peut la concevoir sans mouvement! A cela on répondait; Il est impossible que la matière ne soit pas perméable; or étant perméable, il faut bien que quelque chose passe continuellement dans ses pores; à quoi bon des passages si rien n’y passe?

De réplique en réplique on ne finirait jamais; le sistême de la matière éternelle a de très grandes difficultés comme tous les sistêmes. Celui de la matière formée de rien n’est pas moins incompréhensible. Il faut l’admettre & ne pas se flatter d’en rendre raison; la philosophie ne rend point raison de tout. Que de choses incompréhensibles n’est-on pas obligé d’admettre même en géométrie! Conçoit-on deux lignes qui s’approcheront toûjours, & qui ne se rencontreront jamais?

Les géomètres à la vérité nous diront; Les propriétés des assimptotes vous sont démontrées; vous ne pouvez vous empêcher de les admettre; mais la création ne l’est pas, pourquoi l’admettez-vous? Quelle difficulté trouvez-vous à croire comme toute l’antiquité la matière éternelle? D’un autre côté le théologien vous pressera & vous dira, si vous croyez la matière éternelle, vous reconnaissez donc deux principes, Dieu & la matière, vous tombez dans l’erreur de Zoroastre, de Manès.

On ne répondra rien aux géomètres, parce que ces gens-là ne connaissent que leurs lignes, leurs surfaces & leurs solides; mais on pourra dire au théologien: En quoi suis-je Manichéen? voilà des pierres qu’un architecte n’a point faites; il en a élevé un bâtiment immense; je n’admets point deux architectes; les pierres brutes ont obéi au pouvoir & au génie.

Heureusement quelque systême qu’on embrasse, aucun ne nuit à la morale; car qu’importe que la matière soit faite ou arrangée? Dieu est également notre maître absolu. Nous devons être également vertueux sur un cahos débrouillé, ou sur un cahos créé de rien, presqu’aucune de ces questions métaphysiques n’influe sur la conduite de la vie; il en est des disputes comme des vains discours qu’on tient à table; chacun oublie après diner ce qu’il a dit, & va où son intérêt & son goût l’appellent.

Ask wise people what the soul is, and they’ll say they don’t know. Ask what matter is, and you’ll get the same answer. Professors—and especially students—know all about it, of course. They repeat that matter takes up space and can be divided. They think that says everything. But ask what this thing occupying space actually is, and they’re stuck. “It’s made of parts,” they say. What are those parts made of? Can the elements making up those parts be divided? Now they either say nothing or talk a lot. Both responses are equally suspicious. Is matter, this thing we hardly know, eternal? Everyone in ancient times thought so. Can it act through a force of its own? Many philosophers have thought it could. What right have others to deny that? You can’t imagine matter having anything in its own right. But how can you be sure it doesn’t have its necessary properties in its own right? You don’t know its nature. Yet you deny it qualities that belong to that nature. After all, if it exists, it must exist in some particular form. It must have a shape. If it must have a shape, couldn’t other qualities go with that shape? Matter exists; your senses are your only way of knowing it. Sadly, all our clever thinking since reasoning began has got us where? Geometry has taught us a great many truths. Metaphysics has taught us very few. We weigh, measure, and break down matter. Try to go one step beyond these crude procedures, and we’re helpless. An abyss opens before us.

Please forgive the whole world for wrongly believing that matter exists in its own right. How could it have thought otherwise? How could something that exists without succession not have existed always? If matter didn’t need to exist, why does it exist? If it had to exist, why wouldn’t it always have existed? No principle has ever won wider acceptance than Nothing comes from nothing. We really can’t understand the opposite. All peoples believed chaos came first. Then a divine hand put the whole world in order. No people’s worship of God suffered from believing matter was eternal. Religion never took fright at an eternal God ruling eternal matter. Today, fortunately, faith tells us that God made matter from nothing. But no nation had been taught that doctrine. Even the Jews didn’t know it. Genesis’s first verse says the gods, Elohim—not Eloi—made heaven and earth. It doesn’t say they created heaven and earth from nothing.

Philo lived in the only period when the Jews had any learning. In his chapter on creation, he says: “God is good by nature. He felt no jealousy toward substance, or matter. In itself, it had nothing good. Its nature held only inertia, confusion, and disorder. He graciously made it good instead of bad.”

Every ancient account of the gods’ origins includes a god putting chaos in order. Hesiod repeated Eastern beliefs when he said in his Theogony, “Chaos existed first.” Ovid expressed the whole Roman Empire’s thinking when he said:

So when a god—whichever god it was—had orderedAnd divided up the mass.

People thus saw matter in God’s hands as clay under a potter’s wheel. That’s if we may use such feeble images to describe his divine power.

Eternal matter must have had eternal properties: shape, inertia, motion, and the ability to be divided. But that last property follows from motion. Without motion, nothing divides, separates, or falls into order. People therefore thought matter couldn’t exist without motion. Chaos had been jumbled motion. To organize the universe, the world’s master gave all bodies regular motion. But how could matter move of its own accord? The same way, all ancient thinkers said, that it occupies space and keeps other bodies out of that space.

“But we can’t imagine matter without its taking up space. We can imagine it without motion!” People answered, “Matter must let things pass through it. So something must constantly pass through its pores. What’s the point of passages if nothing goes through them?”

We could go on answering each other forever. Like every theory, the theory of eternal matter has very serious difficulties. Matter made from nothing is just as impossible to understand. We must accept it without pretending we can explain it. Philosophy doesn’t explain everything. Even geometry makes us accept so many things we can’t understand! Can we grasp how two lines can keep getting closer but never meet?

Mathematicians will admittedly tell us, “You’ve been shown proofs of the properties of asymptotes. You have to accept them. But creation hasn’t been proved. Why accept that? What stops you believing matter is eternal, as everyone in ancient times did?” Meanwhile, the theologian will press you: “If you think matter is eternal, you recognize two first principles: God and matter. You’re making Zoroaster’s and Mani’s mistake.”

We won’t answer the mathematicians. Those people know only their lines, surfaces, and solids. But we can tell the theologian, “How does that make me a Manichaean? Here are stones an architect didn’t make. He’s built an enormous building with them. I’m not recognizing two architects. The rough stones obeyed his power and skill.”

Luckily, none of these theories harms morality, whichever we choose. What difference does it make whether matter was created or organized? Either way, God has absolute authority over us. We must be just as virtuous in a world made from ordered chaos as in one made from chaos created out of nothing. Almost none of these metaphysical questions affects how we live. These disputes are like idle dinner-table talk. After dinner, everyone forgets what they’ve said. They go wherever their interests and tastes lead them.

M — Méchant

On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que l’homme est né enfant du diable, & méchant. Rien n’est plus mal avisé. Car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m’avertis donc que tu ès né tel, qu’il faut que je me défie de toi comme d’un renard ou d’un crocodile. Oh point! me dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut se fier à moi; mais le reste du genre humain qui est ou hérétique, ou ce que tu appelles infidèle, ne sera donc qu’un assemblage de monstres, & toutes les fois que tu parleras à un Luthérien, ou à un Turc, tu dois être sûr qu’ils te voleront, & qu’ils t’assassineront, car ils sont enfans du Diable; ils sont nés méchants; l’un n’est point régénéré, & l’autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de dire aux hommes, Vous êtes tous nés bons, voyez combien il serait affreux de corrompre la pureté de vôtre être. Il eût falu en user avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en particulier. Un chanoine mêne-t-il une vie scandaleuse? on lui dit, est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine? On fait souvenir un homme de robe qu’il a l’honneur d’être conseiller du roi, & qu’il doit l’exemple.

On dit à un soldat pour l’encourager, Songe que tu ès du régiment de Champagne. On devrait dire à chaque individu, Souvien toi de ta dignité d’homme.

Et en effet, malgré qu’on en ait, on en revient toujours là; car que veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations, rentrez en vous-même? si vous étiez né enfant du diable, si vôtre origine était criminelle, si vôtre sang était formé d’une liqueur infernale, ce mot, rentrez en vous-même, signifierait, Consultez, suivez vôtre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c’est la loi de vôtre père.

L’homme n’est point né méchant, il le devient, comme il devient malade. Des médecins se présentent & lui disent, Vous êtes né malade; il est bien sûr que ces médecins, quelque chose qu’ils disent & qu’ils fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature; & ces raisonneurs sont très malades eux-mêmes.

Assemblez tous les enfans de l’univers, vous ne verrez en eux que l’innocence, la douceur & la crainte; s’ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits serpents cherchent à mordre, & les petits tigres à déchirer. Mais la nature n’ayant pas donné à l’homme plus d’armes offensives qu’aux pigeons & aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire.

L’homme n’est donc pas né mauvais, pourquoi plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la méchanceté? c’est que ceux qui sont à leur tête étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes, comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb raporta d’Amérique, répand ce venin d’un bout de l’Europe à l’autre. Le premier ambitieux a corrompu la terre.

Vous m’allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d’orgueil, de rapine, de fraude, de cruauté qui est dans tous les hommes. J’avoue qu’en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités; mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre & la gravelle parce que tout le monde y est exposé?

Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes; les Philadelphiens, les Banians n’ont jamais tué personne. Les Chinois, les peuples du Tonquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent ans ne connaissent point la guerre. A peine voit-on en dix ans un de ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d’Amsterdam, villes où pourtant la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême.

Si les hommes étaient essentiellement méchants, s’ils naissaient tous soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs, on verrait tous les matins les maris assassinés par leurs femmes, & les pères par leurs enfans, comme on voit à l’aube du jour des poules étranglées par une fouïne qui est venue sucer leur sang.

S’il y a un milliard d’hommes sur la terre, c’est beaucoup; cela donne environ cinq cent millions de femmes qui cousent, qui filent, qui nourissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, & qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d’habitans du globe, il y a deux cent millions d’enfans au moins, qui certainement ne tuent ni ne pillent, & environ autant de vieillards ou de malade qui n’en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de jeunes gens robustes & capables du crime. De ces cent millions il y en a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre par un travail prodigieux à leur fournir la nourriture & le vêtement; ceux-là n’ont guères le temps de mal faire.

Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs & de bonne compagnie, qui veulent jouïr doucement, les hommes à talents occupés de leurs professions, les magistrats, les prêtres, visiblement intéressés à mener une vie pure au moins en apparence. Il ne restera donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, & quelques milliers de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n’y a jamais à la fois un million de ces bêtes féroces employées; & dans ce nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez donc, tout au plus, sur la terre dans les temps les plus orageux, un homme sur mille, qu’on peut appeller méchant; encor ne l’est-il pas toujours.

Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu’on ne dit, & qu’on ne croit. Il y en a encor trop, sans doute; on voit des malheurs & des crimes horribles; mais le plaisir de se plaindre & d’éxagérer est si grand, qu’à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de sang. Avez-vous été trompé? tous les hommes sont des parjures. Un esprit mélancolique qui a souffert une injustice voit l’univers couvert de damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame au sortir de l’opéra, n’imagine pas qu’il y ait des infortunés.

People keep shouting that we’re corrupt by nature, born wicked, born the devil’s children. What a misguided thing to say! My friend, you preach that everyone is born corrupt. Aren’t you telling me you were born that way too? Mustn’t I watch out for you as for a fox or crocodile? “Not at all!” you say. “I’ve been born again. I’m not a heretic or an unbeliever. You can trust me.” Then everyone else must be a monster, since they’re heretics or what you call unbelievers. Whenever you speak to a Lutheran or a Turk, you must expect robbery and murder. They’re the devil’s children, born wicked. One hasn’t been born again; the other has degenerated. It would be far more sensible, far better, to tell people, “You’re all born good. Think how dreadful it would be to spoil your original purity.” We should treat humanity as we treat its individual members. If a canon lives scandalously, we ask, “How can you disgrace your position as a canon?” We remind a judicial official of his honorable position as the king’s councilor. He must set an example.

We encourage a soldier by saying, “Remember you’re in the Champagne regiment.” We should tell each person, “Remember your dignity as a human being.”

In fact, we always come back to that, whether we like it or not. Every nation often uses the phrase look inside yourself. What does it mean? Suppose you were born the devil’s child, your origin was criminal, and your blood was made of liquid from hell. Then look inside yourself would mean, “Consult your devilish nature and follow it. Be a fraud, a thief, a murderer. That’s your father’s law.”

We’re not born wicked. We become wicked, just as we become ill. Doctors come along and say, “You were born ill.” If illness belongs to his very nature, they certainly won’t cure their patient, whatever they say or do. Those thinkers are very ill themselves.

Gather all the world’s children together. You’ll see only innocence, gentleness, and fear. If they were born wicked, destructive, and cruel, they’d show some sign. Baby snakes try to bite; baby tigers try to tear things apart. But nature hasn’t given people any more weapons for attacking than pigeons or rabbits have. It can’t have given them an instinct to destroy.

So we’re not born bad. Why do so many catch this plague of wickedness? Their leaders catch it and spread it to the rest. A woman with the disease Christopher Columbus brought back from America likewise spreads its poison across Europe. The first ambitious man corrupted the earth.

You’ll tell me that first monster developed seeds present in us all: pride, theft, deceit, and cruelty. I admit most of our fellow humans can generally acquire these qualities. But everyone’s at risk of putrid fever, stones, and urinary gravel. Does that mean everyone has them?

Whole nations aren’t wicked. Philadelphians and Banians have never killed anyone. The Chinese, the peoples of Tonkin, Laos, Siam, and even Japan have known no war for over a hundred years. In Rome, Venice, Paris, London, and Amsterdam, barely one great crime that shocks humanity occurs in ten years. Yet those cities are full of extreme greed, the mother of every crime.

Suppose we were wicked by nature. Suppose we were all born under a being as destructive as he is miserable, who filled us with his rage to avenge his own torment. Every morning we’d find husbands murdered by wives and fathers by children. At dawn we likewise find hens strangled by a marten that’s come to suck their blood.

A billion people would be a lot for the earth. That gives about five hundred million women. They sew, spin, nurse their little ones, keep their houses or huts clean, and gossip a little about their neighbors. I can’t see what great harm these poor innocents do. At least two hundred million of the world’s people are children, who certainly don’t kill or steal. About as many are old or ill and can’t do so. That leaves, at most, a hundred million young people strong enough to commit crimes. Ninety million of them constantly work terribly hard to make the earth provide food and clothing. They’ve little time for wrongdoing.

The ten million left include idle people in polite society, who want to enjoy life quietly. They include skilled people busy with their professions, officials, and priests. Officials and priests plainly have an interest in living blamelessly, at least outwardly. That leaves only a few political schemers as truly wicked people. Some are outside religious orders, some inside them; they always want to disturb the world. Add a few thousand vagrants who hire themselves to these schemers. Even counting highway robbers, there’s never a million of these wild beasts at work together. So, even in the most troubled times, at most one person in a thousand on earth can be called wicked. That person isn’t wicked all the time, either.

There’s infinitely less evil on earth than people say or think. There’s still too much, certainly. We see disasters and dreadful crimes. But people enjoy complaining and exaggerating so much. Give them the smallest scratch, and they’ll cry that the earth is overflowing with blood. Has someone deceived you? Then everyone breaks their sworn promises. A gloomy person who’s been treated unjustly sees a universe full of damned souls. A young pleasure-seeker having supper with his lady after the opera can’t imagine anyone’s unhappy.

M — Messie

Messiah ou Meshiah, en hebreu; Christos, ou Célomenos, en grec; Unctus en latin, Oint.

Nous voyons dans l’ancien testament que le nom de Messie fut souvent donné à des princes idolâtres ou infidèles. Il est dit1 que Dieu envoya un prophête pour oindre Jehu roi d’Israël; il annonça l’onction sacrée à Hazael roi de Damas & de Syrie, ces deux Princes étant les Messies du très-haut, pour punir la maison d’Achab.

Au 16ᵉ. d’Esaïe le nom de Messie est expressément donné à Cyrus. “Ainsi a dit l’Eternel à Cyrus son oint, son Messie, duquel j’ai pris la main droite, afin que je terrasse les nations devant lui, &c.”

Ezéchiel au 28ᵉ. chapitre de ses révélations donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu’il appelle aussi Cherubin. “Fils de l’homme, dit l’Eternel au prophête, prononce à haute voix une complainte sur le roi de Tyr, & lui dis; Ainsi a dit le Seigneur, l’Eternel. Tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse & parfait en beauté; tu as été le jardin d’Heden du Seigneur, (ou suivant d’autres versions, tu étais toutes les délices du Seigneur.) Tes vêtements étaient de sardoine, de topase, de jaspe, de chrisolite, d’onix, de béril, de saphir, d’escarboucle, d’émeraude, & d’or; ce que savaient faire tes tambours & tes flutes a été chez toi; ils ont été tout prêts au jour que tu fus créé; tu as été un Chérubin, un Messie.”

Ce nom de Messiah, Christ, se donnait aux rois, aux prophêtes, & aux grands-prêtres des Hébreux. Nous lisons dans le I. des Rois xij. 3. “Le Seigneur & son Messie sont témoins,” c’est-à-dire, le Seigneur & le Roi qu’il a établi. Et ailleurs; “Ne touchez point mes oints, & ne faites aucun mal à mes prophêtes.” David animé de l’esprit de Dieu, donne dans plus d’un endroit à Saül son beau-père réprouvé qui le persécutait, le nom & la qualité d’oint, de Messie du Seigneur; “Dieu me garde, dit-il fréquemment, de porter ma main sur l’oint du Seigneur, sur le Messie de Dieu!”

Si le nom de Messie, d’oint de l’Eternel a été donné à des rois idolâtres, à des réprouvés, il a été très souvent employé dans nos anciens oracles pour désigner l’oint véritable du Seigneur, ce Messie par excellence, le Christ, fils de Dieu, enfin Dieu lui-même.

Si l’on rapproche tous les divers oracles qu’on applique pour l’ordinaire au Messie, il en peut résulter quelques difficultés apparentes dont les Juifs se sont prévalus pour justifier, s’ils le pouvaient, leur obstination. Plusieurs grands théologiens leur accordent, que dans l’état d’oppression sous lequel gémissait le peuple Juif, & après toutes les promesses que l’Eternel lui avait faites si souvent, il pouvait soupirer après la venue d’un Messie vainqueur & libérateur, & qu’ainsi il est en quelque sorte excusable de n’avoir pas d’abord reconnu ce libérateur dans la personne de Jesus.

Il était dans le plan de la sagesse éternelle, que les idées spirituelles du vrai Messie fussent inconnues à la multitude aveugle; elles le furent au point que les docteurs Juifs se sont avisés de nier que les passages que nous alléguons doivent s’entendre du Messie; plusieurs disent que le Messie est déjà venu en la personne d’Ezéchias; c’était le sentiment du fameux Hillel. D’autres en grand nombre prétendent que la croyance de la venue d’un Messie n’est point un article fondamental de foi, & que ce dogme n’étant ni dans le décalogue, ni dans le lévitique, il n’est qu’une espérance consolante.

Plusieurs Rabins vous disent qu’ils ne doutent pas, que suivant les anciens oracles le Messie ne soit venu dans les tems marqués; mais qu’il ne vieillit point, qu’il reste caché sur cette terre, & qu’il attend pour se manifester qu’Israël ait célébré comme il faut le sabat.

Le fameux Rabin Salomon Jarchy ou Raschy, qui vivait au commencement du douziéme siècle, dit dans ses talmudiques, que les anciens Hébreux ont crû que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées Romaines; c’est, comme on dit, appeller le médecin après la mort.

Le Rabbi Kimchy qui vivait aussi au douziéme siècle, annonçait que le Messie dont il croyait la venue très-prochaine, chasserait de la Judée les chrétiens qui la possédaient pour lors; il est vrai que les chrétiens perdirent la terre sainte; mais ce fut Saladin qui les vainquit: pour peu que ce conquérant eût protégé les Juifs, & se fût déclaré pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur Messie.

Les auteurs sacrés, & nôtre Seigneur Jésus lui-même, comparent souvent le régne du Messie & l’éternelle béatitude à des jours de nôces, à des festins; mais les talmudistes ont étrangement abusé de ces paraboles; selon eux le Messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le Paradis terrestre, & qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre.

On servira pour entrée le fameux poisson, appellé le grand Léviathan, qui avale tout d’un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d’avoir trois cent lieues de long; toute la masse des eaux est portée sur Léviathan. Dieu au commencement en créa un mâle & un autre femelle; mais de peur qu’ils ne renversassent la terre, & qu’ils ne remplissent l’univers de leurs semblables, Dieu tua la femelle, & la sala pour le festin du Messie.

Les Rabbins ajoutent qu’on tuera pour ce repas le taureau Béhémoth, qui est si gros qu’il mange chaque jour le foin de mille montagnes: la femelle de ce taureau fut tuée au commencement du monde, afin qu’une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce qui n’aurait pû que nuire aux autres créatures; mais ils assurent que l’Eternel ne la sala pas, parce que la vache salée n’est pas si bonne que la léviatane. Les juifs ajoutent encor si bien foi à toutes ces réveries rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du bœuf Béhémoth.

Après des idées si grossières sur la venue du Messie, & sur son régne, faut-il s’étonner, si les juifs tant anciens que modernes, & plusieurs même des premiers chrétiens, malheureusement imbus de toutes ces réveries, n’ont pû s’élever à l’idée de la nature divine de l’Oint du Seigneur, & n’ont pas attribué la qualité de Dieu au Messie? Voyez comme les juifs s’expriment là-dessus dans l’ouvrage intitulé Judæi Lusitani quæstiones ad christianos.2 “Reconnaître, disent-ils, un homme Dieu, c’est s’abuser soi-même, c’est se forger un monstre, un centaure, le bizarre composé de deux natures qui ne sauraient s’allier.” Ils ajoutent que les prophêtes n’enseignent point que le Messie soit homme Dieu, qu’ils distinguent expressément entre Dieu & David, qu’ils déclarent le premier maître & le second serviteur; &c.

On sait assez que les juifs esclaves de la lettre n’ont jamais pénétré comme nous le sens des écritures.

Lorsque le Sauveur parut, les préjugés Juifs s’élevèrent contre lui. Jesus-Christ lui-même, pour ne pas révolter leurs esprits aveugles, parait extrêmement réservé sur l’article de sa Divinité; il voulait, dit Saint Chrisostôme, accoutumer insensiblement ses auditeurs à croire un mistère si fort élevé au-dessus de la raison; s’il prend l’autorité d’un Dieu en pardonnant les péchés, cette action soulève tous ceux qui en sont les témoins; ses miracles les plus évidens ne peuvent convaincre de sa divinité, ceux mêmes en faveur desquels il les opère. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur, il avoue avec un modeste détour qu’il est le fils de Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe & crie au blasphême. Avant l’envoi du Saint-Esprit, les Apôtres ne soupçonnent pas même la divinité de leur maître; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui, ils répondent, que les uns le prennent pour Elie, les autres pour Jérémie, ou pour quelqu’autre prophête. St: Pierre a besoin d’une révélation particulière pour connaître que Jesus est le Christ, le fils de Dieu vivant.

Les Juifs révoltés contre la divinité de Jesus-Christ ont eu recours à toutes sortes de voyes pour détruire ce grand mistère; ils détournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au Messie; ils prétendent que le nom de Dieu, Eloï, n’est pas particulier à la divinité, & qu’il se donne même par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats en général à ceux qui sont élevés en autorité; ils citent en effet un très-grand nombre de passages des saintes écritures, qui justifient cette observation, mais qui donnent aucune atteinte aux termes & exprès des anciens oracles qui regardent le Messie.

Enfin ils prétendent que si le Sauveur, & après lui les Evangélistes, les Apôtres & les premiers chrétiens, appellent Jesus le fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait dans les tems évangéliques, autre chose que l’opposé des fils de Bélial, c’est-à-dire, homme de bien, serviteur de Dieu; par opposition à un méchant, un homme qui ne craint point Dieu.

Si les Juifs ont contesté à Jesus-Christ la qualité de Messie & sa divinité, ils n’ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jetter sur sa naissance, sa vie & sa mort, tout le ridicule & tout l’opprobre qu’a pû imagiginer leur criminel acharnement.

De tous les ouvrages qu’a produits l’aveuglement des Juifs, il n’en est point de plus odieux & de plus extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par Mr. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela ignea &c.

C’est dans ce Sepher Toldos Jeschut, qu’on lit une histoire monstrueuse de la vie de nôtre Sauveur forgée avec toute la passion & la mauvaise foi possibles. Ainsi, par exemple, ils ont osé écrire qu’un nommé Panther ou Pandera habitant de Bétléem, était devenu amoureux d’une jeune femme mariée à Jochaman. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nommé Jesua ou Jesu. Le père de cet enfant fut obligé de s’enfuir, & se retira à Babylone. Quant au jeune Jesu, on l’envoya aux écoles; mais, ajoute l’auteur, il eut l’insolence de lever la tête, & de se découvrir devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant eux la tête baissée, & le visage couvert, comme c’était la coutume; hardiesse qui fut vivement tansée; ce qui donna lieu d’examiner sa naissance, qui fut trouvée impure, & l’exposa bientôt à l’ignominie.

Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était connu dès le second siècle; Celse le cita avec confiance, & Origène le réfute au chapitre neuvième.

Il y a un autre livre intitulé aussi Toledos Jesu, publié l’an 1705. par Mr. Huldric, qui suit de plus près l’évangile de l’enfance, mais qui commet à tout moment les anacronismes & les fautes les plus grossières; il fait naître & mourir Jesus-Christ sous le régne d’Hérode le grand; il veut que ce soit à ce prince qu’ont été faites les plaintes sur l’adultère de Panther & de Marie mère de Jesus.

L’auteur qui prend le nom de Jonathan, qui se dit contemporain de Jesus-Christ & demeurant à Jérusalem, avance qu’Hérode consulta sur le fait de Jesus-Christ les sénateurs d’une ville dans la terre de Césarée: nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions.

Cependant c’est à la faveur de toutes ces calomnies que les Juifs s’entretiennent dans leur haine implacable contre les chrétiens, & contre l’évangile; ils n’ont rien négligé pour altérer la chronologie du vieux testament, & pour répandre des doutes & des difficultés sur le tems de la venue de notre Sauveur.

Ahmed-ben-Cassum-al-Andacousy Maure de Grenade qui vivait sur la fin du 16ᵉ. siècle, cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize lames de plomb, gravées en caractères arabes, dans une grote près de Grenade. Dom Pedro y Quinones archevêque de Grenade en a rendu lui-même témoignage; ces lames de plomb, qu’on appelle de Grenade, ont été depuis portées à Rome, où après un examen de plusieurs années, elles ont enfin été condamnées comme apocriphes sous le pontificat d’Alexandre VII. elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie & de son fils.

Le nom de Messie accompagné de l’épitète de faux se donne encor à ces imposteurs qui dans divers tems ont cherché à abuser la nation Juive. Il y eut de ces faux-Messies avant même la venue du véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle3 d’un nommé Theudas, dont l’histoire se lit dans les antiquités Judaïques de Joseph, liv. 20. chap. 2. Il se vantait de passer le Jourdain à pié sec; il attira beaucoup de gens à sa suite; mais les Romains étant tombés sur sa petite troupe la dissipèrent, coupèrent la tête au malheureux chef, & l’exposèrent dans Jérusalem.

Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Joseph fait mention dans le 12. chap. du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophête avait ramassé près de trente mille hommes; mais l’hyperbole est le caractère de l’historien Juif.

Dès les tems apostoliques l’on vit Simon surnommé le magicien,4 qui avait sû séduire les habitans de Samarie, au point qu’ils le considéraient comme la vertu de Dieu.

Dans le siècle suivant l’an 178. & 179. de l’ère chrêtienne, sous l’empire d’Adrien parut, le faux-Messie Barchochebas, à la tête d’une armée. L’empereur envoya contre lui Julius Severus, qui après plusieurs rencontres enferma les révoltés dans la ville de Bither; elle soutint un siége opiniâtre, & fut emportée; Barchochebas y fut pris & mis à mort. Adrien crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles révoltes des Juifs qu’en leur défendant par un édit d’aller à Jérusalem; il établit même des gardes aux portes de cette ville, pour en défendre l’entrée aux restes du peuple d’Israël.

On lit dans Socrate historien éclésiastique5 que l’an 434, il parut dans l’île de Candie un faux-Messie qui s’appellait Moïse. Il se disait l’ancien libérateur des Hébreux ressuscité pour les délivrer encore.

Un siècle après, en 530. il y eut dans la Palestine un faux-Messie nommé Julien; il s’annonçait comme un grand conquérant, qui à la tête de sa nation détruirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits par ses promesses les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L’empereur Justinien envoya des troupes contre lui; on livra bataille au faux-Christ, il fut pris & condamné au dernier supplice.

Au commencement du 8e. siècle, Serenus Juif espagnol se porta pour Messie, prêcha, eut des disciples, & mourut comme eux dans la misère.

Il s’éleva plusieurs faux-Messies dans le douxiéme siècle. Il en parut un en France sous Louis le jeune; il fut pendu lui & ses adhérens, sans qu’on ait jamais sçû les noms ni du maître ni des disciples.

Le treizième siècle fut fertile en faux-Messies; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse, dans l’Espagne, en Moravie: l’un d’eux qui se nommait David el Ré passe pour avoir été un très-grand magicien; il séduisit les Juifs, & se vit à la tête d’un parti considérable; mais ce Messie fut assassiné.

Jaque Zieglerne de Moravie, qui vivait au milieu du 16ᵉ. siècle, annonçait la prochaine manifestation du Messie; né, à ce qu’il assurait, depuis quatorze ans, il l’avait vû, disait-il, à Strasbourg, & il regardait avec soin une épée & un sceptre pour les lui mettre en main dès qu’il serait en âge d’enseigner.

L’an 1624. un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier.

L’an 1666. Zabathei Sévi né dans Alep, se dit le Messie prédit par les Zieglernes. Il débuta par prêcher sur les grands chemins, & au milieu des campagnes; les Turcs se moquaient de lui, pendant que ses disciples l’admiraient. Il paraît qu’il ne mit pas d’abord dans ses intérêts le gros de la nation Juive, puisque les chefs de la sinagogue de Smyrne, portèrent contre lui une sentence de mort; mais il en fut quitte pour la peur & le bannissement.

Il contracta trois mariages, & l’on prétend qu’il n’en consomma point, disant que cela était au-dessous de lui. Il s’associa un nommé Nathan-Lévi: celui-ci fit le personnage du prophête Elie, qui devait précéder le Messie. Ils se rendirent à Jérusalem, & Nathan y annonça Zabathéi-Sevi comme le libérateur des nations. La populace Juive se déclara pour eux; mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les anathématisèrent.

Sévi pour fuir l’orage se retira à Constantinople, & de là à Smyrne; Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs qui le reconnurent & le saluèrent publiquement en qualité de Messie; cette ambassade en imposa au peuple, & même à quelques docteurs qui déclarèrent Sabathéi-Sévi Messie & roi des Hébreux. Mais la sinagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé.

Sabathéi se mit sous la protection du Cadi de Smyrne, & eut bientôt pour lui tout le peuple Juif; il fit dresser deux trônes, un pour lui, & l’autre pour son épouse favorite; il prit le nom de roi des rois, & donna à Joseph-Sévi son frère celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conquête de l’empire Ottoman assurée. Il poussa même l’insolence jusqu’à faire ôter de la lithurgie Juive le nom de l’empereur, & à y faire substituer le sien.

On le fit mettre en prison aux Dardanelles; les Juifs publièrent qu’on n’épargnait sa vie, que parce que les Turcs savaient bien qu’il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s’enrichit des présens que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur roi, leur Messie prisonnier, qui dans les fers conservait toute sa dignité, & se faisait baiser les pieds.

Cependant le Sultan qui tenait sa cour à Andrinople, voulut faire finir cette comédie; il fit venir Sévi & lui dit que s’il était Messie, il devait être invulnérable; Sévi en convint. Le grand-Seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans; le Messie avoua qu’il n’était point invulnérable, & protesta que Dieu ne l’envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion Musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit Mahométan, & il vécut & mourut également méprisé des Juifs & des Musulmans; ce qui a si fort décrédité la profession de faux Messie, que Sévi est le dernier qui ait paru.

1 iv. Reg. viij. 12. 13. 14.

2 Quæst. 1. 2. 4. 23. &c.

3 Act. Apost. c. v. 34. 35. 36.

4 Act. Apost. c. 8. 9.

5 Socr. hist. eccl. l. 2. chap. 38.

Hebrew has Messiah or Meshiah; Greek has Christos or Celomenos; Latin has Unctus. The meaning is Anointed.

The Old Testament often calls rulers Messiah even when they worship idols or don’t believe. It tells us1 that God sent a prophet to anoint Israel’s king Jehu. He announced the sacred anointing to Hazael, king of Damascus and Syria. These two rulers were the Most High’s Messiahs, charged with punishing Ahab’s house.

Isaiah’s 16th chapter specifically calls Cyrus Messiah. “The Eternal has spoken this way to Cyrus, his anointed, his Messiah. I’ve taken his right hand so I can crush the nations before him, and so on.”

In chapter 28 of his revelations, Ezekiel calls Tyre’s king Messiah, and also cherub. “Son of man,” the Eternal tells the prophet, “raise a lament aloud over the king of Tyre. Tell him: The Lord, the Eternal, has spoken this way. You were the seal of God’s likeness, full of wisdom, perfect in beauty. You were the Lord’s garden of Eden (or, in other versions, you were all the Lord’s delights). Your clothes were carnelian, topaz, jasper, chrysolite, onyx, beryl, sapphire, carbuncle, emerald, and gold. What your drums and flutes could do was done in your home. They were ready the day you were created. You were a cherub, a Messiah.”

Hebrew kings, prophets, and high priests received this name, Messiah, Christ. I. Kings xij. 3. says, “The Lord and his Messiah are witnesses.” That means the Lord and the king he’s appointed. Another passage says, “Don’t touch my anointed ones. Don’t harm my prophets.” God’s spirit inspired David to call Saul the Lord’s anointed, his Messiah, in several passages. Saul was his father-in-law, rejected by God, and persecuted him. David often says, “God keep me from raising a hand against the Lord’s anointed, God’s Messiah!”

The name Messiah, the Eternal’s anointed, has been given to idol-worshipping kings and men rejected by God. But our ancient prophecies very often use it for the Lord’s true anointed. This is the supreme Messiah: Christ, God’s son, indeed God himself.

Bring together the various prophecies usually taken to concern the Messiah. Some apparent difficulties may emerge. The Jews have used them to try to justify their stubbornness. Several great theologians make an allowance for them. The Jewish people groaned under oppression, and the Eternal had made them so many promises, so often. They could long for a conquering Messiah who’d set them free. That makes it somewhat excusable that they didn’t immediately recognize their liberator in Jesus.

Eternal wisdom planned that the blinded masses wouldn’t understand the spiritual conception of the true Messiah. They understood it so little that Jewish teachers went so far as to deny that our quoted passages referred to the Messiah. Several say he’s already come as Hezekiah. That was the famous Hillel’s view. Many others say belief in a coming Messiah isn’t a basic article of faith. The doctrine appears neither in the Ten Commandments nor in Leviticus. They say it’s just a comforting hope.

Several rabbis tell you they’re sure the Messiah came at the appointed times, as the ancient prophecies said. But he never grows old. He stays hidden here on earth. Before revealing himself, he’s waiting for Israel to observe the Sabbath properly.

The famous Rabbi Solomon Jarchy, or Raschy, lived early in the twelfth century. His Talmudic writings say the ancient Hebrews believed the Messiah was born the very day the Roman armies last destroyed Jerusalem. As people say, that’s calling the doctor after the patient’s dead.

Rabbi Kimchi also lived in the twelfth century. He said the Messiah would expel the Christians then holding Judea, and thought he’d come very soon. The Christians did lose the Holy Land, but Saladin defeated them. Had this conqueror shown the Jews a little protection and taken their side, they’d probably have enthusiastically made him their Messiah.

The sacred writers, and our Lord Jesus himself, often compare the Messiah’s reign and eternal bliss to weddings and feasts. But the Talmudists have strangely misused these parables. They say the Messiah will gather his people in Canaan for a meal. He’ll serve wine that Adam himself made in the earthly Paradise. Angels dug huge cellars at the earth’s center, where it’s kept.

The first course will be that famous fish, the great Leviathan. In one gulp it swallows another, smaller fish, which is nonetheless three hundred leagues long. Leviathan supports the entire mass of water. God created a male and a female at the beginning. But he feared they’d overturn the earth and fill the universe with their kind. He killed the female and salted her for the Messiah’s feast.

The rabbis say they’ll also slaughter the bull Behemoth for the meal. He’s so big that he eats the hay of a thousand mountains every day. His female was killed when the world began. Otherwise this enormous species would’ve multiplied, which could only have harmed other creatures. But they assure us the Eternal didn’t salt her. Salted cow doesn’t taste as good as female Leviathan. The Jews still believe these rabbinical fantasies so firmly that they often swear by their share of Behemoth the ox.

With such crude ideas of the Messiah’s arrival and reign, is what follows surprising? Ancient and modern Jews, and even several early Christians, were unfortunately steeped in these fantasies. They couldn’t grasp that the Lord’s Anointed had a divine nature. They didn’t recognize the Messiah as God. See what the Jews say about this in Judæi Lusitani quæstiones ad christianos.2 “To accept a man who is God,” they say, “is to fool yourself. It’s to invent a monster, a centaur, a bizarre mixture of two natures that can’t combine.” They add that the prophets don’t teach that the Messiah is a man who is God. The prophets specifically distinguish God from David. They call the first master and the second servant, and so on.

Everyone knows the Jews are slaves to the literal text. They’ve never understood Scripture’s meaning as we have.

Jewish prejudices turned against the Savior when he appeared. Even Jesus Christ seems extremely cautious about his divinity, so as not to anger their blinded minds. Saint Chrysostom says he wanted “to ease his listeners gradually into believing a mystery so far beyond reason.” When he forgives sins, he claims a god’s authority. Everyone who sees this is outraged. Even his clearest miracles fail to convince the very people he helps that he’s divine. At the high priest’s court, he modestly and indirectly admits he’s God’s son. The high priest tears his robe and shouts blasphemy. Before the Holy Spirit was sent, the apostles didn’t even suspect their master was divine. He asks who people think he is. They say some think he’s Elijah, others Jeremiah or another prophet. Saint Peter needs a special revelation to recognize Jesus as the Christ, the living God’s son.

The Jews objected to Jesus Christ’s divinity. They’ve tried every way to destroy this great mystery. They twist their own prophecies or say they don’t concern the Messiah. They claim that the name God, Eloi, isn’t reserved for the deity. Sacred writers use it for judges, magistrates, and anyone in authority. They do quote very many passages of Holy Scripture supporting this point. But these don’t weaken the clear wording of the ancient prophecies about the Messiah.

Finally, they make this claim about the Savior and, after him, the evangelists, apostles, and first Christians calling Jesus God’s son. In Gospel times, they say, this lofty title meant only the opposite of sons of Belial. It meant a good man, God’s servant, rather than a wicked man without fear of God.

The Jews haven’t just denied that Jesus Christ is Messiah and divine. They’ve done everything to make him despised. Their criminal hatred has invented every possible mockery and disgrace to heap on his birth, life, and death.

Jewish blindness has produced many books. None is more hateful or more outlandish than the old Sepher Toldos Jeschut. Mr. Wagenseil dug it out of the dust for volume two of his Tela ignea &c.

The Sepher Toldos Jeschut tells a monstrous story of our Savior’s life. Its authors made it up with all the passion and deliberate dishonesty imaginable. For instance, they dared write of a man called Panther, or Pandera, who lived in Bethlehem. He fell in love with a young woman married to Jochaman. Their impure affair produced a son called Jesua, or Jesu. The child’s father had to flee to Babylon. Young Jesu was sent to school. But the author adds that he insolently raised his head and uncovered his face before the priests. Custom required him to lower his head and cover his face before them. They scolded him harshly for his boldness. This led to an investigation of his birth. They found it impure, and it soon brought him disgrace.

That detestable Sepher Toldos Jeschut was already known in the second century. Celsus quoted it confidently. Origen refutes it in chapter nine.

Mr. Huldric published another book, also called Toledos Jesu, in 1705. It follows the Gospel of the Infancy more closely. But it constantly makes the crudest mistakes and puts events in the wrong periods. It places Jesus Christ’s birth and death under Herod the Great. It says complaints about the adultery of Panther and Mary, Jesus’s mother, went to that ruler.

The author calls himself Jonathan. He claims to have lived in Jerusalem in Jesus Christ’s time. He says Herod consulted the senators of a town in Caesarea’s territory about Jesus Christ. We won’t follow such an absurd writer through all his contradictions.

Still, these slanders help the Jews maintain their relentless hatred of Christians and the Gospel. They’ve done all they can to change the Old Testament’s chronology. They’ve spread doubts and difficulties about when our Savior came.

Ahmed-ben-Cassum-al-Andacousy was a Moor from Granada living late in the 16th century. He cites an old Arabic manuscript found in a cave near Granada. It lay with sixteen lead plates engraved with Arabic characters. Granada’s archbishop, Dom Pedro y Quinones, testified to this himself. These so-called Granada plates were later taken to Rome. There, after several years’ examination, they were finally condemned as apocryphal under Pope Alexander VII. They contain only invented stories about Mary’s life and her son’s.

The title Messiah, with false added, also applies to impostors who’ve tried at various times to deceive the Jewish nation. Such false Messiahs existed even before God’s true anointed came. The wise Gamaliel mentions3 a man called Theudas. Josephus tells his story in Jewish Antiquities, liv. 20. chap. 2. He boasted he could walk across the Jordan on dry ground. Many people followed him. But the Romans attacked and scattered his small band. They beheaded the unfortunate leader and displayed his head in Jerusalem.

Gamaliel also mentions Judas the Galilean. He’s surely the man Josephus mentions in the 12. chap. of his second book of The Jewish War. He says this false prophet had assembled nearly thirty thousand men. But exaggeration is typical of the Jewish historian.

In the apostles’ time, Simon, nicknamed the Magician,4 had already won over Samaria’s people. He deceived them so thoroughly that they thought him the power of God.

The false Messiah Bar-Kokhba appeared with an army in the next century. This was in 178 and 179 of the Christian era, under Hadrian. The emperor sent Julius Severus against him. After several clashes, Severus trapped the rebels in Bither. The town held out stubbornly under siege before being stormed. Bar-Kokhba was captured there and killed. Hadrian thought an edict banning Jews from Jerusalem was the best way to stop their continual rebellions. He even put guards at the gates to keep out what remained of Israel’s people.

The church historian Socrates5 tells of a false Messiah named Moses on Candia in 434. He claimed to be the Hebrews’ ancient liberator, risen from the dead to free them again.

A century later, in 530, a false Messiah called Julian appeared in Palestine. He claimed to be a great conqueror. Leading his nation, he’d destroy all Christians by force of arms. His promises deceived the Jews, who took up arms and massacred several Christians. Emperor Justinian sent troops against him. They fought the false Christ, captured him, and sentenced him to death.

Early in the 8th century, a Spanish Jew called Serenus claimed to be Messiah. He preached and gained disciples. Like them, he died in poverty.

Several false Messiahs emerged in the twelfth century. One appeared in France under Louis the Young. He and his followers were hanged. No one has ever known either the master’s name or his disciples’ names.

The thirteenth century produced plenty of false Messiahs. People count seven or eight in Arabia, Persia, Spain, and Moravia. One, David el Re, is said to have been a very powerful magician. He deceived the Jews and gained a large following. But this Messiah was murdered.

Jacques Zieglerne of Moravia lived in the middle of the 16th century. He announced that the Messiah would reveal himself soon. He said the Messiah was fourteen years old, and he’d seen him in Strasbourg. He kept a careful eye on a sword and a scepter. He’d put them in the Messiah’s hands once he was old enough to teach.

Another Zieglerne confirmed this prediction in 1624.

In 1666, Sabbatai Sevi, born in Aleppo, claimed to be the Messiah the Zieglernes had predicted. He started preaching along the main roads and out in the countryside. Turks laughed at him; his disciples admired him. He apparently failed at first to win over most Jews. Smyrna’s synagogue leaders even sentenced him to death. But he escaped with banishment and a fright.

He married three times. People say he never consummated any marriage, claiming it was beneath him. He joined forces with Nathan-Levi, who played the prophet Elijah. Elijah was supposed to come before the Messiah. They went to Jerusalem. There Nathan proclaimed Sabbatai Sevi the liberator of nations. The Jewish rabble backed them, but anyone with something to lose put them under a religious curse.

Sevi fled the storm to Constantinople, then Smyrna. Nathan-Levi sent four ambassadors. They publicly acknowledged and greeted him as Messiah. Their mission impressed the people, and even some teachers. These declared Sabbatai Sevi Messiah and king of the Hebrews. But Smyrna’s synagogue sentenced its king to be impaled.

Sabbatai sought protection from Smyrna’s cadi. Soon all the Jewish people supported him. He had two thrones built, one for himself, one for his favorite wife. He called himself king of kings. He named his brother Joseph-Sevi king of Judah. He promised the Jews they’d certainly conquer the Ottoman Empire. He even insolently had the emperor’s name replaced with his own in the Jewish liturgy.

They imprisoned him at the Dardanelles. The Jews announced that the Turks spared him only because they knew he couldn’t die. Jews showered the Dardanelles’ governor with gifts to visit their captive king, their Messiah. The governor grew rich. Their king kept his full dignity even in chains and made people kiss his feet.

Meanwhile, the sultan held court at Adrianople. He wanted this comedy stopped. He summoned Sevi and said a Messiah must be impossible to wound. Sevi agreed. The sultan had him placed as a target for his palace pages’ arrows. The Messiah admitted he could be wounded. He insisted God had sent him only to testify to the holy Muslim religion. The officials of the law flogged him, and he became a Muslim. He lived and died equally despised by Jews and Muslims. This so discredited the business of being a false Messiah that Sevi is the last to have appeared.

1 iv. Reg. viij. 12. 13. 14.

2 Quæst. 1. 2. 4. 23. &c.

3 Act. Apost. c. v. 34. 35. 36.

4 Act. Apost. c. 8. 9.

5 Socr. hist. eccl. l. 2. chap. 38.

M — Métamorphose, Métempsicose

N’Est-il pas bien naturel que toutes les métamorphoses dont la terre est couverte, ayent fait imaginer dans l’orient où on a imaginé tout, que nos ames passaient d’un corps à un autre; un point presque imperceptible devient un ver, ce ver devient papillon; un gland se transforme en chêne, un œuf en oiseau; l’eau devient nuage & tonnerre; le bois se change en feu & en cendre; tout parait enfin métamorphose dans la nature. On attribua bientôt aux ames qu’on regardait comme des figures légères, ce qu’on voyait sensiblement dans des corps plus grossiers. L’idée de la métempsicose est peut-être le plus ancien dogme de l’univers connu, & il régne encor dans une grande partie de l’Inde & de la Chine.

Il est encor très-naturel que toutes les métamorphoses dont nous sommes les témoins, ayent produit ces anciennes fables qu’Ovide a recueillies dans son admirable ouvrage. Les Juifs même ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Hedith femme de Loth fut changée en statue de sel. Si Euridice resta dans les enfers pour avoir regardé derrière elle, c’est aussi pour la même indiscrétion que cette femme de Loth fut privée de la nature humaine. Le bourg qu’habitaient Baucis & Philémon en Phrigie est changé en un lac, la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile, nous avons dans l’écriture une métamorphose à peu près semblable, mais plus vraie & plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent; la verge d’Aaron devint serpent aussi.

Les Dieux se changeaient très-souvent en hommes, les Juifs n’ont jamais vû les anges que sous la forme humaine: les anges mangèrent chez Abraham. Paul dans son épitre aux Corinthiens dit que l’ange de Satan lui a donné des soufflets: Angelos Sathana me colaphisei.

The earth is full of things changing form. Isn’t it natural that this made people imagine souls moving from body to body? The idea arose in the East, where people have imagined everything. A speck you can hardly see becomes a worm, then a butterfly. An acorn becomes an oak; an egg becomes a bird. Water turns into cloud and thunder, wood into fire and ash. Everything in nature seems to change form. People thought souls were light shapes. Soon they supposed souls went through the changes they plainly saw in heavier bodies. The belief that souls move between bodies may be the known world’s oldest doctrine. Much of India and China still follows it.

It’s just as natural that the changes we see produced the ancient stories Ovid collected in his wonderful work. Even the Jews had stories of changes of form. Niobe became marble; Hedith, Lot’s wife, became a salt statue. Eurydice stayed in the underworld because she’d looked back. Lot’s wife lost her human nature for the same indiscretion. The Phrygian village where Baucis and Philemon lived turned into a lake. So did Sodom. Anius’s daughters turned water into oil. Scripture has a change of almost the same sort, but truer and holier. Cadmus turned into a snake. So did Aaron’s staff.

The gods very often took human form. Human form was the only one in which the Jews ever saw angels. Angels ate at Abraham’s home. In his letter to the Corinthians, Paul says Satan’s angel slapped him: Satan’s angel slapped me.

M — Miracles

Un miracle selon l’énergie du mot est une chose admirable. En ce cas tout est miracle. L’ordre prodigieux de la nature, la rotation de cent millions de globes autour d’un million de soleils, l’activité de la lumière, la vie des animaux, sont des miracles perpétuels.

Selon les idées reçues nous appellons miracle la violation de ces loix divines & éternelles. Qu’il y ait une éclipse de soleil pendant la pleine lune, qu’un mort fasse à pié deux lieues de chemin en portant sa tête entre ses bras, nous appellons cela un miracle.

Plusieurs physiciens soutiennent qu’en ce sens il n’y a point de miracles, & voici leurs arguments.

Un miracle est la violation des loix mathématiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul exposé, un miracle est une contradiction dans les termes. Une loi ne peut être à la fois immuable & violée; mais une loi, leur dit-on, étant établie par Dieu même, ne peut-elle être suspendue par son auteur? Ils ont la hardiesse de répondre que non, & qu’il est impossible que l’Etre infiniment sage ait fait des loix pour les violer. Il ne pouvait, disent-ils, déranger sa machine que pour la faire mieux aller; or il est clair qu’étant Dieu il a fait cette immense machine aussi bonne qu’il l’a pû; s’il a vû qu’il y aurait quelque imperfection résultante de la nature de la matière, il y a pourvu dès le commencement, ainsi il n’y changera jamais rien.

De plus Dieu ne peut rien faire sans raison; or quelle raison le porterait à défigurer pour quelque tems son propre ouvrage?

C’est en faveur des hommes, leur dit-on. C’est donc au moins en faveur de tous les hommes, répondent-ils; car il est impossible de concevoir que la nature divine travaille pour quelques hommes en particulier, & non pas pour tout le genre humain; encor même le genre humain est bien peu de chose; il est beaucoup moindre qu’une petite fourmilière en comparaison de tous les êtres qui remplissent l’immensité. Or n’est-ce pas la plus absurde des folies d’imaginer que l’Etre infini intervertisse en faveur de trois ou quatre centaines de fourmis, sur ce petit amas de fange, le jeu éternel de ces ressorts immenses qui font mouvoir tout l’univers.

Mais supposons que Dieu ait voulu distinguer un petit nombre d’hommes par des faveurs particulières, faudra-t-il qu’il change ce qu’il a établi pour tous les temps & pour tous les lieux? Il n’a certes aucun besoin de ce changement, de cette inconstance, pour favoriser ses créatures; ses faveurs sont dans ses loix mêmes. Il a tout prévû, tout arrangé pour elles, toutes obéïssent irrévocablement à la force qu’il a imprimée pour jamais dans la nature.

Pourquoi Dieu ferait-il un miracle? Pour venir à bout d’un certain dessein sur quelques êtres vivants! Il dirait donc, Je n’ai pû parvenir, par la fabrique de l’univers, par mes décrets divins, par mes loix éternelles, à remplir un certain dessein; je vais changer mes éternelles idées, mes loix immuables, pour tâcher d’exécuter ce que je n’ai pu faire par elles. Ce serait un aveu de sa faiblesse, & non de sa puissance. Ce serait, ce semble, dans lui la plus inconcevable contradiction. Ainsi donc, oser supposer à Dieu des miracles, c’est réellement l’insulter, (si des hommes peuvent insulter Dieu.) C’est lui dire, Vous êtes un être faible & inconséquent. Il est donc absurde de croire des miracles, c’est deshonorer en quelque sorte la Divinité.

On presse ces philosophes: on leur dit, Vous avez beau exalter l’immutabilité de l’Etre suprême, l’éternité de ses loix, la régularité de ses mondes infinis: notre petit tas de boue a été tout couvert de miracles; les histoires sont aussi remplies de prodiges que d’événements naturels. Les filles du grand-prêtre Anius changeaient tout ce qu’elles voulaient en bled, en vin, ou en huile; Athalide fille de Mercure ressuscita plusieurs fois; Esculape ressuscita Hipolite; Hercule arracha Alceste à la mort; Herès revint au monde après avoit passé quinze jours dans les enfers. Romulus & Rémus naquirent d’un Dieu & d’une Vestale; le Palladium tomba du ciel dans la ville de Troye; la chevelure de Bérénice devint un assemblage d’étoiles; la cabane de Baucis & de Philémon fut changée en un superbe temple; la tête d’Orphée rendait des oracles après sa mort; les murailles de Thèbes se construisirent d’elles-mêmes au son de la flute, en présence des Grecs; les guérisons faites dans le temple d’Esculape, étaient innombrables; & nous avons encor des monuments chargés du nom des témoins oculaires des miracles d’Esculape.

Nommez moi un peuple, chez lequel il ne se soit pas opéré des prodiges incroyables, surtout dans des tems où l’on savait à peine lire & écrire.

Les philosophes ne répondent à ces objections qu’en riant & en levant les épaules; mais les philosophes chrêtiens disent; Nous croyons aux miracles opérés dans nôtre sainte religion; nous les croyons par la foi, & non par nôtre raison que nous nous gardons bien d’écouter; car lorsque la foi parle, on sait assez que la raison ne doit pas dire un seul mot; nous avons une croyance ferme & entière dans les miracles de Jesus-Christ, & des Apôtres; mais permettez nous de douter un peu de plusieurs autres; souffrez, par exemple, que nous suspendions nôtre jugement sur ce que rapporte un homme simple auquel on a donné le nom de grand. Il assure qu’un petit moine était si fort accoutumé à faire des miracles, que le prieur lui défendit enfin d’exercer son talent. Le petit moine obéit; mais ayant vû un pauvre couvreur qui tombait du haut d’un toit, il balança entre le désir de lui sauver la vie, & la sainte obédience. Il ordonna seulement au couvreur de rester en l’air jusqu’à nouvel ordre, & courut vite conter à son prieur l’état des choses. Le prieur lui donna l’absolution du péché qu’il avait commis en commençant un miracle sans permission, & lui permit de l’achever, pourvû qu’il s’en tint là, & qu’il n’y revint plus. On accorde aux philosophes qu’il faut un peu se défier de cette histoire.

Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que St. Gervais & St. Protais ayent apparu en songe à St. Ambroise, qu’ils lui ayent enseigné l’endroit où étaient leurs reliques? que St. Ambroise les ait déterrées, & qu’elles ayent guéri un aveugle? St. Augustin était alors à Milan; c’est lui qui rapporte ce miracle immenso populo teste, dit-il dans sa cité de Dieu livre 22. Voilà un miracle des mieux constatés. Les philosophes disent qu’ils n’en croyent rien, que Gervais & Protais n’apparaissent à personne, qu’il importe fort peu au genre humain qu’on sache où sont les restes de leurs carcasses; qu’ils n’ont pas plus de foi à cet aveugle, qu’à celui de Vespasien; que c’est un miracle inutile; que Dieu ne fait rien d’inutile; & ils se tiennent fermes dans leurs principes. Mon respect pour S. Gervais & St. Protais ne me permet pas d’être de l’avis de ces philosophes; je rends compte seulement de leur incrédulité. Ils font grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans la mort de Peregrinus. “Quand un joueur de gobelets adroit se fait Chrêtien, il est sûr de faire fortune.” Mais comme Lucien est un auteur prophane, il ne doit avoir aucune autorité parmi nous.

Ces philosophes ne peuvent se résoudre à croire les miracles opérés dans le second siècle; des témoins oculaires ont beau écrire que l’évêque de Smyrne St. Policarpe, ayant été condamné à être brûlé, & étant jetté dans les flammes, ils entendirent une voix du ciel qui criait, Courage, Policarpe, sois fort, montre toi homme; qu’alors les flammes du bucher s’écartèrent de son corps, & formèrent un pavillon de feu audessus de sa tête, & que du milieu du bucher il sortit une colombe; enfin on fut obligé de trancher la tête de Policarpe. A quoi bon ce miracle? disent les incrédules; pourquoi les flammes ont-elles perdu leur nature, & pourquoi la hache de l’exécuteur n’a-t-elle pas perdu la sienne? D’où vient que tant de martirs sont sortis sains & saufs de l’huile bouillante, & n’ont pû résister au tranchant du glaive? On répond que c’est la volonté de Dieu. Mais les philosophes voudraient avoir vû tout cela de leurs yeux avant de le croire.

Ceux qui fortifient leurs raisonnements par la science vous diront que les pères de l’Eglise ont avoué souvent eux-mêmes qu’il ne se faisait plus de miracles de leur tems. St. Chrisostome dit expressément: “Les dons extraordinaires de l’esprit étaient donnés même aux indignes, parce qu’alors l’église avait besoin de miracles; mais aujourd’hui il ne sont pas même donnés aux dignes, parce que l’Eglise n’en a plus de besoin.” Ensuite il avoue qu’il n’y a plus personne qui ressuscite les morts, ni même qui guérisse les malades.

St. Augustin lui-même, malgré le miracle de Gervais & de Protais, dit dans sa cité de Dieu; “Pourquoi ces miracles qui se faisaient autrefois ne se font-ils plus aujourd’hui?” Et il en donne la même raison. Cur, inquiunt, nunc illa miracula quæ prædicatis facta esse, non fiunt? Possem quidem dicere, necessaria prius fuisse, quàm crederet mundus, ad hoc ut crederet mundus.

On objecte aux philosophes que St. Augustin, malgré cet aveu, parle pourtant d’un vieux savetier d’Hippone, qui ayant perdu son habit alla prier à la chapelle des vingt martirs, qu’en retournant il trouva un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau d’or, & que le cuisinier qui fit cuire le poisson, dit au savetier, Voilà ce que les vingt martirs vous donnent.

A cela les philosophes répondent qu’il n’y a rien dans cette histoire qui contredise les loix de la nature, que la physique n’est point du tout blessée qu’un poisson ait avalé un anneau d’or, & qu’un cuisinier ait donné cet anneau à un savetier, qu’il n’y a là aucun miracle.

Si on fait souvenir ces philosophes que selon St. Jerome dans sa vie de l’hermite Paul, cet hermite eut plusieurs conversations avec des satyres, & avec des faunes, qu’un corbeau lui apporta tous les jours pendant trente ans la moitié d’un pain pour son diner, & un pain tout entier le jour que St. Antoine vint le voir; ils pourront répondre encor, que tout cela n’est pas absolument contre la physique; que des satyres & des faunes peuvent avoir existé, & qu’en tout cas si ce conte est une puérilité, cela n’a rien de commun avec les vrais miracles du Sauveur & de ses apôtres. Plusieurs bons Chrétiens ont combattu l’histoire de St. Simeon Stilite, écrite par Théodoret; beaucoup de miracles qui passent pour autentiques dans l’église grecque, ont été révoqués en doute par plusieurs Latins; de même que des miracles latins ont été suspects à l’église grecque; les protestants sont venus ensuite, qui ont fort maltraité les miracles de l’une & l’autre église.

Un savant jésuite1 qui a prêché long-tems dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères, ni lui, n’ont jamais pû faire de miracle. Xavier se lamente dans plusieurs de ses lettres de n’avoir point le don des langues; il dit qu’il n’est chez les Japonnois que comme une statue muette; cependant les jésuites ont écrit qu’il avait ressuscité huit morts; c’est beaucoup; mais il faut aussi considérer qu’il les ressuscitait à six mille lieuës d’ici. Il s’est trouvé depuis des gens qui ont prétendu que l’abolissement des jésuites en France, est un beaucoup plus grand miracle que ceux de Xavier & d’Ignace.

Quoi qu’il en soit, tous les chrétiens conviennent que les miracles de Jesus-Christ & des Apôtres sont d’une vérité incontestable; mais qu’on peut douter à toute force, de quelques miracles faits dans nos derniers tems, & qui n’ont pas eu une autenticité certaine.

On souhaiterait, par exemple, pour qu’un miracle fût bien constaté, qu’il fût fait en présence de l’académie des sciences de Paris, ou de la société royale de Londres, & de la faculté de médecine, assistées d’un détachement du régiment des gardes, pour contenir la foule du peuple, qui pourait par son indiscrétion empêcher l’opération du miracle.

On demandait un jour à un philosophe, ce qu’il dirait s’il voyait le soleil s’arrêter, c’est-à-dire, si le mouvement de la terre autour de cet astre cessait; si tous les morts ressuscitaient, & si toutes les montagnes allaient se jetter de compagnie dans la mer, le tout pour prouver quelque vérité importante; comme par exemple, la grace versatile? Ce que je dirais? répondit le philosophe, je me ferais Manichéen, je dirais qu’il y a un principe qui défait ce que l’autre a fait.

1 Ospinian. p. 230.

A miracle, taking the word’s full force, is something to wonder at. That would make everything a miracle. Nature’s astonishing order is a lasting miracle. So are the hundred million globes circling a million suns, the action of light, and animal life.

Usually, though, a miracle means a breach of these divine, eternal laws. Suppose there’s a solar eclipse at full moon. Or a dead man walks two leagues with his head in his arms. We’d call those miracles.

Several physicists say miracles in this sense don’t happen. Their reasons follow.

A miracle breaks mathematical laws that are divine, unchanging, and eternal. That definition alone makes it a contradiction in terms. A law can’t be unchanging and broken at once. People ask them, “But God himself made the law. Can’t its maker suspend it?” They boldly say no. An infinitely wise being couldn’t make laws in order to break them. They say he’d only disrupt his machine to improve its working. But as God, he clearly made this enormous machine as good as he could. If he foresaw any flaw arising from matter’s nature, he allowed for it from the start. So he’ll never change anything in it.

Besides, God can’t act without a reason. What reason could make him temporarily spoil his own work?

“To benefit people,” comes the answer. “Then he must at least benefit everyone,” they reply. “We can’t imagine a divine nature working for certain people rather than all humanity. Even all humanity counts for very little. Beside all the beings filling endless space, we’re much less than a little anthill. Isn’t it sheer, absurd madness to think the infinite Being would upset the eternal working of those vast mechanisms moving the universe, just for three or four hundred ants on this little heap of mud?”

Suppose, though, God wanted to single out a few people for special favors. Must he change what he’s established for every time and place? He certainly doesn’t need such changes and inconsistency to help his creatures. The favors are in the laws themselves. He’s foreseen and arranged everything for his creatures. They all obey, with no possibility of escape, the force he’s put into nature forever.

Why would God work a miracle? To carry out some plan concerning a few living beings! He’d be saying, “I couldn’t achieve a certain aim through the universe’s construction, my divine decrees, or my eternal laws. I’ll change my eternal ideas and unchanging laws. I’ll try to do what I couldn’t do through them.” That would confess weakness, not power. It would seem the most unimaginable contradiction in God. To dare credit God with miracles, then, really insults him—if humans can insult God. It tells him, “You’re weak and inconsistent.” Believing in miracles is therefore absurd. It dishonors the deity in a way.

People press these philosophers: “Praise the Supreme Being’s unchanging nature all you like. Praise his eternal laws and the regular working of his infinite worlds. Our little pile of mud has been covered in miracles. Histories contain as many wonders as natural events. The high priest Anius’s daughters turned anything they wanted into grain, wine, or oil. Mercury’s daughter Aethalides rose from the dead several times. Aesculapius raised Hippolytus; Hercules rescued Alcestis from death. Er returned to this world after fifteen days in the underworld. A god and a Vestal were Romulus and Remus’s parents. The Palladium dropped from the sky into Troy. Berenice’s hair turned into a group of stars. Baucis and Philemon’s hut became a splendid temple. Orpheus’s head gave answers from the gods after he died. Thebes’s walls built themselves to flute music while the Greeks watched. Countless people were cured in Aesculapius’s temple. We still have monuments covered with the names of eyewitnesses to his miracles.

“Show me a people who haven’t had unbelievable wonders performed among them, especially when they could barely read and write.”

The philosophers just laugh and shrug at these objections. Christian philosophers, though, say, “We believe the miracles performed within our holy religion. Faith makes us believe, not reason. We’re careful not to listen to reason. Everyone knows it mustn’t say a word when faith speaks. We believe fully and firmly in Jesus Christ’s and the apostles’ miracles. But let us have some doubts about several others. For instance, let us wait before accepting a story from a simple man who’s been called Great. He says a little monk performed miracles so regularly that his prior finally forbade him to use his talent. The monk obeyed. Then he saw a poor roofer falling from a rooftop. He hesitated between saving the man’s life and holy obedience. He simply ordered the roofer to stay in midair until further orders. He ran to tell his prior what had happened. The prior absolved his sin of starting a miracle without permission. He let him finish it, so long as he stopped there and never did it again.” People grant the philosophers some grounds for mistrusting this story.

“But how dare you deny this?” people ask them. “Saint Gervasius and Saint Protasius appeared to Saint Ambrose in a dream. They showed him where their relics lay. He dug them up, and they healed a blind man. Saint Augustine was then in Milan. He reports this miracle in his City of God, book 22, saying it happened with an enormous crowd as witness. That’s one of the best-established miracles.” The philosophers don’t believe any of it, they say. Gervasius and Protasius don’t appear to anyone. Humanity hardly needs to know where the remains of their carcasses lie. They believe this blind man no more than Vespasian’s. It’s a pointless miracle. God does nothing pointless. They stick firmly to their principles. My respect for Saint Gervasius and Saint Protasius stops me agreeing with these philosophers. I’m only reporting their disbelief. They attach great importance to this passage in Lucian’s Death of Peregrinus: “A clever cups-and-balls performer who becomes a Christian is sure to get rich.” But Lucian isn’t a religious writer, so he must have no authority with us.

These philosophers can’t bring themselves to accept second-century miracles. Eyewitnesses may write of Saint Polycarp, Smyrna’s bishop, sentenced to burn and thrown into the flames. They heard a heavenly voice shout, “Take courage, Polycarp! Be strong! Act like a man!” The pyre’s flames then drew back from his body. They made a canopy of fire over his head. A dove flew from the middle of the pyre. In the end, they had to behead Polycarp. None of this persuades the philosophers. “What good was that miracle?” the unbelievers ask. “Why did fire stop acting like fire, but the executioner’s ax still act like an ax? Why did so many martyrs escape boiling oil unharmed but fail to survive a sword’s edge?” People answer that God willed it. But the philosophers would want to see all this themselves before believing it.

People who back their arguments with learning will tell you something else. The Church Fathers themselves often admitted miracles had stopped in their own day. Saint Chrysostom says plainly, “Even the unworthy received the Spirit’s extraordinary gifts, because the Church needed miracles then. Today, not even the worthy receive them, because the Church no longer needs them.” He then admits nobody raises the dead anymore, or even heals the sick.

Despite the Gervasius and Protasius miracle, Saint Augustine himself asks in his City of God, “Why don’t the miracles that happened formerly happen today?” He gives the same reason. They ask: Why don’t those miracles you say occurred happen now? I could say they were needed before the world believed, to make the world believe.

People object that, despite this admission, Saint Augustine tells of an old cobbler in Hippo. He’d lost his coat and went to pray at the chapel of the twenty martyrs. On his way back, he found a fish with a gold ring inside it. The cook who cooked it told him, “Here’s what the twenty martyrs give you.”

The philosophers answer that nothing here breaks nature’s laws. A fish can swallow a gold ring without breaking any law of physics. A cook can give it to a cobbler. There’s no miracle in that.

Remind these philosophers of Saint Jerome’s life of Paul the hermit. He says Paul spoke several times with satyrs and fauns. For thirty years a raven brought him half a loaf for dinner every day. It brought a whole loaf when Saint Anthony visited. They may again say none of this entirely goes against physics. Satyrs and fauns could have existed. Even if it’s a childish tale, it has nothing to do with the Savior’s and his apostles’ true miracles. Several good Christians have challenged Theodoret’s story of Saint Simeon Stylites. Several Latin Christians have doubted many miracles the Greek Church accepts as genuine. The Greek Church has likewise suspected Latin miracles. Then the Protestants came along and attacked both churches’ miracles very harshly.

A learned Jesuit1 who spent years preaching in India complains that neither he nor his fellow Jesuits ever managed a miracle. In several letters, Xavier laments his lack of the gift of tongues. Among the Japanese, he says, he’s like a silent statue. Yet the Jesuits wrote that he’d raised eight dead people. That’s a lot. Still, remember he raised them six thousand leagues from here. Some people have since claimed that abolishing the Jesuits in France was a far greater miracle than Xavier’s and Ignatius’s.

Anyway, all Christians agree that Jesus Christ’s and the apostles’ miracles are beyond doubt. Still, if we must, we can doubt some recent miracles that haven’t been authenticated with certainty.

To establish a miracle properly, for instance, we’d like it performed before the Academy of Sciences in Paris or the Royal Society in London, together with the faculty of medicine. A detachment from the Guards regiment would help them control the crowd. Otherwise the crowd’s thoughtlessness might stop the miracle happening.

Someone once asked a philosopher what he’d say if he saw the sun stand still—that is, if the earth stopped moving around it. Suppose all the dead rose, and all the mountains threw themselves together into the sea. Suppose it all proved some important truth: grace that can be accepted or resisted, for example. “What would I say?” the philosopher replied. “I’d become a Manichaean. I’d say one principle was undoing what the other had done.”

1 Ospinian. p. 230.

M — Moïse

Plusieurs savants ont crû que le Pentateuque ne peu avoir été écrit par Moïse. Ils disent que par l’écriture même il est avéré que le premier exemplaire connu fut trouvé du tems du roi Josias, & que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or entre Moïse & cette avanture du secrétaire Saphan, il y a 867. années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent l’an du monde 2213, & le sécrétaire Saphan publia le livre de la loi l’an du monde 3380. Ce livre trouvé sous Josias fut inconnu jusqu’au retour de la captivité de Babilone, & il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en lumière toutes les saintes écritures.

Or que ce soit Esdras ou un autre, qui ait fait ce livre, cela est absolument indifférent, dès que le livre est inspiré. Il n’est point dit dans le Pentateuque que Moïse en soit l’auteur; il est donc permis de l’attribuer à un autre homme, à qui l’esprit divin l’aura dicté.

Quelques contradicteurs ajoutent qu’aucun prophête n’a cité les livres du Pentateuque; qu’il n’en est question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaïe, ni enfin dans aucun livre canonique. Les mots qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lévitique, Deuteronome, ne se trouvent dans aucun autre écrit, ni de l’ancien ni du nouveau testament.

D’autres plus hardis ont fait les questions suivantes.

1°. En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un désert sauvage? Ce ne pouvait être qu’en Egyptien. Car par ce livre même on voit que Moïse & tout son peuple était né en Egypte. Il est probable qu’ils ne parlaient pas d’autre langue. Les Egyptiens ne se servaient pas encor du papiros; on gravait des hiérogliphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandements furent gravées sur la pierre. Il aurait donc falu graver cinq volumes sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts & un temps prodigieux.

2°. Est-il vraisemblable que dans un désert, où le peuple Juif n’avait ni cordonnier, ni tailleur, & où le Dieu de l’univers était obligé de faire un miracle continuel pour conserver les vieux habits & les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez habiles pour graver les cinq livres du Pentateuque sur le marbre ou sur le bois? On dira qu’on trouva bien des ouvriers qui firent un veau d’or, & qui réduisirent ensuite l’or en poudre, qui construisirent le tabernacle, qui l’ornèrent de trente-quatre colonnes d’airain, avec des chapiteaux d’argent, qui ourdirent & qui brodèrent des voiles de lin, d’hiacinte, de pourpre, & d’écarlate; mais cela même fortifie l’opinion des contradicteurs; ils répondent qu’il n’est pas possible que dans un désert où l’on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés; qu’il aurait fallu commencer par faire des souliers & des tuniques; que ceux qui manquent du nécessaire, ne donnent point dans le luxe; & que c’est une contradiction évidente de dire qu’il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des sculpteurs, des teinturiers, des brodeurs, quand on n’avait ni habits, ni sandales, ni pain.

3°. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre? Aurait-on porté si peu de respect au législateur? Si c’était Moïse qui eût dit que Dieu punit l’iniquité des pères jusqu’à la quatrième génération, Ezechiel aurait-il osé dire le contraire?

4°. Si Moïse avait écrit le Lévitique, aurait-il pû se contredire dans le Deuteronome? Le Lévitique défend d’épouser la femme de son frère, le Deuteronome l’ordonne.

5°. Moïse aurait-il parlé dans son livre de villes qui n’existaient pas de son temps? Aurait-il dit que des villes qui étaient pour lui à l’orient du Jourdain, étaient à l’occident?

6°. Aurait-il assigné quarante-huit villes aux Lévites dans un païs où il n’y a jamais eu dix villes, & dans un désert où il a toûjours erré sans avoir une maison?

7°. Aurait-il prescrit des règles pour les rois Juifs, tandis que non-seulement il n’y avait point de rois chez ce peuple, mais qu’ils étaient en horreur, & qu’il n’était pas probable qu’il y en eût jamais? Quoi! Moïse aurait donné des préceptes pour la conduite des rois, qui ne vinrent qu’environ huit cent années après lui, & il n’aurait rien dit pour les juges & les pontifes qui lui succédèrent? Cette réflexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois, & que les cérémonies instituées par Moïse n’avaient été qu’une tradition?

8°. Se pourrait-il faire qu’il eût dit aux Juifs, Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattants de la terre d’Egypte, sous la protection de votre Dieu? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu, Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d’Egypte; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l’Egypte n’a eu tant de soldats sur pié; nous l’aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres de son pays? Quoi! le Dieu qui vous parle a égorgé pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d’Egypte, & s’il y a dans ce païs-là trois cent mille familles, cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit pour nous venger; & vous n’avez pas secondé votre Dieu? & vous ne nous avez pas donné ce païs fertile que rien ne pouvait défendre? vous nous avez fait sortir de l’Egypte en larrons & en lâches, pour nous faire périr dans des déserts, entre les précipices & les montagnes! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans cette terre de Canaan sur laquelle nous n’avons nul droit, & que vous nous avez promise, & dans laquelle nous n’avons pû encor entrer?

Il était naturel que de la terre de Gessen nous marchassions vers Tyr & Sidon le long de la Méditerranée; mais vous nous faites passer l’istme de Suez presque tout entier; vous nous faites rentrer en Egypte, remonter jusques par delà Memphis, & nous nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la mer rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant marché quatre-vingt lieuës dans cette Egypte que nous voulions éviter, & enfin prêts de périr entre la mer & l’armée de Pharaon!

Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis, auriez-vous pris une autre route & d’autres mesures? Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous; la mer s’est ouverte pour nous laisser passer; mais après une telle faveur, falait-il nous faire mourir de faim & de fatigue dans les déserts horribles d’Ethan, de Cadés-barné, de Mara, d’Elim, d’Oreb & de Sinaï? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, & vous nous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères!

Voilà ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfans injustes des juifs vagabonds, morts dans les déserts, auraient pû dire à Moïse, s’il leur avait lû l’Exode & la Genèse. Et que n’auraient-ils pas dû dire & faire à l’article du veau d’or? Quoi! vous osez nous conter que votre frère fit un veau d’or pour nos pères, quand vous étiez avec Dieu sur la montagne; vous qui tantôt nous dites que vous avez parlé à Dieu face à face, & tantôt que vous n’avez pû le voir que par derrière! Mais enfin, vous étiez avec ce Dieu, & votre frère jette en fonte un veau d’or en un seul jour, & nous le donne pour l’adorer; & au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, & vous ordonnez à vos Lévites d’égorger vingt mille hommes de votre peuple; nos pères l’auraient-ils souffert? se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires? Vous nous dites que non content de cette boucherie incroïable, vous avez fait encor massacrer vingt-quatre mille de vos pauvres suivants, parce que l’un d’eux avait couché avec une Madianite; tandis que vous-même avez épousé une Madianite: & vous ajoutez que vous êtes le plus doux de tous les hommes. Encor quelques actions de cette douceur, & il ne serait plus resté personne.

Non, si vous aviez été capable d’une telle cruauté, si vous aviez pû l’exercer, vous seriez le plus barbare de tous les hommes, & tous les supplices ne suffiraient pas pour expier un si étrange crime.

Ce sont là, à peu près, les objections que font les savants à ceux qui pensent que Moïse est l’auteur du Pentateuque. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes; que Dieu a éprouvé, conduit & abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue; que les Juifs eux-mêmes depuis plus de deux mille ans ont crû que Moïse est l’auteur de ces livres; que l’église qui a succédé à la sinagogue, & qui est infaillible comme elle, a décidé ce point de controverse, & que les savants doivent se taire, quand l’église parle.

Some scholars don’t believe Moses could have written the Pentateuch. Their evidence, they say, comes from scripture itself. It puts the discovery of the first known copy in King Josiah’s reign. Shaphan, the king’s secretary, brought him that single copy. Hebrew reckoning puts 867 years between Moses and this business with Shaphan. The world was 2213 years old when God appeared to Moses in the burning bush. By that same count, Shaphan published the law book in 3380. People didn’t know this book found under Josiah until they returned from captivity in Babylon. Ezra is said to have made all the holy scriptures public under God’s inspiration.

Whether Ezra or someone else wrote it doesn’t matter at all, provided it’s inspired. Nowhere does the Pentateuch say Moses wrote it. We’re therefore free to credit another man, to whom God’s spirit dictated it.

The critics make another point: not one prophet quotes any of the Pentateuch’s books. The Psalms don’t mention them, nor do the books credited to Solomon. You won’t find them in Jeremiah or Isaiah either. In fact, none of the canonical books mentions them. No other writing in either the Old or the New Testament uses words for these names: Genesis, Exodus, Numbers, Leviticus, Deuteronomy.

Others have gone further and asked these questions.

1°. What language could Moses have used to write out in the wilderness? Egyptian was the only possibility. His own book says he and his whole people were born in Egypt. It’s likely they spoke no other language. Egyptians hadn’t begun to use papyrus then. Their writing was hieroglyphs carved into marble or wood. Even the commandments, we’re told, were cut into stone tablets. So someone would’ve had to carve five volumes into polished stones. That would’ve meant an enormous amount of work and time.

2°. Could men in that desert really carve all five books on marble or wood? The Jewish people didn’t even have shoemakers or tailors there. The God of the universe had to keep working a miracle to preserve their old clothes and shoes. Someone will say they found workers to make a golden calf. Those workers then ground its gold into powder. They built the tabernacle, adding thirty-four bronze columns with silver tops. They wove and embroidered curtains of linen, blue, purple, and scarlet. But that only strengthens the critics’ argument. They answer that nobody could have made such elaborate things in a desert that lacked everything. Shoes and tunics would’ve had to come first. People who lack the basics don’t spend on luxuries. How could they have metalworkers, engravers, sculptors, dyers, and embroiderers, but no clothes, sandals, or bread? That’s an obvious contradiction.

3°. If Moses wrote the first chapter of Genesis, why forbid all young people to read it? Would they have treated their lawgiver with so little respect? Suppose Moses said God punishes fathers’ wrongdoing down to the fourth generation. Would Ezekiel have dared to say the opposite?

4°. If Leviticus was Moses’ work, could he then say the opposite in Deuteronomy? In Leviticus you mustn’t marry your brother’s wife. In Deuteronomy you’re told to do just that.

5°. Would his book mention cities that didn’t exist in his lifetime? Would he put cities west of the Jordan when, from where he stood, they were east of it?

6°. Would he give the Levites forty-eight cities in a country that never had ten? And in a desert where he kept wandering without a house?

7°. Would he make rules for Jewish kings when his people had none? They even hated kings, and seemed unlikely ever to have any. What! Moses supposedly laid out how kings should behave, about eight hundred years before they came. Yet he said nothing about the judges and high priests who followed him? Doesn’t that suggest the Pentateuch was written under the kings? And that the ceremonies Moses set up had only been handed down by tradition?

8°. Could Moses really have said this to the Jews? “I led six hundred thousand fighting men out of Egypt, with your God protecting you.” Wouldn’t they have replied, “How timid you must’ve been! Why didn’t you lead us against the Egyptian Pharaoh? He couldn’t muster two hundred thousand men against us. Egypt has never had so many troops ready to fight. Beating him would’ve been easy. His country would now be ours. What! The God who talks to you killed every firstborn in Egypt just to please us. Suppose there are three hundred thousand families in that country. That means three hundred thousand men died in one night to avenge us. Why didn’t you back your God up? Why didn’t you let us have that fertile country? Nothing could’ve defended it. Instead, you took us out of Egypt like cowardly thieves. You brought us into deserts to die among mountains and cliffs! At least you could’ve taken us straight to Canaan. You promised us that land, though we have no right to it. We still haven’t been able to get there.

“The natural route from Goshen ran along the Mediterranean toward Tyre and Sidon. Instead you make us cross almost the whole Isthmus of Suez. You take us back into Egypt and up beyond Memphis. We end up at Baal-zephon, beside the Red Sea, with our backs to Canaan. We’ve marched eighty leagues through the very Egypt we wanted to avoid. And now we’re about to die between the sea and Pharaoh’s army!

“Would you have planned or traveled any differently if you’d meant to hand us over to our enemies? You tell us God worked a miracle to save us. The sea split apart and let us through. After that kindness, did you have to send us to die of hunger and exhaustion in those terrible deserts—Etham, Kadesh-barnea, Marah, Elim, Horeb, and Sinai? Every one of our fathers died in those dreadful empty places. Now, after forty years, you tell us God looked after our fathers with special care!”

The Jews who grumbled were the unjust children of wandering Jews who’d died in the deserts. That’s what they might have told Moses if he’d read them Exodus and Genesis. And when he got to the golden calf, what should they have said and done? “What’s this you dare tell us? Your brother made a golden calf for our fathers while you were on the mountain with God? You sometimes claim you spoke with God face to face. At other times you say you could only see his back! Still, there you were with God. Your brother cast a golden calf in a single day and gave it to us to worship. Did you punish that worthless brother? No, you made him our high priest. You told your Levites to kill twenty thousand of your own people. Would our fathers have accepted that? Would they have let those bloodthirsty priests beat them to death like animals for sacrifice? You say even that unbelievable bloodbath didn’t satisfy you. You also had twenty-four thousand of your poor followers killed. One man slept with a Midianite woman, and that was why. Yet you’d married a Midianite yourself! Then you tell us no one is gentler than you. A few more examples of your gentleness would’ve left no one alive.

“No, if you could’ve been so cruel, and could’ve carried it out, you’d be the most barbaric man of all. No amount of punishment could atone for such an appalling crime.”

Those are roughly the scholars’ objections to people who think Moses wrote the Pentateuch. Here’s the answer they’re given. God’s ways aren’t human ways. He tested, guided, and abandoned his people with a wisdom we don’t understand. The Jews themselves have believed Moses wrote these books for over two thousand years. The church has taken over from the synagogue and is just as infallible. It has settled this disputed point. When the church speaks, scholars must keep quiet.

P — Patrie

Une patrie est un composé de plusieurs familles; & comme on soutient communément sa famille par amour propre, lorsqu’on n’a pas un intérêt contraire, on soutient par le même amour propre sa ville ou son village qu’on appelle sa patrie.

Plus cette patrie devient grande, moins on l’aime; car l’amour partagé s’affaiblit. Il est impossible d’aimer tendrement une famille trop nombreuse qu’on connait à peine.

Celui qui brule de l’ambition d’être Edile, Tribun, Préteur, Consul, Dictateur, crie qu’il aime sa patrie, & il n’aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu’un autre homme s’arroge le pouvoir de l’envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune & de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l’intérêt particulier devient l’intérêt general: on fait des vœux pour la république, quand on n’en fait que pour soi-même.

Il est impossible qu’il y ait sur la terre un état qui ne se soit gouverné d’abord en république; c’est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s’assemblent d’abord contre les ours & contre les loups: celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n’a que du bois.

Quand nous avons découvert l’Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n’y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations nous n’en trouvames que deux subjuguées.

Il en était ainsi de l’ancien monde; tout était république en Europe, avant les roitelets d’Etrurie & de Rome. On voit encor aujourd’hui des républiques en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers nôtre septentrion, sont des républiques de brigands. Les Hottentots vers le midi, vivent encor comme on dit qu’on vivait dans les premiers âges du monde; libres, égaux entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, & presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourit, leur peau les habille, des huttes de bois & de terre sont leurs retraites: ils sont les plus puants de tous les hommes, mais il ne le sentent pas; ils vivent & ils meurent plus doucement que nous.

Il reste dans nôtre Europe huit républiques sans monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Génes, Lucques, Raguse, Genève & St. Marin. On peut regarder la Pologne, la Suède, l’Angleterre, comme des républiques sous un roi, mais la Pologne est la seule qui en prenne le nom.

Or, maintenant, lequel vaut le mieux que vôtre patrie soit un état monarchique, ou un état républicain? il y a quatre mille ans qu’on agite cette question. Demandez la solution aux riches; ils aiment tous mieux l’aristocratie: interrogez le peuple, il veut la démocratie; il n’y a que les rois qui préférent la royauté. Comment donc est-il possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques? demandez le aux rats qui proposèrent de pendre une sonnette au cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison est, comme on l’a dit, que les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.

Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l’ennemi du reste des hommes. L’ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au Sénat, Tel est mon avis, & qu’on ruine Carthage. Etre bon patriote, c’est souhaiter que sa ville s’enrichisse par le commerce, & soit puissante par les armes. Il est clair qu’un païs ne peut gagner sans qu’un autre perde, & qu’il ne peut vaincre sans faire des malheureux.

Telle est donc la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son païs c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers.

A homeland is made up of several families. We usually stand by our family out of self-love, unless our interests pull us elsewhere. The same self-love makes us stand by our town or village. We call it our homeland.

The bigger that homeland gets, the less we love it. Love weakens when it’s spread around. You can’t dearly love a family that’s too big for you to know.

A man desperately wants to be an aedile, tribune, praetor, consul, or dictator. He shouts about how much he loves his country. All he really loves is himself. Each of us wants to know we can sleep at home. Nobody should be able to claim the right to make us sleep somewhere else. We each want to know our wealth and lives are safe. Those wishes are the same for all of us. So everyone’s private interest becomes the interest of all. We wish the republic well, but we’re only wishing ourselves well.

Every state on earth must have started by governing itself as a republic. That’s the natural way human beings develop. First, a few families band together against bears and wolves. The family with grain trades some to the family that only has wood.

When we discovered America, we found its peoples divided into republics. There were only two kingdoms in that whole part of the world. Of a thousand nations, we found just two under a ruler’s control.

Things had been no different in the Old World. Before Etruria and Rome had their petty kings, all Europe lived under republics. Africa still has republics today. The republics toward our north—Tripoli, Tunis, and Algiers—are made up of robbers. Southward, the Hottentots still live the way people are said to have lived at the world’s beginning. They have their freedom and are all equals. No one is a master or a subject. They have no money and hardly need anything. Their sheep give them meat to eat and skins to wear. For shelter they use huts made of earth and wood. No other people stink as much, but they don’t notice. Their lives and deaths are more peaceful than ours.

Our Europe has eight republics left that don’t have monarchs: Venice, Holland, Switzerland, Genoa, Lucca, Ragusa, Geneva, and San Marino. Poland, Sweden, and England can count as republics too, though they have kings. But of those three, only Poland calls itself a republic.

Would your homeland be better off with a king or as a republic? That argument has been going on for four thousand years. Rich people will all tell you aristocracy is best. Put the question to ordinary people, and they choose democracy. Kings alone like kingship best. Then why do monarchs rule almost everywhere on earth? The rats who suggested hanging a bell around the cat’s neck could tell you. But the real answer, as people have said, is this: human beings seldom deserve to govern themselves.

Sadly, being a good patriot often makes you everyone else’s enemy. The elder Cato was a good citizen. Whenever he gave his view in the Senate, he said, “That’s my opinion, and Carthage must be destroyed.” Being a good patriot means wanting your city rich through trade and strong through arms. Clearly, one country can’t gain without another losing. It can’t conquer without making people suffer.

That’s our human condition. Wanting your country to grow great means wanting harm for your neighbors. Suppose you wanted your homeland never to grow bigger or smaller, richer or poorer. You’d be a citizen of the universe.

P — Pierre

En Italien Piero, ou Pietro; en Espagnol Pedro; en Latin Petrus; en Grec Petros; en Hébreu Cepha.

Pourquoi les successeurs de Pierre ont-ils eu tant de pouvoir en occident, & aucun en orient? C’est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg & de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens dans des tems d’anarchie, tandis que les évêques Grecs sont toujours restés sujets. Le tems, l’occasion, l’ambition des uns, & la faiblesse des autres, ont fait & feront tout dans ce monde.

A cette anarchie l’opinion s’est jointe, & l’opinion est la reine des hommes. Ce n’est pas qu’en effet ils ayent une opinion bien déterminée; mais des mots leur en tiennent lieu.

Il est rapporté dans l’évangile que Jesus dit à Pierre; “Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux.” Les partisans de l’évêque de Rome soutinrent vers le onziéme siècle, que qui donne le plus, donne le moins; que les cieux entouraient la terre; & que Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes les étoiles & toutes les planètes, il est évident, selon Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone surnommé Pierre, étaient un passe-partout. Si on entend par les cieux les nuées, l’atmosphère, l’éther, l’espace dans lequel roulent les planètes, il n’y a guères de serruriers, selon Mursius, qui puisse faire une clef pour ces portes-là.

Les clefs en Palestine étaient une cheville de bois qu’on liait avec une courroie; Jesus dit à Barjone, “Ce que tu auras lié sur la terre, sera lié dans le ciel.” Les théologiens du Pape en ont conclu, que les Papes avaient reçu le droit de lier & de délier les peuples du serment de fidélité fait à leurs rois, & de disposer à leur gré de tous les royaumes. C’est conclure magnifiquement. Les communes dans les états généraux de France en 1302. disent dans leur requête au Roi, que “Boniface VIII. était un B***** qui croyait que Dieu liait & emprisonnait au ciel, ce que Boniface liait sur terre.”

Un fameux Luthérien d’Allemagne, (c’était je pense Mélancton) avait beaucoup de peine à digérer que Jésus eût dit à Simon Barjone, Cepha ou Cephas, “Tu ès Pierre, & sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, mon église.” Il ne pouvait concevoir que Dieu eût employé un pareil jeu de mots, une pointe si extraordinaire, & que la puissance du Pape fût fondée sur un quolibet.

Pierre a passé pour avoir été évêque de Rome; mais on sait assez qu’en ce tems-là, & long-tems après, il n’y eut aucun évêché particulier. La société chrétienne ne prit une forme que vers la fin du second siècle.

Il se peut que Pierre eût fait le voyage de Rome; il se peut même qu’il fut mis en croix la tête en bas, quoique ce ne fût pas l’usage; mais on n’a aucune preuve de tout cela. Nous avons une lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu’il est à Babylone; des canonistes judicieux ont prétendu que par Babylone on devait entendre Rome. Ainsi supposé qu’il eût datté de Rome, on aurait pû conclure que la lettre avait été écrite à Babylone. On a tiré longtems de pareilles conséquences, & c’est ainsi que le monde a été gouverné.

Il y avait un saint homme à qui on avait fait payer bien chérement un bénéfice à Rome, ce qui s’appelle une simonie; on lui demandait, s’il croyait que Simon Pierre eût été au païs? il répondit, Je ne vois pas que Pierre y ait été, mais je suis sûr de Simon.

Quant à la personne de Pierre, il faut avouer que Paul n’est pas le seul qui ait été scandalisé de sa conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui & à ses successeurs. Ce Paul lui reprochait aigrement de manger des viandes défendues, c’est-à-dire, du porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l’ixion, & du grison. Pierre se défendait en disant, qu’il avait vû le ciel ouvert vers la sixième heure, & une grande nape qui descendait des quatre coins du ciel, laquelle était toute remplie d’anguilles, de quadrupèdes & d’oiseaux; & que la voix d’un ange avait crié: “Tuez & mangez.” C’est apparemment cette même voix qui a crié à tant de Pontifes, “Tuez tout, & mangez la substance du peuple:” dit Voloston.

Casaubon ne pouvait approuver la manière dont Pierre traita le bon homme Anania & Saphira sa femme. De quel droit, disait Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il, ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jesus vendissent leurs héritages & en apportassent le prix à ses piés? Si quelque anabatiste à Londres faisait apporter à ses piés tout l’argent de ses frères, ne serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux, comme un larron qu’on ne manquerait pas d’envoyer à Tyburn? N’est-il pas horrible de faire mourir Anania, parce qu’ayant vendu son fonds & en ayant donné l’argent à Pierre, il avait retenu pour lui & pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs nécessités sans le dire? A peine Anania est-il mort, que sa femme arrive. Pierre au lieu de l’avertir charitablement qu’il vient de faire mourir son mari d’apopléxie, pour avoir gardé quelques oboles, & de lui dire de bien prendre garde à elle, la fait tomber dans le piége. Il lui demande si son mari a donné tout son argent aux saints. La bonne femme répond, oui, & elle meurt sur le champ. Cela est dur.

Corringius demande, pourquoi Pierre qui tuait ainsi ceux qui lui avaient fait l’aumône, n’allait pas tuer plutôt tous les docteurs qui avaient fait mourir Jesus-Christ, & qui le firent fouetter lui-même plus d’une fois? O Pierre! vous faites mourir deux chrétiens qui vous ont fait l’aumône, & vous laissez vivre ceux qui ont crucifié votre Dieu!

Apparemment que Corringius n’était pas en païs d’inquisition, quand il faisait ces questions hardies. Erasme, à propos de Pierre, remarquait une chose fort singulière; c’est que le chef de la religion chrétienne commença son apostolat par renier Jesus-Christ; & que le premier pontife des Juifs avait commencé son ministère par faire un veau d’or, & par l’adorer.

Quoi qu’il en soit, Pierre nous est dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d’ordres, qui vivaient dans l’indigence, & dont les successeurs sont devenus grands seigneurs.

Le Pape successeur de Pierre a tantôt gagné, tantôt perdu; mais il lui reste encor environ cinquante millions d’hommes sur la terre, soumis en plusieurs points à ses loix, outre ses sujets immédiats.

Se donner un maître à trois ou quatre cent lieuës de chez soi; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n’oser juger en dernier ressort un procès entre quelques-uns de ses concitoyens, que par des commissaires nommés par cet étranger; n’oser se mettre en possession des champs & des vignes qu’on a obtenus de son propre roi, sans payer une somme considérable à ce maître étranger; violer les loix de son païs qui défendent d’épouser sa niéce, & l'épouser légitimement en donnant à ce maître étranger une somme encor plus considérable; n’oser cultiver son champ le jour que cet étranger veut qu’on célèbre la mémoire d’un inconnu qu’il a mis dans le ciel de son autorité privée; c’est là en partie ce que c’est que d'admettre un Pape; ce sont là les libertés de l’église gallicane.

Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vû de nos jours un souverain demander au Pape la permission de faire juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide, ne pouvoir obtenir cette permission, & n’oser les juger?

On sait assez qu’autrefois les droits des Papes allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des Dieux de l’antiquité; car ces Dieux passaient seulement pour disposer des empires, & les Papes en disposaient en effet.

Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité & de l’infaillibilité du Pape, quand on fait réfléxion,

Que quarante schismes ont profané la chaire de Saint Pierre, & que vingt-sept l’ont ensanglantée;

Qu’Etienne VII. fils d’un prêtre, déterra le corps de Formose son prédécesseur, & fit trancher la tête à ce cadavre;

Que Sergius III. convaincu d’assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté;

Que Jean X. amant de Théodora, fut étranglé dans son lit;

Que Jean XI. fils de Sergius III. ne fut connu que par sa crapule;

Que Jean XII. fut assassiné chez sa maîtresse;

Que Benoit IX. acheta & revendit le pontificat;

Que Grégoire VII. fut l’auteur de cinq cent ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs;

Qu’enfin parmi tant de Papes, ambitieux, sanguinaires & débauchés, il y a eu un Alexandre VI. dont le nom n’est prononcé qu’avec la même horreur que ceux des Néron & des Caligula.

C’est une preuve, dit-on, de la divinité de leur caractère, qu’elle ait subsisté avec tant de crimes; mais si les Califes avaient eu une conduite encor plus affreuse, ils auraient donc été encor plus divins. C’est ainsi que raisonne Dermius; mais les jésuites lui ont répondu.

In Italian, Piero or Pietro; in Spanish, Pedro; in Latin, Petrus; in Greek, Petros; in Hebrew, Cepha.

Why did Peter’s successors gain so much power in the West, but none in the East? Why did the bishops of Würzburg and Salzburg claim royal powers during times of anarchy? And why did the Greek bishops always remain subjects? It’s the same question. Time and opportunity, some people’s ambition and others’ weakness, have done everything in this world. They always will.

Public opinion added its force to that anarchy, and opinion rules humanity. Not that people really have a definite opinion. Words do the job instead.

The Gospel says Jesus told Peter, “I’ll give you the keys to the kingdom of heaven.” Around the eleventh century, supporters of Rome’s bishop made this argument. Whoever gives the greater thing also gives the lesser. The heavens surround the earth. Peter has the keys to the container, so he has the keys to its contents. Does heaven mean all the stars and planets? Then, Tomasius says, Simon Barjona, nicknamed Peter, clearly received a master key. Or does it mean the clouds, atmosphere, ether, and space the planets move through? Mursius says you won’t find many locksmiths who can make a key for those doors.

In Palestine, keys were wooden pegs tied to a strap. Jesus told Barjona, “What you bind on earth will be bound in heaven.” The pope’s theologians drew their conclusion. Popes had been given the right to bind peoples to their oaths of loyalty to kings, or release them. They could do whatever they liked with every kingdom. What a magnificent conclusion! In 1302, the commons in France’s Estates General petitioned the king. They said “Boniface VIII was a B—— who thought God bound and imprisoned in heaven whatever Boniface bound on earth.”

A famous German Lutheran—I think it was Melanchthon—found one thing very hard to swallow. Could Jesus really have said this to Simon Barjona, Cepha or Cephas? “You’re Peter, and on this rock I’ll build my assembly, my church.” He couldn’t imagine God using such wordplay, such an extraordinary joke. Nor could he imagine the pope’s power resting on a pun.

Peter is supposed to have been bishop of Rome. But we know well enough that there weren’t any separate bishoprics then, or long afterward. The Christian community only took shape toward the end of the second century.

Peter may have gone to Rome. He may even have been crucified upside down, though that wasn’t the custom. But we don’t have proof of any of it. We have a letter under his name saying he’s in Babylon. Sensible experts in church law have argued that Babylon means Rome. Suppose, then, he’d dated the letter from Rome. We could’ve concluded it was written in Babylon. People drew conclusions like that for a long time. That’s how the world was governed.

A holy man once had to pay a very high price for a church benefice in Rome. That’s called simony. Someone asked him whether he thought Simon Peter had been to that country. He answered, “I can’t see that Peter was there, but I’m sure Simon was.”

As for Peter himself, we must admit that Paul wasn’t alone in finding his behavior shocking. People have often stood up to him and his successors, face to face. Paul harshly criticized him for eating forbidden meat: pork, blood sausage, hare, eels, ixion, and grison. Peter answered that he’d seen heaven open around the sixth hour. A great sheet came down from the sky’s four corners. It was full of eels, four-legged animals, and birds. An angel’s voice called out, “Kill and eat.” Wollaston says, “Apparently that same voice called out to so many pontiffs, ‘Kill everyone, and eat up the people’s wealth.’”

Casaubon couldn’t approve of how Peter treated good Ananias and his wife Sapphira. He asked, “What right did a Jew enslaved to the Romans have to order or allow this? Everyone who believed in Jesus had to sell their inherited property and lay the money at his feet. Suppose an Anabaptist in London had all his brothers’ money brought to his feet. Wouldn’t he be arrested for leading people astray and stirring up rebellion? Wouldn’t he be treated as a thief and certainly sent to Tyburn? Ananias sold his property and gave Peter the money. Without saying so, he kept a few coins for himself and his wife to live on. Isn’t it horrible to kill him for that? Ananias has barely died when his wife arrives. Peter could kindly warn her that he’s just caused her husband’s fatal stroke for keeping a few pennies. He could tell her to be very careful. Instead he leads her into the trap. He asks whether her husband gave all his money to the saints. The good woman says yes, and dies on the spot. That’s harsh.”

Corringius asks why Peter killed people who’d given him charity. Why not kill the teachers of the law who’d had Jesus Christ put to death? They’d had Peter himself whipped more than once, too. Peter! You kill two Christians who’ve given you charity. You let the people who crucified your God live!

Apparently Corringius wasn’t living under the Inquisition when he asked those bold questions. Erasmus made a very strange observation about Peter. The head of the Christian religion began his work as an apostle by denying Jesus Christ. The first Jewish high priest began his ministry by making and worshiping a golden calf.

Whatever the truth, Peter is shown as a poor man teaching poor people their faith. He’s like those founders of religious orders who lived in poverty. Their successors became great lords.

The pope, Peter’s successor, has gained at times and lost at others. Besides his direct subjects, he still has about fifty million people around the world obeying some of his laws.

You choose a master three or four hundred leagues from home. You wait to think until he’s shown signs of thinking. A lawsuit involves some of your fellow citizens. You don’t dare give a final ruling except through commissioners this foreigner appoints. Your own king grants you fields and vineyards. You don’t dare take possession without paying this foreign master a large sum. Your country’s laws forbid you to marry your niece. You break those laws, but marry her lawfully by paying that foreign master even more. You don’t dare work your field on a day he sets aside to honor some unknown person. He’s put that person in heaven on his own authority. That’s part of what it means to accept a pope. Those are the liberties of the Gallican Church.

Some other peoples submit even further. In our own day, we’ve seen a ruler ask the pope for permission to try monks accused of parricide in his royal court. He couldn’t get permission, and didn’t dare try them.

Everyone knows the popes once claimed wider rights. They stood far above the ancient gods. Those gods were only thought to decide the fate of empires. Popes actually did.

Sturbinus says we can forgive people for doubting the pope’s divine status and infallibility. Consider these things:

Forty schisms have desecrated Saint Peter’s chair, and twenty-seven have stained it with blood.

Stephen VII, a priest’s son, dug up his predecessor Formosus and had the corpse’s head cut off.

Sergius III was found guilty of murders. He had a son by Marozia, and that son inherited the papacy.

John X, Theodora’s lover, was strangled in bed.

John XI, Sergius III’s son, was known only for his drunken, dissolute life.

John XII was murdered at his mistress’s house.

Benedict IX bought the papacy and sold it again.

Gregory VII started five hundred years of civil wars that his successors kept going.

And among all those ambitious, bloodthirsty, dissolute popes, there was Alexander VI. His name inspires the same horror as Nero’s or Caligula’s.

We’re told their office must be divine, since it survived so many crimes. But suppose the caliphs had behaved even worse. Wouldn’t they have been even more divine? That’s Dermius’s argument. But the Jesuits have answered him.

P — Préjugés

LE préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre, on inspire aux enfans toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger.

Il y a des préjugés universels, nécessaires, & qui sont la vertu même. Par tout païs on apprend aux enfans à reconnaître un Dieu rémunérateur & vengeur; à respecter, à aimer leur père & leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu’ils puissent deviner ce que c’est qu’un vice & une vertu.

Il y a donc de très-bons préjugés: ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.

Sentiment n’est pas simple préjugé; c’est quelque chose de bien plus fort. Une mère n’aime pas son fils, parce qu’on lui a dit qu’il le faut aimer; elle le chérit heureusement malgré elle. Ce n’est point par préjugé que vous courez au sécours d’un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une bête.

Mais c’est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits, marchant gravement, parlant de même. Vos parents vous ont dit que vous deviez vous incliner devant cet homme, vous le respectez avant de savoir s’il mérite vos respects: vous croissez en âge & en connaissances; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan, pétri d’orgueil, d'intérêt, & d'artifice; vous méprisez ce que vous reveriez, & le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre enfance; on vous a dit, que les Titans firent la guerre aux Dieux, & que Vénus fut amoureuse d’Adonis; vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités; vous les regardez à vingt ans comme des allégories ingénieuses.

Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l’ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui du tems du systême de Las s’aperçurent qu’ils avaient calculé des richesses imaginaires.

Préjugés des sens.

N’est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours, lors même que nous voyons très-bien, & qu’au contraire nos oreilles ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende, vous êtes belle, je vous aime: il est bien sûr qu’on ne vous a pas dit, je vous hais, vous êtes laide; Mais vous voyez un miroir uni, il est démontré que vous vous trompez, c’est une surface très-raboteuse. Vous voyez le soleil d’environ deux piés de diamètre, il est démontré qu’il est un million de fois plus gros que la terre.

Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles, & l’erreur dans vos yeux; Mais étudiez l’optique, & vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé, & qu’il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l’état présent des choses.

Préjugés physiques.

Le soleil se léve, la lune aussi, la terre est immobile; ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu’étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralisie, parce qu’elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies, parce qu’un jour on observa qu’un malade avait eu un redoublement de fiévre pendant le décours de la lune; ces idées & mille autres ont été des erreurs d’anciens charlatans qui jugèrent sans raisonner, & qui étant trompés trompèrent les autres.

Préjugés historiques.

La plupart des histoires ont été crues sans examen, & cette créance est un préjugé. Fabius Pictor raconte que plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d’Albe allant puiser de l’eau dans sa cruche, fut violée, qu’elle acoucha de Romulus & de Remus, qu’ils furent nourris par une louve, &c. Le peuple romain crut cette fable; il n’examina point si dans ce tems là il y avait des vestales dans le Latium, s’il était vraisemblable que la fille d’un roi sortit de son couvent avec sa cruche, s’il était probable qu’une louve alaitât deux enfans au lieu de les manger. Le préjugé s'établit.

Un moine écrit que Clovis étant dans un grand danger à la bataille de Tolbiac, fit vœu de se faire chrêtien s’il en réchapait; mais est-il naturel qu’on s'adresse à un Dieu étranger dans une telle occasion? n’est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est né agit le plus puissamment? Quel est le chrêtien qui dans une bataille contre les Turcs ne s'adressera pas plutôt à la sainte Vierge qu’à Mahomet? On ajoute qu’un pigeon aporta la sainte ampoule dans son bec pour oindre Clovis, & qu’un ange aporta l’oriflamme pour le conduire; le préjugé crut toutes les historiettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature humaine savent bien que l’usurpateur Clovis, & l’usurpateur Rolon ou Rol, se firent chrêtiens pour gouverner plus sûrement des chrêtiens, comme les usurpateurs Turcs se firent musulmans pour gouverner plus sûrement les musulmans.

Préjugés religieux.

Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside aux blés, ou que Visnou & Xaca se sont fait hommes plusieurs fois, ou que Sammoncodom est venu couper une forêt, ou qu’Odin vous attend dans sa salle vers le Jutland, ou que Mahomet ou quelqu’autre a fait un voyage dans le ciel, enfin si votre précepteur vient ensuite enfoncer dans votre cervelle ce que votre nourrice y a gravé, vous en tenez pour votre vie. Votre jugement veut-il s’élever contre ces préjugés? vos voisins & surtout vos voisines crient à l’impie, & vous effrayent; votre Derviche craignant de voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du Cadi, & ce Cadi vous fait empâler s’il le peut, parce qu’il veut commander à des sots, & qu’il croit que les sots obéissent mieux que les autres; & cela durera jusqu’à-ce que vos voisins & le Derviche & le Cadi commencent à comprendre que la sottise n’est bonne à rien, & que la persécution est abominable.

A prejudice is an opinion you haven’t judged for yourself. Everywhere, then, people teach children whatever opinions they want before the children can judge.

Some prejudices are universal and necessary; they’re virtue itself. In every country, children learn to acknowledge a God who rewards and punishes. They learn to respect and love their father and mother. They learn that theft is a crime and lying for gain is a vice. All this comes before they can even guess what vice and virtue mean.

So some prejudices are very good. They’re the ones our judgment confirms when we start to reason.

Feeling isn’t just prejudice. It’s much stronger. A mother doesn’t love her son because someone told her to. Fortunately, she loves him whether she means to or not. You see a child you don’t know about to fall over a cliff or be eaten by an animal. You rush to help, and prejudice has nothing to do with it.

But prejudice makes you respect a man in certain clothes, walking and speaking solemnly. Your parents told you to bow to him. You respect him before you know whether he deserves it. As you grow older and learn more, you discover he’s a fraud. He’s full of pride, self-interest, and deceit. You now despise what you once looked up to. Judgment has replaced prejudice. Prejudice made you believe the stories you were brought up on. You heard that the Titans fought the gods and Venus loved Adonis. At twelve you think those stories are true. At twenty you see them as clever allegories.

Let’s briefly look at the different kinds of prejudice and put our affairs in order. We may be like the people who made a discovery during Law’s financial scheme. The wealth they’d been counting was imaginary.

Prejudices of the senses.

Isn’t it funny? Our eyes keep misleading us even when we see perfectly well. Our ears, on the other hand, don’t. Suppose your ear is properly formed and hears, “You’re beautiful, I love you.” You certainly weren’t told, “I hate you, you’re ugly.” But you see a smooth mirror, and it’s been proved you’re wrong. The surface is very rough. The sun looks about two feet across to you. It’s been proved to be a million times bigger than the earth.

God seems to have put truth in your ears and error in your eyes. But study optics, and you’ll see he hasn’t misled you. As things stand, objects couldn’t look any other way.

Prejudices about the physical world.

The sun rises, the moon rises too, and the earth doesn’t move. Those are natural prejudices about the physical world. But what about these ideas? Crayfish are good for the blood because cooking turns them red like blood. Eels cure paralysis because they wriggle. The moon affects our illnesses because someone once saw a patient’s fever worsen as the moon waned. Those ideas, and a thousand others, were errors made by ancient quacks. They judged without reasoning. They were misled and misled other people.

Historical prejudices.

People have believed most historical accounts without examining them. That belief is a prejudice. Fabius Pictor tells a story set several centuries before his time. A Vestal from Alba went to fill her water jug and was raped. She gave birth to Romulus and Remus, and a she-wolf nursed them, and so on. The Romans believed the story. Were there any Vestals in Latium then? Would a king’s daughter have gone out of her convent with a jug? Would a she-wolf have nursed two children instead of eating them? They didn’t ask. The prejudice took hold.

A monk writes that Clovis was in great danger at the battle of Tolbiac. He vowed to become a Christian if he escaped. But would you naturally turn to a foreign god at a moment like that? Isn’t that when the religion you were born into has its strongest hold? What Christian fighting the Turks wouldn’t pray to the Holy Virgin rather than Muhammad? We’re also told a pigeon brought the holy vial in its beak to anoint Clovis. And an angel brought the oriflamme to lead him. Prejudice accepted every little story of that kind. People who know human nature understand why the usurpers Clovis and Rollo, or Rol, became Christians. It made governing Christians safer. Turkish usurpers became Muslims for the same reason: to govern Muslims more safely.

Religious prejudices.

Your nurse may have told you that Ceres rules over grain. Or that Vishnu and Shaka became human several times. Or that Sammoncodom came to cut down a forest. Perhaps Odin is waiting for you in his hall near Jutland. Perhaps Muhammad or someone else traveled to heaven. Then your tutor hammers into your head what your nurse engraved there. You’re caught for life. Does your judgment try to challenge those prejudices? Your neighbors, especially the women, shout that you’re godless and frighten you. Your dervish fears losing income, so he reports you to the qadi. If he can, the qadi has you impaled. He wants to command fools, and thinks fools obey better than other people. This will last until your neighbors, the dervish, and the qadi begin to understand. Stupidity does no good, and persecution is appalling.

R — Religion

Premiere question.

L’EVEQUE de Vorcester, Warburton, auteur d’un des plus savants ouvrages qu’on ait jamais fait, s’exprime ainsi page 8. tome 1er.

“Une religion, une société qui n’est pas fondée sur la créance d’une autre vie, doit être soutenue par une providence extraordinaire. Le Judaïsme n’est pas fondé sur la créance d’une autre vie; donc, le Judaïsme a été soutenu par une providence extraordinaire.”

Plusieurs théologiens se sont élevés contre lui, & comme on rétorque tous les arguments, on a retorqué le sien, on lui a dit:

“Toute religion qui n’est pas fondée sur le dogme de l’immortalité de l’ame, & sur les peines & les récompenses éternelles, est nécessairement fausse; or le Judaïsme ne connut point ces dogmes, donc le Judaïsme, loin d’être soutenu par la providence, était par vos principes une religion fausse & barbare qui attaquait la providence.”

Cet évêque eut quelques autres adversaires qui lui soutinrent que l’immortalité de l’ame était connue chez les Juifs, dans le temps même de Moïse; mais il leur prouva très-évidemment, que ni le Décalogue, ni le Lévitique, ni le Deutéronome, n'avaient dit un seul mot de cette créance, & qu’il est ridicule de vouloir tordre & corrompre quelques passages des autres livres, pour en tirer une vérité qui n’est point annoncée dans le livre de la loi.

Mr. l’évêque ayant fait quatre volumes pour démontrer que la loi Judaïque ne proposait ni peines, ni récompenses après la mort, n’a jamais pû répondre à ses adversaires d’une manière bien satisfaisante. Ils lui disaient: “Ou Moïse connaissait ce dogme, & alors il a trompé les Juifs en ne le manifestant pas; ou il l’ignorait; & en ce cas il n’en savait pas assez pour fonder une bonne religion. En effet si la religion avait été bonne, pourquoi l’aurait-on abolie? Une religion vraie doit être pour tous les temps & pour tous les lieux, elle doit être comme la lumière du soleil, qui éclaire tous les peuples & toutes les générations.”

Ce prélat, tout éclairé qu’il est, a eu beaucoup de peine à se tirer de toutes ces difficultés; mais quel systême en est exempt?

Seconde question.

Un autre savant beaucoup plus philosophe; qui est un des plus profonds métaphisiciens de nos jours, donne de fortes raisons pour prouver que le polithéisme a été la premiere religion des hommes, & qu’on a commencé à croire plusieurs Dieux, avant que la raison fût assez éclairée pour ne reconnaître qu’un seul être suprême.

J’ose croire, au contraire, qu’on a commencé d’abord par reconnaître un seul Dieu; & qu’ensuite la faiblesse humaine en a adopté plusieurs, & voici comme je conçois la chose.

Il est indubitable qu’il y eut des bourgades avant qu’on eût bâti de grandes villes, & que tous les hommes ont été divisés en petites républiques, avant qu’ils fussent réunis dans de grands empires. Il est bien naturel qu’une bourgade effrayée du tonnerre, affligée de la perte de ses moissons, maltraitée par la bourgade voisine, sentant tous les jours sa faiblesse, sentant partout un pouvoir invisible, ait bientôt dit. Il y a quelque être au-dessus de nous qui nous fait du bien & du mal.

Il me paraît impossible qu’elle ait dit: il y a deux pouvoirs; car pourquoi plusieurs? On commence en tout genre par le simple, ensuite vient le composé, & souvent enfin on revient au simple par des lumiéres supérieures. Telle est la marche de l’esprit humain.

Quel est cet être qu’on aura d’abord invoqué? Sera-ce le soleil? sera-ce la lune? je ne le crois pas. Examinons ce qui se passe dans les enfants; ils sont à peu près ce que sont les hommes ignorants. Ils ne sont frappés ni de la beauté, ni de l'utilité de l'astre qui anime la nature, ni des secours que la lune nous prête, ni des variations réguliéres de son cours; ils n’y pensent pas; ils y sont trop accoutumés. On ne craint, on n’invoque, on n’adore que ce qu’on craint; tous les enfans voyent le ciel avec indifférence; mais, que le tonnerre gronde, ils tremblent; ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces de philosophes qui ayent remarqué le cours des astres, les ayent fait admirer, & les ayent fait adorer; mais des cultivateurs simples & sans aucune lumiére, n’en savaient pas assez pour embrasser une erreur si noble.

Un village se sera donc borné à dire; Il y a une puissance qui tonne, qui grêle sur nous, qui fait mourir nos enfans; appaisons-la; mais comment l’appaiser? Nous voyons que nous avons calmé par de petits présents la colère des gens irrités, faisons donc de petits présents à cette puissance. Il faut bien aussi lui donner un nom. Le premier qui s’offre est celui de Chef, de Maître, de Seigneur; cette puissance est donc appellée Mon Seigneur. C’est probablement la raison pour laquelle les premiers Egyptiens appellèrent leur Dieu Knef, les Syriens Adoni, les peuples voisins Baal, ou Bel, ou Melch, ou Moloc, les Scythes Papée; tous mots qui signifient Seigneur, Maître.

C’est ainsi qu’on trouva presque toute l’Amérique partagée en une multitude de petites peuplades, qui toutes avaient leur Dieu protecteur. Les Méxiquains même, ni les Péruviens qui étaient de grandes nations, n'avaient qu’un seul Dieu. L'une adorait Mango Kapak, l’autre le Dieu de la guerre. Les Mexiquains donnaient à leur Dieu guerrier le nom de Viliputsi, comme les Hébreux avaient appellé leur seigneur Sabaoth.

Ce n’est point par une raison supérieure & cultivée que tous les peuples ont ainsi commencé à reconnaître une seule divinité; s'ils avaient été philosophes, ils auraient adoré le Dieu de toute la nature, & non pas le Dieu d'un village; ils auraient examiné ces rapports infinis de tous les êtres, qui prouvent un être créateur & conservateur; mais ils n’examinèrent rien, ils sentirent. C’est-là le progrès de notre faible entendement; chaque bourgade sentait sa faiblesse, & le besoin qu’elle avait d’un fort protecteur. Elle imaginait cet être tutélaire & terrible résidant dans la forêt voisine, ou sur la montagne, ou dans une nuée. Elle n’en imaginait qu’un seul, parce que la bourgade n'avait qu’un chef à la guerre. Elle l’imaginait corporel, parce qu’il était impossible de se le représenter autrement. Elle ne pouvait croire que la bourgade voisine n’eût pas aussi son Dieu. Voilà pourquoi Jephté dit aux habitans de Moab; vous possédez légitimement ce que votre Dieu Chamos vous a fait conquérir, vous devez nous laisser jouir de ce que notre Dieu nous a donné par ses victoires.

Ce discours tenu par un étranger à d’autres étrangers est très-remarquable. Les Juifs & les Moabites avaient dépossédé les naturels du païs, l’un & l’autre n’avait d’autre droit que celui de la force; & l’un dit à l’autre, Ton Dieu t’a protégé dans ton usurpation, souffre que mon Dieu me protège dans la mienne.

Jérémie & Amos demandent l’un & l’autre, quelle raison a eu le Dieu Melchom de s’emparer du pays de Gad? Il parait évident par ces passages, que l'antiquité attribuait à chaque païs un Dieu protecteur. On trouve encor des traces de cette théologie dans Homère.

Il est bien naturel que l’imagination des hommes s’étant échauffée, & leur esprit ayant acquis des connaissances confuses, ils ayent bientôt multiplié leurs dieux, & assigné des protecteurs aux éléments, aux mers, aux forêts, aux fontaines, aux campagnes. Plus ils auront examiné les astres, plus ils auront été frappés d’admiration. Le moyen de ne pas adorer le soleil, quand on adore la divinité d’un ruisseau? Dès que le premier pas est fait, la terre est bientôt couverte de Dieux, & on descend enfin des astres aux chats & aux oignons.

Cependant, il faut bien que la raison se perfectionne; le temps forme enfin des philosophes qui voyent que ni les oignons ni les chats, ni même les astres, n’ont arrangé l’ordre de la nature. Tous ces philosophes, Babyloniens, Persans, Egyptiens, Scithes, Grecs & Romains admettent un Dieu suprême, remunérateur & vengeur.

Ils ne le disent pas d’abord aux peuples; car quiconque eût mal parlé des oignons & des chats devant des vieilles & des prêtres, eût été lapidé. Quiconque eût reproché à certains Egyptiens de manger leurs Dieux, eût été mangé lui-même, comme en effet Juvenal rapporte qu’un Egyptien fut tué & mangé tout crud dans une dispute de controverse.

Mais que fit-on? Orphée & d’autres établissent des mystères que les inimitiés jurent par des sermens exécrables de ne point révéler, & le principal de ces mystères, est l’adoration d’un seul Dieu. Cette grande vérité pénètre dans la moitié de la terre; le nombre des initiés devient immense; il est vrai que l’ancienne religion subsiste toujours; mais comme elle n’est point contraire au dogme de l’unité de Dieu, on la laisse subsister. Et pourquoi l’abolirait-on? Les Romains reconnaissent le Deus optimus maximus; les Grecs ont leur Zeus, leur Dieu suprême. Toutes les autres divinités ne sont que des êtres intermédiaires; on place des héros & des empereurs au rang des Dieux, c’est-à-dire des bienheureux. Mais il est sûr que Claude, Octave, Tibère & Caligula ne sont pas regardés comme les créateurs du ciel & de la terre.

En un mot il parait prouvé que du temps d’Auguste, tous ceux qui avaient une religion, reconnaissaient un Dieu supérieur, éternel, & plusieurs ordres de Dieux sécondaires, dont le culte fut appellé depuis idolâtrie.

Les Juifs n’avaient jamais été idolâtres; car quoiqu’ils admissent des Malachim, des anges, des êtres célestes d’un ordre inférieur, leur loi n’ordonnait point que ces divinités sécondaires eussent un culte chez eux. Ils adoraient les anges, il est vrai, c’est-à-dire, ils se prosternaient quand ils en voyaient; mais comme cela n’arrivait pas souvent, il n’y avait ni de cérémonial, ni de culte légal établi pour eux. Les chérubins de l’arche ne recevaient point d’hommages. Il est constant que les Juifs adoraient ouvertement un seul Dieu; comme la foule innombrable d’initiés l’adoraient secrettement dans leurs mystères.

Troisiéme question.

Ce fut dans ce temps où le culte d’un Dieu suprême était universellement établi chez tous les sages en Asie, en Europe, & en Afrique, que la religion chrêtienne prit naissance.

Le Platonisme aida beaucoup à l’intelligence de ses dogmes. Le Logos qui chez Platon signifiait la sagesse, la raison de l’être suprême, devint chez nous le Verbe, & une seconde personne de Dieu. Une métaphisique profonde & au-dessus de l'intelligence humaine, fut un sanctuaire inaccessible, dans lequel la religion fut envelopée.

On ne répétera point ici, comment Marie fut déclarée dans la suite mère de Dieu, comment on établit la consubstantialité du Père & du Verbe, & la procession du Pneuma, organe divin du divin Logos; deux natures & deux volontés résultantes de l’hipostase, & enfin la manducation supérieure, l’ame nourie ainsi que le corps, des membres & du sang de l’homme-Dieu, adoré & mangé sous la forme du pain, présent aux yeux, sensible au goût, & cependant anéanti. Tous les mystères ont été sublimes.

On commença dès le second siècle, par chasser les démons au nom de Jesus; auparavant on les chassait au nom de Jehovah, ou Yhaho; car St. Matthieu rapporte, que les ennemis de Jesus ayant dit qu’il chassait les démons au nom du prince des démons, il leur répondit, Si c’est par Belzebuth que je chasse les démons, par qui vos enfans les chassent-ils?

On ne sait point en quel temps les Juifs reconnurent pour prince des démons Belzebuth, qui était un Dieu étranger; mais on sait, ( & c’est Joseph qui nous l’apprend ) qu’il y avait à Jérusalem des exorcistes, préposés pour chasser les démons des corps des possédés, c’est-à-dire, des hommes attaqués de maladies singuliéres, qu’on attribuait alors dans une grande partie de la terre à des génies malfaisants.

On chassait donc ces démons avec la véritable prononciation de Jehovah aujourd’hui perdue, & avec d’autres cérémonies aujourd’hui oubliées.

Cet exorcisme par Jehovah ou par les autres noms de Dieu était encor en usage dans les premiers siècles de l’Eglise. Origène en disputant contre Celse lui dit n°. 262. “Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac & de Jacob, on fera certaines choses par ces noms, dont la nature & la force sont telles, que les démons se soumettent à ceux qui les prononcent; mais si on le nomme d’un autre nom, comme Dieu de la mer bruïante, supplantateur, ces noms seront sans vertu. Le nom d’Israël traduit en Grec ne pourra rien opérer, mais prononcez-le en Hébreu, avec les autres mots requis; vous opérerez la conjuration.”

Le même Origène au nombre 19. dit ces paroles remarquables. “Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu, tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les Egyptiens, les Mages en Perse, les Bracmanes dans l’Inde. Ce qu’on nomme magie n’est pas un art vain & chimérique, ainsi que le prétendent les Stoïciens & les Epicuriens: ni le nom de Sabaoth, ni celui d’Adonaï, n’ont pas été faits pour des êtres créés; mais ils appartiennent à une théologie mystérieuse qui se rapporte au Créateur; de là vient la vertu de ces noms quand on les arrange & qu’on les prononce selon les règles, &c.”

Origène en parlant ainsi ne donne point son sentiment particulier, il ne fait que rapporter l’opinion universelle. Toutes les religions alors connues admettaient une espèce de magie, & on distinguait la magie céleste, & la magie infernale; la nécromancie & la Théurgie; tout était prodige, divination, oracle. Les Perses ne niaient point les miracles des Egyptiens, ni les Egyptiens ceux des Perses. Dieu permettait que les premiers chrêtiens fussent persuadés des oracles attribués aux Sibylles, & leur laissait encor quelques erreurs peu importantes, qui ne corrompaient point le fonds de la religion.

Une chose encor fort remarquable, c’est que les chrêtiens des deux premiers siècles avaient de l’horreur pour les temples, les autels & les simulacres. C’est ce qu’Origène avoue n°. 374. Tout changea depuis avec la discipline, quand l’église reçut une forme constante.

Quatriéme question.

Lorsqu’une fois une religion est établie légalement dans un état, les tribunaux sont tous occupés à empêcher qu’on ne renouvelle la plupart des choses qu’on faisait dans cette religion avant qu’elle fût publiquement reçue. Les fondateurs s’assemblaient en secret malgré les magistrats; on ne permet que les assemblées publiques sous les yeux de la loi, & toutes associations qui se dérobent à la loi sont défendues. L'ancienne maxime était qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; la maxime opposée est reçue, que c’est obéir à Dieu que de suivre les loix de l’état. On n’entendait parler que d’obsessions & de possessions; le diable était alors déchaîné sur la terre; le diable ne sort plus aujourd’hui de sa demeure; les prodiges, les prédictions étaient alors nécessaires; on ne les admet plus. Un homme qui prédirait des calamités dans les places publiques, serait mis aux petites maisons. Les fondateurs recevaient secrétement l’argent des fidèles; un homme qui recueillerait de l’argent pour en disposer sans y être autorisé par la loi, serait repris de justice. Ainsi, on ne se sert plus d’aucun des échafauts qui ont servi à bâtir l’édifice.

Cinquiéme question.

Après notre sainte religion, qui sans doute est la seule bonne, quelle serait la moins mauvaise?

Ne serait-ce pas la plus simple? Ne serait-ce pas celle qui enseignerait beaucoup de morale & très-peu de dogmes? celle qui tendrait à rendre les hommes justes, sans les rendre absurdes? celle qui n’ordonnerait point de croire des choses impossibles, contradictoires, injurieuses à la Divinité, & pernicieuses au genre humain, & qui n’oserait point menacer des peines éternelles quiconque aurait le sens commun? Ne serait-ce point celle qui ne soutiendrait pas sa créance par des boureaux, & qui n’inonderait pas la terre de sang pour des sophismes inintelligibles? celle dans laquelle une équivoque, un jeu de mots & deux ou trois chartes supposées, ne feraient pas un Souverain & un Dieu, d’un prêtre souvent incestueux, homicide & empoisonneur? celle qui ne soumettrait par les rois à ce prêtre? celle qui n’enseignerait que l’adoration d’un Dieu, la justice, la tolérance & l’humanité?

Sixiéme question.

On a dit que la religion des Gentils était absurde en plusieurs points, contradictoire, pernicieuse; mais ne lui a-t-on pas imputé plus de mal qu’elle n’en a fait, & plus de sottises qu’elle n’en a prêchées?

Car de voir Jupiter taureau,Serpent, cigne, ou quelqu’autre chose;Je ne trouve point cela beau,Et ne m’étonne pas, si parfois on en cause.

Prologue d'Amphitrion.

Sans doute cela est fort impertinent; mais qu’on me montre dans toute l’antiquité un temple dédié à Léda couchant avec un cigne ou avec un taureau? Y a-t-il eu un sermon prêché dans Athènes ou dans Rome pour encourager les filles à faire des enfans avec les cignes de leur basse-cour? Les fables recueillies & ornées par Ovide sont-elles la religion? ne ressemblent-elles pas à notre légende dorée, à notre fleur des saints? Si quelque Brame ou quelque Derviche venait nous objecter l’histoire de Ste. Marie Egyptienne, laquelle n’ayant pas de quoi payer les matelots qui l’avaient conduite en Egypte, donna à chacun d’eux ce que l’on appelle des faveurs, en guise de monnoye, nous dirions au Brame, Mon révérend père, vous vous trompez, notre religion n’est pas la légende dorée.

Nous reprochons aux anciens leurs oracles, leurs prodiges: s’ils revenaient au monde & qu’on pût compter les miracles de notre-dame de Lorette, & ceux de notre dame d’Ephése, en faveur de qui des deux serait la balance du compte?

Les sacrifices humains ont été établis chez presque tous les peuples, mais très-rarement mis en usage. Nous n’avons que la fille de Jephté, & le roi Agag d’immolés chez les Juifs; car Isaac & Jonathas ne le furent pas. L’histoire d'Iphigénie n’est pas bien avérée chez les Grecs. Les sacrifices humains sont très rares chez les anciens Romains; en un mot, la religion payenne a fait répandre très-peu de sang, & la nôtre en a couvert la terre. La nôtre est sans doute la seule bonne, la seule vraie; mais nous avons fait tant de mal par son moyen, que quand nous parlons des autres, nous devons être modestes.

Septiéme question.

Si un homme veut persuader sa religion à des étrangers, ou à ses compatriotes, ne doit-il pas s’y prendre avec la plus insinuante douceur, & la modération la plus engageante? S’il commence par dire que ce qu’il annonce est démontré, il trouvera une foule d’incrédules; s’il ose leur dire, qu’ils ne rejettent sa doctrine, qu’autant qu’elle condamne leurs passions, que leur cœur a corrompu leur esprit, qu’ils n’ont qu’une raison fausse & orgueilleuse; il les révolte, il les anime contre lui, il ruine lui-même ce qu’il veut établir.

Si la religion qu’il annonce est vraie, l’emportement & l’insolence la rendront-ils plus vraie? Vous mettez-vous en colère, quand vous dites qu’il faut être doux, patient, bienfaisant, juste, remplir tous les devoirs de la société? Non, car tout le monde est de votre avis; pourquoi donc dites-vous des injures à votre frère, quand vous lui prêchez une métaphisique mystérieuse? C’est que son bon sens irrite votre amour propre. Vous avez l’orgueil d’éxiger que votre frère soumette son intelligence à la vôtre: l’orgueil humilié produit la colère; elle n’a point d’autre source. Un homme blessé de vingt coups de fusil dans une bataille, ne se met point en colère; mais un docteur blessé du refus d’un suffrage devient furieux & implacable.

First question.

Warburton, bishop of Worcester, wrote one of the most learned works ever produced. Here’s what he says, page 8. of the 1st volume.

“A religion, a society that doesn’t rest on belief in another life, must have extraordinary help from providence. Judaism doesn’t rest on belief in another life. So Judaism had extraordinary help from providence.”

Several theologians challenged him. Any argument can be turned against its maker, and they turned his against him:

“Any religion that doesn’t teach the soul’s immortality and eternal punishments and rewards must be false. Judaism knew nothing of those teachings. So, by your principles, providence didn’t support Judaism at all. It was a false, barbaric religion that attacked providence.”

Other opponents insisted the Jews knew about the soul’s immortality even in Moses’ time. But the bishop showed them very clearly that the Ten Commandments, Leviticus, and Deuteronomy never mentioned that belief. He showed how ridiculous it is to twist and distort passages from the other books. You can’t squeeze out of them a truth that the book of the law never states.

The bishop wrote four volumes proving that Jewish law promised no punishments or rewards after death. Yet he’s never managed to give his opponents a very satisfying answer. They told him, “Either Moses knew this teaching or he didn’t. If he knew it, he deceived the Jews by keeping it from them. If he didn’t, he didn’t know enough to found a good religion. Indeed, if that religion was good, why was it abolished? A true religion must suit every time and place. It must be like sunlight, lighting every people and every generation.”

For all his understanding, this bishop has struggled to get out of those difficulties. But what system is free of them?

Second question.

Another scholar is much more of a philosopher. He’s one of our deepest thinkers on metaphysics. He makes a strong case that humanity’s first religion was polytheism. People believed in several gods before their reason developed enough to recognize one supreme being.

I dare to think it happened the other way around. People first recognized one God, and human weakness led them to adopt several afterward. Here’s how I picture it.

Villages certainly came before large cities. People were divided into small republics before they joined together in great empires. Picture a village frightened by thunder, suffering from lost harvests and attacks by its neighbor. Every day it feels its own weakness and senses an invisible power everywhere. It would naturally soon say, “There’s some being above us who does us good and harm.”

I can’t imagine it saying, “There are two powers.” Why more than one? In everything, we start with the simple and move on to the complex. Often, better understanding finally brings us back to the simple. That’s how the human mind develops.

What being would people have called on first? The sun? The moon? I don’t think so. Look at children: they’re much like ignorant adults. The beauty and usefulness of the sun that brings nature to life don’t impress them. Neither does the help the moon gives us, or the regular changes in its course. They don’t think about those things. They’re too used to them. People fear, call on, and worship only what frightens them. Children all look at the sky without concern. But when thunder rumbles, they shake and run to hide. Surely the earliest humans did the same. It would’ve taken people with a philosopher’s outlook to notice the stars’ movements. They could then get others to admire and worship them. Simple, uneducated farmers didn’t know enough to take up such a noble error.

A village would’ve gone no further than this: “There’s a power that thunders, sends hail on us, and kills our children. Let’s calm its anger. But how? Small gifts have calmed angry people down. Let’s give this power small gifts.” It also needs a name. The first that comes to mind is Chief, Master, or Lord. So people call this power My Lord. That’s probably why the earliest Egyptians called their God Kneph, and the Syrians Adoni. Neighboring peoples used Baal, Bel, Melch, or Moloch; the Scythians used Papaeus. All those words mean Lord, Master.

That’s how we found almost all America: divided into many small peoples, each with a protecting God. Even the Mexicans and Peruvians, great nations though they were, had only one God each. One worshiped Manco Capac, the other the God of war. The Mexicans called their war God Huitzilopochtli, just as the Hebrews called their lord Sabaoth.

These peoples didn’t start with one deity because their reason was highly developed. Had they been philosophers, they’d have worshiped the God of all nature, not a village God. They’d have studied the endless connections between all beings. Those connections prove a being who creates and preserves them. But they studied nothing: they felt. That’s how our weak understanding moves forward. Each village felt its weakness and its need for a strong protector. It imagined this protective, terrifying being in the nearby forest, on the mountain, or in a cloud. It pictured just one, because it had just one leader in war. It gave him a body because it couldn’t picture him any other way. It couldn’t believe the next village didn’t have its own God too. That’s why Jephthah tells the people of Moab, “You rightfully possess what your God Chemosh helped you conquer. You must let us enjoy what our God gave us through his victories.”

Those words are remarkable: one foreigner speaking to other foreigners. The Jews and Moabites had both driven out the native inhabitants. Neither had any right beyond force. One tells the other, “Your God protected you as you seized land. Let my God protect me as I seize mine.”

Jeremiah and Amos both ask, “What reason did the God Milcom have to take the land of Gad?” These passages seem to make it clear. Ancient peoples assigned each country a protecting God. We still find traces of that theology in Homer.

As people’s imaginations grew excited and they picked up confused ideas, they’d naturally multiply their gods. They’d give protectors to the elements, seas, forests, springs, and fields. The more they studied the stars, the more they’d marvel at them. If you worship a stream’s deity, how can you not worship the sun? Once you’ve taken the first step, gods soon cover the earth. Finally you come down from the stars to cats and onions.

Still, reason has to develop. Time finally produces philosophers who see that onions and cats didn’t arrange nature’s order. Not even the stars did that. These philosophers all recognize a supreme God who rewards and punishes: Babylonians, Persians, Egyptians, Scythians, Greeks, and Romans.

They don’t tell the people at first. Speak against onions and cats before old women and priests, and you’d be stoned. Tell certain Egyptians off for eating their gods, and you’d be eaten yourself. Juvenal actually tells of an Egyptian killed and eaten raw in a religious dispute.

So what did people do? Orpheus and others establish mysteries. Those let into them swear not to reveal them, calling down terrible curses on themselves if they do. The chief mystery is the worship of one God. This great truth spreads through half the world, and vast numbers join the mysteries. The old religion survives, of course. It doesn’t conflict with belief in one God, so people leave it alone. Why abolish it? The Romans recognize God, the best and greatest. The Greeks have their Zeus, their supreme God. All the other deities are only beings in between. People rank heroes and emperors among the gods, meaning among the blessed. But nobody thinks Claudius, Octavian, Tiberius, and Caligula created heaven and earth.

In short, this seems proved. In Augustus’ time, everyone who had a religion recognized a higher, eternal God. They also recognized several ranks of lesser gods, whose worship was later called idolatry.

The Jews had never been idolaters. They accepted Malachim, angels, heavenly beings of a lower rank. But their law didn’t tell them to worship these lesser deities. They did worship angels, it’s true: they bowed down whenever they saw them. That didn’t happen often, though. So there wasn’t any set ceremony or legally established worship for angels. Nobody paid homage to the ark’s cherubim. The Jews certainly worshiped one God openly. Countless people in the mysteries worshiped him secretly.

Third question.

Christianity began when all the wise people of Asia, Europe, and Africa already worshiped a supreme God.

Platonism helped people understand its teachings. Plato’s Logos meant the wisdom, the reason of the supreme being. For us it became the Word, a second person of God. Deep metaphysics, beyond human understanding, became an unreachable sanctuary that enclosed religion.

We won’t repeat how Mary was later declared God’s mother. Or how the Father and the Word were said to share one substance. Or how the Pneuma comes forth, the divine instrument of the divine Logos. Or the two natures and two wills that result from the union in one person. Or, finally, eating on a higher level: the soul, like the body, feeds on the God-man’s limbs and blood. The God-man is worshiped and eaten in the form of bread—visible to the eye, perceptible to taste, yet reduced to nothing. All the mysteries have been sublime.

As early as the second century, people began driving out demons in Jesus’ name. Before that, they used the name Jehovah, or Yhaho. Saint Matthew tells us that Jesus’ enemies accused him of using the prince of demons’ name. He answered, “If I drive out demons through Beelzebub, through whom do your children drive them out?”

We don’t know when the Jews made Beelzebub, a foreign god, prince of demons. But Josephus tells us Jerusalem had exorcists appointed to drive demons out of possessed people’s bodies. Those people had unusual illnesses. Much of the world then blamed such illnesses on evil spirits.

People drove out these demons by pronouncing Jehovah correctly, a pronunciation now lost. They also used ceremonies that we’ve now forgotten.

Exorcism by Jehovah or God’s other names was still practiced in the church’s first centuries. Arguing against Celsus, Origen says, n°. 262. “When you call on God or swear by him, call him the God of Abraham, Isaac, and Jacob. Those names will let you do certain things. Their nature and power make demons submit to whoever pronounces them. But use another name, such as God of the roaring sea, supplanter, and those names have no power. The name Israel can’t do anything translated into Greek. Pronounce it in Hebrew, though, with the other required words, and you’ll work the spell.”

The same Origen makes these remarkable statements in number 19. “Some names have power by nature. Among them are the names used by Egypt’s wise men, Persia’s Magi, and India’s Brahmins. What we call magic isn’t an empty, imaginary art, as Stoics and Epicureans claim. Neither the name Sabaoth nor Adonai was made for created beings. They belong to a mysterious theology concerned with the Creator. That’s why these names have power when arranged and pronounced by the rules, and so on.”

Origen isn’t giving his private opinion here. He’s only reporting what everyone thought. All the religions then known accepted some kind of magic. People distinguished heavenly magic from hellish magic, necromancy from theurgy. Everything was miracles, divination, and oracles. Persians didn’t deny Egyptian miracles, and Egyptians didn’t deny Persian ones. God let the first Christians believe the oracles credited to the Sibyls. He also left them a few unimportant errors that didn’t spoil the heart of their religion.

There’s another striking point. Christians in the first two centuries hated temples, altars, and images. Origen admits it, n°. 374. All that changed later, along with church discipline, when the church took a settled form.

Fourth question.

Once a religion is legally established, the state’s courts all work to stop certain things happening again. These are most of the things the religion did before it won public acceptance. Its founders met secretly, in defiance of the magistrates. Now only public meetings under the law’s supervision are allowed. Any association that hides from the law is banned. The old rule said it was better to obey God than men. Now people accept the opposite: obeying state laws means obeying God. Once you heard nothing but talk of demons harassing and possessing people. The devil was loose on earth. Today he doesn’t leave home anymore. Miracles and predictions were needed then. Now they’re no longer accepted. A man predicting disasters in public squares would be put in a madhouse. The founders secretly took money from believers. Collect money to use without legal permission today, and you’d be prosecuted. None of the scaffolding used to put up the building is used anymore.

Fifth question.

After our holy religion, undoubtedly the only good one, which would be least bad?

Wouldn’t it be the simplest? Wouldn’t it teach a lot of morality and very few doctrines? Wouldn’t it try to make people just without making them absurd? It wouldn’t demand belief in impossible, contradictory things that insult God and harm humanity. Nor would it dare threaten anyone with eternal punishment for having common sense. Wouldn’t it be a religion that didn’t use executioners to uphold its beliefs? One that didn’t flood the earth with blood over misleading arguments nobody can understand? There’d be no ambiguity, pun, or two or three forged charters turning a priest into a sovereign and a God. Often that priest commits incest, murders, and poisons people. Wouldn’t it be a religion that didn’t put kings under that priest? One that taught only worship of one God, justice, tolerance, and humanity?

Sixth question.

We’re told pagan religion was absurd in several ways, contradictory, and harmful. But haven’t people blamed it for more harm than it did? And for more foolishness than it preached?

For when I see Jupiter as a bull,A snake, a swan, or something else,I don’t find that beautiful,And I’m not surprised if people sometimes talk about it.

Prologue d’Amphitrion.

That’s certainly very ridiculous. But show me an ancient temple dedicated to Leda sleeping with a swan or bull. Did anyone preach a sermon in Athens or Rome encouraging girls to have children with their farmyard swans? Are the stories Ovid collected and dressed up the religion itself? Aren’t they like our Golden Legend, our Flower of the Saints? Suppose a Brahmin or dervish challenged us with Saint Mary of Egypt’s story. She couldn’t pay the sailors who took her to Egypt. Instead of money, she gave each man what people call favors. We’d tell the Brahmin, “My reverend father, you’re mistaken. Our religion isn’t the Golden Legend.”

We criticize the ancients for their oracles and miracles. Suppose they came back, and we could count the miracles of Our Lady of Loreto and Our Lady of Ephesus. Which side would the balance favor?

Almost all peoples established human sacrifice, but very rarely practiced it. Among the Jews, only Jephthah’s daughter and King Agag were sacrificed. Isaac and Jonathan weren’t. The Greeks’ story of Iphigenia isn’t well established. Human sacrifices were very rare among the ancient Romans. In short, pagan religion spilled very little blood, while ours has covered the earth with it. Ours is undoubtedly the only good religion, the only true one. But we’ve done so much harm through it that we should speak modestly about others.

Seventh question.

Suppose you want to win foreigners or your fellow citizens over to your religion. Shouldn’t you be as gently persuasive and as appealingly restrained as possible? Start by saying your message is proved, and you’ll find plenty of unbelievers. Dare to say they reject your teaching only because it condemns their passions. Tell them their hearts have corrupted their minds and their reasoning is false and proud. You’ll offend them and turn them against you. You’ll destroy what you’re trying to establish.

If your religion is true, will rage and arrogance make it truer? Do you get angry when you say people should be gentle, patient, kind, and just? When you say they should meet all their duties to society? No, because everyone agrees with you. So why insult your brother when you preach mysterious metaphysics to him? His common sense hurts your pride. You’re proud enough to demand that he submit his understanding to yours. Humiliated pride produces anger; there’s no other source. A man hit by twenty musket shots in battle doesn’t get angry. But deny a learned theologian a vote of support, and that wound makes him furious and unforgiving.

R — Résurrection

ON conte que les Egyptiens n’avaient bâti leurs piramides que pour en faire des tombeaux, & que leurs corps embaumés par dedans & par dehors, attendaient que leurs ames vinssent les ranimer au bout de mille ans. Mais si leurs corps devaient ressusciter, pourquoi la première opération des parfumeurs était-elle de leur percer le crâne avec un crochet, & d’en tirer la cervelle? L’idée de ressusciter sans cervelle, fait soupçonner (si on peut user de ce mot) que les Egyptiens n’en avaient guères de leur vivant; mais il faut considérer que la plûpart des anciens croyaient que l’ame est dans la poitrine. Et pourquoi l’ame est-elle dans la poitrine plûtôt qu’ailleurs? C’est qu’en effet dans tous nos sentiments un peu violents, ou éprouve vers la région du cœur, une dilatation ou un resserrement, qui a fait penser que c’était là le logement de l’ame. Cette ame était quelque chose d’aérien, c’était une figure légère qui se promenait où elle pouvait, jusqu’à-ce qu’elle eût retrouvé son corps.

La croyance de la résurrection est beaucoup plus ancienne que les temps historiques. Athalide fils de Mercure pouvait mourir & ressusciter à son gré; Esculape rendit la vie à Hipolite, Hercule à Alceste; Pelops ayant été hâché en morceaux par son père, fut ressuscité par les Dieux. Platon raconte qu’Héres ressuscita pour quinze jours seulement.

Les pharisiens, chez les Juifs, n’adoptèrent le dogme de la résurrection que très long-temps après Platon.

Il y a dans les actes des Apôtres un fait bien singulier, & bien digne d’attention. St. Jaques, & plusieurs de ses compagnons conseillent à St. Paul d’aller dans le temple de Jérusalem, observer toutes les cérémonies de l’ancienne loi, tout chrêtien qu’il était, afin que tous sachent, disent-ils, que tout ce qu’on dit de vous est faux, & que vous continuez de garder la loi de Moïse.

St. Paul alla donc pendant sept jours dans le temple, mais le septiéme il fut reconnu. On l’accusa d’y être venu avec des étrangers, & de l’avoir prophané. Voici comment il se tira d’affaire.

Or Paul sachant qu’une partie de ceux qui étaient là étaient Sadducéens, & l’autre Pharisiens, il s’écria dans l’assemblée: Mes frères, je suis Pharisien & fils de pharisien; c’est à cause de l’espérance d’une autre vie, & de la résurrection des morts que l’on veut me condamner.1 Il n’avait point du tout été question de la résurrection des morts dans toute cette affaire; Paul ne le disait que pour animer les Pharisiens & les Sadducéens les uns contre les autres.

℣. 7. Paul ayant parlé de la sorte, il s’émut une dissension entre les Pharisiens & les Sadducéens; & l’assemblée fut divisée.

℣. 8. Car les Sadducéens disent qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit: au lieu que les Pharisiens reconnaissent & l’un & l’autre, &c.

On a prétendu que Job, qui est très ancien, connaissait le dogme de la résurrection. On cite ces paroles: Je sais que mon rédempteur est vivant, & qu’un jour sa rédemption s’élévera sur moi, ou que je me reléverai de la poussière; que ma peau reviendra, & que je verrai encor Dieu dans ma chair.

Mais plusieurs commentateurs entendent par ces paroles, que Job espère qu’il relévera bientôt de maladie, & qu’il ne demeurera pas toujours couché sur la terre, comme il l’était. La suite prouve assez que cette explication est la véritable; car il s’écrie le moment d’après à ses faux & durs amis; Pourquoi donc dites-vous, Persécutons-le, ou bien, parce que vous direz, parce que nous l’avons persécuté. Cela ne veut-il pas dire évidemment; Vous vous repentirez de m’avoir offensé, quand vous me reverrez dans mon premier état de santé & d’opulence. Un malade qui dit, Je me léverai, ne dit pas, Je ressusciterai. Donner des sens forcés à des passages clairs, c’est le sûr moyen de ne jamais s’entendre.

St. Jérôme ne place la naissance de la secte des Pharisiens que très-peu de temps avant Jésus-Christ. Le Rabin Hillel passe pour le fondateur de la secte pharisienne; & cet Hillel était contemporain de Gamaliel le maître de St. Paul.

Plusieurs de ces Pharisiens croyaient que les Juifs seuls ressusciteraient, & que le reste des hommes n’en valait pas la peine. D’autres ont soutenu qu’on ne ressusciterait que dans la Palestine, & que les corps de ceux qui auront été enterrés ailleurs, seront secrettement transportés auprès de Jérusalem pour s’y rejoindre à leur ame. Mais St. Paul écrivant aux habitans de Thessalonique, leur dit, que le second avénement de Jésus-Christ est pour eux & pour lui, qu’ils en seront témoins.

℣. 16. Car aussi-tôt que le signal aura été donné par l’archange, & par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du Ciel, & ceux qui serons morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers.

℣. 17. Puis nous autres qui sommes vivans, & qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées pour aller au devant du Seigneur au milieu de l’air, & ainsi, nous vivrons pour jamais avec le Seigneur.2

Ce passage important ne prouve-t-il pas évidemment que les premiers chrêtiens comptaient voir la fin du monde, comme en effet elle est prédite dans St. Luc, pour le temps même que St. Luc vivait?

St. Augustin croit que les enfans, & même les enfans morts nés, ressusciteront dans l’âge de la maturité. Les Origènes, les Jérômes, les Atanases, les Basiles n’ont pas crû que les femmes dussent ressusciter avec leur sexe.

Enfin, on a toujours disputé sur ce que nous avons été, sur ce que nous sommes, & sur ce que nous serons.

1 Actes des Apôtres chap. 23. v. 6.7. 8.

2 1. Epit. aux Thess. chap. 4.

We’re told the Egyptians built their pyramids just to serve as tombs. Their bodies, embalmed inside and out, waited for their souls to return after a thousand years and revive them. But if the bodies were going to rise again, why did embalmers start with the brain? They pierced the skull with a hook and pulled it out. Rising again without a brain makes you suspect—if that’s the word—that the Egyptians didn’t have much of one while alive. Still, most ancient peoples thought the soul lived in the chest. Why there rather than anywhere else? Any fairly strong feeling makes us sense an expanding or tightening around the heart. That’s what led people to put the soul there. It was something airy, a light figure wandering wherever it could until it found its body again.

Belief in resurrection goes back long before recorded history. Mercury’s son Aethalides could die and come back to life whenever he wanted. Aesculapius brought Hippolytus back to life, and Hercules brought back Alcestis. Pelops’s father chopped him to pieces, and the gods revived him. Plato says Er came back to life for just fifteen days.

The Jewish Pharisees didn’t accept resurrection as a doctrine until a very long time after Plato.

The Acts of the Apostles tells a very strange story that deserves attention. Saint James and several companions advise Saint Paul to go to the Jerusalem temple. Though he’s a Christian, he should follow all the ceremonies of the old law. They say, “Then everyone will know that everything said about you is false, and you’re still keeping Moses’ law.”

So Saint Paul went to the temple for seven days. On the seventh, someone recognized him. People accused him of bringing foreigners in and defiling it. Here’s how he got out of trouble.

Paul knew some of those present were Sadducees and others were Pharisees. He called out in the assembly, “Brothers, I’m a Pharisee and the son of a Pharisee. They want to condemn me for hoping for another life and the resurrection of the dead.”1 Resurrection had never come up anywhere in this affair. Paul only said that to turn the Pharisees and Sadducees against each other.

℣. 7. Paul’s words started a dispute between the Pharisees and Sadducees, and the assembly split.

℣. 8. The Sadducees say there’s no resurrection, angel, or spirit. The Pharisees acknowledge both, and so on.

Some people argue that Job, who is very ancient, knew the doctrine of resurrection. They quote these words: “I know my redeemer lives. One day his redemption will rise over me, or I’ll rise from the dust. My skin will return, and I’ll see God again in my flesh.”

But several commentators understand Job to mean he hopes to get well soon. He won’t always lie on the ground as he was doing then. What follows is proof enough that this is the right reading. A moment later he cries out to his false, harsh friends, “Why, then, do you say, ‘Let’s persecute him’?” Or else, “Because you’ll say, ‘Because we persecuted him.’” Doesn’t that plainly mean, “You’ll regret hurting me when you see me healthy and wealthy again, as I was before”? A sick man saying, “I’ll get up,” isn’t saying, “I’ll rise from the dead.” Force meanings onto clear passages, and you’ll make sure nobody ever understands anybody.

Saint Jerome puts the Pharisee sect’s beginnings only a short time before Jesus Christ. Rabbi Hillel is thought to have founded it. He lived at the same time as Gamaliel, Saint Paul’s teacher.

Several Pharisees believed only Jews would rise again. The rest of humanity wasn’t worth the trouble. Others insisted people would rise again only in Palestine. Bodies buried elsewhere would be secretly taken near Jerusalem to rejoin their souls there. But Saint Paul tells the people of Thessalonica that Jesus Christ’s second coming is for them and for him. They’ll witness it.

℣. 16. As soon as the archangel and the sound of God’s trumpet give the signal, the Lord himself will come down from heaven. Those who’ve died in Jesus Christ will rise first.

℣. 17. Then we who are alive and have remained until then will be carried up with them in the clouds. We’ll meet the Lord in the air and live with him forever.2

Doesn’t this important passage plainly prove the first Christians expected to see the world’s end? Saint Luke does in fact predict it for his own lifetime.

Saint Augustine believes children, even those born dead, will rise again as adults. Origen, Jerome, Athanasius, and Basil didn’t believe women would still be female when they rose again.

People have always argued about what we’ve been, what we are, and what we’ll be.

1 Acts of the Apostles chap. 23. v. 6.7. 8.

2 1. Epit. to the Thess. chap. 4.

S — Salomon

SALOMON pouvait-il être aussi riche qu’on le dit?

Les Paralipomènes assurent que le Melk David son père lui laissa environ vingt milliards de notre monnoye au cours de ce jour, selon la supputation la plus modeste. Il n’y a pas tant d’argent comptant dans toute la terre, & il est assez difficile que David ait pû amasser ce trésor dans le petit païs de la Palestine.

Salomon, selon le troisiéme livre des Rois, avait quarante mille écuries pour les chevaux de ses chariots. Quand chaque écurie n’aurait contenu que dix chevaux, cela n’aurait composé que le nombre de quatre cent mille, qui joints à ses douze mille chevaux de selle, eût fait quatre cent douze mille chevaux de bataille. C’est beaucoup pour un Melk juif qui ne fit jamais la guerre. Cette magnificence n’a guères d’exemple dans un païs qui ne nourrit que des ânes, & où il n’y a pas aujourd’hui d’autre monture. Mais apparemment que les tems sont changés; il est vrai qu’un prince si sage qui avait mille femmes, pouvait bien avoir aussi quatre cent douze mille chevaux, ne fût-ce que pour aller se promener avec elles, ou le long du lac de Génézareth, ou vers celui de Sodome, ou vers le torrent de Cédron, qui est un des endroits des plus délicieux de la terre, quoiqu’à la vérité ce torrent soit à sec neuf mois de l'année, & que le terrein soit un peu pierreux.

Mais ce sage Salomon a-t-il fait les ouvrages qu’on lui attribue? Est-il vraisemblable par exemple, qu’il soit l’auteur de l’églogue juive intitulée le Cantique des Cantiques?

Il se peut qu’un Monarque, qui avait mille femmes, ait dit à l’une d’elles, qu’elle me baise d’un baiser de sa bouche, car vos tetons sont meilleurs que le vin; un roi & un berger, quand il s’agit de baiser sur la bouche, peuvent s'exprimer de la même manière; il est vrai qu’il est assez étrange qu’on ait prétendu que c’était la fille qui parlait en cet endroit, & qui faisait l’éloge des tetons de son amant.

Je ne nierai pas encor qu’un roi galant ait fait dire à sa maîtresse, mon bien aimé est comme un bouquet de mirrhe, il demeurera entre mes tetons. Je n’entends pas trop ce que c’est qu’un bouquet de mirrhe; mais enfin quand la bien-aimée avise son bien-aimé, de lui passer la main gauche sur le cou, & de l’embrasser de la main droite, je l’entends fort bien.

On pourrait demander quelques explications à l’auteur du cantique, quand il dit; Votre nombril est comme une coupe dans laquelle il y a toûjours quelque chose à boire; votre ventre est comme un boisseau de froment; vos tetons sont comme deux faons de chevreuil, & votre nez est comme la tour du Mont Liban.

J’avoue que les églogues de Virgile sont d’un autre stile, mais chacun a le sien, & un juif n’est pas obligé d’écrire comme Virgile.

C’est apparemment encor un beau tour d’éloquence orientale, que de dire, notre sœur est encor petite, elle n’a point de tetons; que ferons-nous de notre sœur? si c’est un mur, bâtissons dessus; si c’est une porte, fermons la.

A la bonne heure que Salomon le plus sage des hommes ait parlé ainsi dans ses goguettes; c'était, dit-on, son épithalame pour son mariage avec la fille de Pharaon; mais est-il naturel que le gendre de Pharaon quitte sa bien-aimée pendant la nuit, pour aller dans son jardin des noyers, que la reine coure toute seule après lui nus-piés, qu’elle soit battue par les gardes de la ville, & qu'ils lui prennent sa robe?

La fille d’un roi aurait-elle pu dire: Je suis brune; mais je suis belle, comme les fourures de Salomon? On passerait de telles expressions à un berger, quoiqu’après tout il n’y ait pas grand rapport entre la beauté d’une fille, & des fourures. Mais enfin, les pelisses de Salomon pouvaient avoir été admirées de leur temps; & un juif de la lie du peuple, qui faisait des vers pour sa maîtresse, pouvait fort bien lui dire dans son langage juif, que jamais aucun roi juif n’avait eu des robes fourées aussi belles qu’elle; mais il eût falu que le roi Salomon eût été bien entousiasmé de ses fourures pour les comparer à sa maîtresse; un roi de nos jours qui composerait une belle épithalame pour son mariage avec la fille d’un roi son voisin, ne passerait pas, à coup sûr, pour le meilleur poëte de son royaume.

Plusieurs Rabins ont soutenu que non seulement cette petite églogue voluptueuse n’était pas du roi Salomon, mais qu’elle n’était pas autentique. Théodore de Mopsueste était de ce sentiment, & le célèbre Grotius appelle le cantique des cantiques un ouvrage libertin, flagitiosus; cependant il est consacré, & on le regarde comme une allégorie perpétuelle du mariage de Jésus-Christ avec son église. Il faut avouer que l’allégorie est un peu forte, & qu’on ne voit pas ce que l’église pourrait entendre quand l’auteur dit que sa petite sœur n’a point de tetons, & que si c’est un mur, il faut bâtir dessus.

Le livre de la Sagesse est dans un goût plus sérieux; mais il n’est pas plus de Salomon que le cantique des cantiques. On l’attribue communément à Jésus, fils de Sirac, d’autres à Philon de Biblos; mais quel que soit l’auteur, il paraît que de son tems on n’avait point encor le Pentateuque, car il dit au chap. 10. qu’Abraham voulut immoler Isaac du temps du déluge; & dans un autre endroit, il parle du patriarche Joseph comme d’un roi d’Egypte.

Les Proverbes ont été attribués à Isaïe, à Elzia, à Sobna, à Eliacin, à Joaké, & à plusieurs autres. Mais qui que ce soit qui ait compilé ce recueil de sentences orientales, il n’y a pas d'apparence que ce soit un roi qui s’en soit donné la peine. Aurait-il dit, que la terreur du roi est comme le rugissement du lion? C’est ainsi que parle un sujet ou un esclave, que la colère de son maître fait trembler. Salomon aurait-il tant parlé de la femme impudique? Aurait-il dit, ne regardez point le vin quand il paraît clair, & que sa couleur brille dans le verre?

Je doute fort qu’on ait eu des verres à boire du temps de Salomon; c’est une invention fort récente; toute l’antiquité buvait dans des tasses de bois ou de métal; & ce seul passage indique que cet ouvrage fut fait par un Juif d'Alexandrie, longtemps après Alexandre.

Reste l’Ecclésiaste, que Grotius prétend avoir été écrit sous Zorobabel. On sait assez avec quelle liberté l’auteur de l’Ecclésiaste s’exprime; on sait qu’il dit que les hommes n’ont rien de plus que les bêtes; qu’il vaut mieux n’étre pas né que d’exister; qu’il n’y a point d’autre vie, qu’il n’y a rien de bon que de se réjouïr dans ses œuvres avec celle qu’on aime.

Il se pourrait faire que Salomon eût tenu de tels discours à quelques-unes de ses femmes; on prétend que ce sont des objections qu’il se fait; mais ces maximes qui ont l’air un peu libertin, ne ressemblent point du tout à des objections; & c’est se moquer du monde, d’entendre dans un auteur le contraire de ce qu’il dit.

Au reste, plusieurs pères ont prétendu que Salomon avait fait pénitence; ainsi on peut lui pardonner.

Mais que ces livres ayent été écrits par un Juif; que nous importe? notre religion chrêtienne est fondée sur la juive, mais non pas sur tous les livres que les Juifs ont faits. Pourquoi le cantique des cantiques sera-t-il plus sacré pour nous que les fables du Talmud? C’est, dit-on, que nous l’avons compris dans le canon des Hébreux: & qu’est-ce que ce canon? C’est un recueil d’ouvrages autentiques! Eh bien un ouvrage pour être autentique est-il divin? une histoire des rois de Juda & de Sichem, par exemple, est-elle autre chose qu’une histoire? Voilà un étrange préjugé. Nous avons les Juifs en horreur, & nous voulons que tout ce qui a été écrit par eux & recueilli par nous, porte l’empreinte de la divinité. Il n’y a jamais eu de contradiction si palpable.

Could Solomon really have been as rich as people say?

Chronicles says his father, King David, left him about twenty billion in our currency at today’s rate. That’s the lowest estimate. There isn’t that much cash in the whole world. It would’ve been rather hard for David to pile up that treasure in little Palestine.

The third book of Kings gives Solomon forty thousand stables for his chariot horses. If each stable held just ten horses, he’d only have four hundred thousand. Add twelve thousand riding horses, and you get four hundred and twelve thousand warhorses. That’s a lot for a Jewish king who never went to war. You don’t often see such splendor in a country that only feeds donkeys. Even today, there’s nothing else to ride there. But apparently times have changed. It’s true that a prince so wise, with a thousand wives, might well have four hundred and twelve thousand horses. If only to go riding with his wives along Lake Gennesaret, toward the lake of Sodom, or toward the Kidron stream! That’s one of the loveliest spots on earth. Admittedly, the stream is dry nine months a year and the ground is rather stony.

But did wise Solomon write the books people credit to him? For instance, would he have written that Jewish pastoral poem, the Song of Songs?

A monarch with a thousand wives might have said to one of them, “Let her kiss me with a kiss of her mouth, for your breasts are better than wine.” A king can talk like a shepherd when it comes to kissing on the mouth. Still, it’s rather strange that people claim the girl is speaking here. That would mean she’s praising her lover’s breasts.

I won’t deny either that a king in love might have his mistress say, “My beloved is like a bunch of myrrh. He’ll stay between my breasts.” I’m not quite sure what a bunch of myrrh is. But she tells him to put his left hand around her neck and hold her with his right. That I understand perfectly.

You might ask the Song’s author to explain a few things when he says, “Your navel is like a cup with something to drink always in it. Your belly is like a bushel of wheat. Your breasts are like two young roe deer, and your nose is like Mount Lebanon’s tower.”

I’ll admit Virgil’s pastoral poems have a different style. But everyone’s got his own style. A Jew doesn’t have to write like Virgil.

Apparently this is another fine example of Eastern eloquence: “Our sister’s still little. She has no breasts. What should we do with our sister? If she’s a wall, let’s build on it. If she’s a door, let’s shut it.”

All right, let Solomon, the wisest of men, talk that way when he’s making merry. We’re told this was his wedding song when he married Pharaoh’s daughter. But would Pharaoh’s son-in-law naturally leave his beloved at night for his walnut garden? Would the queen run after him, barefoot and all alone? Would the city guards beat her and take her dress?

Could a king’s daughter have said, “I’m dark, but I’m beautiful, like Solomon’s furs”? You might let a shepherd say that. Even so, a girl’s beauty doesn’t have much in common with furs. Still, Solomon’s fur coats may have been admired in their day. A Jew from the lowest ranks might write verses for his mistress in his Jewish language. He could well tell her no Jewish king ever had fur-lined robes as beautiful as she was. But Solomon must’ve been terribly taken with his furs to compare them to his mistress. Suppose a king today wrote a fine wedding song for his marriage to a neighboring king’s daughter. He certainly wouldn’t count as his kingdom’s best poet.

Several rabbis have said King Solomon didn’t write this little sensual pastoral poem. They’ve also said it isn’t authentic. Theodore of Mopsuestia thought so, and the famous Grotius calls the Song of Songs a lewd, shameful work. Yet it’s accepted as sacred. People treat it as one continuous allegory of Jesus Christ’s marriage to his church. We must admit the allegory goes rather far. What could the church make of the author’s little sister having no breasts? Or of having to build on her if she’s a wall?

The Book of Wisdom is more serious, but Solomon didn’t write it any more than the Song of Songs. People usually credit it to Jesus, son of Sirach; others name Philo of Byblos. Whoever wrote it, people apparently didn’t have the Pentateuch yet in his day. In chap. 10. he says Abraham wanted to sacrifice Isaac at the time of the Flood. Elsewhere he speaks of the patriarch Joseph as an Egyptian king.

Proverbs has been credited to Isaiah, Elzia, Shebna, Eliakim, Jakeh, and several others. Whoever put together that collection of Eastern sayings, a king probably didn’t take the trouble. Would a king have said, “The terror of the king is like a lion’s roar”? That’s how a subject or slave talks when his master’s anger makes him shake. Would Solomon have talked so much about the shameless woman? Would he have said, “Don’t look at wine when it looks clear and its color shines in the glass”?

I very much doubt there were drinking glasses in Solomon’s day. They’re a very recent invention. All ancient peoples drank from wooden or metal cups. That passage alone points to a Jew in Alexandria writing long after Alexander.

That leaves Ecclesiastes, which Grotius says was written under Zerubbabel. We know well enough how freely its author speaks. He says, “People have nothing more than animals. It’s better never to have been born than to exist. There’s no other life. Nothing is good except enjoying your work with the woman you love.”

Solomon might have said those things to some of his wives. We’re told he’s raising objections against himself. But those rather freethinking sayings don’t look like objections at all. You’re making fools of people if you read an author as saying the opposite of what he says.

Besides, several church fathers say Solomon did penance. So we can forgive him.

But what does it matter to us that a Jew wrote those books? Christianity rests on the Jewish religion, not on every book the Jews wrote. Why should the Song of Songs be more sacred to us than the Talmud’s stories? We’re told it’s because we included it in the Hebrew canon. And what’s that canon? A collection of authentic works! Well, does being authentic make a work divine? Take a history of the kings of Judah and Shechem. Is it anything but a history? What a strange prejudice! We hate the Jews, yet want everything they wrote and we collected to carry God’s stamp. There has never been a plainer contradiction.

S — Sensation

LES huitres ont, dit-on, deux sens, les taupes quatre, les autres animaux comme les hommes cinq; quelques personnes en admetent un sixiéme; mais il est évident que la sensation voluptueuse, dont ils veulent parler, se réduit au sentiment du tact, & que cinq sens sont nôtre partage. Il nous est impossible d’en imaginer par delà, & d’en désirer.

Il se peut que dans d’autres globes on ait des sens dont nous n'avons pas d’idée: il se peut que le nombre des sens augmente de globe en globe, & que l'être qui a des sens innombrables & parfaits soit le terme de tous les êtres.

Mais nous autres avec nos cinq organes quel est nôtre pouvoir? Nous sentons toûjours malgré nous, & jamais parce que nous le voulons; il nous est impossible de ne pas avoir la sensation que notre nature nous destine, quand l’objet nous frappe. Le sentiment est dans nous; mais il ne peut en dépendre. Nous le recevons, & comment le recevons-nous? On sait assez qu’il n’y a aucun rapport entre l’air battu, & des paroles qu’on me chante, & l’impression que ces paroles font dans mon cerveau.

Nous sommes étonnés de la pensée; mais le sentiment est tout aussi merveilleux. Un pouvoir divin éclate dans la sensation du dernier des insectes comme dans le cerveau de Newton. Cependant, que mille animaux meurent sous vos yeux, vous n’êtes point inquiets de ce que deviendra leur faculté de sentir, quoique cette faculté soit l’ouvrage de l’être des êtres; vous les regardez comme des machines de la nature, nées pour périr & pour faire place à d'autres.

Pourquoi & comment leur sensation subsisterait-elle, quand ils n’existent plus? Quel besoin l’auteur de tout ce qui est, aurait-il de conserver des propriétés dont le sujet est détruit? Il vaudrait autant dire que le pouvoir de la plante nommée sensitive, de retirer ses feuilles vers ses branches, subsiste encor quand la plante n’est plus. Vous allez sans doute demander, comment la sensation des animaux périssant avec eux, la pensée de l'homme ne périra pas? je ne peux répondre à cette question, je n’en sais pas assez pour la résoudre. L'auteur éternel de la sensation & de la pensée sait seul comment il la donne, & comment il la conserve.

Toute l’antiquité a maintenu, que rien n’est dans notre entendement qui n’ait été dans nos sens. Descartes dans ses romans prétendit que nous avions des idées métaphisiques avant de connaître le teton de notre nourice; une faculté de Théologie proscrivit ce dogme, non parce que c’était une erreur, mais parce que c'était une nouveauté: ensuite elle adopta cette erreur parce qu’elle était détruite par Loke philosophe Anglais, & qu’il falait bien qu’un Anglais eût tort. Enfin après avoir changé si souvent d’avis, elle est revenue à proscrire cette ancienne vérité, que les sens sont les portes de l’entendement; elle a fait comme les gouvernemens obérés, qui tantôt donnent cours à certains billets, & tantôt les décrient; Mais depuis long-tems personne ne veut des billets de cette faculté.

Toutes les facultés du monde n’empêcheront jamais les philosophes de voir que nous commençons par sentir, & que notre mémoire n’est qu’une sensation continuée. Un homme qui naîtrait privé de ses cinq sens, serait privé de toute idée, s’il pouvait vivre. Les notions métaphisiques ne viennent que par les sens; car comment mesurer un cercle ou un triangle, si on n’a pas vû ou touché un cercle & un triangle? comment se faire une idée imparfaite de l'infini, qu’en reculant des bornes? & comment retrancher des bornes, sans en avoir vû ou senti?

La sensation envelope toutes nos facultés, dit un grand philosophe ( page 128. Tome 2. traité des sensations. )

Que conclure de tout cela? Vous qui lisez & qui pensez, concluez.

Oysters, we’re told, have two senses; moles have four. Other animals have five, like us. Some people recognize a sixth. But the sexual pleasure they mean clearly comes from touch. We’ve been given five senses. We can’t imagine any more, or wish for them.

Beings on other worlds may have senses we know nothing about. Perhaps each world has more senses than the last. Perhaps the being with countless, perfect senses is the highest of all beings.

But what power have we got with our five organs? We always have sensations whether we want them or not, never because we choose them. When an object acts on us, we can’t avoid the sensation our nature gives us. Sensation is in us, but it can’t be under our control. We receive it. How do we receive it? We know well enough there’s no connection between air being struck, words sung to me, and the impression those words make in my brain.

Thought amazes us, but sensation is just as wonderful. Divine power shows itself in the lowest insect’s sensation just as in Newton’s brain. Yet a thousand animals can die before your eyes without worrying you about their ability to feel. What will become of it? You don’t worry, though that ability is the work of the being of beings. You see them as nature’s machines, born to die and make room for others.

Why would their sensation last after they no longer exist? How would it? Why would the maker of everything preserve properties when the thing that had them is destroyed? You might as well say the sensitive plant’s power survives the plant itself. Its power is to draw its leaves back toward its branches. You’ll no doubt ask a question. If animals’ sensation dies with them, how can human thought avoid dying? I can’t answer. I don’t know enough to settle it. Only the eternal maker of sensation and thought knows how he gives it and preserves it.

Throughout the ancient world, people held that nothing reaches our understanding without first passing through our senses. In his fanciful stories, Descartes claimed we had metaphysical ideas before we knew our nurse’s breast. A theology faculty banned that teaching, not because it was wrong, but because it was new. Then it accepted the error because Locke, an English philosopher, had demolished it. An Englishman simply had to be wrong. After changing its mind so often, it finally went back to banning that ancient truth: the senses are the doors to understanding. It behaved like debt-ridden governments. Sometimes they let certain banknotes circulate; sometimes they declare them worthless. But nobody has wanted this faculty’s banknotes for a long time now.

All the faculties in the world can’t stop philosophers seeing that we start by sensing. Our memory is just sensation carried on. A man born without any of his five senses would have no ideas, if he could live at all. Metaphysical ideas only come through the senses. How could you measure a circle or triangle without seeing or touching a circle and a triangle? How could you form an imperfect idea of infinity except by pushing boundaries back? And how could you remove boundaries without ever seeing or feeling any?

“Sensation contains all our faculties,” says a great philosopher ( page 128. Volume 2. treatise on sensations. )

What follows from all this? You’re reading and thinking: draw your own conclusion.

S — Songes

Somnia quæ ludunt animos volitantibus umbris,Non delubra deum nec ab æthere numina mittunt,Sed sua quisque facit.

MAIS comment tous les sens étant morts dans le sommeil, y en a-t-il un interne qui est vivant? comment vos yeux ne voyant plus, vos oreilles n’entendant rien, voyez-vous cependant & entendez-vous dans vos rêves? Le chien est à la chasse en songe, il aboie, il suit sa proye, il est à la curée. Le poëte fait des vers en dormant. Le matématicien voit des figures; le métaphisicien raisonne bien ou mal: on en a des exemples frappants.

Sont ce les seuls organes de la machine qui agissent? est-ce l'ame pure, qui soustraite à l'empire des sens jouït de ses droits en liberté?

Si les organes seuls produisent les rêves de la nuit, pourquoi ne produiront-ils pas seuls les idées du jour? Si l'ame pure, tranquille dans le repos des sens, agissant par elle - même, est l’unique cause, le sujet unique de toutes les idées que vous avez en dormant, pourquoi toutes ces idées sont-elles presque toujours irréguliéres, déraisonnables, incohérentes? Quoi, c’est dans le temps où cette ame est le moins troublée, qu’il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations! elle est en liberté, & elle est folle! si elle était née avec des idées métaphisiques, comme l’ont dit tant d’écrivains qui rêvaient les yeux ouverts, ses idées pures & lumineuses de l’être, de l'infini, de tous les premiers principes, devraient se réveiller en elle avec la plus grande énergie quand son corps est endormi: on ne serait jamais bon philosophe qu’en songe.

Quelque systême que vous embrassiez, quelques vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue vôtre cerveau, & que vôtre cerveau remue vôtre ame, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous, & malgré vous: vôtre volonté n’y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de penser, & sans même être sûr que vous pensez. Pesez cela, & tâchez de deviner ce que c’est que le composé de l’animal.

Les songes ont toujours été un grand objet de superstition; rien n’était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse, songe qu’il la voit mourante; elle meurt le lendemain, donc les dieux lui ont prédit sa mort.

Un général d’armée rêve qu’il gagne une bataille, il la gagne en effet, les dieux l’ont averti qu’il serait vainqueur.

On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis, on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l’histoire ancienne, aussi-bien que les oracles.

La vulgate traduit ainsi la fin du verset 26 du chap. 19 du Lévitique: Vous n’observerez point les songes. Mais le mot songe n’est point dans l’hébreu: & il serait assez étrange qu’on réprouvât l’observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l’Egypte & de sa famille, pour avoir expliqué trois songes.

L’explication des rêves était une chose si commune qu'on ne se bornait pas à cette intelligence; il falait encor deviner quelquefois ce qu’un autre homme avait rêvé. Nabucodonosor ayant oublié un songe qu’il avait fait, ordonna à ses mages de le deviner; & les menaça de mort s'ils n’en venaient pas à bout; mais le juif Daniel qui était de l’école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du roi, & en l’interprétant. Cette histoire & beaucoup d’autres, pourraient servir à prouver que la loi des Juifs ne défendait pas l’oneiromancie, c’est-à-dire, la science des songes.

Dreams that toy with our minds through darting shadowsAren’t sent by gods’ temples or divine powers from the sky;Instead, we each make our own.

But all our senses are dead in sleep. Is some inner sense still alive? Your eyes no longer see, and your ears hear nothing. How can you still see and hear in dreams? A dog dreams of hunting: it barks, tracks its prey, and eats the kill. A poet writes poems in his sleep. A mathematician sees shapes, and a metaphysician reasons, well or badly. There are striking examples of all this.

Is this just the work of the body’s organs? Or does the pure soul escape the senses’ control and freely exercise its powers?

If the organs alone make our dreams at night, why can’t they make our daytime ideas too? Suppose instead that the pure soul acts alone while the senses rest. It’s at peace, and it alone produces and experiences your sleeping ideas. Why are those ideas nearly always disordered, unreasonable, and disconnected? What! At the very moment the soul is least disturbed, its imaginings are most disturbed! It’s free, yet it’s mad! Suppose it had metaphysical ideas from birth, as so many writers have said—writers dreaming with their eyes open. Then its pure, clear ideas of being, infinity, and all the first principles should awaken most powerfully while its body sleeps. We’d only ever be good philosophers in our dreams.

Whatever system you choose, you may try in vain to prove this to yourself: memory moves your brain, and your brain moves your soul. You still have to admit that your sleeping ideas come without your help and against your will. Your will has nothing to do with them. You can certainly think for seven or eight hours straight without wanting to think at all. You can do it without even being sure you’re thinking. Think that over, and try to work out what an animal is made of.

Dreams have always attracted a great deal of superstition. Nothing could be more natural. A man is deeply troubled by his mistress’s illness and dreams of seeing her dying. She dies the next day: so the gods predicted her death to him.

An army commander dreams of winning a battle, and then really wins it. So the gods told him beforehand that he’d win.

We count only the dreams that came true and forget the rest. Dreams account for much of ancient history, along with oracles.

Here’s how the Vulgate translates the end of verse 26, chapter 19, of Leviticus: Don’t pay attention to dreams. But the Hebrew doesn’t contain the word dream. It would be rather strange for that book to condemn paying attention to dreams. It says Joseph became a benefactor to Egypt and his family by explaining three dreams.

Interpreting dreams was so common that people didn’t stop at understanding them. Sometimes you even had to guess what someone else had dreamed. Nebuchadnezzar forgot a dream he’d had, and ordered his magi to guess it. He threatened them with death if they couldn’t. But Daniel, a Jew who belonged to the magi’s school, saved their lives. He guessed the king’s dream and explained it. This story, and many others, could help prove that Jewish law didn’t ban oneiromancy—the science of dreams.

S — Superstition

Chapitre tiré de Cicéron, de Senèque & de Plutarque.

PRESQUE tout ce qui va au-delà de l’adoration d’un être suprême, & de la soumission du cœur à ses ordres éternels, est superstition. C’en est une très-dangereuse que le pardon des crimes attaché à certaines cérémonies.

Et nigras mactant pecudes, & manibu’ divis,In ferias mittunt.

O faciles nimium qui tristia crimina cædis,Flumineâ tolli posse putatis aquâ!

Vous pensez que Dieu oubliera votre homicide, si vous vous baignez dans un fleuve, si vous immolez une brebis noire, & si on prononce sur vous des paroles. Un second homicide vous sera donc pardonné au même prix, & ainsi un troisiéme, & cent meurtres ne vous couteront que cent brebis noires & cent ablutions! Faites mieux, misérables humains, point de meurtre & point de brebis noires.

Quelle infâme idée d'imaginer qu’un prêtre d’Isis & de Cibèle en jouant des cimbales & des castagnettes vous réconciliera avec la Divinité! Et qu’est-il donc ce prêtre de Cibèle, cet eunuque errant qui vit de vos faiblesses, pour s'établir médiateur entre le ciel & vous? Quelles patentes a-t-il reçues de Dieu? Il reçoit de l’argent de vous pour marmoter des paroles, & vous pensez que l’Etre des êtres ratifie les paroles de ce charlatan?

Il y a des superstitions innocentes: vous dansez les jours de fêtes en l’honneur de Diane ou de Pomone, ou de quelqu’un de ces Dieux sécondaires dont votre calendrier est rempli: à la bonne heure. La danse est très-agréable, elle est utile au corps, elle réjouit l’ame; elle ne fait de mal à personne; mais n’allez pas croire que Pomone & Vertumne vous sachent beaucoup de gré d’avoir sauté en leur honneur, & qu’ils vous punissent d’y avoir manqué. Il n’y a d’autre Pomone ni d’autre Vertumne, que la bèche & le hoyau du jardinier. Ne soyez pas assez imbéciles pour croire que votre jardin sera grêlé si vous avez manqué de danser la pirrique ou la cordace.

Il y a peut-être une superstition pardonnable & même encourageante à la vertu; c’est celle de placer parmi les Dieux les grands hommes qui ont été les bienfaiteurs du genre humain. Il serait mieux sans doute, de s’en tenir à les regarder simplement comme des hommes vénérables; & surtout de tâcher de les imiter. Vénérez sans culte, un Solon, un Thales, un Pitagore, mais n’adorez pas un Hercule pour avoir nettoyé les écuries d’Augias, & pour avoir couché avec cinquante filles dans une nuit.

Gardez vous surtout d’établir un culte pour des gredins qui n’ont eu d’autre mérite que l’ignorance, l’entousiasme, & la crasse, qui se sont fait un devoir & une gloire de l’oisiveté & de la gueuserie; ceux qui au moins ont été inutiles pendant leur vie, méritent-ils l’apothéose après leur mort?

Remarquez que les tems les plus superstitieux ont toujours été ceux des plus horribles crimes.

A chapter taken from Cicero, Seneca, and Plutarch.

Almost anything beyond worshiping a supreme being and obeying his eternal commands in our hearts is superstition. One very dangerous example is believing that certain ceremonies bring forgiveness for crimes.

They slaughter black sheep, and to the divine spirits of the deadThey send funeral offerings.

How easily fooled you are, to think the grim crime of murderCan be washed off with water from a river!

You think God will forget your murder if you bathe in a river, sacrifice a black sheep, and have someone say some words over you. At that price, you’ll be forgiven for a second murder, and then a third. A hundred murders will cost you just a hundred black sheep and a hundred washings! Do better, wretched humans: no killing, and no black sheep.

What a disgraceful notion! You imagine a priest of Isis and Cybele can make your peace with God by playing cymbals and castanets. Who is this priest of Cybele, this wandering eunuch living off your weaknesses? How can he appoint himself your go-between with heaven? What license has God given him? You pay him to mutter a few words. And you think the Being of beings approves what this swindler says?

Some superstitions do no harm. You dance on festival days for Diana, Pomona, or one of the lesser gods filling your calendar. Fine. Dancing feels good, helps your body, lifts your spirits, and harms nobody. But don’t think your jumping about in their honor makes Pomona and Vertumnus very grateful. And don’t think they’ll punish you for not doing it. Your only Pomona and Vertumnus are the gardener’s spade and hoe. Don’t be stupid enough to think hail will hit your garden because you missed dancing the pyrrhic dance or the cordax.

Maybe one superstition can be excused, and can even encourage virtue. It makes gods of the great men who have helped the human race. Of course, it would be better simply to respect them as men, and above all try to follow their example. Respect a Solon, a Thales, or a Pythagoras, but don’t worship them. As for Hercules, don’t worship him for mucking out Augeas’s stables and sleeping with fifty girls in one night.

Above all, don’t set up worship for scoundrels whose only merits were ignorance, fanaticism, and filth. They treated doing nothing and begging as duties and things to boast about. These people were, at the very least, useless while alive. Do they deserve to become gods after death?

Notice that the most superstitious ages have always seen the most horrifying crimes.

T — Tirannie

ON appelle tiran le souverain qui ne connaît de loix que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, & qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. Il n’y a point de ces tirans-là en Europe.

On distingue la tyrannie d’un seul, & celle de plusieurs. Cette tirannie de plusieurs serait celle d’un corps qui envahirait les droits des autres corps, & qui exercerait le despotisme à la faveur des loix corrompues par lui. Il n’y a pas non plus de cette espèce de tirans en Europe.

Sous quelle tirannie aimeriez-vous mieux vivre? Sous aucune; mais s’il falait choisir, je détesterais moins la tirannie d’un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bons momens; une assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tiran me fait une injustice, je peux le désarmer par sa maîtresse, par son confesseur, ou par son page; mais une compagnie de graves tirans est inaccessible à toutes les séductions. Quand elle n’est pas injuste, elle est au moins dure, & jamais elle ne répand de graces.

Si je n’ai qu’un despote, j’en suis quitte pour me ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou pour me prosterner, ou pour fraper la terre de mon front selon la coutume du païs; mais s’il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuieux à la longue quand on n’a pas les jarrets souples. Si j’ai une métairie dans le voisinage de l’un de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre un parent des parents d’un de nos seigneurs, je suis ruiné. Comment faire? J’ai peur que dans ce monde on ne soit réduit à être enclume ou marteau; heureux qui échape à cette alternative!

We call a ruler a tyrant if his only law is his own whim. He takes his subjects’ property, then recruits them to go and take his neighbors’ property. Europe has no tyrants like that.

We distinguish between tyranny by one person and tyranny by many. In the second kind, one institution takes over the rights of others. It uses laws it has corrupted to rule as a despot. Europe has no tyrants of that kind either.

Which sort of tyranny would you prefer to live under? Neither. But if I had to choose, I’d hate one tyrant less than many. A despot always has a few good moments; a gathering of despots never does. If a tyrant wrongs me, I can win him over through his mistress, his confessor, or his page. But a council of solemn tyrants won’t yield to any attempt to win it over. Even when it isn’t unjust, it’s harsh at the very least. It never hands out favors.

With just one despot, I can get off by standing against a wall when he passes. Or I can lie face down or hit the ground with my forehead, as local custom requires. But with a council of a hundred despots, I risk having to perform that ceremony a hundred times a day. That gets very tiresome over time if your legs don’t bend easily. If I have a small farm near one of our lords, I’m crushed. A lawsuit against a relative of one of our lords’ relatives ruins me. What am I to do? I’m afraid this world leaves us no choice but to be an anvil or a hammer. Anyone who escapes that choice is lucky!

T — Tolérance

QU’est-ce que la tolérance? c’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesse, & d’erreurs; pardonnons nous réciproquement nos sottises, c’est la premiére loi de la nature.

Qu’à la bourse d’Amsterdam, de Londres, ou de Surate, ou de Bassora, le Guèbre, le Banian, le Juif, le Mahométan, le Déicole Chinois, le Bramin, le Chrêtien Grec, le Chrêtien Romain, le Chrêtien protestant, le Chrêtien quakre, trafiquent ensemble, ils ne léveront pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des ames à leur religion. Pourquoi donc nous sommes-nous égorgés presque sans interruption depuis le premier concile de Nicée?

Constantin commença par donner un édit qui permettait toutes les religions; il finit par persécuter. Avant lui on ne s’éleva contre les Chrêtiens que parce qu’ils commençaient à faire un parti dans l’état. Les Romains permettaient tous les cultes, jusqu’à celui des Juifs, jusqu’à celui des Egyptiens, pour lesquels ils avaient tant de mépris. Pourquoi Rome tolerait-elle ces cultes? C’est que ni les Egyptiens, ni même les Juifs ne cherchaient à exterminer l’ancienne religion de l’empire, ne couraient point la terre & les mers pour faire des prosélites; ils ne songeaient qu’à gagner de l’argent; mais il est incontestable que les Chrêtiens voulaient que leur religion fût la dominante. Les Juifs ne voulaient pas que la statue de Jupiter fût à Jérusalem; mais les Chrêtiens ne voulaient pas qu’elle fût au capitole. St. Thomas a la bonne foi d’avouer, que si les chrêtiens ne détrônèrent pas les empereurs, c’est qu’ils ne le pouvaient pas. Leur opinion était que toute la terre doit être chrêtienne. Ils étaient donc nécessairement ennemis de toute la terre, jusqu’à ce qu’elle fût convertie.

Ils étaient entre eux ennemis les uns des autres sur tous les points de leur controverse. Faut-il d’abord regarder Jesus-Christ comme Dieu? ceux qui le nient sont anathématisés sous le nom d’Ebionites qui anathématisent les adorateurs de Jesus.

Quelques-uns d’entre eux veulent-ils que tous les biens soient communs, comme on prétend qu’ils l’étaient du tems des Apôtres? Leurs adversaires les appellent Nicolaïtes, & les accusent des crimes les plus infâmes. D’autres prétendent-ils à une dévotion mystique? on les appelle Gnostiques, & on s’élève contre eux avec fureur. Marcion dispute-t-il sur la Trinité? On le traite d’idolâtre.

Tertullien, Praxéas, Origène, Novat, Novatien, Sabellus, Donat sont tous persécutés par leurs frères avant Constantin: & à peine Constantin a-t-il fait régner la religion chrêtienne, que les Athanasiens & les Eusébiens se déchirent; & depuis ce temps l’église chrêtienne est inondée de sang jusqu’à nos jours.

Le peuple Juif était, je l’avouë, un peuple bien barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitants d’un malheureux petit païs sur lequel il n’avait pas plus de droit qu’il n’en a sur Paris & sur Londres. Cependant quand Naaman est guéri de sa lèpre pour s’être plongé sept fois dans le Jourdain, quand pour témoigner sa gratitude à Elisée qui lui a enseigné ce secret, il lui dit qu’il adorera le Dieu des Juifs par reconnaissance, il se réserve la liberté d’adorer aussi le Dieu de son roi. Il en demande permission à Elisée, & le prophête n’hésite pas à la lui donner. Les Juifs adoraient leur Dieu; mais ils n’étaient jamais étonnés que chaque peuple eût le sien. Ils trouvaient bon que Chamos eût donné un certain district aux Moabites, pourvû que leur Dieu leur en donnât aussi un. Jacob n’hésita pas à épouser les filles d’un idolâtre. Laban avait son Dieu, comme Jacob avait le sien. Voilà des exemples de tolérance chez le peuple le plus intolérant & le plus cruel de toute l’antiquité; nous l’avons imité dans ses fureurs absurdes, & non dans son indulgence.

Il est clair que tout particulier qui persécute un homme, son frère, parce qu’il n’est pas de son opinion, est un monstre. Cela ne souffre pas de difficulté. Mais le gouvernement! mais les magistrats! mais les princes! comment en useront-ils envers ceux qui ont un autre culte que le leur? Si ce sont des étrangers puissants, il est certain qu’un prince fera alliance avec eux. François I. très-chrêtien s’unira avec les musulmans contre Charlequint très-chrêtien. François I. donnera de l’argent aux Luthériens d’Allemagne, pour les soutenir dans leur révolte contre l’empereur; mais il commencera, selon l’usage, par faire brûler les Luthériens chez lui. Il les paye en Saxe par politique; il les brûle par politique à Paris. Mais qu’arrivera-t-il? Les persécutions font des prosélites. Bientôt la France sera pleine de nouveaux protestants. D’abord ils se laisseront pendre, & puis ils pendront à leur tour. Il y aura des guerres civiles. Puis viendra la St. Barthelemi, & ce coin du monde sera pire que tout ce que les anciens & les modernes ont jamais dit de l’enfer.

Insensés! qui n’avez jamais pû rendre un culte pur au Dieu qui vous a faits! Malheureux que l’exemple des Noachides, des lettrés Chinois, des Parsis & de tous les sages n’ont jamais pû conduire! Monstres, qui avez besoin de superstitions comme le gesier des corbeaux a besoin de charognes. On vous l’a déja dit, & on n’a autre chose à vous dire; si vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge; si vous en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le grand Turc, il gouverne des Guèbres, des Banians, des Chrêtiens grecs, des Nestoriens, des Romains. Le premier qui veut exciter du tumulte est empalé, & tout le monde est tranquille.

What is tolerance? It comes with being human. We’re all full of weaknesses and mistakes. Let’s forgive each other’s foolishness. That’s nature’s first law.

Take the exchanges in Amsterdam, London, Surat, or Basra. Guebers, Banians, Jews, Muslims, Chinese worshipers of God, Brahmins, Greek Christians, Roman Christians, Protestant Christians, and Quaker Christians trade together there. They don’t draw daggers on one another to win souls for their religion. So why have we been slitting each other’s throats almost nonstop since the first Council of Nicaea?

At first, Constantine issued a decree that let people practice any religion. He ended up persecuting. Before his reign, Christians faced opposition for just one reason: they were starting to build a faction within the state. Rome let people follow any form of worship. That included the Jews’ worship and even the Egyptians’, though Romans held both peoples in deep contempt. What made Rome accept these religions? The Egyptians weren’t trying to wipe out the empire’s old religion. Neither were the Jews. Neither group roamed across land and sea to win converts. Money was all they were after. Christians, though, clearly wanted their faith to dominate. For the Jews, a statue of Jupiter had no place in Jerusalem. Christians wanted it kept off the Capitol. As Saint Thomas honestly acknowledges, Christians left the emperors on their thrones because they lacked the power to remove them. In their view, everyone on earth had to become Christian. With that belief, they were bound to be enemies of the whole world until it converted.

They were enemies among themselves too, over every point in their disputes. To begin with, should Jesus Christ be considered God? Those who deny it are cursed under the name of Ebionites. The Ebionites in turn curse those who worship Jesus.

What happens when some Christians want everyone to share all property? People say that’s how things were in the Apostles’ time. Opponents label these Christians Nicolaitans and charge them with the foulest crimes. Others claim a mystical form of devotion. People label them Gnostics and angrily turn against them. When Marcion debates the Trinity, they call him an idol worshiper.

Tertullian, Praxeas, Origen, Novatus, Novatian, Sabellius, and Donatus were all persecuted by their brothers before Constantine. Constantine had barely made Christianity the ruling religion when the Athanasians and Eusebians began tearing each other apart. From then until our own time, the Christian church has been flooded with blood.

The Jewish people were very barbarous, I admit. They mercilessly slaughtered every inhabitant of an unfortunate little country. They had no more right to it than they have to Paris or London. Yet Naaman is cured of leprosy by dipping seven times in the Jordan. Elisha has taught him this secret. In gratitude, Naaman says he’ll worship the Jews’ God. But he keeps the right to worship his king’s god too. He asks Elisha’s permission, and the prophet grants it without hesitation. The Jews worshiped their own God. It never surprised them that each people had its own. They accepted that Chemosh had given the Moabites a certain territory, provided their God gave them one too. Jacob didn’t hesitate to marry an idolater’s daughters. Laban had his God and Jacob had his. Here we have tolerance among the most intolerant and cruel people of the ancient world. We’ve copied their senseless rages, not their leniency.

A private citizen who persecutes another man, his brother, over a difference of opinion is clearly a monster. No one can dispute that. But how should governments, magistrates, and rulers act toward people of another faith? When those people are powerful foreigners, a ruler is sure to make an alliance with them. The Most Christian King Francis I will side with Muslims against Charles V, also Most Christian. He’ll fund German Lutherans who are rebelling against the emperor. As usual, though, his first move will be to have the Lutherans at home burned. Politics makes him pay them in Saxony. Politics makes him burn them in Paris. Where will that lead? Persecuting people wins converts. France will soon fill up with new Protestants. They’ll accept hanging at first. Later, they’ll do the hanging themselves. Civil wars will follow. Then comes Saint Bartholomew’s Day. This corner of the world will be worse than any account of hell that writers, ancient or modern, have ever given.

You fools! You’ve never been able to worship the God who made you in a pure way! You poor wretches! The Noahides, Chinese scholars, Parsis, and all wise people have set you an example. Still, it’s never guided you! You monsters! You need superstitions as much as ravens’ gizzards need dead animals. You’ve heard this already. There’s nothing else to tell you. Two religions in your country will slit each other’s throats. Thirty will live together in peace. Take the Grand Turk. Guebers, Banians, Greek Christians, Nestorians, and Roman Christians live under his rule. The first person who tries to cause an uproar is impaled. Everyone stays quiet.

V — Vertu

QU’EST-ce que vertu? Bienfaisance envers le prochain. Puis-je appeller vertu autre chose que ce qui me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je suis en danger, tu viens à mon secours. On me trompe, tu me dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m’instruis. Je t’appellerai sans difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales & théologales? Quelques-unes resteront dans les écoles.

Que m’importe que tu sois tempérant? c’est un précepte de santé que tu observes; tu t’en porteras mieux, & je t’en félicite. Tu as la foi & l’espérance, je t’en félicite encor davantage; elles te procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont d’excellentes qualités qui servent à te conduire: mais elles ne sont point vertus par raport à ton prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. St. Paul a eu raison de te dire que la charité l’emporte sur la foi & sur l’espérance.

Mais quoi, n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Eh comment puis-je en admettre d’autres? Nous vivons en société; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux; il sera revêtu d’un cilice; eh bien, il sera saint; mais je ne l’appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité. Tant qu’il est seul, il n’est ni bienfaisant ni malfaisant, il n’est rien pour nous. Si St. Bruno a mis la paix dans les familles, s’il a secouru l’indigence, il a été vertueux; s’il a jeuné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n’a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint était dans le monde, il y ferait du bien sans doute; mais tant qu’il n’y sera pas, le monde aura raison de ne lui pas donner le nom de vertueux; il sera bon pour lui, & non pour nous.

Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, yvrogne, livré à une débauche secrette avec lui-même, il est vicieux: il est dont vertueux s’il a les qualités contraires. C’est de quoi je ne peux convenir: c’est un très-vilain homme, s’il a les défauts dont vous parlez; mais il n’est point vicieux, méchant, punissable par raport à la société à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à présumer que s’il rentre dans la société, il y fera du mal, qu’il y sera très-criminel; & il est même bien plus probable que ce sera un méchant homme, qu’il n’est sûr que l’autre solitaire tempérant & chaste, sera un homme de bien; car dans la société les défauts augmentent, & les bonnes qualités diminuent.

On fait une objection bien plus forte; Néron, le pape Alexandre six, & d’autres monstres de cette espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu’ils furent vertueux ce jour-là.

Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n’était pas vertueux, que c’était un Stoïcien entêté, qui non content de commander aux hommes voulait encor être estimé d’eux, qu’il raportait à lui-même le bien qu’il faisait au genre humain, qu’il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfaisant par vanité, & qu’il ne fit que tromper les hommes par ses vertus; je m’écrie alors, Mon Dieu, donnez nous souvent de pareils fripons!

What is virtue? Helping other people. Can I call anything a virtue unless it does me good? I’m poor, and you’re generous. I’m in danger, and you come to help. I’m being deceived, and you tell me the truth. People neglect me, and you comfort me. I’m ignorant, and you teach me. I’ll have no trouble calling you virtuous. But what becomes of the cardinal and theological virtues? Some will stay in the schools.

What does your self-control matter to me? You’re following a rule for staying healthy. You’ll be healthier for it—congratulations. You have faith and hope: congratulations again, and even more warmly. They’ll bring you eternal life. Your theological virtues are gifts from heaven. Your cardinal virtues are excellent qualities that help you manage your life. But toward other people, they aren’t virtues. A prudent person helps himself; a virtuous person helps other people. Saint Paul was right to tell you that charity counts for more than faith or hope.

But are we to recognize only virtues that help other people? What others could I recognize? We live together in society. So only what helps society is truly good for us. A hermit may stay sober, be devout, and wear a hair shirt. Fine: that makes him holy. But I won’t call him virtuous until he does something virtuous that helps others. Alone, he does neither good nor harm. He counts for nothing to us. If Saint Bruno brought peace to families and helped the poor, he was virtuous. If he fasted and prayed on his own, he was a saint. Virtue between people means exchanging good deeds. Someone who doesn’t take part in that exchange shouldn’t count. If this saint lived among other people, he’d no doubt help them. Until he does, people are right not to call him virtuous. He’ll be good for himself, not for us.

You tell me, “But a hermit is full of vice if he’s a glutton and a drunk, and secretly indulges in masturbation. So if he has the opposite qualities, he’s virtuous.” I can’t agree with that. A man with the faults you describe is very nasty. But in terms of society, he has no vice, isn’t wicked, and doesn’t deserve punishment. His shameful acts don’t harm it. We can expect that he’ll harm society and commit serious crimes if he returns to it. Indeed, it’s much more likely he’ll turn out wicked than it is certain the other hermit—the self-controlled, chaste one—will turn out good. In society, our faults grow and our good qualities shrink.

Here’s a much stronger objection: “Nero, Pope Alexander VI, and other monsters like them did good for others.” I answer confidently: they were virtuous on that day.

Some theologians say the divine emperor Antoninus wasn’t virtuous. They call him a stubborn Stoic. Ruling people wasn’t enough for him: he wanted their respect as well. Whatever good he did for the human race, they say, he did for himself. All his life, they say, vanity made him just, hardworking, and helpful to others. His virtues, they say, were nothing but a way to fool people. That makes me cry out, “My God, keep sending us crooks like that!”

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