Pocket Philosophical Dictionary
A — Abraham
French
ABRAHAM est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure, & dans l’Arabie, comme Thaut chez les Egyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse; Hercule en Grece, Orphée dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, & tant d’autres plus connus par leur célébrité, que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire profane; car pour celle des Juifs nos maîtres & nos ennemis, que nous croyons & que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit lui-même; nous avons pour elle les sentimens que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu'aux Arabes; ils se vantent de descendre d'Abraham par Ismaël; ils croyent que ce Patriarche bâtit la Mecque, & qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L'une & l’autre race a produit à la vérité des voleurs; mais les voleurs Arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs Juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très-petit pays qu’ils ont perdu; & les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe & de l’Afrique, ont établi un Empire plus vaste que celui des Romains, & ont chassé les Juifs de leurs cavernes qu’ils appellaient la terre de promission.
A ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes; on nous dit qu’il était né en Caldée, & qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire des petites idoles de terre. Il n’est guères vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à trois cent lieuës de là sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie; & s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui.
La Genèse rapporte qu’il avait soixante & quinze ans lorsqu’il sortit du pays d’Aran après la mort de son père Tharé le potier. Mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante & dix ans, ce Tharé vécut jusqu'à deux cent cinq ans, & qu'Abraham ne partit d’Aran qu’après la mort de son père. A ce compte il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il? Pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile & pierreuse que celle de Sichem? La langue Caldéenne devait être fort différente de celle de Sichém, ce n’était point un lieu de commerce; Sichem est éloigné de la Caldée de plus de cent lieuës: il faut passer des déserts pour y arriver: mais Dieu voulait qu’il fit ce voyage; il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage.
A peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem, que la famine l'en fait sortir. Il va en Egypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cent lieuës de Sichem à Memphis; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin & dans un pays dont on n’entend point la langue? voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années.
Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune & presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante & cinq ans. Comme elle était très-belle, il résolut de tirer parti de sa beauté; Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. Il devait bien plutôt lui dire, Feignez que vous êtes ma fille. Le Roi devint amoureux de la jeune Sara, & donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes: ce qui prouve que l’Egypte dèslors était un royaume très-puissant & très-policé, parconséquent très-ancien, & qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis.
La jeune Sara avait quatre-vingt dix ans selon l’écriture, quand Dieu lui promit qu’Abraham qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année.
Abraham qui aimait à voyager alla dans le désert horrible de Cadés avec sa femme grosse, toujours jeune & toujours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Egypte l'avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu'en Egypte: il donna sa femme pour sa sœur, & eut encor de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs & des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, & pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins & délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugé, & point du tout pédants.
English
Abraham is one of those names famous in Asia Minor and Arabia, like Thoth among the Egyptians, the first Zoroaster in Persia, Hercules in Greece, Orpheus in Thrace, Odin among the northern nations, and so many others better known for their celebrity than for any well-established history. I speak here only of secular history; as for that of the Jews, our masters and our enemies, whom we believe and whom we detest, since the history of that people was plainly written by the Holy Spirit himself, we hold it in the regard we ought. Here we address only the Arabs. They boast of descending from Abraham through Ishmael; they believe this patriarch built Mecca and died in that city. The fact is that God has favored Ishmael’s race infinitely more than Jacob’s. Both races have indeed produced robbers, but the Arab robbers have been prodigiously superior to the Jewish ones. Jacob’s descendants conquered only a very small country, which they lost; Ishmael’s descendants conquered part of Asia, Europe, and Africa, established an empire vaster than the Romans’, and drove the Jews from the caves they called the Promised Land.
Judging things only by examples from our modern histories, it would be rather difficult for Abraham to have fathered two such different nations. We are told he was born in Chaldea and was the son of a poor potter who earned his living making little earthen idols. It is hardly likely that this potter’s son went to found Mecca three hundred leagues away, beneath the tropic, crossing impassable deserts. If he was a conqueror, he doubtless turned toward the fine country of Assyria; and if he was merely a poor man, as he is portrayed to us, he did not found kingdoms beyond his homeland.
Genesis relates that he was seventy-five when he left the country of Haran after the death of his father, Terah the potter. But the same Genesis also says that Terah fathered Abraham at seventy, that Terah lived to two hundred and five, and that Abraham did not leave Haran until after his father’s death. By this reckoning Genesis itself makes it clear that Abraham was a hundred and thirty-five when he left Mesopotamia. From one idolatrous country he went to another, called Shechem, in Palestine. Why did he go there? Why leave the fertile banks of the Euphrates for a region as remote, barren, and stony as Shechem? The Chaldean language must have differed greatly from that of Shechem; it was no trading center. Shechem lies more than a hundred leagues from Chaldea, and deserts must be crossed to reach it. But God wanted him to make this journey; he wanted to show him the land his descendants would occupy several centuries later. The human mind has difficulty understanding the reasons for such a journey.
He has scarcely reached the little mountainous country of Shechem before famine drives him out. With his wife he goes to Egypt in search of a livelihood. Shechem is two hundred leagues from Memphis. Is it natural to seek grain so far away, in a country whose language one does not understand? These are strange journeys to undertake at nearly a hundred and forty years of age.
He brings to Memphis his wife Sarah, who was extremely young, almost a child beside him, being only sixty-five. Since she was very beautiful, he resolved to profit from her beauty. “Pretend you are my sister,” he told her, “so that I may be treated well on your account.” He would have done much better to say, “Pretend you are my daughter.” The king fell in love with young Sarah and gave the supposed brother many sheep, oxen, male and female donkeys, camels, menservants, and maidservants. This proves that Egypt was already a very powerful and civilized kingdom, and consequently a very ancient one, and that brothers who came to offer their sisters to the kings of Memphis were magnificently rewarded.
Young Sarah was ninety, according to Scripture, when God promised her that Abraham, who was then a hundred and sixty, would give her a child within the year.
Abraham, who loved to travel, went into the dreadful desert of Kadesh with his pregnant wife, still young and still pretty. A king of that desert duly fell in love with Sarah, just as the king of Egypt had. The father of the faithful told the same lie as in Egypt: he passed his wife off as his sister, and once again gained sheep, oxen, menservants, and maidservants from the affair. One may say that this Abraham grew very rich through his wife. Commentators have produced a prodigious number of volumes to justify Abraham’s conduct and reconcile the chronology. We must therefore refer the reader to those commentaries. They were all composed by subtle and delicate minds, excellent metaphysicians, people without prejudice, and not in the least pedants.
A — Ame
Ce serait une belle chose de voir son ame. Connais-toi toi-même, est un excellent précepte, mais il n’appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique: quel autre que lui peut connaître son essence?
Nous appellons ame, ce qui anime. Nous n’en sçavons guères davantage, grace aux bornes de nôtre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, & ne s’embarrassent pas de l’être pensant; l’autre quart cherche, personne n’a trouvé ni ne trouvera.
Pauvre philosophe, tu vois une plante qui végète, & tu dis végétation, ou même, ame végétative. Tu remarques que les corps ont & donnent du mouvement, & tu dis Force; Tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, & tu cries, instinct, ame sensitive; tu as des idées combinées, & tu dis Esprit.
Mais de grace, qu’entends-tu par ces mots, Cette fleur végète? mais y a-t-il un être réel qui s'appelle végétation? ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct qui s’appelle force? ce chien te raporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s'appelle instinct? ne rirais-tu pas d’un raisonneur, (eût-il été précepteur d’Alexandre) qui te dirait, Tous les animaux vivent, donc il y a dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie?
Si une tulippe pouvait parler, & qu’elle te dis, Ma végétation & moi, nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble, ne te moquerais-tu pas de la tulippe?
Voyons d’abord ce que tu sçais, & de quoi tu es certain, que tu marches avec tes pieds, que tu digères par ton estomach, que tu sens par tout ton corps, & que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pû te donner assez de lumières, pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une ame?
Les premiers Philosophes, soit Caldéens, soit Egyptiens, dirent, Il faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées; ce quelque chose doit être très-subtil, c’est un souffle, c’est du feu, c’est de l’éter, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entelechie, c’est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du même, & de l’autre; ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Epicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atôme pense-t-il? avoüe que tu n’en sçais rien.
L'opinion à laquelle on doit s'attacher sans doute, c’est que l’ame est un être immatériel. Mais certainement, vous ne concevez pas ce que c’est que cet être immatériel; Non, répondent les savans; mais nous sçavons que sa nature est de penser. Et d'où le sçavez-vous? Nous le sçavons, parce qu’il pense. O savants! j'ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorants qu’Epicure; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe; mais je vous demande, qui la fait tomber?
Nous sçavons, poursuivent-ils, qu’une pierre n’a point d’ame; d'accord, je le crois comme vous. Nous sçavons qu’une négation, & une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière; je suis de vôtre avis. Mais la matière, à nous d’ailleurs inconnüe, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles; elle a la gravitation vers un centre que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles: vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d’une rose, la vie d’un cheval, l’instinct d’un chien, que vous ne pouvez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Vôtre bel argument tiré de l’indivisilité de la pensée ne prouve donc rien du tout.
Qu'appellez-vous donc vôtre ame? quelle idée en avez-vous? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous, qu’un pouvoir à vous inconnu, de sentir, de penser.
A présent, dites moi de bonne foi, Ce pouvoir de sentir & de penser, est-il le même que celui qui vous fait digérer & marcher? vous m’avouez que non, car vôtre entendement aurait beau dire à vôtre estomach, digère, il n’en fera rien s’il est malade; en vain vôtre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher; ils resteront là, s’ils ont la goutte.
Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes; ils ont admis pour ces organes une ame animale, & pour les pensées une ame plus fine, plus subtile, un nous.
Mais voilà cette ame de la pensée, qui en mille occasions a l’intendance sur l’ame animale. L’ame pensante commande à ses mains de prendre, & elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chile de se former; tout cela se fait sans elle: voilà deux ames bien embarassées, & bien peu maîtresses à la maison.
Or cette première ame animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, ô homme! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre ame existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu est né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dois sans sçavoir comment. Dieu t’a donné la faculté de penser comme il t’a donné tout le reste, & s’il n’était pas venu t'apprendre dans les tems marqués par la providence que tu as une ame immatérielle & immortelle, tu n’en aurais aucune preuve.
Voyons les beaux systèmes que ta philosophie a fabriqués sur ces ames.
L'un dit que l’ame de l’homme est partie de la substance de Dieu même, l’autre qu’elle est partie du grand tout, un troisième qu’elle est créée de toute éternité, un quatrième qu’elle est faite, & non créée; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, & qu'elles arrivent à l’instant de la copulation; Elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci: Non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de faloppe. Vous avez tous tort, dit un survenant, l’ame attend six semaines que le fœtus soit formé, & alors elle prend possession de la glande pinéale; mais si elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux, c’est le poste que lui assigne La Peironie; il fallait être premier chirurgien du Roi de France pour disposer ainsi du logement de l’ame. Cependant, son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite.
St. Thomas dans sa question 75e & suivantes, dit que l’ame est une forme subsistante, per se, qu’elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu'il y a trois ames végétatives, sçavoir, la nutritive, l’augmentative, la générative; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, & la mémoire des corporelles est corporelle; que l’ame raisonnable est une forme immatérielle quant aux opérations, & matérielle quant à l’être. St. Thomas a écrit deux mille pages de cette force & de cette clarté; aussi est-il l’ange de l’école.
On n’a pas fait moins de systèmes sur la manière dont cette ame sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait, comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, & touchera sans mains; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui quelle avait à deux ans, ou à quatre-vingt; comment le moi, l'identité de la même personne subsistera, comment l’ame d’un homme devenu imbécille à l’âge de quinze ans, & mort imbécille à l’âge de soixante & dix, reprendra le fil des idées qu'elle avait dans son âge de puberté; par quel tour d’adresse une ame dont la jambe aura été coupée en Europe, & qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe & ce bras, lesquels ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelqu’autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre ame humaine a imaginées sur elle-même.
Ce qui est très-singulier, c’est que dans les loix du peuple de Dieu, il n’est pas dit un mot de la spiritualité & de l’immortalité de l’ame, rien dans le décalogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome.
Il est très-certain, il est indubitable, que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses & des peines dans une autre vie, qu’il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs ames, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers; tout est temporel.
Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome;
“Si après avoir eu des enfans & des petits enfans, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, & réduits à un petit nombre dans les nations.”
“Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères jusqu’à la troisième & quatrième génération.”
“Honorez père & mère afin que vous viviez longtemps.”
“Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais.”
“Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez détruits.....”
“Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps & en automne, du froment, de l’huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez, & que vous soyez saouls.”
“Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se multiplient.”
“Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter, ni retrancher.”
“S’il s'élève un prophète qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, & si ce qu’il a dit arrive, & s’il vous dit, Allons, suivons des dieux étrangers..... tuez-le aussi-tôt, & que tout le peuple frappe après vous.”
“Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, & n’ayez aucune pitié de personne.”
“Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l’aigle; le grifon, l’ixion, &c.”
“Ne mangez point des animaux qui ruminent & dont l’ongle n’est point fendu; comme chameau, lièvre, porc-épic, &c.”
“En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville & dans les champs, les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux seront bénis...”
“Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances & toutes les cérémonies, vous serez maudits dans la ville & dans les champs..... vous éprouverez la famine, la pauvreté, vous mourrez de misère, de froid, de pauvreté; de fièvre; vous aurez la rogne, la galle, la fistule..... vous aurez des ulcères dans les genoux, & dans les gras des jambes.”
“L’étranger vous prêtera à usure, & vous ne lui prêterez point à usure.... parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur.”
“Et vous mangerez le fruit de votre ventre, & la chair de vos fils & de vos filles, &c.”
Il est évident que dans toutes ces promesses & dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, & qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’ame, & sur la vie future.
Plusieurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes; & ils le prouvent par les paroles de Jacob, qui croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur: Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum, dans l’enfer; c’est-à-dire, je mourrai, puisque mon fils est mort.
Ils le prouvent encor par des passages d’Isaïe & d’Ezéchiel; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse, ne pouvaient avoir lu ni Ezéchiel, ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après.
Il est très-inutile de disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est que dans ses loix publiques, il n’a jamais parlé d’une vie à venir, qu’il borne tous les châtiments & toutes les récompenses au temps présent. S'il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce grand dogme? & s'il ne l’a pas connu, quel était l’objet de sa mission? C’est une question que font plusieurs grands personnages; ils répondent que le maître de Moïse & de tous les hommes, se réservait le droit d'expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu'ils n’étaient pas en état d’entendre lorsqu’ils étaient dans le désert.
Si Moïse avait annoncé le dogme de l'immortalité de l’ame, une grande école de Juifs ne l’aurait pas toujours combattue. Cette grande école des Saducéens n’aurait pas été autorisée dans l’Etat. Les Saducéens n’auraient pas occupé les premières charges, on n'aurait pas tiré de grands pontifes de leur corps.
Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d’Alexandrie, que les Juifs se partagèrent en trois sectes; les Pharisiens, les Saducéens & les Esséniens. L’historien Joseph, qui était Pharisien, nous apprend au livre treize de ses antiquités, que les Pharisiens croyaient la métempsicose. Les Saducéens croyaient que l’ame périssait avec le corps. Les Esséniens, dit encor Joseph, tenaient les ames immortelles; les ames, selon eux, descendaient en forme aérienne dans les corps, de la plus haute région de l’air; elles y sont reportées par un attrait violent, & après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien, demeurent au-delà de l’Océan, dans un pays où il n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les ames des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs.
Celui qui seul devait instruire tous les hommes, vint condamner ces trois sectes; mais sans lui, nous n’aurions jamais pu rien connaître de notre ame, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, & que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse qui parlait à Dieu face à face & qui ne le voïait que par derrière, a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cent ans qu’on est certain de l’existence de l’ame, & de son immortalité.
Cicéron n’avait que des doutes; son petit-fils & sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome.
Mais avant ce temps-là, & depuis dans tout le reste de la terre où les Apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son ame, Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? où vas-tu? Tu es je ne sçais quoi, pensant & sentant, & quand tu sentirais & penserais cent mille millions d’années, tu n’en sçauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu.
O homme! ce Dieu t’a donné l’entendement pour te bien conduire, & non pour pénétrer dans l’essence des choses qu'il a créées.
It would be a fine thing to see one’s soul. Know yourself is an excellent precept, but God alone can put it into practice: who but he can know his own essence?
We call soul whatever animates. We know scarcely more, thanks to the limits of our intelligence. Three quarters of humankind go no further and do not trouble themselves about the thinking being; the other quarter searches, but no one has found it or ever will.
Poor philosopher, you see a plant growing and say growth, or even vegetative soul. You observe that bodies possess and impart motion, and say force. You see your hunting dog learning his trade under your instruction and cry instinct, sensitive soul. You combine ideas and say mind.
But please, what do you mean by these words? This flower grows, but is there a real being called growth? This body pushes another, but does it contain a distinct being called force? This dog brings you a partridge, but is there a being called instinct? Would you not laugh at a reasoner—even one who had tutored Alexander—who told you: “All animals live; therefore within them is a being, a substantial form, which is life”?
If a tulip could speak and told you, “My growth and I are two beings plainly joined together,” would you not mock the tulip?
Let us first see what you know, and what you are certain of: that you walk with your feet, digest with your stomach, feel through your whole body, and think with your head. Let us see whether reason alone could have given you light enough to conclude, without supernatural aid, that you have a soul.
The earliest philosophers, Chaldean or Egyptian, said: “There must be something within us that produces our thoughts. This something must be very subtle: it is a breath, it is fire, it is ether, it is a quintessence, it is a light image, it is an entelechy, it is a number, it is a harmony.” Finally, according to the divine Plato, it is a compound of the same and the other. “It is atoms that think within us,” said Epicurus after Democritus. But, my friend, how does an atom think? Admit that you know nothing about it.
The opinion we must undoubtedly hold is that the soul is an immaterial being. But surely you do not conceive what this immaterial being is? “No,” the learned answer, “but we know its nature is to think.” And how do you know that? “We know because it thinks.” Learned gentlemen! I greatly fear you are as ignorant as Epicurus. A stone’s nature is to fall, because it falls; but I ask you, what makes it fall?
“We know,” they continue, “that a stone has no soul.” Agreed; I believe that as you do. “We know that a denial and an affirmation are not divisible, are not parts of matter.” I share your opinion. But matter, otherwise unknown to us, possesses qualities that are not material and are not divisible. It has the gravitation toward a center that God has given it. This gravitation has no parts and cannot be divided. Bodies’ motive force is not a being composed of parts. The growth of organized bodies, their life, their instinct, are no more separate beings, divisible beings. You can no more cut a rose’s growth, a horse’s life, or a dog’s instinct in two than you can cut a sensation, a denial, or an affirmation in two. Your fine argument drawn from thought’s indivisibility therefore proves nothing at all.
What, then, do you call your soul? What idea do you have of it? By yourself, without revelation, you can admit nothing within you but a power, unknown to you, to feel and think.
Now tell me honestly: is this power to feel and think the same as the one that makes you digest and walk? You admit it is not, for your understanding may tell your stomach “digest” as much as it likes: the stomach will do nothing of the kind if it is ill. In vain would your immaterial being order your feet to walk; if they have gout, they will stay where they are.
The Greeks clearly perceived that thought often had nothing to do with the working of our organs. They allowed an animal soul for these organs, and for thoughts a finer, subtler soul, an intellect.
Yet this soul of thought supervises the animal soul on a thousand occasions. The thinking soul orders its hands to grasp, and they grasp. It does not tell its heart to beat, its blood to flow, or its chyle to form: all that happens without it. Here are two souls very much at a loss, with very little mastery of their household.
Now this first animal soul certainly does not exist; it is nothing but the movement of your organs. Take care, human being: your feeble reason gives you no more proof that the other soul exists. You can know it only through faith. You were born, you live, act, think, wake, and sleep without knowing how. God gave you the faculty of thought as he gave you everything else; and had he not come, at the times appointed by providence, to teach you that you have an immaterial and immortal soul, you would have no proof of it.
Let us see the fine systems your philosophy has constructed about these souls.
One man says the human soul is part of God’s own substance; another that it is part of the great whole; a third that it has been created from all eternity; a fourth that it is made, not created. Others assure us that God forms souls as they are needed and that they arrive at the instant of copulation. “They lodge in the seminal animalcules,” one cries. “No,” says another, “they go to live in the fallopian tubes.” “You are all wrong,” says a newcomer: “the soul waits six weeks for the fetus to form, then takes possession of the pineal gland; but if it encounters a false conception, it withdraws to await a better opportunity.” The latest opinion is that it dwells in the corpus callosum. This is the post La Peyronie assigns it. One had to be chief surgeon to the king of France to dispose of the soul’s lodgings in this way. Yet his corpus callosum has not enjoyed the same success as the surgeon himself.
St. Thomas, in question 75 and those following, says that the soul is a form subsisting in itself; that it is whole in the whole; that its essence differs from its power; that there are three vegetative souls, namely the nutritive, augmentative, and generative; that the memory of spiritual things is spiritual and the memory of bodily things bodily; that the rational soul is a form immaterial in its operations and material in its being. St. Thomas wrote two thousand pages of this force and clarity; thus he is the angel of the schools.
No fewer systems have been devised about how this soul will feel after leaving the body through which it felt: how it will hear without ears, smell without a nose, and touch without hands; what body it will afterward resume, whether the one it had at two or at eighty; how the self, the identity of the same person, will persist; how the soul of a man who became an imbecile at fifteen and died an imbecile at seventy will pick up the thread of ideas it had at puberty; by what clever maneuver a soul whose leg was cut off in Europe and whose arm was lost in America will recover that leg and arm, which, transformed into vegetables, will have passed into some other animal’s blood. There would be no end to an account of all the extravagances this poor human soul has imagined about itself.
What is most remarkable is that the laws of God’s people say not a word about the soul’s spirituality and immortality: nothing in the Decalogue, nothing in Leviticus or Deuteronomy.
It is quite certain, it is beyond doubt, that nowhere does Moses offer the Jews rewards or punishments in another life; that he never speaks to them of their souls’ immortality; that he holds out no hope of heaven and threatens them with no hell. Everything concerns this world.
Before dying he tells them in his Deuteronomy:
“If, after having children and grandchildren, you transgress, you will be rooted out of the land and reduced to a small number among the nations.”
“I am a jealous God, who punish the fathers’ iniquity to the third and fourth generation.”
“Honor father and mother so that you may live long.”
“You will have food and never lack it.”
“If you follow foreign gods, you will be destroyed…”
“If you obey, you will have rain in spring and autumn, wheat, oil, wine, and hay for your animals, so that you may eat and be full.”
“Put these words in your hearts, in your hands, between your eyes; write them on your doors, so that your days may be multiplied.”
“Do what I command you, without adding or taking anything away.”
“If a prophet arises who foretells extraordinary things, if his prediction is true and what he said comes to pass, and if he tells you, ‘Come, let us follow foreign gods’…kill him at once, and let all the people strike after you.”
“When the Lord has delivered the nations into your hands, slaughter everyone without sparing a single man, and have pity on no one.”
“Do not eat unclean birds, such as the eagle, the griffon, the ixion, and so forth.”
“Do not eat animals that chew the cud but do not have a divided hoof, such as the camel, hare, porcupine, and so forth.”
“By observing all these ordinances, you will be blessed in the city and in the fields; the fruit of your womb, your land, and your livestock will be blessed…”
“If you do not keep all the ordinances and all the ceremonies, you will be cursed in the city and in the fields…you will suffer famine and poverty; you will die of misery, cold, poverty, and fever; you will have mange, scabies, and fistulas…you will have ulcers on your knees and calves.”
“The foreigner will lend to you at interest, and you will not lend to him at interest…because you have not served the Lord.”
“And you will eat the fruit of your womb, and the flesh of your sons and daughters, and so forth.”
It is clear that all these promises and threats concern this world alone, and that not a word is to be found about the soul’s immortality and the life to come.
Several illustrious commentators have believed Moses was perfectly instructed in these two great doctrines. They prove it by the words of Jacob, who, believing his son had been devoured by beasts, said in his grief: I shall go down with my son into the pit; into the lower world, into hell—that is, I shall die, since my son is dead.
They prove it again through passages in Isaiah and Ezekiel. But the Hebrews to whom Moses spoke could have read neither Ezekiel nor Isaiah, who came only several centuries later.
It is quite useless to dispute Moses’s secret beliefs. The fact is that in his public laws he never spoke of a life to come, and that he confines all punishments and rewards to the present time. If he knew of the future life, why did he not expressly set out this great doctrine? And if he did not know of it, what was the object of his mission? Several great personages ask this question. They answer that the master of Moses and of all men reserved the right to explain, in his own time, a doctrine the Jews could not understand while they were in the desert.
If Moses had proclaimed the doctrine of the soul’s immortality, a great school of Jews would not always have opposed it. This great school of Sadducees would not have been authorized within the state. Sadducees would not have held its highest offices, nor would high priests have been chosen from their number.
It seems that only after Alexandria’s foundation did the Jews divide into three sects: Pharisees, Sadducees, and Essenes. The historian Josephus, who was a Pharisee, tells us in book thirteen of his Antiquities that the Pharisees believed in the transmigration of souls. The Sadducees believed the soul perished with the body. The Essenes, Josephus also says, held souls to be immortal. According to them, souls descended in airy form into bodies from the highest region of the air. A violent attraction bears them back there; and after death those that belonged to good people dwell beyond the Ocean, in a country with neither heat nor cold, wind nor rain. The souls of the wicked go to a climate entirely opposite. Such was the theology of the Jews.
He who alone was to instruct all men came to condemn these three sects. But without him we could never have known anything about our soul, since the philosophers never had any definite idea of it, and Moses—the world’s only true lawgiver before our own, Moses who spoke with God face to face and saw him only from behind—left men in profound ignorance on this great matter. Only for seventeen hundred years, then, have we been certain of the soul’s existence and immortality.
Cicero had only doubts. His grandson and granddaughter could learn the truth from the first Galileans who came to Rome.
But before that time, and ever since throughout the rest of the earth where the apostles did not penetrate, everyone had to say to his soul: “Who are you? Where do you come from? What do you do? Where are you going? You are something I cannot name, thinking and feeling; and even if you felt and thought for a hundred billion years, your own understanding would never teach you anything more without a God’s assistance.”
Human being! This God gave you understanding to guide your conduct well, not to penetrate the essence of the things he created.
A — Amitié
C’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles & vertueuses. Je dis sensibles; car un moine, un solitaire peut n’être point méchant, & vivre sans connaître l’amitié. Je dis vertueuses; car les méchants n’ont que des complices; les voluptueux ont des compagnons de débauches; les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans, les hommes vertueux ont seuls des amis. Cétégus était le complice de Catilina, & Mécène le courtisan d’Octave; mais Cicéron était l’ami d’Atticus.
Que porte ce contrat entre deux ames tendres & honnêtes? Les obligations en sont plus fortes & plus faibles, selon leur degré de sensibilité, & le nombre des services rendus, &c.
L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs & chez les Arabes, que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout.
L’amitié était un point de religion & de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amans. Beau régiment! Quelques-uns l’ont pris pour un régiment de Sodomites; ils se trompent, c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi & la religion. La pederastie était malheureusement tolérée par les mœurs; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. Nous en parlerons encore.
It is a tacit contract between two sensitive and virtuous people. I say sensitive, for a monk or a hermit may be free of wickedness and live without knowing friendship. I say virtuous, for the wicked have only accomplices; pleasure seekers have companions in debauchery; the self-interested have associates; politicians gather factionalists; the common run of idle people have connections; princes have courtiers; only the virtuous have friends. Cethegus was Catiline’s accomplice, and Maecenas Octavian’s courtier; but Cicero was Atticus’s friend.
What does this contract between two tender and honest souls entail? Its obligations are stronger or weaker according to their degree of feeling, the number of services rendered, and so forth.
Enthusiasm for friendship was stronger among the Greeks and Arabs than among us. The tales those peoples imagined about friendship are admirable. We have none to match them; we are a little dry in everything.
Among the Greeks, friendship was a matter of religion and law. The Thebans had their regiment of lovers. A fine regiment! Some have taken it for a regiment of sodomites. They are mistaken: that is to take the incidental for the essential. Friendship among the Greeks was prescribed by law and religion. Pederasty was unfortunately tolerated by custom; shameful abuses must not be charged against the law. We shall return to this subject.
A — Amour
Amor omnibus idem. Il faut ici recourir au physique, c’est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée. Veux-tu avoir une idée de l’amour? Voi les moineaux de ton jardin, voi tes pigeons, contemple le taureau qu’on amène à ta genisse, regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend & qui détourne sa queue pour le recevoir, voi comme ses yeux étincellent, entends ses hennissements, contemple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent & qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que sa nature lui a destiné; mais ne sois point jaloux, & songe aux avantages de l’espèce humaine; ils compensent en amour tous ceux que la nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité.
Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouissance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur; la femelle jette sur la vase des millions d’œufs; le mâle qui les rencontre, passe sur eux & les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils apartiennent.
La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûte de plaisir que par un seul sens, & dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements; tout ton corps est sensible; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse, & ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce; enfin, tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, & les animaux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le Comte de Rochester, L’amour dans un pays d’Athées, ferait adorer la Divinité.
Comme les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l’amour. La propreté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, augmente le plaisir du tact, & l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles.
Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l’or: l’amitié, l’estime viennent au secours; les talents du corps & de l’esprit font encor de nouvelles chaînes.
Nam facit ipsa suis interdum fæmina factis,Morigerisque modis & mundo corpori cultuUt facile insuescat secum vir degere vitam.
Lucrèce Liv. V.
L’amour propre surtout resserre tous ces liens. On s’applaudit de son choix, & les illusions en foule font les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements.
Voilà ce que tu as au-dessus des animaux; mais si tu goutes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi, dont les bêtes n’ont point d’idée! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plaisirs de l’amour, & les sources de la vie, par une maladie épouvantable, à laquelle l’homme seul est sujet, & qui n’infecte que chez lui les organes de la génération!
Il n’en est point de cette peste comme de tant d’autres maladies qui sont la suite de nos excès. Ce n’est point la débauche qui l’a introduite dans le monde. Les Phriné, les Laïs, les Flora, les Messalines n’en furent point attaquées; elle est née dans des Iles où les hommes vivaient dans l’innocence, & de là elle s’est répanduë dans l’ancien monde.
Si jamais on a pû accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d’agir contre les vuës, c’est dans cette occasion. Est-ce là le meilleur des mondes possibles? Eh quoi, si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fit point mourir François I.? Non, dit-on, les choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux; je le veux croire, mais cela est dur.
Love is the same for all. Here we must turn to the physical: it is nature’s fabric, embroidered by imagination. Do you want some idea of love? Watch the sparrows in your garden, watch your pigeons, contemplate the bull brought to your heifer. Look at that proud horse led by two of his grooms to the peaceful mare who awaits him and turns her tail aside to receive him. See how his eyes sparkle; hear his neighing; contemplate those leaps, those prancing steps, those pricked ears, that mouth opening in little convulsions, those swelling nostrils and the fiery breath issuing from them, that mane rising and floating, that impetuous movement as he flings himself upon the object nature has destined for him. But do not be jealous. Think of humankind’s advantages: in love they compensate for all those nature has given animals—strength, beauty, agility, speed.
There are even animals that know no sexual enjoyment. Scaled fish are denied this sweetness. The female casts millions of eggs upon the mud; the male, happening upon them, passes over and fertilizes them with his seed, without troubling himself about which female they belong to.
Most animals that mate taste pleasure through a single sense, and once that appetite is satisfied, everything is extinguished. No animal but you knows embraces. Your whole body is sensitive; your lips above all enjoy a pleasure nothing tires, and that pleasure belongs to your species alone. Finally, you can give yourself to love at any time, while animals have only an appointed season. If you reflect on these privileges, you will say with the Earl of Rochester: “In a land of atheists, love would make people worship the Divinity.”
Since human beings have received the gift of perfecting everything nature grants them, they have perfected love. Cleanliness and care of oneself, by making the skin more delicate, increase the pleasure of touch; attention to health makes the organs of pleasure more sensitive.
All other feelings then enter into love, like metals alloyed with gold. Friendship and esteem lend their aid; the gifts of body and mind are further chains.
For sometimes a woman herself, by her actions,Her yielding ways and the clean care of her body,Makes a man readily grow used to life with her.
Lucrèce Liv. V.
Self-love above all tightens these bonds. We congratulate ourselves on our choice, and a crowd of illusions ornaments this work whose foundations nature laid.
Such are your advantages over animals. But if you taste so many pleasures unknown to them, how many sorrows too, of which beasts have no idea! What is dreadful for you is that, across three quarters of the earth, nature has poisoned the pleasures of love and the springs of life with a terrible disease to which man alone is subject, and which infects the organs of generation in him alone!
This plague is not like so many other diseases that follow from our excesses. Debauchery did not introduce it into the world. The Phrynes, Laises, Floras, and Messalinas were not attacked by it. It arose in islands where people lived in innocence, and from there spread through the Old World.
If nature could ever be accused of despising her own work, contradicting her plan, acting against her own purposes, it is here. Is this the best of possible worlds? What! If Caesar, Antony, and Octavian did not have this disease, was it not possible that it should not kill Francis I? “No,” we are told, “things were thus ordered for the best.” I am willing to believe it, but it is hard.
A — Amour nommé Socratique
Comment s’est-il pû faire qu’un vice, destructeur du genre-humain s’il était général, qu’un attentat infame contre la nature, soit pourtant si naturel? il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie, & cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas eu encor le temps d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encor ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses; c’est la jeunesse aveugle, qui par un instinct mal démêlé se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance.
Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure; mais quoi qu’on ait dit des Africaines & des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux. C’est toujours le mâle qui attaque la femelle.
Les jeunes mâles de nôtre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, & ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, & par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend; on rend hommage au sexe en s’attachant à ce qui en a les beautés, & quand l’âge a fait évanouïr cette ressemblance, la méprise cesse.
Citraque juventamÆtatis breve ver & primos carpere flores.
On sçait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, & l’occasion plus fréquente; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoutante dans un matelot Hollandais, & dans un vivandier Moscovite.
Je ne peux souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers,
Tu chériras un beau garçon,Tant qu’il n’aura barbe au menton.
Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules? il était jeune alors, & quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les loix de sa république; c’est comme si on accusait Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son Eglise, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide, & qu’il dit:
Amplector hunc & illam.
On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au dialogue de l’amour, faire dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit.
Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour Socratique n’était point un amour infame. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appellait les amants d’un jeune homme, étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes; ce qu’étaient les enfans d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires; institution guerrière & sainte dont on abusa, comme des fêtes nocturnes, & des Orgies.
La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers, engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres; & c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.
Sextus Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par les loix de la Perse; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent le Code des Persans; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor, je dirai que la chose n’est pas vraye, par la raison qu’elle est impossible; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre; que des gens ont pris des usages honteux & tolérés dans un pays pour les loix du pays. Sextus Empiricus qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il vivait de nos jours, & qu’il vit deux ou trois jeunes Jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola?
L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait tête baissée. Octave Auguste ce meurtrier débauché & poltron qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantat Alexis & qu’Horace fit de petites odes pour Ligurinus; mais l’ancienne loi Scantinia qui défend la pédérastie subsista toujours. L’Empereur Philippe la remit en vigueur & chassa de Rome les petits garçons qui faisoient le métier. Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des loix contre les mœurs.
How has it come about that a vice which, if universal, would destroy humankind—an infamous outrage against nature—should nevertheless be so natural? It seems the furthest degree of deliberate corruption, yet it commonly falls to those who have not had time to be corrupted. It has entered entirely fresh hearts that have known neither ambition, fraud, nor the thirst for riches. It is blind youth that, through a confused instinct, rushes into this disorder on emerging from childhood.
The attraction of the two sexes toward each other appears early. Yet whatever has been said about African women and the women of southern Asia, this inclination is generally much stronger in the man than in the woman. It is a law nature has established for all animals: the male always makes the advance upon the female.
Young males of our species, brought up together, feeling this power that nature is beginning to unfold within them and finding no natural object for their instinct, turn toward what resembles it. Often a boy, in the freshness of his complexion, the brightness of his coloring, and the softness of his eyes, resembles a beautiful girl for two or three years. If he is loved, it is because nature makes a mistake. One pays homage to the female sex by attaching oneself to what possesses its beauties; when age has erased the resemblance, the mistake ends.
And before manhood,To pluck life’s brief spring and its earliest flowers.
It is well known that this mistake of nature is much more common in mild climates than amid the ice of the North, because the blood is more inflamed and opportunity more frequent. Thus what seems only a weakness in young Alcibiades is a disgusting abomination in a Dutch sailor or a Muscovite army vendor.
I cannot bear the claim that the Greeks authorized this license. People cite Solon the lawgiver because he said in two bad verses:
You will cherish a handsome boy,As long as his chin has no beard.
But honestly, was Solon a lawgiver when he composed those two ridiculous lines? He was young then; when the libertine had become wise, he did not place such infamy among the republic’s laws. It would be like accusing Theodore Beza of preaching pederasty in his church because in his youth he wrote verses for young Candidus and said:
I embrace him and her.
People misuse Plutarch’s text, where, amid his ramblings in the dialogue on love, he makes one speaker say that women are unworthy of true love. But another speaker takes the women’s side, as he ought.
It is certain, as far as knowledge of antiquity can be certain, that Socratic love was not an infamous love. The word love has misled people. Those called a young man’s lovers were precisely what the companions of our princes are among us, what pages of honor were: young people attached to a distinguished child’s education, sharing the same studies and the same military exercises. It was a warlike and sacred institution, abused as night festivals and orgiastic rites were abused.
The troop of lovers instituted by Laius was an invincible troop of young warriors, bound by oath to give their lives for one another. It was the finest thing ancient discipline ever possessed.
Sextus Empiricus and others may say all they please that the laws of Persia recommended pederasty. Let them quote the law’s text; let them produce the Persians’ code. Even if they produced it, I would still not believe them. I would say the thing is untrue because it is impossible. No, it is not in human nature to make a law contradicting and outraging nature, a law that would annihilate humankind if literally observed. People have mistaken shameful practices tolerated in a country for that country’s laws. Sextus Empiricus, who doubted everything, should certainly have doubted this jurisprudence. If he lived in our day and saw two or three young Jesuits abusing some schoolboys, would he have the right to say that the constitutions of Ignatius of Loyola permitted this game?
Love of boys was so common in Rome that no one thought of punishing this folly, into which everyone plunged headlong. Octavian Augustus, that murderous, debauched coward who dared exile Ovid, thought it perfectly proper for Virgil to sing of Alexis and Horace to write little odes for Ligurinus. But the ancient Scantinian law prohibiting pederasty always remained in force. The emperor Philip enforced it again and drove from Rome the young boys engaged in that trade. In short, I do not believe there has ever been a civilized nation that made laws against morality.
A — Amour-propre
Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l’aumône. Un passant lui dit, N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infame quand vous pouvez travailler? Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent & non pas des conseils; puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité Castillane. C’était un fier gueux que ce seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, & ne souffrait pas la reprimande par un autre amour de soi-même.
Un Missionaire voyageant dans l’Inde, rencontra un Faquir chargé de chaînes, nud comme un singe, couché sur le ventre, & se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. Quel renoncement à soi-même! disait un des spectateurs. Renoncement à moi-même? reprit le Faquir, Apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux & moi cavalier.
Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments & de toutes nos actions, ont donc eu grande raison dans l’Inde, en Espagne, & dans toute la terre habitable; & comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour propre est l’instrument de notre conservation, il ressemble à l’instrument de la perpétuité de l’espèce; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, & il faut le cacher.
A beggar from the neighborhood of Madrid asked nobly for alms. A passerby said to him: “Are you not ashamed to ply this infamous trade when you can work?” “Sir,” the beggar replied, “I ask you for money, not advice.” Then he turned his back, preserving all his Castilian dignity. This lord was a proud beggar indeed: his vanity took offense at very little. He begged out of love for himself, and another form of that same self-love made him refuse a reprimand.
A missionary traveling in India met a fakir loaded with chains, naked as a monkey, lying on his belly and having himself whipped for the sins of his fellow Indians, who gave him a few local liards. “What renunciation of self!” said one of the spectators. “Renunciation of myself?” the fakir retorted. “Learn that I have myself flogged in this world only to pay you back in the next, when you will be horses and I the rider.”
Those who have said that love of ourselves is the foundation of all our feelings and actions were therefore very right—in India, Spain, and throughout the inhabited earth. Just as no one writes to prove to people that they have faces, there is no need to prove that they have self-love. This self-love is the instrument of our preservation. It resembles the instrument that perpetuates the species: it is necessary, it is dear to us, it gives us pleasure, and it must be concealed.
A — Ange
Ange, en Grec, Envoyé; on n’en sera guères plus instruit quand on sçaura que les Perses avaient des Feris, les Hébreux des Malacs, les Grecs leurs Demonoï.
Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité & nous; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa; l’homme fit toujours les Dieux à son image. On voyait les Princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoye aussi ses couriers; Mercure, Iris, étaient des couriers, des messagers.
Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux Anges que Dieu daignait enfin leur envoyer; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Caldéens, quand la nation Juive fut captive dans la Babilonie; Michel & Gabriel, sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie qui vivait à Ninive, connut l’Ange Raphael qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabel.
Dans les loix des Juifs, c’est-à-dire, dans le Lévitique & le Deuteronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des Anges, à plus forte raison de leur culte; aussi, les Sadducéens ne croyaient-ils point aux Anges.
Mais dans les histoires des Juifs, il en est beaucoup parlé. Ces Anges étaient corporels; ils avaient des ailes au dos, comme les Gentils feignirent que Mercure en avait aux talons; quelquefois ils cachaient leurs ailes sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puis qu’ils buvaient & mangeaient, & que les habitans de Sodome voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les Anges qui allèrent chez Loth?
L’ancienne tradition Juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’Anges. 1. Les Chaios Acodesh, purs, saints. 2. Les Ofamins, rapides. 3. Les Oralim, les forts. 4. Les Chasmalim, les flammes. 5. Les Séraphim, étincelles. 6. Les Malachim, Anges, messagers, députés. 7. Les Eloim, les Dieux ou Juges. 8. Les Ben Eloïm, enfans des Dieux. 9. Chérubim, Images. 10. Ychim, les animés.
L’histoire de la chûte des Anges ne se trouve point dans les livres de Moïse; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui apostrophant le Roi de Babylone, s’écrie; Qu’est devenu l’exacteur des tributs? les sapins & les cèdres se réjouissent de sa chute, comment es-tu tombée du Ciel, ô Helel; étoile du matin? on a traduit cet Hélel, par le mot Latin Lucifer; & ensuite par un sens allégorique on a donné le nom de Lucifer au Prince des Anges qui firent la guerre dans le Ciel; & enfin ce nom qui signifie phosphore & aurore, est devenu le nom du Diable.
La religion chrétienne est fondée sur la chûte des Anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre; & devinrent Diables. Un Diable tenta Eve sous la figure du serpent & damna le genre humain. Jesu vint racheter le genre humain & triompher du Diable qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocrife de Noé, & encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.
St. Augustin dans sa 109e. lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés & agiles aux bons & aux mauvais Anges. Le Pape Grégoire second a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des Anges reconnus par les Juifs; ce sont les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les Archanges, & enfin les Anges qui donnent le nom aux huit autres hiérarchies.
Les Juifs avaient dans le temple deux chérubins ayant chacun deux têtes; l’une de bœuf & l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au dessous des oreilles. Nous peignons les Anges & les Archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux ailes au dos. A l’égard des trônes & des dominations, on ne s’est pas encor avisé de les peindre.
St. Thomas, à la question 108. article second, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les Chérubins & les Séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’Anges. L’ancienne mytologie des bons & des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce, & à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon & un mauvais Ange, dont l’un l’assiste, & l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort; mais on ne sait pas encor si ces bons & mauvais Anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la somme de St. Thomas.
On ne sçait pas précisément où les Anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vuide, dans les planètes; Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.
Angel: in Greek, messenger. We shall be scarcely better informed on learning that the Persians had Peris, the Hebrews Malacs, and the Greeks their Demonoi.
But perhaps this will teach us more: one of humankind’s earliest ideas has always been to place intermediary beings between the Divinity and ourselves. These are the demons, the spirits invented by antiquity. Man has always made the gods in his own image. Princes were seen communicating their orders through messengers; therefore the Divinity too sends couriers. Mercury and Iris were couriers, messengers.
The Hebrews, the only people led by the Divinity himself, did not at first give names to the angels God finally deigned to send them. They borrowed the Chaldeans’ names when the Jewish nation was captive in Babylonia. Michael and Gabriel are named for the first time by Daniel, a slave among those peoples. The Jew Tobit, who lived in Nineveh, knew the angel Raphael, who traveled with Tobit’s son to help recover money owed by the Jew Gabael.
In the laws of the Jews—that is, in Leviticus and Deuteronomy—there is not the slightest mention of angels’ existence, much less of their worship. Accordingly, the Sadducees did not believe in angels.
But Jewish histories speak of them a great deal. These angels had bodies. They had wings on their backs, as the Gentiles imagined Mercury had them on his heels; sometimes they hid their wings beneath their clothing. How could they have been without bodies, since they drank and ate, and the inhabitants of Sodom wished to commit the sin of pederasty with the angels who visited Lot?
According to Ben Maimon, ancient Jewish tradition admits ten ranks, ten orders of angels. 1. The Chaios Acodesh, pure, holy. 2. The Ofanims, swift. 3. The Oralim, the strong. 4. The Chasmalim, flames. 5. The Seraphim, sparks. 6. The Malachim, angels, messengers, envoys. 7. The Eloim, gods or judges. 8. The Ben Eloim, children of the gods. 9. Cherubim, images. 10. Ychim, the living.
The story of the angels’ fall is not found in the books of Moses. The first evidence cited for it is that of the prophet Isaiah, who, addressing the king of Babylon, cries: “What has become of the collector of tribute? The firs and cedars rejoice at his fall. How have you fallen from heaven, Helel, morning star?” This Helel was translated by the Latin word Lucifer. Then, through an allegorical interpretation, the name Lucifer was given to the prince of angels who made war in heaven. Finally this name, meaning light-bearer and dawn, became the Devil’s name.
The Christian religion is founded on the angels’ fall. Those who rebelled were cast from the spheres they inhabited into hell at the earth’s center and became devils. A devil tempted Eve in the form of a serpent and damned humankind. Jesus came to redeem humankind and triumph over the Devil, who still tempts us. Yet this fundamental tradition is found only in the apocryphal book of Noah, and even there it appears in a form entirely different from the received tradition.
St. Augustine, in his 109th letter, has no difficulty attributing fine and agile bodies to both good and bad angels. Pope Gregory II reduced the ten choirs of angels recognized by the Jews to nine choirs, nine hierarchies or orders. These are the Seraphim, Cherubim, Thrones, Dominions, Virtues, Powers, Archangels, and finally the Angels, who give their name to the other eight hierarchies.
The Jews had two cherubim in the temple, each with two heads, one an ox’s and the other an eagle’s, and six wings. Today we paint them as a flying head with two little wings below the ears. We paint angels and archangels as young people with two wings on their backs. As for Thrones and Dominions, no one has yet thought of painting them.
St. Thomas, in question 108, article two, says the Thrones are as near God as the Cherubim and Seraphim because God sits upon them. Scotus counted a thousand million angels. The ancient mythology of good and bad spirits having passed from the East into Greece and Rome, we consecrated this opinion by allowing every man a good angel and a bad one, one helping him and the other harming him from birth to death. But we do not yet know whether these good and bad angels continually pass from one post to another, or whether others relieve them. On this point consult St. Thomas’s Summa.
We do not know precisely where the angels stay: whether in the air, in the void, or on the planets. God has not wished us to be informed.
A — Antropophages
Nous avons parlé de l’amour. Il est dur de passer de gens qui se baisent, à gens qui se mangent. Il n’est que trop vrai qu’il y a eu des Antropofages; nous en avons trouvé en Amérique, il y en a peut-être encor; & les Cyclopes n’étaient pas les seuls dans l’antiquité qui se nourrissent quelquefois de chair humaine. Juvenal raporte que chez les Egyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour ses loix, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles & des oignons, les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains; il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux, il était alors en Egypte, & à peu de distance de Tintire. Il cite à cette occasion les Gascons & les Saguntins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes.
En 1725 on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontainebleau, j’eus l’honneur de les entretenir; il y avait parmi eux une Dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes, elle me répondit très-naïvement qu’elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé; elle s’excusa en disant qu’il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, & que les vainqueurs méritaient d’avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée, ou non rangée, nos voisins, & pour la plus vile récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux & des vers. C’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime; qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau & un chien?
Nous respectons plus les morts que les vivants. Il aurait fallu respecter les uns & les autres. Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche; car s’il était permis de manger les voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes; ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne l’ont pas toujours été; toutes ont été longtemps sauvages; & dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées, le genre-humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. Il est arrivé aux hommes ce qui arrive aujourd’hui aux éléphants, aux lions, aux tigres, dont l’espèce a beaucoup diminué. Dans les temps où une contrée était peu peuplée d’hommes, ils avaient peu d’arts, ils étaient chasseurs. L’habitude de se nourrir de ce qu’ils avaient tué, fit aisément qu’ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs & leurs sangliers. C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger.
Quel est le plus grand crime ou de s’assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d’une jeune fille ornée de bandelettes, à l’honneur de la divinité, ou de manger un vilain homme qu’on a tué à son corps défendant?
Cependant, nous avons beaucoup plus d’exemples de filles & de garçons sacrifiés, que de filles & de garçons mangés; presque toutes les nations connues ont sacrifié des garçons & des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s’appellait l’anathême; c’était un véritable sacrifice, & il est ordonné au 29e. chap. du Lévitique, de ne point épargner les ames vivantes qu’on aura vouées; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d’en manger, on les en menace seulement; & Moïse, comme nous avons vû, dit aux Juifs, que s’ils n’observent pas ses cérémonies, non seulement ils auront la galle, mais que les mères mangeront leurs enfans. Il est vrai que du temps d’Ezéchiel les Juifs devaient être dans l’usage de manger de la chair humaine, car il leur prédit au chapitre 39. que Dieu les fera manger non seulement les chevaux de leurs ennemis, mais encor les cavaliers & les autres guerriers. Cela est positif. Et en effet pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été Antropofages? c’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre.
J’ai lû dans des anecdotes de l’histoire d’Angleterre du temps de Cromwel, qu’une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandelles faites avec de la graisse d’Anglais. Quelque temps après un de ses chalans se plaignit à elle de ce que sa chandelle n’était plus si bonne; Hélas! dit-elle, c’est que les Anglais nous ont manqué ce moisci. Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui égorgeaient des Anglais, ou cette femme qui faisait des chandelles avec leur suif?
We have spoken of love. It is hard to pass from people who kiss one another to people who eat one another. It is only too true that there have been cannibals. We found them in America; perhaps some remain. The Cyclopes were not the only people in antiquity who sometimes fed on human flesh. Juvenal relates that among the Egyptians—that people so wise, so renowned for its laws, so pious that it worshiped crocodiles and onions—the Tentyrites ate an enemy who had fallen into their hands. He does not tell this tale on hearsay: the crime was committed almost before his eyes. He was then in Egypt, not far from Tentyra. On this occasion he cites the Gascons and Saguntines, who once fed on the flesh of their countrymen.
In 1725 four savages from the Mississippi were brought to Fontainebleau. I had the honor of conversing with them. Among them was a lady of that country, whom I asked whether she had eaten human beings. She answered quite simply that she had. I appeared a little scandalized. She excused herself by saying it was better to eat one’s dead enemy than leave him to be devoured by beasts, and that the victors deserved first choice. In pitched battles or otherwise, we kill our neighbors; for the vilest reward, we work in the kitchen of ravens and worms. There lies the horror, there lies the crime. Once one is killed, what does it matter whether a soldier eats one, or a raven and a dog?
We respect the dead more than the living. We ought to have respected both. The nations called civilized were right not to put their defeated enemies on the spit: if eating one’s neighbors were permitted, people would soon eat their fellow citizens, which would be a great inconvenience to the social virtues. But civilized nations have not always been so; all were savage for a long time. Through the countless upheavals this globe has undergone, humankind has sometimes been numerous and sometimes very scarce. What now happens to elephants, lions, and tigers, whose numbers have greatly diminished, has happened to human beings. When a region was sparsely inhabited, its people had few arts; they were hunters. The habit of feeding on what they had killed easily led them to treat their enemies like their deer and boars. Superstition caused human victims to be sacrificed; necessity caused them to be eaten.
Which is the greater crime: to assemble piously and plunge a knife into the heart of a young girl adorned with ribbons in honor of the Divinity, or to eat a vile man one has killed in self-defense?
Yet we have far more examples of girls and boys sacrificed than of girls and boys eaten. Almost every known nation has sacrificed boys and girls. The Jews sacrificed them. This was called anathema; it was a true sacrifice, and chapter 29 of Leviticus commands that the living souls dedicated by vow should not be spared. But nowhere are the Jews commanded to eat them; they are only threatened with it. Moses, as we have seen, tells the Jews that if they do not observe the ceremonies, not only will they have scabies, but mothers will eat their children. It is true that in Ezekiel’s time the Jews must have been accustomed to eating human flesh, for he predicts in chapter 39 that God will make them eat not only their enemies’ horses but their riders and other warriors as well. This is explicit. Indeed, why should the Jews not have been cannibals? That would have been the only thing lacking for God’s people to be the most abominable people on earth.
I have read, in anecdotes of English history from Cromwell’s time, that a Dublin candlemaker sold excellent candles made from English people’s fat. Some time afterward a customer complained that her candles were no longer so good. “Alas!” she said, “we have run short of English people this month.” I ask who was more culpable: those who slaughtered the English, or this woman who made candles from their tallow?
A — Apis
Le bœuf Apis était-il adoré à Memphis comme Dieu, comme symbole, ou comme bœuf? Il est à croire que les fanatiques voyaient en lui un Dieu, les sages un simple symbole, & que le sot peuple adorait le bœuf. Cambise fit-il bien quand il eut conquis l’Egypte, de tuer ce bœuf de sa main? Pourquoi non? Il faisait voir aux imbécilles qu’on pouvait mettre leur Dieu à la broche, sans que la nature s’armât pour venger ce sacrilège. On a fort vanté les Egyptiens. Je ne connais guères de peuple plus méprisable; il faut qu’il y ait toujours eu dans leur caractère, & dans leur gouvernement un vice radical, qui en a toujours fait de vils esclaves. Je consens que dans les temps presqu’inconnus, ils ayent conquis la terre; mais dans les temps de l’histoire ils ont été subjugués par tous ceux qui s’en sont voulu donner la peine, par les Assyriens, par les Perses, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Mammelus, par les Turcs, enfin par tout le monde, excepté par nos croisés, attendu que ceux-ci étaient plus mal avisés que les Egyptiens n’étaient lâches. Ce fut la milice des Mammelus qui battit les Français. Il n’y a peut-être que deux choses passables dans cette nation; la première, que ceux qui adoraient un bœuf ne voulurent jamais contraindre ceux qui adoraient un singe, à changer de religion; la seconde, qu’ils ont fait toujours éclore des poulets dans des fours.
On vante leurs piramides; mais ce sont des monuments d’un peuple esclave. Il faut bien qu’on y ait fait travailler toute la nation, sans quoi on n’aurait pu venir à bout d’élever ces vilaines masses. A quoi servaient-elles? A conserver dans une petite chambre la momie de quelque Prince ou de quelque Gouverneur, ou de quelque Intendant que son ame devait ranimer au bout de mille ans. Mais s’ils espéraient cette résurrection des corps, pourquoi leur ôter la cervelle avant de les embaumer? Les Egyptiens devaient-ils ressusciter sans cervelle?
Was the ox Apis worshiped at Memphis as a god, as a symbol, or as an ox? We may believe the fanatics saw a god in him, the wise a mere symbol, and the foolish populace worshiped the ox. Was Cambyses right, after conquering Egypt, to kill this ox with his own hand? Why not? He showed the fools that their god could be put on the spit without nature taking up arms to avenge the sacrilege. The Egyptians have been much praised. I know scarcely any people more contemptible. There must always have been a fundamental vice in their character and government that made them vile slaves. I grant that in almost unknown times they conquered the earth. But in historical times they were subdued by everyone willing to take the trouble: the Assyrians, Persians, Greeks, Romans, Arabs, Mamluks, Turks—in short, by everyone except our crusaders, since those were even more ill-advised than the Egyptians were cowardly. It was the Mamluk corps that defeated the French. Perhaps there are only two tolerable things about this nation: first, that those who worshiped an ox never wished to force those who worshiped a monkey to change religion; second, that they have always hatched chickens in ovens.
People praise their pyramids, but these are monuments of an enslaved people. The entire nation must have been made to work on them; otherwise those ugly masses could never have been raised. What purpose did they serve? To preserve in a little chamber the mummy of some prince, governor, or administrator, whose soul was to restore him to life after a thousand years. But if they hoped for this resurrection of bodies, why remove their brains before embalming them? Were the Egyptians to rise again without brains?
A — Apocalypse
Justin le Martyr, qui écrivait vers l’an 170 de nôtre Ere, est le premier qui ait parlé de l’Apocalypse; il l’attribue à l’Apôtre Jean l’Evangeliste, dans son dialogue avec Triphon; ce Juif lui demande s’il ne croit pas que Jérusalem doit être rétablie un jour? Justin lui répond qu’il le croit ainsi avec tous les chrétiens qui pensent juste. Il y a eu, dit-il, parmi nous un certain personnage nommé Jean, l’un des douze Apôtres de Jésus; il a prédit que les fidèles passeront mille ans dans Jérusalem.
Ce fut une opinion longtemps reçüe parmi les chrétiens, que ce règne de mille ans. Cette période était en grand crédit chez les Gentils. Les ames des Egyptiens reprenaient leurs corps au bout de mille années; les ames du purgatoire chez Virgile, étaient exercées pendant ce même espace de temps, & mille per annos. La nouvelle Jérusalem de mille années devait avoir douze portes, en mémoire des douze Apôtres; sa forme devait être quarrée; sa longueur, sa largeur & sa hauteur devaient être de douze mille stades, c’est-à-dire, cinq cent lieuës, de façon que les maisons devaient avoir aussi cinq cent lieuës de haut. Il eût été assez désagréable de demeurer au dernier étage; mais enfin, c’est ce que dit l’Apocalypse au chap. 21.
Si Justin est le premier qui attribua l’Apocalypse à St. Jean, quelques personnes ont recusé son témoignage, attendu que dans ce même dialogue avec le Juif Triphon, il dit que selon le récit des Apôtres, Jesus-Christ en descendant dans le Jourdain, fit bouillir les eaux de ce fleuve, & les enflamma, ce qui pourtant ne se trouve dans aucun écrit des Apôtres.
Le même St. Justin cite avec confiance les oracles des Sibylles; de plus, il prétend avoir vû les restes des petites maisons où furent enfermés les soixante & douze Interprètes dans le Phare d’Egypte du temps d’Hérode. Le témoignage d’un homme qui a eu le malheur de voir ces petites maisons, semble indiquer que l’auteur devait y être renfermé.
Saint Irenée qui vient après, & qui croyait aussi le règne de mille ans, dit qu’il a apris d’un vieillard, que St. Jean avait fait l’Apocalypse. Mais on a reproché à St. Irenée d’avoir écrit qu’il ne doit y avoir que quatre Evangiles, parce qu’il n’y a que quatre parties du monde, & quatre vents cardinaux, & qu’Ezéchiel n’a vu que quatre animaux. Il appelle ce raisonnement une démonstration. Il faut avouer que la manière dont Irenée démontre, vaut bien celle dont Justin a vu.
Clément d’Alexandrie ne parle dans ses Electa, que d’une Apocalypse de St. Pierre dont on faisait trèsgrand cas. Tertullien, grand partisan du règne de mille ans, non-seulement assure que St. Jean a prédit cette résurrection, & ce règne de mille ans dans la ville de Jérusalem; mais il prétend que cette Jérusalem commençait déjà à se former dans l’air, que tous les chrétiens de la Palestine, & même les payens, l’avaient vue pendant quarante jours de suite à la fin de la nuit: mais malheureusement la ville disparaissait dès qu’il était jour.
Origène, dans sa préface sur l’Evangile de St. Jean, & dans ses homélies, cite les oracles de l’Apocalypse, mais il cite également les oracles des Sibylles. Cependant St. Denis d’Alexandrie, qui écrivait vers le milieu du troisième siècle, dit dans un de ses fragments, conservés par Eusèbe, que presque tous les docteurs rejettaient l’Apocalypse, comme un livre destitué de raison; que ce livre n’a point été composé par St. Jean, mais par un nommé Cerinthe, lequel s’était servi d’un grand nom, pour donner plus de poids à ses rêveries.
Le Concile de Laodicée, tenu en 360, ne compta point l’Apocalypse parmi les livres canoniques. Il était bien singulier que Laodicée, qui était une Eglise à qui l’Apocalypse était adressée, rejettât un trésor destiné pour elle; & que l’Evêque d’Ephèse qui assistait au Concile, rejettât aussi ce livre de St. Jean, enterré dans Ephèse.
Il était visible à tous les yeux, que St. Jean se remuait toujours dans sa fosse; & faisait continuellement hausser & baisser la terre. Cependant, les mêmes personnages qui étaient sûrs que St. Jean n’était pas bien mort, étaient sûrs aussi qu’il n’avait pas fait l’Apocalypse. Mais ceux qui tenaient pour le règne de mille ans, furent inébranlables dans leur opinion. Sulpice Sévère, dans son histoire sacrée liv. 9. traite d’insensés & d’impies, ceux qui ne recevaient pas l’Apocalypse. Enfin, après bien des doutes, après des oppositions de Concile à Concile, l’opinion de Sulpice Sévère a prévalu. La matière ayant été éclaircie, l’église a décidé que l’Apocalypse est incontestablement de St. Jean: ainsi il n’y a pas d’appel.
Chaque communion chrétienne s’est attribué les prophéties contenües dans ce livre; les Anglais y ont trouvé les révolutions de la Grande-Brétagne; les Luthériens les troubles d’Allemagne; les Réformés de France le règne de Charles IX. & la régence de Catherine de Médicis: ils ont tous également raison. Bossuet & Newton ont commenté tous deux l’Apocalypse; mais à tout prendre, les déclamations éloquentes de l’un, & les sublimes découvertes de l’autre, leur ont fait plus d’honneur que leurs commentaires.
Justin Martyr, writing about the year 170 of our era, is the first to have spoken of Revelation. He attributes it to the apostle John the Evangelist in his dialogue with Trypho. This Jew asks whether he believes Jerusalem will one day be restored. Justin answers that he believes so, along with all Christians who think rightly. There was among us, he says, a certain person named John, one of Jesus’s twelve apostles; he predicted that the faithful would spend a thousand years in Jerusalem.
This thousand-year reign was an opinion long received among Christians. The period enjoyed great credit among the Gentiles. Egyptian souls resumed their bodies after a thousand years; the souls in Virgil’s purgatory underwent trials for the same length of time, and for a thousand years. The new Jerusalem of a thousand years was to have twelve gates in memory of the twelve apostles. Its form was to be square; its length, width, and height were to be twelve thousand stadia—that is, five hundred leagues—so that its houses would also have to be five hundred leagues high. Living on the top floor would have been rather disagreeable; but that, after all, is what Revelation says in chapter 21.
If Justin was the first to attribute Revelation to St. John, some have rejected his testimony because, in that same dialogue with the Jew Trypho, he says that according to the apostles’ account Jesus Christ, on entering the Jordan, made the river’s waters boil and set them aflame. Yet this appears in none of the apostles’ writings.
The same St. Justin confidently cites the Sibyls’ oracles. Furthermore, he claims to have seen the remains of the little houses in which the seventy-two interpreters were confined on Pharos in Egypt in Herod’s time. The testimony of a man who had the misfortune to see those little houses seems to suggest that the author himself ought to have been confined in them.
St. Irenaeus, who comes after him and also believed in the thousand-year reign, says he learned from an old man that St. John wrote Revelation. But St. Irenaeus has been reproached for writing that there ought to be only four Gospels because there are only four parts of the world, four cardinal winds, and because Ezekiel saw only four animals. He calls this reasoning a demonstration. We must admit that Irenaeus’s manner of demonstrating is fully equal to Justin’s manner of seeing.
Clement of Alexandria, in his Electa, speaks only of an Apocalypse of St. Peter, which was highly esteemed. Tertullian, a great champion of the thousand-year reign, not only asserts that St. John predicted this resurrection and this reign of a thousand years in Jerusalem; he maintains that this Jerusalem was already beginning to take shape in the air. All the Christians in Palestine, and even the pagans, had seen it for forty consecutive days at the end of the night. Unfortunately, the city vanished as soon as daylight came.
Origen, in his preface to the Gospel of St. John and in his homilies, cites Revelation’s oracles; but he equally cites the Sibyls’ oracles. St. Dionysius of Alexandria, however, writing about the middle of the third century, says in one of his fragments preserved by Eusebius that almost all the theologians rejected Revelation as a book devoid of reason. It was not composed by St. John, but by someone named Cerinthus, who borrowed a great name to lend weight to his reveries.
The Council of Laodicea, held in 360, did not count Revelation among the canonical books. It was very strange that Laodicea, a church to which Revelation was addressed, should reject a treasure intended for itself; and that the bishop of Ephesus, who attended the council, should also reject this book by St. John, who was buried in Ephesus.
Everyone could see that St. John was constantly moving in his grave and continually making the earth rise and fall. Yet the very people who were certain St. John was not quite dead were also certain he had not written Revelation. But the champions of the thousand-year reign were unshakable in their opinion. Sulpicius Severus, in book 9 of his Sacred History, calls those who did not accept Revelation mad and impious. Finally, after many doubts and councils opposing councils, Sulpicius Severus’s opinion prevailed. The matter having been clarified, the Church decided that Revelation was indisputably St. John’s. Thus there is no appeal.
Every Christian communion has applied this book’s prophecies to itself. The English found Great Britain’s revolutions in it; the Lutherans, Germany’s troubles; the Reformed of France, Charles IX’s reign and Catherine de’ Medici’s regency. They are all equally right. Bossuet and Newton both commented on Revelation. But on balance, the eloquent declamations of the one and the sublime discoveries of the other have done them more honor than their commentaries.
A — Athée, Athéisme
Autrefois quiconque avait un secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfans dans ses mystères; & tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école, était accusé d’Athéisme par les fanatiques & par les fripons, & condamné par les sots.
Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon, monté sur un quadrige? on l’appelle Athée, & il est contraint de fuir.
Aristote est accusé d’Athéisme par un prêtre, & ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Calcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux.
Aristophane, ( cet homme que les commentateurs admirent, parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi ) Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un Athée.
Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner des farces à la foire St. Laurent; il me paraît beaucoup plus bas & plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur: “Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan; ce sont les pointes les plus basses & les plus dégoutantes; il n’est pas même plaisant pour le peuple, & il est insupportable aux gens de jugement & d’honneur; on ne peut souffrir son arrogance, & les gens de bien détestent sa malignité.” C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que Madame Dacier admiratrice de Socrate, ose admirer: Voilà l’homme qui prépara de loin le poison, dont des juges infames firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce.
Les tanneurs, les cordonniers & les couturières d’Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, & se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infames licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, & de l’être aujourd’hui des Turcs.
Franchissons tout l’espace des temps entre la république Romaine & nous. Les Romains bien plus sages que les Grecs n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l’Empire Romain. Dès que l’Empereur Frédéric II. a des querelles avec les Papes, on l’accuse d’être Athée, & d’être l’auteur du livre des trois imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis.
Nôtre grand chancelier de l’Hôpital se déclare-t-il contre les persécutions? on l’accuse aussitôt d’Athéisme. Homo doctus, sed verus Atheos.1 Un jésuite, autant au dessous d’Aristophane, qu’Aristophane est au-dessous d’Homère; un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des Athéistes; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze Athéiste; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini.
La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation & de pitié comme celle de Socrate; parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite; mais enfin, Vanini n’était point Athée, comme on l’a prétendu; il était précisément tout le contraire.
C’était un pauvre prêtre Napolitain, prédicateur & Théologien de son métier; disputeur à outrance sur les quiddités, & sur les universaux; & utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendit à l’Athéisme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine, & la plus approuvée; “Dieu est son principe & sa fin, père de l’une & de l’autre, & n’ayant besoin ni de l’une, ni de l’autre; Eternel, sans être dans le temps; présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé, ni futur; il est partout, & hors de tout; gouvernant tout, & ayant tout créé; immuable, infini sans parties; son pouvoir est sa volonté &c.”
Vanini se piquait de renouveller ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chainon est attaché à son trône éternel; idée, à la vérité, plus sublime que vraye, mais qui est aussi éloignée de l’Athéisme, que l’être du néant.
Il voyagea pour faire fortune & pour disputer; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune; on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de sçavants ou de pédants, contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini; sa chaleur & sa grossièreté dans la dispute lui valut la haine de quelques théologiens; & ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi, ce Francon ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être Athée enseignant l’Athéisme.
Ce Francon, ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation, ce qu’il avait avancé. Vanini, sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille, Il suffit de ce fêtu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. Alors il prononça un très beau discours sur la végétation & le mouvement, & sur la nécessité d’un être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation.
Le président Grammont qui était alors à Toulouse, raporte ce discours dans son histoire de France, aujourd’hui si oubliée; & ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.
Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire & atroce du président Grammont? Il est évident que sur la réponse de Vanini, on devait l’absoudre de l’accusation d’Athéisme. Mais qu’arriva-t-il? Ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine; on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu’il adorait; on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très aisé & très commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait, arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.
Pour justifier cette mort il falait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime & très minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses Apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l’Athéisme. Quelle pitié! Comment un pauvre prêtre aurait-il pû avoir douze hommes à ses gages? comment aurait-il pû persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette abominable & révoltante doctrine au péril de leur vie? Un Roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’Athéisme? Personne, avant le père Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques; & le monde qui aime l’extraordinaire, a crû sans examen cette fable.
Bayle lui-même, dans ses pensées diverses, parle de Vanini comme d’un Athée: il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’une société d’Athées peut subsister: il assure que Vanini était un homme de mœurs très réglées, & qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues faits à l’imitation d’Erasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite; mais il n’était point Athée.
Un siècle après sa mort, le sçavant La Croze, & celui qui a pris le nom de Philalète, ont voulu le justifier; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies.
Le jésuite Hardouin, plus sçavant que Garasse, & non moins téméraire, accuse d’Athéisme, dans son livre Athei detecti, les Descartes, les Arnaulds, les Pascals, les Nicoles, les Malebranches; heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini.
De tous ces faits, je passe à la question de morale agitée par Bayle, savoir, si une société d’Athées pourrait subsister? Remarquons d’abord sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute; ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié, avec le plus d’injures, la possibilité d’une société d’Athées, ont soutenu depuis avec la même intrépidité que l’Athéisme est la religion du gouvernement de la Chine.
Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement Chinois; ils n’avaient qu’à lire les édits des empereurs de ce vaste pays, ils auraient vû que ces édits sont des sermons, & que partout il y est parlé de l’être suprême, gouverneur, vengeur, & rémunérateur.
Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’Athées; & je ne sçais comment Mr. Bayle a pû oublier un exemple frapant qui aurait pû rendre sa cause victorieuse.
En quoi une société d’Athées paraît-elle impossible? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein, ne pourraient jamais vivre ensemble; que les loix ne peuvent rien contre les crimes secrets; qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchans échapés à la justice humaine.
Les loix de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point des châtiments après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’ame; mais les Juifs, loin d’être Athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel, mais ils le croyaient toujours présent parmi eux; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité, jusqu’à la quatriéme génération; & ce frein était très puissant.
Mais, chez les gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein; les sceptiques doutaient de tout; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout; les Epicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes; & dans le fonds, ils n’admettaient aucune divinité. Ils étaient convaincus que l’ame n’est point une substance, mais une faculté qui naît & qui périt avec le corps; par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale & de l’honneur. Les sénateurs & les chevaliers Romains étaient de véritables Athées; car les Dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n’espéraient rien d’eux. Le sénat Romain était donc réellement une assemblée d’Athées du temps de César & de Ciceron.
Ce grand orateur dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé, quel mal lui fait la mort? nous rejettons toutes les fables ineptes des enfers, qu’est-ce donc que la mort lui a ôté? Rien que le sentiment des douleurs.
César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami, contre ce même Ciceron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n’est rien, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal? Ciceron, & tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons? Les vainqueurs & les législateurs de l’Univers connu, formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des Dieux, qui étaient de véritables Athées?
Bayle examine ensuite si l’idolâtrie est plus dangereuse que l’Athéïsme, si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes; il est en cela du sentiment de Plutarque; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion, qu’une mauvaise opinion; mais n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune & Jupiter, que de ne rien craindre du tout; il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, & qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion (même mauvaise) que de n’en avoir point du tout.
Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme, ou de l’Athéisme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste; car l’Athéisme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l’Athéisme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l’auteur du Commentarium rerum Gallicarum, que le chancelier de l’Hôpital fût Athée, il n’a fait que de sages loix, & n’a conseillé que la modération & la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la St. Barthelemi. Hobbes passa pour un Athée, il mena une vie tranquille & innocente. Les fanatiques de son temps inondèrent de sang l’Angleterre, l’Ecosse & l’Irlande. Spinosa était non-seulement Athée, mais il enseigna l’Athéïsme; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt, ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, & qui les mangea sur le gril.
Les Athées sont pour la plûpart des sçavans hardis & égarés qui raisonnent mal, & qui ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal & d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses, & de la nécessité.
Les ambitieux, les voluptueux n’ont guères le temps de raisonner, & d’embrasser un mauvais système; ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate. C’est ainsi que vont les choses parmi nous.
Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d’Athées de théorie & de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la providence ni à la vie future; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux & d’ambitieux, tous très-dangereux, & qui perdirent la république.
Je ne voudrais pas avoir à faire à un prince Athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir à faire à des courtisans Athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner; il me faudrait prendre au hazard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les princes & pour les peuples, que l’idée d’un être suprême créateur, gouverneur, rémunérateur & vengeur soit profondément gravée dans les esprits.
Il y a des peuples Athées, dit Bayle dans ses pensées sur les comètes. Les Cafres, les Hottentots, les Topinamboux, & beaucoup d’autres petites nations, n’ont point de Dieu; cela peut être; mais cela ne veut pas dire qu’ils nient un Dieu; ils ne le nient ni ne l’affirment, ils n’en ont jamais entendu parler; dites leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément; dites leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont Athées est la même imputation que si on disait qu’ils sont anti-Cartésiens, ils ne sont ni pour, ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans; un enfant n’est ni Athée, ni Théïste, il n’est rien.
Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci? Que l’Athéïsme est un monstre très-pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place; que s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’Athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe; aucun germe sans dessein, &c. & que le bled ne vient point de pourriture.
Des géomètres non philosophes ont rejetté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent; &, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfans, & Newton le démontre aux sages.
1 Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.
Formerly, whoever held a secret in some art ran the risk of passing for a sorcerer; every new sect was accused of cutting children’s throats in its mysteries; and every philosopher who departed from the jargon of the schools was accused of atheism by fanatics and by scoundrels, and condemned by fools.
Does Anaxagoras dare to maintain that the sun is not driven by Apollo mounted on a four-horse chariot? He is called an atheist, and he is forced to flee.
Aristotle is accused of atheism by a priest, and, unable to have his accuser punished, he withdraws to Chalcis. But the death of Socrates is the most hateful thing in the history of Greece.
Aristophanes (that man whom the commentators admire because he was Greek, never reflecting that Socrates was Greek too) was the first who accustomed the Athenians to look on Socrates as an atheist.
That comic poet, who is neither comic nor a poet, would not have been admitted among us to put on farces at the Saint-Laurent fair; he seems to me far baser and more contemptible than Plutarch paints him. Here is what the wise Plutarch says of that buffoon: “The language of Aristophanes smacks of the miserable charlatan; its sallies are the lowest and most disgusting; it is not even funny to the common people, and it is unbearable to people of judgment and honor; one cannot endure his arrogance, and honest men detest his malice.” This, then, to say it in passing, is the Tabarin whom Madame Dacier, an admirer of Socrates, dares to admire. This is the man who long beforehand prepared the poison with which infamous judges put to death the most virtuous man in Greece.
The tanners, the cobblers and the seamstresses of Athens applauded a farce in which Socrates was shown raised in the air in a basket, announcing that there was no God, and boasting of having stolen a cloak while teaching philosophy. A whole people, whose bad government allowed such infamous license, well deserved what happened to it: to become the slave of the Romans, and to be so today of the Turks.
Let us cross the whole span of time between the Roman republic and ourselves. The Romans, far wiser than the Greeks, never persecuted any philosopher for his opinions. It is not so with the barbarous peoples who succeeded the Roman Empire. As soon as the Emperor Frederick II quarrels with the popes, he is accused of being an atheist, and of being the author of the book of the three impostors, together with his chancellor de Vineis.
Does our great chancellor de l’Hôpital speak out against persecution? He is at once accused of atheism. A learned man, but a true atheist.1 A Jesuit, as far beneath Aristophanes as Aristophanes is beneath Homer, a wretch whose name has become ridiculous even among fanatics, the Jesuit Garasse, in a word, finds atheists everywhere; that is what he calls all those against whom he rages. He calls Theodore Beza an atheist; it is he who misled the public about Vanini.
The unhappy end of Vanini does not stir us to indignation and pity as that of Socrates does, because Vanini was merely a foreign pedant without merit; but after all, Vanini was not an atheist, as has been claimed; he was precisely the opposite.
He was a poor Neapolitan priest, a preacher and theologian by trade; an incessant disputant on quiddities and universals; and whether a chimera buzzing in a void can devour second intentions. But otherwise there was not a trace of atheism in him. His notion of God is of the soundest and most approved theology: “God is his principle and his end, father of the one and of the other, and needing neither the one nor the other; eternal, without being in time; present everywhere without being in any place. For him there is neither past nor future; he is everywhere, and outside of everything; governing all, and having created all; immutable, infinite without parts; his power is his will, etc.”
Vanini prided himself on renewing that fine sentiment of Plato, embraced by Averroes, that God had created a chain of beings from the smallest to the greatest, whose last link is fastened to his eternal throne; an idea, in truth, more sublime than true, but as far from atheism as being is from nothingness.
He traveled to make his fortune and to dispute; but unhappily disputation is the road opposite to fortune; one makes as many irreconcilable enemies as one finds scholars or pedants against whom one argues. There was no other source of Vanini’s misfortune; his heat and his coarseness in disputation earned him the hatred of certain theologians; and having had a quarrel with a man named Francon or Franconi, this Francon, a friend of his enemies, did not fail to accuse him of being an atheist teaching atheism.
This Francon, or Franconi, helped by a few witnesses, had the barbarity to maintain at the confrontation what he had advanced. Vanini, on the stool of the accused, questioned about what he thought of the existence of God, answered that he adored with the church a God in three persons. Having taken a straw from the ground: “This straw is enough,” he said, “to prove that there is a creator.” Then he pronounced a very fine discourse on vegetation and movement, and on the necessity of a supreme being, without whom there would be neither movement nor vegetation.
President Grammont, who was then at Toulouse, reports this discourse in his history of France, today so forgotten; and this same Grammont, by an inconceivable prejudice, maintains that Vanini said all this out of vanity, or out of fear, rather than from inner conviction.
On what can this rash and atrocious judgment of President Grammont be founded? It is evident that on Vanini’s answer he ought to have been absolved of the accusation of atheism. But what happened? This unhappy foreign priest also dabbled in medicine; a large live toad was found, which he kept at home in a vase full of water; he was at once accused of being a sorcerer. It was maintained that this toad was the God he adored; an impious meaning was given to several passages of his books, which is very easy and very common, by taking objections for answers, by malignly interpreting some dubious phrase, by poisoning an innocent expression. At last the faction that oppressed him wrung from the judges the decree condemning this wretch to death.
To justify this death it was necessary to accuse the unfortunate man of the most frightful thing. The Minim friar, and a very minimal one, Mersenne carried madness so far as to print that Vanini had set out from Naples with twelve of his apostles to go and convert all nations to atheism. How pitiful! How could a poor priest have had twelve men in his pay? How could he have persuaded twelve Neapolitans to travel at great expense to spread everywhere this abominable and revolting doctrine at the risk of their lives? Would a king be powerful enough to pay twelve preachers of atheism? No one before Father Mersenne had advanced so enormous an absurdity. But after him it has been repeated, the journals have been infected with it, the historical dictionaries; and the world, which loves the extraordinary, has believed this fable without examination.
Bayle himself, in his miscellaneous thoughts, speaks of Vanini as an atheist; he uses this example to support his paradox that a society of atheists can subsist; he asserts that Vanini was a man of very regular morals, and that he was the martyr of his philosophical opinion. He is equally mistaken on both points. The priest Vanini tells us in his dialogues written in imitation of Erasmus that he had had a mistress named Isabelle. He was free in his writings as in his conduct; but he was not an atheist.
A century after his death, the learned La Croze, and the one who took the name of Philaletes, sought to vindicate him; but as no one takes an interest in the memory of an unhappy Neapolitan, a very bad author, hardly anyone reads these apologies.
The Jesuit Hardouin, more learned than Garasse and no less rash, accuses such men as Descartes, Arnauld, Pascal, Nicole, and Malebranche of atheism in his book Athei detecti; fortunately they did not have the fate of Vanini.
From all these facts I pass to the moral question raised by Bayle, namely whether a society of atheists could subsist. Let us note first on this article what an enormous contradiction there is in men when they dispute; those who rose against Bayle’s opinion with the most violence, those who denied, with the most insults, the possibility of a society of atheists, have since maintained with the same intrepidity that atheism is the religion of the government of China.
They were certainly very much mistaken about the Chinese government; they had only to read the edicts of the emperors of that vast country; they would have seen that those edicts are sermons, and that everywhere in them there is talk of the supreme being, governor, avenger and rewarder.
But at the same time they were no less mistaken about the impossibility of a society of atheists; and I do not know how Mr. Bayle could have forgotten a striking example that might have made his cause victorious.
Why does a society of atheists seem impossible? It is because it is judged that men who had no restraint could never live together; that laws can do nothing against secret crimes; that there must be a vengeful God who punishes in this world or in the next the wicked who escape human justice.
The laws of Moses, it is true, did not teach a life to come, did not threaten punishments after death, did not teach the first Jews the immortality of the soul; but the Jews, far from being atheists, far from believing they escaped divine vengeance, were the most religious of all men. Not only did they believe in the existence of an eternal God, but they believed him always present among them; they trembled at being punished in themselves, in their wives, in their children, in their posterity, to the fourth generation; and this restraint was very powerful.
But among the gentiles, several sects had no restraint at all; the skeptics doubted everything; the Academics suspended their judgment on everything; the Epicureans were persuaded that the Divinity could not involve itself in the affairs of men; and at bottom they admitted no divinity. They were convinced that the soul is not a substance but a faculty that is born and perishes with the body; consequently they had no yoke but that of morals and honor. The Roman senators and knights were true atheists; for the gods did not exist for men who neither feared nor hoped for anything from them. The Roman senate, then, was really an assembly of atheists in the time of Caesar and of Cicero.
That great orator, in his speech for Cluentius, says to the whole assembled senate: What harm does death do him? We reject all the foolish fables of the underworld; what, then, has death taken from him? Nothing but the sensation of pain.
Does not Caesar, Catiline’s friend, wishing to save his friend’s life against this same Cicero, object that putting a criminal to death is no punishment, that death is nothing, that it is merely the end of our ills, a moment more happy than fatal? Do not Cicero and the whole senate yield to these arguments? Did not the conquerors and lawgivers of the known universe plainly form a society of men who feared nothing from the gods, who were true atheists?
Bayle then examines whether idolatry is more dangerous than atheism, whether it is a greater crime not to believe in the Divinity than to hold unworthy opinions of it; in this he shares Plutarch’s opinion; he believes it is better to have no opinion than a bad one; but, with all respect to Plutarch, it is evident that it was infinitely better for the Greeks to fear Ceres, Neptune and Jupiter than to fear nothing at all; it is clear that the sanctity of oaths is necessary, and that one must trust more those who think a false oath will be punished than those who think they can swear falsely with impunity. It is indubitable that in a well-ordered city it is infinitely more useful to have a religion (even a bad one) than to have none at all.
It appears, then, that Bayle should rather have examined which is the more dangerous, fanaticism or atheism. Fanaticism is certainly a thousand times more deadly; for atheism inspires no bloodthirsty passion, but fanaticism does; atheism does not oppose crimes, but fanaticism makes men commit them. Let us suppose with the author of the Commentarium rerum Gallicarum that the chancellor de l’Hôpital was an atheist: he made only wise laws, and counseled only moderation and concord. The fanatics committed the massacres of Saint Bartholomew. Hobbes passed for an atheist; he led a tranquil and innocent life. The fanatics of his time flooded England, Scotland and Ireland with blood. Spinoza was not only an atheist but taught atheism; it was certainly not he who had a part in the judicial assassination of Barneveldt, not he who tore the two de Witt brothers to pieces and ate them on the grill.
Atheists are for the most part bold and misguided scholars who reason badly, and who, unable to understand creation, the origin of evil and other difficulties, have recourse to the hypothesis of the eternity of things and of necessity.
Ambitious people and pleasure seekers scarcely have time to reason and to embrace a bad system; they have other things to do than to compare Lucretius with Socrates. That is how things go among us.
It was not so with the senate of Rome, which was almost entirely composed of atheists in theory and in practice, that is, who believed neither in providence nor in a future life; that senate was an assembly of philosophers, pleasure seekers and ambitious men, all very dangerous, who ruined the republic.
I would not want to deal with an atheist prince who found it in his interest to have me pounded in a mortar; I am quite sure I would be pounded. If I were a sovereign, I would not want to deal with atheist courtiers who stood to gain by poisoning me; I would have to take an antidote at random every day. It is therefore absolutely necessary for princes and for peoples that the idea of a supreme being, creator, governor, rewarder and avenger, be deeply engraved in their minds.
There are atheist peoples, says Bayle in his thoughts on comets. The Kaffirs, the Hottentots, the Tupinambá and many other small nations have no God; that may be; but that does not mean they deny a God; they neither deny nor affirm him; they have never heard him spoken of; tell them there is one, and they will readily believe it; tell them everything is done by the nature of things, and they will believe you just the same. To maintain that they are atheists is the same imputation as if one said they are anti-Cartesians; they are neither for nor against Descartes. They are true children; a child is neither atheist nor theist, he is nothing.
What conclusion shall we draw from all this? That atheism is a most pernicious monster in those who govern; that it is so too in closet scholars, even though their life be innocent, because from their studies they can influence those in office; that if it is not so deadly as fanaticism, it is almost always fatal to virtue. Let us add above all that there are fewer atheists today than ever, since philosophers have recognized that there is no growing organism without a germ, no germ without design, etc., and that wheat does not come from rot.
Geometers who are not philosophers have rejected final causes, but true philosophers admit them; and, as a well-known author has said, a catechist announces God to children, and Newton demonstrates him to the wise.
1 Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.
B — Baptême
BAPTEME, mot Grec qui signifie immersion. Les hommes qui se conduisent toujours par les sens, imaginèrent aisément que ce qui lavait le corps, lavait aussi l’ame. Il y avait de grandes cuves dans les souterrains des temples d’Egypte pour les prêtres & pour les initiés. Les Indiens de temps immémorial se sont purifiés dans l’eau du Gange, & cette cérémonie est encor fort en vogue. Elle passa chez les Hébreux; on y baptisait tous les étrangers qui embrassaient la loi judaïque, & qui ne voulaient pas se soumettre à la circoncision; les femmes surtout, à qui on ne faisait pas cette opération, & qui ne la subissaient qu’en Etiopie, étaient baptisées; c’était une regénération; cela donnait une nouvelle ame, ainsi qu’en Egypte. Voyez sur cela Epiphane, Maimonide, & la Gemmare.
Jean baptisa dans le Jourdain, & même il baptisa Jesus, qui pourtant ne baptisa jamais personne, mais qui daigna consacrer cette ancienne cérémonie. Tout signe est indifférent par lui-même, & Dieu attache sa grace au signe qu’il lui plait de choisir. Le Baptême fut bientôt le premier rite & le sceau de la religion Chrêtienne. Cependant, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis, il n’est pas sûr qu’ils fussent baptisés.
On abusa de ce sacrement dans les premiers siècles du christianisme; rien n’était plus commun que d’attendre l’agonie pour recevoir le Baptême. L'exemple de l’empereur Constantin en est une assez bonne preuve. Voici comme il raisonnait. Le Baptême purifie tout; je peux donc tuer ma femme, mon fils & tous mes parents, après quoi je me ferai baptiser, & j’irai au ciel, comme de fait il n’y manqua pas. Cet exemple était dangereux; peu à peu la coutume s’abolit d’attendre la mort pour se mettre dans le bain sacré.
Les Grecs conservèrent toujours le Baptême par immersion: les Latins vers la fin du huitiéme siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules & la Germanie, & voyant que l’immersion pouvait faire périr les enfans dans des pays froids, substituèrent la simple aspersion, ce qui les fit souvent anathématiser par l’église Grecque.
On demanda à St. Cyprien évêque de Carthage, si ceux-là étaient réellement baptisés, qui s’étaient fait seulement arroser tout le corps? il répond dans sa 76. lettre, que plusieurs églises ne croyaient pas que ces arrosés fussent chrêtiens; que pour lui il pense qu’ils sont chrêtiens, mais qu’ils ont une grace infiniment moindre que ceux qui ont été plongés trois fois selon l’usage.
On était initié chez les chrêtiens dès qu’on avait été plongé; avant ce temps on n’était que catécumène. Il falait pour être initié avoir des répondants, des cautions, qu’on appellait du nom qui répond à parains, afin que l’église s’assurat de la fidélité des nouveaux chrêtiens, & que les mystères ne fussent point divulgués. C’est pourquoi dans les premiers siècles, les gentils furent généralement aussi mal instruits des mystères des chrêtiens, que ceux-ci l’étaient des mystères d’Isis & d’Eleusine.
Cyrille d’Aléxandrie, dans son écrit contre l’Empereur Julien, s’exprime ainsi; Je parlerais du Baptême si je ne craignais que mon discours ne parvint à ceux qui ne sont pas initiés.
Dès le second siècle, on commença à baptiser des enfans; il était naturel que les chrêtiens désirassent que leurs enfans, qui auraient été damnés sans ce sacrement, en fussent pourvûs. On conclut enfin qu’il falait le leur administrer au bout de huit jours, parce que chez les Juifs c’était à cet âge qu’ils étaient circoncis. L’église Grecque est encor dans cet usage. Cependant au troisiéme siècle la coûtume l’emporta de ne se faire baptiser qu’à la mort.
Ceux qui mouraient dans la première semaine étaient damnés, selon les pères de l’église les plus rigoureux. Mais Pierre Chrisologue au cinquiéme siècle, imagina les Limbes, espèce d’enfer mitigé, & proprement bord d’enfer, fauxbourg d’enfer, où vont les petits enfans morts sans Baptême, & où étaient les patriarches avant la descente de Jesus-Christ aux enfers. De sorte que l’opinion que Jesus-Christ était descendu aux Limbes, & non aux enfers, a prévalu depuis.
Il a été agité, si un chrétien dans les déserts d’Arabie pouvait être baptizé avec du sable; on a répondu que non; si on pouvait baptiser avec de l’eau-rose, & on a décidé qu’il falait de l’eau pure, que cependant on pouvait se servir d’eau bourbeuse. On voit aisément que toute cette discipline a dépendu de la prudence des premiers pasteurs qui l’ont établie.
BAPTISM, a Greek word meaning immersion. Human beings, always guided by the senses, readily imagined that what washed the body washed the soul too. There were great vats in the underground chambers of the temples of Egypt for the priests and for the initiates. The Indians, from time immemorial, have purified themselves in the water of the Ganges, and that ceremony is still much in vogue. It passed to the Hebrews; there all strangers were baptized who embraced the Jewish law and did not wish to submit to circumcision; women especially, on whom that operation was not performed, and who underwent it only in Ethiopia, were baptized; it was a regeneration; it gave a new soul, as in Egypt. See on this subject Epiphanius, Maimonides and the Gemara.
John baptized in the Jordan, and even baptized Jesus, who nevertheless never baptized anyone, but who deigned to consecrate that ancient ceremony. Every sign is indifferent in itself, and God attaches his grace to the sign it pleases him to choose. Baptism soon became the first rite and the seal of the Christian religion. Yet the first fifteen bishops of Jerusalem were all circumcised; it is not certain that they were baptized.
This sacrament was abused in the first centuries of Christianity; nothing was more common than to wait for the death agony to receive baptism. The example of the Emperor Constantine is a good enough proof of it. This is how he reasoned: “Baptism purifies everything; I can therefore kill my wife, my son and all my relatives, then have myself baptized and go to heaven”—which in fact he did not fail to do. This example was dangerous; little by little the custom was abolished of waiting for death to enter the sacred bath.
The Greeks always kept baptism by immersion; the Latins, toward the end of the eighth century, having extended their religion into Gaul and Germany, and seeing that immersion might kill children in cold countries, substituted simple sprinkling, which often caused the Greek church to anathematize them.
Saint Cyprian, bishop of Carthage, was asked whether those were really baptized who had merely had the whole body sprinkled with water. He answers in his 76th letter that several churches did not believe these sprinkled persons to be Christians; that for his part he thinks they are Christians, but that they receive infinitely less grace than those who have been immersed three times according to custom.
Among Christians one was initiated as soon as one had been plunged; before that time one was only a catechumen. To be initiated one had to have sponsors, guarantors, called by a name corresponding to godparents, so that the church might be assured of the fidelity of the new Christians and the mysteries might not be divulged. That is why in the first centuries the gentiles were generally as poorly instructed in the mysteries of the Christians as the Christians were in those of Isis and Eleusis.
Cyril of Alexandria, in his work against the Emperor Julian, expresses himself thus: I would speak of baptism if I did not fear that my discourse might reach those who are not initiated.
From the second century children began to be baptized; it was natural that Christians should desire that their children, who would have been damned without this sacrament, should be provided with it. It was concluded at last that it must be administered to them after eight days, because among the Jews it was at that age that they were circumcised. The Greek church still follows that usage. Yet in the third century the custom prevailed of being baptized only at death.
Those who died in the first week were damned, according to the most rigorous fathers of the church. But Peter Chrysologus in the fifth century invented Limbo, a kind of mitigated hell, properly the edge of hell, the suburb of hell, where little children who die without baptism go, and where the patriarchs were before the descent of Jesus Christ into hell. So that the opinion that Jesus Christ descended into Limbo and not into hell has prevailed since.
People have debated whether a Christian in the deserts of Arabia could be baptized with sand; the answer was no. They asked whether rose water could be used for baptism, and it was decided that pure water was required, though muddy water was permitted. One sees easily that the whole of this discipline depended on the prudence of the first pastors who established it.
B — Beau, Beauté
Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon? il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds, sortans de sa petite tête, une gueule large & plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.
Interrogez le Diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes & une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archetipe du beau en essence, au to kalon.
J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe; Que cela est beau! disait-il. Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je; C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien; Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine; il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, & que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration & du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, & que c’était là le to kalon, le beau.
Nous fîmes un voyage en Angleterre; on y joüa la même piéce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais & pour les Français. Il conclut après bien des réflexions, que le beau est très rélatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome; & ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pekin; & il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.
Ask a toad what beauty is, the supremely beautiful, the to kalon: he will answer that it is his mate, with two large round eyes protruding from her little head, a broad flat mouth, a yellow belly, a brown back. Question a Negro of Guinea: beauty, for him, is black oily skin, sunken eyes, a flattened nose.
Question the Devil: he will tell you that beauty is a pair of horns, four claws and a tail. Finally, consult the philosophers: they will answer you with gibberish; they must have something conforming to the archetype of beauty in essence, to the to kalon.
One day I attended a tragedy beside a philosopher. “How beautiful that is!” he said. “What do you find beautiful in it?” I asked him. “It is,” he said, “that the author has attained his end.” The next day he took a medicine that did him good. “It has attained its end,” I said to him; “there is a beautiful medicine.” He understood that one cannot say a medicine is beautiful, and that to give anything the name of beauty it must cause us admiration and pleasure. He agreed that this tragedy had inspired those two sentiments in him, and that this was the to kalon, the beautiful.
We traveled to England; the same play was performed there, perfectly translated; it made all the spectators yawn. “Oh, oh,” he said, “the to kalon is not the same for the English and for the French.” He concluded after much reflection that beauty is very relative, as what is decent in Japan is indecent in Rome, and what is fashionable in Paris is not so in Peking; and he spared himself the trouble of composing a long treatise on beauty.
B — Bêtes
Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les Bêtes sont des machines, privées de connaissance & de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même maniére, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien &c.!
Quoi, cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, & en cercle sur un arbre; cet oiseau fait tout de la même façon? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n’en sçait-il pas plus au bout de ce temps, qu’il n’en sçavait avant tes leçons? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l’instant? n’employes-tu pas un temps considérable à l’enseigner? n’as-tu pas vû qu’il se méprend & qu’il se corrige?
Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées? Eh bien, je ne te parle pas; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joye. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction & celui du plaisir, que j’ai de la mémoire & de la connaissance.
Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, & qui lui témoigne sa joye par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.
Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié; ils le clouent sur une table, & ils le disséquent vivant pour te montrer les veines mezaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas? a-t-il des nerfs pour être impassible? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.
Mais les maîtres de l’école demandent ce que c’est que l’ame des bêtes? Je n’entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres la séve qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles & de ses fruits; me demanderez-vous ce que c’est que l’ame de cet arbre? il a reçu ces dons; l’animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d’un certain nombre d’idées. Qui a fait tous ces dons? qui a donné toutes ces facultés? celui qui fait croître l’herbe des champs, & qui fait graviter la terre vers le soleil.
Les ames des Bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote, & après Aristote l’école Arabe, & après l’école Arabe l’école angelique, & après l’école angélique la Sorbonne, & après la Sorbonne personne au monde.
Les ames des bêtes sont matérielles, crient d’autres philosophes. Ceux-là n’ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c’est qu’une ame matérielle; il faut qu’ils conviennent que c’est de la matière qui a sensation; mais qui lui a donné cette sensation? c’est une ame matérielle, c’est-à-dire que c’est de la matière qui donne de la sensation à de la matière; ils ne sortent pas de ce cercle.
Ecoutez d’autres Bêtes raisonnant sur les Bêtes: leur ame est un être spirituel qui meurt avec le corps; mais quelle preuve en avez-vous? quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, & sa mesure d’idées & de combinaisons, mais qui ne pourra jamais sçavoir ce que sçait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n’est pas corps périt avec le corps? les plus grandes Bêtes sont ceux qui ont avancé que cette ame n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau systême. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps. Ainsi le systême de ces messieurs, revient à ceci, que l’ame des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps.
D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de sçavoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un souflet, l’ame du souflet. Qu’est-ce que cette ame? c’est un nom que j’ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l’air, se relève, & le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le souflet.
Il n’y a point là une ame distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le souflet des animaux? Je vous l’ai déja dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit, Deus est anima brutorum, avait raison: mais il devait aller plus loin.
How pitiful, how impoverished, to have said that beasts are machines, deprived of knowledge and feeling, which always perform their operations in the same manner, which learn nothing, perfect nothing, etc.!
What? This bird that makes its nest in a semicircle when it attaches it to a wall, that builds it in a quarter circle when it is in an angle, and in a circle on a tree: this bird does everything in the same way? This hunting dog that you have trained for three months, does he not know more at the end of that time than he knew before your lessons? The canary to whom you teach an air, does he repeat it that instant? Do you not spend a considerable time teaching him? Have you not seen him make mistakes and correct himself?
Is it because I speak to you that you judge me to have feeling, memory, ideas? Well then, I do not speak to you: you see me come into my house with a sorrowful air, search anxiously for a paper, open the desk where I remember having locked it, find it, read it with joy. You judge that I have felt sorrow and pleasure, that I have memory and knowledge.
Then form the same judgment about this dog who has lost his master, who has sought him in every road with pitiful cries, who enters the house agitated, anxious, who goes down, who goes up, who goes from room to room, who finds at last in his study the master he loves, and who shows him his joy by the sweetness of his cries, by his leaps, by his caresses.
Some barbarians seize this dog, who surpasses man so prodigiously in friendship; they nail him to a table, and they dissect him alive to show you the mesaraic veins. You discover in him all the same organs of feeling that are in you. Answer me, mechanist: has nature arranged all the springs of feeling in this animal so that it may not feel? Does it have nerves so that it cannot suffer? Do not suppose this absurd contradiction in nature.
But the masters of the school ask what the soul of beasts is. I do not understand that question. A tree has the faculty of receiving into its fibers the sap that circulates, of unfolding the buds of its leaves and its fruits; will you ask me what the soul of that tree is? It has received these gifts; the animal has received those of feeling, of memory, of a certain number of ideas. Who has made all these gifts? Who has given all these faculties? He who makes the grass of the fields grow, and who makes the earth gravitate toward the sun.
The souls of beasts are substantial forms, said Aristotle, and after Aristotle the Arab school, and after the Arab school the angelic school, and after the angelic school the Sorbonne, and after the Sorbonne nobody in the world.
The souls of beasts are material, cry other philosophers. These have fared no better than the others. They have been asked in vain what a material soul is; they must agree that it is matter that has sensation; but who gave it that sensation? It is a material soul, that is to say, it is matter that gives sensation to matter; they do not leave that circle.
Listen to other beasts reasoning about beasts: their soul is a spiritual being that dies with the body; but what proof have you of it? What idea have you of this spiritual being, which, in truth, has feeling, memory, and its measure of ideas and combinations, but which will never be able to know what a child of six knows? On what foundation do you imagine that this being, which is not body, perishes with the body? The greatest beasts are those who have advanced that this soul is neither body nor spirit. There is a fine system. We can understand by spirit only something unknown that is not body. Thus the system of these gentlemen comes to this, that the soul of beasts is a substance that is neither body nor something that is not body.
Where can so many contradictory errors come from? From the habit men have always had of examining what a thing is before knowing whether it exists. People call the little tongue, the valve of a bellows, the soul of the bellows. What is this soul? It is a name I have given to that valve which lowers, lets the air enter, rises again, and pushes it through a pipe when I set the bellows moving.
There is no soul there distinct from the machine. But who sets the bellows of animals moving? I have told you already: he who sets the stars moving. The philosopher who said, God is the soul of animals, was right; but he should have gone further.
B — Bien, Souverain-bien
SOUVERAIN BIEN.
L’Antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien; autant aurait-il valu demander ce que c’est que le souverain bleu, ou le souverain ragoût, le souverain marcher, le souverain lire &c.
Chacun met son bien où il peut, & en a autant qu’il peut à sa façon.
Quid dem, quid non dem, renuis tu quod jubet alter.Castor gaudet equis, ovo prognatus eodem pugnis.
Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose; comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, & ces deux moments sont courts.
Il n’y a ni extrêmes délices, ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie: le souverain bien & le souverain mal sont des chimères.
Nous avons la belle fable de Crantor; il fait comparaître aux jeux Olimpiques la richesse, la volupté, la santé, la vertu; chacune demande la pomme: la richesse dit, C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens: la volupté dit, La pomme m’apartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir: la santé assure que sans elle il n’y a point de volupté, & que la richesse est inutile: enfin la vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres; parce qu’avec de l’or, des plaisirs & de la santé, on peut se rendre très misérable si on se conduit mal. La vertu eut la pomme.
La fable est très ingénieuse, mais elle ne résout point la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien, c’est un devoir; elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur; elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses, ou agréables. L'homme vertueux avec la pierre & la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tiran voluptueux qui se porte bien, est très malheureux; & le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son insolent persécuteur, dites que vous aimez l’un, & que vous détestez l’autre; mais avoüez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan.
The highest good.
Antiquity disputed much about the highest good; it would have been as much to the point to ask what is the highest blue, or the highest ragout, the highest walking, the highest reading, etc.
Everyone places his good where he can, and has as much of it as he can, in his own fashion.
What shall I give, what not? You refuse what another commands.Castor delights in horses; the twin born of the same egg, in fists.
The greatest good is that which delights you with such force that it makes you utterly incapable of feeling anything else; as the greatest evil is that which goes so far as to deprive us of all feeling. Those are the two extremes of human nature, and those two moments are short.
Neither extreme delights nor extreme torments can last a whole life: the highest good and the highest evil are chimeras.
We have the fine fable of Crantor; he brings wealth, pleasure, health and virtue before the Olympic games; each asks for the apple. Wealth says: “I am the highest good, for with me one buys all goods.” Pleasure says: “The apple belongs to me, for wealth is sought only to have me.” Health insists that without her there is no pleasure, and wealth is useless. Finally virtue argues that she stands above the other three, because with gold, pleasures and health one can make oneself very miserable through bad conduct. Virtue received the apple.
The fable is very ingenious, but it does not resolve the absurd question of the highest good. Virtue is not a good, it is a duty; it is of a different kind, of a superior order; it has nothing to do with painful or agreeable sensations. The virtuous man suffering from stones and gout, without support, without friends, deprived of necessities, persecuted, chained by a pleasure-loving tyrant in good health, is very unhappy; and the insolent persecutor who caresses a new mistress on his bed of purple is very happy. Say that the persecuted sage is preferable to his insolent persecutor, say that you love the one and detest the other; but admit that the sage in irons is in a rage. If the sage does not admit it, he deceives you; he is a charlatan.
T — Tout est Bien
Ce fut un beau bruit dans les écoles, & même parmi les gens qui raisonnent, quand Leibnitz en parafrasant Platon bâtit son édifice du meilleur des mondes possibles, & qu’il imagina que tout allait au mieux. Il affirma dans le nord de l’Allemagne que Dieu ne pouvait faire qu’un seul monde. Platon lui avait au moins laissé la liberté d’en faire cinq: par la raison qu’il n’y a que cinq corps solides réguliers, le tétraèdre, ou la piramide à trois faces, avec la baze égale, le cube, l’éxaèdre, le dodécaèdre, l’icosaèdre. Mais comme nôtre monde n’est de la forme d’aucun des cinq corps de Platon, il devait permettre à Dieu une sixiéme manière.
Laissons là le divin Platon. Leibnitz qui était assurément meilleur géomètre que lui, & plus profond métaphysicien, rendit donc le service au genre humain de lui faire voir que nous devons être très-contents, & que Dieu ne pouvait pas davantage pour nous: qu’il avait nécessairement choisi entre tous les partis possibles, le meilleur, sans contredit.
Que deviendra le péché originel? lui criait-on. Il deviendra ce qu’il pourra, disaient Leibnitz & ses amis: mais en public il écrivait que le péché originel entrait nécessairement dans le meilleur des mondes.
Quoi! être chassé d’un lieu de délices, où l’on aurait vécu à jamais, si on n’avait pas mangé une pomme? Quoi! faire dans la misère, des enfans misérables qui souffriront tout, qui feront tout souffrir aux autres? quoi! éprouver toutes les maladies, sentir tous les chagrins, mourir dans la douleur, & pour rafraîchissement être brulé dans l'éternité des siècles; ce partage est-il bien ce qu’il y avait de meilleur? Cela n’est pas trop bon pour nous; & en quoi cela peut-il être bon pour Dieu?
Leibnitz sentait qu’il n’y avait rien à répondre; aussi fit-il de gros livres dans lesquels il ne s’entendait pas.
Nier qu’il y ait du mal, cela peut être dit en riant par un Lucullus qui se porte bien, & qui fait un bon diner avec ses amis & sa maîtresse dans le sallon d’Apollon; mais, qu’il mette la tête à la fenêtre, il verra des malheureux; qu’il ait la fiévre, il le sera lui-même.
Je n’aime point à citer; c’est d’ordinaire une besogne épineuse; on néglige ce qui précède & ce qui suit l’endroit qu’on cite, & on s’expose à mille querelles; il faut pourtant que je cite Lactance, père de l’Eglise; qui dans son chap. 13. de la colère de Dieu, fait parler ainsi Epicure. “Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, & ne le peut; ou il le peut, & ne le veut pas; ou il ne le peut, ni ne le veut; ou enfin il le veut & le peut. S’il le veut & ne le peut pas, c’est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu; s’il le peut & ne le veut pas, c’est méchanceté, & cela est non moins contraire à sa nature; s’il ne le veut ni ne le peut, c’est à la fois méchanceté & impuissance; s’il le veut & le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d’où vient donc le mal sur la terre?”
L’argument est pressant; aussi Lactance y répond fort mal, en disant que Dieu veut le mal, mais qu’il nous a donné la sagesse avec laquelle on acquiert le bien. Il faut avoüer que cette réponse est bien faible en comparaison de l’objection; car elle suppose que Dieu ne pouvait donner la sagesse qu’en produisant le mal; & puis, nous avons une plaisante sagesse!
L'origine du mal a toujours été un abîme dont personne n’a pû voir le fond. C’est ce qui réduisit tant d’anciens philosophes & des législateurs à recourir à deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. Tiphon était le mauvais principe chez les Egyptiens, Arimane chez les Perses. Les Manichéens adoptèrent, comme on sçait, cette théologie; mais comme ces gens-là n’avaient jamais parlé ni au bon, ni au mauvais principe, il ne faut pas les en croire sur leur parole.
Parmi les absurdités dont ce monde regorge, & qu’on peut mettre au nombre de nos maux, ce n’est pas une absurdité légère, que d’avoir supposé deux êtres tout-puissants, se battant à qui des deux mettrait plus du sien dans ce monde, & faisant un traité comme les deux médecins de Moliére: passez moi l’émétique, & je vous passerai la saignée.
Basilide, après les Platoniciens, prétendit, dès le premier siècle de l’église, que Dieu avait donné nôtre monde à faire à ses derniers anges; & que ceux-ci n’étant pas habiles, firent les choses telles que nous les voyons. Cette fable théologique tombe en poussiére par l’objection terrible, qu’il n’est pas dans la nature d’un Dieu tout-puissant & tout sage, de faire bâtir un monde par des architectes qui n’y entendent rien.
Simon qui a senti l’objection, la prévient en disant; que l’ange qui présidait à l’attelier est damné pour avoir si mal fait son ouvrage; mais la brulure de cet ange ne nous guérit pas.
L’avanture de Pandore chez les Grecs, ne répond pas mieux à l’objection. La boête où se trouvent tous les maux, & au fond de laquelle reste l’espérance, est à la vérité une allégorie charmante; mais cette Pandore ne fut faite par Vulcain que pour se venger de Prométhée, qui avait fait un homme avec de la bouë.
Les Indiens n’ont pas mieux rencontré; Dieu ayant créé l’homme, il lui donna une drogue qui lui assurait une santé permanente; l’homme chargea son âne de la drogue, l’âne eut soif, le serpent lui enseigna une fontaine, & pendant que l’âne bûvait, le serpent prit la drogue pour lui.
Les Syriens imaginèrent que l’homme & la femme ayant été créés dans le quatriéme ciel, ils s’avisérent de manger d’une galette, au lieu de l’ambrosie qui était leur mêts naturel. L’ambrosie s’exhalait par les pores, mais après avoir mangé de la galette, il falait aller à la selle. L'homme & la femme prièrent un ange de leur enseigner où était la garderobe. Voyez-vous, leur dit l’ange, cette petite planète, grande comme rien, qui est à quelque soixante millions de lieües d’ici, c’est là le privé de l’univers, allez y au plus vite: ils y allèrent, on les y laissa; & c’est depuis ce temps que nôtre monde fut ce qu’il est.
On demandera toujours aux Syriens, pourquoi Dieu permit que l'homme mangeat la galette, & qu’il nous en arrivat une foule de maux si épouvantable?
Je passe vîte de ce quatriéme ciel à Mylord Bolingbroke, pour ne pas m’ennuïer. Cet homme, qui avait sans doute un grand génie, donna au célèbre Pope son plan du tout est bien, qu’on retrouve en effet mot pour mot dans les œuvres posthumes de Mylord Bolingbroke, & que Mylord Shaftsbury avait auparavant inséré dans ses caractéristiques. Lisez dans Shaftsbury le chapitre des moralistes, vous y verrez ces paroles.
“On a beaucoup à répondre à ces plaintes des défauts de la nature. Comment est-elle sortie si impuissante & si défectueuse des mains d’un être parfait? mais je nie qu’elle soit défectueuse... sa beauté résulte des contrariétés, & la concorde universelle naît d’un combat perpétuel.... Il faut que chaque être soit immolé à d’autres; les végétaux aux animaux, les animaux à la terre..... & les loix du pouvoir central & de la gravitation, qui donnent aux corps célestes leur poids & leur mouvement, ne seront point dérangés pour l’amour d’un chétif animal, qui tout protégé qu’il est par ces mêmes loix, sera bientôt par elles réduit en poussiére.”
Bolingbroke, Shaftsbury, & Pope, leur metteur en œuvre, ne résolvent pas mieux la question que les autres: leur tout est bien, ne veut dire autre chose, sinon que le tout est dirigé par des loix immuables; qui ne le sçait pas? vous ne nous aprenez rien quand vous remarquez après tous les petits enfans, que les mouches sont nées pour être mangées par des araignées, les araignées par les hirondelles, les hirondelles par les pigrièches, les pigrièches par les aigles, les aigles pour être tués par les hommes, les hommes pour se tuer les uns les autres, & pour être mangés par les vers, & ensuite par les Diables, au moins mille sur un.
Voilà un ordre net & constant parmi les animaux de toute espèce; il y a de l’ordre partout. Quand une pierre se forme dans ma vessie, c’est une méchanique admirable; des sucs pierreux passent petit à petit dans mon sang; ils se filtrent dans les reins, passent par les urêtres, se déposent dans ma vessie, s’y assemblent par une excellente attraction Newtonienne; le caillou se forme, se grossit, je souffre des maux mille fois pires que la mort, par le plus bel arrangement du monde; un chirurgien ayant perfectionné l’art inventé par Tubal-Caïn, vient m’enfoncer un fer aigu & trenchant dans le périnée, saisit ma pierre avec ses pincettes, elle se brise sous ses efforts par un méchanisme nécessaire; & par le même méchanisme je meurs dans des tourments affreux; tout cela est bien; tout cela est la suite évidente des principes physiques inaltérables, j'en tombe d'accord, & je le savais comme vous.
Si nous étions insensibles, il n’y aurait rien à dire à cette physique. Mais ce n’est pas celà dont il s’agit; nous vous demandons s’il n’y a point de maux sensibles, & d’où ils viennent? Il n’y a point de maux, dit Pope dans sa quatriéme épitre sur le tout est bien; ou s’il y a des maux particuliers, ils composent le bien général.
Voilà un singulier bien général, composé de la pierre, de la goutte, de tous les crimes, de toutes les souffrances, de la mort, & de la damnation.
La chûte de l’homme est l’emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps & de l’ame, que vous appellez santé générale; mais Shaftsburi & Bolingbroke se moquent du péché originel; Pope n’en parle point; il est clair que leur systême sappe la religion chrêtienne par ses fondements, & n’explique rien du tout.
Cependant, ce systême a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens, qui admettent volontiers les contraires; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d’accorder aux malades désespérés, de manger de ce qu’ils veulent. On a été jusqu’à prétendre que ce systême est consolant. Dieu, dit Pope, voit d’un même œil périr le héros & le moineau, un atôme, ou mille planètes précipitées dans la ruine; une boule de savon, ou un monde se former.
Voilà, je vous l’avouë, une plaisante consolation; ne trouvez-vous pas un grand lénitif dans l’ordonnance de Mylord Shaftsbury, qui dit que Dieu n’ira pas déranger ses loix éternelles pour un animal aussi chétif que l’homme? Il faut avoüer du moins que ce chétif animal a droit de crier humblement, & de chercher à comprendre en criant, pourquoi ces loix éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu?
Ce systême du tout est bien, ne représente l’auteur de toute la nature, que comme un roi puissant & mal-faisant, qui ne s’embarrasse pas qu’il en coûte la vie à quatre ou cinq cent mille hommes, & que les autres traînent leurs jours dans la disette & dans les larmes, pourvû qu’il vienne à bout de ses desseins.
Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possible console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien & du mal, demeure un cahos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent; ils sont des forçats qui joüent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une riviére dans un réservoir; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême; aussi ne sçavons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de nôtre destinée.
Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges Romains quand ils n’entendaient pas une cause, N. L. non liquet, Cela n’est pas clair.
There was a fine uproar in the schools, and even among people who reason, when Leibniz, paraphrasing Plato, built his edifice of the best of possible worlds, and imagined that all was for the best. He affirmed in the north of Germany that God could make only one world. Plato had at least left him the liberty of making five: on the ground that there are only five regular solids, the tetrahedron, or the pyramid with three faces and equal base, the cube, the hexahedron, the dodecahedron, the icosahedron. But since our world is not of the form of any of Plato’s five bodies, he should have allowed God a sixth way.
Let us leave the divine Plato there. Leibniz, who was assuredly a better geometer than he, and a deeper metaphysician, did the human race the service of showing it that we ought to be very content, and that God could do no more for us: that he had necessarily chosen among all possible courses the best, beyond dispute.
“What will become of original sin?” they cried at him. “Let it become what it may,” said Leibniz and his friends; but in public he wrote that original sin necessarily entered into the best of worlds.
What! To be driven from a place of delights, where one would have lived forever if one had not eaten an apple? What! To father in misery miserable children who will suffer everything, who will make others suffer everything? What! To experience every disease, to feel every sorrow, to die in pain, and, for refreshment, to be burned through the eternity of the ages: is this lot really the best there was? It is not very good for us; and in what way can it be good for God?
Leibniz felt that there was nothing to answer; so he wrote hefty books in which he did not understand himself.
To deny that there is evil: that can be said laughingly by a Lucullus in good health who is enjoying a fine dinner with his friends and his mistress in the hall of Apollo. But let him put his head out of the window, and he will see unhappy people; let him have a fever, and he will be one himself.
I do not like to quote; it is ordinarily a thorny business; one neglects what precedes and what follows the place one quotes, and one exposes oneself to a thousand quarrels. Yet I must quote Lactantius, father of the Church, who in his chap. 13 of the wrath of God makes Epicurus speak thus. “Either God wishes to take evil from this world, and cannot; or he can, and does not wish it; or he neither can nor wishes; or at last he wishes and can. If he wishes and cannot, that is impotence, which is contrary to the nature of God; if he can and does not wish it, that is malice, and that is no less contrary to his nature; if he neither wishes nor can, that is at once malice and impotence; if he wishes and can (which alone of these courses suits God), where, then, does evil on earth come from?”
The argument is pressing; so Lactantius answers it very badly, saying that God wills evil, but that he has given us the wisdom with which one acquires good. One must admit that this answer is very weak in comparison with the objection; for it supposes that God could give wisdom only by producing evil; and then, what comical wisdom we have!
The origin of evil has always been an abyss whose bottom no one has been able to see. That is what drove so many ancient philosophers and legislators to resort to two principles, one good, the other evil. Typhon was the bad principle among the Egyptians, Ahriman among the Persians. The Manicheans adopted this theology, as is known; but since these people had never spoken to either the good or the bad principle, they are not to be believed on their word.
Among the absurdities with which this world abounds, and which may be counted among our ills, it is not a light absurdity to have supposed two all-powerful beings fighting over which of the two would put more of his own into this world, and making a treaty like the two doctors of Molière: “Allow me the emetic, and I will allow you the bloodletting.”
Basilides, after the Platonists, maintained, from the first century of the church, that God had given our world to be made by his lowest-ranking angels; and that these, being unskilled, made things such as we see them. This theological fable falls to dust before the terrible objection that it is not in the nature of an all-powerful and all-wise God to have a world built by architects who understand nothing of it.
Simon, who felt the objection, forestalls it by saying that the angel who presided over the workshop is damned for having done his work so badly; but the burning of that angel does not cure us.
The adventure of Pandora among the Greeks answers the objection no better. The box in which all ills are found, and at the bottom of which hope remains, is in truth a charming allegory; but this Pandora was made by Vulcan only to avenge himself on Prometheus, who had made a man out of mud.
The Indians did no better. God having created man, he gave him a drug that assured him permanent health; the man loaded his ass with the drug, the ass grew thirsty, the serpent showed him a spring, and while the ass drank, the serpent took the drug for himself.
The Syrians imagined that the man and the woman, having been created in the fourth heaven, took it into their heads to eat a flat cake instead of the ambrosia that was their natural food. The ambrosia exhaled through the pores, but after eating the cake one had to empty one’s bowels. The man and the woman begged an angel to show them where the privy was. “Do you see,” the angel said to them, “that little planet, as big as nothing, which is some sixty million leagues from here? That is the privy of the universe; go there as fast as you can.” They went there, they were left there; and it is since that time that our world has been what it is.
One will always ask the Syrians why God permitted man to eat the cake, and such a frightful flood of ills to come upon us.
I pass quickly from that fourth heaven to Lord Bolingbroke, so as not to weary myself. This man, who had without doubt a great genius, gave the celebrated Pope his plan of all is well, which is in fact found word for word in Lord Bolingbroke’s posthumous works, and which Lord Shaftesbury had earlier inserted in his Characteristics. Read in Shaftesbury the chapter of the moralists, and you will find these words there.
“There is much to say in answer to these complaints about nature’s defects. How did she come so impotent and so defective from the hands of a perfect being? But I deny that she is defective… her beauty results from oppositions, and universal concord is born of a perpetual combat… Every being must be sacrificed to others; plants to animals, animals to the earth… and the laws of central power and of gravitation, which give the celestial bodies their weight and their movement, will not be disturbed for the love of a wretched animal, which, protected as it is by those same laws, will soon be reduced to dust by them.”
Bolingbroke, Shaftesbury and Pope, who put their ideas to work, do not resolve the question any better than the others: their all is well means nothing else but that the whole is directed by immutable laws. Who does not know that? You teach us nothing when you remark, after all the little children, that flies are born to be eaten by spiders, spiders by swallows, swallows by shrikes, shrikes by eagles, eagles to be killed by men, men to kill one another and to be eaten by worms, and then by devils, at least a thousand to one.
There is a clear and constant order among the animals of every species; there is order everywhere. When a stone forms in my bladder, it is an admirable mechanism; stony juices pass little by little into my blood; they filter through the kidneys, pass through the urethras, deposit themselves in my bladder, assemble there by an excellent Newtonian attraction; the stone forms, grows, I suffer ills a thousand times worse than death, by the most beautiful arrangement in the world; a surgeon, having perfected the art invented by Tubal-Cain, comes to thrust a sharp and cutting iron into my perineum, seizes my stone with his pincers, it breaks under his efforts by a necessary mechanism; and by the same mechanism I die in frightful torments; all that is well; all that is the evident consequence of unalterable physical principles. I agree to it, and I knew it as well as you.
If we were incapable of feeling, there would be no objection to this physics. But that is not the question; we ask whether suffering exists, and where it comes from. There are no ills, says Pope in his fourth epistle on all is well; or if there are particular ills, they compose the general good.
There is a singular general good, composed of stones, gout, all crimes, all sufferings, death and damnation.
The fall of man is the plaster we put on all these particular maladies of body and soul, which you call general health; but Shaftesbury and Bolingbroke laugh at original sin; Pope does not speak of it; it is clear that their system saps the Christian religion in its foundations, and explains nothing at all.
Yet this system has lately been approved by several theologians, who readily admit contraries; very well, one must not envy anyone the consolation of reasoning as he can about the flood of ills that inundates us. It is only fair to let the hopelessly ill eat what they wish. People have gone so far as to maintain that this system is consoling. God, says Pope, sees with the same eye the hero and the sparrow perish, an atom, or a thousand planets hurled into ruin; a soap bubble, or a world taking form.
There, I admit, is a comical consolation. Do you not find a great soothing remedy in the prescription of Lord Shaftesbury, who says that God will not go and disturb his eternal laws for an animal as wretched as man? One must at least admit that this wretched animal has the right to cry out humbly, and to seek to understand while crying out why these eternal laws are not made for the well-being of each individual.
This system of all is well represents the author of all nature only as a powerful and maleficent king, who does not trouble himself that it costs the lives of four or five hundred thousand men, and that the others drag out their days in want and in tears, provided he brings his designs to pass.
Far, then, from consoling, the opinion of the best of possible worlds drives the philosophers who embrace it to despair. The question of good and evil remains an inextricable chaos for those who seek in good faith; it is a game of wit for those who dispute; they are galley slaves playing with their chains. As for the unthinking people, they resemble well enough fishes that have been carried from a river into a reservoir; they do not suspect that they are there to be eaten in Lent; likewise, on our own we know nothing at all of the causes of our destiny.
Let us put at the end of almost every chapter of metaphysics the two letters of the Roman judges when they did not understand a case: N. L. non liquet, it is not clear.
B — Bornes de l’esprit humain
Elles sont partout, pauvre docteur. Veux-tu sçavoir comment ton bras & ton pied obéissent à ta volonté, & comment ton foye n’y obéit pas? cherches-tu comment la pensée se forme dans ton chétif entendement, & cet enfant dans l’uterus de cette femme? Je te donne du temps pour me répondre; qu’est-ce que la matiére? tes pareils ont écrit dix mille volumes sur cet article; ils ont trouvé quelques qualités de cette substance; les enfans les connaissent comme toi: mais cette substance, qu’est-ce au fonds? & qu’est-ce que tu as nommé esprit, du mot latin qui veut dire soufle, ne pouvant faire mieux parce que tu n’en as pas d’idée?
Regarde ce grain de bled que je jette en terre, & dis moi comment il se relève pour produire un tuyau chargé d’un épi. Aprends moi comment la même terre produit une pomme au haut de cet arbre; & une chataigne à l’arbre voisin; je pourais te faire un in-folio de questions, auxquelles tu ne devrais répondre que par quatre mots, Je n’en sais rien.
Et cependant tu as pris tes degrés, & tu es fouré, & ton bonnet l’est aussi, & on t’appelle maître. Et cet autre impertinent qui a acheté une charge, croit avoir acheté le droit de juger & de condamner ce qu’il n’entend pas!
La devise de Montagne était, Que sai-je? & la tienne est, Que ne sai-je pas?
They are everywhere, poor doctor. Do you want to know how your arm and your foot obey your will, and how your liver does not obey it? Do you seek to know how thought is formed in your wretched understanding, and that child in that woman’s uterus? I give you time to answer me. What is matter? Your fellows have written ten thousand volumes on this subject; they have found some qualities of this substance; children know them as well as you; but this substance, what is it at bottom? And what is this thing you have named spirit, from the Latin word that means breath, unable to do better because you have no idea of it?
Look at this grain of wheat that I throw into the earth, and tell me how it rises again to produce a stalk loaded with an ear. Teach me how the same earth produces an apple at the top of that tree, and a chestnut on the neighboring tree. I could fill a folio with questions to which you should answer with only four words: I have no idea.
And yet you have earned your degrees, and your robe is fur-trimmed, and so is your cap, and you are called master. And that other impertinent fellow who has bought an office believes he has bought the right to judge and condemn what he does not understand!
Montaigne’s motto was, What do I know? and yours is, What do I not know?
C — Caractère
Du mot grec impression, gravure. C’est ce que la nature a gravé dans nous; pouvons-nous l’effacer? grande question. Si j’ai un nez de travers & deux yeux de chat, je peux les cacher avec un masque. Puis-je davantage sur le caractère que m’a donné la nature? Un homme né violent, emporté, se présente devant François premier roi de France pour se plaindre d’un passe-droit; le visage du prince, le maintien respectueux des courtisans, le lieu même où il est, font une impression puissante sur cet homme; il baisse machinalement les yeux, sa voix rude s’adoucit, il présente humblement sa requête, on le croirait né aussi doux que le sont (dans ce moment au moins) les courtisans, au milieu desquels il est même déconcerté; mais si François premier se connaît en phisionomies, il découvre aisément dans ses yeux baissés, mais allumés d’un feu sombre, dans les muscles tendus de son visage, dans ses lévres serrées l’une contre l’autre, que cet homme n’est pas si doux qu’il est forcé de le paraître. Cet homme le suit à Pavie, est pris avec lui, mené avec lui en prison à Madrid; la majesté de François premier ne fait plus sur lui la même impression; il se familiarise avec l’objet de son respect. Un jour en tirant les bottes du roi, & les tirant mal, le roi aigri par son malheur se fâche; mon homme envoye promener le roi, & jette ses bottes par la fenêtre.
Sixte-quint était né pétulant, opiniâtre, altier, impérieux, vindicatif, arrogant; ce caractère semble adouci dans les épreuves de son noviciat. Commence-t-il à jouïr de quelque crédit dans son ordre? il s’emporte contre un gardien & l’assomme à coups de poings: est-il inquisiteur à Venise? il exerce sa charge avec insolence: le voilà cardinal, il est possédé della rabbia papale: cette rage l’emporte sur son naturel; il ensevelit dans l’obscurité sa personne & son caractère; il contrefait l’humble & le moribond; on l’élit pape; ce moment rend au ressort, que la politique avait plié, toute son élasticité longtemps retenue; il est le plus fier & le plus despotique des souverains.
Naturam expellas furca tamen ipsa redibit.
La religion, la morale, mettent un frein à la force du naturel, elles ne peuvent le détruire. L’yvrogne dans un cloître, réduit à un demi-septier de cidre à chaque repas, ne s’enyvrera plus, mais il aimera toujours le vin.
L’age affaiblit le caractère, c’est un arbre qui ne produit plus que quelques fruits dégénérés, mais ils sont toujours de même nature; il se couvre de nœuds & de mousse, il devient vermoulu, mais il est toûjours chêne ou poirier. Si on pouvait changer son caractère, on s’en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose? ne recevons-nous pas tout? Essayez d’animer l’indolent d’une activité suivie, de glacer par l’apatie, l’ame bouillante de l’impétueux, d’inspirer du gout pour la musique & pour la poësie à celui qui manque de gout & d’oreilles; vous n’y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vûe à un aveugle né. Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis dans nous, mais nous n’y mettons rien.
On dit à un cultivateur, Vous avez trop de poissons dans ce vivier, ils ne prospéreront pas; voilà trop de bestiaux dans vos prés, l’herbe manque, ils maigriront. Il arrive après cette exhortation que les brochets mangent la moitié des carpes de mon homme, & les loups la moitié de ses moutons, le reste engraisse. S’aplaudira-t-il de son œconomie? Ce campagnard, c’est toi-même; une de tes passions a dévoré les autres, & tu crois avoir triomphé de toi. Ne ressemblons-nous pas presque tous à ce vieux général de quatre-vingt-dix ans, qui ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient un peu de désordre avec des filles, leur dit tout en colère, Messieurs, est-ce là l’exemple que je vous donne?
From the Greek word impression, engraving. It is what nature has engraved in us; can we erase it? A great question. If I have a crooked nose and two cat’s eyes, I can hide them with a mask. Have I any more power over the character nature has given me? A man born violent and impetuous presents himself before Francis I, king of France, to complain of being unfairly passed over. The prince’s face, the respectful bearing of the courtiers, the very place where he is, make a powerful impression on this man; he mechanically lowers his eyes, his harsh voice softens, he humbly presents his request; one would believe him born as gentle as the courtiers are (in that moment at least), in the midst of whom he is even disconcerted. But if Francis I understands physiognomies, he easily discovers in those lowered eyes, lit though with a somber fire, in the drawn muscles of his face, in his lips pressed one against the other, that this man is not so gentle as he is forced to appear. This man follows him to Pavia, is taken with him, is led with him to prison in Madrid; the majesty of Francis I no longer makes the same impression on him; he grows familiar with the object of his respect. One day, as he pulls off the king’s boots and does it badly, the king, embittered by his misfortune, grows angry; our man tells the king to get lost and throws his boots out of the window.
Sixtus V was born petulant, stubborn, haughty, imperious, vindictive, arrogant; this character seems softened in the trials of his novitiate. Does he begin to gain some influence in his order? He flies into a rage against a guardian and beats him senseless with his fists. Is he inquisitor at Venice? He exercises his office with insolence. Now he is a cardinal: he is possessed della rabbia papale; this rage overrides his natural disposition; he buries his person and his character in obscurity; he counterfeits the humble man and the dying man; he is elected pope; that moment gives back to the spring, which calculation had bent, all its long-restrained elasticity; he is the proudest and most despotic of sovereigns.
Drive out nature with a fork, she will still come back.
Religion and morals put a bridle on the force of nature; they cannot destroy it. The drunkard in a cloister, reduced to a demi-setier of cider at each meal, will get drunk no more, but he will always love wine.
Age weakens the character; it is a tree that yields no more than a few degenerate fruits, but they are always of the same nature; it covers itself with knots and moss, it becomes worm-eaten, but it is still an oak or a pear tree. If one could change one’s character, one would give oneself one, one would be master of nature. Can one give oneself anything? Do we not receive everything? Try to animate the indolent man with sustained energy, to freeze with apathy the boiling soul of the impetuous, to inspire a taste for music and poetry in one who lacks taste and a musical ear; you will succeed no better than if you undertook to give sight to a man born blind. We perfect, we soften, we hide what nature has put in us, but we put nothing there.
A farmer is told: “You have too many fish in this pond; they will not thrive. There are too many cattle in your meadows; the grass is running short, and they will grow thin.” It comes about after this exhortation that the pike eat half my man’s carp, and the wolves half his sheep, and the rest grow fat. Will he congratulate himself on his management? This country fellow is yourself; one of your passions has devoured the others, and you believe you have triumphed over yourself. Are we not almost all like that old general of ninety who, having met some young officers carousing a little with girls, said to them in anger: “Gentlemen, is this the example I give you?”
C — Certain, certitude
Quel âge a vôtre ami Christophe? Vingt-huit ans; j’ai vû son contract de mariage, son extrait baptistère, je le connais dès son enfance, il a vingt-huit ans, j’en ai la certitude, j’en suis certain.
A peine ai-je entendu la réponse de cet homme si sûr de ce qu’il dit, & de vingt autres qui confirment la même chose, que j’aprends qu’on a antidaté par des raisons secrettes, & par un manège singulier, l’extrait baptistaire de Christophe. Ceux à qui j’avais parlé n’en sçavent encor rien; cependant, ils ont toujours la certitude de ce qui n’est pas.
Si vous aviez demandé à la terre entiére avant le temps de Copernic, Le soleil s’est-il levé? s’est-il couché aujourd’hui? tous les hommes vous auraient répondu, Nous en avons une certitude entiére; ils étaient certains, & ils étaient dans l’erreur.
Les sortilèges, les divinations, les obsessions, ont été longtemps la chose du monde la plus certaine aux yeux de tous les peuples; quelle foule innombrable de gens qui ont vû toutes ces belles choses, qui en ont été certains! aujourd’hui cette certitude est un peu tombée.
Un jeune homme qui commence à étudier la géométrie vient me trouver; il n’en est encor qu’à la définition des triangles: N’êtes-vous pas certain, lui dis-je, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits? il me répond que non-seulement il n’en est point certain, mais qu’il n’a pas même d’idée nette de cette proposition; je la lui démontre, il en devient alors très-certain, & il le sera pour toute sa vie.
Voilà une certitude bien différente des autres; elles n’étaient que des probabilités, & ces probabilités examinées sont devenües des erreurs, mais la certitude mathématique est immuable & éternelle.
J’existe, je pense, je sens de la douleur, tout cela est-il aussi certain qu’une vérité géométrique? Oui. Pourquoi? C’est que ces vérités sont prouvées par le même principe qu’une chose ne peut être, & n’être pas en même temps. Je ne peux en même temps exister & n’exister pas, sentir, & ne sentir pas. Un triangle ne peut en même temps avoir cent quatre-vingt degrés, qui sont la somme de deux angles droits, & ne les avoir pas.
La certitude physique de mon existence, de mon sentiment, & la certitude mathématique sont donc de même valeur, quoiqu’elles soient d’un genre différent.
Il n’en est pas de même de la certitude fondée sur les apparences, ou sur les rapports unanimes, que nous font les hommes.
Mais quoi, me dites-vous, n'êtes-vous pas certain que Pékin existe? n’avez-vous pas chez vous des étoffes de Pékin? des gens de différents pays, de différentes opinions, & qui ont écrit violemment les uns contre les autres en prêchant tous la vérité à Pékin, ne vous ont-ils pas assuré de l’existence de cette ville? Je réponds qu’il m’est extrêmement probable qu’il y avait alors une ville de Pékin; mais je ne voudrais pas parier ma vie que cette ville existe; & je parierai quand on voudra ma vie, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits.
On a imprimé, dans le Dictionnaire Enciclopédique, une chose fort plaisante; on y soutient qu’un homme devrait être aussi sûr, aussi certain que le maréchal de Saxe est ressuscité, si tout Paris le lui disait, qu’il est sûr que le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoi, quand tout Paris le lui dit. Voyez, je vous prie, combien ce raisonnement est admirable; je crois tout Paris quand il me dit une chose moralement possible; donc je dois croire tout Paris quand il me dit une chose moralement & physiquement impossible.
Apparemment que l’auteur de cet article voulait rire, & que l’autre auteur qui s’extasie à la fin de cet article, écrit contre lui-même, voulait rire aussi.1
1 Voyez l’article certitude, Dictionn. Enciclopédiq.
“How old is your friend Christopher?” “Twenty-eight; I have seen his marriage contract and his baptismal certificate. I have known him since childhood. He is twenty-eight; I have certainty of it, I am certain of it.”
Scarcely have I heard the answer of this man so sure of what he says, and of twenty others who confirm the same thing, when I learn that for secret reasons, and through a peculiar scheme, Christopher’s baptismal certificate has been backdated. Those to whom I had spoken know nothing of it yet; yet they still have certainty of what is not.
If you had asked the whole earth before the time of Copernicus, “Did the sun rise? Did it set today?” everyone would have answered: “We are completely certain of it.” They were certain, and they were wrong.
Sorcery, divination, demonic harassment were for a long time the most certain thing in the world in the eyes of all peoples; what an innumerable crowd of people who had seen all these fine things, who were certain of them! Today that certainty has faded somewhat.
A young man who is beginning to study geometry comes to find me; he is still only at the definition of triangles. “Are you not certain,” I say to him, “that the three angles of a triangle are equal to two right angles?” He answers that not only is he not certain of it, but that he has not even a clear idea of that proposition; I demonstrate it to him, and he then becomes very certain of it, and he will be so for all his life.
There is a certainty very different from the others; they were only probabilities, and these probabilities, examined, have become errors; but mathematical certainty is immutable and eternal.
I exist, I think, I feel pain: is all that as certain as a geometrical truth? Yes. Why? Because these truths are proved by the same principle, that a thing cannot be and not be at the same time. I cannot at the same time exist and not exist, feel and not feel. A triangle cannot at the same time have a hundred and eighty degrees, which are the sum of two right angles, and not have them.
The physical certainty of my existence, of my feeling, and mathematical certainty are therefore of the same value, although they are of a different kind.
It is not the same with the certainty founded on appearances, or on the unanimous reports that men make to us.
“But what,” you say to me, “are you not certain that Peking exists? Do you not have fabrics from Peking at home? Have not people from different countries, with different opinions, who have written violently against one another while all preaching the truth at Peking, assured you of that city’s existence?” I answer that it is extremely probable to me that there was then a city of Peking; but I would not wager my life that this city exists; and I will wager my life whenever anyone wishes, that the three angles of a triangle are equal to two right angles.
Something very amusing has been printed in the Encyclopedic Dictionary; it is maintained there that a man ought to be as sure, as certain that Marshal Saxe has risen again, if all Paris told him so, as he is sure that Marshal Saxe won the battle of Fontenoy, when all Paris tells him so. See, I beg you, how admirable this reasoning is: I believe all Paris when it tells me something morally possible; therefore I must believe all Paris when it tells me something morally and physically impossible.
Apparently the author of that article meant to joke, and the other author who goes into raptures at the end of that article, written against his own views, meant to joke too.1
1 See the article Certainty, Encyclopedic Dictionary.
C — Chaîne des événemens
Il y a longtemps qu’on a prétendu que tous les événements sont enchaînés les uns aux autres, par une fatalité invincible; c’est le destin qui dans Homère est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux & des hommes, déclare net, qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il nâquit, & ne pouvait pas naître dans un autre; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troye; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses états; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins; il en résultait un nouvel arrangement de guerre & de paix avec les voisins des voisins de la Lycie: ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait d’un autre événement, lequel était lié par d’autres à l’origine des choses.
Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers: or il n’était pas possible que l’univers actuel existat, & n’existat pas, donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était.
Ce systême de la nécessité & de la fatalité, a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu'il dit, sous le nom de raison suffisante; il est pourtant fort ancien; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, & que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets.
Mylord Bolingbroke avouë que les petites querelles de Madᵉ. Marlborough, & de Madᵉ. Masham, lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louïs XIV: ce traité amena la paix d’Utrecht; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V. sur le trône d’Espagne. Philippe V. prit Naples & la Sicile sur la maison d’Autriche; le Prince Espagnol qui est aujourd’hui Roi de Naples, doit évidemment son Royaume à Milady Masham, & il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre; son existence à Naples dépendait d’une sottise de plus ou de moins à la cour de Londres. Examinez les situations de tous les peuples de l’univers, elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, & qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort dans cette immense machine.
Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l’Afrique & des mers australes, amène une partie de l’atmosphère africain, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes; ces pluies fécondent nos terres; notre vent du nord à son tour envoye nos vapeurs chez les nègres; nous faisons du bien à la Guinée, & la Guinée nous en fait à son tour. La chaîne s'étend d'un bout de l’univers à l’autre.
Mais il me semble qu'on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atôme dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chainon essentiel de la grande chaîne du destin.
Entendons nous; tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abime de l’éternité; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoüe; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfans. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique; chaque maison remonte, comme on sait, à Adam, mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.
Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitans des Gaules & de l’Espagne descendent de Gomer; & les Russes de Magog son frère cadet: on trouve cette généalogie dans tant de gros livres! sur ce pied là, on ne peut nier que nous ne devions à Magog les soixante mille Russes qui sont aujourd’hui en armes devers la Poméranie, & les soixante mille Français qui sont vers Francfort; mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, & qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit; je ne vois pas que celà ait influé beaucoup sur la résolution prise par l’Impératrice de Russie Elisabeth, d’envoyer une armée au secours de l’Impératrice des Romains Marie Thérese. Que mon chien rêve ou ne rêve pas en dormant, je n’aperçois pas le raport que cette importante affaire peut avoir avec celles du grand Mogol.
Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, & que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde. Jettez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, & celui qui l’a communiqué à l’eau, sont anéantis; le mouvement se perd & se répare; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits, ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Russie & en Prusse. Donc, les événements présents ne sont pas les enfans de tous les événements passés; ils ont leurs lignes directes; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encor une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfans: nous en dirons peut-être davantage quand nous parlerons de la destinée.
It has long been maintained that all events are linked one to another by an invincible fatality; it is destiny which in Homer is superior to Jupiter himself. That master of gods and men declares plainly that he cannot prevent Sarpedon his son from dying at the appointed time. Sarpedon was born in the moment in which he had to be born, and could not be born in another; he could not die anywhere but before Troy; he could not be buried anywhere but in Lycia; his body had, at the appointed time, to produce vegetables which had to change into the substance of certain Lycians; his heirs had to establish a new order in his states; this new order had to influence the neighboring kingdoms; there resulted from it a new arrangement of war and peace with the neighbors of the neighbors of Lycia: so, step by step, the destiny of the whole earth has depended on the death of Sarpedon, which depended on another event, which was bound by others to the origin of things.
If a single one of these facts had been arranged differently, there would have resulted another universe; now it was not possible that the actual universe should exist and not exist; therefore it was not possible for Jupiter to save the life of his son, Jupiter though he was.
This system of necessity and fatality was invented in our own day by Leibniz, as he says, under the name of sufficient reason; it is nevertheless very ancient; it is no new discovery that there is no effect without a cause, and that often the smallest cause produces the greatest effects.
Lord Bolingbroke admits that the little quarrels of Mrs. Marlborough and Mrs. Masham gave him the opportunity to conclude the separate treaty of Queen Anne with Louis XIV; that treaty brought the peace of Utrecht; that peace of Utrecht confirmed Philip V on the throne of Spain. Philip V took Naples and Sicily from the house of Austria; the Spanish prince who is today King of Naples evidently owes his kingdom to Lady Masham, and he would not have had it, and perhaps would not even have been born, if the duchess of Marlborough had been more complaisant toward the queen of England; his existence at Naples depended on one folly more or less at the court of London. Examine the circumstances of all the peoples of the world: they are thus established on a sequence of events that seem connected to nothing and are connected to everything. Everything in this immense machine is a cog, pulley, rope, or spring.
It is the same in the physical world. A wind that blows from the depths of Africa and the southern seas brings a part of the African atmosphere, which falls again as rain in the valleys of the Alps; those rains fertilize our lands; our north wind in its turn sends our vapors to the Negroes; we do good to Guinea, and Guinea does good to us in its turn. The chain extends from one end of the universe to the other.
But it seems to me that the truth of this principle is strangely abused. It is concluded from it that there is no atom so small whose movement has not influenced the present arrangement of the whole world; that there is no accident so small, either among men or among animals, that is not an essential link in the great chain of destiny.
Let us understand one another: every effect evidently has its cause, going back from cause to cause into the abyss of eternity; but not every cause has its effect, coming down to the end of the ages. All events are produced one by another, I admit it; if the past has given birth to the present, the present gives birth to the future; everything has fathers, but not everything always has children. It is here precisely as with a genealogical tree; every house goes back, as is known, to Adam, but in the family there are many people who died without leaving posterity.
There is a genealogical tree of the events of this world. It is incontestable that the inhabitants of Gaul and Spain descend from Gomer, and the Russians from Magog his younger brother: this genealogy is found in so many big books! On that basis, one cannot deny that we owe to Magog the sixty thousand Russians who are today in arms toward Pomerania, and the sixty thousand French who are toward Frankfurt; but whether Magog spat to the right or to the left near Mount Caucasus, and whether he made two ripples in a well or three, whether he slept on his left side or on his right, I do not see that this has much influenced the resolution taken by the Empress of Russia Elizabeth to send an army to the aid of the Empress of the Romans Maria Theresa. Whether my dog dreams or does not dream in his sleep, I do not perceive the relation this important affair can have with those of the Great Mogul.
We must remember that nature is not entirely filled with matter, and that not every movement is communicated step by step until it goes around the world. Throw into the water a body of like density: you calculate easily that after some time the movement of that body, and that which it communicated to the water, are annihilated; movement is lost and is restored; therefore the movement that Magog may have produced by spitting into a well cannot have influenced what is happening today in Russia and in Prussia. Therefore present events are not the children of all past events; they have their direct lines, but a thousand little collateral lines are of no use to them. Once again, every being has its father, but not every being has children: we shall perhaps say more of this when we speak of destiny.
C — Chaîne des êtres créés
La premiére fois que je lus Platon, & que je vis cette gradation d’êtres qui s’élévent depuis le plus léger atôme jusqu’à l’être suprême, cette échelle me frapa d’admiration; mais l’ayant regardée attentivement, ce grand fantôme s’évanouit, comme autrefois toutes les aparitions s’enfuiaient le matin au chant du coq.
L’imagination se complait d’abord à voir le passage imperceptible de la matière brute, à la matière organisée, des plantes aux zoophites, de ces zoophites aux animaux, de ceux-ci à l’homme, de l'homme aux génies, de ces génies revêtus d’un petit corps aérien à des substances immatérielles; & enfin mille ordres différents de ces substances, qui de beautés en perfections s’élévent jusqu’à Dieu même. Cette hiérarchie plait beaucoup aux bonnes gens, qui croyent voir le pape & ses cardinaux suivis des archévêques, des évêques; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simples prêtres, les diacres, les sous-diacres, puis paraissent les moines, & la marche est fermée par les capucins.
Mais il y a un peu plus de distance entre Dieu & ses plus parfaites créatures, qu’entre le saint père & le doyen du sacré collège: ce doyen peut devenir pape, mais le plus parfait des génies créés par l’être suprême ne peut devenir Dieu; y a l’infini entre Dieu & lui.
Cette chaîne, cette gradation prétendüe n’existe pas plus dans les végétaux & dans les animaux; la preuve en est qu’il y a des espèces de plantes & d’animaux qui sont détruites. Nous n’avons plus de murex. Il était défendu de manger du griffon & de l’ixion; ces deux espèces ont disparu de ce monde, quoi qu’en dise Bochart: où donc est la chaîne?
Quand même nous n’aurions pas perdu quelques espèces, il est visible qu’on en peut détruire. Les lions, les rinoceros commencent à devenir fort rares.
Il est très-probable qu’il y a eu des races d’hommes qu’on ne retrouve plus; mais je veux qu’elles ayent toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres, les Caffres à qui la nature a donné un tablier de leur peau, pendant du ventre à la moitié des cuisses; les Samoyedes dont les femmes ont un mammelon d’un bel ébène, &c.
N’y a-t-il pas visiblement un vuide entre le singe & l’homme? n’est-il pas aisé d’imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l’usage de la parole, ni nôtre figure, que nous pourions aprivoiser, qui répondrait à nos signes & qui nous servirait? & entre cette nouvelle espèce & celle de l’homme, n’en pourait-on pas imaginer d’autres?
Par delà l'homme, vous logez dans le ciel, divin Platon, une file de substances célestes; nous croyons nous autres à quelques-unes de ces substances, parce que la foi nous l’enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d’y croire? vous n’avez pas parlé aparemment au génie de Socrate; & le bon homme Heres qui ressuscita exprès pour vous apprendre les secrets de l’autre monde, ne vous a rien appris de ces substances.
La prétendue chaîne n’est pas moins interrompue dans l’univers sensible.
Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes! la Lune est quarante fois plus petite que nôtre globe. Quand vous avez voyagé de la Lune dans le vuide, vous trouvez Venus, elle est environ aussi grosse que la terre. De là vous allez chez Mercure, il tourne dans une éllipse qui est fort différente du cercle que parcourt Venus; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le Soleil un million de fois plus gros, Mars cinq fois plus petit; celui-là fait son tour en deux ans, Jupiter son voisin en douze, Saturne en trente; & encor Saturne, le plus éloigné de tous, n’est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendüe?
Et puis, comment voulez-vous que dans de grands espaces vuides il y ait une chaîne qui lie tout? s’il y en a une, c’est certainement celle que Newton a découverte; c’est lui qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vuide immense.
O Platon tant admiré! vous n'avez conté que des fables, & il est venu dans l’isle des Cassiderides, où de vôtre temps les hommes allaient tout nuds, un philosophe qui a enseigné à la terre des vérités aussi grandes que vos imaginations étaient puériles.
The first time I read Plato, and saw that gradation of beings rising from the lightest atom up to the supreme being, that ladder filled me with admiration; but when I examined it closely, that great phantom vanished, as formerly all apparitions fled in the morning at the crowing of the cock.
The imagination at first takes pleasure in seeing the imperceptible passage from brute matter to organized matter, from plants to zoophytes, from those zoophytes to animals, from these to man, from man to spirits, from those spirits clothed in a little aerial body to immaterial substances; and at last a thousand different orders of these substances, which rise through beauty and perfection to God himself. This hierarchy pleases the good people very much, who believe they see the pope and his cardinals followed by the archbishops, the bishops; after whom come the parish priests, the vicars, ordinary priests, the deacons, the subdeacons, then appear the monks, and the Capuchins bring up the rear.
But there is a little more distance between God and his most perfect creatures than between the holy father and the dean of the sacred college: that dean can become pope, but the most perfect of the spirits created by the supreme being cannot become God; infinity lies between God and him.
This chain, this supposed gradation, likewise does not exist among plants and animals; the proof of it is that there are species of plants and of animals that have been destroyed. We have no more murex. It was forbidden to eat the griffon and the ixion; those two species have disappeared from this world, whatever Bochart may say: where then is the chain?
Even if we had not lost some species, it is visible that some can be destroyed. The lions and the rhinoceroses are beginning to become very rare.
It is very probable that there have been races of men which are no longer found; but I am willing to grant that they have all survived, along with the whites, the Negroes, the Kaffirs to whom nature has given an apron of their own skin, hanging from the belly to the middle of the thighs; the Samoyeds, whose women have a nipple of beautiful ebony, etc.
Is there not visibly a void between the ape and man? Is it not easy to imagine a two-footed animal without feathers, which would be intelligent without having either the use of speech or our form, which we could tame, which would answer our signs and would serve us? And between that new species and that of man, could one not imagine others?
Beyond man, you lodge in the sky, divine Plato, a succession of celestial substances; we believe in some of those substances, because the faith teaches it to us. But you, what reason have you to believe in them? You have not apparently spoken with Socrates’ guiding spirit; and the good man Er, who rose again expressly to teach you the secrets of the other world, taught you nothing of those substances.
The supposed chain is no less interrupted in the perceptible universe.
What a gradation, I beg you, between your planets! The Moon is forty times smaller than our globe. When you have traveled from the Moon into the void, you find Venus; she is about as big as the earth. From there you go to Mercury; he turns in an ellipse very different from the circle that Venus describes; he is twenty-seven times smaller than we are, the Sun a million times bigger, Mars five times smaller; that one makes his round in two years, Jupiter his neighbor in twelve, Saturn in thirty; and even Saturn, the most distant of all, is not so big as Jupiter. Where is the supposed gradation?
And then, how can there be a chain linking everything across vast empty spaces? If there is one, it is certainly the one Newton discovered; it is he who makes all the globes of the planetary world gravitate one toward another in that immense void.
Much-admired Plato! You have told nothing but fables; and there has come to the island of the Cassiterides, where in your time men went all naked, a philosopher who has taught the earth truths as great as your imaginings were childish.
L — Le Ciel des Anciens
Si un ver à soye donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi-bien que firent tous les anciens, en donnant le nom de ciel à l’atmosphère, qui est, comme dit très-bien Mr. de Fontenelle dans ses mondes, le duvet de nôtre coque.
Les vapeurs qui sortent de nos mers & de nôtre terre, & qui forment les nuages, les météores & les tonnerres, furent pris d’abord pour la demeure des dieux. Les dieux descendent toujours dans des nuages d’or chez Homère; c’est de là que les peintres les peignent encor aujourd’hui assis sur une nuée; mais comme il était bien juste que le maître des dieux fût plus à son aise que les autres, on lui donna un aigle pour le porter, parce que l’aigle vole plus haut que les autres oiseaux.
Les anciens Grecs voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles, au haut de quelque montagne, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle aussi, & la placèrent en Thessalie sur le mont Olimpe, dont le sommet est quelquefois caché dans les nuës, de sorte que leur palais était de plain pied à leur ciel.
Les étoiles & les planètes qui semblent attachées à la voute bleüe de nôtre atmosphère, devinrent ensuite les demeures des dieux; sept d’entr’eux eurent chacun leur planète, les autres logèrent où ils purent; le conseil général des dieux se tenait dans une grande salle, à laquelle on allait par la voye lactée; car il fallait bien que les dieux eussent une salle en l’air, puis que les hommes avaient des hôtels-de-ville sur la terre.
Quand les titans, espèce d’animaux entre les dieux & les hommes, déclarèrent une guerre assez juste à ces dieux là, pour reclamer une partie de leur héritage du côté paternel, étant fils du ciel & de la terre, ils ne mirent que deux ou trois montagnes les unes sur les autres, comptant que c’en était bien assez pour se rendre maîtres du ciel, & du château de l’Olimpe.
Neve foret terris securior arduus æther;Affectasse ferunt regnum cæleste gigantes,Altaque congestos struxisse ad sidera montes.
Cette physique d’enfans & de vieilles, était prodigieusement ancienne; cependant il est très sûr que les Caldéens avaient des idées aussi saines que nous de ce qu’on appelle le ciel; ils plaçaient le soleil au centre de nôtre monde planétaire, à peu près à la distance de nôtre globe que nous avons reconnüe; ils faisaient tourner la terre, & toutes les planètes autour de cet astre; c’est ce que nous apprend Aristarque de Samos; c’est le véritable systême du monde que Copernic a renouvellé depuis; mais les philosophes gardaient le secret pour eux, afin d’être plus respectés des rois & du peuple, ou plutôt pour n’être pas persécutés.
Le langage de l’erreur est si familier aux hommes, que nous appellons encor nos vapeurs, & l’espace de la terre à la lune, du nom de ciel; nous disons, monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu’on sache bien qu’il ne tourne pas; nous sommes probablement le ciel pour les habitans de la lune, & chaque planète place son ciel dans la planète voisine.
Si on avait demandé à Homère dans quel ciel était allée l’ame de Sarpedon, & où était celle d’Hercule, Homère eût été bien embarassé, il eût répondu par des vers harmonieux.
Quelle sûreté avait-on que l’ame aérienne d’Hercule se fût trouvée plus à son aise dans Venus, dans Saturne, que sur notre globe? Aurait-elle été dans le Soleil? la place ne paraît pas tenable dans cette fournaise. Enfin, qu’entendaient les anciens par le ciel? ils n’en sçavaient rien; ils criaient toujours le ciel & la terre; c’est comme si on criait l’infini & un atôme. Il n’y a point, à proprement parler, de ciel; il y a une quantité prodigieuse de globes qui roulent dans l’espace vuide, & notre globe roule comme les autres.
Les anciens croyaient qu’aller dans les cieux c’était monter; mais on ne monte point d’un globe à un autre; les globes célestes sont tantôt au-dessus de notre horison, tantôt au-dessous. Ainsi, supposons que Venus étant venue à Paphos, retournât dans sa planète quand cette planète était couchée, la déesse Venus ne montait point alors par rapport à notre horison; elle descendait, & on devait dire en ce cas descendre au ciel. Mais les anciens n’y entendaient pas tant de finesse; ils avaient des notions vagues, incertaines, contradictoires sur tout ce qui tenait à la physique. On a fait des volumes immenses pour sçavoir ce qu’ils pensaient sur bien des questions de cette sorte. Quatre mots auraient suffi, ils ne pensaient pas.
Il faut toujours en excepter un petit nombre de sages, mais ils sont venus tard; peu ont expliqué leurs pensées, & quand ils l’ont fait, les charlatans de la terre les ont envoyés au ciel par le plus court.
Un écrivain qu’on nomme, je crois, Pluche, a prétendu faire de Moïse un grand physicien; un autre avait auparavant concilié Moïse avec Descartes, & avait imprimé le Cartesius Mozaizans; selon lui Moïse avait inventé le premier les tourbillons & la matière subtile; mais on sait assez que Dieu qui fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un professeur de physique; il instruisit les Juifs de leur devoir, & ne leur enseigna pas un mot de philosophie. Calmet qui a beaucoup compilé & qui n’a raisonné jamais, parle du systême des Hébreux; mais ce peuple grossier était bien loin d’avoir un systême; il n’avait pas même d’école de géométrie, le nom leur en était inconnu; leur seule science était le métier de courtier & l’usure.
On trouve dans leurs livres quelques idées louches, incohérentes, & dignes en tout d’un peuple barbare sur la structure du ciel. Leur premier ciel était l’air, le second le firmament, où étaient attachées les étoiles; ce firmament était solide & de glace, & portait les eaux supérieures, qui s’échapèrent de ce reservoir par des portes, des écluses, des cataractes, au temps du déluge.
Au dessus de ce firmament ou de ces eaux supérieures, était le troisiéme ciel ou l’empirée, où St. Paul fut ravi. Le firmament était une espèce de demi-voûte qui embrassait la terre. Le soleil ne faisait point le tour d’un globe qu’ils ne connaissaient pas. Quand il était parvenu à l’occident, il revenait à l’orient par un chemin inconnu; & si on ne le voyait pas, c’était, comme le dit le Baron de Feneste, parce qu’il revenait de nuit.
Encor les Hébreux avaient-ils pris ces rêveries des autres peuples. La plûpart des nations excepté l’école des Caldéens, regardaient le ciel comme solide; la terre fixe & immobile, était plus longue d’orient en occident que du midi au nord d’un grand tiers; de là viennent ces expressions de longitude & de latitude que nous avons adoptées. On voit que dans cette opinion il était impossible qu’il y eût des antipodes. Aussi St. Augustin traite l’idée des antipodes d’absurdité, & Lactance dit expressément, Y’a-t-il des gens assez fous pour croire qu’il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds? &c.
St. Chrisostome s’écrie dans sa quatorziéme homélie, Où sont ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, & que leur forme est circulaire?
Lactance dit encor au Liv. III. de ses institutions; Je pourrais vous prouver par beaucoup d’arguments qu’il est impossible que le ciel entoure la terre.
L’auteur du spectacle de la nature poura dire à Mr. le chevalier tant qu’il voudra, que Lactance & St. Chrisostome étaient de grands philosophes, on lui répondra qu’ils étaient de grands saints, & qu’il n’est point du tout nécessaire pour être un saint, d’être un bon astronome. On croira qu’ils sont au ciel, mais on avoüera qu’on ne sçait pas dans quelle partie du ciel précisément.
If a silkworm called the little down surrounding its cocoon the sky, it would reason just as well as all the ancients did when they gave that name to the atmosphere, which, as Mr. de Fontenelle so aptly says in his Worlds, is the down around our cocoon.
The vapors rising from our seas and our earth, which form clouds, meteors, and thunder, were first taken for the dwelling of the gods. In Homer the gods always descend in golden clouds; that is why painters still portray them sitting on a cloud today. But since it was only right that the master of the gods should be more comfortable than the others, they gave him an eagle to carry him, because the eagle flies higher than other birds.
The ancient Greeks, seeing that the masters of cities lived in citadels on some mountaintop, judged that the gods might have a citadel too, and placed it in Thessaly on Mount Olympus, whose summit is sometimes hidden in clouds, so that their palace stood on the same level as their sky.
The stars and planets, which seem fastened to the blue vault of our atmosphere, next became the dwellings of the gods. Seven of them each had a planet; the others lodged wherever they could. The general council of the gods met in a great hall reached by the Milky Way; for the gods certainly needed a hall in the air, since men had town halls on earth.
When the Titans, a species of animal between gods and men, declared a fairly just war on these gods to claim part of their inheritance on their father’s side, being sons of heaven and earth, they merely piled two or three mountains on top of one another, reckoning that this was quite enough to make them masters of heaven and the castle of Olympus.
And lest high heaven be safer than the earth,The giants, they say, aspired to heaven’s kingdom,And piled high mountains up toward the stars.
This physics of children and old women was prodigiously ancient; yet it is quite certain that the Chaldeans had ideas as sound as ours about what is called the heavens. They placed the sun at the center of our planetary world, at roughly the distance from our globe that we have established; they had the earth and all the planets revolve around that star. Aristarchus of Samos tells us this. It is the true system of the world, which Copernicus later revived; but the philosophers kept the secret to themselves, to win greater respect from kings and people—or rather, to escape persecution.
The language of error is so familiar to men that we still call our vapors, and the space between the earth and the moon, the sky. We say “go up to heaven,” just as we say the sun turns, though we know perfectly well that it does not. We are probably the sky for the inhabitants of the moon, and each planet places its heaven on the neighboring planet.
If someone had asked Homer which heaven Sarpedon’s soul had gone to, and where Hercules’ soul was, Homer would have been very much at a loss; he would have answered in harmonious verse.
What assurance was there that Hercules’ airy soul would have found itself more comfortable on Venus or Saturn than on our globe? Might it have been in the sun? The place hardly seems habitable in that furnace. In short, what did the ancients mean by heaven? They knew nothing about it. They were forever crying “heaven and earth”; it is as though someone cried “infinity and an atom.” Strictly speaking, there is no heaven. There is a prodigious number of globes rolling through empty space, and our globe rolls like the rest.
The ancients believed that going to heaven meant going up; but one does not go up from one globe to another. The heavenly globes are sometimes above our horizon, sometimes below it. Thus, suppose that Venus, after coming to Paphos, returned to her planet when that planet had set: the goddess Venus was not then going up in relation to our horizon; she was going down, and in that case one ought to have said “go down to heaven.” But the ancients did not split such fine hairs. Their notions about everything belonging to physics were vague, uncertain, contradictory. Enormous volumes have been written to discover what they thought about many questions of this sort. Four words would have sufficed: they did not think.
One must always except a small number of sages; but they came late, few explained their thoughts, and when they did, the charlatans of the earth sent them to heaven by the shortest route.
A writer named Pluche, I believe, undertook to make Moses a great physicist. Another had previously reconciled Moses with Descartes and published Cartesius Mozaizans. According to him, Moses was the first to invent vortices and subtle matter. But everyone knows well enough that God, who made Moses a great legislator and a great prophet, had no wish whatever to make him a professor of physics. He instructed the Jews in their duty and taught them not a word of philosophy. Calmet, who compiled a great deal and never reasoned at all, speaks of the Hebrews’ system; but this crude people was very far from possessing a system. They did not even have a school of geometry; the name itself was unknown to them. Their only science was brokerage and usury.
Their books contain a few muddled, incoherent ideas about the structure of heaven, worthy in every respect of a barbarous people. Their first heaven was the air, the second the firmament, to which the stars were fastened. This firmament was solid and made of ice, and supported the upper waters, which escaped from that reservoir through doors, sluices, and cataracts at the time of the Flood.
Above this firmament, or these upper waters, was the third heaven, or empyrean, to which St. Paul was caught up. The firmament was a kind of half-vault embracing the earth. The sun did not circle a globe of which they knew nothing. When it reached the west, it returned east by an unknown path; and if it was not seen, that was, as the Baron de Fæneste says, because it came back at night.
Even these fantasies the Hebrews had borrowed from other peoples. Most nations, except the Chaldean school, regarded heaven as solid. The earth, fixed and motionless, was a good third longer from east to west than from south to north; this is the origin of the expressions longitude and latitude that we have adopted. Plainly, on this view, there could be no antipodes. Accordingly, St. Augustine calls the idea of antipodes an absurdity, and Lactantius expressly says, “Are there people foolish enough to believe that there are men whose heads are lower than their feet?” etc.
St. Chrysostom exclaims in his fourteenth homily, “Where are those who maintain that the heavens move and that their shape is circular?”
Lactantius also says in Book III of his Institutions: “I could prove to you by many arguments that it is impossible for heaven to surround the earth.”
The author of the Spectacle of Nature may tell the Chevalier as often as he likes that Lactantius and St. Chrysostom were great philosophers; the answer will be that they were great saints, and that being a saint does not in the least require being a good astronomer. We shall believe that they are in heaven, but admit that we do not know precisely which part of heaven they are in.
C — Circoncision
Lors qu’Hérodote raconte ce que lui ont dit les barbares chez lesquels il a voyagé, il raconte des sottises, & c’est ce que font la plûpart de nos voyageurs. Aussi n’exige-t-il pas qu’on le croye, quand il parle de l’avanture de Gigès & de Candaule, d’Arion porté sur un dauphin, & de l’oracle consulté pour sçavoir ce que faisait Crésus, qui répondit qu’il faisait cuire alors une tortüe dans un pot couvert; & du cheval de Darius qui ayant henni le premier de tous, déclara son maître roi, & de cent autres fables propres à amuser des enfans; & à être compilées par des rhéteurs: mais quand il parle de ce qu’il a vu, des coutumes des peuples qu’il a éxaminées, de leurs antiquités qu’il a consultées, il parle alors à des hommes.
Il semble, dit-il au livre d’Euterpe, que les habitans de la Colchide sont originaires d’Egypte; j’en juge par moi-même plutôt que par ouï dire; car j’ai trouvé qu’en Colchide on se souvenait bien plus des anciens Egyptiens qu’on ne se ressouvenait des anciennes coutumes de Colcos en Egypte.
Ces habitans des bords du pont Euxin prétendaient être une colonie établie par Sésostris; pour moi je le conjecturais non seulement parce qu’ils sont bazanés, & qu’ils ont les cheveux frisés, mais parce que les peuples de Colchide, d’Egypte, & d’Ethiopie, sont les seuls sur la terre qui se sont fait circoncire de tout temps, car les Phéniciens & ceux de la Palestine avoüent qu’ils ont pris la Circoncision des Egyptiens. Les Siriens qui habitent aujourd’hui sur les rivages du Thermodon, & de Pathenie, & les Macrons leurs voisins, avoüent qu’il n’y a pas longtemps qu’ils se sont conformés à cette coutume d’Egypte; c’est par-là principalement qu’ils sont reconnus pour Egyptiens d’origine.
A l’égard de l’Ethiopie & de l’Egypte, comme cette cérémonie est très ancienne chez ces deux nations, je ne sçaurais dire qui des deux tient la circoncision de l’autre; il est toutefois vraisemblable que les Ethiopiens la prirent des Egyptiens; comme, au contraire, les Phéniciens ont aboli l’usage de circoncire les enfans nouveaux nés, depuis qu’ils ont eu plus de commerce avec les Grecs.
Il est évident, par ce passage d’Hérodote, que plusieurs peuples avaient pris la circoncision de l’Egypte; mais aucune nation n’a jamais prétendu avoir reçu la circoncision des Juifs. A qui peut-on donc attribuer l’origine de cette coutume, ou à la nation de qui cinq ou six autres confessent la tenir, ou à une autre nation bien moins puissante, moins commerçante, moins guerriére, cachée dans un coin de l’Arabie Pétrée, qui n’a jamais communiqué le moindre de ses usages à aucun peuple?
Les Juifs disent qu’ils ont été reçus autrefois par charité dans l’Egypte; n’est-il pas bien vraisemblable que le petit peuple a imité un usage du grand peuple, & que les Juifs ont pris quelques coutumes de leurs maîtres?
Clément d’Aléxandrie rapporte que Pithagore voyageant chez les Egyptiens, fut obligé de se faire circoncire, pour être admis à leurs mystères; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d’Egypte. Ces prêtres existaient lorsque Joseph arriva en Egypte; le gouvernement était très-ancien, & les cérémonies antiques de l’Egypte observées avec la plus scrupuleuse exactitude.
Les Juifs avoüent qu'ils demeurèrent pendant deux cent cinq ans en Egypte; ils disent qu’ils ne se firent point circoncire dans cet espace de temps; il est donc clair que pendant ces deux cent cinq ans, les Egyptiens n’ont pas reçu la circoncision des Juifs; l’auraient-ils prise d’eux, après que les Juifs leur eurent volé tous les vases qu’on leur avait prêtés, & s’enfuirent dans le désert avec leur proye, selon leur propre témoignage? Un maître adoptera-t-il la principale marque de la religion de son esclave voleur & fugitif? cela n’est pas dans la nature humaine.
Il est dit dans le livre de Josué, que les juifs furent circoncis dans le désert. Je vous ai délivrés de ce qui faisait vôtre opprobre chez les Egyptiens. Or, quel pouvait être cet opprobre pour des gens qui se trouvaient entre les peuples de Phénicie, les Arabes, & les Egyptiens, si ce n’est ce qui les rendait méprisables à ces trois nations? comment leur ôte-t-on cet opprobre? en leur ôtant un peu de prépuce, n’est-ce pas là le sens naturel de ce passage?
La Genése dit qu’Abraham avait été circoncis auparavant, mais Abraham voyagea en Egypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant Roi; rien n’empêche que dans ce royaume si ancien, la Circoncision ne fût dès longtemps en usage avant que la nation Juive fût formée. De plus, la Circoncision d’Abraham n’eut point de suite; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué.
Or avant Josué, les Israélites, de leur aveu même, prirent beaucoup de coutumes des Egyptiens; ils les imitèrent dans plusieurs sacrifices, dans plusieurs cérémonies, comme dans les jeûnes qu’on observait les veilles des fêtes d’Isis, dans les ablutions, dans la coutume de raser la tête des prêtres: l’encens, le candelabre, le sacrifice de la vache rousse, la purification avec de l’hisope, l’abstinence du cochon, l’horreur des ustenciles de cuisine des étrangers, tout atteste que le petit peuple Hébreu, malgré son aversion pour la grande nation Egyptienne, avait retenu une infinité d’usages de ses anciens maîtres. Ce bouc Azazel qu’on envoyait dans le désert, chargé des péchés du peuple, était une imitation visible d’une pratique Egyptienne; les Rabbins conviennent même que le mot Azazel n’est point hébreu. Rien n’empêche donc que les Hébreux ayent imité les Egyptiens dans la circoncision, comme faisaient les Arabes leurs voisins.
Il n’est point extraordinaire que Dieu qui a sanctifié le batême si ancien chez les Asiatiques, ait sanctifié aussi la Circoncision non moins ancienne chez les Africains. On a déja remarqué qu’il est le maître d’attacher ses graces aux signes qu’il daigne choisir.
Au reste, depuis que sous Josué, le peuple Juif eut été circoncis, il a conservé cet usage jusqu’à nos jours; les Arabes y ont aussi toujours été fidèles; mais les Egyptiens qui dans les premiers temps circoncisaient les garçons & les filles, cessèrent avec le temps de faire aux filles cette opération, & enfin la restreignirent aux prêtres, aux astrologues, & aux prophètes. C’est ce que Clément d’Aléxandrie & Origène nous apprennent. En effet, on ne voit point que les Ptolomées ayent jamais reçu la Circoncision.
Les auteurs Latins qui traitent les Juifs avec un si profond mépris, qu’ils les appellent, Curtus Apella, par dérision, Credat Judæus Apella, Curti Judæi, ne donnent point de ces épithètes aux Egyptiens. Tout le peuple d’Egypte est aujourd’hui circoncis, mais par une autre raison, parce que le Mahométisme adopta l’ancienne Circoncision de l’Arabie.
C’est cette Circoncision Arabe qui a passé chez les Ethiopiens, où l’on circoncit encor les garçons & les filles.
Il faut avoüer que cette cérémonie de la Circoncision paraît d’abord bien étrange; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l’orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s’imprimaient des caractères sur le poignet, & sur le cou. Les prêtres de Cibéle se rendaient eunuques.
Il y a grande apparence que les Egyptiens qui révéraient l’instrument de la génération, & qui en portaient l’image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d’offrir à Isis & Osiris, par qui tout s’engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes mœurs orientales sont si prodigieusement différentes des notres, que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfans mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux.
When Herodotus recounts what the barbarians among whom he traveled told him, he recounts nonsense, as most of our travelers do. Nor does he demand belief when he speaks of the adventure of Gyges and Candaules, of Arion carried on a dolphin, of the oracle consulted to discover what Croesus was doing, which answered that he was then cooking a tortoise in a covered pot; of Darius’ horse, which, by neighing before all the others, proclaimed its master king; and of a hundred other fables fit to amuse children and to be compiled by rhetoricians. But when he speaks of what he has seen, of the customs of peoples he has examined, of their antiquities he has consulted, then he speaks to men.
“It appears,” he says in the book of Euterpe, “that the inhabitants of Colchis are originally from Egypt. I judge this for myself rather than from hearsay; for I found that in Colchis they remembered the ancient Egyptians much better than people in Egypt remembered the ancient customs of Colchis.
“These inhabitants of the shores of the Euxine claimed to be a colony established by Sesostris. For my part, I inferred it not only because they are dark-skinned and have curly hair, but because the peoples of Colchis, Egypt, and Ethiopia are the only ones on earth who have practiced circumcision from time immemorial. The Phoenicians and the people of Palestine admit that they took circumcision from the Egyptians. The Syrians now living on the banks of the Thermodon and the Parthenius, and their neighbors the Macrones, admit that they conformed to this Egyptian custom only recently. This is the principal sign by which they are recognized as Egyptian in origin.
“As for Ethiopia and Egypt, since this ceremony is very ancient in both nations, I cannot say which received circumcision from the other. It is nevertheless likely that the Ethiopians took it from the Egyptians; whereas the Phoenicians, on the contrary, have abolished the practice of circumcising newborn children since they have had more dealings with the Greeks.”
It is evident from this passage of Herodotus that several peoples took circumcision from Egypt; but no nation has ever claimed to have received circumcision from the Jews. To whom, then, can the origin of this custom be attributed: to the nation from which five or six others confess they received it, or to another nation, far less powerful, less commercial, less warlike, hidden in a corner of Arabia Petraea, which never communicated the slightest of its customs to any people?
The Jews say that they were once received into Egypt out of charity. Is it not very likely that the little people imitated a practice of the great people, and that the Jews took some customs from their masters?
Clement of Alexandria reports that Pythagoras, traveling among the Egyptians, was obliged to be circumcised to gain admission to their mysteries. Circumcision was therefore absolutely necessary to join the ranks of Egypt’s priests. These priests existed when Joseph arrived in Egypt; its government was very ancient, and Egypt’s antique ceremonies were observed with the most scrupulous exactness.
The Jews admit that they remained in Egypt for two hundred and five years. They say that they did not undergo circumcision during that time. It is therefore clear that during those two hundred and five years the Egyptians did not receive circumcision from the Jews. Would they have taken it from them after the Jews had stolen all the vessels lent to them and fled into the desert with their booty, according to their own testimony? Will a master adopt the principal mark of the religion of his thieving, fugitive slave? That is not human nature.
The book of Joshua says that the Jews were circumcised in the desert: “I have delivered you from what was your disgrace among the Egyptians.” Now, what could this disgrace have been for people situated between the peoples of Phoenicia, the Arabs, and the Egyptians, except what made them contemptible to these three nations? How was this disgrace removed? By removing a little of their foreskin. Is that not the natural sense of the passage?
Genesis says that Abraham had been circumcised earlier; but Abraham traveled to Egypt, which had long been a flourishing kingdom governed by a powerful king. Nothing prevents circumcision from having been in use for a long time in that ancient kingdom before the Jewish nation was formed. Moreover, Abraham’s circumcision had no sequel: his descendants were not circumcised until Joshua’s time.
Now before Joshua, by their own admission, the Israelites took many customs from the Egyptians. They imitated them in several sacrifices and ceremonies: in the fasts observed on the eve of the festivals of Isis, in ablutions, in the custom of shaving the priests’ heads. Incense, the candelabrum, the sacrifice of the red heifer, purification with hyssop, abstinence from pork, horror of foreigners’ cooking utensils: everything attests that the little Hebrew people, despite its aversion to the great Egyptian nation, had retained countless practices of its former masters. That goat Azazel, sent into the desert laden with the people’s sins, was a visible imitation of an Egyptian practice. The rabbis even agree that the word Azazel is not Hebrew. Nothing therefore prevents the Hebrews from having imitated the Egyptians in circumcision, as their Arab neighbors did.
There is nothing extraordinary in God’s having sanctified circumcision, no less ancient among the Africans than baptism was among the Asians, which he also sanctified. It has already been observed that he is free to attach his graces to whatever signs he deigns to choose.
For the rest, ever since the Jewish people was circumcised under Joshua, it has preserved this practice down to our own day. The Arabs too have always remained faithful to it. But the Egyptians, who in the earliest times circumcised boys and girls, eventually ceased performing the operation on girls, and finally restricted it to priests, astrologers, and prophets. Clement of Alexandria and Origen tell us this. Indeed, we do not find that the Ptolemies ever underwent circumcision.
The Latin authors, who treat the Jews with such profound contempt that they derisively call them Curtus Apella, Credat Judæus Apella, Curti Judæi, do not apply these epithets to the Egyptians. All the people of Egypt are circumcised today, but for another reason: because Mohammedanism adopted the ancient circumcision of Arabia.
It is this Arab circumcision that passed to the Ethiopians, where boys and girls are still circumcised.
One must admit that this ceremony of circumcision seems very strange at first; but it should be remembered that from time immemorial the priests of the East consecrated themselves to their divinities by particular marks. An ivy leaf was engraved with a punch on the priests of Bacchus. Lucian tells us that devotees of the goddess Isis imprinted characters on their wrists and necks. The priests of Cybele made themselves eunuchs.
It seems highly likely that the Egyptians, who revered the instrument of generation and carried its image in pomp in their processions, conceived the idea of offering Isis and Osiris, through whom everything on earth was engendered, a small portion of the member by which these gods had willed that the human race should perpetuate itself. Ancient Eastern customs are so prodigiously different from ours that nothing should seem extraordinary to anyone who has read a little. A Parisian is astonished to be told that the Hottentots have one testicle cut off their male children. The Hottentots may be astonished that Parisians keep two.
C — Corps
De même que nous ne sçavons ce que c’est qu’un esprit, nous ignorons ce que c’est qu’un corps: nous voyons quelques propriétés, mais quel est ce sujet en qui ces propriétés résident? il n’y a que des corps, disaient Démocrite & Epicure; il n’y a point de corps, disaient les disciples de Zénon d’Elée.
L’Evêque de Cloine, Berklay, est le dernier, qui par cent sophismes captieux a prétendu prouver que les corps n’existent pas; ils n’ont, dit-il, ni couleurs, ni odeurs, ni chaleur; ces modalités sont dans vos sensations, & non dans les objets: il pouvait s’épargner la peine de prouver cette vérité, elle était assez connuë; mais de là il passe à l’étenduë, à la solidité qui sont des essences du corps, & il croit prouver qu’il n’y a pas d’étenduë dans une piéce de drap verd, parce que ce drap n’est pas verd en effet; cette sensation du verd n’est qu’en vous, donc cette sensation de l’étenduë n’est aussi qu’en vous. Et après avoir aussi détruit l’étenduë, il conclut que la solidité qui y est attachée tombe d’elle-même, & qu’ainsi il n’y a rien au monde que nos idées. De sorte, que selon ce docteur, dix mille hommes tués par dix mille coups de canon, ne sont dans le fonds que dix mille appréhensions de nôtre ame.
Il ne tenait qu’à Mr. l’Evêque de Cloine de ne point tomber dans l’excès de ce ridicule; il croit montrer qu’il n’y a point d’étenduë, parce qu’un corps lui a paru avec sa lunette quatre fois plus gros qu’il ne l’était à ses yeux, & quatre fois plus petit à l’aide d’un autre verre. De là il conclut qu’un corps ne pouvant à la fois avoir quatre pieds, seize pieds, & un seul pied d’étenduë, cette étenduë n’existe pas; donc il n’y a rien. Il n’avait qu’à prendre une mesure, & dire, De quelque étenduë qu’un corps me paraisse, il est étendu de tant de ces mesures.
Il lui était bien aisé de voir qu’il n’en est pas de l’étenduë & de la solidité comme des sons, des couleurs, des saveurs, & des odeurs &c. Il est clair que ce sont en nous des sentiments excités par la configuration des parties; mais l’étenduë n’est point un sentiment. Que ce bois allumé s’éteigne, je n’ai plus chaud; que cet air ne soit plus frappé, je n’entends plus; que cette rose se fane, je n’ai plus d’odorat pour elle; mais ce bois, cet air, cette rose, sont étendus sans moi. Le paradoxe de Berklai ne vaut pas la peine d’être réfuté.
Il est bon de sçavoir ce qui l’avait entraîné dans ce paradoxe. J’eus, il y a longtemps, quelques conversations avec lui; il me dit que l’origine de son opinion venait de ce qu’on ne peut concevoir ce que c’est que ce sujet qui reçoit l’étenduë. Et en effet, il triomphe dans son livre; quand il demande à Hilas ce que c’est que ce sujet, ce substratum, cette substance? C’est le corps étendu, répond Hilas; alors l’Evêque, sous le nom de Philonoüs, se moque de lui; & le pauvre Hilas voyant qu’il a dit que l’étenduë est le sujet de l’étenduë, & qu’il a dit une sotise, demeure tout confus, & avoüe qu’il n’y comprend rien, qu’il n’y a point de corps, que le monde matériel n’éxiste pas, qu’il n’y a qu’un monde intellectuel.
Philonoüs devait dire seulement à Hilas, Nous ne sçavons rien sur le fonds de ce sujet, de cette substance étenduë, solide, divisible, mobile, figurée &c. je ne la connais pas plus que le sujet pensant, sentant & voulant; mais ce sujet n’en existe pas moins, puisqu’il a des propriétés essentielles dont il ne peut être dépouillé.
Nous sommes tous comme la plûpart des dames de Paris; elles font grande chère sans sçavoir ce qui entre dans les ragouts; de même nous jouïssons des corps, sans sçavoir ce qui les compose. De quoi est fait le corps? de parties, & ces parties se résolvent en d’autres parties. Que sont ces dernières parties? Toujours des corps; vous divisez sans cesse, & vous n’avancez jamais.
Enfin, un subtil philosophe remarquant qu’un tableau est fait d’ingrédiens, dont aucun n’est un tableau, & une maison de matériaux dont aucun n’est une maison, il imagina (d’une façon un peu différente) que les corps sont bâtis d’une infinité de petits êtres qui ne sont pas corps; & cela s’appelle des monades. Ce systême ne laisse pas d’avoir son bon; & s’il était révélé, je le croirais très possible; tous ces petits êtres seraient des points mathématiques, des espèces d’ames qui n’attendraient qu’un habit pour se mettre dedans. Ce serait une métempsicose continuelle; une monade irait tantôt dans une baleine, tantôt dans un arbre, tantôt dans un joueur de gobelets. Ce système en vaut bien un autre; je l’aime bien autant que la déclinaison des atômes, les formes substantielles, la grace versatile, & les vampires de Don Calmet.
Just as we do not know what a spirit is, we do not know what a body is. We see certain properties; but what is the subject in which those properties reside? There are only bodies, said Democritus and Epicurus; there are no bodies, said the disciples of Zeno of Elea.
Berkeley, Bishop of Cloyne, is the latest to have claimed, through a hundred specious sophisms, to prove that bodies do not exist. They have, he says, neither colors, nor smells, nor heat; these qualities are in your sensations, not in the objects. He could have spared himself the trouble of proving that truth; it was well enough known. But from there he passes to extension and solidity, which are essential properties of body, and thinks he proves that a piece of green cloth has no extension because the cloth is not actually green: this sensation of green exists only in you, therefore this sensation of extension also exists only in you. And after thus destroying extension, he concludes that the solidity attached to it falls away of itself, and consequently nothing in the world exists except our ideas. So that, according to this doctor, ten thousand men killed by ten thousand cannon shots are fundamentally nothing but ten thousand apprehensions of our soul.
The Bishop of Cloyne had only himself to blame for falling into such an excess of absurdity. He thinks he shows that extension does not exist because a body appeared four times larger through his telescope than to his naked eye, and four times smaller through another lens. From this he concludes that, since a body cannot have an extension of four feet, sixteen feet, and one foot at the same time, this extension does not exist; therefore nothing exists. He had only to take a measuring rule and say: “Whatever size a body may appear to me, its extension is so many of these measures.”
It was easy enough for him to see that extension and solidity are not like sounds, colors, tastes, smells, etc. Clearly these last are feelings aroused in us by the arrangement of parts; but extension is not a feeling. Let this burning wood go out: I no longer feel hot. Let this air cease to be struck: I no longer hear. Let this rose fade: I no longer smell it. But this wood, this air, this rose have extension without me. Berkeley’s paradox is not worth the trouble of refuting.
It is worth knowing what led him into this paradox. Long ago I had several conversations with him. He told me that his opinion originated in our inability to conceive what this subject is that receives extension. And indeed he triumphs in his book when he asks Hylas what this subject, this substratum, this substance is. “It is extended body,” Hylas answers. Then the bishop, under the name of Philonous, mocks him; and poor Hylas, seeing that he has said extension is the subject of extension, and has said something foolish, is utterly confounded and admits that he understands nothing about it, that there are no bodies, that the material world does not exist, that there is only an intellectual world.
Philonous ought merely to have told Hylas: “We know nothing of the underlying nature of this subject, this extended, solid, divisible, movable, shaped substance, etc. I know it no better than I know the thinking, feeling, willing subject; but this subject exists nonetheless, since it has essential properties of which it cannot be stripped.”
We are all like most of the ladies of Paris: they dine splendidly without knowing what goes into their stews. In the same way we enjoy bodies without knowing what composes them. What is body made of? Parts; and these parts resolve into other parts. What are these last parts? Still bodies. You divide without ceasing, and never advance.
At last a subtle philosopher, observing that a painting is made of ingredients none of which is a painting, and a house of materials none of which is a house, imagined, in a somewhat different fashion, that bodies are built of an infinity of little beings that are not bodies; and these are called monads. This system has its merits, and if it were revealed, I should think it quite possible. All these little beings would be mathematical points, kinds of souls waiting only for a coat to slip into. It would be a continual transmigration: a monad would go now into a whale, now into a tree, now into a conjurer. This system is as good as another; I like it quite as much as the swerve of atoms, substantial forms, resistible grace, and Dom Calmet’s vampires.
D — De la Chine
Nous allons chercher à la Chine de la terre, comme si nous n’en avions point; des étoffes, comme si manquions d’étoffes; une petite herbe pour infuser dans de l’eau, comme si nous n'avions point de simples dans nos climats. En récompense, nous voulons convertir les Chinois, c’est un zèle très louable, mais il ne faut pas leur contester leur antiquité, & leur dire qu'ils sont des idolâtres. Trouverait-on bon, en vérité, qu’un capucin ayant été bien reçu dans un château des Montmorency, voulût leur persuader qu’ils sont des nouveaux nobles, comme les secrétaires du Roi, & les accuser d’être idolâtres, parce qu’ils auraient trouvé dans ce château deux ou trois statues de connétables, pour lesquelles on aurait un profond respect?
Le célèbre Wolf, professeur de mathématique dans l’université de Halle, prononça un jour un très bon discours, à la louange de la philosophie Chinoise; il loüa cette ancienne espèce d'hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles & par le raisonnement; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, & d'aimer la vertu; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux Kolao, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu’on rend aux bonzes est d’une espèce différente.
Il faut sçavoir que ce Wolf attirait à Halle un millier d’écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de Théologie nommé L'Ange, qui n’attirait personne; cet homme au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l’accuser de ne pas croire en Dieu.
Quelques écrivains d'Europe, qui n’avaient jamais été à la Chine, avaient prétendu que le gouvernement de Pékin était athée. Wolf avait loué les philosophes de Pékin, donc Wolf était athée; l’envie & la haine ne font jamais de meilleur syllogismes. Cet argument de L'Ange, soutenu d’une cabale & d’un protecteur, fut trouvé concluant par le Roi du pays, qui envoya un dilème en forme au mathématicien; ce dilème lui donnait le choix de sortir de Halle dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir; sa retraite ôta au Roi deux ou trois cent mille écus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume, par l’affluence de ses disciples.
Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu’il ne faut pas toujours écouter la calomnie, & sacrifier un grand homme à la fureur d’un sot. Revenons à la Chine.
De quoi nous avisons - nous, nous autres au bout de l’occident, de disputer avec acharnement & avec des torrents d’injures, pour sçavoir s’il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fohi empereur de la Chine, & si ce Fohi vivait trois mille, ou deux mille neuf cent ans avant nôtre ère vulgaire? Je voudrais bien que deux Irlandais s’avisassent de se quereller à Dublin pour sçavoir quel fut au douziéme siècle le possesseur des terres que j’occupe aujourd’hui; n’est-il pas évident qu’ils devraient s’en raporter à moi qui ai les archives entre mes mains? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine; il faut s’en raporter aux tribunaux du pays.
Disputez tant qu’il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fohi, vôtre belle dispute n’aboutira qu’à prouver que la Chine était très - peuplée alors, & que les loix y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des loix & des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité? Songez combien de temps il faut pour qu’un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu’on l’employe à l’agriculture, pour qu’on invente la navette & tous les autres arts.
Ceux qui font les enfans à coups de plume, ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, 285 ans après le déluge, cent fois plus d'habitans qu’on n’ose lui en suposer à présent. Les Cumberlans & les Wistons ont fait des calculs aussi comiques; ces bonnes gens n’avaient qu’à consulter les régistres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient apris combien peu le genre humain se multiplie, & qu'il diminue très souvent, au lieu d’augmenter.
Laissons donc, nous qui sommes d'hier, nous descendans des Celtes, qui venons de défricher les forêts de nos contrées sauvages, laissons les Chinois & les Indiens jouir en paix de leur beau climat, & de leur antiquité. Cessons surtout d’apeller idolâtres l’empereur de la Chine, & le Soubab de Dekan; il ne faut pas être fanatique du mérite Chinois; la constitution de leur empire est à la vérité la meilleure qui soit au monde, la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel (ce qui n'empêche pas que les mandarins ne donnent force coups de bâtons à leurs enfans); la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni, quand en sortant de charge il n’a pas eu les aclamations du peuple; la seule qui ait institué des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les loix se bornent à punir le crime; la seule qui ait fait adopter ses loix à ses vainqueurs, tandis que nous sommes encor sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs & des Goths qui nous ont domptés. Mais on doit avouer que le petit peuple gouverné par des bonzes, est aussi fripon que le nôtre, qu'on y vend tout fort cher aux étrangers, ainsi que chez nous; que dans les sciences, les Chinois sont encor au terme où nous étions il y a deux cent ans; qu’ils ont comme nous mille préjugés ridicules, qu’ils croyent aux talismans, à l’astrologie judiciaire, comme nous y avons crû longtemps.
Avouons encor qu’ils ont été étonnés de nôtre thermomètre, de nôtre manière de mettre des liqueurs à la glace avec du salpêtre, & de toutes les expériences de Torricellis, & d’Otogueric, tout comme nous le fumes lors que nous vimes ces amusements de physique pour la première fois; ajoutons que leurs médecins ne guérissent pas plus les maladies mortelles, que les nôtres, & que la nature toute seule guérit à la Chine les petites maladies comme ici; mais tout cela n’empêche pas que les Chinois il y a quatre milles ans, lorsque nous ne sçavions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui.
We go to China for earth, as though we had none; for fabrics, as though we lacked fabrics; for a little herb to steep in water, as though no herbs grew in our climate. In return, we wish to convert the Chinese. This is a very praiseworthy zeal, but we must not dispute their antiquity or tell them they are idolaters. Would anyone really approve of a Capuchin who, after a warm welcome at a château of the Montmorencys, tried to persuade them that they were newly minted nobles, like the king’s secretaries, and accused them of idolatry because he had found two or three statues of constables in the château, held in profound respect?
The celebrated Wolff, professor of mathematics at the University of Halle, once delivered an excellent address in praise of Chinese philosophy. He praised that ancient species of men, which differs from us in beard, eyes, nose, ears, and reasoning; he praised the Chinese, I say, for worshiping a supreme God and loving virtue. He did this justice to the emperors of China, the Kolao, the tribunals, the scholars. The justice done to the bonzes is of a different kind.
You must know that this Wolff drew a thousand students of every nation to Halle. At the same university there was a professor of theology named Lange, who drew no one. In despair at freezing all alone in his lecture hall, this man naturally wished to ruin the professor of mathematics. As is the custom of his kind, he did not fail to accuse him of not believing in God.
Some European writers who had never been to China had claimed that the government of Peking was atheistic. Wolff had praised the philosophers of Peking; therefore Wolff was an atheist. Envy and hatred never make better syllogisms. This argument of Lange’s, supported by a cabal and a patron, was found conclusive by the country’s king, who sent the mathematician a formal dilemma: leave Halle within twenty-four hours or be hanged. And since Wolff reasoned very soundly, he did not fail to leave. His departure deprived the king of two or three hundred thousand crowns a year, which the philosopher had brought into the kingdom through the influx of his disciples.
This example should teach sovereigns that they must not always listen to slander and sacrifice a great man to a fool’s fury. Let us return to China.
What possessed us, here at the far end of the West, to argue so bitterly and with such torrents of abuse over whether there had been fourteen princes before Fohi, emperor of China, and whether this Fohi lived three thousand or two thousand nine hundred years before our common era? I should like to see two Irishmen take it into their heads to quarrel in Dublin over who owned the land I now occupy in the twelfth century. Is it not obvious that they ought to rely on me, since I have the archives in my hands? To my mind it is the same with China’s first emperors: we must rely on the country’s tribunals.
Argue as much as you please about the fourteen princes who reigned before Fohi: your fine dispute will only prove that China was then very populous and governed by laws. Now I ask you whether a nation brought together, with laws and princes, does not presuppose a prodigious antiquity. Consider how much time is needed before a singular combination of circumstances leads to the discovery of iron in mines, its use in agriculture, the invention of the shuttle and all the other arts.
Those who make children with strokes of the pen have devised a very amusing calculation. The Jesuit Pétau, by a fine computation, gives the earth, 285 years after the Flood, a hundred times more inhabitants than anyone dares suppose it has today. The Cumberlands and Whistons have made equally comical calculations. These good men had only to consult the registers of our colonies in America: they would have been astonished. They would have learned how little the human race multiplies, and how very often it diminishes instead of increasing.
Let us then, we who date from yesterday, we descendants of the Celts who have only just cleared the forests of our savage lands, let the Chinese and Indians enjoy their fine climate and their antiquity in peace. Above all, let us stop calling the emperor of China and the subah of the Deccan idolaters. We must not be fanatical about Chinese merit. The constitution of their empire is indeed the best in the world: the only one entirely founded on paternal authority—which does not prevent the mandarins from giving their children plenty of beatings; the only one in which a provincial governor is punished if, on leaving office, he has not won the people’s acclamations; the only one to have instituted prizes for virtue, while everywhere else the laws confine themselves to punishing crime; the only one to have made its conquerors adopt its laws, while we are still subject to the customs of the Burgundians, Franks, and Goths who subdued us. But one must admit that the common people, governed by bonzes, are as roguish as ours; that everything is sold very dear to foreigners there, just as here; that in the sciences the Chinese are still at the point we reached two hundred years ago; that, like us, they have a thousand ridiculous prejudices and believe in talismans and judicial astrology, as we believed for so long.
Let us also admit that they were astonished by our thermometer, by our way of freezing liquids with saltpeter, and by all the experiments of Torricelli and Otto von Guericke, just as we were when we first saw these amusements of physics. Let us add that their doctors cure fatal illnesses no better than ours, and that nature alone cures minor illnesses in China, as it does here. But none of this alters the fact that four thousand years ago, when we could not read, the Chinese knew all the essentially useful things of which we boast today.
C — Catéchisme Chinois
O U
Entretiens de Cu-su, disciple de Confutzée, avec le Prince Kou, fils du Roi de Lou, tributaire de l'Empereur Chinois Gnen-van, 417 ans avant nôtre ère vulgaire. Traduit en Latin par le Père Fouquet, ci-devant exjésuite. Le manuscrit est dans la bibliothèque du Vatican, numero 42759.
KOU.
Que dois-je entendre quand on me dit d’adorer le ciel? (Chang-ti.)
CU-SU.
Ce n’est pas le ciel matériel que nous voyons; car ce ciel n’est autre chose que l’air, & cet air est composé de toutes les exhalaisons de la terre. Ce serait une folie bien absurde d’adorer des vapeurs.
KOU.
Je n’en serais pourtant pas surpris. Il me semble que les hommes ont fait des folies encor plus grandes.
CU-SU.
Il est vrai; mais vous êtes destiné à gouverner, vous devez être sage.
KOU.
Il y a tant de peuples qui adorent le ciel & les planètes!
CU-SU.
Les planètes ne sont que des terres comme la nôtre. La lune, par exemple, ferait aussi bien d’adorer notre sable & notre boue, que nous de nous mettre à genoux devant le sable & la boue de la lune.
KOU.
Que prétend-on quand on dit, le ciel & la terre, monter au ciel, être digne du ciel?
CU-SU.
On dit une énorme sotise;1 il n’y a point de ciel; chaque planète est entourée de son atmosphère, comme d’une coque, & roule dans l’espace autour de son soleil. Chaque soleil est le centre de plusieurs planètes, qui voyagent continuellement autour de lui. Il n’y a ni haut ni bas, ni montée ni descente. Vous sentez que si les habitans de la lune disaient qu’on monte à la terre, qu'il faut se rendre digne de la terre, ils diraient une extravagance. Nous prononçons de même un mot qui n’a pas de sens, quand nous disons qu’il faut se rendre digne du ciel; c’est comme si nous disions, Il faut se rendre digne de l'air, digne de la constellation du dragon, digne de l’espace.
KOU.
Je crois vous comprendre; il ne faut adorer que le Dieu qui a fait le ciel & la terre.
CU-SU.
Sans doute; il faut n’adorer que Dieu. Mais quand nous disons qu’il a fait le ciel & la terre, nous disons pieusement une grande pauvreté. Car si nous entendons par le ciel l’espace prodigieux dans lequel Dieu alluma tant de soleils, & fit tourner tant de mondes, il est beaucoup plus ridicule de dire, le ciel & la terre, que de dire, les montagnes & un grain de sable. Notre globe est infiniment moins qu’un grain de sable en comparaison de ces millions de milliasses d’univers, parmi lesquels nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de joindre ici notre faible voix à celle des êtres innombrables, qui rendent hommage à Dieu dans l’abîme de l'étendue.
KOU.
On nous a donc bien trompés, quand on nous a dit que Fo était descendu chez nous du quatriéme ciel, & avait paru en éléphant blanc.
CU-SU.
Ce sont des contes que les bonzes font aux enfans & aux vieilles: nous ne devons adorer que l’auteur éternel de tous les êtres.
KOU.
Mais comment un être a-t-il pu faire les autres?
CU-SU.
Regardez cette étoile; elle est à quinze cent mille millions de Li de nôtre petit globe. Il en part des rayons qui vont faire sur vos yeux deux angles égaux au sommet; ils font les mêmes angles sur les yeux de tous les animaux; ne voilà-t-il pas un dessein marqué? ne voilà-t-il pas une loi admirable? Or qui fait un ouvrage, sinon un ouvrier? Qui fait des loix, sinon un législateur? Il y a donc un ouvrier, un législateur éternel!
KOU.
Mais, qui a fait cet ouvrier? & comment est-il fait?
CU-SU.
Mon prince, je me promenais hier auprès du vaste palais qu’a bâti le Roi vôtre père. J’entendis deux grillons, dont l’un disait à l’autre, Voilà un terrible édifice. Oui, dit l’autre; tout glorieux que je suis, j'avoue que c’est quelqu'un de plus puissant que les grillons qui a fait ce prodige; mais je n’ai point d'idée de cet être là; je vois qu’il est, mais je ne sçais ce qu’il est.
KOU.
Je vous dis que vous êtes un grillon plus instruit que moi; & ce qui me plait en vous, c’est que vous ne prétendez pas sçavoir ce que vous ignorez.
SECOND ENTRETIEN.
CU-SU.
Vous convenez donc qu'il y a un être tout-puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature?
KOU.
Oui; mais s’il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, il est donc partout? il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi - même?
CU-SU.
Pourquoi non?
KOU.
Je serais donc moi-même une partie de la divinité?
CU-SU.
Ce n’est peut - être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumiére; est-il lumière cependant lui-même? ce n’est que du sable, & rien de plus; tout est en Dieu, sans doute; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n’est pas comme l’empereur de la Chine qui habite son palais & qui envoye ses ordres par des Kolao. Dès là qu’il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l’espace, & tous ses ouvrages; & puis qu’il est dans vous, c’est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui.
KOU.
Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance & sans honte devant l’Etre suprême?
CU-SU.
Etre juste.
KOU.
Et quoi encore?
CU-SU.
Etre juste.
KOU.
Mais la secte de Laokium dit qu’il n’y a ni juste, ni injuste, ni vice, ni vertu.
CU-SU.
La secte de Laokium dit-elle qu’il n’y a ni santé, ni maladie?
KOU.
Non, elle ne dit point une si grande erreur.
CU-SU.
L'erreur de penser qu’il n’y a ni santé de l’ame, ni maladie de l’ame, ni vertu ni vice, est aussi grande & plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est égal sont des monstres; est-il égal de nourrir son fils, ou de l’écraser sur la pierre? de secourir sa mère, ou de lui plonger un poignard dans le cœur?
KOU.
Vous me faites frémir; je déteste la secte de Laokium; mais il y a tant de nuances du juste & de l’injuste! on est souvent bien incertain. Quel homme sait précisément ce qui est permis, ou ce qui est défendu? qui pourra poser sûrement les bornes qui séparent le bien & le mal? quelle règle me donnerez-vous pour les discerner?
CU-SU.
Celles de Confutzée mon maître; vis comme en mourant tu voudrais avoir vécu; traite ton prochain comme tu veux qu’il te traite.
KOU.
Ces maximes, je l'avoue, doivent être le code du genre humain. Mais que m’importera en mourant d’avoir bien vécu? qu’y gagnerai- je? cette horloge quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d’avoir bien sonné les heures?
CU-SU.
Cette horloge ne sent point, ne pense point, elle ne peut avoir des remords, & vous en avez quand vous vous sentez coupable.
KOU.
Mais si après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n'avoir plus de remords?
CU-SU.
Alors, il faudra vous étouffer; & soyez sûr que parmi les hommes qui n'aiment pas qu’on les opprime, il s’en trouvera qui vous mettront hors d’état de faire de nouveaux crimes.
KOU.
Ainsi Dieu qui est en eux leur permettra d’être méchants après m'avoir permis de l’être?
CU-SU.
Dieu vous a donné la raison, n’en abusez ni vous, ni eux; non seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre?
KOU.
Et qui vous a dit qu’il y a une autre vie?
CU-SU.
Dans le doute seul vous devez vous conduire comme s’il y en avait une.
KOU.
Mais, si je suis sûr qu’il n’y en a point?
CU-SU.
Je vous en défie.
TROISIEME ENTRETIEN.
KOU.
Vous me poussez, Cu-su. Pour que je puisse être récompensé ou puni quand je ne serai plus, il faut qu’il subsiste dans moi quelque chose qui sente, & qui pense après moi. Or, comme avant ma naissance, rien de moi n’avait ni sentiment ni pensée, pourquoi y en aurait-il après ma mort? que pourait être cette partie incompréhensible de moi-même? Le bourdonnement de cette abeille restera-t-il quand l’abeille ne sera plus? La végétation de cette plante subsiste-t-elle quand la plante est déracinée? La végétation n’est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l’être suprême a voulu que la plante tirat les sucs de la terre? L’ame est de même un mot inventé pour exprimer faiblement & obscurément les ressorts de nôtre vie. Tous les animaux se meuvent, & cette puissance de se mouvoir, on l’appelle force active; mais il n’y a pas un être distinct qui soit cette force. Nous avons des passions, de la mémoire, de la raison; mais ces passions, cette mémoire, cette raison, ne sont pas sans doute des choses à part, ce ne sont pas des êtres existans dans nous, ce ne sont pas de petites personnes qui ayent une existence particulière; ce sont des mots génériques, inventés pour fixer nos idées. L’ame qui signifie nôtre mémoire, nôtre raison, nos passions, n'est donc elle-même qu’un mot. Qui fait le mouvement dans la nature? c’est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes? c’est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux? c’est Dieu. Qui fait la pensée de l'homme? c’est Dieu.
Si l'ame2 humaine était une petite personne renfermée dans nôtre corps qui en dirigeat les mouvements & les idées, cela ne marquerait-il pas dans l’éternel artisan du monde une impuissance & un artifice indigne de lui? il n’aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans eux - mêmes le don du mouvement & de la pensée. Vous m'avez appris le grec, vous m'avez fait lire Homère, je trouve Vulcain un divin forgeron quand il fait des trépieds d’or qui vont tous seuls au conseil des dieux: mais ce Vulcain me paraîtrait un misérable charlatan, s'il avait caché dans le corps de ces trépieds quelqu'un de ses garçons qui les fit mouvoir sans qu'on s’en aperçût.
Il y a de froids rêveurs qui ont pris pour une belle imagination l’idée de faire rouler des planètes par des génies qui les poussent sans cesse; mais Dieu n’a pas été réduit à cette pitoyable ressource: en un mot, pourquoi mettre deux ressorts à un ouvrage lorsqu’un seul suffit? Vous n’oserez pas nier que Dieu ait le pouvoir d'animer l’être peu connu que nous appellons matière, pourquoi donc se servirait-il d’un autre agent pour l’animer?
Il y a bien plus; que serait cette ame que vous donnez si libéralement à nôtre corps? d’où viendrait-elle? quand viendrait-elle? faudrait-il que le créateur de l’univers fût continuellement à l’affût de l’accouplement des hommes & des femmes, qu’il remarquât attentivement le moment où un germe sort du corps d’un homme, & entre dans le corps d’une femme, & qu'alors il envoyât vite une ame dans ce germe? & si ce germe meurt, que deviendra cette ame? elle aura donc été créée inutilement, ou elle attendra une autre occasion.
Voilà, je vous l’avouë, une étrange occupation pour le maître du monde; & non-seulement, il faut qu’il prenne garde continuellement à la copulation de l’espèce humaine, mais il faut qu’il en fasse autant avec tous les animaux, car ils ont tous comme nous de la mémoire, des idées, des passions; & si une ame est nécessaire pour former ces sentimens, cette mémoire, ces idées, ces passions, il faut que Dieu travaille perpétuellement à forger des ames pour les éléphans, & pour les puces, pour les hibous, pour les poissons, & pour les bonzes.
Quelle idée me donneriez-vous de l’architecte de tant de millions de mondes, qui serait obligé de faire continuellement des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage!
Voilà une très petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de l’existence de l’ame.
CU-SU.
Vous raisonnez de bonne foi; & ce sentiment vertueux, quand même il serait erroné, serait agréable à l’être suprême. Vous pouvez vous tromper, mais vous ne cherchez pas à vous tromper, & dès-lors vous êtes excuable. Mais songez que vous ne m'avez proposé que des doutes, & que ces doutes sont tristes. Admettez des vraisemblances plus consolantes; il est dûr d’être anéanti; espérez de vivre. Vous sçavez qu’une pensée n’est point matière, vous sçavez qu’elle n’a nul rapport avec la matière, pourquoi donc vous serait-il si difficile de croire que Dieu a mis dans vous un principe divin, qui ne pouvant être dissous, ne peut être sujet à la mort? oseriez-vous dire qu'il est impossible que vous ayez une ame? non sans doute; & si cela est possible, n’est-il pas très vraisemblable que vous en avez une? pouriez-vous rejetter un système si beau & si nécessaire au genre humain? & quelques difficultés vous rebuteront-elles?
KOU.
Je voudrais embrasser ce système, mais je voudrais qu'il me fût prouvé. Je ne suis pas le maître de croire quand je n’ai pas d’évidence. Je suis toujours frappé de cette grande idée que Dieu a tout fait, qu’il est partout, qu’il pénètre tout, qu’il donne le mouvement & la vie à tout; & s’il est dans toutes les parties de mon être, comme il est dans toutes les parties de la nature, je ne vois pas quel besoin j'ai d'une ame. Qu’ai-je à faire de ce petit être subalterne, quand je suis animé par Dieu même? à quoi me servirait cette ame? Ce n’est pas nous qui nous donnons nos idées, car nous les avons presque toujours malgré nous; nous en avons quand nous sommes endormis; tout se fait en nous sans que nous nous en mêlions. L’ame aurait beau dire au sang & aux esprits animaux, Courez, je vous prie, de cette façon pour me faire plaisir, ils circuleront toujours de la manière que Dieu leur a prescrite. J'aime mieux être la machine d’un Dieu qui m’est démontré, que d’être la machine d’une ame dont je doute.
CU-SU.
Eh bien, si Dieu même vous anime, ne souillez jamais par des crimes ce Dieu qui est en vous; & s’il vous a donné une ame, que cette ame ne l’offense jamais. Dans l’un & dans l’autre système vous avez une volonté, vous êtes libre, c’est- à -dire, vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez; servez vous de ce pouvoir pour servir ce Dieu qui vous l’a donné. Il est bon que vous soyez philosophe, mais il est nécessaire que vous soyez juste. Vous le serez encor plus quand vous croirez avoir une ame immortelle.
Daignez me répondre: n’est-il pas vrai que Dieu est la souveraine justice?
KOU.
Sans doute; & s’il était possible qu’il cessat de l’être, (ce qui est un blasphême ) je voudrais moi agir avec équité.
CU-SU.
N’est-il pas vrai que vôtre devoir sera de récompenser les actions vertueuses, & de punir les criminelles quand vous serez sur le trône? Voudriez-vous que Dieu ne fit pas ce que vous-même êtes tenu de faire? Vous sçavez qu’il est, & qu’il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses, & des crimes impunis; il est donc nécessaire que le bien & le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C’est cette idée si simple, si naturelle, si générale, qui a établi chez tant de nations la créance de l'immortalité de nos ames, & de la justice divine qui les juge, quand elles ont abandonné leur dépouille mortelle. Y a-t-il un système plus raisonnable, plus convenable à la divinité, & plus utile au genre humain?
KOU.
Pourquoi donc plusieurs nations n’ont-elles point embrassé ce système? Vous sçavez que nous avons dans nôtre province environ deux cent familles d’anciens Sinous qui ont autrefois habité une partie de l’Arabie pétrée; ni elles, ni leurs ancêtres n’ont jamais crû l’ame immortelle: ils ont leurs cinq livres, comme nous avons nos cinq King; j'en ai lu la traduction; leurs loix nécessairement semblables à celles de tous les autres peuples, leur ordonnent de respecter leurs pères, de ne point voler, de ne point mentir, de n'être ni adultères, ni homicides; mais ces mêmes loix ne leur parlent ni de récompenses ni de châtiments dans une autre vie.
CU-SU.
Si cette idée n’est pas encor dévelopée chez ce pauvre peuple, elle le sera sans doute un jour. Mais que nous importe une malheureuse petite nation, tandis que les Babiloniens, les Egyptiens, les Indiens, & toutes les nations policées ont reçu ce dogme salutaire? Si vous étiez malade, rejetteriez - vous un remède aprouvé par tous les Chinois, sous prétexte que quelques barbares des montagnes n’auraient pas voulu s’en servir? Dieu vous a donné la raison, elle vous dit que l’ame doit être immortelle, c’est donc Dieu qui vous le dit lui-même.
KOU.
Mais comment pourai -je être récompensé, ou puni, quand je ne serai plus moi -même, quand je n’aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne? Ce n’est que par ma mémoire que je suis toujours moi. Je perds ma mémoire dans ma dernière maladie; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence que j'aurai perdue?
CU-SU.
C’est-à- dire que si un prince avait égorgé sa famille pour régner, s’il avait tirannisé ses sujets, il en serait quitte pour dire à Dieu, Ce n’est pas moi, j’ai perdu la mémoire, vous vous méprenez, je ne suis plus la même personne; pensez-vous que Dieu fût bien content de ce sophisme?
KOU.
Eh bien soit, je me rends; je voulais faire le bien pour moi-même, je le ferai aussi pour plaire à l’être suprême. Je pensais qu’il suffisait que mon ame fût juste dans cette vie, j'espérerai qu’elle sera heureuse dans une autre. Je vois que cette opinion est bonne pour les peuples & pour les princes, mais le culte de Dieu m’embarrasse.
QUATRIEME ENTRETIEN.
CU-SU.
Que trouvez-vous de choquant dans nôtre Chu - King, ce premier livre canonique, si respecté de tous les empereurs Chinois? Vous labourez un champ de vos mains royales pour donner l’exemple au peuple, & vous en offrez les prémices au Chang-ti, au Tien, à l'être suprême; vous lui sacrifiez quatre fois l’année; vous êtes roi & pontife; vous promettez à Dieu de faire tout le bien qui sera en vôtre pouvoir; y a-t-il là quelque chose qui répugne?
KOU.
Je suis bien loin d’y trouver à redire; je sais que Dieu n’a nul besoin de nos sacrifices, ni de nos prières, mais nous avons besoin de lui en faire; son culte n’est pas établi pour lui, mais pour nous. J'aime fort à faire des prières, je veux surtout qu’elles ne soient point ridicules; car quand j'aurai bien crié que la montagne du Chang-ti est une montagne grasse, & qu’il ne faut point regarder les montagnes grasses, quand j'aurai fait enfuir le Soleil, & sécher la Lune, ce galimatias sera-t-il agréable à l’être suprême, utile à mes sujets & à moi-même?
Je ne peux surtout souffrir la démence des sectes qui nous environnent: d’un côté je vois Laotzé que sa mère conçut par l'union du ciel & de la terre, & dont elle fut grosse quatre-vingt ans. Je n’ai pas plus de foi à sa doctrine de l’anéantissement & du dépouillement universel, qu’aux cheveux blancs avec lesquels il nâquit, & à la vache noire sur laquelle il monta pour aller prêcher sa doctrine.
Le Dieu Fo ne m'en impose pas davantage, quoiqu’il ait eu pour père un éléphant blanc, & qu’il promette une vie immortelle.
Ce qui me déplait surtout, c’est que de telles rêveries sont continuellement prêchées par les bonzes qui séduisent le peuple pour le gouverner; ils se rendent respectables par des mortifications qui effrayent la nature. Les uns se privent toute leur vie des aliments les plus salutaires, comme si on ne pouvait plaire à Dieu que par un mauvais régime. Les autres se mettent au cou un carcan, dont quelquefois ils se rendent très dignes; ils s’enfoncent des cloux dans les cuisses, comme si leurs cuisses étaient des planches; le peuple les suit en foule. Si un roi donne quelque édit qui leur déplaît, ils vous disent froidement que cet édit ne se trouve pas dans le commentaire du dieu Fo, & qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Comment remédier à une maladie populaire si extravagante, & si dangereuse? Vous sçavez que la tolérance est le principe du gouvernement de la Chine, & de tous ceux de l’Asie: mais cette indulgence n’est -elle pas bien funeste, quand elle expose un empire à être bouleversé pour des opinions fanatiques?
CU-SU.
Que le Chang-ti me préserve de vouloir éteindre en vous cet esprit de tolérance, cette vertu si respectable, qui est aux ames ce que la permission de manger est aux corps. La loi naturelle permet à chacun de croire ce qu’il veut, comme de se nourrir de ce qu’il veut. Un médecin n’a pas le droit de tuer ses malades parce qu’ils n'auront pas observé la diète qu’il leur a prescrite. Un prince n’a pas le droit de faire pendre ceux de ses sujets qui n'auront pas pensé comme lui; mais il a le droit d’empêcher les troubles; & s’il est sage, il lui sera très-aisé de déraciner les superstitions. Vous sçavez ce qui arriva à Daon, sixiéme roi de la Chaldée, il y a quelques quatre mille ans?
KOU.
Non, je n’en sçais rien, vous me ferez plaisir de me l’apprendre.
CU-SU.
Les prêtres Chaldéens s’étaient avisés d’adorer les brochets de l’Euphrate. Ils prétendaient qu’un fameux brochet nommé Oannès leur avait autrefois apris la théologie, que ce brochet était immortel, qu’il avait trois pieds de long, & un petit croissant sur la queüe. C’était par respect pour cet Oannès, qu’il était défendu de manger du brochet. Il s’éleva une grande dispute entre les théologiens, pour sçavoir si le brochet Oannès était laité, ou œuvé. Les deux partis s’excommunièrent réciproquement, & on en vint plusieurs fois aux mains. Voici comme le roi Daon s’y prit pour faire cesser ce désordre.
Il commanda un jeûne rigoureux de trois jours aux deux partis; après quoi il fit venir les partisans du brochet aux œufs, qui assistèrent à son diner; il se fit apporter un brochet de trois pieds, auquel on avait mis un petit croissant sur la queüe. Est-ce là vôtre Dieu? dit-il aux Docteurs. Oui, sire, lui répondirent-ils, car il a un croissant sur la queüe, & surement il a des œufs. Le roi commanda qu’on ouvrit le brochet, qui avait la plus belle laite du monde. Vous voyez bien, dit-il, que ce n’est pas là vôtre dieu, puisqu’il est laité; & le brochet fut mangé par le roi & par ses satrapes, au grand contentement des théologiens des œufs, qui voyaient qu’on avait fri le dieu de leurs adversaires.
On envoya chercher aussi-tôt les docteurs du parti contraire: on leur montra un dieu de trois pieds qui avait des œufs & un croissant sur la queüe; ils assurèrent que c'était là le dieu Oannès, & qu’il était laité; il fut fri comme l’autre, & reconnu œuvé. Alors les deux partis étant également sots, & n’ayant pas déjeuné, le bon roi Daon leur dit qu’il n’avait que des brochets à leur donner pour leur diner, ils en mangèrent goulument, soit œuvés, soit laités. La guerre civile finit, chacun bénit le bon roi Daon; & les citoyens depuis ce temps firent servir à leur diner tant de brochets qu’ils voulurent.
KOU.
J'aime fort le roi Daon, & je promets bien de l’imiter à la première occasion qui s’offrira. J'empêcherai toujours autant que je le pourrai ( sans faire violence à personne ) qu’on adore des Fo, & des brochets.
Je sçais que dans le Pégu & dans le Tonquin il y a de petits dieux & de petits Talapoins qui font descendre la lune dans le décours, & qui prédisent clairement l’avenir; c’est-à-dire, qui voyent clairement ce qui n’est pas, car l’avenir n’est point. J’empêcherai autant que je le pourrai que les Talapoins ne viennent chez moi prendre le futur pour le présent & faire descendre la lune.
Quelle pitié qu’il y ait des sectes qui aillent de ville en ville débiter leurs rêveries, comme des charlatans qui vendent leurs drogues! quelle honte pour l’esprit humain que de petites nations pensent que la vérité n’est que pour elles, & que le vaste empire de la Chine est livré à l'erreur! L’être éternel ne serait-il que le Dieu de l’île Formose ou de l’île Borneo? Abandonnerait-il le reste de l’univers? Mon cher Cu-su, il est le père de tous les hommes; il permet à tous de manger du brochet: le plus digne hommage qu’on puisse lui rendre est d’être vertueux; un cœur pur est le plus beau de tous ses temples, comme disait le grand empereur Hiao.
CINQUIEME ENTRETIEN.
CU-SU.
Puisque vous aimez la vertu, comment la pratiquerez-vous quand vous serez roi?
KOU.
En n’étant injuste ni envers mes voisins, ni envers mes peuples.
CU-SU.
Ce n’est pas assez de ne point faire de mal; vous ferez du bien, vous nourrirez les pauvres en les occupant à des travaux utiles, & non pas en dotant la fainéantise. Vous embellirez les grands chemins, vous creuserez des canaux, vous éléverez des édifices publics, vous encouragerez tous les arts, vous récompenserez le mérite en tout genre, vous pardonnerez les fautes involontaires.
KOU.
C’est ce que j’appelle n’être point injuste, ce sont là autant de devoirs.
CU-SU.
Vous pensez en véritable roi; mais il y a le roi & l’homme, la vie publique, & la vie privée. Vous allez bientôt vous marier; combien comptez-vous avoir de femmes?
KOU.
Mais je crois qu’une douzaine me suffira; un plus grand nombre pourait me dérober un temps destiné aux affaires. Je n’aime point ces Rois qui ont des trois cent femmes, & des sept cent concubines, & des milliers d’eunuques pour les servir. Cette manie des eunuques me paraît surtout un trop grand outrage à la nature humaine. Je pardonne tout au plus qu’on chaponne des coqs, ils en sont meilleurs à manger, mais on n’a point encor fait mettre d’eunuques à la broche. A quoi sert leur mutilation? Le Dalai-Lama en a cinquante pour chanter dans sa pagode. Je voudrais bien sçavoir si le Chang-ti se plait beaucoup à entendre les voix claires de ces cinquante hongres?
Je trouve encor très-ridicule qu’il y ait des bonzes qui ne se marient point; ils se vantent d’être plus sages que les autres Chinois: eh bien, qu’ils fassent donc des enfans sages. Voilà une plaisante manière d’honorer le Chang-ti que de le priver d’adorateurs! Voilà une singulière façon de servir le genre humain que de donner l’exemple d’anéantir le genre humain! Le bon petit Lama nommé Stelca isant Erepi, soulait dire que tout prêtre devait faire le plus d’enfans qu’il pourait; il prêchait d’exemple, & a été fort utile en son temps. Pour moi, je marierai tous les Lamas & bonzes, & Lamesses & bonzesses qui auront de la vocation pour ce saint œuvre; ils en seront certainement meilleurs citoyens, & je croirai faire en cela un grand bien au royaume de Lou.
CU-SU.
Oh! le bon prince que nous aurons là! Vous me faites pleurer de joye. Vous ne vous contenterez pas d’avoir des femmes & des sujets; car enfin, on ne peut pas passer sa journée à faire des édits & des enfans, vous aurez sans doute des amis.
KOU.
J'en ai déja, & de bons, qui m’avertissent de mes défauts; je me donne la liberté de reprendre les leurs; ils me consolent, & je les console; l’amitié est le baume de la vie, il vaut mieux que celui du chimiste Erueil, & même que les sachets du grand Ranoud. Je suis étonné qu’on n’ait pas fait de l’amitié un précepte de religion; j’ai envie de l’insérer dans nôtre rituel.
CU-SU.
Gardez vous en bien, l’amitié est assez sacrée d’ellemême, ne la commandez jamais, il faut que le cœur soit libre; & puis, si vous faisiez de l'amitié un précepte, un mystère, un rite, une cérémonie, il y aurait mille bonzes qui en prêchant & en écrivant leurs rêveries, rendraient l’amitié ridicule, il ne faut pas l’exposer à cette profanation.
Mais comment en userez - vous avec vos ennemis? Confutzée recommande en vingt endroits de les aimer; cela ne vous paraît-il pas un peu difficile?
KOU.
Aimer ses ennemis! Eh mon Dieu, rien n’est si commun.
CU-SU.
Comment l’entendez- vous?
KOU.
Mais comme il faut, je crois, l’entendre. J’ai fait l’aprentissage de la guerre sous le prince de Décon contre le prince du Vis-Brunk: dès qu’un de nos ennemis était blessé & tombait entre nos mains, nous avions soin de lui comme s’il eût été nôtre frère; nous avons souvent donné nôtre propre lit à nos ennemis blessés & prisonniers, & nous avons couché auprès d’eux sur des peaux de tigres étendues à terre; nous les avons servis nous-mêmes: que voulez-vous de plus? que nous les aimions comme on aime sa maîtresse?
CU-SU.
Je suis très édifié de tout ce que vous me dites, & je voudrais que toutes les nations vous entendissent. Car on m’assure qu’il y a des peuples assez impertinents pour oser dire que nous ne connaissons pas la vraye vertu, que nos bonnes actions ne sont que des péchés splendides, que nous avons besoin des leçons de leurs Talapoins pour nous faire de bons principes. Hélas les malheureux! ce n’est que d’hier qu’ils sçavent lire & écrire, & ils prétendent enseigner leurs maîtres!
SIXIEME ENTRETIEN.
CU-SU.
Je ne vous répéterai pas tous les lieux communs qu’on débite parmi nous depuis cinq ou six mille ans sur toutes les vertus. Il y en a qui ne sont que pour nous-mêmes, comme la prudence pour conduire nos ames, la tempérance pour gouverner nos corps; ce sont des préceptes de politique & de santé. Les véritables vertus sont celles qui sont utiles à la société, comme la fidélité, la magnanimité, la bienfaisance, la tolérance &c. Grace au ciel, il n’y a point de vieille qui n’enseigne parmi nous toutes ces vertus à ses petits enfans; c’est le rudiment de nôtre jeunesse au village comme à la ville; mais il y a une grande vertu qui commence à être de peu d’usage, & j’en suis fâché.
KOU.
Quelle est-elle? nommez la vite, je tâcherai de la ranimer.
CU-SU.
C’est l’hospitalité, cette vertu si sociale, ce lien sacré des hommes commence à se relâcher depuis que nous avons des cabarets. Cette pernicieuse institution nous est venue, à ce qu’on dit, de certains sauvages d'Occident. Ces misérables apparemment n’ont point de maisons pour accueillir les voyageurs. Quel plaisir de recevoir dans la grande ville de Lou, dans la belle place Honchan, dans ma maison Ki, un généreux étranger qui arrive de Samarcande, pour qui je deviens dès ce moment un homme sacré, & qui est obligé par toutes les loix divines & humaines de me recevoir chez lui quand je voyagerai en Tartarie, & d’être mon ami intime!
Les Sauvages dont je vous parle ne reçoivent les étrangers que pour de l’argent dans des cabanes dégoutantes, ils vendent cher cet accueil infame, & avec cela, j'entends dire que ces pauvres gens se croyent au dessus de nous, qu’ils se vantent d’avoir une morale plus pure. Ils prétendent que leurs prédicateurs prêchent mieux que Confutzée, qu’enfin, c’est à eux de nous enseigner la justice, parce qu’ils vendent de mauvais vin sur les grands chemins, que leurs femmes vont comme des folles dans les rues, & qu’elles dansent pendant que les nôtres cultivent des vers à soye.
KOU.
Je trouve l’hospitalité fort bonne, je l’exerce avec plaisir, mais je crains l'abus. Il y a des gens vers le grand Thibet qui sont fort mal logés, qui aiment à courir, & qui voyageraient pour rien d’un bout du monde à l’autre; & quand vous irez au grand Thibet, jouir chez eux du droit de l'hospitalité, vous ne trouverez ni lit, ni pot au feu; cela peut dégouter de la politesse.
CU-SU.
L'inconvénient est petit, il est aisé d’y remédier en ne recevant que des personnes bien recommandées. Il n'y a point de vertu qui n'ait ses dangers, & c’est parce qu’elles en ont qu’il est beau de les embrasser.
Que nôtre Confutzée est sage & saint! il n’est aucune vertu qu’il n’inspire; le bonheur des hommes est attaché à chacune de ses sentences: en voici une qui me revient dans la mémoire, c’est la cinquante - troisième.
Reconnais les bienfaits par des bienfaits, & ne te venge jamais des injures.
Quelle maxime, quelle loi les peuples de l’occident pouraient- ils opposer à une morale si pure? en combien d’endroits Confutzée recommande -t-il l’humilité? si on pratiquait cette vertu, il n’y aurait jamais de querelles sur la terre.
KOU.
J’ai lû tout ce que Confutzée & les sages des siècles antérieurs ont écrit sur l'humilité; mais il me semble qu'ils n’en ont jamais donné une définition assez exacte; il y a peu d’humilité peut-être à oser les reprendre; mais j’ai au moins l’humilité d’avouer que je ne les ai pas entendus. Dites moi ce que vous en pensez.
CU-SU.
J’obéirai humblement. Je crois que l’humilité est la modestie de l’ame; car la modestie extérieure n’est que de la civilité. L’humilité ne peut pas consister à se nier à soi-même la supériorité qu’on peut avoir acquise sur un autre. Un bon médecin ne peut se dissimuler qu’il en sçait davantage que son malade en délire. Celui qui enseigne l’astronomie doit s’avouer qu’il est plus sçavant que ses disciples; il ne peut s'empêcher de le croire, mais il ne doit pas s’en faire acroire. L’humilité n’est pas l’abjection; elle est le correctif de l’amour propre, comme la modestie est le correctif de l’orgueil.
KOU.
Eh bien, c’est dans l'exercice de toutes ces vertus, & dans le culte d’un Dieu simple & universel, que je veux vivre, loin des chimères des sophistes, & des illusions des faux prophètes. L'amour du prochain sera ma vertu sur le trône, & l’amour de Dieu ma religion. Je mépriserai le Dieu Fo, & Laotzée, & Vitsnou qui s’est incarné tant de fois chez les Indiens, & Sammonocodom qui descendit du ciel pour venir jouer au cerf-volant chez les Siamois, & les Camis qui arrivèrent de la Lune au Japon.
Malheur à un peuple assez imbécile & assez barbare pour penser qu’il y a un Dieu pour sa seule province: c’est un blasphême. Quoi? la lumiére du soleil éclaire tous les yeux, & la lumiére de Dieu n’éclairerait qu’une petite & chétive nation dans un coin de ce globe! quelle horreur! & quelle sotise! La divinité parle au cœur de tous les hommes, & les liens de la charité doivent les unir d’un bout de l’univers à l’autre.
CU-SU.
O sage Kou! vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti même; vous serez un digne prince. J’ai été vôtre docteur, & vous êtes devenu le mien.
1 Voyez l’article du Ciel.
2 Voyez l’article Ame.
Or
Conversations of Cu-su, disciple of Confucius, with Prince Kou, son of the king of Lou, tributary of the Chinese emperor Gnen-van, 417 years before our common era. Translated into Latin by Father Fouquet, formerly an ex-Jesuit. The manuscript is in the Vatican Library, number 42759.
Kou.
What am I to understand when I am told to worship heaven? (Chang-ti.)
Cu-su.
Not the material sky we see; for that sky is nothing but air, and that air is composed of all the earth’s exhalations. Worshiping vapors would be absurd folly.
Kou.
Yet it would not surprise me. Men seem to me to have committed even greater follies.
Cu-su.
True; but you are destined to govern: you must be wise.
Kou.
So many peoples worship heaven and the planets!
Cu-su.
The planets are merely earths like ours. The moon, for example, would do as well to worship our sand and mud as we would to kneel before the moon’s sand and mud.
Kou.
What do people mean when they say “heaven and earth,” “go up to heaven,” “be worthy of heaven”?
Cu-su.
They are saying something enormously foolish.1 There is no heaven. Each planet is surrounded by its atmosphere as by a shell, and rolls through space around its sun. Each sun is the center of several planets that travel continually around it. There is neither up nor down, neither ascent nor descent. You can see that if the inhabitants of the moon said one goes up to earth, that one must make oneself worthy of earth, they would be talking wildly. We too utter a meaningless word when we say one must make oneself worthy of heaven; it is as though we said one must make oneself worthy of the air, worthy of the constellation of the Dragon, worthy of space.
Kou.
I think I understand you: we must worship only the God who made heaven and earth.
Cu-su.
Certainly: we must worship God alone. But when we say he made heaven and earth, we are piously uttering a great paltriness. For if by heaven we mean the prodigious space in which God kindled so many suns and set so many worlds revolving, it is far more ridiculous to say “heaven and earth” than to say “the mountains and a grain of sand.” Our globe is infinitely less than a grain of sand beside those millions of billions of universes among which we disappear. All we can do here is join our feeble voice to that of the innumerable beings who pay homage to God in the abyss of space.
Kou.
Then we were thoroughly deceived when we were told that Fo had descended to us from the fourth heaven and appeared as a white elephant.
Cu-su.
Those are stories the bonzes tell children and old women. We must worship only the eternal author of all beings.
Kou.
But how could one being have made the others?
Cu-su.
Look at that star: it is fifteen hundred thousand million li from our little globe. Rays leave it and form two vertically opposite, equal angles on your eyes; they form the same angles on the eyes of all animals. Is that not a manifest design? Is that not an admirable law? Now who makes a work, if not a worker? Who makes laws, if not a legislator? There is therefore an eternal worker, an eternal legislator!
Kou.
But who made this worker? And how is he made?
Cu-su.
My prince, yesterday I was walking beside the vast palace built by the king your father. I heard two crickets, one of whom said to the other, “What a tremendous building!” “Yes,” said the other; “proud as I am, I admit that someone more powerful than crickets made this marvel. But I have no conception of that being; I see that he exists, but I do not know what he is.”
Kou.
I tell you that you are a better-instructed cricket than I am; and what I like in you is that you do not claim to know what you do not know.
Second Conversation.
Cu-su.
You agree, then, that there is an almighty being, self-existent, the supreme craftsman of all nature?
Kou.
Yes; but if he exists of himself, nothing can limit him: is he therefore everywhere? Does he therefore exist in all matter, in every part of me?
Cu-su.
Why not?
Kou.
Then would I myself be a part of the divinity?
Cu-su.
That may not follow. This piece of glass is penetrated on every side by light; yet is it itself light? It is merely sand, and nothing more. Everything is in God, undoubtedly; what animates everything must be everywhere. God is not like the emperor of China, who lives in his palace and sends out orders through the Kolao. From the very fact that he exists, his existence must fill all space and all his works; and since he is within you, that is a continual warning to do nothing you could blush for before him.
Kou.
What must one do to dare look at oneself in this way, without disgust or shame before the Supreme Being?
Cu-su.
Be just.
Kou.
And what else?
Cu-su.
Be just.
Kou.
But the sect of Laokium says there is neither justice nor injustice, neither vice nor virtue.
Cu-su.
Does the sect of Laokium say there is neither health nor sickness?
Kou.
No, it does not utter so great an error.
Cu-su.
The error of thinking there is neither health nor sickness of the soul, neither virtue nor vice, is as great and more disastrous. Those who have said everything is equal are monsters. Is it the same to feed one’s son or smash him against a stone? To help one’s mother or plunge a dagger into her heart?
Kou.
You make me shudder. I detest the sect of Laokium; but there are so many shades of justice and injustice! One is often very uncertain. What man knows precisely what is permitted or forbidden? Who can confidently fix the boundaries separating good and evil? What rule will you give me to distinguish them?
Cu-su.
Those of Confucius, my master: Live as, when dying, you will wish you had lived; treat your neighbor as you want him to treat you.
Kou.
These maxims, I admit, ought to be the code of the human race. But what will it matter to me, when I die, to have lived well? What shall I gain by it? When this clock is destroyed, will it be happy to have struck the hours correctly?
Cu-su.
This clock neither feels nor thinks; it cannot feel remorse, and you do when you feel guilty.
Kou.
But if, after committing several crimes, I manage to feel no more remorse?
Cu-su.
Then you will have to be smothered; and you may be sure that among men who do not like being oppressed, some will be found to put you beyond the power of committing further crimes.
Kou.
Thus God, who is in them, will allow them to be wicked after allowing me to be so?
Cu-su.
God has given you reason: neither you nor they should abuse it. Not only will you be unhappy in this life, but who has told you that you will not be unhappy in another?
Kou.
And who has told you there is another life?
Cu-su.
Doubt alone obliges you to behave as though there were one.
Kou.
But if I am certain there is none?
Cu-su.
I defy you to be certain.
Third Conversation.
Kou.
You press me, Cu-su. For me to be rewarded or punished when I no longer exist, something must survive in me that feels and thinks after me. Now, since before my birth nothing of me had either feeling or thought, why should there be any after my death? What could this incomprehensible part of myself be? Will this bee’s buzzing remain when the bee is no more? Does this plant’s growth survive when the plant is uprooted? Is not growth a word used to signify the inexplicable manner in which the Supreme Being has willed that a plant should draw juices from the earth? The soul is likewise a word invented to express, feebly and obscurely, the springs of our life. All animals move, and this power of moving is called active force; but there is no distinct being that is this force. We have passions, memory, reason; but these passions, this memory, this reason are surely not things apart, not beings existing in us, not little persons with a separate existence. They are generic words invented to fix our ideas. The soul, which signifies our memory, our reason, our passions, is therefore itself only a word. Who produces motion in nature? God. Who makes all plants grow? God. Who produces motion in animals? God. Who produces man’s thought? God.
If the human soul2 were a little person enclosed in our body, directing its movements and ideas, would that not imply in the eternal craftsman of the world a weakness and an artifice unworthy of him? Would he not then have been incapable of making automatons endowed in themselves with movement and thought? You taught me Greek; you had me read Homer. I find Vulcan a divine smith when he makes golden tripods that go to the council of the gods all by themselves; but this Vulcan would seem a miserable charlatan if he had hidden one of his apprentices inside these tripods to move them unnoticed.
Some dull dreamers have thought it a fine invention to make planets roll by means of spirits continually pushing them; but God was not reduced to this pitiful expedient. In a word, why put two springs into a work when one is enough? You would not dare deny that God has the power to animate the little-known being we call matter; why, then, should he use another agent to animate it?
There is much more: what would this soul be, which you so generously give our body? Where would it come from? When would it arrive? Would the creator of the universe have to be continually watching for men and women to mate, carefully noting the moment when a germ leaves a man’s body and enters a woman’s, and then quickly sending a soul into that germ? And if the germ dies, what becomes of this soul? It will have been created uselessly, or it will wait for another opportunity.
That, I confess, is a strange occupation for the master of the world; and not only must he continually attend to the copulation of the human species, he must do as much for all animals. For they all have memory, ideas, and passions like us; and if a soul is necessary to form these feelings, this memory, these ideas, these passions, God must work perpetually at forging souls for elephants and fleas, for owls, fish, and bonzes.
What conception would you give me of the architect of so many millions of worlds, obliged to keep making invisible pegs to perpetuate his work?
Here is a very small part of the reasons that may lead me to doubt the soul’s existence.
Cu-su.
You reason in good faith; and that virtuous disposition, even if mistaken, would please the Supreme Being. You may be deceiving yourself, but you do not seek to deceive yourself, and therefore you are excusable. But remember that you have offered me only doubts, and that these doubts are sad. Admit more consoling probabilities. It is hard to be annihilated: hope to live. You know that a thought is not matter, that it has no relation to matter; why, then, should you find it so difficult to believe that God has placed within you a divine principle which, being incapable of dissolution, cannot be subject to death? Would you dare say it is impossible for you to have a soul? Surely not. And if it is possible, is it not very likely that you have one? Could you reject a system so beautiful and so necessary to the human race? Will a few difficulties repel you?
Kou.
I should like to embrace this system, but I should like it proved to me. I cannot choose to believe when I have no evidence. I am always struck by that great idea that God made everything, that he is everywhere, that he penetrates everything, that he gives movement and life to everything; and if he is in every part of my being, as he is in every part of nature, I do not see what need I have of a soul. What use have I for this little subordinate being when God himself animates me? What purpose would this soul serve? We do not give ourselves our ideas, for we almost always have them in spite of ourselves; we have them when we are asleep. Everything happens within us without our intervention. The soul might tell the blood and animal spirits, “Please flow this way to oblige me”; they will always circulate in the manner God has prescribed for them. I would rather be the machine of a God whose existence is proved to me than the machine of a soul I doubt.
Cu-su.
Well then, if God himself animates you, never stain this God within you with crimes; and if he has given you a soul, let that soul never offend him. In either system you have a will, you are free—that is, you have the power to do what you wish. Use this power to serve the God who gave it to you. It is good for you to be a philosopher, but necessary for you to be just. You will be all the more just when you believe you have an immortal soul.
Please answer me: is it not true that God is supreme justice?
Kou.
Certainly; and if it were possible for him to cease being so—which is blasphemy—I should still wish to act equitably.
Cu-su.
Is it not true that when you are on the throne, your duty will be to reward virtuous actions and punish criminal ones? Would you wish God not to do what you yourself are bound to do? You know that in this life there are, and always will be, unhappy virtues and unpunished crimes. Good and evil must therefore meet their judgment in another life. It is this idea, so simple, so natural, so general, that has established among so many nations belief in the immortality of our souls and in the divine justice that judges them when they have abandoned their mortal remains. Is there any system more reasonable, more fitting to the divinity, more useful to the human race?
Kou.
Why, then, have several nations not embraced this system? You know that in our province we have about two hundred families of ancient Sinous, who once inhabited part of Arabia Petraea. Neither they nor their ancestors ever believed the soul immortal. They have their five books, as we have our Five Classics; I have read the translation. Their laws, necessarily like those of all other peoples, order them to respect their fathers, not to steal, not to lie, to be neither adulterers nor murderers; but these same laws say nothing to them of rewards or punishments in another life.
Cu-su.
If this idea has not yet developed among that poor people, it doubtless will one day. But what is one wretched little nation to us, when the Babylonians, Egyptians, Indians, and all civilized nations have accepted this salutary doctrine? If you were ill, would you reject a remedy approved by all the Chinese on the pretext that a few mountain barbarians had refused to use it? God gave you reason; it tells you the soul must be immortal: it is therefore God himself who tells you so.
Kou.
But how can I be rewarded or punished when I am no longer myself, when I have nothing left of what constituted my person? It is only through my memory that I remain myself. I lose my memory in my last illness: will a miracle therefore be needed after my death to restore it, to bring me back into the existence I shall have lost?
Cu-su.
That is to say, if a prince had slaughtered his family to reign, if he had tyrannized over his subjects, he would escape merely by telling God, “It was not me; I have lost my memory; you are mistaken; I am no longer the same person.” Do you think God would be quite satisfied with that sophism?
Kou.
Very well, I surrender. I wished to do good for my own sake; I shall also do it to please the Supreme Being. I thought it enough for my soul to be just in this life; I shall hope it will be happy in another. I see that this opinion is good for peoples and princes; but the worship of God troubles me.
Fourth Conversation.
Cu-su.
What do you find objectionable in our Chu-King, that first canonical book so revered by all Chinese emperors? You plow a field with your royal hands to set the people an example, and offer its first fruits to Chang-ti, to Tien, to the Supreme Being. You sacrifice to him four times a year; you are king and pontiff; you promise God to do all the good in your power. Is there anything repugnant in that?
Kou.
I am very far from finding fault with it. I know that God has no need of our sacrifices or prayers, but we need to offer them to him. His worship is established not for him, but for us. I very much like to pray; above all, I want my prayers not to be ridiculous. For when I have shouted that the mountain of Chang-ti is a fat mountain, and that one must not look at fat mountains, when I have made the sun flee and the moon dry up, will this gibberish please the Supreme Being or benefit my subjects and myself?
Above all I cannot endure the madness of the sects around us. On one side I see Laotze, whom his mother conceived through the union of heaven and earth, and with whom she was pregnant for eighty years. I have no more faith in the doctrine of annihilation and universal stripping-away than in the white hair with which he was born, or the black cow he mounted to go and preach his doctrine.
The god Fo impresses me no more, though his father was a white elephant and he promises immortal life.
What displeases me most is that such fantasies are continually preached by the bonzes, who delude the people to govern them. They make themselves revered through mortifications that terrify nature. Some deprive themselves all their lives of the most wholesome foods, as though one could please God only by a bad diet. Others put an iron collar around their necks, which they sometimes richly deserve. They drive nails into their thighs as though their thighs were planks; the people follow them in crowds. If a king issues an edict that displeases them, they calmly tell you this edict is not in the commentary on the god Fo, and that it is better to obey God than men. How can one remedy so extravagant and dangerous a popular disease? You know that tolerance is the principle of China’s government and of every government in Asia; but is this indulgence not disastrous when it exposes an empire to upheaval over fanatical opinions?
Cu-su.
May Chang-ti preserve me from wishing to extinguish in you this spirit of tolerance, this most venerable virtue, which is to souls what permission to eat is to bodies. Natural law allows everyone to believe what he wishes, just as it allows him to eat what he wishes. A doctor has no right to kill his patients because they have not followed the diet he prescribed. A prince has no right to hang those subjects who have not thought as he does; but he has the right to prevent disturbances, and if he is wise, he will find it very easy to uproot superstitions. Do you know what happened to Daon, sixth king of Chaldea, some four thousand years ago?
Kou.
No, I know nothing about it; you will oblige me by telling me.
Cu-su.
The Chaldean priests had taken it into their heads to worship the pike of the Euphrates. They claimed that a famous pike named Oannes had once taught them theology; that this pike was immortal, three feet long, with a little crescent on its tail. Out of respect for this Oannes, eating pike was forbidden. A great dispute arose among the theologians over whether the pike Oannes carried milt or roe. The two parties excommunicated each other and several times came to blows. Here is how King Daon set about ending the disorder.
He ordered both parties to observe a strict three-day fast, after which he summoned the supporters of the pike with roe to attend his dinner. He had a three-foot pike brought in, with a little crescent attached to its tail. “Is this your god?” he asked the doctors. “Yes, Sire,” they answered, “for he has a crescent on his tail and surely carries roe.” The king ordered the pike cut open: it had the finest milt in the world. “You see perfectly well,” he said, “that this is not your god, since it carries milt.” And the king and his satraps ate the pike, to the great satisfaction of the theologians of the roe, who saw that their adversaries’ god had been fried.
The doctors of the opposite party were immediately sent for. They were shown a three-foot god with roe and a crescent on its tail. They declared that this was the god Oannes and that it carried milt. It was fried like the other and found to carry roe. Then, both parties being equally foolish and having had no breakfast, good King Daon told them he had nothing but pike to give them for dinner. They ate greedily of it, whether with roe or milt. The civil war ended, everyone blessed good King Daon, and from that time forward the citizens had as many pike served at dinner as they pleased.
Kou.
I like King Daon very much, and solemnly promise to imitate him at the first opportunity. I shall always prevent, as far as I can, without doing violence to anyone, the worship of Fos and pike.
I know that in Pegu and Tonkin there are little gods and little Talapoins who bring down the waning moon and clearly predict the future—that is, clearly see what does not exist, for the future does not exist. I shall do all I can to prevent the Talapoins from coming to my country to take the future for the present and bring down the moon.
What a pity that there are sects going from town to town peddling their fantasies like quacks selling their drugs! What a disgrace to the human mind that little nations should think truth belongs to them alone, and that the vast empire of China is abandoned to error! Would the eternal being be only the God of the island of Formosa or the island of Borneo? Would he abandon the rest of the universe? My dear Cu-su, he is the father of all men; he allows them all to eat pike. The worthiest homage we can pay him is to be virtuous. A pure heart is the most beautiful of all his temples, as the great emperor Hiao said.
Fifth Conversation.
Cu-su.
Since you love virtue, how will you practice it when you are king?
Kou.
By being unjust neither to my neighbors nor to my peoples.
Cu-su.
It is not enough to do no harm. You will do good: you will feed the poor by employing them in useful work, not by endowing idleness. You will improve the highways, dig canals, raise public buildings, encourage all the arts, reward merit of every kind, forgive involuntary faults.
Kou.
That is what I call not being unjust: those are so many duties.
Cu-su.
You think like a true king; but there is the king and the man, public life and private life. You will soon marry: how many wives do you intend to have?
Kou.
Well, I think a dozen will be enough. A larger number might steal time meant for affairs of state. I do not like those kings who have three hundred wives and seven hundred concubines, and thousands of eunuchs to serve them. This mania for eunuchs seems to me above all too great an outrage against human nature. At most, I forgive caponizing roosters: they are better to eat for it. But no one has yet had eunuchs put on a spit. What use is their mutilation? The Dalai Lama has fifty to sing in his pagoda. I should very much like to know whether Chang-ti takes great pleasure in hearing the clear voices of those fifty geldings.
I also find it very ridiculous that some bonzes do not marry. They boast of being wiser than other Chinese: very well, let them make wise children. What an amusing way to honor Chang-ti, to deprive him of worshipers! What a singular way to serve the human race, to set an example of annihilating it! The good little lama named Stelca isant Erepi used to say that every priest should make as many children as he could. He preached by example and was very useful in his time. For my part, I shall marry off all the lamas and bonzes, and the lamesses and bonzesses, who feel a calling to this holy work. They will certainly be better citizens for it, and I shall think I have done the kingdom of Lou a great service.
Cu-su.
Oh, what a good prince we shall have! You make me weep for joy. You will not be content with having wives and subjects; after all, one cannot spend the whole day making edicts and children. You will surely have friends.
Kou.
I already have them, and good ones, who warn me of my faults; I allow myself the liberty of correcting theirs. They console me, and I console them. Friendship is the balm of life, better than that of the chemist Erueil, and even than the sachets of the great Ranoud. I am astonished that friendship has not been made a religious precept; I am inclined to insert it into our ritual.
Cu-su.
Take care not to do so. Friendship is sacred enough in itself; never command it. The heart must be free. Besides, if you made friendship a precept, a mystery, a rite, a ceremony, a thousand bonzes would preach about it and write their fantasies, making friendship ridiculous. We must not expose it to such profanation.
But how will you deal with your enemies? Confucius recommends loving them in twenty passages: does that not seem a little difficult?
Kou.
Love one’s enemies! Good God, nothing is more common.
Cu-su.
How do you understand that?
Kou.
As I think it ought to be understood. I learned the art of war under the prince of Décon against the prince of Vis-Brunk. As soon as one of our enemies was wounded and fell into our hands, we cared for him as though he were our brother. We often gave our own beds to our wounded enemies and prisoners, and slept beside them on tiger skins spread on the ground. We served them ourselves. What more do you want? That we should love them as we love our mistress?
Cu-su.
I am greatly edified by everything you tell me, and wish all nations could hear you. For I am assured that some peoples are impertinent enough to dare say we do not know true virtue, that our good actions are merely splendid sins, that we need lessons from their Talapoins to give us sound principles. Alas, the wretches! They only learned to read and write yesterday, and they claim to teach their masters!
Sixth Conversation.
Cu-su.
I shall not repeat all the commonplaces that have been retailed among us for five or six thousand years about all the virtues. Some are only for ourselves, such as prudence to guide our souls and temperance to govern our bodies: these are precepts of policy and health. True virtues are those useful to society, such as fidelity, magnanimity, beneficence, tolerance, etc. Thank heaven, there is not an old woman among us who does not teach all these virtues to her little children; they are the rudiments of our youth in village and city alike. But one great virtue is beginning to fall out of practice, and I am sorry for it.
Kou.
What is it? Name it quickly: I shall try to revive it.
Cu-su.
Hospitality. This most social virtue, this sacred bond between men, has begun to loosen since we have had inns. This pernicious institution came to us, they say, from certain savages of the West. Apparently those wretches have no houses in which to welcome travelers. What a pleasure to receive, in the great city of Lou, in the beautiful Honchan square, in my house Ki, a generous stranger arriving from Samarkand, to whom I become from that moment a sacred person, and who is bound by every divine and human law to welcome me into his home when I travel in Tartary, and to be my intimate friend!
The savages I speak of receive strangers only for money, in disgusting hovels; they charge dearly for this infamous welcome. And yet I hear that these poor people think themselves above us, that they boast of having a purer morality. They claim that their preachers preach better than Confucius; that, in short, it is for them to teach us justice because they sell bad wine along the highways, and their women run like madwomen through the streets and dance while ours cultivate silkworms.
Kou.
I find hospitality excellent and practice it with pleasure, but I fear abuse. There are people near Great Tibet who are very poorly housed, who love roaming, and who would travel from one end of the world to the other for nothing. And when you go to Great Tibet to enjoy the right of hospitality in their homes, you will find neither a bed nor a pot on the fire. That can put one off politeness.
Cu-su.
The inconvenience is slight; it is easy to remedy by receiving only people who come well recommended. There is no virtue without its dangers, and it is because they have dangers that embracing them is beautiful.
How wise and holy our Confucius is! There is no virtue he does not inspire; human happiness is attached to each of his sayings. Here is one that comes to mind, the fifty-third:
Repay benefits with benefits, and never avenge injuries.
What maxim, what law could the peoples of the West oppose to so pure a morality? In how many places does Confucius recommend humility? If this virtue were practiced, there would never be quarrels on earth.
Kou.
I have read everything Confucius and the sages of earlier centuries wrote about humility; but it seems to me they never gave a sufficiently exact definition of it. Perhaps there is little humility in daring to criticize them; but at least I have the humility to admit that I have not understood them. Tell me what you think.
Cu-su.
I shall humbly obey. I think humility is modesty of soul; for outward modesty is only civility. Humility cannot consist in denying to oneself a superiority one may have acquired over another. A good doctor cannot conceal from himself that he knows more than his delirious patient. A teacher of astronomy must admit to himself that he is more learned than his disciples; he cannot help believing it, but he must not be conceited about it. Humility is not abasement; it is the corrective to self-love, as modesty is the corrective to pride.
Kou.
Well then, it is in the practice of all these virtues and in the worship of a simple and universal God that I wish to live, far from the chimeras of sophists and the illusions of false prophets. Love of my neighbor will be my virtue on the throne, and love of God my religion. I shall despise the god Fo, and Laotze, and Vishnu, who has become incarnate so many times among the Indians, and Sammonocodom, who descended from heaven to fly a kite among the Siamese, and the Camis, who came from the moon to Japan.
Woe to a people foolish and barbarous enough to think there is a God for its province alone! It is blasphemy. What! The sunlight shines on every eye, and God’s light would shine only on one small, paltry nation in a corner of this globe! What horror, and what folly! The divinity speaks to the hearts of all men, and the bonds of charity must unite them from one end of the universe to the other.
Cu-su.
Wise Kou! You have spoken like a man inspired by Chang-ti himself. You will be a worthy prince. I have been your teacher, and you have become mine.
1 See the article on Heaven.
2 See the article Soul.
C — Catéchisme du Japonois
L’INDIEN.
Est-il vrai qu’autrefois les Japonois ne sçavaient pas faire la cuisine, qu’ils avaient soumis leur royaume au grand Lama, que ce grand Lama décidait souverainement de leur boire & de leur manger, qu’il envoyait chez vous de temps en temps un petit Lama, lequel venait recueillir les tributs, & qu’il vous donnait en échange un signe de protection, fait avec les deux premiers doigts & le pouce?
LE JAPONOIS.
Hélas! rien n’est plus vrai. Figurez vous même que toutes les places de Canusi qui sont les grands cuisiniers de nôtre île, étaient données par le Lama, & n’étaient pas données pour l’amour de Dieu. De plus, chaque maison de nos séculiers payait une once d’argent par an à ce grand cuisinier du Thibet. Il ne nous accordait pour tout dédommagement que des petits plats d’assez mauvais goût qu’on appelle des restes. Et quand il lui prenait quelque fantaisie nouvelle, comme de faire la guerre aux peuples du Tangut, il levait chez nous de nouveaux subsides. Nôtre nation se plaignit souvent, mais sans aucun fruit; & même chaque plainte finissait par payer un peu davantage. Enfin l’amour qui fait tout pour le mieux, nous délivra de cette servitude. Un de nos empereurs se brouilla avec le grand Lama pour une femme: mais il faut avoüer que ceux qui nous servirent le plus dans cette affaire furent nos Canusi, autrement Pauxcospies; c’est à eux que nous avons l’obligation d’avoir secoué le joug, & voici comment.
Le grand Lama avait une plaisante manie; il croyait avoir toujours raison; nôtre Daïri & nos Canisi voulurent avoir du moins raison quelquefois. Le grand Lama trouva cette prétention absurde; nos Canisi n’en démordirent point, & ils rompirent pour jamais avec lui.
L’INDIEN.
Eh bien, depuis ce temps-là vous avez été sans doute heureux & tranquilles?
LE JAPONOIS.
Point du tout, nous nous sommes persécutés, déchirés, dévorés pendant près de deux siècles. Nos Canusi voulaient en vain avoir raison; il n’y a que cent ans qu’ils sont raisonnables. Aussi, depuis ce temps-là pouvons-nous hardiment nous regarder comme une des nations des plus heureuses de la terre.
L’INDIEN.
Comment pouvez - vous jouïr d’un tel bonheur, s’il est vrai ce qu’on m’a dit que vous ayez douze factions de cuisine dans vôtre empire? vous devez avoir douze guerres civiles par an.
LE JAPONOIS.
Pourquoi? s’il y a douze traiteurs dont chacun ait une recette différente, faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de diner? au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage.
L’INDIEN.
Il est vrai qu’on ne doit point disputer des gouts, mais on en dispute, & la querelle s’échauffe.
LE JAPONOIS.
Après qu’on a disputé bien longtemps, & qu’on a vu que toutes ces querelles n’aprenaient aux hommes qu’à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, & c’est sans contredit ce qu’il y a de mieux à faire.
L’INDIEN.
Et qui sont, s’il vous plaît, ces traiteurs qui partagent vôtre nation dans l’art de boire & de manger?
LE JAPONOIS.
Il y a premiérement les Breuxeli, qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard; ils sont attachés à l’ancienne cuisine, ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet; d’ailleurs, grands calculateurs; & s’il y a une once d'argent à partager entre eux & les onze autres cuisiniers, ils en prennent d’abord la moitié pour eux, & le reste est pour ceux qui sçavent le mieux compter.
L’INDIEN.
Je crois que vous ne soupez guères avec ces gens-là?
LE JAPONOIS.
Non; il y a ensuite les Pispates, qui certains jours de chaque semaine, & même pendant un temps considérable de l’année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d’esturgeons, que de se nourir d’une blanquette de veau, qui ne reviendrait pas à quatre sous.
Pour nous autres Canusi, nous aimons fort le bœuf, & une certaine patisserie qu’on appelle en Japonois du pudding. Au reste, tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus sçavants que ceux des Pispates. Personne n’a plus aprofondi que nous le Garum des Romains, n’a mieux connu les oignons de l’ancienne Egypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares, & il y a toujours quelque chose à apprendre dans les livres des Canusi, qu’on appelle communément Pauxcospie.
Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu’à la Terlu, ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal, ni des Batistanes, ni des autres; mais les Quekars méritent une attention particuliére. Ce sont les seuls convives que je n’aye jamais vu s’enyvrer & jurer. Ils sont très difficiles à tromper, mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d’aimer son prochain comme soi-même n’ait été faite que pour ces gens-là; car en vérité, comment un bon Japonois peut-il se vanter d’aimer son prochain comme lui-même, quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l’égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandiére? il s’expose lui-même à être égorgé, & à recevoir des balles de plomb; ainsi, on peut dire avec bien plus de vérité, qu’il hait son prochain comme lui-même. Les Quekars n’ont jamais eu cette frénésie; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d’argile faites pour durer très-peu, & que ce n’est pas la peine qu’elles aillent de gaieté de cœur se briser les unes contre les autres.
Je vous avoüe que si je n’étais pas Canusi, je ne haïrais pas d’être Quekar. Vous m’avoüerez qu'il n’y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d'autres en très grand nombre qu’on appelle Diestes; ceux là donnent à diner à tout le monde indifféremment, & vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l'huile; perdrix, saumon, vin gris, vin rouge, tout celà leur est indifférent, pourvu que vous fassiez quelque priére à Dieu avant ou après le diner, & même simplement avant le déjeuner, & que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépends du grand Lama, à qui celà ne fera nul mal, & aux dépends de Terluh & de Vincal, & de Memnon &c. il est bon seulement que nos Diestes avoüent que nos Canusi sont très sçavants en cuisine, & que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes; alors nous vivrons très paisiblement ensemble.
L’INDIEN.
Mais enfin, il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du Roi.
LE JAPONOIS.
Je l’avoüe; mais quand le Roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, & il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer.
L’INDIEN.
Mais si des entêtés veulent manger au nez du Roi des saucisses pour lesquelles le Roi aura de l’aversion, s’ils s’assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses, s’ils insultent ceux qui n’en mangent point?
LE JAPONOIS.
Alors il faut les punir comme des yvrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’état. Tous les autres peuvent diner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, & punis sur le champ sans remission; toutes les querelles à table sont réprimées soigneusement, selon le précepte de nôtre grand cuisinier Japonois qui a écrit dans la langue sacrée, Suti raho, cus flat, natis in usum lætitiæ sciphis pugnare tracum est: ce qui veut dire, Le diner est fait pour une joye recueillie & honnête, & il ne faut pas se jetter les verres à la tête.
Avec ces maximes nous vivons heureusement chez nous; nôtre liberté est affermie sous nos Taicosema; nos richesses augmentent; nous avons deux cent jonques de ligne, & nous sommes la terreur de nos voisins.
L’INDIEN.
Pourquoi donc le bon versificateur Recina, fils de ce poëte Indien Recina, si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la grace, & non les graces,
Le Japon où jadis brilla tant de lumiére,N'est plus qu’un triste amas de folles visions?
LE JAPONOIS.
Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c’est que la lumiére? que si on connait aujourd’hui dans l'Inde la véritable route des planètes, c’est à nous qu’on en est redevable? que nous seuls avons enseigné aux hommes les loix primitives de la nature, & le calcul de l’infini? que s’il faut descendre à des choses qui sont d’un usage plus commun, les gens de son païs n’ont appris que de nous à faire des jonques, dans les proportions matématiques? qu'ils nous doivent jusqu’aux chausses appellées les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes? Serait-il possible qu’ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous? & qu’un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage? Qu’il nous laisse faire nôtre cuisine, & qu’il fasse, s'il veut, des vers sur des sujets plus poëtiques.1
L’INDIEN.
Que voulez-vous? il a les préjugés de son païs, ceux de son parti, & les siens propres.
LE JAPONOIS.
Oh voilà trop de préjugés!
1 NB. Cet Indien Recina sur la foi des rêveurs de son païs, a cru qu’on ne pouvait faire de bonnes sauces que quand Brama par une volonté toute particulière enseignait lui-même la sauce à ses favoris; qu’il y avait un nombre infini de cuisiniers auxquels il était impossible de faire un ragoût avec la ferme volonté d’y réussir, & que Brama lui en ôtait les moyens par pure malice. On ne croit pas au Japon une pareille impertinence, & on y tient pour une vérité incontestable cette sentence Japonoise,God naver acts by partial will, but by general Laws.
The Indian.
Is it true that the Japanese once did not know how to cook, that they had subjected their kingdom to the Grand Lama, that this Grand Lama decided with sovereign authority what they should eat and drink; that from time to time he sent a little lama to your country to collect tribute and give you in exchange a sign of protection made with the first two fingers and the thumb?
The Japanese.
Alas, nothing is truer. Imagine that even all the posts of Canusi, the chief cooks of our island, were bestowed by the lama, and not bestowed for the love of God. Moreover, every secular household paid an ounce of silver a year to this great cook of Tibet. All he gave us in compensation were little dishes in rather bad taste, called remains. And whenever some new whim took him, such as making war on the peoples of Tangut, he levied new subsidies on us. Our nation often complained, but to no purpose; indeed, each complaint ended in paying a little more. At last love, which does everything for the best, delivered us from this servitude. One of our emperors quarreled with the Grand Lama over a woman. But it must be admitted that those who served us best in this affair were our Canusi, otherwise Pauxcospies. We owe it to them that we shook off the yoke, and here is how.
The Grand Lama had an amusing mania: he believed he was always right. Our Dairi and our Canusi wanted at least to be right sometimes. The Grand Lama found this pretension absurd; our Canusi would not give way, and broke with him forever.
The Indian.
Well then, since that time you have doubtless been happy and peaceful?
The Japanese.
Not at all. We persecuted, tore apart, and devoured one another for nearly two centuries. Our Canusi wanted in vain to be right; they have been reasonable for only a hundred years. Accordingly, since that time we can confidently regard ourselves as one of the happiest nations on earth.
The Indian.
How can you enjoy such happiness if what I have been told is true, that you have twelve culinary factions in your empire? You must have twelve civil wars a year.
The Japanese.
Why? If there are twelve caterers, each with a different recipe, must people cut one another’s throats instead of dining? On the contrary, everyone will dine well in his own fashion with the cook he likes best.
The Indian.
It is true that one ought not to dispute tastes; but people do dispute them, and the quarrel grows heated.
The Japanese.
After disputing a long time and seeing that all these quarrels teach men only to harm one another, they finally decide on mutual tolerance, unquestionably the best thing to do.
The Indian.
And who, if you please, are these caterers who divide your nation in the art of eating and drinking?
The Japanese.
First there are the Breuxeli, who will never give you blood sausage or bacon. They cling to the old cuisine; they would rather die than lard a chicken. Besides, they are great calculators: if there is an ounce of silver to divide between them and the eleven other cooks, they first take half for themselves, and the rest goes to those best at arithmetic.
The Indian.
I imagine you seldom dine with those people?
The Japanese.
No. Then there are the Pispates, who on certain days every week, and even for a considerable part of the year, would a hundred times rather eat a hundred crowns’ worth of turbot, trout, sole, salmon, and sturgeon than feed on a veal stew that would not cost four sous.
As for us Canusi, we are very fond of beef and a certain pastry called pudding in Japanese. Everyone agrees, moreover, that our cooks are infinitely more learned than those of the Pispates. No one has studied the Romans’ garum more deeply than we have, or better understood the onions of ancient Egypt, the locust paste of the earliest Arabs, the Tartars’ horseflesh; and there is always something to learn in the books of the Canusi, commonly called Pauxcospie.
I shall not speak of those who eat only in the manner of Terlu, or those who adhere to Vincal’s diet, or the Batistanes, or the others; but the Quekars deserve particular attention. They are the only guests I have never seen get drunk or swear. They are very hard to deceive, but they will never deceive you. It seems the law of loving one’s neighbor as oneself was made only for these people; for really, how can a good Japanese boast of loving his neighbor as himself when for a little money he goes and fires a lead bullet into his brains, or cuts his throat with a kris four fingers wide, all under a banner? He exposes himself to having his own throat cut and receiving lead bullets; so one can say with far more truth that he hates his neighbor as himself. The Quekars have never had this frenzy. They say poor humans are earthenware jugs made to last a very short time, and that it is not worth their while to go merrily smashing themselves against one another.
I confess that if I were not a Canusi, I would not mind being a Quekar. You will admit there is no way to quarrel with such peaceful cooks. There are very many others called Diestes. They give dinner to everyone without distinction, and in their houses you are free to eat whatever you please: larded, wrapped in bacon, without lard, without bacon, with eggs, with oil; partridge, salmon, pale wine, red wine—it is all the same to them, provided you say some prayer to God before or after dinner, or even simply before breakfast, and are honest people. They will laugh with you at the Grand Lama’s expense, which will do him no harm, and at the expense of Terluh and Vincal and Memnon, etc. It is only right that our Diestes should admit our Canusi are very learned in cookery, and above all never speak of reducing our revenues; then we shall live together very peacefully.
The Indian.
But after all, there must be a dominant cuisine, the king’s cuisine.
The Japanese.
I admit it; but when the king of Japan has dined well, he ought to be in a good humor and not prevent his good subjects from digesting.
The Indian.
But if obstinate people insist on eating sausages under the king’s nose that the king detests; if four or five thousand assemble armed with grills to cook their sausages; if they insult those who do not eat them?
The Japanese.
Then they must be punished like drunkards disturbing the citizens’ peace. We have provided against that danger. Only those who eat in the royal fashion are eligible for dignities of state. All the others may dine as they please, but they are excluded from office. Riotous gatherings are strictly forbidden and punished immediately, without remission; all quarrels at table are carefully suppressed, according to the precept of our great Japanese cook, who wrote in the sacred language, Suti raho, cus flat, natis in usum lætitiæ sciphis pugnare tracum est: which means, dinner is meant for quiet, decent joy, and one must not throw glasses at people’s heads.
With these maxims we live happily at home. Our liberty is secure under our Taicosema; our wealth increases; we have two hundred junks of the line, and we are the terror of our neighbors.
The Indian.
Why, then, did the good versifier Recina, son of that Indian poet Recina, so tender, so precise, so harmonious, so eloquent, say in a didactic work in rhyme entitled Grace, and not The Graces:
Japan, where once so much light shone,Is now a dreary heap of mad visions?
The Japanese.
The Recina you speak of is himself a great visionary. Does this poor Indian not know that we taught him what light is? That if the true course of the planets is known in India today, it is owed to us? That we alone taught men the fundamental laws of nature and the calculus of infinity? That, to descend to things of more common use, the people of his country learned only from us how to build junks in mathematical proportions? That they owe us even the coverings called machine-knit stockings with which they clothe their legs? Could we have invented so many admirable or useful things and be nothing but fools, while a man who put other people’s fantasies into verse is the only sage? Let him leave us to do our cooking, and write verses, if he likes, on more poetic subjects.1
The Indian.
What can you expect? He has his country’s prejudices, his party’s, and his own.
The Japanese.
Oh, that is too many prejudices!
1 NB. This Indian Recina, taking his country’s dreamers on trust, believed good sauces could be made only when Brahma, by a wholly particular act of will, taught his favorites the sauce himself; that there were an infinite number of cooks for whom it was impossible to make a stew with a firm wish to succeed, and that Brahma deprived them of the means out of sheer malice. No such impertinence is believed in Japan, where this Japanese saying is held an incontestable truth:God naver acts by partial will, but by general Laws.
C — Catéchisme du Curé
ARISTON.
Eh bien, mon cher Téotime, vous allez donc être Curé de campagne?
TEOTIME.
Oui; on me donne une petite paroisse, & je l’aime mieux qu’une grande. Je n’ai qu’une portion limitée d’intelligence & d'activité; je ne pourais certainement pas diriger soixante & dix mille ames, attendu que je n’en ai qu’une; & j'ai toujours admiré la confiance de ceux qui se sont chargés de ces districts immenses. Je ne me sens pas capable d’une telle administration; un grand troupeau m’effraie, mais je pourai faire quelque bien à un petit. J’ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sçais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples quand ils seront malades. J'ai assez de connaissance de l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le Seigneur du lieu & sa femme sont d'honnêtes gens qui ne sont point dévots, & qui m’aideront à faire du bien. Je me flate que je vivrai assez heureux, & qu’on ne sera pas malheureux avec moi.
ARISTON.
N’êtes-vous pas fâché de n’avoir point de femme? ce serait une grande consolation; il serait doux après avoir prôné, chanté, confessé, communié, batisé, enterré, de trouver dans son logis une femme douce, agréable & honnête, qui aurait soin de vôtre linge & de vôtre personne, qui vous égayerait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie, qui vous ferait de jolis enfans dont la bonne éducation serait utile à l’état. Je vous plains vous qui servez les hommes, d’être privé d’une consolation si nécessaire aux hommes.
TEOTIME.
L’église Grecque a grand soin d’encourager les Curés au mariage; l’église Anglicane & les protestants ont la même sagesse; l’église Latine a une sagesse contraire; il faut m’y soumettre. Peut-être aujourd’hui que l’esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des loix plus favorables à l’humanité que le concile de Trente; mais en attendant, je dois me conformer aux loix présentes; il en coute beaucoup, je le sçais, mais tant de gens qui valaient mieux que moi s’y sont soumis, que je ne dois pas murmurer.
ARISTON.
Vous êtes sçavant, & vous avez une éloquence sage; comment comptez-vous prêcher devant des gens de campagne?
TEOTIME.
Comme je prêcherais devant les Rois; je parlerai toujours de morale, & jamais de controverse; Dieu me préserve d’aprofondir la grace concomitante, la grace efficace, à laquelle on résiste, la suffisante qui ne suffit pas; d’éxaminer si les anges qui mangèrent avec Abraham & avec Loth avaient un corps, ou s’ils firent semblant de manger; il y a mille choses que mon auditoire n’entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, & de l’être; mais je ne ferai point de théologiens, & je le serai le moins que je pourai.
ARISTON.
O le bon curé! Je veux acheter une maison de campagne dans vôtre paroisse. Dites moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession?
TEOTIME.
La confession est une chose excellente, un frein aux crimes, inventé dans l’antiquité la plus reculée; on se confessait dans la célébration de tous les anciens mistères; nous avons imité & sanctifié cette sage pratique; elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, & pour faire rendre par les petits voleurs ce qu’ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. Il y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sotises aux filles que tous les garçons d’un village ne pouraient leur en faire. Point de détails dans la confession; ce n’est point un interrogatoire juridique, c’est l’aveu de ses fautes qu’un pécheur fait à l’être suprême entre les mains d’un autre pécheur qui va s’accuser à son tour. Cet aveu salutaire n’est point fait pour contenter la curiosité d’un homme.
ARISTON.
Et des excommunications, en userez - vous?
TEOTIME.
Non; il y a des rituels où l’on excommunie les sauterelles, les sorciers & les comédiens. Je n'interdirai point l’entrée de l’église aux sauterelles, attendu qu’elles n’y vont jamais. Je n’excommunierai point les sorciers, parce qu’il n’y a point de sorciers: & à l’égard des comédiens, comme ils sont pensionnés par le Roi, & autorisés par le magistrat, je me garderai bien de les diffamer. Je vous avouerai même comme à mon ami, que j'ai du gout pour la comédie, quand elle ne choque point les mœurs. J'aime passionément le Misantrope, Athalie & d’autres piéces, qui me paraissent des écoles de vertu & de bienséance. Le seigneur de mon village fait jouer dans son château quelques-unes de ces piéces par de jeunes personnes qui ont du talent: ces représentations inspirent la vertu par l’attrait du plaisir; elles forment le goût, elles apprennent à bien parler & à bien prononcer. Je ne vois rien là que de très innocent, & même de très utile; je compte bien assister à ces spectacles pour mon instruction, mais dans une loge grillée pour ne point scandaliser les faibles.
ARISTON.
Plus vous me découvrez vos sentiments, & plus j'ai envie de devenir vôtre paroissien. Il y a un point bien important qui m’embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les païsans de s’enyvrer les jours de fêtes? c’est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d’un poison liquide, la tête panchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant point, n’entendant rien, réduits à un état fort au dessous de celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travail le lendemain, souvent malades & abrutis pour le reste de leur vie. Vous en voyez d’autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, fraper & être frapés, & quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses, qui sont la honte de l’espèce humaine; il le faut avouer, l’état perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles; comment pourez-vous diminuer dans vôtre paroisse un abus si éxécrable?
TEOTIME.
Mon parti est pris; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leurs champs les jours de fêtes après le service divin que je ferai de très bonne heure. C’est l’oisiveté de la férie qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont point les jours de la débauche & du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps & à celle de l’ame: de plus, ce travail est nécessaire à l’état. Supposons cinq millions d’hommes qui font par jour pour dix sous d’ouvrage l’un portant l’autre, & ce compte est bien modéré; vous rendez ces cinq millions d'hommes inutiles trente jours de l’année. C’est donc trente fois cinq millions de piéces de dix sous que l’état perd en main d’œuvre. Or certainement, Dieu n’a jamais ordonné, ni cette perte, ni l’yvrognerie.
ARISTON.
Ainsi vous concilierez la prière & le travail. Dieu ordonne l’un & l’autre. Vous servirez Dieu & le prochain; mais dans les disputes ecclésiastiques; quel parti prendrez-vous?
TEOTIME.
Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle vient de Dieu: on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes.
ARISTON.
Oh le bon curé! le bon curé!
Ariston.
Well, my dear Theotimus, so you are going to be a country priest?
Theotimus.
Yes; I am being given a little parish, and I prefer it to a large one. I have only a limited share of intelligence and energy. I certainly could not direct seventy thousand souls, considering that I have only one myself; and I have always admired the confidence of those who undertake these immense districts. I do not feel capable of such an administration. A great flock frightens me, but I shall be able to do some good for a little one. I have studied enough law to prevent my poor parishioners, as far as I can, from ruining themselves in lawsuits. I know enough medicine to recommend simple remedies when they are ill. I know enough agriculture to give them useful advice now and then. The local lord and his wife are decent people, not devotees, who will help me do good. I flatter myself that I shall live fairly happily, and that people will not be unhappy with me.
Ariston.
Are you not sorry to have no wife? She would be a great consolation. How pleasant, after preaching, singing, hearing confessions, giving communion, baptizing, burying, to find at home a gentle, agreeable, honest woman who would care for your linen and your person, cheer you in health, nurse you in illness, give you pretty children whose good upbringing would benefit the state. I pity you, who serve men, for being deprived of a consolation so necessary to men.
Theotimus.
The Greek Church takes great care to encourage parish priests to marry; the Anglican Church and the Protestants have the same wisdom. The Latin Church has a contrary wisdom; I must submit to it. Perhaps today, when the philosophical spirit has made such progress, a council would make laws more favorable to humanity than the Council of Trent. Meanwhile I must conform to the present laws. It costs a great deal, I know; but so many people worth more than I have submitted to them that I ought not to complain.
Ariston.
You are learned, and your eloquence is wise; how do you intend to preach to country people?
Theotimus.
As I would preach to kings. I shall always speak of morality and never of controversy. God preserve me from delving into concomitant grace, efficacious grace which is resisted, sufficient grace which does not suffice; from examining whether the angels who ate with Abraham and Lot had bodies or merely pretended to eat. There are a thousand things my audience would not understand, and neither would I. I shall try to make good people and be one myself; but I shall not make theologians, and shall be one as little as I can.
Ariston.
What a good priest! I want to buy a country house in your parish. Please tell me how you will proceed in confession.
Theotimus.
Confession is an excellent thing, a restraint on crime invented in the remotest antiquity. People confessed in the celebration of all the ancient mysteries. We have imitated and sanctified this wise practice. It is very good for inducing hearts ulcerated by hatred to forgive, and for making petty thieves return what they may have stolen from their neighbors. It has some drawbacks. There are many indiscreet confessors, especially among the monks, who sometimes teach girls more follies than all the boys in a village could lead them into. No details in confession: it is not a judicial interrogation, but the admission of faults that a sinner makes to the Supreme Being through another sinner, who will in turn accuse himself. This salutary admission is not made to satisfy a man’s curiosity.
Ariston.
And excommunications—will you use them?
Theotimus.
No. Some rituals excommunicate locusts, sorcerers, and actors. I shall not forbid locusts to enter the church, considering that they never go there. I shall not excommunicate sorcerers, because there are no sorcerers; and as for actors, since they are pensioned by the king and authorized by the magistrate, I shall take care not to defame them. I shall even confess to you as my friend that I have a taste for the theater when it does not offend morals. I passionately love The Misanthrope, Athalie, and other plays that seem to me schools of virtue and propriety. The lord of my village has some of these plays performed in his château by talented young people. These performances inspire virtue through the attraction of pleasure; they form taste and teach good speech and pronunciation. I see nothing in this but what is very innocent and even very useful. I fully intend to attend these performances for my instruction, but in a screened box, so as not to scandalize the weak.
Ariston.
The more you reveal your feelings, the more I want to become your parishioner. One very important point troubles me. How will you prevent the peasants from getting drunk on feast days? That is their grand way of celebrating them. You see some overwhelmed by a liquid poison, their heads bent toward their knees, their hands dangling, seeing nothing, hearing nothing, reduced to a state far below that of beasts, led staggering home by their weeping wives, incapable of work the next day, often sick and stupefied for the rest of their lives. You see others made furious by wine, stirring up bloody quarrels, striking and being struck, and sometimes ending these frightful scenes, the shame of the human species, in murder. It must be admitted that the state loses more subjects through feast days than through battles. How will you lessen so execrable an abuse in your parish?
Theotimus.
I have made my decision. I shall allow them, even urge them, to cultivate their fields on feast days after divine service, which I shall hold very early. It is holiday idleness that leads them to the tavern. Working days are not days of debauchery and murder. Moderate labor contributes to the health of body and soul; moreover, this labor is necessary to the state. Suppose five million men each do ten sous’ worth of work a day on average—and that is a very modest reckoning. You make those five million men useless for thirty days of the year. That is therefore thirty times five million ten-sou pieces that the state loses in labor. Certainly God has never commanded either this loss or drunkenness.
Ariston.
Thus you will reconcile prayer and labor. God commands both. You will serve God and your neighbor. But in ecclesiastical disputes, which side will you take?
Theotimus.
None. People never dispute virtue, because it comes from God: they quarrel over opinions, which come from men.
Ariston.
What a good priest! What a good priest!
C — Christianisme
Recherches historiques sur le Christianisme.
Plusieurs savans ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Joseph aucune trace de Jésus-Christ, car tout le monde convient aujourd’hui, que le petit passage où il en est question dans son histoire, est interpolé. Le père de Joseph avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Joseph était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode; il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince; cependant, il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus; & cet historien qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfans, ordonné par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenüe, qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier Grec compte quatorze mille enfans égorgés dans cette occasion.
C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier.
Cependant, le meilleur écrivain qu’ayent jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains & des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur; phénomène éclatant, qui ne devait pas échaper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Joseph. Il garde encor le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du sauveur; sur la grande quantité des tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, & sur la foule des justes qui ressuscitèrent.
Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu'aucun historien Romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur Romain, & d’une garnison Romaine, qui devait avoir envoyé à l’empereur & au sénat, un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes ayent jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, & dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines ayent été écrites par des mains profanes.
Les mêmes savants trouvent encor quelques difficultés dans l’histoire des Evangiles. Ils remarquent que dans St. Matthieu, Jésus-Christ dit aux Scribes & aux Pharisiens, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple & l’autel.
Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venüe du Messie, ni de son temps: mais on trouve dans l’histoire du siége de Jérusalem par Joseph, un Zacharie fils de Barac, tué au milieu du temple, par la faction des Zelotes. C’est au chap. 19. du livre 4. De-là ils soupçonnent que l’Evangile selon St. Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes, & toutes les objections de cette espèce, s’évanouïssent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, & les livres des hommes. Dieu voulut enveloper d’un nuage aussi respectable qu’obscur sa naissance, sa vie & sa mort. Ses voyes sont en tout différentes des nôtres.
Les savans se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. St. Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob; à Jacob, Matam; à Matam, Eléazar. St. Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli, Héli de Mattat, Mattat de Lévi, Lévi de Janna &c.
Ils forment encor des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de nôtre Sauveur, en citant St. Augustin, St. Hilaire, & d’autres qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mistique, un sens allégorique: comme au figuier maudit & séché pour n’avoir pas porté de figues quand ce n’était pas le temps des figues; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourissait point de cochons, à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déja échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondües par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, & de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute.
Premiérement, Jésus naquit sous la loi Mosaïque; il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, & il ne prêcha que la morale; il ne révéla point le mystère de son incarnation; il ne dit jamais aux Juifs qu’il était né d’une vierge; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne batiza jamais personne; il ne parla point des sept sacrements; il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, & que le St. Esprit procédait du père & du fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures, & de deux volontés; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient éclairés des lumières du St. Esprit. Tant qu’il vécut il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, & condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte église établie par lui fit tout le reste.
Joseph, au chap. XII. de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Judas Galiléen. Ils méprisent, dit-il, les maux de la terre; ils triomphent des tourments par leur constance; ils préfèrent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer & le feu, & vû briser leurs os, plutôt que de prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes défendües.
Il paraît que ce portrait tombe sur les Judaïtes, & non pas sur les Esséniens. Car voici les paroles de Joseph. Judas fut l’auteur d’une nouvelle secte, entiérement différente des trois autres, c. d. des Saducéens, des Pharisiens, & des Esséniens. Il continuë & dit; Ils sont Juifs de nation; ils vivent unis entre eux, & regardent la volupté comme un vice; le sens naturel de cette phrase fait voir que c’est des Judaïtes dont l’auteur parle.
Quoi qu’il en soit, on connut ces Judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde.
Les Thérapeutes étaient une societé différente des Esséniens & des Judaïtes; ils ressemblaient aux Gymnosophistes des Indes, & aux Brames. Ils ont, dit Philon, un mouvement d’amour céleste, qui les jette dans l’entousiasme des Bacchantes & des Coribantes, & qui les met dans l’état de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Aléxandrie qui était toute remplie de Juifs, & s’étendit beaucoup dans l’Egypte.
Les disciples de Jean Baptiste s’étendirent aussi un peu en Egypte, mais principalement dans la Syrie & dans l’Arabie; il y en eut aussi dans l’Asie mineure. Il est dit dans les actes des apôtres (ch. 19.) que Paul en rencontra plusieurs à Ephèse; il leur dit, Avez-vous reçu le St. Esprit? Ils lui répondirent, Nous n’avons pas seulement ouï dire qu’il y ait un St. Esprit. Il leur dit, Quel batême avez-vous donc reçu? Ils lui répondirent, Le batême de Jean.
Il y avait dans les premiéres années qui suivirent la mort de Jésus, sept sociétés ou sectes différentes chez les Juifs, les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Judaïtes, les Thérapeutes, les disciples de Jean, & les disciples de Christ, dont Dieu conduisait le petit troupeau dans des sentiers inconnus à la sagesse humaine.
Les fidèles eurent le nom de chrétiens dans Antioche, vers l’année soixante de nôtre ère vulgaire; mais ils furent connus dans l’empire Romain, comme nous le verrons dans la suite, sous d’autres noms. Ils ne se distinguaient auparavant que par le nom de frères, de saints ou de fidèles. Dieu qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d’humilité & de pauvreté, donnait ainsi à son église les plus faibles commencements, & la dirigeait dans ce même état d’humiliation, dans lequel il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs, ils travaillent tous de leurs mains. L’apôtre Paul témoigne qu’il gagnait sa vie à faire des tentes. St. Pierre ressuscita la coûturiére Dorcas qui faisait les robes des frères. L’assemblée des fidèles se tenait à Joppé, dans la maison d’un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chap. 9. des actes des Apôtres.
Les fidèles se répandirent secrettement en Grèce, & quelques-uns allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d’abord des Juifs; ils gardèrent la circoncision; & comme on l’a déja remarqué ailleurs, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis.
Lorsque l’apôtre Paul prit avec lui Timothée qui était fils d’un père gentil, il le circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite, son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples de Jésus furent unis aux Juifs, jusqu’au temps où Paul essuïa une persécution à Jérusalem, pour avoir amené des étrangers dans le temple. Il était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi Mosaïque par Jésus-Christ. C’est pour se laver de cette accusation que l’apôtre Jaques proposa à l’apôtre Paul de se faire raser la tête, & de s’aller purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser; Prenez les avec vous, lui dit Jaques (chap. 21. act. des apôt.) purifiez vous avec eux, & que tout le monde sache que ce que l’on dit de vous est faux, & que vous continuez à garder la loi de Moïse.
Paul n’en fut pas moins accusé d’impieté & d’hérésie, & son procès criminel dura longtemps; mais on voit évidemment par les accusations mêmes intentées contre lui, qu’il était venu à Jérusalem pour observer les rites Judaïques.
Il dit à Festus ces propres paroles (chapit. 25. des actes:) Je n’ai péché ni contre la loi Juive, ni contre le temple.
Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme Juif, observateur de la loi Juive, envoyé de Dieu pour la faire observer.
La circoncision est utile, dit l’apôtre Paul, (2ᵉ. Epit. aux Rom.) si vous observez la loi; mais si vous la violez, vôtre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comme circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement.
Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans ses épîtres, il ne révèle point le mystère inéfable de sa consubstantiabilité avec Dieu; nous sommes délivrés par lui (dit-il, chap. 5. épit. aux Rom.) de la colère de Dieu; le don de Dieu s’est répandu sur nous, par la grace donnée à un seul homme qui est Jésus-Christ. — La mort a régné par le péché d’un seul homme, les justes régneront dans la vie par un seul homme qui est Jésus-Christ.
Et au chap. 8. Nous les héritiers de Dieu, & les cohéritiers de Christ. Et au chap. 16. A Dieu, qui est le seul sage, honneur & gloire par Jésus-Christ. — Vous êtes à Jésus-Christ, & Jésus-Christ à Dieu. (1ᵉ. aux Corinth. chap. 3.)
Et, (1ᵉ. aux Cor. chap. 15. v. 27.) Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu qui lui a assujetti toutes choses.
On a eu quelque peine à expliquer le passage de l’épître aux Philippiens; Ne faites rien par une vaine gloire; croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont supérieurs, ayez les mêmes sentiments que Christ Jésus, qui étant dans l’empreinte de Dieu, n’a point crû sa proye de s’égaler à Dieu. Ce passage paraît très bien approfondi, & mis dans tout son jour, dans une lettre qui nous reste des églises de Vienne & de Lyon, écrite l’an 117, & qui est un précieux monument de l’antiquité. On loüe dans cette lettre la modestie de quelques fidèles: Ils n’ont pas voulu, dit la lettre, prendre le grand titre de martyrs, (pour quelques tribulations) à l’exemple de Jésus-Christ, lequel étant empreint de Dieu, n’a pas crû sa proye la qualité d’égal à Dieu. Origène dit aussi dans son commentaire sur Jean; La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s’est humilié, que s’il eût fait sa proye d’être égal à Dieu. En effet, l’explication contraire est un contre-sens visible. Que signifierait, Croyez les autres supérieurs à vous; imitez Jésus qui n’a pas crû que c’était une proye, une usurpation, de s’égaler à Dieu? Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie, ce serait pécher contre le sens commun.
La sagesse des apôtres fondait ainsi l’église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jaques & Jean d’un côté, & Paul de l’autre. Cette contestation arriva à Antioche. L’apôtre Pierre, autrement Céphas, ou Simon Barjones, mangeait avec les gentils convertis, & n’observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes; il mangeait, lui, Barnabé, & d’autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu & qui ne ruminaient pas; mais plusieurs Juifs chrétiens arrivés, St. Pierre se remit avec eux à l’abstinence des viandes défendües, & aux cérémonies de la loi Mosaïque.
Cette action paraissait très prudente; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons; mais St. Paul s’éleva contre lui avec un peu de dureté. Je lui résistai, dit-il, à sa face, parce qu’il était blâmable. (épître aux Galates chap. 2.)
Cette querelle paraît d’autant plus extraordinaire de la part de St. Paul, qu’ayant été d’abord persécuteur, il devait être plus modéré, & que lui-même il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu’il avait circoncis son disciple Timothée, qu’il avait accompli les rites Juifs qu’il reprochait alors à Céphas. St. Jérôme prétend que cette querelle entre Paul & Céphas était feinte. Il dit dans sa premiére homélie, tom. 3. qu’ils firent comme deux avocats qui s’échauffent & se piquent au bareau, pour avoir plus d’autorité sur leurs clients; il dit que Pierre Céphas, étant destiné à prêcher aux Juifs, & Paul aux Gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les Gentils, aux Gentils, & Pierre pour gagner les Juifs. Mais St. Augustin n’est point du tout de cet avis. Je suis fâché, dit-il dans l’épître à Jérôme, qu’un aussi grand homme se rende le patron du mensonge, patronum mendacii...
Au reste, si Pierre était destiné aux Juifs judaïsans, & Paul aux étrangers, il est très probable que Pierre ne vint point à Rome. Les actes des apôtres ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie.
Quoi qu’il en soit, ce fut vers l’an 60 de notre ère, que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion Juive, & c’est ce qui leur attira tant de querelles, & tant de persécutions de la part des synagogues répandües à Rome, en Grèce, dans l’Egypte & dans l’Asie. Ils furent accusés d’impieté, d’athéïsme par leurs frères Juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbath. Mais Dieu les soutint toujours au milieu des persécutions.
Petit à petit, plusieurs églises se formèrent, & la séparation devint entiére entre les Juifs & les chrétiens, avant la fin du premier siècle; cette séparation était ignorée du gouvernement Romain. Le sénat de Rome, ni les empereurs, n’entraient point dans ces querelles d’un petit parti que Dieu avait jusques là conduit dans l’obscurité, & qu’il élevait par des degrés insensibles.
Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’empire Romain. Les mystères & les expiations étaient accréditées dans presque toute la terre. Les Empereurs (il est vrai), les grands & les philosophes, n’avaient nulle foi à ces mystères; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut pour l’enchaîner paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Eleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mistérieuses & magnifiques. Il faut avoüer que les priéres & les himnes qui nous sont restés de ces mystères, sont ce que le paganisme a de plus pieux & de plus admirable.
Les chrétiens qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par-là plus de facilité de convertir plusieurs gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les pères de l’église des trois premiers siècles furent tous Platoniciens.
Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à St. Justin l’un des premiers pères, d’avoir dit dans son commentaire sur Isaïe, que les saints jouïraient dans un régne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit dans son apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfans qui sont les démons.
On a condamné Lactance & d’autres pères, pour avoir supposé des oracles des sibylles. Il prétendait que la sibylle Eritrée avait fait ces quatre vers Grecs, dont voici l’explication littérale.
Avec cinq pains & deux poissonsIl nourrira cinq mille hommes au désert,Et en ramassant les morceaux qui resterontIl en remplira douze paniers.
On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jesus-Christ, chacune dans leur ordre.
Mais ce zèle de quelques chrétiens, qui n’était pas selon la science, n’empêcha pas l’église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix.) Philon les appelle Gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles chez les gentils, étaient ceux de Galiléens, & de Nazaréens; mais celui de chrétiens a prévalu sur tous les autres.
Ni la hiérarchie, ni les usages ne furent établis tout d’un coup; les temps apostoliques furent différens des temps qui les suivirent. St. Paul dans sa 1e. aux Corinthiens nous aprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophètes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, & que si quelqu’un pendant ce temps là avait une révélation, le prophête qui avait pris la parole devait se taire.
C’est sur cet usage de l’église primitive que se fondent encor aujourd’hui quelques communions chrétiennes, qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis alors à tout le monde de parler dans l’église excepté aux femmes; ce qui est aujourd’hui la Ste. Messe, qui se célèbre au matin, était la Cène qu’on faisait le soir; ces usages changèrent à mesure que l’église se fortifia. Une societé plus étendue exigea plus de réglements, & la prudence des pasteurs se conforma aux temps & aux lieux.
St. Jérôme & Eusèbe raportent que quand les églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différents. Les surveillans, Episcopoi, d’où sont venus les évêques; les anciens de la societé, Presbiteroi, les prêtres, les servans, ou diacres; les Pistoi, croyans, initiés; c’est-à-dire, les batizés, qui avaient part aux soupers des Agapes, & les Catécumènes & Energumènes qui attendaient le batême. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d’habit différent des autres; aucun n’était contraint au célibat, témoin le livre de Tertulien dédié à sa femme, témoin l’exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées pendant les trois premiers siècles. Les chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux gentils; ils ne les confiaient qu’aux initiés; il n’était pas même permis aux catécumènes de réciter l’oraison dominicale.
Ce qui distinguait le plus les chrétiens, & ce qui a duré jusqu’à nos derniers temps, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène dans son traité contre Celse, avoüe au nombre 133. qu’Antinoüs divinisé par l’empereur Adrian faisait des miracles en Egypte par la force des charmes & des prestiges; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus.
Tertulien va plus loin, & du fond de l’Afrique où il était, il dit dans son apologétique, au chap. 23. Si vos dieux ne confessent pas qu’ils sont des diables à la présence d’un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez le sang de ce chrétien. Y a-t-il une démonstration plus claire?
En effet, Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son temps le don de les chasser; car lorsque Jésus eut délivré des possédés, & eut envoyé les diables dans les corps d’un troupeau de cochons, & qu’il eut opéré d’autres guérisons pareilles, les Pharisiens dirent, Il chasse les démons par la puissance de Belzébuth. Si c’est par Belzébut que je les chasse, répondit Jésus, par qui vos fils les chassent-ils? Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir; ils avaient des exorcistes, & des exorcismes. On invoquait le nom de Dieu, de Jacob & d’Abraham. On mettait des herbes consacrées dans le nez des démoniaques; (Joseph raporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux chrétiens, qui semblent aussi l’avoir perdu depuis quelque temps.
Dans le pouvoir de chasser les démons, était compris celui de détruire les opérations de la magie; car la magie fut toujours en vigueur chez toutes les nations. Tous les pères de l’église rendent témoignage à la magie. St. Justin avoüe dans son apologétique au livre 3. qu’on évoque souvent les ames des morts, & en tire un argument en faveur de l’immortalité de l’ame. Lactance, au Liv. 7. de ses institutions divines, dit, que si on osait nier l’existence des ames après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt en les faisant paraître. Irenée, Clément Aléxandrin, Tertulien, l’évêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qu’aujourd’hui tout est changé, & qu’il n’y a pas plus de magiciens que de démoniaques; mais il s’en trouvera quand il plaira à Dieu.
Quand les societés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, & que plusieurs s’élevèrent contre le culte de l’empire Romain, les magistrats sévirent contr’elles, & les peuples, surtout, les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des privilèges particuliers, & qui se renfermaient dans leurs synagogues; on leur permettait l’exercice de leur religion, comme on fait encor aujourd’hui à Rome; on souffrait tous les cultes divers répandus dans l’empire, quoique le sénat ne les adoptat pas.
Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cultes, & surtout de celui de l’empire, furent exposés plusieurs fois à de cruelles épreuves.
Un des premiers, & des plus célèbres martyrs, fut Ignace, évêque d’Antioche, condamné par l’empereur Trajan lui-même, alors en Asie, & envoyé par ses ordres à Rome, pour être exposé aux bêtes, dans un temps où l’on ne massacrait point à Rome les autres chrétiens. On ne sçait point de quoi il était accusé auprès de cet empereur, renommé d’ailleurs pour sa clémence; il fallait que St. Ignace eût de bien violens ennemis. Quoi qu’il en soit, l’histoire de son martire raporte qu’on lui trouva le nom de Jésus-Christ gravé sur le cœur, en caractères d’or; & c’est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophores, qu’Ignace s’était donné à lui-même.
On nous a conservé une lettre de lui, par laquelle il prie les évêques & les chrétiens de ne point s’opposer à son martire; soit que dès-lors les chrétiens fussent assez puissants pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grace. Ce qui est encor très remarquable, c’est qu’on souffrit que les chrétiens de Rome vinssent au devant de lui quand il fut amené dans cette capitale; ce qui prouve évidemment qu’on punissait en lui la personne, & non pas la secte.
Les persécutions ne furent pas continuées. Origène dans son livre trois contre Celse, dit, On peut compter facilement les chrétiens qui sont morts pour leur religion; parce qu’il en est mort peu, & seulement de temps en temps, & par intervalle.
Dieu eut un si grand soin de son église, que malgré ses ennemis, il fit ensorte qu’elle tint cinq conciles dans le premier siècle, 16. dans le second, & 30. dans le troisième; c. d. des assemblées tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit qu’elles ne devinssent tumultueuses. Il nous est resté peu de procès verbaux des proconsuls & des préteurs qui condamnèrent les chrétiens à mort. Ce serait les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contr’eux, & leurs supplices.
Nous avons un fragment de Dénis d’Aléxandrie, dans lequel il rapporte l’extrait du greffe d’un proconsul d’Egypte, sous l’empereur Valérien; le voici.
“Dénis, Fauste, Maxime, Marcel, & Cheremon, ayant été introduits à l’audience, le préfet Emilien leur a dit: Vous avez pû connaître par les entretiens que j’ai eus avec vous, & par tout ce que je vous en ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à vôtre égard; je veux bien encor vous le redire: ils font dépendre vôtre conservation & vôtre salut de vous-mêmes, & vôtre destinée est entre vos mains: ils ne demandent de vous qu’une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable, c’est que vous adoriez les dieux protecteurs de leur empire, & que vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature & au bon sens.”
“Dénis a répondu: Chacun n’a pas les mêmes dieux, & chacun adore ceux qu’il croit l’être véritablement.”
“Le préfet Emilien a repris: Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Eh bien, vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville, & je vous envoye à Cephro dans le fond de la Lybie; ce sera là le lieu de vôtre bannissement, selon l’ordre que j’en ai reçu de nos empereurs: au reste, ne pensez pas y tenir vos assemblées, ni aller faire vos priéres dans ces lieux que vous nommez des cimetiéres, celà vous est absolument défendu, & je ne le permettrai à personne.”
Rien ne porte plus les caractères de vérité, que ce procès verbal. On voit par-là qu’il y avait des temps où les assemblées étaient prohibées. C’est ainsi que parmi nous il est défendu aux Calvinistes de s’assembler dans le Languedoc; nous avons même quelquefois fait pendre & roüer des ministres, ou prédicans, qui tenaient des assemblées malgré les loix. C’est ainsi qu’en Angleterre & en Irlande, les assemblées sont défendües aux catholiques Romains; & il y a eu des occasions, où les délinquans ont été condamnés à la mort.
Malgré ces défenses portées par les loix romaines, Dieu inspira à plusieurs empereurs de l’indulgence pour les chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorans pour un persécuteur; Dioclétien dont la premiére année de règne est encor l’époque de l’ère des martyrs, fut, pendant plus de dix-huit ans, le protecteur déclaré du christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il souffrit même que dans Nicomédie sa résidence, il y eût une superbe église, élevée vis-à-vis son palais. Enfin il épousa une chrétienne.
Le César Galérius ayant malheureusement été prévenu contre les chrétiens, dont il croyait avoir à se plaindre, engagea Dioclétien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un chrétien plus zélé que sage, mit en piéces l’édit de l’empereur, & de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cent personnes condamnées à la mort, dans toute l’étendüe de l’empire Romain, sans compter ceux que la fureur du petit peuple, toujours fanatique, & toujours barbare, put faire périr, contre les formes juridiques.
Il y eut en divers temps un si grand nombre de martyrs, qu’il faut bien se donner de garde d’ébranler la vérité de l’histoire de ces véritables confesseurs de nôtre sainte religion, par un mélange dangereux de fables, & de faux martyrs.
Le bénédictin Don Ruinart, par exemple, homme d’ailleurs aussi instruit qu’estimable & zélé, aurait dû choisir avec plus de discrétion ses actes sincères. Ce n’est pas assez qu’un manuscrit soit tiré de l’abbaye de St. Benoit sur Loire, ou d’un couvent de célestins de Paris, conforme à un manuscrit des feuillans, pour que cet acte soit autentique; il faut que cet acte soit ancien, écrit par des contemporains, & qui porte d’ailleurs tous les caractères de la vérité.
Il aurait pû se passer de raporter l’avanture du jeune Romanus, arrivée en 303. Ce jeune Romanus avait obtenu son pardon de Dioclétien dans Antioche. Cependant, il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brulé. Des Juifs présents à ce spectacle, se moquèrent du jeune St. Romanus, & reprochèrent aux chrétiens que leur Dieu les laissât bruler, lui qui avait délivré Sidrac, Misac, & Abdenago de la fournaise; qu’aussi-tôt il s’éleva, dans le temps le plus serein, un orage qui éteignit le feu; qu’alors le juge ordonna qu’on coupât la langue au jeune Romanus; que le premier médecin de l’empereur se trouvant là, fit officieusement la fonction de bourreau, & lui coupa la langue dans la racine; qu’aussi-tôt le jeune homme qui était bègue auparavant, parla avec beaucoup de liberté; que l’empereur fut étonné que l’on parlat si bien sans langue; que le médecin pour réïtérer cette expérience coupa sur le champ la langue à un passant, lequel en mourut subitement.
Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles, opérés dans l’ancien & dans le nouveau Testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pouraient scandaliser les faibles.
Cette derniére persécution ne s’étendit pas dans tout l’empire. Il y avait alors en Angleterre quelque christianisme, qui s’éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois Saxons. Les Gaules méridionales & l’Espagne, étaient remplies de chrétiens. Le César Constance Clore les protégea beaucoup dans toutes ces provinces. Il avait une concubine, qui était chrétienne, c’est la mère de Constantin, connue sous le nom de Ste. Héléne; car il n’y eut jamais de mariage avéré entre elle & lui, & il la renvoya même dès l’an 292. quand il épousa la fille de Maximien Hercule; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d’ascendant, & lui avait inspiré une grande affection pour nôtre sainte religion.
La divine providence prépara par des voyes qui semblent humaines le triomphe de son église. Constance Clore mourut en 306 à York en Angleterre, dans un tems où les enfans qu’il avait de la fille d’un César étaient en bas âge, & ne pouvaient prétendre à l’empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à York par cinq ou six mille soldats Allemands, Gaulois & Anglais pour la plûpart. Il n’y avait pas d’apparence que cette élection faite sans le consentement de Rome, du Sénat, & des armées, pût prévaloir; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius élû à Rome, & le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu’il ne se rendit d’abord indigne des faveurs du Ciel, par le meurtre de tous ses proches, de sa femme & de son fils.
On peut douter de ce que Zozime raporte à ce sujet. Il dit que Constantin agité de remords, après tant de crimes, demanda aux pontifes de l’empire, s’il y avait quelques expiations pour lui, & qu’ils lui dirent qu’ils n’en connaissaient pas. Il est bien vrai qu’il n’y en avait point eu pour Néron, & qu’il n’avait osé assister aux sacrés mistères en Grèce. Cependant, les Tauroboles étaient en usage; & il est bien difficile de croire qu’un empereur tout-puissant n’ait pû trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est-il encor moins croyable que Constantin occupé de la guerre, de son ambition, de ses projets, & environné de flateurs, ait eu le temps d’avoir des remords. Zozime ajoute qu’un prêtre Egyptien arrivé d’Espagne, qui avait accès à sa porte, lui promit l’expiation de tous ses crimes dans la religion chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Osius évêque de Cordoüe.
Quoi qu’il en soit, Constantin communia avec les chrétiens, bien qu’il ne fût jamais que catécumène, & réserva son batême pour le moment de sa mort. Il fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire & de la religion chrétienne. Alors l’église prit une forme auguste.
Il est à remarquer que dès l’an 314. avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville, ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les chrétiens jettèrent la femme de Maximien dans l’Oronte; ils égorgèrent tous ses parens; ils massacrèrent dans l’Egypte & dans la Palestine, les magistrats qui s’étaient le plus déclarés contre le Christianisme. La veuve & la fille de Dioclétien s’étant cachées à Thessalonique, furent reconnües, & leur corps fut jetté dans la mer. Il eût été à souhaiter que les chrétiens eussent moins écouté l’esprit de vengeance; mais Dieu qui punit selon sa justice, voulut que les mains des chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs, sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir.
Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’église, touchant la divinité de Jésus-Christ: les uns se prévalaient de l’opinion d’Origènes, qui dit au chap. 6. contre Celse, Nous présentons nos priéres à Dieu par Jésus, qui tient le milieu entre les natures créées, & la nature incréée, qui nous aporte la grace de son père, & présente nos priéres au grand Dieu en qualité de nôtre pontife. Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de St. Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ, Mon père est plus grand que moi; & ils regardaient Jésus comme le premier né de la création, comme la plus pûre émanation de l’être suprême, mais non pas précisément comme Dieu.
Les autres qui étaient ortodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci: Mon Père & moi, nous sommes la même chose; paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant, mon père & moi avons le même dessein, la même volonté; je n’ai point d’autres desirs que ceux de mon père. Aléxandre, évêque d’Aléxandrie, & après lui Athanase, étaient à la tête des ortodoxes, & Eusèbe évêque de Nicomédie avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, & plusieurs autres prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que St. Aléxandre traita ses adversaires d’Antechrists.
Enfin, après bien des disputes, le St. Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de 299 évêques, contre dix-huit: Jésus est fils unique de Dieu, engendré du père, c. d. de la substance du père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au père; nous croyons aussi au St. Esprit, &c. Ce fut la formule du Concile. On voit par cet exemple combien les évêque l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au raport de deux patriarches d’Alexandrie qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en Arabe. Arius fut éxilé par Constantin, mais Atanase le fut aussi bientôt après, & Arius fut rappellé à Constantinople; mais St. Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius, avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale, que Dieu éxauça sa priére. Arius mourut en allant à l’église en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre Arien, & mourut entre les bras du chef des Ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, & laissant l’église triomphante, mais divisée.
Les partisans d’Atanase & ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle; & ce qu’on appelle l’Arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l’empire.
Julien le philosophe, surnommé l’apostat, voulut étouffer ces divisions, & ne put y parvenir.
Le second concile général fut tenu à Constantinople en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le St. Esprit, & on ajouta à la formule de Nicée, que le St. Esprit est seigneur vivifiant, qui procède du père, & qu’il est adoré & glorifié avec le père & le fils.
Ce ne fut que vers le neuviéme siècle que l’église Latine statua par degrés que le St. Esprit procède du père & du fils.
En 431. le 3ᵉ. concile général tenu à Ephèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, & que Jesus avait deux natures & une personne. Nestorius évêque de Constantinople qui voulait que la Ste. Vierge fût appellée mère de Christ, fut déclaré Judas par le concile, & les deux natures furent encor confirmées par le concile de Calcédoine.
Je passerai légérement sur les siècles suivants qui sont assez connus. Malheureusement, il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, & l’église fut toujours obligée de combattre. Dieu permit encor, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs & les Latins rompirent sans retour au neuviéme siècle; il permit encor qu’en occident il y eût 29 schismes sanglants pour la chaire de Rome.
Cependant l’église Grecque presque toute entiére, & toute l’église d’Afrique devinrent esclaves sous les Arabes, & ensuite sous les Turcs, qui élevèrent la religion Mahométane sur les ruines de la Chrétienne; l’église Romaine subsista, mais toujours souillée de sang par plus de six cent ans de discorde, entre l’empire d’occident & le sacerdoce.
Ces querelles mêmes la rendirent très puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne se firent tous princes, & les papes acquirent peu à peu la domination absolüe dans Rome & dans un pays de cent lieües. Ainsi Dieu éprouva son église par les humiliations, par les troubles & par la splendeur.
Cette église Latine perdit au seiziéme siècle la moitié de l’Allemagne, le Dannemarck, la Suède, l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, la Suisse, la Hollande; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols, qu’elle n’en a perdu en Europe, mais avec plus de territoire elle a bien moins de sujets.
La providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l’Inde & la Chine, à se ranger sous l’obéïssance du pape, pour le récompenser de l’Asie mineure, de la Syrie, de la Grèce, de l’Egypte, de l’Afrique, de la Russie, & des autres états perdus, dont nous avons parlé. St. François Xavier qui porta le St. Evangile aux Indes orientales, & au Japon quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fit un très grand nombre de miracles, tous attestés par les RR. PP. Jésuites; quelques-uns disent qu’il ressuscita neuf morts; mais le R. P. Ribadeneira, dans sa fleur des saints, se borne à dire qu’il n’en ressuscita que quatre; c’est bien assez. La providence voulut qu’en moins de cent années il y eut des milliers de catholiques Romains dans les isles du Japon. Mais le diable sema son ivroye au milieu du bon grain. Les chrétiens formèrent une conjuration suivie d’une guerre civile dans laquelle ils furent tous exterminés en 1638. Alors la nation ferma ses ports à tous les étrangers, excepté aux Hollandais qu’on regardait comme des marchands, & non pas comme des chrétiens, & qui furent d’abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu’ils abordent à Nangazaki.
La religion catholique, apostolique & romaine fut proscrite à la Chine dans nos derniers temps, mais d’une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n’avaient pas à la vérité ressuscité des morts à la cour de Pékin, ils s’étaient contentés d’enseigner l’astronomie, de fondre du canon, & d’être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec des Dominicains & d’autres, scandalisèrent à tel point le grand empereur Yontchin, que ce Prince qui était la justice & la bonté même, fut assez aveugle pour ne plus permettre qu’on enseignat nôtre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s’accordaient pas. Il les chassa avec une bonté paternelle, leur fournissant des subsistances & des voitures jusqu’aux confins de son empire.
Toute l’Asie, toute l’Afrique, la moitié de l’Europe, tout ce qui apartient aux Anglais, aux Hollandais dans l’Amérique, toutes les hordes Américaines non domptées, toutes les terres Australes, qui sont une cinquiéme partie du globe, sont demeurées la proye du démon, pour vérifier cette sainte parole: il y en a beaucoup d’appellés, mais peu d’élus; s’il y a environ seize cent millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte église Romaine catholique universelle en posséde à peu près soixante millions, ce qui fait plus de la deux cent trentiéme partie des habitans du monde connu.
Historical inquiries into Christianity.
Several scholars have expressed surprise at finding no trace of Jesus Christ in the historian Josephus, for everyone now agrees that the short passage mentioning him in his history is interpolated. Yet Josephus’ father must have been one of the witnesses to all Jesus’ miracles. Josephus was of priestly descent, related to Queen Mariamne, Herod’s wife; he enters into the greatest detail about all that prince’s actions, yet says not a word of either Jesus’ life or death. And this historian, who conceals none of Herod’s cruelties, does not mention the massacre of all the children ordered by him after news reached him that a king of the Jews had been born. The Greek calendar counts fourteen thousand children slaughtered on that occasion.
Of all the actions of all tyrants, this is the most horrible. There is no parallel in the history of the entire world.
Yet the best writer the Jews ever had, the only one esteemed by Romans and Greeks, makes no mention of this event, as extraordinary as it is appalling. He says nothing of the new star that appeared in the East after the Savior’s birth, a brilliant phenomenon that ought not to have escaped so enlightened a historian as Josephus. He is also silent about the darkness that covered the whole earth at midday for three hours at the Savior’s death; about the great number of tombs that opened at that moment, and the multitude of the just who rose from the dead.
Scholars continually express their surprise that no Roman historian spoke of these prodigies, which occurred under the empire of Tiberius, before the eyes of a Roman governor and a Roman garrison, who ought to have sent the emperor and senate a circumstantial account of the most miraculous event men had ever heard of. Rome itself must have been plunged into thick darkness for three hours; this prodigy ought to have been recorded in Rome’s annals and in those of every nation. God did not wish these divine things to be written by profane hands.
These same scholars also find certain difficulties in the history of the Gospels. They observe that in St. Matthew, Jesus Christ tells the scribes and Pharisees that all the innocent blood shed on earth must fall on them, from the blood of Abel the just to Zechariah, son of Barac, whom they killed between the temple and the altar.
There is, they say, no Zechariah killed in the temple in Hebrew history before the Messiah’s coming or in his time; but in Josephus’ history of the siege of Jerusalem one finds a Zechariah, son of Barac, killed in the middle of the temple by the faction of the Zealots. It is in chapter 19 of book 4. From this they suspect that the Gospel according to St. Matthew was written after Titus took Jerusalem. But all doubts and objections of this kind vanish as soon as one considers the infinite difference that must exist between divinely inspired books and the books of men. God wished to envelop his birth, life, and death in a cloud as venerable as it is obscure. His ways differ from ours in everything.
Scholars have also greatly tormented themselves over the difference between the two genealogies of Jesus Christ. St. Matthew gives Joseph’s father as Jacob, Jacob’s as Matthan, Matthan’s as Eleazar. St. Luke, on the contrary, says Joseph was the son of Heli, Heli of Mattat, Mattat of Levi, Levi of Janna, etc.
They also raise difficulties because Jesus is not Joseph’s son, but Mary’s. They further raise certain doubts about our Savior’s miracles, citing St. Augustine, St. Hilary, and others who gave the accounts of these miracles a mystical, allegorical meaning: the fig tree cursed and withered for bearing no figs when it was not fig season; the demons sent into pigs’ bodies in a country where pigs were not kept; the water changed into wine at the end of a meal when the guests were already flushed with drink. But all these scholarly criticisms are confounded by faith, which only grows purer for it. The sole purpose of this article is to follow the historical thread and give a precise idea of the facts no one disputes.
First, Jesus was born under the Mosaic law. He was circumcised according to that law, fulfilled all its precepts, celebrated all its feasts, and preached only morality. He did not reveal the mystery of his incarnation; he never told the Jews that he was born of a virgin. He received John’s blessing in the waters of the Jordan, a ceremony to which many Jews submitted; but he never baptized anyone. He did not speak of the seven sacraments; he established no ecclesiastical hierarchy in his lifetime. He concealed from his contemporaries that he was the Son of God, eternally begotten, consubstantial with God, and that the Holy Spirit proceeded from the Father and the Son. He did not say that his person was composed of two natures and two wills. He wished these great mysteries to be announced to men in the course of time by those enlightened by the Holy Spirit. As long as he lived, he departed in nothing from the law of his fathers. He showed men only a just man pleasing to God, persecuted by those who envied him and condemned to death by prejudiced magistrates. He wished his holy Church, established by him, to do all the rest.
Josephus, in chapter XII of his history, speaks of a sect of rigorous Jews newly established by a certain Judas the Galilean. “They despise,” he says, “the evils of the earth; they triumph over torments by their constancy; they prefer death to life when the cause is honorable. They have endured fire and sword and seen their bones broken rather than utter the slightest word against their legislator or eat forbidden foods.”
It appears that this portrait applies to the Judaites, not the Essenes. For here are Josephus’ words: “Judas was the founder of a new sect, entirely different from the other three,” that is, from the Sadducees, Pharisees, and Essenes. He continues: “They are Jews by nation; they live united among themselves and regard pleasure as a vice.” The natural sense of this sentence shows that the author is speaking of the Judaites.
However that may be, these Judaites were known before Christ’s disciples began to form a considerable party in the world.
The Therapeutae were a society different from the Essenes and Judaites; they resembled the Gymnosophists of India and the Brahmins. “They have,” says Philo, “an impulse of heavenly love that throws them into the enthusiasm of the Bacchantes and Corybantes and brings them into the state of contemplation to which they aspire. This sect arose in Alexandria, which was full of Jews, and spread widely through Egypt.”
The disciples of John the Baptist also spread a little through Egypt, but chiefly through Syria and Arabia; there were also some in Asia Minor. The Acts of the Apostles (ch. 19) says that Paul met several in Ephesus. He asked them, “Have you received the Holy Spirit?” They answered, “We have not even heard that there is a Holy Spirit.” He asked, “What baptism, then, have you received?” They answered, “John’s baptism.”
In the first years following Jesus’ death there were seven different societies or sects among the Jews: the Pharisees, Sadducees, Essenes, Judaites, Therapeutae, the disciples of John, and the disciples of Christ, whose little flock God guided along paths unknown to human wisdom.
The faithful received the name of Christians at Antioch around the year sixty of our common era; but in the Roman Empire they were known by other names, as we shall see later. Before this they distinguished themselves only by the names of brothers, saints, or faithful. God, who had descended to earth to be an example of humility and poverty, thus gave his Church the feeblest beginnings, guiding it in the same state of humiliation in which he had wished to be born. All the first faithful were obscure men, all worked with their hands. The apostle Paul testifies that he earned his living making tents. St. Peter raised from the dead the seamstress Dorcas, who made the brothers’ robes. The faithful assembled at Joppa in the house of a leather-dresser named Simon, as we see in chapter 9 of the Acts of the Apostles.
The faithful spread secretly through Greece, and some went from there to Rome among the Jews, to whom the Romans allowed a synagogue. They did not at first separate from the Jews; they retained circumcision, and, as has already been observed elsewhere, the first fifteen bishops of Jerusalem were all circumcised.
When the apostle Paul took Timothy with him, whose father was a Gentile, he circumcised him himself in the little town of Lystra. But Titus, his other disciple, refused to submit to circumcision. The brothers, Jesus’ disciples, remained united with the Jews until Paul suffered persecution in Jerusalem for bringing foreigners into the temple. The Jews accused him of wishing to destroy the Mosaic law through Jesus Christ. To clear him of this accusation, the apostle James proposed that Paul have his head shaved and go to purify himself in the temple with four Jews who had vowed to shave themselves. “Take them with you,” James told him (ch. 21, Acts of the Apostles), “purify yourself with them, and let everyone know that what is said of you is false, and that you continue to keep the law of Moses.”
Paul was nonetheless accused of impiety and heresy, and his criminal trial lasted a long time; but the very accusations brought against him make it evident that he had come to Jerusalem to observe Jewish rites.
He said these very words to Festus (chapter 25 of Acts): “I have sinned neither against the Jewish law nor against the temple.”
The apostles proclaimed Jesus Christ as a Jew who observed the Jewish law, sent by God to have it observed.
“Circumcision is useful,” says the apostle Paul (2nd Epistle to the Romans), “if you observe the law; but if you violate it, your circumcision becomes a foreskin. If an uncircumcised man keeps the law, he will be as one circumcised. The true Jew is he who is a Jew inwardly.”
When this apostle speaks of Jesus Christ in his epistles, he does not reveal the ineffable mystery of consubstantiality with God. “We are delivered by him,” he says (ch. 5, Epistle to the Romans), “from God’s wrath; God’s gift has spread over us through the grace given to a single man, who is Jesus Christ.”—“Death reigned through the sin of a single man; the just will reign in life through a single man, who is Jesus Christ.”
And in chapter 8: “We are God’s heirs and Christ’s co-heirs.” And in chapter 16: “To God, who alone is wise, honor and glory through Jesus Christ.”—“You belong to Jesus Christ, and Jesus Christ to God.” (1st Corinthians, ch. 3.)
And (1st Corinthians, ch. 15, v. 27): “Everything is subjected to him, excepting, of course, God, who subjected all things to him.”
There has been some difficulty explaining the passage in the Epistle to the Philippians: “Do nothing from vain glory; in humility let each believe the others superior to himself; have the same feelings as Christ Jesus, who, being in the imprint of God, did not think to seize equality with God as his prize.” This passage seems thoroughly examined and brought into full light in a surviving letter from the churches of Vienne and Lyon, written in the year 117, a precious monument of antiquity. This letter praises the modesty of certain faithful: “They did not wish,” says the letter, “to take the great title of martyrs” for a few tribulations, “following the example of Jesus Christ, who, being imprinted with God, did not think to seize the quality of equality with God as his prize.” Origen also says in his commentary on John: Jesus’ greatness shone more when he humbled himself “than if he had seized equality with God as his prize.” Indeed, the contrary explanation is a manifest misreading. What would it mean to say, “Believe others superior to you; imitate Jesus, who did not think it a seizure, a usurpation, to make himself equal to God”? It would plainly contradict itself, give an example of greatness as an example of modesty, offend common sense.
Thus the apostles’ wisdom founded the infant Church. This wisdom was not impaired by the dispute that arose between the apostles Peter, James, and John on one side, and Paul on the other. The dispute occurred at Antioch. The apostle Peter, otherwise Cephas or Simon Barjona, ate with converted Gentiles, observing neither the ceremonies of the law nor its distinctions between foods. He, Barnabas, and other disciples ate indiscriminately of pork, strangled flesh, animals with split hooves that did not chew the cud. But when several Christian Jews arrived, St. Peter resumed with them abstinence from forbidden foods and the ceremonies of the Mosaic law.
This action seemed very prudent; he did not wish to scandalize his companions, the Christian Jews. But St. Paul rose against him somewhat harshly. “I resisted him,” he says, “to his face, because he was blameworthy.” (Epistle to the Galatians, ch. 2.)
This quarrel seems all the more extraordinary on St. Paul’s part because, having at first been a persecutor, he ought to have been more moderate, and because he himself had gone to sacrifice in the temple at Jerusalem, had circumcised his disciple Timothy, had performed the Jewish rites for which he then reproached Cephas. St. Jerome maintains that this quarrel between Paul and Cephas was feigned. He says in the first homily, volume 3, that they acted like two lawyers who grow heated and spar in court to gain greater authority over their clients. He says that Peter Cephas, being destined to preach to the Jews, and Paul to the Gentiles, pretended to quarrel—Paul to win the Gentiles, for the Gentiles, and Peter to win the Jews. But St. Augustine is not at all of this opinion. “I am sorry,” he says in his epistle to Jerome, “that so great a man should make himself the patron of falsehood, patronum mendacii…”
For the rest, if Peter was destined for the Judaizing Jews and Paul for foreigners, it is very probable that Peter did not come to Rome. The Acts of the Apostles makes no mention of Peter’s journey to Italy.
However that may be, it was around the year 60 of our era that Christians began to separate from the Jewish communion, and this brought them so many quarrels and persecutions from the synagogues scattered through Rome, Greece, Egypt, and Asia. Their Jewish brothers accused them of impiety and atheism and excommunicated them in their synagogues three times on the Sabbath. But God always sustained them amid their persecutions.
Little by little several churches formed, and the separation between Jews and Christians became complete before the end of the first century. The Roman government knew nothing of this separation. Neither Rome’s senate nor its emperors entered into these quarrels of a little party that God had so far guided in obscurity and was raising by imperceptible degrees.
We must see what state the Roman Empire’s religion was then in. Mysteries and expiations enjoyed credit almost everywhere on earth. It is true that the emperors, the great, and the philosophers had no faith in these mysteries; but the people, who dictate to the great in matters of religion, obliged them to conform outwardly to their worship. To put the people in chains, one must appear to wear the same chains oneself. Cicero himself was initiated into the mysteries of Eleusis. Knowledge of a single God was the principal doctrine announced at these mysterious and magnificent festivals. It must be admitted that the surviving prayers and hymns of these mysteries are the most pious and admirable things paganism possesses.
The Christians, who also worshiped only one God, found it easier on this account to convert many Gentiles. Some philosophers of Plato’s school became Christians. That is why the Church Fathers of the first three centuries were all Platonists.
The ill-considered zeal of some did no harm to fundamental truths. St. Justin, one of the earliest Fathers, has been reproached for saying in his commentary on Isaiah that the saints would enjoy all sensual blessings in a thousand-year reign on earth. He has been blamed for saying in his Apology for Christianity that God, having made the earth, left its care to angels, who fell in love with women and fathered children on them: the demons.
Lactantius and other Fathers have been condemned for fabricating oracles of the Sibyls. He maintained that the Erythraean Sibyl had composed these four Greek lines, here translated literally:
With five loaves and two fishHe will feed five thousand men in the desert,And gathering the pieces left over,He will fill twelve baskets with them.
The early Christians were also reproached for fabricating certain acrostic verses by an ancient Sibyl, each beginning in order with one of the letters of Jesus Christ’s name.
But this zeal of some Christians, which was not according to knowledge, did not prevent the Church from making the progress God intended for it. Christians first celebrated their mysteries at night in secluded houses and cellars; this gave them the title of light-fleeing, according to Minucius Felix. Philo calls them Gessaeans. Among the Gentiles, their most common names during the first four centuries were Galileans and Nazarenes; but Christian has prevailed over all the others.
Neither the hierarchy nor the customs were established all at once. Apostolic times differed from those that followed. St. Paul tells us in First Corinthians that when the brothers, circumcised or uncircumcised, were assembled and several prophets wished to speak, only two or three were to speak, and if anyone meanwhile had a revelation, the prophet who had taken the floor was to fall silent.
Some Christian communions that hold assemblies without a hierarchy still base themselves on this practice of the primitive Church. Everyone except women was then allowed to speak in church. What is now Holy Mass, celebrated in the morning, was the Supper, held in the evening. These practices changed as the Church grew stronger. A larger society required more regulations, and the prudence of the pastors adapted itself to time and place.
St. Jerome and Eusebius report that when the churches took form, five different orders were gradually distinguished: the overseers, Episcopoi, from whom came bishops; the elders of the society, Presbyteroi, priests; the servants, or deacons; the Pistoi, believers, initiates—that is, the baptized, who shared in the suppers of the Agape feasts; and the catechumens and energumens awaiting baptism. No one in these five orders wore clothing different from the others; no one was compelled to celibacy, witness Tertullian’s book dedicated to his wife, witness the apostles’ example. No representations, either paintings or sculpture, in their assemblies during the first three centuries. Christians carefully concealed their books from Gentiles, entrusting them only to initiates; catechumens were not even permitted to recite the Lord’s Prayer.
What most distinguished Christians, and lasted until very recent times, was the power to drive out devils with the sign of the cross. Origen, in his treatise against Celsus, admits at number 133 that Antinous, deified by the emperor Hadrian, performed miracles in Egypt through the power of charms and illusions; but he says devils leave the bodies of the possessed at the mere utterance of Jesus’ name.
Tertullian goes further. From the depths of Africa, where he lived, he says in chapter 23 of his Apology: “If your gods do not confess themselves devils in the presence of a true Christian, we willingly allow you to shed that Christian’s blood. Is there any clearer demonstration?”
Indeed, Jesus Christ sent his apostles to drive out demons. The Jews of his time also had the gift of expelling them; for when Jesus had delivered the possessed, sent the devils into a herd of pigs, and performed other such cures, the Pharisees said, “He drives out demons through the power of Beelzebub.” “If it is through Beelzebub that I drive them out,” Jesus answered, “through whom do your sons drive them out?” It is indisputable that the Jews boasted of this power: they had exorcists and exorcisms. They invoked the name of God, of Jacob, and of Abraham. They put consecrated herbs into the noses of demoniacs. Josephus reports some of these ceremonies. This power over devils, which the Jews have lost, was transmitted to Christians, who also seem to have lost it some time ago.
The power to drive out demons included that of destroying the operations of magic; for magic always flourished among all nations. All the Church Fathers testify to magic. St. Justin admits in book 3 of his Apology that the souls of the dead are often summoned, and draws from this an argument for the soul’s immortality. Lactantius, in book 7 of his Divine Institutions, says “that if anyone dared deny the existence of souls after death, the magician would soon convince him by making them appear.” Irenaeus, Clement of Alexandria, Tertullian, Bishop Cyprian—all affirm the same thing. It is true that today everything has changed, and there are no more magicians than demoniacs; but there will be some whenever God pleases.
When Christian societies grew somewhat numerous, and several rose against the worship of the Roman Empire, magistrates dealt severely with them, and the people above all persecuted them. They did not persecute the Jews, who had particular privileges and kept to their synagogues; they allowed them to practice their religion, as is still done in Rome today. All the diverse forms of worship scattered throughout the empire were tolerated, though the senate did not adopt them.
But Christians, declaring themselves enemies of all these forms of worship, especially the empire’s, were exposed several times to cruel trials.
One of the earliest and most celebrated martyrs was Ignatius, bishop of Antioch, condemned by the emperor Trajan himself, then in Asia, and sent by his orders to Rome to be exposed to wild beasts, at a time when other Christians were not being massacred there. We do not know what accusation was brought against him before this emperor, otherwise renowned for clemency. St. Ignatius must have had very violent enemies. However that may be, the history of his martyrdom reports that the name of Jesus Christ was found engraved on his heart in golden letters; and from this Christians in some places took the name Theophores, which Ignatius had given himself.
A letter of his survives, asking the bishops and Christians not to oppose his martyrdom—whether because Christians were already powerful enough to deliver him, or because some among them had enough influence to obtain his pardon. Another very remarkable thing is that Rome’s Christians were allowed to come and meet him when he was brought to the capital, which plainly proves that it was the person being punished, not the sect.
Persecutions were not continuous. Origen says in book three against Celsus: “One can easily count the Christians who have died for their religion, because few have died, and only from time to time, at intervals.”
God took such great care of his Church that, despite its enemies, he arranged for it to hold five councils in the first century, sixteen in the second, and thirty in the third—that is, tolerated assemblies. These assemblies were sometimes forbidden when the false prudence of magistrates feared they might grow tumultuous. Few official records survive of the proconsuls and praetors who condemned Christians to death. These would be the only documents from which one could establish the accusations brought against them and their punishments.
We have a fragment of Dionysius of Alexandria in which he reports an extract from the register of a proconsul of Egypt under the emperor Valerian. Here it is:
“Dionysius, Faustus, Maximus, Marcellus, and Chaeremon having been brought to the hearing, the prefect Aemilianus said to them: ‘You have been able to learn, from my conversations with you and everything I have written to you, how much kindness our princes have shown you. I am willing to tell you again: they make your preservation and safety depend on yourselves, and your destiny is in your hands. They ask only one thing of you, which reason demands of every reasonable person: that you worship the gods who protect their empire, and abandon this other worship, so contrary to nature and good sense.’”
“Dionysius answered: ‘Not everyone has the same gods, and everyone worships those he believes truly to be gods.’”
“The prefect Aemilianus replied: ‘I see clearly that you are ungrateful men who abuse the emperors’ kindness toward you. Very well: you shall remain no longer in this city, and I send you to Cephro in the depths of Libya. That shall be your place of banishment, according to the order I have received from our emperors. Moreover, do not think of holding your assemblies there, or going to offer your prayers in those places you call cemeteries: this is absolutely forbidden you, and I shall permit it to no one.’”
Nothing bears more marks of truth than this official record. It shows that there were times when assemblies were prohibited. In the same way, among us Calvinists are forbidden to assemble in Languedoc; we have even sometimes had ministers or preachers hanged or broken on the wheel for holding assemblies despite the laws. In the same way Roman Catholics are forbidden to assemble in England and Ireland, and there have been occasions when offenders were condemned to death.
Despite these prohibitions imposed by Roman laws, God inspired several emperors with indulgence toward Christians. Even Diocletian, regarded by the ignorant as a persecutor—Diocletian, whose first year of reign still marks the beginning of the era of martyrs—was Christianity’s declared protector for more than eighteen years, to the point that several Christians held principal offices in his personal service. He even allowed a magnificent church to rise opposite his palace in Nicomedia, his residence. Finally, he married a Christian woman.
Caesar Galerius, unfortunately prejudiced against the Christians, of whom he believed he had reason to complain, induced Diocletian to have Nicomedia’s cathedral destroyed. A Christian more zealous than wise tore the emperor’s edict to pieces, and from this came that famous persecution in which more than two hundred people were condemned to death throughout the Roman Empire, not counting those whom the fury of the common people, always fanatical and always barbarous, may have killed in violation of legal forms.
There were so many martyrs at various times that we must take great care not to shake the truth of the history of these genuine confessors of our holy religion by a dangerous admixture of fables and false martyrs.
The Benedictine Dom Ruinart, for example, a man otherwise as learned as he was estimable and zealous, ought to have chosen his Authentic Acts with greater discretion. It is not enough for a manuscript to come from the abbey of Saint-Benoît-sur-Loire or a Celestine convent in Paris, agreeing with a manuscript of the Feuillants, to make an act authentic. The act must be ancient, written by contemporaries, and must otherwise bear all the marks of truth.
He could have spared us the adventure of young Romanus, which occurred in 303. This young Romanus had obtained his pardon from Diocletian at Antioch. Yet he says that the judge Asclepiades condemned him to be burned; that Jews present at the spectacle mocked young St. Romanus and reproached the Christians because their God let them burn, although he had delivered Shadrach, Meshach, and Abednego from the furnace; that immediately, in the clearest weather, a storm arose and put out the fire; that the judge then ordered young Romanus’ tongue cut out; that the emperor’s chief physician, happening to be there, obligingly performed the executioner’s office and cut his tongue out at the root; that the young man, who had previously stammered, instantly spoke with great fluency; that the emperor was astonished that anyone could speak so well without a tongue; and that the physician, to repeat the experiment, at once cut the tongue out of a passerby, who died suddenly of it.
Eusebius, from whom the Benedictine Ruinart took this tale, ought to have respected the true miracles performed in the Old and New Testaments—which no one will ever doubt—enough not to associate them with such suspect stories, which could scandalize the weak.
This last persecution did not extend throughout the empire. There was then some Christianity in England, which soon vanished, to reappear later under the Saxon kings. Southern Gaul and Spain were full of Christians. Caesar Constantius Chlorus greatly protected them throughout these provinces. He had a Christian concubine, Constantine’s mother, known as St. Helena; for no marriage between them was ever established, and he even dismissed her as early as 292, when he married the daughter of Maximian Herculius. But she had retained great influence over him and inspired him with a strong affection for our holy religion.
Divine providence prepared the triumph of its Church by ways that seem human. Constantius Chlorus died in 306 at York in England, when his children by a Caesar’s daughter were very young and could not claim the empire. Constantine had the confidence to have himself elected at York by five or six thousand soldiers, chiefly Germans, Gauls, and Englishmen. There was little likelihood that this election, made without the consent of Rome, the senate, or the armies, could prevail; but God gave him victory over Maxentius, elected at Rome, and finally delivered him from all his colleagues. It cannot be concealed that he first made himself unworthy of heaven’s favors by murdering all his relatives, his wife, and his son.
One may doubt what Zosimus reports on this subject. He says Constantine, troubled by remorse after so many crimes, asked the pontiffs of the empire whether there were any expiations for him, and they told him they knew of none. It is quite true that none had been available to Nero, and he had not dared attend the sacred mysteries in Greece. Yet taurobolia were practiced; and it is very hard to believe that an all-powerful emperor could not find a priest willing to grant him expiatory sacrifices. Perhaps it is even less credible that Constantine, occupied with war, his ambition, his projects, and surrounded by flatterers, had time to feel remorse. Zosimus adds that an Egyptian priest arriving from Spain, who had access to his court, promised him expiation of all his crimes in the Christian religion. It has been suspected that this priest was Hosius, bishop of Córdoba.
However that may be, Constantine entered into communion with the Christians, although he was never more than a catechumen and reserved baptism for the moment of his death. He had Constantinople built, which became the center of the empire and of the Christian religion. Then the Church assumed an august form.
It should be noted that as early as 314, before Constantine resided in his new city, those who had persecuted Christians were punished by them for their cruelties. Christians threw Maximian’s wife into the Orontes; they slaughtered all his relatives; in Egypt and Palestine they massacred the magistrates who had declared themselves most strongly against Christianity. Diocletian’s widow and daughter, who had hidden in Thessalonica, were recognized, and their bodies were thrown into the sea. One might wish Christians had listened less to the spirit of vengeance; but God, who punishes according to justice, wished Christian hands to be stained with their persecutors’ blood as soon as those Christians were free to act.
Constantine summoned and assembled at Nicaea, opposite Constantinople, the first ecumenical council, presided over by Hosius. There the great question agitating the Church concerning Jesus Christ’s divinity was decided. Some invoked the opinion of Origen, who says in chapter 6 against Celsus: “We present our prayers to God through Jesus, who stands between created natures and the uncreated nature, who brings us his Father’s grace and presents our prayers to the great God as our pontiff.” They also relied on several passages of St. Paul, some of which have been quoted. Above all they based themselves on these words of Jesus Christ: “My Father is greater than I”; and they regarded Jesus as the firstborn of creation, the purest emanation of the Supreme Being, but not precisely as God.
The others, who were orthodox, cited passages more in keeping with Jesus’ eternal divinity, such as this: “My Father and I are the same thing”—words their adversaries interpreted as meaning, “My Father and I have the same design, the same will; I have no desires other than my Father’s.” Alexander, bishop of Alexandria, and after him Athanasius, headed the orthodox; Eusebius, bishop of Nicomedia, with seventeen other bishops, the priest Arius, and several other priests, belonged to the opposite party. The quarrel was poisoned from the beginning because St. Alexander called his adversaries Antichrists.
Finally, after many disputes, the Holy Spirit decided thus in the council, through the mouths of 299 bishops against eighteen: “Jesus is the only Son of God, begotten of the Father, that is, of the substance of the Father; God of God, light of light, true God of true God, consubstantial with the Father; we also believe in the Holy Spirit,” etc. This was the council’s formula. This example shows how much bishops outweighed simple priests. Two thousand people of the second order shared Arius’ opinion, according to two patriarchs of Alexandria who wrote the Chronicle of Alexandria in Arabic. Arius was exiled by Constantine, but Athanasius was also exiled soon afterward, and Arius was recalled to Constantinople. Yet St. Macarius prayed so fervently for God to make Arius die before this priest could enter the cathedral that God answered his prayer. Arius died on his way to church in 330. The emperor Constantine ended his life in 337. He placed his will in the hands of an Arian priest and died in the arms of the Arian leader Eusebius, bishop of Nicomedia, having been baptized only on his deathbed and leaving the Church triumphant but divided.
The supporters of Athanasius and those of Eusebius waged cruel war on one another; and what is called Arianism was established for a long time in every province of the empire.
Julian the philosopher, surnamed the Apostate, wished to stifle these divisions and could not succeed.
The second general council was held at Constantinople in 381. It explained what the Council of Nicaea had not thought fit to say about the Holy Spirit, adding to the Nicene formula “that the Holy Spirit is the life-giving Lord, that he proceeds from the Father, and that he is worshiped and glorified with the Father and the Son.”
Only around the ninth century did the Latin Church gradually establish that the Holy Spirit proceeds from the Father and the Son.
In 431 the third general council, held at Ephesus, decided that Mary was truly the mother of God, and that Jesus had two natures and one person. Nestorius, bishop of Constantinople, who wished the Holy Virgin to be called the mother of Christ, was declared a Judas by the council; and the two natures were confirmed again by the Council of Chalcedon.
I shall pass lightly over the following centuries, which are well enough known. Unfortunately, none of these disputes failed to cause wars, and the Church was always obliged to fight. To exercise the patience of the faithful, God also allowed Greeks and Latins to break irretrievably in the ninth century; he further allowed twenty-nine bloody schisms in the West over the see of Rome.
Meanwhile almost the whole Greek Church and the entire Church of Africa became enslaved under the Arabs, and afterward under the Turks, who raised the Mohammedan religion on the ruins of the Christian. The Roman Church survived, but always stained with blood through more than six hundred years of discord between the Western Empire and the priesthood.
Those very quarrels made it powerful. The bishops and abbots in Germany all made themselves princes, and the popes gradually acquired absolute dominion in Rome and over a country a hundred leagues across. Thus God tried his Church through humiliations, disturbances, and splendor.
In the sixteenth century this Latin Church lost half of Germany, Denmark, Sweden, England, Scotland, Ireland, Switzerland, and Holland. It has gained more ground in America through the Spaniards’ conquests than it lost in Europe; but with more territory it has far fewer subjects.
Divine providence seemed to destine Japan, Siam, India, and China to submit to the pope’s obedience, to compensate him for Asia Minor, Syria, Greece, Egypt, Africa, Russia, and the other lost states we have mentioned. St. Francis Xavier, who carried the Holy Gospel to the East Indies and Japan when the Portuguese went there seeking merchandise, performed a very great number of miracles, all attested by the Reverend Jesuit Fathers. Some say he raised nine dead people; but the Reverend Father Ribadeneyra, in his Flower of the Saints, confines himself to saying he raised only four. That is quite enough. Providence willed that in less than a hundred years there should be thousands of Roman Catholics on the islands of Japan. But the devil sowed his tares among the good grain. Christians formed a conspiracy followed by a civil war, in which they were all exterminated in 1638. Then the nation closed its ports to all foreigners except the Dutch, who were regarded as merchants, not Christians, and who were at first obliged to trample the cross to obtain permission to sell their goods in the prison where they are confined on arriving at Nagasaki.
The Catholic, Apostolic, and Roman religion was proscribed in China in recent times, but less cruelly. The Reverend Jesuit Fathers had not, it is true, raised the dead at the court of Peking: they had contented themselves with teaching astronomy, casting cannon, and being mandarins. Their unfortunate disputes with Dominicans and others so scandalized the great emperor Yongzheng that this prince, who was justice and goodness itself, was blind enough to forbid any further teaching of our holy religion, on which our missionaries could not agree. He drove them out with paternal kindness, providing food and transportation to the borders of his empire.
All Asia, all Africa, half of Europe, everything belonging to the English and Dutch in America, all the unconquered American tribes, all the southern lands, which form a fifth part of the globe, have remained the devil’s prey, to fulfill this holy saying: “Many are called, but few are chosen.” If there are about sixteen hundred million men on earth, as some learned men maintain, the holy universal Roman Catholic Church possesses roughly sixty million of them, which amounts to more than one two-hundred-and-thirtieth of the inhabitants of the known world.
C — Convulsions
On dansa vers l’an 1724. sur le cimetiére de St. Médard; il s’y fit beaucoup de miracles: en voici un raporté dans une chanson de Mad. la duchesse du Maine;
Un décroteur à la royaleDu talon gauche estropié,Obtint pour grace spécialeD’être boiteux de l’autre pied.
Les convulsions miraculeuses, comme on sçait, continuèrent jusqu’à ce qu’on eût mis une garde au cimetiére.
De par le roi défense à DieuDe plus fréquenter en ce lieu.
Les jésuites, comme on le sçait encore, ne pouvant plus faire de tels miracles depuis que leur Xavier avait épuisé les graces de la compagnie à ressusciter neuf morts de compte fait, s’avisèrent, pour balancer le crédit des Jansénistes, de faire graver une estampe de Jésus-Christ habillé en jésuite. Un plaisant du parti Janséniste, comme on le sçait encore, mit au bas de l’estampe:
Admirez l’artifice extrêmeDe ces moines ingénieux;Ils vous ont habillé comme eux;Mon Dieu, de peur qu’on ne vous aime.
Les Jansénistes pour mieux prouver que jamais Jésus-Christ n’avait pu prendre l’habit de jésuite, remplirent Paris de convulsions, & attirèrent le monde à leur préau. Le conseiller au Parlement, Carré de Montgeron, alla présenter au roi un recueil in-4°. de tous ces miracles, attestés par mille témoins; il fut mis, comme de raison, dans un château, où l’on tâcha de rétablir son cerveau par le régime; mais la vérité l’emporte toujours sur les persécutions; les miracles se perpétuèrent trente ans de suite, sans discontinuer. On faisait venir chez soi sœur Rose, sœur Illuminée, sœur Promise, sœur Confite; elles se faisaient foüetter, sans qu’il y parût le lendemain; on leur donnait des coups de buches sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal; on les couchait devant un grand feu, le visage frotté de pommade, sans qu’elles brulassent; enfin, comme tous les arts se perfectionnent, on a fini par leur enfoncer des épées dans les chairs, & par les crucifier. Un fameux théologien même a eu aussi l’avantage d’être mis en croix: tout cela pour convaincre le monde qu’une certaine bulle était ridicule, ce qu’on aurait pu prouver sans tant de frais. Cependant, & Jésuites & Jansénistes, se réunirent tous contre l’esprit des loix, & contre... & contre.... & contre.... & contre.... Et nous osons après cela nous moquer des Lapons, des Samoyèdes & des Nègres!
Around 1724 people danced in the cemetery of Saint-Médard; many miracles took place there. Here is one reported in a song by the Duchess of Maine:
A royal shoe-cleaner,Crippled in his left heel,Obtained as a special favorA limp in the other foot.
The miraculous convulsions, as everyone knows, continued until a guard was posted at the cemetery.
By order of the king, God is forbiddenTo frequent this place again.
The Jesuits, as everyone also knows, could no longer perform such miracles, since their Xavier had exhausted the Society’s graces by raising nine dead people, a verified count. To counterbalance the Jansenists’ credit, they therefore took it into their heads to have a print engraved of Jesus Christ dressed as a Jesuit. A wit of the Jansenist party, as everyone also knows, put these words beneath the print:
Admire the consummate artificeOf these ingenious monks:They have dressed you like themselves,My God, for fear you might be loved.
To prove more convincingly that Jesus Christ could never have taken the Jesuit habit, the Jansenists filled Paris with convulsions and drew the world to their precinct. Carré de Montgeron, a councilor of the Parlement, went to present the king with a quarto collection of all these miracles, attested by a thousand witnesses. Naturally, he was put in a château, where they tried to restore his brain through diet; but truth always triumphs over persecution. The miracles continued for thirty years without interruption. People had Sister Rose, Sister Illuminée, Sister Promise, Sister Confite brought to their homes. They had themselves whipped, with no trace showing the next day; logs were struck against their well-armored, well-padded stomachs without hurting them; they were laid before a great fire, their faces rubbed with ointment, without being burned. Finally, since all the arts improve, they ended by having swords thrust into their flesh and being crucified. A famous theologian has even had the advantage of being put on the cross himself: all this to convince the world that a certain bull was ridiculous, which could have been proved at less expense. Yet Jesuits and Jansenists all united against The Spirit of the Laws, and against … and against … and against … and against … And after that we dare mock the Lapps, the Samoyeds, and the Negroes!
C — Critique
Je ne prétends point parler ici de cette critique de Scoliastes, qui restitue mal un mot d’un ancien auteur qu’auparavant on entendait très bien. Je ne touche point à ces vraies critiques qui ont débrouillé ce qu’on peut de l’histoire & de la philosophie ancienne. J’ai en vüe les critiques qui tiennent à la satyre.
Un amateur des lettres lisait un jour le Tasse avec moi; il tomba sur cette stance.
Chiama gli habitator dell’ ombre eterne,Il rauco suon della tartarea tromba,Treman le spazioze atre caverne,E l’aer ceco a quel rumor rimbomba,Ne stridendo cosi dalle superneRegioni del cielo il fulgor piomba;Ne si scossa giamai trema la terra,Quando i vapori in sen gravida serra,
Il lut ensuite au hazard plusieurs stances de cette force & de cette harmonie. Ah! c’est donc là, s’écria-t-il, ce que vôtre Boileau apelle du clinquant! c’est donc ainsi qu’il veut rabaisser un grand homme qui vivait cent ans avant lui, pour mieux élever un autre grand homme qui vivait seize cent ans auparavant, & qui eût lui-même rendu justice au Tasse?
Consolez vous, lui dis-je, prenons les opéras de Quinaut: nous trouvâmes à l’ouverture du livre, de quoi nous mettre en colère contre la critique; l’admirable poëme d’Armide se présenta, nous trouvâmes ces mots.
SIDONIE.
La haine est affreuse & barbare,L’amour contraint les cœurs dont il s’empare,A souffrir des maux rigoureux.Si vôtre sort est en vôtre puissance,Faites choix de l’indiférence,Elle assure un sort plus heureux.
ARMIDE.
Non, non, il ne m’est pas possibleDe passer de mon trouble en un état paisible;Mon cœur ne se peut plus calmer;Renaud m’offense trop, il n’est que trop aimable;C’est pour moi désormais un choix indispensableDe le haïr ou de l’aimer.
Nous lûmes toute la piéce d’Armide, dans laquelle le génie du Tasse reçoit encor de nouveaux charmes par les mains de Quinaut; Eh bien, dis-je à mon ami, c’est pourtant ce Quinaut que Boileau s’efforça toujours de faire regarder comme l’écrivain le plus méprisable; il persuada même à Louis XIV. que cet écrivain gracieux, touchant, patétique, élégant, n’avait d’autre mérite que celui qu’il empruntait du musicien Lully. Je conçois cela très-aisément, me répondit mon ami; Boileau n’était pas jaloux du musicien, il l’était du poëte. Quel fond devons-nous faire sur le jugement d’un homme, qui pour rimer à un vers qui finissait en aut, dénigrait tantôt Boursaut, tantôt Hainaut, tantôt Quinaut, selon qu’il était bien ou mal avec ces messieurs là?
Mais pour ne pas laisser refroidir vôtre zèle contre l’injustice, mettez seulement la tête à la fenêtre, regardez cette belle façade du Louvre, par qui Perraut s’est immortalisé: cet habile homme était frère d’un académicien très sçavant avec qui Boileau avait eu quelque dispute; en voilà assez pour être traité d’architecte ignorant.
Mon ami après avoir un peu rêvé reprit en soupirant; La nature humaine est ainsi faite. Le Duc de Sully dans ses mémoires, trouve le Cardinal d’Ossat, & le secretaire de Villeroi, de mauvais ministres; Louvois faisait ce qu’il pouvait pour ne pas estimer le grand Colbert; Ils n’imprimaient rien l’un contre l’autre de leur vivant, répondis-je, c’est une sottise qui n’est guères attachée qu’à la litterature, à la chicane, & à la théologie.
Nous avons eu un homme de mérite, c’est Lamotte, qui a fait de très belles stances.
Quelquefois au feu qui la charmeRésiste une jeune beauté,Et contre elle-même elle s’armeD'une pénible fermeté.Hélas cette contrainte extrêmeLa prive du vice qu’elle aime,Pour fuir la honte qu’elle hait.Sa sévérité n’est que faste,Et l’honneur de passer pour chasteLa résout à l’être en effet.
En vain ce sévére stoïqueSous mille défauts abattuSe vante d’une ame héroïqueToute voüée à la vertu.Ce n’est point la vertu qu’il aime,Mais son cœur yvre de lui-mêmeVoudrait usurper les autels;Et par sa sagesse frivoleIl ne veut que parer l’idoleQu'il offre au culte des mortels.
Les champs de Pharsale & d’ArbelleOnt vû triompher deux vainqueurs,L’un & l’autre digne modéleQue se proposent les grands cœurs.Mais le succès a fait leur gloire;Et si le sceau de la victoireN’eût consacré ces demi-dieux,Aléxandre aux yeux du vulgaire,N’aurait été qu’un téméraire,Et César qu’un séditieux.
Cet auteur, dit-il, était un sage qui prêta plus d’une fois le charme des vers à la philosophie. S’il avait toujours écrit de pareilles stances, il serait le premier des poëtes liriques; cependant c’est lors qu’il donnait ces beaux morceaux, que l’un de ses contemporains l’appellait
Certain oison gibier de basse-cour:
Il dit de Lamotte en un autre endroit:
De ses discours l’ennuïeuse beauté.
Il dit dans un autre:
...... Je n’y vois qu’un défaut,C’est que l’auteur les devait faire en prose.Ces odes là sentent bien le Quinaut.
Il le poursuit partout, il lui reproche partout la sécheresse, & le défaut d’harmonie.
Seriez-vous curieux de voir les odes que fit quelques années après ce même censeur qui jugeait Lamotte en maître, & qui le décriait en ennemi? Lisez.
Cette influence souveraineN’est pour lui qu’une illustre chaineQui l’attache au bonheur d’autrui;Tous les brillans qui l’embellissent,Tous les talents qui l’annoblissentSont en lui, mais non pas à lui.
Il n’est rien que le temps n’absorbe, ne dévore;Et les faits qu’on ignoreSont bien peu différents des faits non avenus.
La bonté qui brille en elleDe ses charmes les plus doux,Est une image de celleQu'elle voit briller en vous.Et par vous seule enrichieSa politesse affranchieDes moindres obscurités,Est la lueur refléchieDe vos sublimes clartés.
Ils ont vû par ta bonne foiDe leurs peuples troublés d’effroiLa crainte heureusement déçüe,Et déracinée à jamaisLa haine si souvent reçüeEn survivance de la paix.
Dévoile à ma vüe empresséeCes Deïtés d’adoption,Synonymes de la pensée,Symboles de l’abstraction.
N’est-ce pas une fortune,Quand d’une charge communeDeux moitiés portent le faix?Que la moindre le réclame,Et que du bonheur de l’ameLe corps seul fasse les fraix?
Il ne falait pas, dit alors mon judicieux amateur des lettres, il ne falait pas sans doute donner de si détestables ouvrages pour modéles à celui qu’on critiquait avec tant d’amertume; il eût mieux valu laisser jouïr en paix son adversaire de son mérite, & conserver celui qu’on avait; mais que voulez-vous? le genus irritabile vatum, est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu’à s’amuser; il voit dans une allégorie intitulée Pluton, des juges condamnés à être écorchés, & à s’asseoir aux enfers, sur un siége couvert de leur peau, au lieu de fleurs de lys; le lecteur ne s’embarrasse pas si ces juges le méritent, ou non; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il lit ces vers uniquement pour son plaisir; s’ils lui en donnent, il n’en veut pas davantage; s’ils lui déplaisent, il laisse là l’allégorie, & ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence.
Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été critiquées, & très-mal; c’est qu’elles l’étaient par des rivaux. Les artistes sont les juges compétents de l’art, il est vrai, mais ces juges compétents sont presque toujours corrompus.
Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science & de goût, sans préjugés & sans envie. Cela est difficile à trouver.
I do not mean to speak here of that criticism of scholiasts which badly restores a word in an ancient author that was perfectly well understood before. I do not touch on the genuine criticism that has disentangled what can be disentangled of ancient history and philosophy. I have in mind criticism bordering on satire.
A lover of literature was reading Tasso with me one day; he came upon this stanza:
The harsh sound of the infernal trumpetCalls the dwellers in eternal shade;The vast black caverns tremble,And the blind air echoes with the noise.Not so shrill from the highestRegions of heaven does the thunderbolt fall;Nor does the earth ever shake so violentlyWhen, pregnant, it seals vapors in its breast.
He then read several stanzas at random of this strength and harmony. “Ah!” he exclaimed, “so this is what your Boileau calls tinsel! Is this how he wishes to belittle a great man who lived a hundred years before him, the better to exalt another great man who lived sixteen hundred years earlier and would himself have done Tasso justice?”
“Take comfort,” I told him; “let us take up Quinault’s operas.” On opening the book we found cause enough to be angry with criticism; the admirable poem of Armide presented itself, and we found these words:
Sidonie.
Hatred is dreadful and barbarous;Love forces the hearts it seizesTo suffer cruel pains.If your fate is in your power,Choose indifference:It ensures a happier destiny.
Armide.
No, no, it is not possible for meTo pass from my turmoil into peace;My heart can no longer grow calm.Renaud offends me too much; he is only too lovable;Henceforth a choice is forced upon me:To hate him or to love him.
We read all of Armide, in which Tasso’s genius receives new charms at Quinault’s hands. “Well,” I told my friend, “yet this is the Quinault whom Boileau always strove to have regarded as the most contemptible of writers. He even persuaded Louis XIV that this graceful, touching, moving, elegant writer had no merit except what he borrowed from the musician Lully.” “I understand that easily enough,” my friend answered. “Boileau was not jealous of the musician; he was jealous of the poet. What reliance can we place on the judgment of a man who, to rhyme with a line ending in aut, would disparage now Boursault, now Hénault, now Quinault, depending on whether he was on good or bad terms with those gentlemen?
“But not to let your zeal against injustice cool, merely put your head out the window. Look at that beautiful façade of the Louvre, through which Perrault immortalized himself. This able man was the brother of a very learned academician with whom Boileau had had some dispute: reason enough to be called an ignorant architect.”
After reflecting a little, my friend resumed with a sigh: “Human nature is made that way. In his memoirs the Duke of Sully finds Cardinal d’Ossat and Secretary Villeroy to be bad ministers; Louvois did what he could not to esteem the great Colbert.” “They printed nothing against each other in their lifetimes,” I replied. “That is a folly belonging almost exclusively to literature, legal wrangling, and theology.
“We had a man of merit, La Motte, who wrote some very fine stanzas:
“Sometimes, against the fire that enchants her,A young beauty stands firm,And arms herself against herselfWith a painful firmness.Alas, this extreme constraintDeprives her of the vice she lovesTo escape the shame she hates.Her severity is only show,And the honor of passing for chasteMakes her resolve to be so in fact.
“In vain this stern Stoic,Weighed down by a thousand faults,Boasts of a heroic soulWholly devoted to virtue.It is not virtue that he loves;But his heart, drunk on itself,Would usurp the altars;And with his frivolous wisdomHe seeks only to adorn the idolHe offers for mortals’ worship.
“The fields of Pharsalus and ArbelaSaw two conquerors triumph,Both worthy modelsFor great hearts to set before themselves.But success made their glory;And had the seal of victoryNot consecrated these demigods,Alexander, in the common eye,Would have been merely reckless,And Caesar merely seditious.”
“This author,” he said, “was a sage who more than once lent philosophy the charm of verse. Had he always written such stanzas, he would be the first of lyric poets. Yet it was while he was producing these fine pieces that one of his contemporaries called him:
“A certain gosling, barnyard game.
“Elsewhere he says of La Motte:
“The tedious beauty of his discourses.
“And elsewhere:
“… I see only one fault in them:The author ought to have written them in prose.Those odes smell strongly of Quinault.
“He pursues him everywhere, everywhere reproaches him with dryness and lack of harmony.
“Would you be curious to see the odes written a few years later by this same censor, who judged La Motte like a master and discredited him like an enemy? Read:
“This sovereign influenceIs for him only an illustrious chainBinding him to others’ happiness;All the brilliancies that adorn him,All the talents that ennoble him,Are in him, but are not his.
“There is nothing time does not absorb, devour;And facts unknownDiffer little from facts that never happened.
“The goodness shining in her,Among her sweetest charms,Is an image of that goodnessShe sees shining in you.And enriched by you alone,Her politeness, freedFrom the slightest obscurities,Is the reflected gleamOf your sublime illuminations.
“Through your good faith they have seenThe fears of their terrified peoplesHappily disappointed,And uprooted foreverThe hatred so often receivedIn reversion after peace.
“Unveil to my eager sightThese adopted deities,Synonyms of thought,Symbols of abstraction.
“Is it not good fortune,When of a common burdenTwo halves bear the weight,For the lesser to claim it,And for the body’s part aloneTo pay for the soul’s happiness?”
“He ought not,” my judicious lover of literature then said, “he certainly ought not to have offered such detestable works as models to the man he criticized so bitterly. It would have been better to let his adversary enjoy his merit in peace, and keep his own. But what can you expect? The irritable race of poets suffers from the same bile that tormented it long ago. The public forgives these wretched things in talented men because the public thinks only of amusement. In an allegory entitled Pluto, it sees judges condemned to be flayed and to sit in hell on a seat covered with their skin instead of fleurs-de-lis; the reader does not trouble himself whether these judges deserve it or not, whether the complainant summoning them before Pluto is right or wrong. He reads these verses solely for pleasure. If they give him pleasure, he wants nothing more; if they displease him, he leaves the allegory there and would not take a single step to have the sentence confirmed or quashed.”
Racine’s inimitable tragedies have all been criticized, and very badly: because the critics were rivals. Artists are the competent judges of art, it is true; but these competent judges are almost always corrupt.
An excellent critic would be an artist with great knowledge and taste, without prejudice or envy. That is hard to find.
D — Destin
De tous les livres qui sont parvenus jusqu’à nous, le plus ancien est Homère; c’est là qu’on trouve les mœurs de l’antiquité profane, des héros grossiers, des Dieux grossiers, faits à l’image de l’homme. Mais c’est là qu’on trouve aussi les semences de la philosophie, & surtout, l’idée du destin qui est maître des Dieux, comme les Dieux sont les maîtres du monde.
Jupiter veut en vain sauver Hector; il consulte les destinées; il pèse dans une balance les destins d’Hector & d’Achille; il trouve que le Troyen doit absolument être tué par le Grec; il ne peut s’y opposer; & dès ce moment Apollon, le génie gardien d’Hector, est obligé de l’abandonner. (Iliade liv. 22.) Ce n’est pas qu’Homère ne prodigue souvent dans son poëme, des idées toutes contraires, suivant le privilège de l’antiquité; mais enfin, il est le premier chez qui on trouve la notion du destin. Elle était donc très en vogue de son temps.
Les Pharisiens, chez le petit peuple Juif, n’adoptèrent le destin que plusieurs siècles après. Car ces Pharisiens eux-mêmes, qui furent les premiers lettrés d’entre les Juifs, étaient très nouveaux. Ils mêlèrent dans Aléxandrie une partie des dogmes des Stoïciens, aux anciennes idées juives. St. Jérôme prétend même que leur secte n’est pas de beaucoup antérieure à nôtre ère vulgaire.
Les philosophes n’eurent jamais besoin ni d’Homère, ni des Pharisiens, pour se persuader que tout se fait par des loix immuables, que tout est arrangé, que tout est un effet nécessaire.
Ou le monde subsiste par sa propre nature, par ses loix physiques, ou un Etre suprême l’a formé selon ses loix suprêmes; dans l’un & l’autre cas, ces loix sont immuables; dans l’un & l’autre cas, tout est nécessaire; les corps graves tendent vers le centre de la terre, sans pouvoir tendre à se reposer en l’air. Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas. L’instinct d’un épagneul, ne peut être l’instinct d’une autruche; tout est arrangé, engrené & limité.
L'homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux & d'idées; il vient un temps où il perd nécessairement ses dents, ses cheveux & ses idées.
Il est contradictoire que ce qui fut hier n’ait pas été; que ce qui est aujourd’hui ne soit pas; il est aussi contradictoire que ce qui doit être, puisse ne pas devoir être.
Si tu pouvais déranger la destinée d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature; tu te trouverais au bout du compte plus puissant que Dieu.
Des imbéciles disent, Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle, il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu’elle ne devait vivre; d’autres imbéciles qui font les capables disent, L’homme prudent fait lui-même son destin.
Nullum numen abest si sit prudentia, sed nosTe facimus fortuna Deam cæloque locamus.
De profonds politiques assurent que si on avait assassiné Cromwell, Ludlow, Ireton, & une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu’on coupat la tête à Charles I., ce roi aurait pû vivre encor & mourir dans son lit; ils ont raison; ils peuvent ajouter encor que si toute l’Angleterre avait été engloutie dans la mer, ce monarque n’aurait pas péri sur un échafaud auprès de Withehall, auprès de la salle blanche: mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé.
Le cardinal d’Ossat était sans doute plus prudent qu’un fou des petites maisons; mais n’est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux de cet écervelé? de même que les organes d’un renard sont différents de ceux d’une grüe & d’une alouette.
Ton médecin a sauvé ta tante; mais certainement il n’a pas en cela contredit l’ordre de la nature, il l’a suivi. Il est clair que ta tante ne pouvait pas s'empêcher de naître dans une telle ville, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir dans un tel temps une certaine maladie, que le médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était, que ta tante devait l’appeller, qu’il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie.
Un paysan croit qu’il a grêlé par hazard sur son champ; mais le philosophe sçait qu’il n’y a point de hazard, & qu’il était impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne grêlat pas ce jour là en cet endroit.
Il y a des gens qui étant effrayés de cette vérité en accordent la moitié, comme des débiteurs qui offrent moitié à leurs créanciers, & demandent répit pour le reste. Il y a, disent-ils, des événements nécessaires, & d’autres qui ne le sont pas; il serait plaisant qu’une partie de ce monde fût arrangée, & que l’autre ne le fût point; qu’une partie de ce qui arrive dût arriver, & qu’une autre partie de ce qui arrive ne dût pas arriver. Quand on y regarde de près, on voit que la doctrine contraire à celle du destin est absurde; mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner mal, d’autres à ne point raisonner du tout, d’autres à persécuter ceux qui raisonnent.
Vous me demandez ce que deviendra la liberté? Je ne vous entends pas. Je ne sçais ce que c’est que cette liberté dont vous parlez; il y a si longtemps que vous disputez sur sa nature, qu’assurément vous ne la connaissez pas. Si vous voulez, ou plutôt, si vous pouvez examiner paisiblement avec moi ce que c’est, passez à la lettre L.
Of all the books that have reached us, Homer is the oldest. There we find the manners of profane antiquity: crude heroes, crude gods made in man’s image. But there too we find the seeds of philosophy, and above all the idea of destiny, master of the gods as the gods are masters of the world.
Jupiter wishes in vain to save Hector. He consults the fates; he weighs Hector’s and Achilles’ destinies in a balance; he finds that the Trojan must absolutely be killed by the Greek. He cannot oppose it, and from that moment Apollo, Hector’s guardian spirit, is obliged to abandon him. (Iliad, book 22.) Not that Homer does not often lavish entirely contrary ideas on his poem, by the privilege of antiquity; but after all, he is the first in whom we find the notion of destiny. It was therefore very fashionable in his time.
The Pharisees among the little Jewish people adopted destiny only several centuries later. For these Pharisees themselves, the first learned men among the Jews, were very new. At Alexandria they mixed some Stoic doctrines with the old Jewish ideas. St. Jerome even maintains that their sect scarcely predates our common era.
Philosophers never needed either Homer or the Pharisees to persuade themselves that everything happens through immutable laws, that everything is arranged, that everything is a necessary effect.
Either the world subsists by its own nature, through its physical laws, or a Supreme Being formed it according to his supreme laws. In either case these laws are immutable; in either case everything is necessary. Heavy bodies tend toward the earth’s center, unable to tend toward remaining suspended in the air. Pear trees can never bear pineapples. A spaniel’s instinct cannot be an ostrich’s. Everything is arranged, meshed, and limited.
Man can have only a certain number of teeth, hairs, and ideas. A time comes when he necessarily loses his teeth, his hair, and his ideas.
It is contradictory for what was yesterday not to have been, for what is today not to be; it is equally contradictory for what must be to be able not to be.
If you could disrupt a fly’s destiny, there would be no reason to prevent you from determining the destiny of all other flies, all other animals, all men, all nature; in the end you would find yourself more powerful than God.
Fools say, “My doctor pulled my aunt through a fatal illness; he made my aunt live ten years longer than she ought to have lived.” Other fools, playing the clever man, say, “The prudent man makes his own destiny.”
No divinity is absent where prudence is present; but we,Fortune, make you a goddess and set you in heaven.
Profound statesmen assure us that if Cromwell, Ludlow, Ireton, and a dozen other parliamentarians had been assassinated eight days before Charles I was beheaded, that king might have lived longer and died in his bed. They are right; they may also add that if all England had been swallowed by the sea, this monarch would not have perished on a scaffold beside Whitehall, beside the white hall. But things were arranged so that Charles had to have his head cut off.
Cardinal d’Ossat was doubtless more prudent than a madman in the asylum; but is it not evident that wise d’Ossat’s organs were made differently from that lunatic’s, just as a fox’s organs differ from those of a crane or a lark?
Your doctor saved your aunt; but certainly in doing so he did not contradict the order of nature: he followed it. Clearly your aunt could not help being born in a certain town; she could not help having a certain illness at a certain time; the doctor could not be anywhere but the town where he was; your aunt had to call him; he had to prescribe the drugs that cured her.
A peasant thinks it hailed on his field by chance; but the philosopher knows there is no chance, and that in the constitution of this world it was impossible for hail not to fall that day in that place.
Some people, frightened by this truth, concede half of it, like debtors offering their creditors half and asking time for the rest. There are necessary events, they say, and others that are not necessary. It would be amusing if one part of this world were arranged and the other not; if some of what happens had to happen, and some of what happens did not have to happen. Look closely, and you see that the doctrine contrary to destiny is absurd. But many people are destined to reason badly, others not to reason at all, others to persecute those who reason.
You ask me what will become of liberty? I do not understand you. I do not know what this liberty is that you speak of. You have argued about its nature for so long that you certainly do not know it. If you wish—or rather, if you can—to examine quietly with me what it is, turn to the letter L.
D — Dieu
Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, & s’arrêta au pié du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontiéres de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie & sa vaste grange; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils & ses cinq filles, ses parents & ses valets, & tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, idolâtre? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu ès Scythe, & que tu n’ès pas Grec. Ça, dis-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal; une famille Scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac; car le théologal sçavait un peu de Scythe, & l’autre un peu de Grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothéque de Constantinople.
LOGOMACOS.
Voyons si tu sçais ton catéchisme? Pourquoi pries-tu Dieu?
DONDINDAC.
C’est qu’il est juste d’adorer l’être suprême de qui nous tenons tout.
LOGOMACOS.
Pas mal pour un barbare! Et que lui demandes-tu?
DONDINDAC.
Je le remercie des biens dont je jouïs, & même des maux dans lesquels il m’éprouve; mais je me garde bien de lui rien demander; il sçait mieux que nous ce qu’il nous faut; & je craindrais d’ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluye.
LOGOMACOS.
Ah! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut: Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu?
DONDINDAC.
La nature entiére.
LOGOMACOS.
Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu?
DONDINDAC.
L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, & qui me punira si je fais mal.
LOGOMACOS.
Bagatelles, pauvretés que cela! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infini secundum quid, ou selon l’essence?
DONDINDAC.
Je ne vous entends pas.
LOGOMACOS.
Bête brute! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu?
DONDINDAC.
Je n’en sçais rien. — Tout comme il vous plaira.
LOGOMACOS.
Ignorant! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, & qu’un bâton n’ait pas deux bouts? voit-il le futur comme futur ou comme présent? comment fait-il pour tirer l’être du néant, & pour anéantir l’être?
DONDINDAC.
Je n’ai jamais examiné ces choses.
LOGOMACOS.
Quel lourdaut! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matiére puisse être éternelle?
DONDINDAC.
Que m’importe qu’elle existe de toute éternité, ou non; je n’existe pas moi de toute éternité. Dieu est toûjours mon maître; il m’a donné la notion de la justice; je dois la suivre; je ne veux point être philosophe; je veux être homme.
LOGOMACOS.
On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pié à pié: Qu’est-ce que Dieu?
DONDINDAC.
Mon souverain, mon juge, mon père.
LOGOMACOS.
Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature?
DONDINDAC.
D’être puissant & bon.
LOGOMACOS.
Mais est-il corporel ou spirituel?
DONDINDAC.
Comment voulez-vous que je le sache?
LOGOMACOS.
Quoi? tu ne sçais pas ce que c’est qu’un esprit?
DONDINDAC.
Pas le moindre mot: à quoi cela me servirait-il? en serais-je plus juste? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen?
LOGOMACOS.
Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit; écoute, c’est, c’est, c’est.... Je te dirai cela une autre fois.
DONDINDAC.
J’ai bien peur que vous me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vû autrefois un de vos temples; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe?
LOGOMACOS.
C’est une question très-difficile & qui demande des instructions préliminaires.
DONDINDAC.
Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton: Voila une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps là j’ai résolu de ne jamais disputer.
Under the empire of Arcadius, Logomacos, theological canon of Constantinople, went to Scythia and stopped at the foot of the Caucasus, in the fertile plains of Zephirim on the borders of Colchis. Good old Dondindac was in the great ground-floor hall between his large sheepfold and his vast barn. He was kneeling with his wife, his five sons and five daughters, his relatives and servants, all singing God’s praises after a light meal. “What are you doing there, idolater?” Logomacos asked him. “I am not an idolater,” said Dondindac. “You must be an idolater,” said Logomacos, “since you are a Scythian, not a Greek. Come, tell me: what were you singing in your barbarous Scythian jargon?” “All languages are equal in God’s ears,” answered the Scythian. “We were singing his praises.” “That is very extraordinary,” the canon resumed. “A Scythian family praying to God without having been taught by us!” He soon entered into conversation with the Scythian Dondindac; for the canon knew a little Scythian, and the other a little Greek. This conversation has been found in a manuscript preserved in the library of Constantinople.
Logomacos.
“Let us see whether you know your catechism. Why do you pray to God?”
Dondindac.
“Because it is just to worship the Supreme Being from whom we receive everything.”
Logomacos.
“Not bad for a barbarian! And what do you ask him for?”
Dondindac.
“I thank him for the blessings I enjoy, and even for the evils through which he tries me; but I take care to ask him for nothing. He knows better than we do what we need. Besides, I should be afraid of asking for fine weather when my neighbor was asking for rain.”
Logomacos.
“Ah! I suspected he was going to say something foolish. Let us begin higher up. Barbarian, who told you there is a God?”
Dondindac.
“All nature.”
Logomacos.
“That is not enough. What idea do you have of God?”
Dondindac.
“The idea of my creator, my master, who will reward me if I do good and punish me if I do evil.”
Logomacos.
“Trifles, nonsense! Let us come to essentials. Is God infinite in some respect, or in essence?”
Dondindac.
“I do not understand you.”
Logomacos.
“Brute beast! Is God in one place, outside all place, or in every place?”
Dondindac.
“I know nothing about it.—Just as you please.”
Logomacos.
“Ignoramus! Can he make what has been not to have been, and a stick not to have two ends? Does he see the future as future or as present? How does he draw being from nothingness, and annihilate being?”
Dondindac.
“I have never examined these things.”
Logomacos.
“What a clod! Come, one must stoop, accommodate oneself. Tell me, my friend, do you believe matter can be eternal?”
Dondindac.
“What does it matter to me whether it has existed from all eternity or not? I have not existed from all eternity. God is still my master. He has given me the notion of justice; I must follow it. I do not want to be a philosopher; I want to be a man.”
Logomacos.
“These thick heads are hard work. Let us go step by step. What is God?”
Dondindac.
“My sovereign, my judge, my father.”
Logomacos.
“That is not what I am asking. What is his nature?”
Dondindac.
“To be powerful and good.”
Logomacos.
“But is he corporeal or spiritual?”
Dondindac.
“How do you expect me to know?”
Logomacos.
“What! You do not know what a spirit is?”
Dondindac.
“Not the first word. What use would it be to me? Would it make me more just? Would I be a better husband, a better father, a better master, a better citizen?”
Logomacos.
“You absolutely must be taught what a spirit is. Listen: it is, it is, it is … I shall tell you another time.”
Dondindac.
“I am very much afraid you will tell me less what it is than what it is not. Allow me to ask you a question in turn. I once saw one of your temples: why do you paint God with a long beard?”
Logomacos.
“That is a very difficult question, requiring preliminary instruction.”
Dondindac.
“Before receiving your instruction, I must tell you what happened to me one day. I had just had a summerhouse built at the end of my garden. I heard a mole reasoning with a cockchafer. ‘There is a fine structure,’ said the mole; ‘a very powerful mole must have made that work.’ ‘You are joking,’ said the cockchafer; ‘the architect of that building is a cockchafer full of genius.’ Ever since then I have resolved never to argue.”
E — Egalité
Que doit un chien à un chien, & un cheval à un cheval? Rien, aucun animal ne dépend de son semblable; mais l’homme ayant reçu le rayon de la divinité qu’on appelle raison, quel en est le fruit? c’est d’être esclave dans presque toute la terre.
Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, c’est-à-dire, si l’homme y trouvait partout une subsistance facile & assurée, & un climat convenable à sa nature; il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires, que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point les maladies & la mort, que l’homme n’ait besoin d’autre logis & d’autre lit que celui des daims & des chevreuils; alors les Gengiskan & les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfans, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.
Dans cet état si naturel dont jouïssent tous les quadrupédes, les oiseaux & les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux, la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait; car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service?
S’il passait par l’esprit à quelque individu à tête tirannique & à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible, l’oprimé serait à cent lieües, avant que l’opresseur eût pris ses mesures.
Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux; s’ils étaient sans besoins. La misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme; ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle Sa Hautesse, tel autre Sa Sainteté; mais il est dur de servir l’un ou l’autre.
Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats & rebelles; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’ils l’égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; l’autre va l’attaquer & est battue; la famille servante est l’origine des domestiques & des manœuvres; la famille batue est l’origine des esclaves.
Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivants en societé ne soient pas divisés en deux classes, l’une d’oppresseurs, l’autre d’opprimés; & ces deux se subdivisent en mille, & ces mille ont encor des nuances différentes.
Tous les opprimés ne sont pas absolument malheureux. La plûpart sont nés dans cet état, & le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome; celles des païsans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, & que l’argent est maître de tout dans un état; je dis dans un état, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d’or & moins de courage.
Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse & les plaisirs; & avec beaucoup de gout pour la paresse: par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent & les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, & ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre.
Le genre humain tel qu’il est, ne peut subsister à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la votre; Et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, & en même tems la plus chimérique.
Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité; on a prétendu dans plusieurs païs qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hazard l’a fait naître; le sens de cette loi est visiblement: Ce païs est si mauvais & si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. Faites mieux; donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, & aux étrangers d’y venir.
Chaque homme dans le fond de son cœur a droit de se croire entiérement égal aux autres hommes: il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à diner; mais le cuisinier peut dire: Je suis homme comme mon maître; je suis né comme lui en pleurant; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses & les mêmes cérémonies; nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales; si les Turcs s’emparent de Rome, & si alors je suis cardinal & mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. Tout ce discours est raisonnable & juste; mais en attendant que le grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute societé humaine est pervertie.
A l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal ni revêtu d’aucune autre charge dans l’état; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs Monsignors n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, & qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre? celui de s’en aller.
What does one dog owe another dog, one horse another horse? Nothing: no animal depends on its fellow. But man has received that ray of divinity called reason; what is its fruit? Slavery almost everywhere on earth.
If this earth were what it seems it ought to be—that is, if man found easy, assured subsistence everywhere, and a climate suited to his nature—clearly it would have been impossible for one man to enslave another. Let this globe be covered with wholesome fruits; let the air, which ought to sustain our life, bring us neither disease nor death; let man need no other lodging or bed than the fallow deer and roe deer: then the Genghis Khans and Tamerlanes will have no servants but their children, decent enough to help them in old age.
In this most natural state, enjoyed by all quadrupeds, birds, and reptiles, man would be as happy as they. Dominion would then be a chimera, an absurdity no one would think of; for why seek servants when you need no service?
If some individual with a tyrannical head and sinewy arms took it into his mind to enslave his weaker neighbor, the thing would be impossible: the oppressed man would be a hundred leagues away before the oppressor had taken his measures.
All men would therefore necessarily be equal if they had no needs. The misery attached to our species subordinates one man to another. Inequality is not the real misfortune: dependence is. It matters very little that one man calls himself His Highness and another His Holiness; but it is hard to serve either.
A large family has cultivated good land; two small neighboring families have barren, stubborn fields. The two poor families must serve the wealthy family or slaughter it: that follows easily enough. One of the needy families offers its labor to the rich one for bread; the other attacks it and is beaten. The serving family is the origin of servants and laborers; the beaten family is the origin of slaves.
On our unhappy globe it is impossible for men living in society not to be divided into two classes, one of oppressors, the other of oppressed; and these two subdivide into a thousand, and those thousand have further shades of difference.
Not all the oppressed are utterly unhappy. Most are born in that state, and continual labor prevents them from feeling their situation too keenly; but when they do feel it, then we see wars, like that of the popular party against the senatorial party in Rome, those of the peasants in Germany, England, France. Sooner or later all these wars end in the people’s enslavement, because the powerful have money, and money is master of everything within a state. I say within a state, for it is not the same between nation and nation. The nation that uses iron best will always subjugate the one with more gold and less courage.
Every man is born with a fairly violent inclination toward dominion, wealth, and pleasures, and with a strong taste for laziness. Consequently, every man would like to have other people’s money and wives or daughters, to be their master, subject them to all his whims, and do nothing—or at least do only very agreeable things. You can see that, with these fine dispositions, it is as impossible for men to be equal as it is impossible for two preachers or two professors of theology not to be jealous of one another.
The human race as it is cannot subsist unless there are innumerable useful men who possess nothing at all. For certainly a comfortably situated man will not leave his land to come and plow yours; and if you need a pair of shoes, a master of requests will not make them for you. Equality is therefore both the most natural thing and, at the same time, the most chimerical.
Since men are excessive in everything whenever they can be, this inequality has been pushed too far. In several countries it has been maintained that a citizen is not permitted to leave the land where chance caused him to be born. The plain meaning of this law is: “This country is so bad and so badly governed that we forbid each individual to leave, for fear everyone might leave.” Do better: give all your subjects the desire to remain with you, and foreigners the desire to come.
In the depths of his heart every man has the right to believe himself entirely equal to other men. It does not follow that a cardinal’s cook ought to order his master to make his dinner; but the cook may say: “I am a man like my master; like him, I was born crying; like me, he will die in the same anguish and amid the same ceremonies. We both perform the same animal functions. If the Turks take Rome, and I am then a cardinal and my master a cook, I shall take him into my service.” All this reasoning is sound and just; but until the Grand Turk takes Rome, the cook must do his duty, or all human society is subverted.
As for a man who is neither a cardinal’s cook nor invested with any other office in the state; a private individual attached to nothing, but annoyed at being received everywhere with an air of patronage or contempt, who plainly sees that several Monsignors have no more knowledge, wit, or virtue than he, and is tired of sometimes waiting in their antechambers—what course should he take? Leave.
E — Enfer
Dès que les hommes vécurent en societé, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échapaient à la sévérité des loix; ils punissaient les crimes publics; il falut établir un frein pour les crimes secrets; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Caldéens, les Egyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie, & de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire, ou de feindre de croire, sur quelques passages très obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes loix des Juifs, par leur Lévitique, par leur décalogue, quand l’auteur de ces loix ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre raport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque, Vous êtes un homme inconséquent & sans probité, comme sans raison, très indigne du nom de législateur que vous vous arrogez. Quoi, vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, & vous ne l’annoncez pas expressément! & tandis qu’il est admis chez toutes les nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, & qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit? Ou vous êtes un ignorant qui ne savez pas que cette créance était universelle en Egypte, en Caldée, en Perse; ou vous êtes un homme très mal avisé, si étant instruit de ce dogme vous n’en avez pas fait la baze de vôtre religion.
Les auteurs des loix Juives pouraient tout au plus répondre, Nous avoüons que nous sommes excessivement ignorants, que nous avons apris à écrire fort tard, que nôtre peuple était une horde sauvage & barbare, qui de nôtre aveu erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables, qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, & par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées; comment voulez-vous que nous pussions (nous les plus terrestres des hommes) inventer un systême tout spirituel?
Nous ne nous servions du mot qui répond à ame, que pour signifier la vie; nous ne connûmes nôtre Dieu & ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels; la distinction de l’ame & du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation, & d’une philosophie très fine. Demandez aux Hotentots, & aux négres, qui habitent un païs cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie à venir? Nous avons cru faire assez de persuader à nôtre peuple, que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lépre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder.
On repliquerait à cette apologie, Vous avez inventé un systême dont le ridicule saute aux yeux, car le malfaiteur qui se portaient bien, & dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.
L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors, Vous vous trompez; car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui ayant commis un crime ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années: il y a toujours des malheurs dans une famille, & nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrettes.
Il serait aisé de repliquer à cette réponse, & de dire, Vôtre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très honnêtes gens perdent la santé & leurs biens; & s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.
Le prêtre Juif pourait repliquer encor; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, & d’autres qui sont envoyés de Dieu expressément. Mais on ferait voir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fiévre & la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.
Enfin, les Pharisiens & les Esséniens chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode: ce dogme avait déja passé des Grecs aux Romains, & fut adopté par les chrétiens.
Plusieurs pères de l’église ne crurent point les peines éternelles; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire dans son sixiéme chant de l’Enéide,
Sedet æternumque sedebit infelix Theseus.
Il prétend en vain, que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, & que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, & qu’il est dans les champs Elisées.
Il n’y a pas longtemps qu’un bon & honnête ministre huguenot prêcha & écrivit que les damnés auraient un jour leur grace, qu’il falait une proportion entre le péché & le supplice, & qu’une faute d’un moment ne peut mériter un châtiment infini. Les prêtres ses confrères déposèrent ce juge indulgent; l’un d’eux lui dit, Mon ami, je ne crois pas plus l’enfer éternel que vous; mais il est bon que vôtre servante, vôtre tailleur & même vôtre procureur le croyent.
As soon as men lived in society, they must have noticed that many guilty people escaped the severity of the laws. They punished public crimes; a restraint had to be established for secret crimes, and religion alone could supply it. The Persians, Chaldeans, Egyptians, and Greeks imagined punishments after life; and of all the ancient peoples we know, the Jews alone admitted only temporal punishments. It is ridiculous to believe, or pretend to believe, on the strength of a few very obscure passages, that hell was admitted in the Jews’ ancient laws, their Leviticus, their Decalogue, when the author of these laws says not one word with the slightest relation to punishments in a future life. One would be entitled to tell the compiler of the Pentateuch: “You are an inconsistent man, without honesty or reason, very unworthy of the name of legislator that you claim. What! You know a doctrine as restraining and as necessary to the people as hell, and you do not announce it expressly! While it is admitted among every nation around you, you content yourself with leaving this doctrine to be guessed at by a few commentators who will come four thousand years after you and torture some of your words to find in them what you did not say? Either you are an ignoramus who did not know this belief was universal in Egypt, Chaldea, and Persia, or you are a very ill-advised man if, knowing this doctrine, you did not make it the basis of your religion.”
The authors of the Jewish laws could at most answer: “We admit that we are exceedingly ignorant, that we learned to write very late, that our people was a savage, barbarous horde which, by our own admission, wandered nearly half a century through impassable deserts and finally usurped a little country through the most odious plunder and most detestable cruelties history has ever mentioned. We had no dealings with civilized nations. How do you expect that we, the most earthly of men, could invent an entirely spiritual system?
“We used the word corresponding to soul only to mean life. We knew our God and his ministers, the angels, only as corporeal beings. The distinction between soul and body, the idea of life after death, can be only the fruit of long meditation and very subtle philosophy. Ask the Hottentots and the Negroes, who inhabit a country a hundred times larger than ours, whether they know the life to come. We thought we had done enough by persuading our people that God punished wrongdoers to the fourth generation, whether by leprosy, sudden deaths, or the loss of what little property one might possess.”
The reply to this defense would be: “You invented a system whose absurdity leaps to the eye; for a wrongdoer in good health whose family prospered necessarily had to laugh at you.”
The apologist for the Jewish law would then answer: “You are mistaken; for every criminal who reasoned soundly, there were a hundred who did not reason at all. A man who had committed a crime and felt no punishment in either his own body or his son’s feared for his grandson. Moreover, if he had no stinking ulcer today (we were very prone to them), he would suffer one within a few years. There are always misfortunes in a family, and we easily persuaded people that these misfortunes were sent by a divine hand avenging secret faults.”
It would be easy to reply to that answer: “Your excuse is worthless, for very honest people lose their health and property every day; and if there is no family that has not suffered misfortunes, and these misfortunes are God’s punishments, then all your families were families of rogues.”
The Jewish priest could reply again. He would say there are misfortunes attached to human nature, and others sent expressly by God. But this reasoner would be shown how ridiculous it is to think that fever and hail are sometimes a divine punishment, sometimes a natural effect.
At last the Pharisees and Essenes among the Jews admitted a belief in a hell of their own fashion. This doctrine had already passed from the Greeks to the Romans and was adopted by Christians.
Several Church Fathers did not believe punishments eternal; it seemed absurd to them to burn a poor man for all eternity for stealing a goat. In vain does Virgil say in the sixth canto of the Aeneid:
Unhappy Theseus sits, and will sit forever.
In vain he maintains that Theseus sits forever on a chair and that this posture is his punishment. Others believed Theseus a hero who is not sitting in hell, but is in the Elysian Fields.
Not long ago a good, honest Huguenot minister preached and wrote that the damned would one day receive their pardon, that sin and punishment must be proportionate, and that a moment’s fault cannot deserve infinite punishment. His fellow priests deposed this indulgent judge. One of them told him: “My friend, I believe in eternal hell no more than you; but it is good for your maid, your tailor, and even your attorney to believe in it.”
E — Etats, Gouvernemens
Quel est le meilleur?
Je n’ai jusqu’à présent connu personne qui n’ait gouverné quelque état. Je ne parle pas de Messieurs les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines; je parle de tous les autres hommes qui à souper ou dans leur cabinet étalent leur systême de gouvernement, réformant les armées, l’église, la robe & la finance.
L’abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l’an 1645. sous le nom de cardinal de Richelieu, & fit ce testament politique dans lequel il veut enroler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes & aux parlements, priver le roi du produit de la gabelle; il assure surtout que pour entrer en campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que la Provence seule a beaucoup plus de beaux ports de mer, que l’Espagne & l’Italie ensemble.
L’abbé de Bourzeis n’avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d’anacronismes & d’erreurs; il fait signer le cardinal de Richelieu d’une maniére dont il ne signa jamais, ainsi qu’il le fait parler comme il n’a jamais parlé. Au surplus, il employe un chapitre entier à dire que la raison doit être la règle d’un état, & à tâcher de prouver cette découverte; cet ouvrage de ténèbres, ce bâtard de l’abbé de Bourzeis a passé longtemps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu, & tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de loüer démesurément ce chef-d’œuvre de politique.
Le Sr. Gratien de Courtils voyant le succès du testament politique de Richelieu, fit imprimer à la Haye le testament de Colbert, avec une belle lettre de Mr. Colbert au Roi. Il est clair que si ce ministre avait fait un pareil testament; il eût falu l’interdire; cependant ce livre a été cité par quelques auteurs. Un autre gredin, dont on ignore le nom, ne manqua pas de donner le testament de Louvois, plus mauvais encor, s’il se peut, que celui de Colbert; & un abbé de Chévremont fit tester aussi Charles Duc de Lorraine.
Mr. de Boisguilebert, auteur du détail de la France, imprimé en 1695. donna le projet inéxécutable de la dixme royale, sous le nom du maréchal de Vauban.
Un fou nommé la Jonchère, qui n’avait pas de pain, fit en 1720. un projet de finance en quatre volumes, & quelques sots ont cité cette production, comme un ouvrage de la Jonchère le trésorier général, s’imaginant qu’un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finances.
Mais il faut convenir que des hommes très-sages, très dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l’administration des états, soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre. Leurs livres ont fait beaucoup de bien; ce n’est pas qu’ils ayent corrigé les ministres qui étaient en place quand ces livres parurent, car un ministre ne se corrige point, & ne peut se coriger; il a pris sa croissance, plus d’instructions, plus de conseils, il n’a pas le temps de les écouter, le courant des affaires l’emporte; mais ces bons livres forment les jeunes gens destinés aux places, ils forment les princes, & la seconde génération est instruite.
Le fort & le faible de tous les gouvernements a été examiné de près dans les derniers temps. Dites moi donc, vous qui avez voyagé, qui avez lû & vû, dans quel état, dans quelle sorte de gouvernement voudriez-vous être né? Je conçois qu’un grand seigneur terrien en France ne serait pas fâché d’être né en Allemagne; il serait souverain, au lieu d’être sujet. Un pair de France serait fort aise d’avoir les privilèges de la pairie Anglaise, il serait législateur.
L’homme de robe & le financier se trouveraient mieux en France qu’ailleurs.
Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre, un homme d’une fortune médiocre, & sans préjugés?
Un membre du conseil de Pondicheri, assez savant, revenait en Europe par terre avec un Brame, plus instruit que les Brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand Mogol? dit le conseiller. Abominable, répondit le Brame; comment voulez-vous qu’un état soit heureusement gouverné par des Tartares? Nos Rayas, nos Omras, nos Nababs sont fort contents; mais les citoyens ne le sont guères, & des millions de citoyens sont quelque chose.
Le Conseiller & le Brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie. Je fais une réflexion, dit le Brame, c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde; Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps; il y en avait encor une autre vers l’Arabie pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs & d’usuriers, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, & enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé.
Je conçois, dit le Brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à de petits peuples, qui se cachent dans des îles, ou entre des montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers, mais à la longue ils sont découverts & dévorés.
Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie mineure, le conseiller dit au Brame, Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie, qui a duré plus de cinq cent ans, & qui a possédé cette Asie mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules, l’Espagne, & l’Italie entiére? Elle se tourna donc bien vîte en monarchie, dit le Brame; Vous l’avez deviné, dit l’autre. Mais cette monarchie est tombée, & nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence & de sa chûte. Vous prenez bien de la peine, dit l’indien; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe; j’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du grand Mogol.
A propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un état despotique, & plus de vertu dans une république? L’indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, & qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un état monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple, ne le sera pas s’il est deshonoré; au lieu qu’à la cour il poura aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince, qu’un courtisan pour réüssir doit n’avoir ni honneur, ni humeur. A l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république, il n’a personne à flater.
Croyez-vous, dit l'homme d’Europe, que les loix & les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourures à Moscou, & des étoffes de gaze à Dély? Oui, sans doute, dit le Brame; toutes les loix qui concernent la physique, sont calculées pour le méridien qu'on habite; il ne faut qu’une femme à un Allemand, & il en faut trois ou quatre à un Persan.
Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain ni vin? A l’égard des dogmes, c’est autre chose; le climat n’y fait rien. Vôtre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée; n’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnüe?
Dans quel état, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre? dit le conseiller. Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon; & j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans, & de Turcs qui en disaient autant. Mais encor une fois, dit l’Européan, quel état choisiriez-vous? Le Brame répondit; Celui où l’on n’obéit qu’aux loix. C’est une vieille réponse, dit le conseiller; Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le Brame. Où est ce pays-là? dit le conseiller. Le Brame dit, Il faut le chercher.
Which is best?
So far I have known no one who has not governed some state. I do not mean the ministers, who really do govern, some for two or three years, others for six months, others for six weeks. I mean all the other men who, over supper or in their studies, display their systems of government, reforming the armies, the Church, the judiciary, and the finances.
Around 1645 the Abbé de Bourzeis set about governing France under the name of Cardinal Richelieu, and made that political testament in which he wishes to enroll the nobility in the cavalry for three years, make the audit chambers and parlements pay the taille, and deprive the king of the proceeds of the salt tax. Above all, he assures us that to take the field with fifty thousand men, economy requires raising a hundred thousand. He affirms that Provence alone has far more fine seaports than Spain and Italy together.
The Abbé de Bourzeis had not traveled. Moreover, his work swarms with anachronisms and errors; he makes Cardinal Richelieu sign in a fashion in which he never signed, just as he makes him speak as he never spoke. Besides this, he spends a whole chapter saying that reason must be a state’s rule and trying to prove this discovery. This work of darkness, this bastard of the Abbé de Bourzeis, long passed for Cardinal Richelieu’s legitimate son; and all the academicians, in their admission speeches, never failed to praise this masterpiece of politics beyond measure.
Seeing the success of Richelieu’s Political Testament, a certain Gratien de Courtilz had Colbert’s testament printed at The Hague, with a fine letter from Mr. Colbert to the king. Clearly, had that minister made such a testament, he would have had to be declared incompetent; yet some authors have cited this book. Another scoundrel, whose name is unknown, did not fail to produce Louvois’ testament, worse still, if possible, than Colbert’s; and an Abbé de Chèvremont also made Charles, Duke of Lorraine, draw up a will.
Mr. de Boisguilbert, author of The Detail of France, printed in 1695, produced the impracticable scheme of the royal tithe under the name of Marshal Vauban.
In 1720 a madman named La Jonchère, who had no bread, produced a financial scheme in four volumes; and some fools have cited this production as a work of La Jonchère the treasurer-general, imagining that a treasurer cannot write a bad book on finance.
But it must be admitted that very wise men, perhaps very worthy of governing, have written on the administration of states, in France, Spain, and England. Their books have done much good: not that they corrected the ministers in office when these books appeared, for a minister does not correct himself and cannot correct himself. He is fully grown; no more instruction, no more advice—he has no time to listen. The current of affairs carries him away. But these good books train the young people destined for office; they train princes, and the second generation is instructed.
The strengths and weaknesses of all governments have been closely examined in recent times. Tell me, then, you who have traveled, read, and seen: in what state, under what kind of government, would you wish to have been born? I can understand that a great landed lord in France would not mind having been born in Germany: he would be a sovereign instead of a subject. A peer of France would be very glad to have the privileges of an English peer: he would be a legislator.
The magistrate and the financier would find themselves better off in France than elsewhere.
But what country would a wise, free, unprejudiced man of moderate fortune choose?
A fairly learned member of the council of Pondicherry was returning to Europe overland with a Brahmin more knowledgeable than ordinary Brahmins. “What do you think of the Great Mogul’s government?” asked the councilor. “Abominable,” answered the Brahmin. “How do you expect a state to be happily governed by Tartars? Our rajas, our omrahs, our nawabs are very content; but the citizens are hardly so, and millions of citizens count for something.”
The councilor and the Brahmin traveled through all Upper Asia, reasoning as they went. “Something occurs to me,” said the Brahmin: “there is not a republic in this whole vast part of the world.” “There was once Tyre,” said the councilor, “but it did not last long. There was another toward Arabia Petraea, in a little corner called Palestine—if one can honor with the name of republic a horde of thieves and usurers, governed now by judges, now by a kind of kings, now by high pontiffs, enslaved seven or eight times and finally driven from the country it had usurped.”
“I can understand,” said the Brahmin, “that very few republics are to be found on earth. Men are seldom worthy of governing themselves. This happiness can belong only to little peoples hiding on islands or among mountains, like rabbits escaping carnivorous animals; but in the long run they are discovered and devoured.”
When the two travelers reached Asia Minor, the councilor said to the Brahmin: “Would you believe that a republic formed in a corner of Italy lasted more than five hundred years and possessed this Asia Minor, Asia, Africa, Greece, Gaul, Spain, and all Italy?” “Then it very quickly turned into a monarchy,” said the Brahmin. “You have guessed it,” said the other. “But this monarchy fell, and every day we write fine dissertations to discover the causes of its decline and fall.” “You take a great deal of trouble,” said the Indian. “That empire fell because it existed. Everything must fall. I very much hope the same will happen to the Great Mogul’s empire.”
“By the way,” said the European, “do you think more honor is needed in a despotic state and more virtue in a republic?” After having the meaning of honor explained to him, the Indian answered that honor was more necessary in a republic and virtue far more needed in a monarchical state. “For,” he said, “a man who hopes to be elected by the people will not be elected if he is dishonored; whereas at court he may easily obtain an office, according to a great prince’s maxim that to succeed a courtier must have neither honor nor temper. As for virtue, a prodigious amount is needed at court to dare speak the truth. The virtuous man is far more comfortable in a republic: he has no one to flatter.”
“Do you believe,” said the European, “that laws and religions are made for climates, just as furs are needed in Moscow and gauze fabrics in Delhi?” “Yes, undoubtedly,” said the Brahmin. “All laws concerning physical things are calculated for the meridian where one lives. A German needs only one wife; a Persian needs three or four.
“Religious rites are of the same nature. If I were a Christian, how could you expect me to say Mass in my province, where there is neither bread nor wine? Doctrines are another matter: climate has nothing to do with them. Did your religion not begin in Asia, from which it was driven out? Does it not exist near the Baltic Sea, where it was unknown?”
“In what state, under what dominion, would you most like to live?” asked the councilor. “Anywhere but my own country,” said his companion; “and I have found many Siamese, Tonkinese, Persians, and Turks who said the same.” “But once again,” said the European, “what state would you choose?” The Brahmin answered, “One where only the laws are obeyed.” “That is an old answer,” said the councilor. “It is no worse for that,” said the Brahmin. “Where is this country?” asked the councilor. The Brahmin said, “We must look for it.”
D — D’Ezechiel
De quelques passages singuliers de ce prophète, & de quelques usages anciens.
On sait assez aujourd’hui qu’il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes: qui voudrait réformer la cour d’Alcinoüs dans l’Odissée, sur celle du grand Turc, ou de Louis XIV. ne serait pas bien reçu des sçavants: qui reprendrait Virgile d’avoir représenté le roi Evandre couvert d’une peau d’ours, & accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique.
Les mœurs des anciens Juifs sont encor plus différentes des nôtres, que celles du roi Alcinoüs, de Nausicas sa fille, & du bon homme Evandre. Ezéchiel esclave chez les Caldéens eut une vision près de la petite riviére de Chobar qui se perd dans l’Euphrate.
On ne doit point être étonné qu’il ait vû des animaux à quatre faces, & à quatre aîles, avec des pieds de veau, ni des roües qui marchaient toutes seules, & qui avaient l’esprit de vie; ces symboles plaisent même à l’imagination; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l’ordre que le seigneur lui donna de manger pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, du pain d’orge, de froment & de millet couvert de merde.
Le prophète s’écria, pouah! pouah! pouah! mon ame n’a point été jusqu’ici pollüe; & le seigneur lui répondit, Eh bien, je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d’excrément d’homme, & vous paitrirez vôtre pain avec cette fiente.
Comme il n’est point d’usage de manger de telles confitures sur son pain, la plupart des hommes trouvent ces commandements indignes de la majesté divine. Cependant il faut avoüer que de la bouze de vache & tous les diamants du grand Mogol sont parfaitement égaux, non seulement aux yeux d’un être divin, mais à ceux d’un vrai philosophe; & à l’égard des raisons que Dieu pouvait avoir d’ordonner un tel déjeuner au prophète, ce n’est pas à nous de les demander.
Il sufit de faire voir que ces commandements qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs. Il est vrai que la sinagogue ne permettait pas du temps de St. Jérôme la lecture d’Ezéchiel avant l’âge de trente ans; mais c’était parce que dans le chapitre 18. il dit que le fils ne portera plus l’iniquité de son père, & qu’on ne dira plus, Les pères ont mangé des raisins verds, & les dents des enfans en sont agacées.
En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse, qui au chap. 28. des Nombres, assure que les enfans portent l’iniquité des pères, jusqu’à la troisième & quatrième génération.
Ezéchiel au chap. 20. fait dire encor au Seigneur, qu'il a donné aux juifs des préceptes qui ne sont pas bons. Voilà pourquoi la sinagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l’irréfragabilité des loix de Moïse.
Les Censeurs de nos jours sont encor plus étonnés du chap. 16. d’Ezéchiel; voici comme ce prophète s’y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. Il introduit le seigneur parlant à une fille, & le seigneur dit à la fille: Lorsque vous nâquites, on ne vous avait point encor coupé le boyeau du nombril, on ne vous avait point salée, vous étiez toute nüe, j’eus pitié de vous; vous êtes devenüe grande, vôtre sein s’est formé, vôtre poil a paru; j’ai passé, je vous ai vüe; j’ai connu que c’était le temps des amans; j’ai couvert vôtre ignominie; je me suis étendu sur vous avec mon manteau; vous avez été à moi; je vous ai lavée, parfumée, bien habillée, bien chaussée; je vous ai donné une écharpe de coton, des brasselets, un colier; je vous ai mis une pierrerie au nez, des pendants d’oreilles, & une couronne sur la tête &c.
Alors, ayant confiance à vôtre beauté, vous avez forniqué pour vôtre compte avec tous les passants.... Et vous avez bâti un mauvais lieu.... & vous vous êtes prostituée jusques dans les places publiques, & vous avez ouvert vos jambes à tous les passants..... & vous avez couché avec des Egyptiens.... & enfin, vous avez payé des amans, & vous leur avez fait des présents, afin qu’ils couchassent avec vous..... & en payant au lieu d’être payée, vous avez fait le contraire des autres filles.... Le proverbe est, telle mère, telle fille, & c’est ce qu’on dit de vous &c.
On s’éléve encor davantage contre le chapitre 23. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virginité de bonne heure; la plus grande s’apellait Oholla, & la petite Oliba ..... Oholla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats, cavaliers; elle a couché avec des Egyptiens dès sa premiére jeunesse.... Oliba sa sœur a bien plus forniqué encor avec des officiers, des magistrats & des cavaliers bien faits; elle a découvert sa turpitude, elle a multiplié ses fornications, elle a recherché avec emportement les embrassements de ceux qui ont leur membre comme un ane, & qui répandent leur semence comme des chevaux......
Ces descriptions qui effarouchent tant d’esprits faibles ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem & de Samarie; les expressions qui nous paraissent libres ne l’étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte, dans un endroit de l’écriture. Il y est souvent parlé d’ouvrir la vulve. Les termes dont elle se sert pour exprimer l’accouplement de Boos avec Ruth, de Judas avec sa belle-fille, ne sont point deshonnêtes en Hébreu, & le seraient en nôtre langue.
On ne se couvre point d’un voile quand on n’a pas honte de sa nudité; comment dans ces temps-là aurait-on rougi de nommer les génitoires, puisqu’on touchait les génitoires de ceux à qui l’on faisait quelque promesse? c’était une marque de respect, un simbole de fidélité, comme autrefois parmi nous les seigneurs chatelains mettaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs Paramonts.
Nous avons traduit les génitoires par cuisse. Eliezer met la main sous la cuisse d’Abraham: Joseph met la main sous la cuisse de Jacob. Cette coutume était fort ancienne en Egypte. Les Egyptiens étaient si éloignés d’attacher de la turpitude à ce que nous n’osons ni découvrir, ni nommer, qu’ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé Phallum, pour remercier les Dieux de la bonté qu’ils ont de faire servir ce membre à la propagation du genre humain.
Tout cela prouve assez que nos bienséances ne sont pas les bienséances des autres peuples. Dans quel temps y a-t-il eu chez les Romains plus de politesse que du temps du siécle d’Auguste? Cependant, Horace ne fait nulle difficulté de dire dans une piéce morale,
Nec metuo, nedum futuo vir rure recurrat.
Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond à futuo, serait regardé comme un crocheteur yvre; ce mot, & plusieurs autres dont se servent Horace, & d’autres auteurs, nous paraît encor plus indécent que les expressions d’Ezéchiel. Défaisons nous de tous nos préjugés quand nous lisons d’anciens auteurs, ou que nous voyageons chez des nations éloignées. La nature est la même partout, & les usages partout différents.
On certain singular passages in this prophet, and certain ancient customs.
It is well enough known today that ancient customs must not be judged by modern ones. Anyone who wished to reform Alcinous’ court in the Odyssey on the model of the Grand Turk’s or Louis XIV’s would not be well received by scholars. Anyone who reproached Virgil for depicting King Evander in a bearskin, accompanied by two dogs, receiving ambassadors, would be a poor critic.
The manners of the ancient Jews differ still more from ours than those of King Alcinous, his daughter Nausicaa, and good Evander. Ezekiel, a slave among the Chaldeans, had a vision beside the little river Chebar, which empties into the Euphrates.
We ought not to be astonished that he saw animals with four faces and four wings, with calves’ feet, or wheels moving by themselves and possessing the spirit of life. These symbols even please the imagination; but several critics have revolted against the Lord’s command that for three hundred and ninety days he eat bread of barley, wheat, and millet covered with shit.
The prophet cried, “Ugh! Ugh! Ugh! My soul has not been polluted until now”; and the Lord answered, “Very well, I give you ox dung instead of human excrement, and you will knead your bread with this dung.”
Since eating such preserves on one’s bread is not customary, most men find these commands unworthy of divine majesty. Yet it must be admitted that cow dung and all the Great Mogul’s diamonds are perfectly equal, not only in the eyes of a divine being but in those of a true philosopher. As for the reasons God might have had for ordering the prophet such a breakfast, it is not for us to ask them.
It is enough to show that these commands, which seem strange to us, did not seem so to the Jews. It is true that in St. Jerome’s time the synagogue did not permit Ezekiel to be read before the age of thirty; but that was because in chapter 18 he says the son will no longer bear his father’s iniquity, and people will no longer say, “The fathers have eaten sour grapes, and the children’s teeth are set on edge.”
In this he stood in express contradiction to Moses, who in chapter 28 of Numbers declares that children bear their fathers’ iniquity to the third and fourth generation.
In chapter 20 Ezekiel also has the Lord say that he gave the Jews precepts that are not good. That is why the synagogue forbade young people a reading that could raise doubts about the irrefutability of Moses’ laws.
The critics of our day are still more astonished by chapter 16 of Ezekiel. Here is how this prophet sets about making Jerusalem’s crimes known. He introduces the Lord speaking to a girl, and the Lord says to her: “When you were born, the gut of your navel had not yet been cut, you had not been salted, you were quite naked. I pitied you. You grew up, your breasts formed, your hair appeared. I passed by, I saw you; I recognized that it was the time for lovers. I covered your shame; I spread myself over you with my cloak; you were mine. I washed you, perfumed you, dressed you well, shod you well; I gave you a cotton scarf, bracelets, a necklace; I put a jewel in your nose, pendants in your ears, and a crown on your head, etc.
“Then, trusting in your beauty, you fornicated on your own account with every passerby … And you built yourself a brothel … And you prostituted yourself even in the public squares, and opened your legs to every passerby … And you slept with Egyptians … And finally you paid lovers, and gave them presents so that they would sleep with you … And by paying instead of being paid, you did the opposite of other girls … The proverb is, ‘Like mother, like daughter,’ and that is what is said of you,” etc.
Still stronger objections are raised against chapter 23. A mother had two daughters who lost their virginity early; the elder was called Oholah, the younger Oholibah. “… Oholah was mad for young lords, magistrates, horsemen; she slept with Egyptians from her earliest youth … Her sister Oholibah fornicated still more with officers, magistrates, and handsome horsemen; she exposed her shame, multiplied her fornications, passionately sought the embraces of those whose member is like a donkey’s and who shed their seed like horses …”
Yet these descriptions, which frighten so many weak minds, signify only the iniquities of Jerusalem and Samaria. Expressions that seem licentious to us were not so then. The same simplicity shows itself without fear in a certain passage of Scripture. It often speaks of opening the vulva. The terms it uses to express Boaz’s coupling with Ruth, Judah’s with his daughter-in-law, are not indecent in Hebrew, and would be in our language.
One does not cover oneself with a veil when one is not ashamed of nakedness. How, in those times, would people have blushed to name the genitals, since they touched the genitals of those to whom they made a promise? It was a mark of respect, a symbol of fidelity, just as formerly among us castellans placed their hands between those of their paramount lords.
We have translated genitals as thigh. Eliezer puts his hand under Abraham’s thigh; Joseph puts his hand under Jacob’s thigh. This custom was very ancient in Egypt. The Egyptians were so far from attaching shame to what we dare neither uncover nor name that they carried in procession a great figure of the virile member called the phallus, to thank the gods for their goodness in making this member serve the propagation of the human race.
All this proves well enough that our proprieties are not those of other peoples. When were the Romans more polished than in the age of Augustus? Yet Horace has no difficulty saying in a moral poem:
Nor do I fear, while I fuck, lest the husband come hurrying back from the country.
A man who uttered among us the word corresponding to futuo would be regarded as a drunken porter. This word, and several others used by Horace and other authors, seem still more indecent to us than Ezekiel’s expressions. Let us rid ourselves of all our prejudices when we read ancient authors or travel among distant nations. Nature is the same everywhere; customs everywhere differ.
F — Fables
Les plus anciennes Fables ne sont-elles pas visiblement allégoriques? La premiére que nous connaissions dans nôtre maniére de supputer les tems, n’est-ce pas celle qui est raportée dans le neuviéme chapitre du livre des Juges? Il falut choisir un roi parmi les arbres; l’olivier ne voulut point abandonner le soin de son huile, ni le figuier celui de ses figues, ni la vigne celui de son vin, ni les autres arbres celui de leur fruit; le chardon qui n’était bon à rien, se fit roi, parce qu’il avait des épines & qu’il pouvait faire du mal.
L’ancienne fable de Vénus, telle qu’elle est raportée dans Hésiode, n’est-elle pas une allégorie de la nature entiére? Les parties de la génération sont tombées de l’éther sur le rivage de la mer; Vénus nait de cette écume précieuse; son premier nom est celui d’amante de la génération: y a-t-il une image plus sensible? Cette Vénus est la Déesse de la beauté; la beauté cesse d’être aimable, si elle marche sans les graces; la beauté fait naître l’amour; l’amour a des traits qui percent les cœurs; il porte un bandeau qui cache les défauts de ce qu’on aime.
La sagesse est conçue dans le cerveau du maître des dieux sous le nom de Minerve; l’ame de l’homme est un feu divin que Minerve montre à Prométhée, qui se sert de ce feu divin pour animer l’homme.
Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces fables une peinture vivante de la nature entiére. La plûpart des autres fables sont ou la corruption des histoires anciennes, ou le caprice de l’imagination. Il en est des anciennes fables comme de nos contes modernes; il y en a de moraux qui sont charmans, il y en a qui sont insipides.
Are the oldest fables not visibly allegorical? According to our way of reckoning time, is the first we know not the one reported in the ninth chapter of the book of Judges? A king had to be chosen among the trees. The olive would not abandon the care of its oil, nor the fig tree that of its figs, nor the vine that of its wine, nor the other trees that of their fruit. The thistle, which was good for nothing, made itself king because it had thorns and could do harm.
Is the ancient fable of Venus, as reported in Hesiod, not an allegory of all nature? The generative organs have fallen from the ether onto the seashore; Venus is born from this precious foam. Her first name is lover of generation: is there a more palpable image? This Venus is the goddess of beauty. Beauty ceases to be lovable if it walks without the Graces; beauty gives birth to Love; Love has darts that pierce hearts; he wears a blindfold that conceals the faults of what one loves.
Wisdom is conceived in the brain of the master of the gods under the name of Minerva. Man’s soul is a divine fire that Minerva shows Prometheus, who uses this divine fire to animate man.
It is impossible not to recognize in these fables a living picture of all nature. Most other fables are either corruptions of ancient histories or whims of the imagination. Ancient fables are like our modern tales: some are moral and charming, others insipid.
F — Fanatisme
Le Fanatisme est à la superstition, ce que le transport est à la fiévre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, & ses imaginations pour des prophéties, est un entousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Barthelemi Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le Pape est l’Antechrist de l’Apocalipse, & qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un entousiaste; son frère Barthelemi Diaz qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, & qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pû jamais former.
Polieucte qui va au temple dans un jour de solemnité renverser & casser les statues & les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du Duc François de Guise, de Guillaume Prince d’Orange, du Roi Henri III., & du Roi Henri IV., de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.
Le plus détestable exemple de Fanatisme, est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jetter par les fenêtres, mettre en piéces la nuit de la St. Barthelemi leurs concitoyens qui n’allaient point à la Messe.
Il y a des Fanatiques de sang froid; ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux; & ces juges là sont d’autant plus coupables, d'autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Cléments, les Châtels, les Ravaillacs, les Gérards, les Damiens, il semble qu’ils pouraient écouter la raison.
Lorsqu’une fois le Fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires, qui en parlant des miracles de St. Paris, s’échauffaient par degrés malgré eux; leurs yeux s’enflamaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage; & ils auraient tué quiconque les eût contredits.
Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui répandu de proche en proche adoucit enfin les mœurs des hommes, & qui prévient les accès du mal; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, & attendre que l’air soit purifié. Les loix & la religion ne sufisent pas contre la peste des ames; la religion loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le Roi Eglon; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui; de Samuel qui hâche en morceaux le roi Agag: ils ne voyent pas que ces exemples qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.
Les loix sont encor très-impuissantes contre ces accès de rage; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre, est au dessus des loix, que leur entousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.
Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, & qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?
Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les Fanatiques, & qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce vieux de la montagne, qui faisait, dit-on, gouter les joyes du paradis à des imbéciles, & qui leur promettait une éternité de ces plaisirs, dont il leur avait donné un avant-gout, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède.
Car l’effet de la philosophie est de rendre l’ame tranquille, & le fanatisme est incompatible avec la tranquilité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.
Ainsi du plumage qu’il eutIcare pervertit l’usage;Il le reçut pour son salut,Il s’en servit pour son dommage.
BERTAUD, Evêque de Sées.
Fanaticism is to superstition what delirium is to fever, what rabid fury is to anger. A man who has ecstasies and visions, who takes dreams for realities and imaginings for prophecies, is an enthusiast; a man who upholds his madness by murder is a fanatic. Bartholomew Diaz, retired to Nuremberg, firmly convinced that the pope is the Antichrist of the Apocalypse and bears the mark of the beast, was only an enthusiast. His brother Bartholomew Diaz, who left Rome to go and piously assassinate his brother, and did kill him for the love of God, was one of the most abominable fanatics superstition has ever formed.
Polyeucte, who goes to the temple on a solemn festival day to overturn and smash statues and ornaments, is a less horrible fanatic than Diaz, but no less foolish. The assassins of Duke Francis of Guise, William, Prince of Orange, King Henry III, King Henry IV, and so many others, were possessed madmen sick with the same rage as Diaz.
The most detestable example of fanaticism is that of the citizens of Paris who, on St. Bartholomew’s Night, ran to assassinate, cut the throats of, throw from windows, and tear to pieces their fellow citizens who did not go to Mass.
There are cold-blooded fanatics: the judges who condemn to death people whose only crime is not thinking as they do. These judges are all the guiltier, all the more deserving of the human race’s execration, because, not being in a fit of fury like the Cléments, Châtels, Ravaillacs, Gérards, and Damiens, they seem capable of listening to reason.
Once fanaticism has gangrened a brain, the disease is almost incurable. I have seen convulsionaries who, speaking of the miracles of St. Pâris, grew gradually heated in spite of themselves. Their eyes blazed, their limbs trembled, fury disfigured their faces; they would have killed anyone who contradicted them.
There is no remedy for this epidemic disease except the philosophical spirit, which, spreading little by little, at last softens men’s manners and prevents attacks of the illness. For once this illness makes progress, one must flee and wait for the air to be purified. Laws and religion are not enough against the plague of souls. Religion, far from being wholesome nourishment for them, turns to poison in infected brains. These wretches constantly keep before their minds the example of Ehud, who assassinates King Eglon; Judith, who cuts off Holofernes’ head while sleeping with him; Samuel, who hacks King Agag to pieces. They do not see that these examples, venerable in antiquity, are abominable in the present age. They draw their frenzy from the very religion that condemns them.
Laws too are powerless against these fits of rage; it is as though you were reading an order of council to a raving madman. These people are persuaded that the Holy Spirit penetrating them is above the laws, that their enthusiasm is the only law they ought to hear.
What can you answer a man who tells you he would rather obey God than men, and consequently is certain of earning heaven by cutting your throat?
Usually it is rogues who lead fanatics and put the dagger into their hands. They resemble that Old Man of the Mountain who, they say, gave fools a taste of paradise’s joys and promised them an eternity of those pleasures he had let them sample, on condition that they go and assassinate everyone he named. Only one religion in the world has remained unstained by fanaticism: that of China’s scholars. The philosophical sects were not only free of this plague; they were its remedy.
For philosophy’s effect is to make the soul tranquil, and fanaticism is incompatible with tranquility. If our holy religion has so often been corrupted by this infernal fury, it is men’s madness that must be blamed.
Thus, with the plumage he received,Icarus perverted its use;He received it for his safety,He used it for his ruin.
Bertaut, Bishop of Sées.
F — Fausseté des vertus humaines
Quand le Duc de la Rochefoucault eut écrit ses pensées sur l’amour propre, & qu’il eut mis à découvert ce ressort de l’homme, un monsieur Esprit, de l’oratoire, écrivit un livre captieux, intitulé, De la fausseté des vertus humaines. Cet Esprit dit qu’il n’y a point de vertu; mais par grace il termine chaque chapitre en renvoyant à la charité chrétienne. Ainsi selon le sieur Esprit; ni Caton, ni Aristide, ni Marc-Aurèle, ni Epictète, n’étaient des gens de bien; mais on n’en peut trouver que chez les chrétiens. Parmi les chrétiens il n’y a de vertu que chez les catholiques; parmi les catholiques, il falait encor en excepter les jésuites, ennemis des oratoriens; partant la vertu ne se trouvait guères que chez les ennemis des jésuites.
Ce Mr. Esprit commence par dire, que la prudence n’est pas une vertu; & sa raison est qu’elle est souvent trompée. C’est comme si on disait que César n’était pas un grand capitaine, parce qu’il fut battu à Dirrachium.
Si Mr. Esprit avait été philosophe, il n’aurait pas examiné la prudence comme une vertu, mais comme un talent, comme une qualité utile, heureuse; car un scélérat peut être très-prudent, & j’en ai connu de cette espèce. O la rage de prétendre que
Nul n’aura de vertu que nous & nos amis!
Qu’est-ce que la vertu, mon ami? C’est de faire du bien. Fai nous en, & cela suffit. Alors nous te ferons grace du motif. Quoi! selon toi, il n’y aura nulle différence entre le Président de Thou, & Ravaillac? entre Cicéron & ce Popilius auquel il avait sauvé la vie, & qui lui coupa la tête pour de l’argent? & tu déclareras Epictète & Porphire des coquins, pour n’avoir pas suivi nos dogmes? Une telle insolence révolte. Je n’en dirai pas davantage, car je me mettrais en colère.
When the Duke de La Rochefoucauld had written his thoughts on self-love and laid bare this spring of human action, a certain Mr. Esprit of the Oratory wrote a specious book entitled On the Falsity of Human Virtues. This Esprit says there is no virtue; but as a favor he ends each chapter by referring us to Christian charity. Thus, according to Mr. Esprit, neither Cato, Aristides, Marcus Aurelius, nor Epictetus was a good man: good men can be found only among Christians. Among Christians only Catholics possess virtue; among Catholics he must further except the Jesuits, enemies of the Oratorians. Consequently, virtue was scarcely to be found except among the Jesuits’ enemies.
This Mr. Esprit begins by saying that prudence is not a virtue; his reason is that it is often deceived. One might as well say Caesar was not a great captain because he was defeated at Dyrrhachium.
Had Mr. Esprit been a philosopher, he would have examined prudence not as a virtue, but as a talent, a useful, fortunate quality; for a villain can be very prudent, and I have known some of that kind. Oh, the mania for maintaining that
No one shall have virtue but ourselves and our friends!
What is virtue, my friend? Doing good. Do us some, and that is enough. Then we shall overlook your motive. What! According to you, there will be no difference between President de Thou and Ravaillac? Between Cicero and that Popilius whose life he had saved, who cut off his head for money? And will you declare Epictetus and Porphyry scoundrels for not having followed our doctrines? Such insolence is revolting. I shall say no more, for I should lose my temper.
F — Fin, Causes Finales
Il paraît qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs soient faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre.
D’un autre côté il faut avoir un étrange amour des causes finales pour assurer que la pierre a été formée pour bâtir des maisons, & que les vers à soie sont nés à la Chine afin que nous ayons du satin en Europe.
Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la providence dans un cas, & de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause; donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale; donc il est aussi vrai de dire que les nés ont été faits pour porter des lunettes, & les doigts pour être ornés de diamants, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, & les yeux pour recevoir la lumiére.
Je crois qu’on peut aisément éclaircir cette difficulté; quand les effets sont invariablement les mêmes, en tous lieux & en tout temps; quand ces effets uniformes sont indépendants des êtres auxquels ils appartiennent, alors il y a visiblement une cause finale.
Tous les animaux ont des yeux, & ils voyent; tous ont des oreilles, & ils entendent; tous une bouche par laquelle ils mangent; un estomac, ou quelque chose d’aprochant, par lequel ils digèrent; tous un orifice qui expulse les excréments, tous un instrument de la génération: & ces dons de la nature opèrent en eux sans qu’aucun art s’en mêle. Voilà des causes finales clairement établies, & c’est pervertir nôtre faculté de penser, que de nier une vérité si universelle.
Mais les pierres en tout lieu & en tout temps, ne composent pas des bâtiments; tous les nés ne portent pas des lunettes; tous les doigts n’ont pas une bague; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soie. Un ver à soie n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, comme vôtre bouche est faite pour manger, & vôtre derriére pour aller à la garderobe. Il y a donc des effets produits par des causes finales, & des effets en très grand nombre qu’on ne peut appeller de ce nom.
Mais les uns & les autres sont également dans le plan de la providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle. Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du maître; c’est lui qui a créé les loix par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux & du reflux de l’Océan, & le soleil pour son quart: c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoye en cinq minutes & demie des rayons de lumiére dans les yeux des hommes, des crocodiles & des chats.
Mais, si après bien des siécles nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux & des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons, & de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose, sinon, que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux & carnassiers?
Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits & mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les Brames & les Quakers ne tuent personne; mais la pâte dont nous sommes paitris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions & des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs & de nos sottises; car une cause finale est universelle & invariable en tout temps & en tout lieu. Mais les horreurs & les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons nôtre bled, le fléau est la cause finale de la séparation du grain; mais si ce fléau en battant mon grain écrase mille insectes, ce n’est pas par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hazard; c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, & qu’ils devaient s’y trouver.
C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur, ou qu’il soit battu; mais jamais on ne poura dire, L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre.
Les instruments que nous a donnés la nature ne peuvent être toujours des causes finales en mouvement qui ayent leur effet immanquable. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toujours ouverts; chaque sens a ses temps de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle; mais la cause finale n’en subsiste pas moins, elle agira dès qu’elle sera libre.
It seems one must be raving mad to deny that stomachs are made to digest, eyes to see, ears to hear.
On the other hand, one must have a strange love of final causes to declare that stone was formed for building houses, and that silkworms were born in China so that we might have satin in Europe.
But, people say, if God has visibly made one thing by design, then he has made all things by design. It is ridiculous to admit providence in one case and deny it in others. Everything made was foreseen and arranged. No arrangement without an object, no effect without a cause: therefore everything is equally the result, the product of a final cause. Therefore it is as true to say that noses were made to carry spectacles and fingers to be adorned with diamonds as it is to say that ears were formed to hear sounds and eyes to receive light.
I think this difficulty can easily be cleared up. When effects are invariably the same in every place and at every time, when these uniform effects are independent of the beings to which they belong, then there is visibly a final cause.
All animals have eyes and see; all have ears and hear; all have a mouth through which they eat, a stomach or something similar through which they digest; all have an orifice that expels excrement, all an instrument of generation. And these gifts of nature operate within them without any art intervening. Here are final causes clearly established, and to deny so universal a truth is to pervert our faculty of thought.
But stones do not compose buildings everywhere and at every time; not all noses carry spectacles; not all fingers have a ring; not all legs are covered in silk stockings. A silkworm is therefore not made to cover my legs as your mouth is made to eat and your backside to relieve yourself. There are therefore effects produced by final causes, and very many effects that cannot be called by that name.
But both are equally within the plan of general providence. Doubtless nothing happens against it, or even without it. Everything belonging to nature is uniform and immutable, and is the master’s immediate work. It is he who created the laws through which the moon contributes three quarters of the cause of the ocean’s ebb and flow, and the sun its quarter. It is he who gave the sun a rotary motion by which that star sends rays of light in five and a half minutes into the eyes of men, crocodiles, and cats.
But if after many centuries we took it into our heads to invent shears and spits, to shear the wool from sheep with the first and roast them with the second to eat them, what can one infer except that God made us in such a way that one day we would necessarily become ingenious and carnivorous?
Sheep certainly were not made absolutely to be cooked and eaten, since several nations abstain from this horror. Men were not created essentially to massacre one another, since Brahmins and Quakers kill no one; but the dough of which we are kneaded often produces massacres, just as it produces slanders, vanities, persecutions, and impertinences. Not that man’s formation is precisely the final cause of our frenzies and follies; for a final cause is universal and invariable at every time and in every place. But the horrors and absurdities of the human species are nonetheless within the eternal order of things. When we thresh our wheat, the flail is the final cause of the grain’s separation; but if that flail crushes a thousand insects while threshing my grain, it is not by my deliberate will, nor is it by chance. It is because these insects found themselves beneath my flail on this occasion, and had to find themselves there.
It follows from the nature of things that a man should be ambitious, that this man should sometimes enlist other men, that he should conquer or be beaten. But no one will ever be able to say, “Man was created by God to be killed in war.”
The instruments nature has given us cannot always be final causes in motion, producing their unfailing effect. Eyes given for seeing are not always open; each sense has its times of rest. There are even senses one never uses. For example, an unhappy foolish girl shut in a convent at fourteen closes forever the door through which a new generation ought to emerge; but the final cause subsists nonetheless. It will act as soon as it is free.
F — Folie
Il n’est pas question de renouveller le livre d’Erasme, qui ne serait aujourd’hui qu’un lieu commun assez insipide.
Nous appellons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser & d’agir comme les autres; ne pouvant gérer son bien, on l’interdit; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut; s’il est dangereux, on l’enferme; s’il est furieux, on le lie.
Ce qu’il est important d’observer, c’est que cet homme n’est point privé d’idées; il en a comme tous les autres hommes pendant la veille, & souvent quand il dort. On peut demander comment son ame spirituelle, immortelle, logée dans son cerveau, recevant toutes les idées par les sens très-nettes & très distinctes, n’en porte cependant jamais un jugement sain? Elle voit les objets comme l’ame d’Aristote & de Platon, de Loke & de Newton les voyaient; elle entend les mêmes sons, elle a le même sens du toucher; comment donc recevant les perceptions que les plus sages éprouvent, en fait-elle un assemblage extravagant sans pouvoir s’en dispenser? Si cette substance simple & éternelle a pour ses actions les mêmes instruments qu’ont les ames des cerveaux les plus sages, elle doit raisonner comme eux. Qui peut l’en empêcher? Je conçois bien à toute force que si mon fou voit du rouge, & les sages du bleu; si quand les sages entendent de la musique, mon fou entend le braïement d’un ane; si quand ils sont au sermon, mon fou croit être à la comédie; si quand ils entendent oui, il entend non; alors son ame doit penser au rebours des autres. Mais mon fou a les mêmes perceptions qu’eux; il n’y a nulle raison apparente pour laquelle son ame ayant reçu par ses sens tous ses outils, ne peut en faire d’usage. Elle est pure, dit-on, elle n’est sujette par elle-même à aucune infirmité; la voilà pourvue de tous les secours nécessaires: quelque chose qui se passe dans son corps, rien ne peut changer son essence: cependant on la méne dans son étui aux petites maisons.
Cette réflexion peut faire soupçonner que la faculté de penser donnée de Dieu à l’homme, est sujette au dérangement comme les autres sens. Un fou est un malade dont le cerveau patit, comme le gouteux est un malade qui soufre aux piés & aux mains; il pensait par le cerveau, comme il marchait avec les piés, sans rien connaître ni de son pouvoir incompréhensible de marcher, ni de son pouvoir non moins incompréhensible de penser. On a la goute au cerveau comme aux piés. Enfin après mille raisonnemens, il n’y a peut-être que la foi seule qui puisse nous convaincre qu’une substance simple & immatérielle puisse être malade.
Les doctes ou les docteurs diront au fou; Mon ami, quoique tu ayes perdu le sens commun, ton ame est aussi spirituelle, aussi pure, aussi immortelle que la nôtre; mais notre ame est bien logée, & la tienne l’est mal; les fenêtres de la maison sont bouchées pour elle; l’air lui manque, elle étouffe. Le fou dans ses bons moments leur répondrait, Mes amis, vous supposez à votre ordinaire ce qui est en question; mes fenêtres sont aussi bien ouvertes que les vôtres, puisque je vois les mêmes objets, & que j’entends les mêmes paroles: il faut donc nécessairement que mon ame fasse un mauvais usage de ses sens, ou que mon ame ne soit elle-même qu’un sens vitié, une qualité dépravée. En un mot, ou mon ame est folle par elle-même, ou je n’ai point d’ame.
Un des docteurs poura répondre; Mon confrère, Dieu a créé peut-être des ames folles, comme il a créé des ames sages. Le fou répliquera; Si je croyais ce que vous me dites, je serais encor plus fou que je ne le suis. De grace, vous qui en savez tant, dites-moi pourquoi je suis fou?
Si les docteurs ont encor un peu de sens, ils lui répondront, Je n’en sais rien. Ils ne comprendront pas pourquoi une cervelle a des idées incohérentes; ils ne comprendront pas mieux pourquoi une autre cervelle a des idées réguliéres & suivies. Ils se croiront sages, & ils seront aussi foux que lui.
There is no question of reviving Erasmus’s book, which today would be no more than a rather insipid commonplace.
We call madness that disease of the brain’s organs which necessarily prevents a man from thinking and acting like other people. Unable to manage his property, he is placed under legal disability; unable to form ideas suited to society, he is excluded from it; if he is dangerous, he is confined; if he is violent, he is bound.
What matters is to observe that this man is not without ideas. He has them, like everyone else, while awake and often while asleep. We may ask how his spiritual, immortal soul, lodged in his brain and receiving through the senses ideas that are perfectly clear and distinct, nevertheless never forms a sound judgment of them. It sees objects as the souls of Aristotle and Plato, Locke and Newton saw them; it hears the same sounds and has the same sense of touch. How, then, receiving the perceptions experienced by the wisest people, does it combine them into extravagant patterns without being able to help itself? If this simple and eternal substance has the same instruments for its actions as the souls of the wisest brains, it ought to reason as they do. What can prevent it? I can just about conceive that if my madman sees red where the wise see blue; if, when the wise hear music, my madman hears an ass braying; if, when they are at a sermon, he thinks he is at a comedy; if, when they hear yes, he hears no—then his soul must think the reverse of theirs. But my madman has the same perceptions as they do. There is no apparent reason why his soul, having received all its tools through the senses, cannot use them. It is pure, we are told; in itself it is subject to no infirmity. Here it is, equipped with every necessary aid: whatever happens in his body, nothing can change its essence. And yet it is taken, inside its case, to the Petites-Maisons asylum.
This reflection may lead us to suspect that the faculty of thought God gave man is liable to disorder, like the other senses. A madman is a sick man whose brain suffers, just as a gout sufferer is a sick man with pain in his feet and hands. He thought with his brain as he walked with his feet, knowing nothing either of his incomprehensible power to walk or of his no less incomprehensible power to think. One has gout in the brain as in the feet. In the end, after a thousand arguments, perhaps faith alone can convince us that a simple, immaterial substance can be ill.
The learned men, or the doctors, will tell the madman: “My friend, though you have lost your common sense, your soul is as spiritual, as pure, as immortal as ours. But our soul is well housed, and yours badly; the windows of its house are blocked, it lacks air, it is suffocating.” In his lucid moments the madman would answer: “My friends, as usual you assume the very point at issue. My windows are as open as yours, since I see the same objects and hear the same words. Necessarily, then, either my soul misuses its senses, or my soul itself is merely a damaged sense, a corrupted quality. In short, either my soul is mad in itself, or I have no soul.”
One of the doctors may reply: “My colleague, perhaps God created mad souls as he created wise ones.” The madman will retort: “If I believed what you tell me, I would be madder still. Please, you who know so much, tell me why I am mad.”
If the doctors still have a little sense, they will answer: “I know nothing about it.” They will not understand why one brain has incoherent ideas; nor will they understand any better why another has orderly, connected ideas. They will think themselves wise, and they will be as mad as he is.
F — Fraude
S’il faut user de fraudes pieuses avec le peuple?
Le Fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutsée, que nous nommons Confucius, & ce disciple s’appellait Ouang; & Bambabef soutenait que le peuple a besoin d’être trompé, & Ouang prétendait qu’il ne faut jamais tromper personne; & voici le précis de leur dispute.
BAMBABEF.
Il faut imiter l’Etre suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu’elles sont; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois piés, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre; il nous fait voir la lune & les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu’elles sont à des distances différentes. Il veut qu’une tour quarrée nous paraisse ronde de loin; il veut que le feu nous paraisse chaud, quoiqu’il ne soit ni chaud ni froid; enfin il nous environne d’erreurs convenables à notre nature.
OUANG.
Ce que vous nommez erreur n’en est point une. Le soleil tel qu’il est placé à des millions de millions de lis1 au delà de nôtre globe, n’est pas celui que nous voyons. Nous n’appercevons réellement, & nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans nôtre rétine, sous un angle déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs & les distances; il faut d’autres secours & d’autres opérations pour les connaître.
Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang qui était très-patient lui expliqua la théorie de l’optique; & Bambabef qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutsée; puis il reprit la dispute en ces termes.
BAMBABEF.
Si Dieu ne nous trompe pas par le ministère de nos sens, comme je le croyais, avoüez au moins que les médecins trompent toûjours les enfans pour leur bien; ils leur disent qu’ils leur donnent du sucre, & en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je peux donc moi Fakir, tromper le peuple qui est aussi ignorant que les enfans.
OUANG.
J’ai deux fils, je ne les ai jamais trompés; je leur ai dit quand ils ont été malades, Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre; elle vous nuirait si elle était douce; je n’ai jamais souffert que leurs gouvernantes & leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers; par là j’en ai fait de jeunes citoyens courageux & sages.
BAMBABEF.
Le peuple n’est pas né si heureusement que vôtre famille.
OUANG.
Tous les hommes se ressemblent; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Ce sont les Fakirs qui corrompent la nature des hommes.
BAMBABEF.
Nous leur enseignons des erreurs, je l’avoue, mais c’est pour leur bien. Nous leur faisons accroire que s’ils n’achètent pas de nos clous bénis, s’ils n’expient pas leurs péchés en nous donnant de l’argent, ils deviendront dans une autre vie, chevaux de poste, chiens, ou lézards. Cela les intimide, & ils deviennent gens de bien.
OUANG.
Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens? Il y en a parmi eux bien plus qu’on ne pense, qui raisonnent, qui se moquent de vos clous, de vos miracles, de vos superstitions; qui voyent fort bien qu’ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu’arrive-t-il? Ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur prêchez une religion impertinente, & ils n’en ont pas assez pour s’élever vers une religion pure, & dégagée de superstition, telle que la notre. Leurs passions leur font croire qu’il n’y a point de religion, parce que la seule qu’on leur enseigne est ridicule; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent.
BAMBABEF.
Point du tout, car nous ne leur enseignons qu’une bonne morale.
OUANG.
Vous vous feriez lapider par le peuple, si vous lui enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon, qu'ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu’on le leur prêche. Il faudrait seulement ne point mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vos impostures, dont vous pouriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d’enseigner.
BAMBABEF.
Quoi! vous croyez qu’on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables.
OUANG.
Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands, & nos laboureurs. Ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur, & vengeur. Ils ne souillent leur culte, ni par des systêmes absurdes, ni par des cérémonies extravagantes; & il y a bien moins de crimes parmi les lettrés que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés?
BAMBABEF.
Vous feriez une grande sottise; c’est comme si vous vouliez qu’ils eussent la même politesse, qu’ils fussent jurisconsultes; cela n’est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres, & du pain bis pour les domestiques.
OUANG:
J'avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la même science; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste; & la plus sûre manière d’inspirer la justice à tous les hommes, c’est de leur inspirer la religion sans superstition.
BAMBABEF.
C’est un beau projet; mais il est impraticable. Pensez-vous qu’il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit & qui récompense? Vous m’avez dit qu’il arrive souvent que les plus déliés d’entre le peuple se révoltent contre mes fables; ils se révolteront de même contre vôtre vérité; ils diront: Qui m’assurera que Dieu punit & récompense? où en est la preuve? Quelle mission avez-vous? Quel miracle avez-vous fait pour que je vous croye? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi.
OUANG.
Voilà où est vôtre erreur. Vous vous imaginez qu’on secouera le joug d’une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde, d’une idée dont la raison humaine est d’accord, parce qu’on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens?
Le peuple est très disposé à croire ses magistrats: quand ses magistrats ne leur proposent qu’une créance raisonnable, ils l’embrassent volontiers. On n’a point besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l’homme; cette idée est trop naturelle pour être combatue. Il n’est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira & récompensera; il sufit qu’on croye à sa justice. Je vous assure que j’ai vû des villes entiéres qui n’avaient presque point d’autres dogmes, & que ce sont celles où j’ai vû le plus de vertu.
BAMBABEF.
Prenez garde; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront & les peines & les récompenses.
OUANG.
Vous m’avoüerez que ces Philosophes nieront bien plus fortement vos inventions; ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n’en seraient pas moins gens de bien; ils n’en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, & non par crainte. Mais de plus je vous soutiens qu’aucun philosophe ne serait jamais assuré que la providence ne réserve pas des peines aux méchants & des récompenses aux bons; car s’ils me demandent qui m’a dit que Dieu punit? je leur demanderai qui leur a dit que Dieu ne punit pas? Enfin je vous soutiens que les philosophes m’aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être Philosophe?
BAMBABEF.
Volontiers; mais ne le dites pas aux Fakirs.
1 Un lis est de 124 pas.
Should pious frauds be practiced on the people?
The fakir Bambabef once met one of the disciples of Confutsée, whom we call Confucius; this disciple was named Ouang. Bambabef maintained that the people need to be deceived, while Ouang held that no one should ever be deceived. Here is the substance of their dispute.
Bambabef.
We must imitate the Supreme Being, who does not show us things as they are. He makes the sun appear two or three feet across, although that star is a million times larger than the earth; he makes the moon and stars appear fixed against the same blue background, although they lie at different distances. He wills that a square tower should look round to us from afar; he wills that fire should seem hot, although it is neither hot nor cold. In short, he surrounds us with errors suited to our nature.
Ouang.
What you call an error is not one. The sun, situated as it is millions of millions of lis1 beyond our globe, is not the one we see. What we actually perceive, and all we can perceive, is the sun pictured on our retina at a determined angle. Our eyes were not given to us to ascertain sizes and distances; other aids and other operations are needed to ascertain them.
Bambabef seemed greatly astonished by this statement. Ouang, who was very patient, explained the theory of optics to him; and Bambabef, who was quick to understand, yielded to the demonstrations of Confucius’s disciple. Then he resumed the dispute in these terms.
Bambabef.
If God does not deceive us through our senses, as I believed, admit at least that physicians always deceive children for their own good: they tell them they are giving them sugar, when in fact they give them rhubarb. So I, a fakir, may deceive the people, who are as ignorant as children.
Ouang.
I have two sons; I have never deceived them. When they were ill I told them, “Here is a very bitter medicine; you must have the courage to take it. It would harm you if it were sweet.” I have never allowed their governesses and tutors to frighten them with spirits, ghosts, goblins, or sorcerers. In this way I have made them courageous, sensible young citizens.
Bambabef.
The people were not born as fortunate as your family.
Ouang.
All men resemble one another; they are born with the same dispositions. It is the fakirs who corrupt human nature.
Bambabef.
We teach them errors, I admit, but it is for their own good. We make them believe that if they do not buy our blessed nails, if they do not atone for their sins by giving us money, they will become post horses, dogs, or lizards in another life. This frightens them, and they become honest people.
Ouang.
Do you not see that you are corrupting these poor people? Among them there are many more than you imagine who reason, who laugh at your nails, your miracles, your superstitions, and who see perfectly well that they will not be changed into lizards or post horses. What happens? They have enough sense to see that you preach an absurd religion, but not enough to rise to a pure religion free of superstition, such as ours. Their passions lead them to believe there is no religion, because the only one they are taught is ridiculous. You become guilty of all the vices into which they plunge.
Bambabef.
Not at all, for we teach them nothing but sound morality.
Ouang.
The people would stone you if you taught them a corrupt morality. Men are made in such a way that they are willing to do evil, but unwilling to have it preached to them. You need only refrain from mixing wise morality with absurd fables, because your impostures, which you could do without, weaken the very morality you are obliged to teach.
Bambabef.
What! You believe truth can be taught to the people without supporting it with fables?
Ouang.
I firmly believe it. Our scholars are made of the same clay as our tailors, our weavers, and our plowmen. They worship a God who creates, rewards, and avenges. They do not sully their worship with absurd systems or extravagant ceremonies; and there is far less crime among the scholars than among the people. Why not condescend to instruct our workers as we instruct our scholars?
Bambabef.
You would be doing something very foolish. It is as though you wanted them to have the same polish, to be legal scholars. That is neither possible nor appropriate. There must be white bread for masters and brown bread for servants.
Ouang.
I agree that all men need not possess the same learning; but some things are necessary to everyone. Everyone must be just; and the surest way to inspire justice in all men is to inspire them with religion without superstition.
Bambabef.
A fine plan, but impracticable. Do you think it enough for men to believe in a God who punishes and rewards? You have told me that the shrewdest among the people often rebel against my fables; they will rebel in the same way against your truth. They will say, “Who can assure me that God punishes and rewards? Where is the proof? What authority have you been given? What miracle have you performed to make me believe you?” They will laugh at you far more than at me.
Ouang.
That is where your error lies. You imagine that because people reject dishonest, absurd, useless, dangerous things that make common sense shudder, they will throw off the restraint of an honest, plausible idea useful to everyone, an idea with which human reason agrees?
The people are very disposed to believe their magistrates. When their magistrates offer them only a reasonable belief, they embrace it willingly. No prodigies are needed to believe in a just God who reads the human heart; this idea is too natural to be opposed. There is no need to say precisely how God will punish and reward; belief in his justice is enough. I assure you that I have seen whole cities that had scarcely any other dogmas, and those are the cities where I have seen the most virtue.
Bambabef.
Take care: in those cities you will find philosophers who deny both punishments and rewards.
Ouang.
You will admit that these philosophers will deny your inventions much more vehemently; so you gain nothing there. Even if there were philosophers who did not agree with my principles, they would be no less honest men; they would cultivate virtue no less, for virtue should be embraced out of love, not fear. But I maintain, moreover, that no philosopher could ever be certain that providence does not reserve punishments for the wicked and rewards for the good. For if they ask me who told me that God punishes, I shall ask them who told them that God does not punish. Finally, I maintain that philosophers will help me, far from contradicting me. Would you like to be a philosopher?
Bambabef.
Gladly—but do not tell the fakirs.
1 A lis is 124 paces.
G — Gloire
Ben-al-bétif, ce digne chef des derviches leur disait un jour: Mes frères, il est très-bon que vous vous serviez souvent de cette sacrée formule de notre Koran, Au nom de Dieu très-miséricordieux; car Dieu use de miséricorde, & vous apprenez à la faire en répétant souvent les mots qui recommandent une vertu, sans laquelle il resterait peut d’hommes sur la terre. Mais, mes frères, gardez vous bien d’imiter ces téméraires qui se vantent à tout propos de travailler à la gloire de Dieu. Si un jeune imbécile soutient une thése sur les cathégories, thése à laquelle préside un ignorant en fourure, il ne manque pas d’écrire en gros caractères à la tête de sa thése; Ek allhà abron doxa: Ad majorem Dei gloriam. Un bon Musulman a-t-il fait blanchir son salon, il grave cette sotise sur sa porte; un Saka porte de l’eau pour la plus grande gloire de Dieu. C’est un usage impie qui est pieusement mis en usage. Que diriez-vous d’un petit Chiaoux, qui en vuidant la chaise percée de notre Sultan, s’écrieroit, A la plus grande gloire de notre invincible Monarque? Il y a certainement plus loin du Sultan à Dieu, que du Sultan au petit Chiaoux.
Qu’avez-vous de commun, misérables vers de terre appellés hommes avec la gloire de l’être infini? Peut-il aimer la gloire? Peut-il en recevoir de vous? Peut-il en gouter? Jusqu’à quand, animaux à deux piés sans plumes, ferez-vous Dieu à votre image? Quoi! parce que vous êtes vains, parce que vous aimez la gloire, vous voulez que Dieu l’aime aussi! S’il y avait plusieurs Dieux, chacun d’eux peut-être voudrait obtenir les suffrages de ses semblables. Ce serait là la gloire d’un Dieu. Si l’on peut comparer la grandeur infinie avec la bassesse extrême, ce Dieu serait comme le roi Alexandre ou Scander, qui ne voulait entrer en lice qu’avec des rois: Mais vous, pauvres gens, quelle gloire pouvez-vous donner à Dieu? Cessez de profaner son nom sacré. Un empereur nommé Octave Auguste, défendit qu’on le louat dans les écoles de Rome, de peur que son nom ne fût avili. Mais vous ne pouvez ni avilir l’être suprême, ni l’honorer. Anéantissez vous, adorez & taisez vous.
Ainsi parlait Ben-al-bétif, & les derviches s’écrièrent, Gloire à Dieu! Ben-al-bétif a bien parlé.
Ben-al-Betif, that worthy head of the dervishes, once told them: “My brothers, it is very good that you often use this sacred formula from our Koran: In the name of God, the most merciful. For God shows mercy, and by often repeating the words that commend a virtue without which few people would remain on earth, you learn to practice it. But, my brothers, take care not to imitate those rash men who boast at every turn of laboring for the glory of God. If some young fool defends a thesis on the categories, presided over by an ignoramus in a fur gown, he never fails to write in large letters at its head: Ek allhà abron doxa: To the greater glory of God. Has a good Muslim had his drawing room whitewashed? He engraves this nonsense over his door. A water carrier carries water for the greater glory of God. This is an impious custom piously observed. What would you say of some petty palace officer who, emptying our sultan’s chamber pot, cried, ‘To the greater glory of our invincible monarch’? Surely the distance from the sultan to God is greater than that from the sultan to the petty palace officer.
“What have you, miserable earthworms called men, to do with the glory of the infinite being? Can he love glory? Can he receive it from you? Can he enjoy it? How long, featherless two-legged animals, will you make God in your own image? What! Because you are vain, because you love glory, you would have God love it too! If there were several gods, perhaps each would seek the approval of his peers. That would be a god’s glory. If infinite greatness may be compared with utter lowliness, this god would resemble King Alexander, or Scander, who would compete only against kings. But you, poor people, what glory can you give God? Stop profaning his sacred name. An emperor named Octavian Augustus forbade people to praise him in the schools of Rome, lest his name be debased. But you can neither debase the supreme being nor honor him. Reduce yourselves to nothing, worship, and be silent.”
So spoke Ben-al-Betif, and the dervishes cried: “Glory to God! Ben-al-Betif has spoken well.”
G — Guerre
La famine, la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus fameux de ce bas monde. On peut ranger dans la classe de la famine toutes les mauvaises nourritures où la disette nous force d’avoir recours pour abréger notre vie dans l’espérance de la soutenir.
On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui sont au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la providence; Mais la guerre qui réünit tous ces dons, nous vient de l’imagination de trois ou quatre cent personnes, répandues sur la surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres; & c’est peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle les images vivantes de la divinité.
Le plus déterminé des flateurs conviendra sans peine, que la guerre traine toûjours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu’il ait vû les hopitaux des armées d’Allemagne, & qu’il ait passé dans quelques villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.
C’est sans doute un très bel art que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille hommes sur cent mille. Cette invention fut d’abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun; par exemple, la diète des Grecs déclara à la diète de la Phrigie & des peuples voisins, qu’elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs, pour aller les exterminer si elle pouvait.
Le peuple Romain assemblé jugeait qu’il était de son intérêt d’aller se battre avant moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les Volsques: Et quelques années après, tous les Romains étant en colère contre tous les Cartaginois, se battirent longtems sur mer & sur terre. Il n’en est pas de même aujourd’hui.
Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte, dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois ou quatre cent ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apopléxie. Le prince & son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province qui est à quelques centaines de lieües de lui, a beau protester qu’elle ne le connait pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui; que pour donner des loix aux gens, il faut au moins avoir leur consentement: ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n’ont rien à faire ni rien à perdre; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite & à gauche; & marche à la gloire.
Les autres princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent part chacun selon son pouvoir, & couvrent une petite étenduë de païs de plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan, Bajazet n’en trainèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, & qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s’ils veulent être de la partie; ils se divisent aussi-tôt en deux bandes comme des moissonneurs, & vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.
Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit.
Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant & s’attaquant tour à tour; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu solemnellement, avant d’aller exterminer son prochain. Si un chef n’a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n’en remercie point Dieu; mais lorsqu’il y en a eu environ dix mille d’exterminés par le feu & par le fer, & que pour comble de grace quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, & de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui n’est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les chansons nouvelles.
On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces journées meurtriéres; Les uns sont vêtus d’un long just’aucorps noir, chargé d’un manteau écourté; Les autres ont une chemise par dessus une robe; quelques-uns portent deux pendants d’étoffe bigarrée, par dessus leur chemise. Tous parlent longtems; ils citent ce qui s’est fait jadis en Palestine, à propos d’un combat en Vétéravie.
Le reste de l’année ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent en trois points & par antithèses que les dames qui étendent légérement un peu de carmin sur leurs jouës fraîches, seront l’objet éternel des vengeances éternelles de l’Eternel; Que Polieucte & Athalie sont les ouvrages du Démon; Qu’un homme qui fait servir sur sa table pour deux cent écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut; & qu’un pauvre homme qui mange pour deux sous & demi de mouton va pour jamais à tous les Diables.
De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou quatre tout au plus composées par un Gaulois nommé Massillon, qu’un honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n’y en a pas un seul où l’orateur ose s’élever contre ce fléau & ce crime de la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l’amour qui est la seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer; ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le détruire.
Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l’impureté, ô Bourdalouë! mais aucun sur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines, sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde. Tous les vices réünis de tous les âges & de tous les lieux n’égaleront jamais les maux que produit une seule campagne.
Misérables médecins des ames, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piquures d’épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux! Philosophes moralistes, brulez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entiére. Que deviennent & que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cent pas me fracasse le corps, & que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourans, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la dernière fois voyent la ville où je suis né détruite par le fer & par la flamme, & que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour des prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas?
Ce qu’il y a de pis, c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars un Dieu furieux, insensé, infernal.
Famine, plague, and war are the three most celebrated ingredients of this world below. Under famine we may classify all the bad food to which scarcity forces us to resort, shortening our lives in the hope of sustaining them.
Plague includes all contagious diseases, of which there are two or three thousand. These two gifts come to us from providence; but war, which combines all these blessings, comes from the imagination of three or four hundred people scattered over the surface of this globe under the name of princes or ministers. Perhaps that is why so many dedications call them the living images of the divinity.
The most determined flatterer will readily agree that war always drags plague and famine in its train, if he has so much as seen the army hospitals in Germany and passed through a few villages where some great feat of arms has been performed.
It is doubtless a very fine art that lays waste the countryside, destroys homes, and kills, in an average year, forty thousand men out of a hundred thousand. This invention was first cultivated by nations assembled for their common good. For example, the assembly of the Greeks declared to the assembly of Phrygia and the neighboring peoples that it was about to set out in a thousand fishing boats to exterminate them if it could.
The assembled Roman people judged it in their interest to go out before harvest and fight the people of Veii or the Volscians. And a few years later, all the Romans being angry with all the Carthaginians, they fought for a long time by sea and land. Things are different today.
A genealogist proves to a prince that he descends in a direct line from a count whose relatives, three or four hundred years ago, made a family compact with a house of which even the memory has vanished. That house had remote claims to a province whose last possessor died of apoplexy. The prince and his council conclude without difficulty that this province belongs to him by divine right. The province, a few hundred leagues away, protests in vain that it does not know him, that it has no desire to be governed by him, that to give people laws one must at least have their consent. These speeches do not even reach the ears of the prince, whose right is incontestable. He promptly finds a great many men with nothing to do and nothing to lose; he dresses them in coarse blue cloth at a hundred and ten sous an ell, trims their hats with coarse white thread, makes them turn right and left, and marches off to glory.
The other princes who hear of this escapade take part, each according to his means, and cover a small stretch of country with more hired murderers than Genghis Khan, Tamerlane, and Bayezid ever dragged behind them.
Peoples at some distance hear that there is going to be fighting and that they can earn five or six sous a day if they care to join in. They immediately divide into two bands, like harvesters, and go off to sell their services to anyone willing to employ them.
These multitudes fall furiously upon one another, not merely without any stake in the dispute, but without even knowing what it is about.
Five or six belligerent powers are involved at once: now three against three, now two against four, now one against five, all hating one another equally, allying with and attacking one another in turn, agreeing on only one point—to do all the harm they can.
The marvelous thing about this infernal enterprise is that each chief of the murderers has his flags blessed and solemnly invokes God before going out to exterminate his neighbor. If a chief has had the good fortune to have only two or three thousand men slaughtered, he does not thank God for it; but when some ten thousand have been exterminated by fire and sword, and, to crown the favor, some town has been destroyed from top to bottom, then a rather long song is sung in four parts, composed in a language unknown to all those who fought, and moreover stuffed with barbarisms. The same song serves for weddings and births as for murders: an unpardonable thing, especially in the nation most renowned for new songs.
Everywhere a certain number of declaimers are paid to celebrate these murderous days. Some wear a long black coat under a shortened cloak; others wear a shirt over a robe; a few wear two hanging strips of motley cloth over their shirt. They all speak at length; they cite what was done long ago in Palestine, apropos of a battle in Wetterau.
For the rest of the year these people declaim against vice. In three points and by antitheses they prove that ladies who lightly spread a little carmine on their fresh cheeks will be the eternal objects of the Eternal’s eternal vengeance; that Polyeucte and Athalie are works of the Devil; that a man who has two hundred écus’ worth of fresh fish served at his table on a day in Lent unfailingly secures his salvation, while a poor man who eats two and a half sous’ worth of mutton goes to all the devils forever.
Out of five or six thousand declamations of this kind, there are at most three or four, composed by a Gaul named Massillon, that an honest man can read without disgust. But among all these discourses there is not one in which the orator dares to rise against the scourge and crime of war, which contains every scourge and every crime. The wretched declaimers speak ceaselessly against love, the human race’s sole consolation and its sole means of renewal; they say nothing of the abominable efforts we make to destroy it.
You delivered a very bad sermon on impurity, Bourdaloue, but none on these murders in so many forms, on this plunder, this brigandage, this universal frenzy that lays the world waste. All the vices of all ages and all places combined will never equal the evils produced by a single campaign.
Miserable physicians of souls, you shout for an hour and a quarter about a few pinpricks and say nothing of the disease that tears us into a thousand pieces! Moral philosophers, burn all your books. As long as the whim of a few men can cause thousands of our brothers to be lawfully slaughtered, the portion of the human race dedicated to heroism will be the most dreadful thing in all nature. What becomes of humanity, beneficence, modesty, temperance, gentleness, wisdom, piety—and what do they matter to me—when half a pound of lead fired from six hundred paces shatters my body, and I die at twenty in unspeakable torment among five or six thousand dying men; when my eyes, opening for the last time, see the town where I was born destroyed by sword and flame, and the last sounds my ears hear are the cries of women and children expiring under the ruins—all for the supposed interests of a man we do not know?
Worst of all, war is an inevitable scourge. If we look closely, all men have worshiped the god Mars. Among the Jews, Sabaoth means the God of armies; but in Homer, Minerva calls Mars a furious, senseless, infernal god.
G — Grace
Sacrés consulteurs de Rome moderne, illustres & infaillibles Théologiens, personne n’a plus de respect que moi pour vos divines décisions; Mais si Paul Emile, Scipion, Caton, Cicéron, César, Titus, Trajan, Marc-Aurèle, revenaient dans cette Rome qu’il mirent autrefois en quelque crédit, vous m’avouerez qu’ils seraient un peu étonnés de vos décisions sur la grace. Que diraient-ils, s’ils entendaient parler de la grace de santé selon St. Thomas, & de la grace médicinale selon Cajetan; de la grace extérieure, & intérieure, de la gratuite, de la sanctifiante, de l’actuelle, de l’habituelle, de la coopérante, de l’efficace qui quelquefois est sans effet, de la suffisante qui quelquefois ne suffit pas, de la versatile, & de la congrue? en bonne foi, y comprendraient-ils plus que vous & moi?
Quel besoin auraient ces pauvres gens, de vos sublimes instructions? Il me semble que je les entends dire;
Mes Reverends Pères, vous êtes de terribles génies: nous pensions sottement que l’être éternel ne se conduit jamais par des loix particulières comme les vils humains, mais par ses loix générales, éternelles comme lui. Personne n’a jamais imaginé parmi nous, que Dieu fût semblable à un maître insensé qui donne un pécule à un esclave, & refuse la nourriture à l’autre; qui ordonne à un manchot de paitrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cu-de-jatte d’être son courier.
Tout est grace de la part de Dieu; il a fait au globe que nous habitons la grace de le former; aux arbres, la grace de les faire croitre; aux animaux celle de les nourir; mais dira-t-on que si un loup trouve dans son chemin un agneau pour son souper, & qu’un autre loup meure de faim, Dieu a fait à ce premier loup une grace particulière? S’est-il occupé par une grace prévenante à faire croitre un chêne, préférablement à un autre chêne à qui la séve a manqué? Si dans toute la nature, tous les êtres sont soumis aux loix générales, comment une seule espèce d’animaux n’y serait-elle pas soumise?
Pourquoi le maître absolu de tout, aurait-il été plus occupé à diriger l’intérieur d’un seul homme, qu’à conduire le reste de la nature entiére? Par quelle bizarrerie changerait-il quelque chose dans le cœur d’un Courlandais ou d’un Biscayen, pendant qu’il ne change rien aux loix qu’il a imposées à tous les astres?
Quelle pitié de supposer qu’il fait, défait, refait continuellement des sentimens dans nous! & quelle audace de nous croire exceptés de tous les êtres! Encor n’est-ce que pour ceux qui se confessent, que tous ces changements sont imaginés. Un Savoyard, un Bergamasque aura le lundi la grace de faire dire une messe pour douze sous; le mardi il ira au cabaret, & la grace lui manquera; le mercredi il aura une grace coopérante qui le conduira à confesse; mais il n’aura point la grace efficace de la contrition parfaite; le jeudi ce sera une grace suffisante qui ne lui suffira point, comme on l’a déja dit. Dieu travaillera continuellement dans la tête de ce Bergamasque, tantôt avec force, tantôt faiblement, & le reste de la terre ne lui sera de rien! il ne daignera pas se mêler de l’intérieur des Indiens & des Chinois! S’il vous reste un grain de raison, mes reverends pères, ne trouvez-vous pas ce systême prodigieusement ridicule?
Malheureux, voyez ce chêne qui porte sa tête aux nues, & ce roseau qui rampe à ses piés; vous ne dites pas que la grace efficace a été donnée au chêne, & a manqué au roseau. Levez les yeux au ciel, voyez l’éternel Démiurgos créant des millions de mondes qui gravitent tous les uns vers les autres, par des loix générales & éternelles. Voyez la même lumiére se réfléchir du Soleil à Saturne, & de Saturne à nous; & dans cet accord de tant d’astres emportés par un cours rapide, dans cette obéïssance générale de toute la nature, osez croire, si vous pouvez, que Dieu s’occupe de donner une grace versatile à sœur Therèse & une grace concomitante à sœur Agnès!
Atome, à qui un sot atome a dit que l’éternel a des loix particuliéres pour quelques atomes de ton voisinage, qu’il donne sa grace à celui-là, & la refuse à celui-ci; que tel qui n’avait pas la grace hier, l’aura demain; ne répète pas cette sotise. Dieu a fait l’univers, & ne va point créer des vents nouveaux pour remuer quelques brins de paille dans un coin de cet univers. Les théologiens sont comme les combattans chez Homère, qui croyaient que les Dieux s’armaient tantôt contre eux, tantôt en leur faveur. Si Homère n’était pas considéré comme poëte, il le serait comme blasphémateur.
C’est Marc-Aurèle qui parle, ce n’est pas moi; car Dieu qui vous inspire, me fait la grace de croire tout ce que vous dites, tout ce que vous avez dit, & tout ce que vous direz.
Sacred counselors of modern Rome, illustrious and infallible theologians, no one has more respect than I for your divine decisions. But if Aemilius Paullus, Scipio, Cato, Cicero, Caesar, Titus, Trajan, and Marcus Aurelius returned to this Rome whose reputation they once did something to establish, you will admit that they would be a little astonished by your decisions on grace. What would they say if they heard of the grace of health according to St. Thomas, and medicinal grace according to Cajetan; of external and internal grace, gratuitous, sanctifying, actual, habitual, cooperating, efficacious grace, which sometimes has no effect, sufficient grace, which sometimes does not suffice, resistible grace, and congruous grace? In good faith, would they understand any more of it than you and I?
What need would these poor men have of your sublime instructions? I seem to hear them saying:
“My reverend fathers, you are formidable geniuses. We foolishly thought that the eternal Being never acts by particular laws, like lowly mortals, but by his general laws, eternal as himself. None of us ever imagined God resembling a senseless master who gives one slave a private fund and refuses another food; who orders a one-armed man to knead flour, a mute to read aloud to him, a man without legs to serve as his courier.
“On God’s part, everything is grace. He granted the globe we inhabit the grace of forming it; trees, the grace of making them grow; animals, that of feeding them. But will anyone say that if one wolf finds a lamb in its path for supper, while another wolf starves, God has bestowed a particular grace on the first wolf? Has he employed prevenient grace to make one oak grow in preference to another oak whose sap failed it? If throughout nature all beings are subject to general laws, how could a single species of animal not be subject to them?
“Why should the absolute master of everything be more concerned with directing the inner life of one man than with guiding the whole of the rest of nature? By what strange whim would he alter something in the heart of a Courlander or a Biscayan while altering nothing in the laws he has imposed on all the stars?
“How pitiful to suppose that he continually makes, unmakes, and remakes feelings within us! And how audacious to believe ourselves exceptions among all beings! Even then, all these changes are imagined only for those who go to confession. On Monday a Savoyard, a man of Bergamo, will have the grace to pay twelve sous for a mass; on Tuesday he will go to the tavern, and grace will fail him; on Wednesday he will have a cooperating grace that leads him to confession, but he will not have the efficacious grace of perfect contrition; on Thursday it will be a sufficient grace that does not suffice for him, as we have already said. God will work continually in this Bergamasque’s head, now forcefully, now feebly, and the rest of the earth will mean nothing to him! He will not deign to concern himself with the inner lives of Indians and Chinese! If you have a grain of reason left, my reverend fathers, do you not find this system prodigiously ridiculous?
“Unhappy men, look at this oak that raises its head to the clouds, and this reed that creeps at its feet. You do not say that efficacious grace was given to the oak and denied to the reed. Raise your eyes to heaven; see the eternal Demiurge creating millions of worlds, all gravitating toward one another by general and eternal laws. See the same light reflected from the sun to Saturn and from Saturn to us; and amid this harmony of so many stars borne along in their swift courses, amid this universal obedience of all nature, dare to believe, if you can, that God busies himself giving resistible grace to Sister Teresa and concomitant grace to Sister Agnes!
“Atom, whom a foolish atom has told that the Eternal has particular laws for a few atoms in your neighborhood; that he gives his grace to that one and refuses it to this one; that someone who lacked grace yesterday will have it tomorrow: do not repeat this folly. God made the universe; he is not going to create new winds to stir a few straws in a corner of that universe. Theologians are like Homer’s warriors, who believed that the gods took up arms now against them, now in their favor. If Homer were not regarded as a poet, he would be regarded as a blasphemer.”
It is Marcus Aurelius speaking, not I; for God, who inspires you, grants me the grace to believe everything you say, everything you have said, and everything you will say.
H — Histoire des Rois Juifs & Paralipomènes
Tous les peuples ont écrit leur histoire dès qu’ils ont pu écrire. Les juifs ont aussi écrit la leur. Avant qu’ils eussent des rois, ils vivaient sous une Théocratie; ils étaient censés gouvernés par Dieu même.
Quand les juifs voulurent avoir un roi comme les autres peuples leurs voisins, le prophète Samuel leur déclara de la part de Dieu,que c’était Dieu lui-même qu’ils rejettaient; ainsi la Théocratie finit chez les Juifs, lorsque la monarchie commença.
On pourait donc dire, sans blasphémer, que l’histoire des rois Juifs a été écrite comme celle des autres peuples, & que Dieu n’a pas pris la peine de dicter lui-même l’histoire d’un peuple qu’il ne gouvernait plus.
On n’avance cette opinion qu’avec la plus extrême défiance. Ce qui pourait la confirmer, c’est que les Paralipomènes contredisent très souvent le livre des rois dans la chronologie & dans les faits, comme nos historiens prophanes se contredisent quelquefois. De plus, si Dieu a toujours écrit l’histoire des Juifs, il faut donc croire qu’il l’écrit encore; car les Juifs sont toujours son peuple chéri. Ils doivent se convertir un jour, & il paraît qu’alors ils seront aussi en droit de regarder l’histoire de leur dispersion comme sacrée, qu’ils sont en droit de dire que Dieu écrivit l’histoire de leurs rois.
On peut encor faire une réflexion; c’est que Dieu ayant été leur seul Roi très longtemps, & ensuite ayant été leur historien, nous devons avoir pour tous les Juifs le respect le plus profond. Il n’y a point de fripier Juif qui ne soit infiniment au dessus de César & d’Aléxandre. Comment ne se pas prosterner devant un fripier qui vous prouve que son histoire a été écrite par la divinité même, tandis que les histoires Grecques & Romaines ne nous ont été transmises que par des prophanes?
Si le stile de l’histoire des rois & des paralipomènes est divin, il se peut encor que les actions racontées dans ces histoires ne soient pas divines. David assassine Urie. Isboseth, & Miphiboseth sont assassinés. Absalon assassine Amnon, Joab assassine Absalon, Salomon assassine Adonias son frère, Baza assassine Nadab, Zimri assassine Ela, Hamri assassine Zimri, Achab assassine Naboth; Jehu assassine Achab, & Joram; les habitans de Jérusalem assassinent Amasias fils de Joas. Sélom fils de Jabès assassine Zacharias fils de Jéroboam. Manahaim assassine Sélom fils de Jabès. Phacée fils de Roméli assassine Phaceia fils de Manahaim. Ozée fils d’Ela assassine Phacée fils de Roméli. On passe sous silence beaucoup d’autres menus assassinats. Il faut avouer que si le St. Esprit a écrit cette histoire, il n’a pas choisi un sujet fort édifiant.
All peoples have written their history as soon as they could write. The Jews, too, wrote theirs. Before they had kings, they lived under a theocracy; they were supposed to be governed by God himself.
When the Jews wanted a king like the other peoples, their neighbors, the prophet Samuel declared to them on God’s behalf that it was God himself they were rejecting. Thus theocracy ended among the Jews when monarchy began.
One might therefore say, without blasphemy, that the history of the Jewish kings was written like that of other peoples, and that God did not take the trouble to dictate himself the history of a people he no longer governed.
This opinion is advanced only with the most extreme diffidence. What might confirm it is that Chronicles very often contradicts the Book of Kings in chronology and in facts, just as our secular historians sometimes contradict one another. Moreover, if God has always written the history of the Jews, we must believe that he is still writing it, for the Jews are still his beloved people. They must be converted one day, and it appears that they will then be as entitled to regard the history of their dispersion as sacred as they are entitled to say that God wrote the history of their kings.
Another reflection may be made: since God was their only king for a very long time and afterward their historian, we must have the deepest respect for every Jew. There is no Jewish secondhand-clothes dealer who is not infinitely above Caesar and Alexander. How can we fail to prostrate ourselves before a secondhand-clothes dealer who proves to us that his history was written by the divinity himself, while Greek and Roman histories have been handed down to us only by secular writers?
If the style of the history of Kings and Chronicles is divine, it is still possible that the actions related in these histories are not divine. David murders Uriah. Ish-bosheth and Mephibosheth are murdered. Absalom murders Amnon; Joab murders Absalom; Solomon murders Adonijah his brother; Baasha murders Nadab; Zimri murders Elah; Omri murders Zimri; Ahab murders Naboth; Jehu murders Ahab and Joram; the inhabitants of Jerusalem murder Amaziah son of Joash. Shallum son of Jabesh murders Zechariah son of Jeroboam. Menahem murders Shallum son of Jabesh. Pekah son of Remaliah murders Pekahiah son of Menahem. Hoshea son of Elah murders Pekah son of Remaliah. We pass over many other minor murders in silence. It must be admitted that if the Holy Spirit wrote this history, he did not choose a very edifying subject.
I — Idole, Idolatre, Idolatrie
IDOLE, vient du grec Eidos, figure, Eidolos; représentation d’une figure, Latreuein, servir, révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, & a beaucoup d’acceptions différentes: il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect: se courber, se mettre à genoux, saluer, & enfin communément, rendre un culte suprême.
Il est utile de remarquer ici que le dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les payens étaient idolâtres, & que les Indiens sont encor des peuples idolâtres. Premiérement, on n’appella personne payen avant Théodose le jeune; ce nom fut donné alors aux habitans des bourgs d’Italie, Pagorum incolæ Pagani, qui conservèrent leur ancienne religion. Secondement, l’Indoustan est Mahométan, & les Mahométans sont les implacables ennemis des images & de l’idolatrie. Troisiémement, on ne doit point appeller idolâtres beaucoup de peuples de l’Inde qui sont de l’ancienne religion des Parsis, ni certaines Castes qui n’ont point d’idoles.
EXAMEN,
S’il y a jamais eu un gouvernement idolâtre.
Il paraît que jamais il n’y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris ce nom d’idolâtre. Ce mot est une injure, un terme outrageant, tel que celui de Gavache que les Espagnols donnaient autrefois aux Français, & celui de Maranes que les Français donnaient aux Espagnols. Si on avait demandé au sénat de Rome, à l’Aréopage d’Athènes, à la cour des rois de Perse, Etes-vous idolâtres? ils auraient à peine entendu cette question. Nul n’aurait répondu, Nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot, idolâtre, idolatrie, ni dans Homère, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n’y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu’on adorât des idoles, qu’on les servît en Dieux, qu’on les regardât comme des Dieux.
Quand les capitaines Romains & Carthaginois faisaient un traité, ils attestaient tous leurs Dieux. C’est en leur présence, disaient-ils, que nous jurons la paix. Or les statues de tous ces Dieux, dont le dénombrement était très-long, n’étaient pas dans la tente des généraux; ils regardaient les Dieux comme présents aux actions des hommes, comme témoins, comme juges, & ce n’est pas assurément le simulacre qui constituait la divinité.
De quel œil voyaient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples? Du même œil, s’il est permis de s’exprimer ainsi, que nous voyons les images des objets de notre vénération. L’erreur n’était pas d’adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d’adorer une fausse divinité représentée par ce bois & ce marbre. La différence entre eux & nous n’est pas qu’ils eussent des images & que nous n’en ayons point; la différence est que leurs images figuraient des êtres fantastiques dans une religion fausse, & que les nôtres figurent des êtres réels dans une religion véritable. Les Grecs avaient la statue d’Hercule, & nous celle de St. Christophe; ils avaient Esculape & sa chèvre, & nous St. Roch & son chien; Jupiter armé du tonnerre, & nous St. Antoine de Padoue, & St. Jacques de Compostela.
Quand le consul Pline adresse ses priéres aux Dieux immortels, dans l’éxorde du panégirique de Trajan, ce n’est pas à des images qu’il les adresse; ces images n’étaient pas immortelles.
Ni les derniers temps du paganisme, ni les plus reculés, n’offrent pas un seul fait qui puisse faire conclure qu’on adorât une idole. Homère ne parle que des Dieux qui habitent le haut Olimpe. Le Palladium, quoique tombé du ciel, n’était qu’un gage sacré de la protection de Pallas; c’était elle qu’on vénérait dans le Palladium.
Mais les Romains & les Grecs se mettaient à genoux devant des statues, leur donnaient des couronnes, de l’encens, des fleurs, les promenaient en triomphe dans les places publiques. Nous avons sanctifié ces coutumes, & nous ne sommes point idolâtres.
Les femmes en temps de sécheresse portaient les statues des Dieux, après avoir jeuné. Elles marchaient piés nuds, les cheveux épars, & aussi-tôt il pleuvait à seaux, comme dit Pétrone, & statim urceatim pluebat. N’avons-nous pas consacré cet usage illégitime chez les Gentils, & légitime sans doute parmi nous? Dans combien de villes ne porte-t-on pas nuds piés les châsses des Saints pour obtenir les bénédictions du ciel par leur intercession? Si un Turc, un lettré Chinois était témoin de ces cérémonies, il pourait par ignorance nous accuser d’abord de mettre notre confiance dans les simulacres que nous promenons ainsi en procession; mais il suffirait d’un mot pour le détromper.
On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées dans tous les temps contre l’idolâtrie des Romains, & des Grecs; & ensuite on est plus surpris encor quand on voit qu’ils n’étaient pas idolâtres.
Il y avait des temples plus privilégiés que les autres. La grande Diane d’Ephèse avait plus de réputation qu’une Diane de village. Il se faisait plus de miracles dans le temple d’Esculape à Epidaure, que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olimpien attirait plus d’offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu’il faut toujours opposer ici les coutumes d’une religion vraye, à celles d’une religion fausse, n’avons-nous pas eu depuis plusieurs siécles plus de dévotion à certains autels qu’à d’autres? Ne portons-nous pas plus d’offrandes à Notre-Dame de Lorette, qu’à Notre-Dame des Neiges? C’est à nous à voir si on doit saisir ce prétexte pour nous accuser d’idolatrie?
On n’avait imaginé qu’une seule Diane, un seul Apollon, un seul Esculape; non pas autant d’Apollons, de Dianes & d’Esculapes qu’ils avaient de temples & de statues. Il est donc prouvé, autant qu’un point d’histoire peut l’être, que les anciens ne croyaient pas qu’une statue fût une divinité, que le culte ne pouvait être rapporté à cette statue, à cette idole, & que par-conséquent les anciens n’étaient point idolâtres.
Une populace grossiére & superstitieuse qui ne raisonnait point, qui ne sçavait ni douter, ni nier, ni croire, qui courait aux temples par oisiveté, & parce que les petits y sont égaux aux grands, qui portait son offrande par coutume, qui parlait continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, & qui n’était guères au-dessus des victimes qu’elle amenait; cette populace, dis-je, pouvait bien, à la vue de la grande Diane, & de Jupiter tonnant, être frappée d’une horreur religieuse, & adorer sans le sçavoir, la statue même; c’est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos païsans grossiers, & on n’a pas manqué de les instruire que c’est aux bienheureux, aux immortels reçus dans le ciel, qu’ils doivent demander leur intercession, & non à des figures de bois & de pierre, & qu’ils ne doivent adorer que Dieu seul.
Les Grecs & les Romains augmentèrent le nombre de leurs Dieux par des apothéoses; les Grecs divinisaient les conquérants, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d’un genre différent. Nous avons des Saints au lieu de leurs demi-Dieux, de leurs Dieux secondaires; mais nous n’avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux, qui seraient la plûpart ignorés sur la terre, s’ils n’étaient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flaterie, les nôtres par le respect pour la vertu. Mais ces anciennes apothéoses sont encor une preuve convaincante que les Grecs & les Romains n’étaient point proprement idolâtres. Il est clair qu’ils n’admettaient pas plus une vertu divine dans la statue d’Auguste & de Claudius, que dans leurs médailles.
Ciceron dans ses ouvrages philosophiques ne laisse pas soupçonner seulement qu’on puisse se méprendre aux statues des Dieux & les confondre avec les Dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroyent la religion établie; mais aucun d’eux n’imagine d’accuser les Romains de prendre du marbre & de l’airain pour des divinités. Lucrèce ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux. Donc, encor une fois, cette opinion n’existait pas, on n’en avait aucune idée. Il n’y avait point d’idolâtres.
Horace fait parler une statue de Priape; il lui fait dire, J’étais autrefois un tronc de figuier; un charpentier ne sachant s’il ferait de moi un Dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire Dieu &c. Que conclure de cette plaisanterie? Priape était de ces petites divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; & cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape qu’on mettait dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n’était pas fort révérée.
Dacier en se livrant à l’esprit commentateur n’a pas manqué d’observer que Baruch avait prédit cette avanture, en disant, Ils ne seront que ce que voudront les ouvriers; mais il pouvait observer aussi qu’on en peut dire autant de toutes les statues.
On peut d’un bloc de marbre tirer tout aussi bien une cuvette qu’une figure d’Alexandre, ou de Jupiter, ou de quelqu’autre chose plus respectable. La matiére dont étaient formés les cherubins du Saint des Saints aurait pû servir également aux fonctions les plus viles. Un trône, un autel en sont-ils moins révérés, parce que l’ouvrier en pouvait faire une table de cuisine?
Dacier au lieu de conclure que les Romains adoraient la statue de Priape, & que Baruch l’avait prédit, devait donc conclure que les Romains s’en moquaient. Consultez tous les auteurs qui parlent de statues de leurs Dieux, vous n’en trouverez aucun qui parle d’idolatrie; ils disent expressément le contraire. Vous voyez dans Martial:
Qui finxit sacros auro vel marmore vultus,Non facit ille Deos.
Dans Ovide: Colitur pro Jove forma Jovis.
Dans Stace: Nulla autem effigies, nulli commissa matello,Forma Dei mentes habitare ac numina gaudet.
Dans Lucain: Estne Dei sedes, nisi terra & pontus & aer?
On ferait un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étaient que des images.
Il n’y a que le cas où les statues rendaient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avaient en elles quelque chose de divin. Mais certainement l’opinion régnante était que les dieux avaient choisi certains autels, certains simulacres pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère & dans les chœurs de tragédies Grecques, que des priéres à Apollon qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une priére adressée à une statue.
Ceux qui professaient la magie, qui la croyaient une science, ou qui feignaient de le croire, prétendaient avoir le secret de faire descendre les Dieux dans les statues, non pas les grands Dieux, mais les Dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégiste appellait faire des Dieux; & c’est ce que St. Augustin réfute dans sa cité de Dieu. Mais cela même montre évidemment que les simulacres n’avaient rien en eux de divin, puisqu’il falait qu’un magicien les animât. Et il me semble qu’il arrivait bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler.
En un mot les images des Dieux n’étaient point des Dieux; Jupiter, & non pas son image, lançait le tonnerre; ce n’était pas la statue de Neptune qui soulevait les mers, ni celle d’Apollon qui donnait la lumière. Les Grecs & les Romains étaient des Gentils, des Polithéïstes, & n’étaient point des idolâtres.
Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares; les Turcs ont été idolâtres? & de quelle antiquité est l’origine des simulacres appellés idoles. Histoire de leur culte.
C’est une grande erreur d’appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil & aux étoiles. Ces nations n’eurent longtemps ni simulacres ni temples. Si elles se trompèrent, c’est en rendant aux astres ce qu’ils devaient au créateur des astres: Encor le dogme de Zoroastre ou Zerdust, recueilli dans le Sadder, enseigne-t-il un être suprême, vengeur & rémunérateur; & cela est bien loin de l’idolatrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien. Gengis-Kan chez les Tartares n’était point idolâtre, & n’avait aucun simulacre. Les Musulmans qui remplissent la Grèce, l’Asie mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde & l’Afrique, appellent les chrêtiens idolâtres, giaours, parce qu’ils croyent que les chrêtiens rendent un culte aux images. Ils brisèrent plusieurs statues qu’ils trouvèrent à Constantinople dans Ste. Sophie, & dans l’église des Sts. Apotres, & dans d’autres qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes, & leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avaient été hommes autrefois, des images de ces saints revérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étaient des preuves invincibles de l’idolatrie la plus complette. Cependant il n’en est rien. Les chrêtiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, & ne révérent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les iconoclastes & les protestans ont fait le même reproche d’idolatrie à l’église, & on leur a fait la même réponse.
Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, & ont encor moins exprimé leurs idées par des mots précis, & sans équivoque, nous appellames du nom d’idolâtres les gentils, & surtout les polithéïstes. On a écrit des volumes immenses, on a débité des sentiments divers sur l’origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs Dieux sous des figures sensibles: cette multitude de livres & d’opinions ne prouve que l’ignorance.
On ne sait pas qui inventa les habits & les chaussures, & on veut savoir qui le premier inventa les idoles? Qu’importe un passage de Sanchoniaton qui vivait avant la guerre de Troye? que nous apprend-il, quand il dit que le cahos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp & sa femme Baü engendrèrent Eon, qu’Eon engendra Genos? que Cronos leur descendant avait deux yeux par derrière comme par devant, qu’il devint Dieu, & qu’il donna l’Egypte à son fils Taut? Voilà un des plus respectables monumens de l’antiquité.
Orphée antérieur à Sanchoniaton, ne nous en apprendra pas davantage, dans sa Théogonie, que Damascius nous a conservée. Il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu, qu’il appelle visage dieu, & des ailes dorées aux épaules.
Mais vous pouvez de ces idées bizarres tirer deux grandes vérités; l’une que les images sensibles & les hiérogliphes sont de l’antiquité la plus haute; l’autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe.
Quant au politheïsme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux faibles, capables de raison & de folie, sujets à tous les accidents, à la maladie & à la mort, ces hommes ont senti leur faiblesse & leur dépendance: ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux. Ils ont senti une force dans la terre qui fournit leurs aliments; une dans l’air qui souvent les détruit; une dans le feu qui consume, & dans l’eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorants que d’imaginer des êtres qui présidaient à ces éléments? Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisait luire aux yeux le soleil & les étoiles? Et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encor que de les figurer d’une manière sensible? Pouvait-on même s’y prendre autrement? La religion juive qui précéda la nôtre, & qui fut donnée par Dieu même, était toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il parait sur une montagne. Les esprits célestes qu’il envoye viennent tous avec une forme humaine; enfin le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des ailes & des têtes d’animaux; c’est ce qui a donné lieu à l’erreur de Plutarque, de Tacite, d’Appien, & de tant d’autres, de reprocher aux juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu malgré sa défense de peindre, & de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la faiblesse humaine, qui demandait qu’on parlat aux sens par des images.
Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, & le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main, & touche la bouche de Jérémie, au ch. I. de ce Prophète. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, & Dieu lui parait comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’altérent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple.
Les lettrés Chinois, les Parsis, les anciens Egyptiens n’eurent point d’idoles; mais bientôt Isis & Osiris furent figurés; bientôt Bel à Babylone fut un gros colosse. Brama fut un monstre bizarre dans la presqu’Ile de l’Inde. Les Grecs surtout multiplièrent les noms des Dieux, les statues & les temples; mais en attribuant toûjours la suprême puissance à leur Zeus, nommé par les latins Jupiter; maître des Dieux & des hommes. Les Romains imitèrent les Grecs. Ces peuples placèrent toûjours tous les Dieux dans le ciel, sans sçavoir ce qu’ils entendaient par le ciel & par leur Olimpe: il n’y avait pas d’apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées, qui ne sont que de l’eau. On en avait placé d’abord sept dans les sept planètes, parmi lesquelles on comptait le soleil; mais depuis la demeure de tous les Dieux fut l’étendue du ciel.
Les Romains eurent leurs douze grands Dieux; six mâles & six femelles, qu’ils nommèrent Dii majorum gentium. Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure; Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié; Vesta prit sa place.
Ensuite venaient les Dieux minorum gentium, les Dieux indigètes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les Dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néreïdes, Glaucus; puis les Driades, les Naïades; les dieux des jardins, ceux des bergers; il y en avait pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées; on eut le Dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs. Ni ces empereurs ni le Dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tetons, ni Stercutius le Dieu de la garderobe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel & de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples, les petits Dieux Pénates n’en eurent point, mais tous eurent leur figure, leur idole.
C’étaient de petits magots dont on ornait son cabinet. C’étaient les amusements des vieilles femmes & des enfans, qui n’étaient autorisés par aucun culte public. On laissait agir à son gré la superstition de chaque particulier. On retrouve encor ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes.
Si personne ne sait quand les hommes commencèrent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute. Tharé père d’Abraham en faisait à Ur en Chaldée. Rachel déroba & emporta les idoles de son beau-père Laban. On ne peut remonter plus haut.
Mais quelle notion précise avaient les anciennes nations de tous ces simulacres? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuait-on? croyoit-on que les Dieux descendaient du ciel pour venir se cacher dans ces statues? ou qu’ils leur communiquaient une partie de l’esprit divin, ou qu’ils ne leur communiquaient rien du tout? c’est encor sur quoi on a très-inutilement écrit; il est clair que chaque homme en jugeait selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachaient le plus de divinité qu’ils pouvaient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes. On sçait que les philosophes réprouvaient ces superstitions, que les guerriers s’en moquaient, que les magistrats les toléraient, & que le peuple toûjours absurde ne savait ce qu’il faisait. C’est en peu de mots l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connaître.
On peut se faire la même idée du culte que toute l’Egypte rendit à un bœuf, & que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des ognons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblêmes. Ensuite un certain bœuf Apis, un certain chien, nommé Anubis, furent adorés, on mangea toûjours du bœuf & des ognons; mais il est difficile de savoir ce que pensaient les vieilles femmes d’Egypte, des ognons sacrés & des bœufs.
Les idoles parlaient assez souvent. On faisait commémoration à Rome le jour de la fête de Cibèle, des belles paroles que la statue avait prononcées, lorsqu’on en fit la translation du palais du Roi Attale.
Ipsa pati volui; ne sit mora, mitte volentem,Dignus Roma locus, quò Deus omnis eat.
“J’ai voulu qu’on m’enlevât, emmenez-moi vite; Rome est digne que tout Dieu s’y établisse.”
La statue de la fortune avait parlé; les Scipions, les Cicérons, les Césars, à la vérité, n’en croyaient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oyes & des dieux, pouvait fort bien le croire.
Les idoles rendaient aussi des oracles, & les prêtres cachés dans le creux des statues parlaient au nom de la divinité.
Comment au milieu de tant de Dieux & de tant de théogonies différentes, & de cultes particuliers, n’y eut-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres? Cette paix fut un bien qui nâquit d’un mal, de l’erreur même. Car chaque nation reconnaissant plusieurs dieux inférieurs, trouva bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise à qui on reproche d’avoir tué le bœuf Apis, on ne voit dans l’histoire prophane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les gentils n’avaient aucune religion exclusive, & les prêtres ne songèrent qu’à multiplier les offrandes & les sacrifices.
Les premiéres offrandes furent des fruits. Bientôt après il falut des animaux pour la table des prêtres; ils les égorgeaient eux-mêmes; ils devinrent bouchers & cruels: enfin ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines; & surtout des enfans & de jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Parsis, ni les Indiens ne furent coupables de ces abominations. Mais à Hiéropolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes.
Dans la Tauride on sacrifiait les étrangers. Heureusement les prêtres de la Tauride ne devaient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cypriots, les Phéniciens, les Tyriens, les Cartaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tombèrent dans ce crime de religion; & Plutarque rapporte qu’ils immolèrent deux Grecs & deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois Vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolèrent des hommes quand ils entrèrent en Italie avec ce Prince. Les Gaulois, les Germains faisaient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guères lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain.
Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, & que Saül fut prêt d’immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étaient voüés au Seigneur par anathême ne pouvaient être rachetés ainsi qu’on rachetait les bêtes, & qu’il falait qu’ils périssent. Samuel prêtre Juif hacha en morceaux avec un saint couperet le roi Agag prisonnier de guerre à qui Saül avait pardonné, & Saül fut réprouvé pour avoir observé le droit des gens avec ce roi; Mais Dieu maître des hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, comme il le veut, & par qui il veut; & ce n’est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie & de la mort, & à usurper les droits de l’Etre suprême.
Pour consoler le genre humain de cet horrible tableau, de ces pieux sacrilèges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avait la théologie sacrée & l’erreur populaire, le culte secret & les cérémonies publiques, la religion des sages & celle du vulgaire. On n’enseignait qu’un seul Dieu aux initiés dans les mistères: il n’y a qu’à jetter les yeux sur l’hymne attribuée à l’ancien Orphée, qu’on chantait dans les mystères de Cérès Eléusine, si célébre en Europe & en Asie. “Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton cœur, marche dans la voye de la justice: que le Dieu du ciel & de la terre soit toujours présent à tes yeux; il est unique, il existe seul par lui-même; tous les êtres tiennent de lui leur existence: il les soutient tous; il n’a jamais été vû des mortels, & il voit toutes choses.”
Qu’on lise encor ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à St. Augustin: “Quel homme est assez grossier, assez stupide pour douter qu’il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n’a rien engendré de semblable à lui-même, & qui est le père commun de toutes choses?”
Il y a mille témoignages que les sages abhorraient non-seulement l’idolatrie, mais encor le polithéïsme.
Epictète, ce modèle de résignation & de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu. Voici une de ses maximes: “Dieu m’a créé, Dieu est au dedans de moi; je le porte partout. Pourais-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infames désirs? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le loüer de tout, & de ne cesser de le bénir, qu’en cessant de vivre.” Toutes les idées d’Epictète roulent sur ce principe.
Marc-Aurèle, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire Romain, qu’Epictète dans l’esclavage, parle souvent, à la vérité, des Dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Etre suprême & les hommes; mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnait qu’un Dieu éternel, infini? “Notre ame, dit-il, est une émanation de la divinité. Mes enfans, mon corps, mes esprits me viennent de Dieu.”
Les Stoïciens, les Platoniciens, admettaient une nature divine & universelle: les Epicuriens la niaient. Les Pontifes ne parlaient que d’un seul Dieu dans les mystères. Où étaient donc les idolâtres?
Au reste c’est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri de dire que du temps de Théodose le jeune, il ne resta plus d’idolâtres que dans les païs reculés de l’Asie & de l’Afrique. Il y avait dans l’Italie beaucoup de peuples encor gentils, même au septiéme siécle. Le nord de l’Allemagne depuis le Vézer, n’était pas chrétien du temps de Charlemagne. La Pologne & tout le septentrion restèrent longtemps après lui dans ce qu’on appelle idolatrie. La moitié de l’Afrique, tous les royaumes au-delà du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques Lapons, quelques Samoïedes, quelques Tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres.
Finissons par remarquer que dans les temps qu’on appelle parmi nous le moyen âge, nous appellions le païs des Mahométans la Paganie. Nous traitions d’idolâtres, d’adorateurs d’images, un peuple qui a les images en horreur. Avoüons encor une fois, que les Turcs sont plus excusables de nous croire idolâtres, quand ils voyent nos autels chargés d’images & de statues.
Idol comes from the Greek eidos, figure; eidolos, representation of a figure; latreuein, to serve, revere, worship. The word adorer, to worship, is Latin and has many different meanings: it means bringing the hand to the mouth while speaking respectfully; bowing, kneeling, saluting; and finally, in common usage, rendering supreme homage.
It is worth noting here that the Dictionary of Trévoux begins this article by saying that all pagans were idolaters and that the Indians are still idolatrous peoples. First, no one was called a pagan before Theodosius the Younger; the name was then given to the inhabitants of the villages of Italy, Pagorum incolae Pagani, who retained their ancient religion. Second, Hindustan is Mohammedan, and Mohammedans are the implacable enemies of images and idolatry. Third, many Indian peoples who follow the ancient religion of the Parsis should not be called idolaters, nor should certain castes that have no idols.
An inquiry
Whether there has ever been an idolatrous government.
It appears that no people on earth has ever assumed the name of idolater. The word is an insult, an abusive term like Gavache, which the Spaniards once applied to the French, or Maranes, which the French applied to the Spaniards. If the Roman senate, the Areopagus of Athens, or the court of the Persian kings had been asked, “Are you idolaters?” they would scarcely have understood the question. No one would have answered, “We worship images, idols.” Neither idolater nor idolatry is found in Homer, Hesiod, Herodotus, or any author of the Gentile religion. There has never been an edict or law ordering that idols be worshiped, served as gods, regarded as gods.
When Roman and Carthaginian commanders made a treaty, they called all their gods to witness. “It is in their presence,” they said, “that we swear to peace.” Now the statues of all these gods, whose enumeration was very long, were not in the generals’ tent. They regarded the gods as present at men’s actions, as witnesses, as judges; and certainly the image was not what constituted the divinity.
How, then, did they regard the statues of their false divinities in the temples? In the same way, if we may put it so, that we regard images of the objects of our veneration. Their error was not to worship a piece of wood or marble, but to worship a false divinity represented by that wood and marble. The difference between them and us is not that they had images and we have none; the difference is that their images depicted imaginary beings in a false religion, while ours depict real beings in a true religion. The Greeks had a statue of Hercules, and we have one of St. Christopher; they had Aesculapius and his goat, and we have St. Roch and his dog; Jupiter armed with thunder, and we have St. Anthony of Padua and St. James of Compostela.
When the consul Pliny addresses his prayers to the immortal gods in the opening of his panegyric on Trajan, he does not address them to images; these images were not immortal.
Neither the last days of paganism nor its remotest beginnings offer a single fact from which it can be concluded that an idol was worshiped. Homer speaks only of gods who inhabit high Olympus. The Palladium, although fallen from heaven, was merely a sacred pledge of Pallas’s protection; it was she who was venerated in the Palladium.
But the Romans and Greeks knelt before statues, gave them crowns, incense, flowers, carried them in triumph through public squares. We have sanctified these customs, and we are not idolaters.
In times of drought women carried the statues of the gods after fasting. They walked barefoot with their hair loose, and immediately it rained buckets, as Petronius says, et statim urceatim pluebat. Have we not consecrated this practice, illegitimate among the Gentiles and doubtless legitimate among us? In how many towns do people not carry saints’ shrines barefoot to obtain heaven’s blessings through their intercession? If a Turk or a Chinese scholar witnessed these ceremonies, ignorance might lead him at first to accuse us of placing our trust in the images we thus carry in procession; but one word would be enough to undeceive him.
We are astonished at the prodigious number of declamations poured out in every age against the idolatry of the Romans and Greeks; then we are more astonished still when we see that they were not idolaters.
Some temples were more privileged than others. The great Diana of Ephesus enjoyed a greater reputation than a village Diana. More miracles were performed in the temple of Aesculapius at Epidaurus than in another of his temples. The statue of Olympian Jupiter drew more offerings than that of Paphlagonian Jupiter. But since we must continually contrast the customs of a true religion with those of a false one here, have we not for several centuries shown greater devotion to certain altars than to others? Do we not bring more offerings to Our Lady of Loreto than to Our Lady of the Snows? It is for us to consider whether this pretext should be seized upon to accuse us of idolatry.
Only one Diana, one Apollo, one Aesculapius had been imagined—not as many Apollos, Dianas, and Aesculapiuses as they had temples and statues. It is therefore proved, as far as a point of history can be, that the ancients did not believe a statue to be a divinity, that their worship could not be directed to that statue, that idol, and consequently that the ancients were not idolaters.
A coarse and superstitious populace that did not reason, that knew neither how to doubt, nor deny, nor believe; that flocked to temples out of idleness and because the humble stand equal there with the great; that brought its offering out of habit; that spoke continually of miracles without having examined a single one, and was scarcely above the sacrificial beasts it brought—this populace, I say, might well, at the sight of the great Diana and of Jupiter the Thunderer, be struck with religious awe and unknowingly worship the statue itself. This has sometimes happened in our temples to our ignorant peasants, and care has been taken to teach them that they must ask the intercession of the blessed, the immortals received into heaven, not of figures of wood and stone, and that they must worship God alone.
The Greeks and Romans increased the number of their gods by apotheoses. The Greeks deified conquerors, such as Bacchus, Hercules, Perseus. Rome raised altars to its emperors. Our apotheoses are of a different kind. We have saints instead of their demigods, their secondary gods; but we pay no regard to rank or conquests. We have raised temples to men who were simply virtuous, most of whom would be unknown on earth had they not been placed in heaven. The apotheoses of the ancients sprang from flattery; ours spring from respect for virtue. But these ancient apotheoses are further convincing proof that the Greeks and Romans were not idolaters in the proper sense. Plainly they supposed no more divine power in the statues of Augustus and Claudius than in their medals.
In his philosophical works Cicero does not leave room even to suspect that anyone could mistake the statues of the gods and confuse them with the gods themselves. His speakers thunder against the established religion, but none thinks of accusing the Romans of taking marble and bronze for divinities. Lucretius, who reproaches the superstitious with everything, reproaches no one with this folly. Once again, then: this opinion did not exist; no one had any notion of it. There were no idolaters.
Horace makes a statue of Priapus speak. He makes it say, “I was once a fig-tree trunk; a carpenter, not knowing whether to make me a god or a bench, finally decided to make me a god, etc.” What are we to conclude from this joke? Priapus was one of those minor subordinate divinities left to the mockers; and this very joke is the strongest proof that the figure of Priapus set in vegetable gardens to frighten the birds was not greatly revered.
Giving free rein to the commentator’s spirit, Dacier did not fail to observe that Baruch had foretold this adventure when he said, “They will be only what the workmen choose”; but he might also have observed that the same can be said of every statue.
A basin can be carved from a block of marble just as readily as a figure of Alexander, Jupiter, or something more respectable still. The material from which the cherubim in the Holy of Holies were formed might equally have served the basest purposes. Are a throne and an altar any less revered because the craftsman could have made a kitchen table out of them?
Instead of concluding that the Romans worshiped the statue of Priapus and that Baruch had foretold it, Dacier should therefore have concluded that the Romans laughed at it. Consult all the authors who speak of statues of their gods: you will find none who speaks of idolatry; they expressly say the contrary. You read in Martial:
He who shaped sacred faces in gold or marbleDoes not make gods.
In Ovid: “Jupiter’s form is worshiped in place of Jupiter.”
In Statius: “But no image, no form of God entrusted to metal:He delights to inhabit minds and divine powers.”
In Lucan: “Is there any dwelling of God but earth and sea and air?”
A volume could be made of all the passages testifying that images were only images.
Only the cases in which statues delivered oracles could have led anyone to think that these statues had something divine within them. But certainly the prevailing opinion was that the gods had chosen certain altars, certain images, to come and dwell in from time to time, to give men audience there, to answer them. In Homer and the choruses of Greek tragedies we see nothing but prayers to Apollo, who delivers his oracles on the mountains, in this temple, in that town; in all antiquity there is not the slightest trace of a prayer addressed to a statue.
Those who practiced magic, who believed it a science or pretended to believe it, claimed to possess the secret of making the gods descend into statues—not the great gods, but the secondary gods, the spirits. This is what Mercury Trismegistus called making gods, and what St. Augustine refutes in The City of God. But this very thing plainly shows that the images had nothing divine in themselves, since a magician had to animate them. And it seems to me that it very rarely happened that a magician was skillful enough to give a statue a soul and make it speak.
In short, images of the gods were not gods. Jupiter, not his image, hurled the thunderbolt; it was not Neptune’s statue that stirred up the seas, nor Apollo’s that gave light. The Greeks and Romans were Gentiles, polytheists, and not idolaters.
Whether the Persians, Sabaeans, Egyptians, Tartars, and Turks were idolaters; and how ancient is the origin of the images called idols. History of their worship.
It is a great mistake to call the peoples who worshiped the sun and stars idolaters. These nations long had neither images nor temples. If they erred, it was in rendering to the stars what they owed to the creator of the stars. Even so, the doctrine of Zoroaster, or Zerdust, collected in the Sadder, teaches a supreme being who avenges and rewards, and that is very far from idolatry. The government of China has never had an idol; it has always preserved the simple worship of the master of heaven, Kingtien. Among the Tartars, Genghis Khan was not an idolater and had no image. The Muslims who fill Greece, Asia Minor, Syria, Persia, India, and Africa call Christians idolaters, giaours, because they believe Christians worship images. They broke many statues they found at Constantinople in Hagia Sophia, in the Church of the Holy Apostles, and in other churches they converted into mosques. Appearances deceived them, as they always deceive men, and led them to believe that temples dedicated to saints who had once been men, images of these saints revered on bended knees, miracles performed in these temples, were irresistible proofs of the most complete idolatry. Yet it is nothing of the kind. Christians in fact worship only one God, and in the blessed they revere only the very power of God acting in his saints. The iconoclasts and Protestants have made the same charge of idolatry against the Church, and have received the same answer.
As men have very rarely had precise ideas, and have even less often expressed their ideas in precise, unambiguous words, we gave the name idolaters to the Gentiles, especially the polytheists. Immense volumes have been written and various opinions aired on the origin of this worship rendered to God, or to several gods, under visible forms. This multitude of books and opinions proves only ignorance.
We do not know who invented clothes and shoes, yet we want to know who first invented idols! What does a passage of Sanchoniathon, who lived before the Trojan War, matter? What does he teach us when he says that chaos, spirit—that is, breath—in love with its own principles, drew mud from them; that it made the air luminous; that the wind Colp and his wife Baau begot Eon; that Eon begot Genos; that Cronos, their descendant, had two eyes behind as well as in front; that he became a god and gave Egypt to his son Thoth? There is one of antiquity’s most respectable monuments.
Orpheus, earlier than Sanchoniathon, will teach us no more in his Theogony, preserved for us by Damascius. He represents the origin of the world as a dragon with two heads, one a bull’s, the other a lion’s, a face in the middle, which he calls the god-face, and golden wings at the shoulders.
But from these strange ideas you can draw two great truths: one, that visible images and hieroglyphs are of the highest antiquity; the other, that all the ancient philosophers acknowledged a first principle.
As for polytheism, common sense will tell you that as soon as there were men—that is, weak animals capable of reason and folly, subject to every accident, to illness and death—these men felt their weakness and dependence. They readily acknowledged that something was more powerful than themselves. They felt a force in the earth that supplied their food, one in the air that often destroyed them, one in the fire that consumed and the water that submerged. What could be more natural for ignorant men than to imagine beings presiding over these elements? What could be more natural than to revere the invisible force that made the sun and stars shine before their eyes? And as soon as they wished to form an idea of these powers superior to man, what could be more natural than to depict them in visible forms? Could they even have gone about it otherwise? The Jewish religion, which preceded ours and was given by God himself, was full of these images under which God is represented. He deigns to speak human language in a bush; he appears on a mountain. The heavenly spirits he sends all come in human form; finally, the sanctuary is filled with cherubim, human bodies with wings and animals’ heads. This gave rise to the error of Plutarch, Tacitus, Appian, and so many others in reproaching the Jews with worshiping an ass’s head. Despite his prohibition on painting or carving any figure, God therefore deigned to accommodate himself to human weakness, which required that the senses be addressed through images.
In chapter VI Isaiah sees the Lord seated on a throne, and the hem of his robe filling the temple. In chapter I of Jeremiah, the Lord stretches out his hand and touches the prophet’s mouth. In chapter III Ezekiel sees a sapphire throne, and God appears to him as a man seated upon that throne. These images do not impair the purity of the Jewish religion, which never employed paintings, statues, or idols to represent God before the people’s eyes.
Chinese scholars, Parsis, and the ancient Egyptians had no idols; but soon Isis and Osiris were depicted; soon Bel at Babylon became a huge colossus. Brahma was a strange monster on the Indian peninsula. The Greeks above all multiplied the names of gods, statues, and temples, while always attributing supreme power to their Zeus, called Jupiter by the Latins, master of gods and men. The Romans imitated the Greeks. These peoples always placed all their gods in heaven, without knowing what they meant by heaven and their Olympus. There was no likelihood of these superior beings inhabiting clouds, which are only water. At first seven had been placed in the seven planets, among which the sun was counted; afterward the dwelling of all the gods was the expanse of heaven.
The Romans had their twelve great gods, six male and six female, whom they called Dii majorum gentium: Jupiter, Neptune, Apollo, Vulcan, Mars, Mercury; Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Venus, Diana. Pluto was forgotten then; Vesta took his place.
Next came the gods minorum gentium, the native gods, the heroes, such as Bacchus, Hercules, Aesculapius; the infernal gods, Pluto, Proserpina; those of the sea, such as Thetis, Amphitrite, the Nereids, Glaucus; then the Dryads, the Naiads; the gods of gardens, those of shepherds. There were gods for every profession, for every action of life, for children, for marriageable girls, for married women, for women in childbirth; there was a god Fart. Finally the emperors were deified. Neither these emperors, nor the god Fart, nor the goddess Pertunda, nor Priapus, nor Rumilia, goddess of teats, nor Stercutius, god of the privy, were in truth regarded as masters of heaven and earth. The emperors sometimes had temples; the little Penates had none; but all had their figure, their idol.
They were little figurines used to ornament a private room. They were the amusements of old women and children, sanctioned by no public worship. Each individual’s superstition was allowed to act as it pleased. These little idols are still found in the ruins of ancient cities.
If no one knows when men began making idols, we know that they are of the highest antiquity. Terah, Abraham’s father, made them at Ur in Chaldea. Rachel stole and carried away the idols of her father-in-law Laban. We cannot go back any further.
But what precise notion did the ancient nations have of all these images? What virtue, what power was attributed to them? Did people believe that the gods descended from heaven to hide inside these statues, or communicated part of the divine spirit to them, or communicated nothing at all? This, too, has been written about to very little purpose. Plainly each man judged according to the degree of his reason, his credulity, or his fanaticism. Evidently the priests attached as much divinity as possible to their statues, to attract more offerings. We know that philosophers condemned these superstitions, that warriors laughed at them, that magistrates tolerated them, and that the people, always absurd, did not know what they were doing. That, in a few words, is the history of all the nations to whom God has not made himself known.
The same idea may be formed of the worship that all Egypt paid to an ox, and that several cities paid to a dog, a monkey, a cat, onions. It is very likely that these were emblems at first. Later a certain ox, Apis, and a certain dog named Anubis were worshiped; people continued to eat beef and onions, but it is difficult to know what the old women of Egypt thought about sacred onions and oxen.
Idols spoke fairly often. At Rome, on Cybele’s feast day, people commemorated the fine words the statue had uttered when it was removed from King Attalus’s palace:
I myself wished to undergo it; do not delay; send me, willing as I am.Rome is a worthy place for every god to come.
“I wished to be taken away; bring me quickly. Rome is worthy of having every god settle there.”
The statue of Fortune had spoken. The Scipios, Ciceros, and Caesars, to be sure, believed none of it; but the old woman to whom Encolpius gave an écu to buy geese and gods might very well believe it.
Idols also delivered oracles, and priests hidden in the hollow of the statues spoke in the divinity’s name.
How, amid so many gods, so many different theogonies and particular cults, was there never a religious war among the peoples called idolaters? This peace was a good born of an evil, of error itself. For each nation, acknowledging several lesser gods, found it quite proper that its neighbors should have theirs as well. Apart from Cambyses, who is accused of killing the ox Apis, we find in secular history no conqueror who mistreated the gods of a conquered people. The Gentiles had no exclusive religion, and their priests thought only of multiplying offerings and sacrifices.
The first offerings were fruits. Soon animals were needed for the priests’ table; they slaughtered the animals themselves; they became butchers and grew cruel. At last they introduced the horrible practice of sacrificing human victims, especially children and young girls. Neither the Chinese, the Parsis, nor the Indians were ever guilty of these abominations. But at Hieropolis in Egypt, according to Porphyry, men were sacrificed.
In Tauris strangers were sacrificed. Fortunately the priests of Tauris cannot have had many customers. The early Greeks, the Cypriots, Phoenicians, Tyrians, and Carthaginians practiced this abominable superstition. The Romans themselves fell into this religious crime; Plutarch relates that they sacrificed two Greeks and two Gauls to atone for the love affairs of three Vestals. Procopius, a contemporary of Theudebert, king of the Franks, says that the Franks sacrificed men when they entered Italy with that prince. The Gauls and Germans commonly performed these dreadful sacrifices. One can scarcely read history without conceiving a horror of the human race.
It is true that among the Jews Jephthah sacrificed his daughter and Saul was ready to sacrifice his son. It is true that those devoted to the Lord by anathema could not be redeemed as animals were redeemed, and had to perish. Samuel, a Jewish priest, hacked to pieces with a holy cleaver King Agag, a prisoner of war whom Saul had pardoned; and Saul was rejected for having observed the law of nations toward this king. But God, the master of men, may take their lives when he wishes, as he wishes, and through whom he wishes. It is not for men to put themselves in the place of the master of life and death and usurp the rights of the Supreme Being.
To console the human race for this horrible picture, for these pious sacrileges, it is important to know that among almost all the nations called idolaters there was sacred theology and popular error, secret worship and public ceremonies, the religion of the wise and that of the vulgar. Only one God was taught to initiates in the mysteries. We need only glance at the hymn attributed to the ancient Orpheus, sung in the mysteries of Eleusinian Ceres, so celebrated in Europe and Asia: “Contemplate the divine nature; illuminate your mind; govern your heart; walk in the path of justice. Let the God of heaven and earth be always present before your eyes. He is one; he alone exists by himself; all beings owe their existence to him; he sustains them all; he has never been seen by mortals, and he sees all things.”
Read also this passage from the philosopher Maximus of Madaura, in his letter to St. Augustine: “What man is so ignorant, so stupid as to doubt that there is a supreme, eternal, infinite God, who has begotten nothing like himself and is the common father of all things?”
There are a thousand testimonies that the wise abhorred not only idolatry but polytheism as well.
Epictetus, that model of resignation and patience, a man so great in so lowly a condition, never speaks of more than one God. Here is one of his maxims: “God created me; God is within me; I carry him everywhere. Could I sully him with obscene thoughts, unjust actions, infamous desires? My duty is to thank God for everything, praise him for everything, and cease blessing him only when I cease to live.” All Epictetus’s ideas turn on this principle.
Marcus Aurelius, perhaps as great on the Roman imperial throne as Epictetus in slavery, often speaks of gods, it is true, either to conform to accepted language or to express beings intermediate between the Supreme Being and men; but in how many places does he not show that he acknowledges only one eternal, infinite God? “Our soul,” he says, “is an emanation of the divinity. My children, my body, my spirits come to me from God.”
The Stoics and Platonists admitted a divine, universal nature; the Epicureans denied it. The pontiffs spoke of only one God in the mysteries. Where, then, were the idolaters?
Besides, it is one of the great errors of Moréri’s dictionary to say that in the time of Theodosius the Younger no idolaters remained except in remote parts of Asia and Africa. In Italy many peoples were still Gentiles even in the seventh century. Northern Germany, from the Weser onward, was not Christian in Charlemagne’s time. Poland and the whole north remained in what is called idolatry long after him. Half of Africa, all the kingdoms beyond the Ganges, Japan, the common people of China, a hundred Tartar hordes have preserved their ancient worship. In Europe there remain only a few Lapps, a few Samoyeds, a few Tartars who have persisted in the religion of their ancestors.
Let us end by noting that in the times we call the Middle Ages, we called the land of the Mohammedans Pagania. We branded as idolaters, as worshipers of images, a people who abhor images. Let us admit once more that the Turks are more excusable for believing us idolaters when they see our altars laden with images and statues.
J — Jephte, ou des sacrifices de sang humain
Ou des sacrifices de sang humain.
Il est évident par le texte du livre des juges que Jephté promit de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison pour venir le féliciter de sa victoire contre les Ammonites. Sa fille unique vint au devant de lui; il déchira ses vêtements, & il l’immola après lui avoir permis d’aller pleurer sur les montagnes le malheur de mourir vierge. Les filles juives célébrèrent longtemps cette avanture, en pleurant la fille de Jephté pendant quatre jours. ( Voyez chapitre 12 des Juges. )
En quelque temps que cette histoire ait été écrite, qu’elle soit imitée de l’histoire grecque, d’Agamemnon & d’Idoménée, ou qu’elle en soit le modèle, qu’elle soit antérieure ou postérieure à de pareilles histoires Assiriennes, ce n’est pas ce que j’éxamine; je m’en tiens au texte: Jephté voua sa fille en holocauste, & accomplit son vœu.
Il était expressément ordonné par la loi juive, d’immoler les hommes voués au seigneur. Tout homme voué ne sera point racheté, mais sera mis à mort sans rémission. La vulgate traduit, non redimetur, sed morte morietur. Lévitique chap. 27. verset 29.
C’est en vertu de cette loi que Samuël coupa en morceaux le roi Agag, à qui Saül avait pardonné; & c’est même pour avoir épargné Agag, que Saül fut réprouvé du Seigneur, & perdit son royaume.
Voilà donc les sacrifices de sang humain clairement établis; il n’y a aucun point d’histoire mieux constaté; on ne peut juger d’une nation que par ses archives, & par ce qu’elle raporte d’elle-même.
Or, of sacrifices of human blood.
The text of the Book of Judges makes it plain that Jephthah promised to sacrifice the first person who came out of his house to congratulate him on his victory over the Ammonites. His only daughter came to meet him; he tore his garments and sacrificed her, after allowing her to go into the mountains to lament the misfortune of dying a virgin. For a long time Jewish girls commemorated this event by weeping for Jephthah’s daughter for four days. (See chapter 12 of Judges.)
Whenever this story was written, whether it was imitated from the Greek stories of Agamemnon and Idomeneus or served as their model, whether it preceded or followed similar Assyrian stories, is not what I am examining. I keep to the text: Jephthah vowed his daughter as a burnt offering and fulfilled his vow.
Jewish law expressly commanded the sacrifice of men devoted to the Lord. “No man so devoted may be redeemed; he must be put to death without remission.” The Vulgate translates it, non redimetur, sed morte morietur. Leviticus, chap. 27, verse 29.
It was by virtue of this law that Samuel cut to pieces King Agag, whom Saul had pardoned; and it was precisely for sparing Agag that Saul was rejected by the Lord and lost his kingdom.
Here, then, sacrifices of human blood are clearly established. No point of history is better attested. A nation can be judged only by its archives and by what it relates about itself.
I — Inondation
Y a-t-il eu un temps où le globe ait été entiérement inondé? cela est physiquement impossible. Il se peut que successivement la mer ait couvert tous les terrains l’un après l’autre; & cela ne peut être arrivé que par une gradation lente, dans une multitude prodigieuse de siécles. La mer en cinq cent années de tems, s’est retirée d’Aiguemortes, de Fréjus, de Ravenne qui étaient de grands ports, & a laissé environ deux lieues de terrain à sec. Par cette progression il est évident qu’il lui faudrait deux millions deux cent cinquante mille ans pour faire le tour de notre globe.Ce qui est très-remarquable, c’est que cette période approche fort de celle qu’il faut à l’axe de la terre pour se relever & pour coïncider avec l’équateur; mouvement très vraisemblable, qu’on commence depuis cinquante ans à soupçonner, & qui ne peut s’effectuer que dans l’espace de deux millions & plus de trois cent mille années.
Les lits, les couches de coquilles qu’on a découvert de tous côtés à soixante, à quatre vingt, à cent lieues même de la mer, sont une preuve incontestable qu’elle a déposé peu à peu ces productions maritimes sur des terrains qui étaient autrefois les rivages de l’Océan; mais que l’eau ait couvert entiérement tout le globe à la fois, c’est une chimère absurde en physique, démontrée impossible par les loix de la gravitation, par les loix des fluides, par l’insuffisance de la quantité d’eau. Ce n’est pas qu’on prétende donner la moindre atteinte à la grande vérité du déluge universel rapporté dans le Pentateuque; au contraire, c’est un miracle, donc il le faut croire; c’est un miracle, donc il n’a pu être éxécuté par les loix physiques.
Tout est miracle dans l’histoire du déluge. Miracle que quarante jours de pluye ayent inondé les quatre parties du monde, & que l’eau se soit élevée de quinze coudées au dessus de toutes les plus hautes montagnes; miracle qu’il y ait eu des cataractes, des portes, des ouvertures dans le ciel; miracle que tous les animaux se soient rendus dans l’arche de toutes les parties du monde; miracle que Noé ait trouvé de quoi les nourir pendant dix mois; miracle que tous les animaux ayent tenu dans l’arche avec leurs provisions; miracle que la plûpart n’y soient pas morts; miracle qu’ils ayent trouvé de quoi se nourrir en sortant de l’arche; miracle encor, mais d’une autre espèce, qu’un nommé Pelletier ait crû expliquer comment tous les animaux ont pu tenir & se nourrir naturellement dans l’arche de Noé.
Or l’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il serait insensé de l’expliquer; ce sont de ces mystères qu’on croit par la foi, & la foi consiste à croire ce que la raison ne croit pas, ce qui est encor un autre miracle.
Ainsi l’histoire du déluge universel est comme celle de la tour de Babel, de l’anesse de Balaam, de la chute de Jérico au son des trompettes, des eaux changées en sang, du passage de la mer rouge, & de tous les prodiges que Dieu daigna faire en faveur des élus de son peuple. Ce sont des profondeurs que l’esprit humain ne peut sonder.
Was there ever a time when the globe was entirely flooded? That is physically impossible. The sea may have covered every region in succession, one after another; and this can only have happened by slow progression over a prodigious multitude of centuries. In five hundred years the sea has withdrawn from Aigues-Mortes, Fréjus, and Ravenna, which were great ports, leaving about two leagues of land dry. At this rate it would clearly take two million two hundred and fifty thousand years to make its way around our globe. What is very remarkable is that this period comes very close to the time required for the earth’s axis to rise and coincide with the equator: a very probable movement, first suspected in the last fifty years, which can take place only over two million and more than three hundred thousand years.
The beds and layers of shells discovered everywhere, sixty, eighty, even a hundred leagues from the sea, are incontestable proof that it gradually deposited these marine products on ground that once formed the ocean’s shores. But that water should have covered the entire globe all at once is a physically absurd fantasy, proved impossible by the laws of gravitation, the laws of fluids, and the insufficient quantity of water. Not that we intend the slightest attack on the great truth of the universal flood related in the Pentateuch. On the contrary: it is a miracle, therefore it must be believed; it is a miracle, therefore it could not have been brought about by physical laws.
Everything in the story of the flood is miraculous. A miracle, that forty days of rain flooded the four parts of the world and the water rose fifteen cubits above all the highest mountains; a miracle, that there were floodgates, doors, openings in the sky; a miracle, that all the animals came into the ark from every part of the world; a miracle, that Noah found enough to feed them for ten months; a miracle, that all the animals fitted into the ark with their provisions; a miracle, that most of them did not die there; a miracle, that they found food on leaving the ark; and another miracle, though of a different kind, that a man named Pelletier believed he had explained how all the animals could naturally have fitted into Noah’s ark and fed there.
Now, since the story of the flood is the most miraculous thing ever heard of, it would be senseless to explain it. It is one of those mysteries believed through faith; and faith consists in believing what reason does not believe, which is yet another miracle.
Thus the story of the universal flood is like that of the Tower of Babel, Balaam’s she-ass, the fall of Jericho at the sound of trumpets, the waters changed to blood, the crossing of the Red Sea, and all the prodigies God deigned to perform for the elect of his people. These are depths the human mind cannot fathom.
J — Joseph
L’Histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité & de littérature, est un des plus précieux monumens de l’antiquité, qui soient parvenus jusqu’à nous. Elle paraît être le modèle de tous les écrivains Orientaux; elle est plus attendrissante que l’Odissée d’Homère; car un héros qui pardonne, est plus touchant que celui qui se venge.
Nous regardons les Arabes comme les premiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues; mais je ne vois chez eux aucune avanture comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, & la fin peut faire répandre des larmes d’atendrissement. C’est un jeune homme de seize ans dont ses frères sont jaloux; il est vendu par eux à une caravane de marchands Ismaëlites, conduit en Egypte, & acheté par un eunuque du roi. Cet eunuque avait une femme, ce qui n’est point du tout étonnant; le Kislar-Aga eunuque parfait, à qui on a tout coupé, a aujourd’hui un serrail à Constantinople: on lui a laissé ses yeux & ses mains, & la nature n’a point perdu ses droits dans son cœur. Les autres eunuques, à qui on n’a coupé que les deux accompagnemens de l’organe de la génération, employent encor souvent cet organe; & Putiphar à qui Joseph fut vendu, pouvait très-bien être du nombre de ces eunuques.
La femme de Putiphar devient amoureuse du jeune Joseph, qui fidèle à son maître & à son bienfaiteur, rejette les empressemens de cette femme. Elle en est irritée, & accuse Joseph d’avoir voulu la séduire. C’est l’histoire d’Hipolite & de Phèdre, de Bellerophon & de Stenobée, d’Hebrus & de Damasippe, de Tanis & de Péribée, de Mirtil & d’Hipodamie, de Pélée & de Demenette.
Il est difficile de savoir quelle est l’originale de toutes ces histoires; mais chez les anciens auteurs Arabes, il y a un trait touchant l’avanture de Joseph & de la femme de Putiphar, qui est fort ingénieux. L’auteur suppose que Putiphar incertain entre sa femme & Joseph, ne regarda pas la tunique de Joseph que sa femme avait déchirée comme une preuve de l’attentat du jeune homme. Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme; Joseph disait qu’elle lui avait déchiré & ôté sa tunique en présence de l’enfant; Putiphar consulta l’enfant dont l’esprit était fort avancé pour son âge; l’enfant dit à Putiphar, Regardez si la tunique est déchirée par devant ou par derrière; si elle l’est par devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme qui se défendait; si elle l’est par derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui. Putiphar, grace au génie de cet enfant, reconnut l’innocence de son esclave. C’est ainsi que cette avanture est raportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur Arabe. Il ne s’embarasse point de nous instruire à qui appartenait l’enfant qui jugea avec tant d’esprit. Si c’était un fils de la Putiphar, Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulu.
Quoi qu’il en soit,Joseph, selon la Genèse, est mis en prison, & il s’y trouve en compagnie de l’échanson & du panetier du Roi d’Egypte. Ces deux prisonniers d’état rêvent tous deux pendant la nuit; Joseph explique leurs songes, il leur prédit que dans trois jours l’échanson rentrera en grace, & que le panetier sera pendu, ce qui ne manqua pas d’arriver.
Deux ans après le Roi d’Egypte rêve aussi; son échanson lui dit qu’il y a un jeune Juif en prison, qui est le premier homme du monde pour l’intelligence des rêves; le roi fait venir le jeune homme, qui lui prédit sept années d’abondance, & sept années de stérilité.
Interrompons un peu ici le fil de l’histoire, pour voir de quelle prodigieuse antiquité est l’interprétation des songes.
Jacob avait vû en songe l’échelle mystérieuse au haut de laquelle était Dieu lui-même: il apprit en songe une methode de multiplier les troupeaux; méthode qui n’a jamais réussi qu’à lui. Joseph lui-même avait appris par un songe qu’il dominerait un jour sur ses frères. Abimélec, long-tems auparavant, avait été averti en songe que Sara était femme d’Abraham. ( Voyez l’article Songe.)
Revenons à Joseph. Dès qu’il eut expliqué le songe de Pharaon, il fut sur le champ premier ministre. On doute qu’aujourd’hui on trouvât un Roi, même en Asie, qui donnât une telle charge pour un rêve expliqué. Pharaon fit épouser à Joseph une fille de Putiphar. Il est dit, que ce Putiphar était grand-prêtre d’Héliopolis; ce n’était donc pas l’eunuque son premier maître; ou si c’était lui, il avait encor certainement un autre titre que celui de grand-prêtre, & sa femme avait été mère plus d’une fois.
Cependant, la famine arriva, comme Joseph l’avait prédit, & Joseph pour mériter les bonnes graces de son Roi, força tout le peuple à vendre ses terres à Pharaon, & toute la nation se fit esclave pour avoir du blé. C’est là apparemment l’origine du pouvoir despotique. Il faut avouer que jamais roi n’avait fait un meilleur marché; mais aussi le peuple ne devait guères bénir le premier ministre.
Enfin, le père & les frères de Joseph eurent aussi besoin de blé, car la famine désolait alors toute la terre. Ce n’est pas la peine de raconter ici comment Joseph reçut ses frères, comment il leur pardonna & les enrichit. On trouve dans cette histoire tout ce qui constitue un poëme épique intéressant; exposition, nœud, reconnaissance, péripétie; & merveilleux. Rien n’est plus marqué au coin du génie oriental.
Ce que le bon homme Jacob père de Joseph répondit à Pharaon, doit bien fraper ceux qui savent lire. Quel âge avez-vous? lui dit le Roi. J’ai cent-trente ans, dit le vieillard, & je n’ai pas eu encor un jour heureux dans ce court pélerinage.
The story of Joseph, considered merely as an object of curiosity and literature, is one of the most precious monuments of antiquity that have come down to us. It seems to be the model for all Eastern writers. It is more moving than Homer’s Odyssey, for a hero who forgives touches us more than one who takes revenge.
We regard the Arabs as the first authors of those ingenious fictions that have passed into every language; but I see no adventure among them comparable to Joseph’s. Almost everything in it is marvelous, and the ending can draw tears of tenderness. Here is a young man of sixteen whose brothers are jealous of him. They sell him to a caravan of Ishmaelite merchants; he is taken to Egypt and bought by one of the king’s eunuchs. This eunuch had a wife, which is not at all surprising. The Kizlar Agha, a complete eunuch from whom everything has been cut away, has a seraglio in Constantinople today. He has been left his eyes and hands, and nature has not lost her rights over his heart. Other eunuchs, from whom only the two appendages of the organ of generation have been cut, still often employ that organ; and Potiphar, to whom Joseph was sold, might very well have been one of these eunuchs.
Potiphar’s wife falls in love with young Joseph, who, faithful to his master and benefactor, rejects her advances. Angered, she accuses Joseph of trying to seduce her. It is the story of Hippolytus and Phaedra, Bellerophon and Sthenoboea, Hebrus and Damasippe, Tanis and Periboea, Myrtilus and Hippodamia, Peleus and Demaenete.
It is difficult to know which of all these stories is the original; but in the ancient Arab authors there is a very ingenious detail concerning Joseph’s adventure with Potiphar’s wife. The author supposes that Potiphar, uncertain between his wife and Joseph, did not regard Joseph’s tunic, which his wife had torn, as proof of the young man’s assault. There was a child in a cradle in the wife’s room; Joseph said that she had torn and pulled off his tunic in the child’s presence. Potiphar consulted the child, whose intelligence was very advanced for its age. The child said to Potiphar, “Look whether the tunic is torn in front or behind. If it is in front, that proves Joseph tried to take your wife by force while she defended herself; if it is behind, that proves your wife was running after him.” Thanks to this child’s genius, Potiphar recognized his slave’s innocence. This is how the adventure is related in the Koran, following the ancient Arab author. He does not trouble to tell us whose child it was that judged so cleverly. If it was a son of Madame Potiphar, Joseph was not the first man this woman had pursued.
However that may be, according to Genesis Joseph is put in prison and finds himself there in the company of the king of Egypt’s cupbearer and baker. These two state prisoners both dream during the night. Joseph explains their dreams and predicts that in three days the cupbearer will be restored to favor and the baker hanged, which duly happens.
Two years later the king of Egypt dreams as well. His cupbearer tells him there is a young Jew in prison who is the foremost man in the world at understanding dreams. The king sends for the young man, who predicts seven years of abundance and seven years of barrenness.
Let us interrupt the thread of the story here for a moment to see how prodigiously ancient the interpretation of dreams is.
Jacob had seen in a dream the mysterious ladder at whose summit God himself stood; in a dream he learned a method of multiplying his flocks, a method that has never worked for anyone but him. Joseph himself had learned through a dream that one day he would rule over his brothers. Long before, Abimelech had been warned in a dream that Sarah was Abraham’s wife. (See the article Songe.)
Let us return to Joseph. As soon as he had explained Pharaoh’s dream, he was made prime minister on the spot. It is doubtful whether today one could find a king, even in Asia, who would bestow such an office for explaining a dream. Pharaoh had Joseph marry a daughter of Potiphar. This Potiphar is said to have been high priest of Heliopolis, so he was not the eunuch who had first been Joseph’s master; or if he was, he certainly had another title besides that of high priest, and his wife had been a mother more than once.
Meanwhile the famine came, as Joseph had foretold, and Joseph, to earn his king’s favor, forced the entire people to sell their lands to Pharaoh, and the whole nation became enslaved to obtain grain. This is apparently the origin of despotic power. It must be admitted that no king had ever made a better bargain; but then the people could scarcely have blessed the prime minister.
At last Joseph’s father and brothers also needed grain, for famine then ravaged all the earth. There is no need to relate here how Joseph received his brothers, how he forgave and enriched them. This story contains everything that makes a compelling epic poem: exposition, complication, recognition, reversal, and the marvelous. Nothing is more deeply stamped with Eastern genius.
The answer that good old Jacob, Joseph’s father, gave Pharaoh must strike those who know how to read. “How old are you?” the king asked. “I am a hundred and thirty,” said the old man, “and I have not yet had one happy day in this short pilgrimage.”
D — De la Liberté
A.
Voilà une batterie de canons qui tire à nos oreilles, avez-vous la liberté de l’entendre ou de ne l’entendre pas?
B.
Sans doute, je ne peux pas m’empêcher de l’entendre.
A.
Voulez-vous que ce canon emporte votre tête, & celles de vôtre femme & de vôtre fille qui se proménent avec vous?
B.
Quelle proposition me faites-vous là? je ne peux pas tant que je suis de sens rassis vouloir chose pareille, cela m’est impossible.
A.
Bon, vous entendez nécessairement ce canon, & vous voulez nécessairement ne pas mourir vous & votre famille d’un coup de canon à la promenade, vous n’avez ni le pouvoir de ne pas entendre, ni le pouvoir de vouloir rester ici.
B.
Cela est clair.
A.
Vous avez en conséquence fait une trentaine de pas pour être à l’abri du canon, vous avez eu le pouvoir de marcher avec moi ce peu de pas?
B.
Cela est encor très-clair.
A.
Et si vous aviez été paralitique, vous n’auriez pu éviter d’être exposé à cette batterie, vous n’auriez pas eu le pouvoir d’être où vous êtes, vous auriez nécessairement entendu & reçu un coup de canon, & vous seriez mort nécessairement.
B.
Rien n’est plus véritable.
A.
En quoi consiste donc votre liberté, si ce n’est dans le pouvoir que votre individu a exercé de faire ce que votre volonté exigeait d’une nécessité absolue.
B.
Vous m’embarassez; la liberté n’est donc autre chose que le pouvoir de faire ce que je veux.
A.
Réfléchissez y, & voyez si la liberté peut être entendue autrement.
B.
En ce cas mon chien de chasse est aussi libre que moi; il a nécessairement la volonté de courir quand il voit un liévre, & le pouvoir de courir s’il n’a pas mal aux jambes. Je n’ai donc rien au dessus de mon chien, vous me réduisez à à l’état des bêtes.
A.
Voilà les pauvres sophismes des pauvres sophistes qui vous ont instruit. Vous voilà bien malade d’être libre comme vôtre chien! Eh ne ressemblez-vous pas à votre chien en mille choses? la faim, la soif, la veille, le dormir, les cinq sens ne vous sont-ils pas communs avec lui? voudriez-vous avoir l’odorat autrement que par le nez? pourquoi voulez-vous avoir la liberté autrement que lui?
B.
Mais j’ai une ame qui raisonne beaucoup, & mon chien ne raisonne guères. Il n’a presque que des idées simples, & moi j’ai mille idées métaphisiques.
A.
Eh bien, vous êtes mille fois plus libre que lui, c’est-à-dire,vous avez mille fois plus de pouvoir de penser que lui, mais vous n’êtes pas libre autrement que lui.
B.
Quoi? je ne suis pas libre de vouloir ce que je veux?
A.
Qu’entendez-vous par là?
B.
J’entends ce que tout le monde entend; ne dit-on pas tous les jours, les volontés sont libres?
A.
Un proverbe n’est pas une raison; expliquez vous mieux.
B.
J’entends que je suis libre de vouloir comme il me plaira.
A.
Avec votre permission, cela n’a pas de sens; ne voyez-vous pas qu’il est ridicule de dire, je veux vouloir. Vous voulez nécessairement en conséquence des idées qui se sont présentées à vous. Voulez-vous vous marier, oui on non?
B.
Mais si je vous disais que je ne veux ni l’un ni l’autre?
A.
Vous répondriez comme celui qui disait, les uns croyent le cardinal Mazarin mort, les autres le croyent vivant, & moi je ne crois ni l’un ni l’autre.
B.
Eh bien, je veux me marier.
A.
Ah! c’est répondre cela. Pourquoi voulez-vous vous marier?
B.
Parce que je suis amoureux d’une jeune fille, belle, douce, bien élevée, assez riche, qui chante très-bien, dont les parents sont de très-honnêtes gens, & que je me flate d’être aimé d’elle, & fort bien venu de sa famille.
A.
Voilà une raison. Vous voyez que vous ne pouvez vouloir sans raison. Je vous déclare que vous êtes libre de vous marier, c’est-à-dire, que vous avez le pouvoir de signer le contract.
B.
Comment! je ne peux vouloir sans raison? Eh que deviendra cet autre proverbe, sit pro ratione voluntas; ma volonté est ma raison, je veux parce que je veux?
A.
Cela est absurde, mon cher ami; il y aurait en vous un effet sans cause.
B.
Quoi! lorsque je joue à pair ou non, j’ai une raison de choisir pair plutôt qu’impair?
A.
Oui sans doute.
B.
Et quelle est cette raison, s’il vous plaît?
A.
C’est que l’idée d’impair s’est présentée à votre esprit plutôt que l’idée opposée. Il serait plaisant qu’il y eût des cas où vous voulez parce qu’il y a une cause de vouloir, & qu’il y eût quelques cas où vous voulussiez sans cause. Quand vous voulez vous marier,vous en sentez la raison dominante évidemment; vous ne la sentez pas quand vous jouez à pair ou non; & cependant il faut bien qu’il y en ait une.
B.
Mais encor une fois, je ne suis donc pas libre?
A.
Votre volonté n’est pas libre, mais vos actions le sont; vous êtes libre de faire quand vous avez le pouvoir de faire.
B.
Mais tous les livres que j’ai lûs sur la liberté d’indifférence......
A.
Sont des sottises; il n’y a point de liberté d’indifférence; c’est un mot destitué de sens, inventé par des gens qui n’en avaient guères.
A.
“Here is a battery of cannon firing in our ears. Are you free to hear it or not to hear it?”
B.
“Certainly, I cannot help hearing it.”
A.
“Do you want this cannon to carry off your head, and those of your wife and daughter, who are walking with you?”
B.
“What a suggestion! As long as I am in my right mind, I cannot want such a thing. It is impossible for me.”
A.
“Good. You necessarily hear this cannon, and you necessarily want neither yourself nor your family to be killed by a cannonball while out walking. You have neither the power not to hear it nor the power to want to remain here.”
B.
“That is clear.”
A.
“You have consequently taken some thirty steps to find shelter from the cannon. You had the power to walk these few steps with me?”
B.
“That, too, is perfectly clear.”
A.
“And if you had been paralyzed, you could not have avoided exposure to this battery; you would not have had the power to be where you are. You would necessarily have heard and received a cannon shot, and you would necessarily have died.”
B.
“Nothing could be truer.”
A.
“What, then, does your freedom consist in, if not the power you exercised as an individual to do what your will demanded of absolute necessity?”
B.
“You puzzle me. So freedom is nothing but the power to do what I want?”
A.
“Reflect on it, and see whether freedom can be understood otherwise.”
B.
“In that case my hunting dog is as free as I am. He necessarily has the will to run when he sees a hare, and the power to run if his legs are not injured. Then I have nothing above my dog: you reduce me to the condition of beasts.”
A.
“There are the poor sophisms of the poor sophists who taught you. What a dreadful misfortune, to be free like your dog! Do you not resemble your dog in a thousand things? Do you not share hunger, thirst, waking, sleeping, the five senses with him? Would you want to smell with something other than your nose? Why do you want to possess freedom in a different way from him?”
B.
“But I have a soul that reasons a great deal, and my dog reasons very little. He has almost nothing but simple ideas, while I have a thousand metaphysical ideas.”
A.
“Well then, you are a thousand times freer than he is—that is, you have a thousand times more power to think than he has; but you are not free in a different way.”
B.
“What? I am not free to want what I want?”
A.
“What do you mean by that?”
B.
“I mean what everyone means. Do people not say every day, ‘The will is free’?”
A.
“A proverb is not an argument. Explain yourself better.”
B.
“I mean that I am free to will as I please.”
A.
“With your permission, that has no meaning. Do you not see that it is ridiculous to say, ‘I will to will’? You necessarily will as a consequence of the ideas that have presented themselves to you. Do you want to marry, yes or no?”
B.
“But what if I told you I want neither?”
A.
“You would be answering like the man who said, ‘Some believe Cardinal Mazarin dead, others believe him alive, and I believe neither.’”
B.
“Well, I want to marry.”
A.
“Ah, that is an answer! Why do you want to marry?”
B.
“Because I am in love with a young woman who is beautiful, gentle, well brought up, fairly rich, sings very well, and has thoroughly respectable parents; and I flatter myself that she loves me and that her family welcomes me warmly.”
A.
“There is a reason. You see that you cannot will without a reason. I declare that you are free to marry—that is, you have the power to sign the contract.”
B.
“What! I cannot will without a reason? Then what becomes of that other proverb, sit pro ratione voluntas: my will is my reason; I want to because I want to?”
A.
“That is absurd, my dear friend. There would be an effect in you without a cause.”
B.
“What! When I play odd or even, I have a reason for choosing even rather than odd?”
A.
“Yes, certainly.”
B.
“And what is that reason, please?”
A.
“It is that the idea of odd presented itself to your mind before the opposite idea. It would be amusing if there were cases in which you will because there is a cause for willing, and other cases in which you willed without a cause. When you want to marry, you plainly feel the prevailing reason; you do not feel it when you play odd or even, yet there must be one.”
B.
“But once again, then, I am not free?”
A.
“Your will is not free, but your actions are. You are free to act when you have the power to act.”
B.
“But all the books I have read on freedom of indifference…”
A.
“Are foolishness. There is no freedom of indifference. It is a meaningless expression invented by people who had little sense themselves.”
D — Des Loix
Du temps de Vespasien & de Tite, pendant que les Romains éventraient les Juifs, un Israëlite fort riche qui ne voulait point être éventré, s’enfuit avec tout l’or qu’il avait gagné à son métier d’usurier, & emmena vers Eziongaber toute sa famille, qui consistait en sa vieille femme, un fils & une fille; il avait dans son train, deux eunuques, dont l’un servait de cuisinier, l’autre était laboureur & vigneron. Un bon Essénien qui savait par cœur le Pentateuque lui servait d’aumônier: tout cela s’embarqua dans le port d’Eziongaber, traversa la mer qu’on nomme rouge, & qui ne l’est point, & entra dans le golphe Persique, pour aller chercher la terre d’Ophir, sans savoir où elle était. Vous croyez bien qu’il survint une horrible tempête, qui poussa la famille Hébraïque vers les côtes des Indes; le vaisseau fit naufrage à une des isles Maldives, nommée aujourd’hui Padrabranca, laquelle était alors déserte.
Le vieux richard & la vieille se noyèrent; le fils, la fille, les deux eunuques & l’aumonier se sauvèrent; on tira comme on put quelques provisions du vaisseau, on bâtit des petites cabanes dans l’île, & on y vécut assez commodément. Vous savez que l’île de Padrabranca est à cinq degrés de la ligne, & qu’on y trouve les plus gros cocos & les meilleurs ananas du monde; il était fort doux d’y vivre dans le temps qu’on égorgeait ailleurs le reste de la nation chérie; mais l’Essénien pleuroit en considérant que peut-être il ne restait plus qu’eux de Juifs sur la terre, & que la semence d’Abraham allait finir.
Il ne tient qu’à vous de la susciter, dit le jeune Juif, épousez ma sœur. Je le voudrais bien, dit l’aumônier, mais la loi s’y oppose. Je suis Essénien, j’ai fait vœu de ne me jamais marier, la loi porte qu’on doit accomplir son vœu; la race Juive finira si elle veut, mais certainement je n’épouserai point votre sœur, toute jolie qu’elle est.
Mes deux eunuques ne peuvent pas lui faire d’enfans, reprit le Juif, je lui en ferai donc s’il vous plait, & ce sera vous qui bénirez le mariage.
J’aimerais mieux cent fois être éventré par les soldats Romains, dit l’aumônier, que de servir à vous faire commettre un inceste; si c’était votre sœur de père, encor passe, la loi le permet; mais elle est votre sœur de mère, cela est abominable.
Je conçois bien, répondit le jeune homme, que ce serait un crime à Jérusalem, où je trouverais d’autres filles; mais dans l’île de Padrabranca, où je ne vois que des cocos, des ananas & des huitres, je crois que la chose est très-permise. Le Juif épousa donc sa sœur, & en eut une fille malgré les protestations de l’Essénien; ce fut l’unique fruit d’un mariage que l’un croyait très-légitime, & l’autre abominable.
Au bout de quatorze ans, la mère mourut; le père dit à l’aumônier, Vous êtes-vous enfin défait de vos anciens préjugés? voulez-vous épouser ma fille? Dieu m’en préserve, dit l’Essénien. Oh bien je l’épouserai donc moi, dit le père, il en sera ce qui pourra, mais je ne veux pas que la semence d’Abraham soit réduite à rien. L’Essénien épouvanté de cet horrible propos ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait à la loi, & s’enfuit. Le nouveau marié avait beau lui crier, Demeurez, mon ami, j’observe la loi naturelle, je sers la patrie, n’abandonnez pas vos amis; l’autre le laissait crier, ayant toûjours la loi dans la tête, & s’enfuit à la nage dans l’île voisine.
C’était la grande île d’Attole, très-peuplée, & très-civilisée; dès qu’il aborda, on le fit esclave. Il apprit à balbutier la langue d’Attole; il se plaignit très-amèrement de la façon inhospitaliére dont on l’avait reçu; on lui dit que c’était la loi, & que depuis que l’île avait été sur le point d’être surprise par les habitans de celle d’Ada, on avait sagement réglé que tous les étrangers qui aborderaient dans Attole, seraient mis en servitude. Ce ne peut être une loi, dit l’Essénien, car elle n’est pas dans le Pentateuque; on lui répondit qu’elle était dans le digeste du païs, & il demeura esclave: il avait heureusement un très bon maître fort riche, qui le traita bien, & auquel il s’attacha beaucoup.
Des assassins vinrent un jour pour tuer le maître, & pour voler ses trésors; ils demandèrent aux esclaves s’il était à la maison, & s’il avait beaucoup d’argent? Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu’il n’a point d’argent, & qu’il n’est point à la maison; mais l’Essénien dit, La loi ne permet pas de mentir, je vous jure qu’il est à la maison, & qu’il a beaucoup d’argent; ainsi le maître fut volé & tué; les esclaves accusèrent l’Essénien devant les juges, d’avoir trahi son patron; l’Essénien dit qu’il ne voulait mentir, & qu’il ne mentirait pour rien au monde, & il fut pendu.
On me contait cette histoire, & bien d’autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France.
Quand je fus arrivé, j’allai à Versailles pour quelques affaires, je vis passer une belle femme, suivie de plusieurs belles femmes; Quelle est cette belle femme, dis-je, à mon avocat en parlement, qui était venu avec moi, car j’avais un procès en parlement à Paris, pour mes habits qu’on m’avait fait aux Indes, & je voulais toûjours avoir mon avocat à mes côtés. C’est la fille du roi, dit-il, elle est charmante & bienfaisante, c’est bien dommage que dans aucun cas elle ne puisse jamais être reine de France. Quoi, lui dis-je, si on avait le malheur de perdre tous ses parens, & les princes du sang, ( ce qu’à Dieu ne plaise) elle ne pourrait hériter du royaume de son père? Non, dit l’avocat, la loi Salique s’y oppose formellement. Et qui a fait cette loi Salique? dis-je à l’avocat. Je n’en sais rien, dit-il, mais on prétend que chez un ancien peuple nommé les Saliens, qui ne savaient ni lire ni écrire, il y avait une loi écrite qui disait qu’en terre Salique fille n’héritait pas d’un aleu, & cette loi a été adoptée en terre non Salique. Et moi, lui dis-je, je la casse; vous m’avez assuré que cette princesse est charmante & bienfaisante, donc elle aurait un droit incontestable à la couronne, si le malheur arrivait qu’il ne restât qu’elle du sang Royal; ma mère a hérité de son père, & je veux que cette princesse hérite du sien.
Le lendemain mon procès fut jugé en une chambre du parlement, & je perdis tout d’une voix; mon avocat me dit que je l’aurais gagné tout d’une voix en une autre chambre. Voilà qui est bien comique, lui dis-je; ainsi donc chaque chambre chaque loi. Oui, dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c’est-à-dire, on a prouvé vingt-cinq fois que la coutume de Paris est équivoque; & s’il y avait vingt-cinq chambres de juges, il y aurait vingt-cinq jurisprudences différentes. Nous avons, continua-t-il, à quinze lieues de Paris une province nommée Normandie,où vous auriez été tout autrement jugé qu’ici. Cela me donna envie de voir la Normandie. J’y allai avec un de mes frères: nous rencontrames à la première auberge un jeune homme qui se désespérait; je lui demandai quelle était sa disgrace? il me répondit que c’était d’avoir un frère aîné. Où est donc le grand malheur d’avoir un frère? lui dis-je; mon frère est mon aîné,& nous vivons très-bien ensemble. Hélas, Monsieur, me dit-il, la loi donne tout ici aux aînés, & ne laisse rien aux cadets. Vous avez raison, lui dis-je, d’être fâché; chez nous on partage également, & quelquefois les frères ne s’en aiment pas mieux.
Ces petites avantures me firent faire de belles & profondes réflexions sur les loix, & je vis qu’il en est d’elles comme de nos vêtements; il m’a falu porter un doliman à Constantinople, & un just’au-corps à Paris.
Si toutes les loix humaines sont de convention, disais-je, il n’y a qu’à bien faire ses marchés. Les bourgeois de Déli & d’Agra disent qu’ils ont fait un très-mauvais marché avec Tamerlan: les bourgeois de Londres se félicitent d’avoir fait un très-bon marché avec le roi Guillaume d’Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour, C’est la nécessité qui fait les loix, & la force les fait observer. Je lui demandai si la force ne faisait pas aussi quelquefois des loix, & si Guillaume le bâtard & le conquérant ne leur avait pas donné des ordres sans faire de marché avec eux. Oui, dit-il, nous étions des bœufs alors, Guillaume nous mit un joug, & nous fit marcher à coups d’aiguillons; nous avons depuis été changés en hommes, mais les cornes nous sont restées, & nous en frapons quiconque veut nous faire labourer pour lui, & non pas pour nous.
Plein de toutes ces réflexions, je me complaisais à penser qu’il y a une loi naturelle indépendante de toutes les conventions humaines: le fruit de mon travail doit être à moi; je dois honorer mon père & ma mère; je n’ai nul droit sur la vie de mon prochain, & mon prochain n’en a point sur la mienne, &c. Mais quand je songeai que depuis Cordolaomor jusqu’à Mentzel, colonel de houzards, chacun tue loyament & pille son prochain avec une patente dans sa poche, je fus très affligé.
On me dit que parmi les voleurs il y avait des loix, & qu’il y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c’était que ces loix de la guerre? C’est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une armée royale; c’est de faire pendre un prisonnier, si on a pendu un des vôtres; c’est de mettre à feu & à sang les villages qui n’auront pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. Bon, dis-je, voilà l’esprit des loix.
Après avoir été bien instruit, je découvris qu’il y a de sages loix par lesquelles un berger est condamné à neuf ans de galère pour avoir donné un peu de sel étranger à ses moutons. Mon voisin a été ruiné par un procès pour deux chênes qui lui appartenaient qu’il avait fait couper dans son bois, parce qu’il n’avait pû observer une formalité qu’il n’avait pû connaître; sa femme est morte dans la misère, & son fils traine une vie plus malheureuse. J’avoue que ces loix sont justes, quoique leur exécution soit un peu dure; mais je sais mauvais gré aux loix qui autorisent cent mille hommes à aller loyalement égorger cent mille voisins. Il m’a paru que la plûpart des hommes ont reçu de la nature assez de sens commun pour faire des loix; mais que tout le monde n’a pas assez de justice pour faire de bonnes loix.
Assemblez d’un bout de la terre à l’autre les simples & tranquilles agriculteurs: ils conviendront tous aisément, qu’il doit être permis de vendre à ses voisins l’excédent de son bled, & que la loi contraire est inhumaine & absurde; que les monnoyes représentatives des denrées ne doivent pas plus être altérées que les fruits de la terre; qu’un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, & non pour en faire des fanatiques & des persécuteurs; que ceux qui travaillent, ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition & l’oisiveté; ils feront en une heure trente loix de cette espèce, toutes utiles au genre humain.
Mais que Tamerlan arrive & subjugue l’Inde; alors vous ne verrez plus que des loix arbitraires. L’une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l’autre fera un crime de léze-majesté d’avoir mal parlé de la maitresse du premier valet de chambre d’un Raya; une troisième ravira la moitié de la récolte de l’agriculteur, & lui contestera le reste; il y aura enfin des loix par lesquelles un appariteur Tartare viendra saisir vos enfans au berceau, fera du plus robuste un soldat, & du plus faible un eunuque, & laissera le père & la mère sans secours & sans consolation.
Or lequel vaut le mieux d’être le chien de Tamerlan ou son sujet? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure.
In the days of Vespasian and Titus, while the Romans were disemboweling the Jews, a very rich Israelite who had no wish to be disemboweled fled with all the gold he had earned in his trade as a usurer, and took his whole family toward Ezion-geber. It consisted of his old wife, a son, and a daughter. In his retinue he had two eunuchs, one serving as cook, the other as plowman and vine grower. A good Essene who knew the Pentateuch by heart served him as chaplain. All these people embarked at the port of Ezion-geber, crossed the sea called Red, which is not red, and entered the Persian Gulf to look for the land of Ophir, without knowing where it was. You may be sure a horrible storm arose and drove the Hebrew family toward the coast of India. The ship was wrecked on one of the Maldives, now called Padrabranca, which was then deserted.
The rich old man and his wife drowned; the son, daughter, two eunuchs, and chaplain survived. They salvaged what provisions they could from the ship, built little huts on the island, and lived fairly comfortably. You know that the island of Padrabranca is five degrees from the equator, and that the world’s largest coconuts and best pineapples are found there. It was very pleasant to live there while the rest of the beloved nation was being slaughtered elsewhere; but the Essene wept to think that perhaps they were the only Jews left on earth and that Abraham’s seed was about to die out.
“It is up to you to revive it,” said the young Jew. “Marry my sister.” “I would gladly,” said the chaplain, “but the law forbids it. I am an Essene; I have vowed never to marry; the law says one must fulfill one’s vow. Let the Jewish race die out if it pleases, but I certainly will not marry your sister, pretty as she is.”
“My two eunuchs cannot give her children,” the Jew continued. “Then I shall give her some, if you please, and you will bless the marriage.”
“I would a hundred times rather be disemboweled by Roman soldiers,” said the chaplain, “than help you commit incest. If she were your sister on your father’s side, it might pass; the law allows that. But she is your sister on your mother’s side: it is abominable.”
“I quite understand,” replied the young man, “that it would be a crime in Jerusalem, where I should find other girls; but on the island of Padrabranca, where I see nothing but coconuts, pineapples, and oysters, I believe it is entirely permissible.” So the Jew married his sister and had a daughter by her despite the Essene’s protests. This was the only fruit of a marriage that one thought perfectly legitimate and the other abominable.
After fourteen years the mother died. The father said to the chaplain, “Have you finally rid yourself of your old prejudices? Will you marry my daughter?” “God preserve me,” said the Essene. “Very well, I shall marry her myself,” said the father. “Come what may, I do not want Abraham’s seed reduced to nothing.” Appalled by this horrible proposal, the Essene refused to remain any longer with a man who broke the law and fled. In vain the newlywed shouted, “Stay, my friend! I am observing natural law; I am serving my country. Do not abandon your friends!” The other let him shout, his head still full of the law, and swam away to the neighboring island.
It was the large island of Attole, very populous and very civilized. As soon as he landed, he was enslaved. He learned to stammer the language of Attole and complained bitterly of the inhospitable way he had been received. He was told that it was the law, and that since the island had nearly been taken by surprise by the inhabitants of Ada, it had been wisely decreed that all foreigners landing on Attole should be put into servitude. “That cannot be a law,” said the Essene, “for it is not in the Pentateuch.” He was told that it was in the country’s digest, and he remained a slave. Fortunately he had a very good, very rich master who treated him well and to whom he became greatly attached.
One day assassins came to kill the master and steal his treasures. They asked the slaves whether he was at home and whether he had much money. “We swear to you,” said the slaves, “that he has no money and is not at home.” But the Essene said, “The law does not permit lying. I swear to you that he is at home and has a great deal of money.” So the master was robbed and killed. Before the judges the slaves accused the Essene of betraying his patron. The Essene said that he would not lie, that he would not lie for anything in the world, and he was hanged.
I was told this story, and many similar ones, on my last voyage from India to France.
When I arrived, I went to Versailles on some business. I saw a beautiful woman pass, followed by several beautiful women. “Who is that beautiful woman?” I asked my lawyer at the parlement, who had come with me; for I had a lawsuit before the Parlement of Paris over the clothes I had had made in India, and I always wanted my lawyer at my side. “That is the king’s daughter,” he said. “She is charming and benevolent. What a pity that under no circumstances can she ever be queen of France.” “What!” I said. “If we had the misfortune to lose all her relatives and the princes of the blood—which God forbid—could she not inherit her father’s kingdom?” “No,” said the lawyer, “Salic law expressly forbids it.” “And who made this Salic law?” I asked the lawyer. “I know nothing about it,” he said, “but it is claimed that among an ancient people called the Salians, who could neither read nor write, there was a written law saying that on Salic land a daughter should not inherit an allodial estate; and this law has been adopted on non-Salic land.” “Well,” I told him, “I annul it. You have assured me that this princess is charming and benevolent; therefore she would have an incontestable right to the crown if the misfortune occurred that she alone remained of the royal blood. My mother inherited from her father, and I want this princess to inherit from hers.”
The next day my case was heard in a chamber of the parlement, and I lost by a unanimous vote. My lawyer told me that in another chamber I would have won by a unanimous vote. “That is very comical,” I said. “So each chamber has its own law?” “Yes,” he said. “There are twenty-five commentaries on the custom of Paris; that is, it has been proved twenty-five times that the custom of Paris is ambiguous; and if there were twenty-five chambers of judges, there would be twenty-five different bodies of jurisprudence. Fifteen leagues from Paris,” he continued, “we have a province called Normandy, where you would have been judged quite differently from here.” This gave me a desire to see Normandy. I went with one of my brothers. At the first inn we met a young man in despair. I asked him what his misfortune was; he replied that it was having an elder brother. “Where is the great misfortune in having a brother?” I asked. “My brother is older than I am, and we live very well together.” “Alas, sir,” he said, “here the law gives everything to the eldest and leaves the younger sons nothing.” “You are right to be angry,” I said. “Where we come from, the shares are equal, and sometimes the brothers love one another no better for it.”
These little adventures led me to fine and profound reflections on laws, and I saw that they are like our clothes: I had to wear a dolman in Constantinople and a close-fitting coat in Paris.
“If all human laws are matters of convention,” I said, “we need only make our bargains well. The citizens of Delhi and Agra say they made a very bad bargain with Tamerlane; the citizens of London congratulate themselves on having made a very good bargain with King William of Orange.” A citizen of London once told me, “Necessity makes laws, and force makes people observe them.” I asked him whether force did not sometimes make laws as well, and whether William the Bastard and Conqueror had not given them orders without making any bargain with them. “Yes,” he said, “we were oxen then. William put us under a yoke and drove us forward with goads. Since then we have been changed into men, but our horns remain, and we strike with them at anyone who wants to make us plow for him rather than for ourselves.”
Full of all these reflections, I took pleasure in thinking that there is a natural law independent of all human conventions: the fruit of my labor must belong to me; I must honor my father and mother; I have no right over my neighbor’s life, nor he over mine, etc. But when I reflected that from Chedorlaomer down to Mentzel, colonel of hussars, everyone lawfully kills and plunders his neighbor with a commission in his pocket, I was greatly distressed.
I was told that there were laws among thieves and laws in war as well. I asked what these laws of war were. “They mean,” I was told, “hanging a brave officer who has held a poor position without cannon against a royal army; hanging a prisoner if one of yours has been hanged; putting villages to fire and sword if they have not brought all their provisions on the appointed day, according to the orders of the gracious sovereign next door.” “Good,” I said. “There is the spirit of the laws.”
After being thoroughly instructed, I discovered that there are wise laws by which a shepherd is condemned to nine years in the galleys for giving his sheep a little foreign salt. My neighbor was ruined by a lawsuit over two oaks of his own that he had had cut in his wood, because he had been unable to comply with a formality he could not have known about. His wife died in poverty, and his son drags out a still more miserable life. I admit that these laws are just, although their enforcement is a little harsh; but I resent laws that authorize a hundred thousand men to go and lawfully slaughter a hundred thousand neighbors. It seemed to me that most men have received enough common sense from nature to make laws, but that not everyone has enough justice to make good laws.
Gather simple, peaceful farmers from one end of the earth to the other: they will all readily agree that one should be allowed to sell one’s surplus grain to one’s neighbors, and that the contrary law is inhuman and absurd; that coins representing commodities should be adulterated no more than the fruits of the earth; that the father of a family should be master in his own home; that religion should bring men together to unite them, not make them fanatics and persecutors; that those who work should not deprive themselves of the fruits of their labor to endow superstition and idleness. In an hour they will make thirty laws of this kind, all useful to the human race.
But let Tamerlane arrive and subjugate India: then you will see nothing but arbitrary laws. One will crush a province to enrich one of Tamerlane’s tax collectors; another will make it high treason to speak ill of the mistress of a raja’s chief valet; a third will seize half the farmer’s harvest and dispute his right to the rest. Finally there will be laws by which a Tartar bailiff will come and seize your children in their cradles, make the strongest a soldier and the weakest a eunuch, and leave their father and mother without help and without consolation.
Now which is better: to be Tamerlane’s dog or his subject? Clearly his dog’s condition is far superior.
L — Loix civiles & ecclésiastiques
On a trouvé dans les papiers d’un jurisconsulte ces notes, qui méritent peut-être un peu d’examen.
Que jamais aucune loi ecclésiastique n’ait de force, que lorsqu’elle aura la sanction expresse du gouvernement. C’est par ce moyen qu’Athènes & Rome n’eurent jamais de querelles religieuses.
Ces querelles sont le partage des nations barbares, ou devenues barbares.
Que le magistrat seul puisse permettre ou prohiber le travail les jours de fête, parce qu’il n’appartient pas à des prêtres de défendre à des hommes de cultiver leurs champs.
Que tout ce qui concerne les mariages dépende uniquement du magistrat, & que les prêtres s’en tiennent à l’auguste fonction de les bénir.
Que le prêt à intérêt soit purement un objet de la loi civile, parce qu’elle seule préside au commerce.
Que tous les ecclésiastiques soient soumis en tous les cas au gouvernement, parce qu’ils sont sujets de l’état.
Que jamais on n’ait le ridicule honteux de payer à un prêtre étranger la premiére année du revenu d’une terre, que des citoyens ont donnée à un prêtre concitoyen.
Qu’aucun prêtre ne puisse jamais ôter à un citoyen la moindre prérogative, sous prétexte que ce citoyen est pécheur, parce que le prêtre pécheur doit prier pour les pécheurs, & non les juger.
Que les magistrats, les laboureurs & les prêtres, payent également les charges de l’état, parce que tous appartiennent également à l’état.
Qu’il n’y ait qu’un poids, une mesure, une coutume.
Que les suplices des criminels soient utiles. Un homme pendu n’est bon à rien, & un homme condamné aux ouvrages publics sert encor la patrie, & est une leçon vivante.
Que toute loi soit claire, uniforme & précise. L’interpréter c’est presque toûjours la corrompre.
Que rien ne soit infame que le vice.
Que les impôts ne soient jamais que proportionels.
Que la loi ne soit jamais en contradiction avec l’usage. Car si l’usage est bon, la loi ne vaut rien.
The following notes were found among a jurist’s papers; perhaps they deserve a little examination.
Let no ecclesiastical law ever have force unless expressly sanctioned by the government. It was by this means that Athens and Rome never had religious quarrels.
Such quarrels are the lot of barbarous nations, or nations that have become barbarous.
Let the magistrate alone have power to permit or forbid work on feast days, because it is not for priests to forbid men to cultivate their fields.
Let everything concerning marriages depend solely on the magistrate, and let priests confine themselves to the august function of blessing them.
Let lending at interest be purely a matter for civil law, because civil law alone governs commerce.
Let all ecclesiastics be subject to the government in every case, because they are subjects of the state.
Let us never commit the shameful absurdity of paying a foreign priest the first year’s revenue from an estate that citizens have given to a priest who is their fellow citizen.
Let no priest ever be able to deprive a citizen of the slightest prerogative on the pretext that this citizen is a sinner, because a priest, himself a sinner, must pray for sinners, not judge them.
Let magistrates, plowmen, and priests bear the charges of the state equally, because all belong equally to the state.
Let there be only one weight, one measure, one customary law.
Let the punishments of criminals be useful. A hanged man is good for nothing, while a man sentenced to public works still serves his country and is a living lesson.
Let every law be clear, uniform, and precise. To interpret it is almost always to corrupt it.
Let nothing be infamous but vice.
Let taxes always be proportional.
Let the law never contradict established practice. For if the practice is good, the law is worthless.
L — Luxe
On a déclamé contre le luxe depuis deux mille ans, en vers & en prose, & on l’a toujours aimé.
Que n’a-t-on pas dit des premiers Romains, quand ces brigands ravagèrent & pillèrent les moissons de leurs voisins; quand pour augmenter leur pauvre village, ils détruisirent les pauvres villages des Volsques, & des Samnites; c’était des hommes désintéressés & vertueux! Ils n’avaient pû encor voler ni or, ni argent, ni pierreries, parce qu’il n’y en avait point dans les bourgs qu’ils saccagèrent. Leurs bois ni leurs marais ne produisaient ni perdrix, ni faisans; & on loue leur tempérance.
Quand de proche en proche ils eurent tout pillé, tout volé du fond du golphe Adriatique à l’Euphrate, & qu’ils eurent assez d’esprit pour jouir du fruit de leurs rapines pendant sept à huit cent ans; quand ils cultivèrent tous les arts, qu’ils goutèrent tous les plaisirs, & qu’ils les firent même gouter aux vaincus, ils cessèrent alors, dit-on, d’être sages & gens de bien.
Toutes ces déclamations se réduisent à prouver qu’un voleur ne doit jamais ni manger le diner qu’il a pris, ni porter l’habit qu’il a dérobé, ni se parer de la bague qu’il a volée. Il falait, dit-on, jetter tout cela dans la rivière, pour vivre en honnêtes gens; dites plutôt qu’il ne falait pas voler. Condamnez les brigands quand ils pillent; mais ne les traitez pas d’insensés quand ils jouïssent de bonne foi; Lorsqu’un grand nombre de marins Anglais se sont enrichis à la prise de Ponticheri, & de la Havane, ont-ils eu tort d’avoir ensuite du plaisir à Londres, pour prix de la peine qu’ils avaient euë au fond de l’Asie & de l’Amérique?
Les déclamateurs voudraient-ils qu’on enfouït les richesses qu’on aurait amassées par le sort des armes, par l’agriculture, par le commerce & par l’industrie? Ils citent Lacédémone; que ne citent-ils aussi la République de Saint Marin? Quel bien Sparte fit-elle à la Grèce? eut-elle jamais des Demostènes, des Sophocles, des Apelles, & des Fidias? Le luxe d’Athènes a fait de grands hommes en tout genre; Sparte a eu quelques capitaines, & encor en moins grand nombre que les autres villes. Mais à la bonne heure qu’une aussi petite République que Lacédémone conserve sa pauvreté. On arrive à la mort aussi-bien en manquant de tout, qu’en jouïssant de ce qui peut rendre la vie agréable. Le sauvage du Canada subsiste & atteint la vieillesse, comme le citoyen d’Angleterre qui a cinquante mille guinées de revenu. Mais qui comparera jamais le pays des Iroquois à l’Angleterre?
Que la république de Raguse & le canton de Zug fassent des loix somptuaires, ils ont raison, il faut que le pauvre ne dépense point au-delà de ses forces; mais j’ai lû quelque part:
Sachez surtout que le luxe enrichitUn grand état, s’il en perd un petit.
Si par luxe vous entendez l’excès, on sait que l’excès est pernicieux en tout genre, dans l’abstinence comme dans la gourmandise, dans l’œconomie comme dans la libéralité. Je ne sais comment il est arrivé que dans mes villages où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d’exporter le bled qu’on a semé intolérable, il n’y a guères pourtant de colon qui n’ait un bon habit de drap, & qui ne soit bien chaussé & bien nourri. Si ce colon laboure avec son bel habit, avec du linge blanc, les cheveux frisés & poudrés, voilà certainement le plus grand luxe, & le plus impertinent; mais qu’un bourgeois de Paris ou de Londres paraisse au spectacle vêtu comme ce païsan, voilà la lésine la plus grossiére & la plus ridicule.
Est modus in rebus, sunt certi denique fines,Quos ultrà citraque nequit consistere rectum.
Lorsqu’on inventa les ciseaux, qui ne sont certainement pas de l’antiquité la plus haute, que ne dit-on pas contre les premiers qui se rognèrent les ongles, & qui coupèrent une partie des cheveux qui leur tombaient sur le nez? On les traita sans doute de petits-maîtres & de prodigues, qui achetaient chérement un instrument de la vanité, pour gâter l’ouvrage du créateur. Quel péché énorme d’accourcir la corne que Dieu fait naître au bout de nos doigts! C’était un outrage à la Divinité. Ce fut bien pis quand on inventa les chemises & les chaussons. On sait avec quelle fureur les vieux conseillers qui n’en avaient jamais porté, criérent contre les jeunes magistrats qui donnèrent dans ce luxe funeste.
For two thousand years people have declaimed against luxury in verse and prose, and have always loved it.
What has not been said of the early Romans! When those brigands ravaged and plundered their neighbors’ harvests, when, to enlarge their poor village, they destroyed the poor villages of the Volscians and Samnites, they were disinterested and virtuous men! They had not yet been able to steal gold, silver, or jewels, because there were none in the villages they sacked. Their woods and marshes produced neither partridges nor pheasants, and their temperance is praised.
When, advancing little by little, they had plundered and stolen everything from the head of the Adriatic Gulf to the Euphrates, and had sense enough to enjoy the fruits of their robbery for seven or eight hundred years; when they cultivated all the arts, tasted every pleasure, and even let the conquered taste them, then, we are told, they ceased to be wise and honest men.
All these declamations amount to proving that a thief must never eat the dinner he has taken, wear the coat he has stolen, or adorn himself with the ring he has pilfered. All this, we are told, should have been thrown into the river so that they could live as honest men. Say instead that they should not have stolen. Condemn the brigands when they plunder, but do not call them mad when they enjoy their gains in good faith. When a great many English sailors grew rich at the capture of Pondicherry and Havana, were they wrong to enjoy themselves afterward in London as the reward for their hardship in the depths of Asia and America?
Would the declaimers have people bury the wealth amassed by the fortunes of war, agriculture, commerce, and industry? They cite Lacedaemon; why not cite the Republic of San Marino as well? What good did Sparta do Greece? Did it ever have its Demostheneses, Sophocleses, Apelleses, and Phidiases? The luxury of Athens produced great men in every field. Sparta had a few commanders, and fewer even of those than other cities. But by all means let so small a republic as Lacedaemon preserve its poverty. We reach death just as surely by lacking everything as by enjoying what can make life pleasant. The savage of Canada subsists and reaches old age like the English citizen with an income of fifty thousand guineas. But who will ever compare the country of the Iroquois with England?
Let the Republic of Ragusa and the canton of Zug make sumptuary laws; they are right: the poor must not spend beyond their means. But I have read somewhere:
Know above all that luxury enrichesA great state, though it ruins a small one.
If by luxury you mean excess, everyone knows that excess is harmful in every sphere, in abstinence as in gluttony, in thrift as in liberality. I do not know how it has happened that in my villages, where the soil is unforgiving, taxes heavy, and the ban on exporting the grain one has sown intolerable, there is nevertheless scarcely a farmer without a good cloth coat, good shoes, and good food. If this farmer plows in his fine coat, in white linen, with his hair curled and powdered, that is certainly the greatest luxury and the most absurd. But if a citizen of Paris or London appears at the theater dressed like this peasant, that is the coarsest and most ridiculous stinginess.
There is a measure in things; there are, in short, fixed bounds,Beyond or short of which right cannot stand.
When scissors were invented, which certainly do not date from the remotest antiquity, what was not said against the first people to trim their nails and cut off some of the hair falling over their noses? No doubt they were called fops and spendthrifts, paying dearly for an instrument of vanity to spoil the creator’s work. What an enormous sin, to shorten the horn God makes grow at the ends of our fingers! It was an outrage against the divinity. Things were far worse when shirts and slippers were invented. We know how furiously the old councilors, who had never worn them, cried out against the young magistrates who indulged in this fatal luxury.
M — Matière
Les sages à qui on demande ce que c’est que l’ame, répondent qu’ils n’en savent rien. Si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse. Il est vrai que des professeurs, & surtout des écoliers, savent parfaitement tout cela; & quand ils ont répété que la matière est étendue & divisible, ils croyent avoir tout dit; mais quand ils sont priés de dire ce que c’est que cette chose étendue, ils se trouvent embarassés. Cela est composé de parties, disent-ils; & ces parties de quoi sont-elles composées? Les élémens de ces parties sont-ils divisibles? Alors ou ils sont muets, ou ils parlent beaucoup, ce qui est également suspect. Cet être presque inconnu qu’on nomme matière, est-il éternel? Toute l’antiquité l’a crû. A-t-il par lui-même la force active? Plusieurs philosophes l’ont pensé. Ceux qui le nient sont-ils en droit de le nier? Vous ne concevez pas que la matière puisse avoir rien par elle-même. Mais comment pouvez-vous assurer qu’elle n’a pas par elle-même les propriétés qui lui sont nécessaires? Vous ignorez quelle est sa nature, & vous lui refusez des modes qui sont pourtant dans sa nature; car enfin, dès qu’elle est, il faut bien qu’elle soit d’une certaine façon, qu’elle soit figurée; & dès qu’elle est nécessairement figurée, est-il impossible qu’il n’y ait d’autres modes attachés à sa configuration? La matière existe; vous ne la connaissez que par vos sensations. Hélas de quoi servent toutes les subtilités de l’esprit depuis qu’on raisonne? La géométrie nous a appris bien des vérités, la métaphysique bien peu. Nous pesons la matière, nous la mesurons; nous la décomposons, & au delà de ces opérations grossières, si nous voulons faire un pas, nous trouvons dans nous l’impuissance, & devant nous un abîme.
Pardonnez de grace à l’univers entier qui s’est trompé en croyant la matière existante par elle-même. Pouvait-il faire autrement? comment imaginer que ce qui est sans succession n’a pas toujours été? S’il n’était pas nécessaire que la matière éxistât, pourquoi existe-t-elle? Et s’il falait qu’elle fût, pourquoi n’aurait-elle pas été toujours? Nul axiome n’a jamais été plus universellement reçu que celui-ci: Rien ne se fait de rien. En effet le contraire est incompréhensible. Le cahos a chez tous les peuples précédé l’arrangement qu’une main divine a fait du monde entier. L’éternité de la matière n’a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu’un Dieu éternel fût reconnu comme le maître d’une matière éternelle. Nous sommes assez heureux pour savoir aujourd’hui par la foi, que Dieu tira la matière du néant; mais aucune nation n’avait été instruite de ce dogme; les Juifs même l’ignorèrent. Le premier verset de la Genèse dit que les Dieux Eloïm, non pas Eloï, firent le ciel & la terre; il ne dit pas que le ciel & la terre furent créés de rien.
Philon qui est venu dans le seul tems où les Juifs ayent eu quelque érudition, dit dans son chapitre de la création; “Dieu étant bon par sa nature n’a point porté envie à la substance, à la matière, qui par elle-même n’avait rien de bon, qui n’a de sa nature, qu’inertie; confusion, désordre. Il daigna la rendre bonne de mauvaise qu’elle était.”
L’idée du cahos débrouillé par un Dieu se trouve dans toutes les anciennes théogonies. Hésiode répétait ce que pensait l’orient, quand il disait dans sa théogonie; “Le cahos est ce qui a existé le premier.” Ovide était l’interprète de tout l’empire Romain, quand il disait:
Sic ubi dispositam quisquis fuit ille DeorumCongeriem secuit.
La matière était donc regardée entre les mains de Dieu, comme l’argile sous la roue du potier, s’il est permis de se servir de ces faibles images pour en exprimer la divine puissance.
La matière étant éternelle devait avoir des propriétés éternelles; comme la configuration, la force d’inertie, le mouvement & la divisibilité. Mais cette divisibilité n’est que la suite du mouvement; car sans mouvement rien ne se divise, ne se sépare, ni ne s’arrange. On regardait donc le mouvement comme essentiel à la matière. Le cahos avait été un mouvement confus; & l’arrangement de l’univers un mouvement régulier imprimé à tous les corps par le maître du monde. Mais comment la matière aurait-elle le mouvement par elle-même? Comme elle a, selon tous les anciens, l’étenduë & l’impénétrabilité.
Mais on ne la peut concevoir sans étendue, & on peut la concevoir sans mouvement! A cela on répondait; Il est impossible que la matière ne soit pas perméable; or étant perméable, il faut bien que quelque chose passe continuellement dans ses pores; à quoi bon des passages si rien n’y passe?
De réplique en réplique on ne finirait jamais; le sistême de la matière éternelle a de très grandes difficultés comme tous les sistêmes. Celui de la matière formée de rien n’est pas moins incompréhensible. Il faut l’admettre & ne pas se flatter d’en rendre raison; la philosophie ne rend point raison de tout. Que de choses incompréhensibles n’est-on pas obligé d’admettre même en géométrie! Conçoit-on deux lignes qui s’approcheront toûjours, & qui ne se rencontreront jamais?
Les géomètres à la vérité nous diront; Les propriétés des assimptotes vous sont démontrées; vous ne pouvez vous empêcher de les admettre; mais la création ne l’est pas, pourquoi l’admettez-vous? Quelle difficulté trouvez-vous à croire comme toute l’antiquité la matière éternelle? D’un autre côté le théologien vous pressera & vous dira, si vous croyez la matière éternelle, vous reconnaissez donc deux principes, Dieu & la matière, vous tombez dans l’erreur de Zoroastre, de Manès.
On ne répondra rien aux géomètres, parce que ces gens-là ne connaissent que leurs lignes, leurs surfaces & leurs solides; mais on pourra dire au théologien: En quoi suis-je Manichéen? voilà des pierres qu’un architecte n’a point faites; il en a élevé un bâtiment immense; je n’admets point deux architectes; les pierres brutes ont obéi au pouvoir & au génie.
Heureusement quelque systême qu’on embrasse, aucun ne nuit à la morale; car qu’importe que la matière soit faite ou arrangée? Dieu est également notre maître absolu. Nous devons être également vertueux sur un cahos débrouillé, ou sur un cahos créé de rien, presqu’aucune de ces questions métaphysiques n’influe sur la conduite de la vie; il en est des disputes comme des vains discours qu’on tient à table; chacun oublie après diner ce qu’il a dit, & va où son intérêt & son goût l’appellent.
When the wise are asked what the soul is, they answer that they know nothing about it. If asked what matter is, they give the same answer. Professors, it is true, and especially schoolboys, know all this perfectly; once they have repeated that matter has extension and is divisible, they think they have said everything. But when asked to say what this extended thing is, they find themselves at a loss. “It is composed of parts,” they say. And what are these parts composed of? Are the elements of these parts divisible? Then they either fall silent or speak at great length, which is equally suspicious. Is this almost unknown being called matter eternal? All antiquity believed so. Does it possess active force in itself? Several philosophers have thought so. Are those who deny it entitled to deny it? You cannot conceive of matter possessing anything in itself. But how can you be certain that it does not possess in itself the properties necessary to it? You do not know its nature, yet you deny it modes that are nevertheless in its nature. For after all, as soon as it exists, it must exist in a certain way, must have a shape; and since it necessarily has a shape, is it impossible that other modes should be attached to its configuration? Matter exists; you know it only through your sensations. Alas, what use have all the mind’s subtleties been since reasoning began? Geometry has taught us many truths, metaphysics very few. We weigh matter, measure it, decompose it; and if we want to take one step beyond these crude operations, we find impotence within us and an abyss before us.
Please forgive the whole universe for having erred in believing matter self-existent. Could it do otherwise? How can we imagine that what exists without succession has not always existed? If matter’s existence was not necessary, why does it exist? And if it had to exist, why should it not always have existed? No axiom has ever been more universally accepted than this: Nothing is made from nothing. Indeed, the contrary is incomprehensible. Among all peoples, chaos preceded the ordering of the whole world by a divine hand. The eternity of matter did not impair the worship of the divinity among any people. Religion never took fright at the acknowledgment of an eternal God as master of eternal matter. Today we are fortunate enough to know through faith that God drew matter out of nothingness; but no nation had been instructed in this dogma. Even the Jews were ignorant of it. The first verse of Genesis says that the gods Elohim, not Eloi, made heaven and earth; it does not say that heaven and earth were created from nothing.
Philo, who lived in the only period when the Jews had any learning, says in his chapter on creation: “God, being good by nature, did not envy substance, matter, which in itself had nothing good, which by nature has only inertia, confusion, disorder. He deigned to make it good instead of the bad thing it was.”
The idea of chaos disentangled by a God is found in all the ancient theogonies. Hesiod repeated Eastern thought when he said in his Theogony, “Chaos was the first thing to exist.” Ovid spoke for the whole Roman Empire when he said:
So when that one of the gods, whoever he was,Cut apart the mass he had set in order.
Matter was therefore regarded in God’s hands as clay beneath the potter’s wheel, if such feeble images may be used to express divine power.
Matter, being eternal, had to possess eternal properties, such as configuration, inertia, motion, and divisibility. But this divisibility is only a consequence of motion, for without motion nothing is divided, separated, or arranged. Motion was therefore regarded as essential to matter. Chaos had been confused motion; the ordering of the universe was regular motion imparted to all bodies by the master of the world. But how could matter possess motion in itself? As it possesses extension and impenetrability, according to all the ancients.
“But it cannot be conceived without extension, and it can be conceived without motion!” To this the answer was: “It is impossible for matter not to be permeable; now, being permeable, something must continually pass through its pores. What use are passages if nothing passes through them?”
From reply to reply there would be no end. The system of eternal matter has very great difficulties, like all systems. That of matter formed from nothing is no less incomprehensible. We must admit it without flattering ourselves that we can account for it; philosophy does not account for everything. How many incomprehensible things must be admitted even in geometry! Can we conceive of two lines that will always approach and never meet?
Geometers, it is true, will tell us: “The properties of asymptotes are demonstrated to you; you cannot help admitting them. But creation is not demonstrated: why do you admit it? What difficulty do you find in believing matter eternal, as all antiquity did?” On the other hand the theologian will press you and say, “If you believe matter eternal, then you acknowledge two principles, God and matter. You fall into the error of Zoroaster, of Mani.”
We shall answer the geometers nothing, because those people know only their lines, surfaces, and solids. But we may say to the theologian: “In what way am I a Manichaean? Here are stones an architect did not make; he has raised an immense building from them. I do not admit two architects; the rough stones obeyed power and genius.”
Fortunately, whatever system one embraces, none harms morality; for what does it matter whether matter is made or arranged? God is equally our absolute master. We must be equally virtuous upon a chaos disentangled or upon a chaos created from nothing. Almost none of these metaphysical questions influences the conduct of life. Disputes are like the idle talk people exchange at table: after dinner everyone forgets what he said and goes where interest and inclination call him.
M — Méchant
On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que l’homme est né enfant du diable, & méchant. Rien n’est plus mal avisé. Car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m’avertis donc que tu ès né tel, qu’il faut que je me défie de toi comme d’un renard ou d’un crocodile. Oh point! me dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut se fier à moi; mais le reste du genre humain qui est ou hérétique, ou ce que tu appelles infidèle, ne sera donc qu’un assemblage de monstres, & toutes les fois que tu parleras à un Luthérien, ou à un Turc, tu dois être sûr qu’ils te voleront, & qu’ils t’assassineront, car ils sont enfans du Diable; ils sont nés méchants; l’un n’est point régénéré, & l’autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de dire aux hommes, Vous êtes tous nés bons, voyez combien il serait affreux de corrompre la pureté de vôtre être. Il eût falu en user avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en particulier. Un chanoine mêne-t-il une vie scandaleuse? on lui dit, est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine? On fait souvenir un homme de robe qu’il a l’honneur d’être conseiller du roi, & qu’il doit l’exemple.
On dit à un soldat pour l’encourager, Songe que tu ès du régiment de Champagne. On devrait dire à chaque individu, Souvien toi de ta dignité d’homme.
Et en effet, malgré qu’on en ait, on en revient toujours là; car que veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations, rentrez en vous-même? si vous étiez né enfant du diable, si vôtre origine était criminelle, si vôtre sang était formé d’une liqueur infernale, ce mot, rentrez en vous-même, signifierait, Consultez, suivez vôtre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c’est la loi de vôtre père.
L’homme n’est point né méchant, il le devient, comme il devient malade. Des médecins se présentent & lui disent, Vous êtes né malade; il est bien sûr que ces médecins, quelque chose qu’ils disent & qu’ils fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature; & ces raisonneurs sont très malades eux-mêmes.
Assemblez tous les enfans de l’univers, vous ne verrez en eux que l’innocence, la douceur & la crainte; s’ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits serpents cherchent à mordre, & les petits tigres à déchirer. Mais la nature n’ayant pas donné à l’homme plus d’armes offensives qu’aux pigeons & aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire.
L’homme n’est donc pas né mauvais, pourquoi plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la méchanceté? c’est que ceux qui sont à leur tête étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes, comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb raporta d’Amérique, répand ce venin d’un bout de l’Europe à l’autre. Le premier ambitieux a corrompu la terre.
Vous m’allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d’orgueil, de rapine, de fraude, de cruauté qui est dans tous les hommes. J’avoue qu’en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités; mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre & la gravelle parce que tout le monde y est exposé?
Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes; les Philadelphiens, les Banians n’ont jamais tué personne. Les Chinois, les peuples du Tonquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent ans ne connaissent point la guerre. A peine voit-on en dix ans un de ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d’Amsterdam, villes où pourtant la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême.
Si les hommes étaient essentiellement méchants, s’ils naissaient tous soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs, on verrait tous les matins les maris assassinés par leurs femmes, & les pères par leurs enfans, comme on voit à l’aube du jour des poules étranglées par une fouïne qui est venue sucer leur sang.
S’il y a un milliard d’hommes sur la terre, c’est beaucoup; cela donne environ cinq cent millions de femmes qui cousent, qui filent, qui nourissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, & qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d’habitans du globe, il y a deux cent millions d’enfans au moins, qui certainement ne tuent ni ne pillent, & environ autant de vieillards ou de malade qui n’en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de jeunes gens robustes & capables du crime. De ces cent millions il y en a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre par un travail prodigieux à leur fournir la nourriture & le vêtement; ceux-là n’ont guères le temps de mal faire.
Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs & de bonne compagnie, qui veulent jouïr doucement, les hommes à talents occupés de leurs professions, les magistrats, les prêtres, visiblement intéressés à mener une vie pure au moins en apparence. Il ne restera donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, & quelques milliers de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n’y a jamais à la fois un million de ces bêtes féroces employées; & dans ce nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez donc, tout au plus, sur la terre dans les temps les plus orageux, un homme sur mille, qu’on peut appeller méchant; encor ne l’est-il pas toujours.
Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu’on ne dit, & qu’on ne croit. Il y en a encor trop, sans doute; on voit des malheurs & des crimes horribles; mais le plaisir de se plaindre & d’éxagérer est si grand, qu’à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de sang. Avez-vous été trompé? tous les hommes sont des parjures. Un esprit mélancolique qui a souffert une injustice voit l’univers couvert de damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame au sortir de l’opéra, n’imagine pas qu’il y ait des infortunés.
We are told at the top of people’s voices that human nature is essentially perverse, that man is born a child of the devil, and wicked. Nothing could be more ill advised. For, my friend, you who preach to me that everyone is born perverse, you are warning me that you were born so yourself, that I must distrust you as I would a fox or a crocodile. “Oh, not at all!” you tell me. “I have been regenerated; I am neither a heretic nor an infidel; you can trust me.” But the rest of the human race, which is either heretical or what you call infidel, will therefore be nothing but a collection of monsters; and whenever you speak to a Lutheran or a Turk, you must be certain they will rob and murder you, for they are children of the devil, born wicked: one has not been regenerated, and the other has degenerated. It would be far more reasonable, far finer, to tell men, “You were all born good; see how dreadful it would be to corrupt the purity of your being.” We ought to have dealt with the human race as we deal with each man in particular. Does a canon lead a scandalous life? We say to him, “Is it possible that you dishonor the dignity of a canon?” We remind a magistrate that he has the honor of being a counselor to the king, and that he must set an example.
To encourage a soldier we say, “Remember that you belong to the Champagne regiment.” We should say to every individual, “Remember your dignity as a man.”
In fact, like it or not, we always come back to this. For what does that expression, so frequently used among all nations, look within yourself, mean? If you were born a child of the devil, if your origin were criminal, if your blood were formed of an infernal fluid, look within yourself would mean, “Consult and follow your diabolical nature; be an impostor, a thief, a murderer: that is your father’s law.”
Man is not born wicked; he becomes so, as he becomes ill. Physicians appear and tell him, “You were born ill.” It is quite certain that these physicians, whatever they say and do, will not cure him if his illness is inherent in his nature; and these reasoners are very ill themselves.
Gather all the children in the universe: you will see in them only innocence, gentleness, and fear. If they were born wicked, harmful, cruel, they would show some sign of it, as little snakes try to bite and little tigers to tear. But nature, having given man no more offensive weapons than pigeons and rabbits, cannot have given him an instinct that drives him to destroy.
Man, then, was not born bad. Why are so many infected with this plague of wickedness? Because those at their head, stricken with the disease, communicate it to the rest of mankind, as a woman afflicted with the illness Christopher Columbus brought back from America spreads that poison from one end of Europe to the other. The first ambitious man corrupted the earth.
You will tell me that this first monster developed the seed of pride, plunder, fraud, and cruelty that is in all men. I admit that in general most of our brothers can acquire these qualities; but does everyone have putrid fever, bladder stones, and gravel because everyone is exposed to them?
There are whole nations that are not wicked. The Philadelphians and the Banians have never killed anyone. The Chinese, the peoples of Tonkin, Laos, Siam, even Japan, have known no war for more than a hundred years. In the cities of Rome, Venice, Paris, London, and Amsterdam, where greed, the mother of all crimes, is nevertheless extreme, scarcely one of those great crimes that astonish human nature is seen in ten years.
If men were essentially wicked, if they were all born subject to a being as malicious as he is unhappy, who inspired them with all his frenzies to avenge his torment, every morning we should see husbands murdered by their wives and fathers by their children, as at daybreak we see hens strangled by a marten that has come to suck their blood.
If there are a billion people on earth, that is a great many. It gives us about five hundred million women who sew, spin, nurse their little ones, keep their house or hut clean, and gossip a little about their neighbors. I do not see what great harm these poor innocents do on earth. Of this number of the globe’s inhabitants, there are at least two hundred million children, who certainly neither kill nor plunder, and about as many old or sick people who have not the power to do so. There remain at most a hundred million young people strong enough and capable of crime. Of these hundred million, ninety million are continually occupied in forcing the earth, through prodigious labor, to furnish them with food and clothing. These people have scarcely any time to do harm.
The remaining ten million will include people of leisure and good society who want to enjoy life peacefully; talented men occupied with their professions; magistrates and priests, who plainly have an interest in leading a pure life, at least in appearance. The only truly wicked people left will therefore be a few schemers, whether secular or monastic, who are always trying to trouble the world, and a few thousand vagabonds who hire out their services to these schemers. Now there are never a million of these ferocious beasts employed at once, and in that number I include highwaymen. So at most, in the most turbulent times, there is one man in a thousand on earth who can be called wicked; and even he is not always so.
There is therefore infinitely less evil on earth than people say and believe. There is still too much, no doubt; we see horrible misfortunes and crimes. But the pleasure of complaining and exaggerating is so great that at the slightest scratch you cry that the earth is awash in blood. Have you been deceived? All men are perjurers. A melancholy mind that has suffered an injustice sees the universe covered with the damned, just as a young voluptuary, dining with his lady after the opera, cannot imagine that there are any unhappy people.
M — Messie
Messiah ou Meshiah, en hebreu; Christos, ou Célomenos, en grec; Unctus en latin, Oint.
Nous voyons dans l’ancien testament que le nom de Messie fut souvent donné à des princes idolâtres ou infidèles. Il est dit1 que Dieu envoya un prophête pour oindre Jehu roi d’Israël; il annonça l’onction sacrée à Hazael roi de Damas & de Syrie, ces deux Princes étant les Messies du très-haut, pour punir la maison d’Achab.
Au 16ᵉ. d’Esaïe le nom de Messie est expressément donné à Cyrus. “Ainsi a dit l’Eternel à Cyrus son oint, son Messie, duquel j’ai pris la main droite, afin que je terrasse les nations devant lui, &c.”
Ezéchiel au 28ᵉ. chapitre de ses révélations donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu’il appelle aussi Cherubin. “Fils de l’homme, dit l’Eternel au prophête, prononce à haute voix une complainte sur le roi de Tyr, & lui dis; Ainsi a dit le Seigneur, l’Eternel. Tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse & parfait en beauté; tu as été le jardin d’Heden du Seigneur, (ou suivant d’autres versions, tu étais toutes les délices du Seigneur.) Tes vêtements étaient de sardoine, de topase, de jaspe, de chrisolite, d’onix, de béril, de saphir, d’escarboucle, d’émeraude, & d’or; ce que savaient faire tes tambours & tes flutes a été chez toi; ils ont été tout prêts au jour que tu fus créé; tu as été un Chérubin, un Messie.”
Ce nom de Messiah, Christ, se donnait aux rois, aux prophêtes, & aux grands-prêtres des Hébreux. Nous lisons dans le I. des Rois xij. 3. “Le Seigneur & son Messie sont témoins,” c’est-à-dire, le Seigneur & le Roi qu’il a établi. Et ailleurs; “Ne touchez point mes oints, & ne faites aucun mal à mes prophêtes.” David animé de l’esprit de Dieu, donne dans plus d’un endroit à Saül son beau-père réprouvé qui le persécutait, le nom & la qualité d’oint, de Messie du Seigneur; “Dieu me garde, dit-il fréquemment, de porter ma main sur l’oint du Seigneur, sur le Messie de Dieu!”
Si le nom de Messie, d’oint de l’Eternel a été donné à des rois idolâtres, à des réprouvés, il a été très souvent employé dans nos anciens oracles pour désigner l’oint véritable du Seigneur, ce Messie par excellence, le Christ, fils de Dieu, enfin Dieu lui-même.
Si l’on rapproche tous les divers oracles qu’on applique pour l’ordinaire au Messie, il en peut résulter quelques difficultés apparentes dont les Juifs se sont prévalus pour justifier, s’ils le pouvaient, leur obstination. Plusieurs grands théologiens leur accordent, que dans l’état d’oppression sous lequel gémissait le peuple Juif, & après toutes les promesses que l’Eternel lui avait faites si souvent, il pouvait soupirer après la venue d’un Messie vainqueur & libérateur, & qu’ainsi il est en quelque sorte excusable de n’avoir pas d’abord reconnu ce libérateur dans la personne de Jesus.
Il était dans le plan de la sagesse éternelle, que les idées spirituelles du vrai Messie fussent inconnues à la multitude aveugle; elles le furent au point que les docteurs Juifs se sont avisés de nier que les passages que nous alléguons doivent s’entendre du Messie; plusieurs disent que le Messie est déjà venu en la personne d’Ezéchias; c’était le sentiment du fameux Hillel. D’autres en grand nombre prétendent que la croyance de la venue d’un Messie n’est point un article fondamental de foi, & que ce dogme n’étant ni dans le décalogue, ni dans le lévitique, il n’est qu’une espérance consolante.
Plusieurs Rabins vous disent qu’ils ne doutent pas, que suivant les anciens oracles le Messie ne soit venu dans les tems marqués; mais qu’il ne vieillit point, qu’il reste caché sur cette terre, & qu’il attend pour se manifester qu’Israël ait célébré comme il faut le sabat.
Le fameux Rabin Salomon Jarchy ou Raschy, qui vivait au commencement du douziéme siècle, dit dans ses talmudiques, que les anciens Hébreux ont crû que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées Romaines; c’est, comme on dit, appeller le médecin après la mort.
Le Rabbi Kimchy qui vivait aussi au douziéme siècle, annonçait que le Messie dont il croyait la venue très-prochaine, chasserait de la Judée les chrétiens qui la possédaient pour lors; il est vrai que les chrétiens perdirent la terre sainte; mais ce fut Saladin qui les vainquit: pour peu que ce conquérant eût protégé les Juifs, & se fût déclaré pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur Messie.
Les auteurs sacrés, & nôtre Seigneur Jésus lui-même, comparent souvent le régne du Messie & l’éternelle béatitude à des jours de nôces, à des festins; mais les talmudistes ont étrangement abusé de ces paraboles; selon eux le Messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le Paradis terrestre, & qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre.
On servira pour entrée le fameux poisson, appellé le grand Léviathan, qui avale tout d’un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d’avoir trois cent lieues de long; toute la masse des eaux est portée sur Léviathan. Dieu au commencement en créa un mâle & un autre femelle; mais de peur qu’ils ne renversassent la terre, & qu’ils ne remplissent l’univers de leurs semblables, Dieu tua la femelle, & la sala pour le festin du Messie.
Les Rabbins ajoutent qu’on tuera pour ce repas le taureau Béhémoth, qui est si gros qu’il mange chaque jour le foin de mille montagnes: la femelle de ce taureau fut tuée au commencement du monde, afin qu’une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce qui n’aurait pû que nuire aux autres créatures; mais ils assurent que l’Eternel ne la sala pas, parce que la vache salée n’est pas si bonne que la léviatane. Les juifs ajoutent encor si bien foi à toutes ces réveries rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du bœuf Béhémoth.
Après des idées si grossières sur la venue du Messie, & sur son régne, faut-il s’étonner, si les juifs tant anciens que modernes, & plusieurs même des premiers chrétiens, malheureusement imbus de toutes ces réveries, n’ont pû s’élever à l’idée de la nature divine de l’Oint du Seigneur, & n’ont pas attribué la qualité de Dieu au Messie? Voyez comme les juifs s’expriment là-dessus dans l’ouvrage intitulé Judæi Lusitani quæstiones ad christianos.2 “Reconnaître, disent-ils, un homme Dieu, c’est s’abuser soi-même, c’est se forger un monstre, un centaure, le bizarre composé de deux natures qui ne sauraient s’allier.” Ils ajoutent que les prophêtes n’enseignent point que le Messie soit homme Dieu, qu’ils distinguent expressément entre Dieu & David, qu’ils déclarent le premier maître & le second serviteur; &c.
On sait assez que les juifs esclaves de la lettre n’ont jamais pénétré comme nous le sens des écritures.
Lorsque le Sauveur parut, les préjugés Juifs s’élevèrent contre lui. Jesus-Christ lui-même, pour ne pas révolter leurs esprits aveugles, parait extrêmement réservé sur l’article de sa Divinité; il voulait, dit Saint Chrisostôme, accoutumer insensiblement ses auditeurs à croire un mistère si fort élevé au-dessus de la raison; s’il prend l’autorité d’un Dieu en pardonnant les péchés, cette action soulève tous ceux qui en sont les témoins; ses miracles les plus évidens ne peuvent convaincre de sa divinité, ceux mêmes en faveur desquels il les opère. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur, il avoue avec un modeste détour qu’il est le fils de Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe & crie au blasphême. Avant l’envoi du Saint-Esprit, les Apôtres ne soupçonnent pas même la divinité de leur maître; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui, ils répondent, que les uns le prennent pour Elie, les autres pour Jérémie, ou pour quelqu’autre prophête. St: Pierre a besoin d’une révélation particulière pour connaître que Jesus est le Christ, le fils de Dieu vivant.
Les Juifs révoltés contre la divinité de Jesus-Christ ont eu recours à toutes sortes de voyes pour détruire ce grand mistère; ils détournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au Messie; ils prétendent que le nom de Dieu, Eloï, n’est pas particulier à la divinité, & qu’il se donne même par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats en général à ceux qui sont élevés en autorité; ils citent en effet un très-grand nombre de passages des saintes écritures, qui justifient cette observation, mais qui donnent aucune atteinte aux termes & exprès des anciens oracles qui regardent le Messie.
Enfin ils prétendent que si le Sauveur, & après lui les Evangélistes, les Apôtres & les premiers chrétiens, appellent Jesus le fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait dans les tems évangéliques, autre chose que l’opposé des fils de Bélial, c’est-à-dire, homme de bien, serviteur de Dieu; par opposition à un méchant, un homme qui ne craint point Dieu.
Si les Juifs ont contesté à Jesus-Christ la qualité de Messie & sa divinité, ils n’ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jetter sur sa naissance, sa vie & sa mort, tout le ridicule & tout l’opprobre qu’a pû imagiginer leur criminel acharnement.
De tous les ouvrages qu’a produits l’aveuglement des Juifs, il n’en est point de plus odieux & de plus extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par Mr. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela ignea &c.
C’est dans ce Sepher Toldos Jeschut, qu’on lit une histoire monstrueuse de la vie de nôtre Sauveur forgée avec toute la passion & la mauvaise foi possibles. Ainsi, par exemple, ils ont osé écrire qu’un nommé Panther ou Pandera habitant de Bétléem, était devenu amoureux d’une jeune femme mariée à Jochaman. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nommé Jesua ou Jesu. Le père de cet enfant fut obligé de s’enfuir, & se retira à Babylone. Quant au jeune Jesu, on l’envoya aux écoles; mais, ajoute l’auteur, il eut l’insolence de lever la tête, & de se découvrir devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant eux la tête baissée, & le visage couvert, comme c’était la coutume; hardiesse qui fut vivement tansée; ce qui donna lieu d’examiner sa naissance, qui fut trouvée impure, & l’exposa bientôt à l’ignominie.
Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était connu dès le second siècle; Celse le cita avec confiance, & Origène le réfute au chapitre neuvième.
Il y a un autre livre intitulé aussi Toledos Jesu, publié l’an 1705. par Mr. Huldric, qui suit de plus près l’évangile de l’enfance, mais qui commet à tout moment les anacronismes & les fautes les plus grossières; il fait naître & mourir Jesus-Christ sous le régne d’Hérode le grand; il veut que ce soit à ce prince qu’ont été faites les plaintes sur l’adultère de Panther & de Marie mère de Jesus.
L’auteur qui prend le nom de Jonathan, qui se dit contemporain de Jesus-Christ & demeurant à Jérusalem, avance qu’Hérode consulta sur le fait de Jesus-Christ les sénateurs d’une ville dans la terre de Césarée: nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions.
Cependant c’est à la faveur de toutes ces calomnies que les Juifs s’entretiennent dans leur haine implacable contre les chrétiens, & contre l’évangile; ils n’ont rien négligé pour altérer la chronologie du vieux testament, & pour répandre des doutes & des difficultés sur le tems de la venue de notre Sauveur.
Ahmed-ben-Cassum-al-Andacousy Maure de Grenade qui vivait sur la fin du 16ᵉ. siècle, cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize lames de plomb, gravées en caractères arabes, dans une grote près de Grenade. Dom Pedro y Quinones archevêque de Grenade en a rendu lui-même témoignage; ces lames de plomb, qu’on appelle de Grenade, ont été depuis portées à Rome, où après un examen de plusieurs années, elles ont enfin été condamnées comme apocriphes sous le pontificat d’Alexandre VII. elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie & de son fils.
Le nom de Messie accompagné de l’épitète de faux se donne encor à ces imposteurs qui dans divers tems ont cherché à abuser la nation Juive. Il y eut de ces faux-Messies avant même la venue du véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle3 d’un nommé Theudas, dont l’histoire se lit dans les antiquités Judaïques de Joseph, liv. 20. chap. 2. Il se vantait de passer le Jourdain à pié sec; il attira beaucoup de gens à sa suite; mais les Romains étant tombés sur sa petite troupe la dissipèrent, coupèrent la tête au malheureux chef, & l’exposèrent dans Jérusalem.
Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Joseph fait mention dans le 12. chap. du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophête avait ramassé près de trente mille hommes; mais l’hyperbole est le caractère de l’historien Juif.
Dès les tems apostoliques l’on vit Simon surnommé le magicien,4 qui avait sû séduire les habitans de Samarie, au point qu’ils le considéraient comme la vertu de Dieu.
Dans le siècle suivant l’an 178. & 179. de l’ère chrêtienne, sous l’empire d’Adrien parut, le faux-Messie Barchochebas, à la tête d’une armée. L’empereur envoya contre lui Julius Severus, qui après plusieurs rencontres enferma les révoltés dans la ville de Bither; elle soutint un siége opiniâtre, & fut emportée; Barchochebas y fut pris & mis à mort. Adrien crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles révoltes des Juifs qu’en leur défendant par un édit d’aller à Jérusalem; il établit même des gardes aux portes de cette ville, pour en défendre l’entrée aux restes du peuple d’Israël.
On lit dans Socrate historien éclésiastique5 que l’an 434, il parut dans l’île de Candie un faux-Messie qui s’appellait Moïse. Il se disait l’ancien libérateur des Hébreux ressuscité pour les délivrer encore.
Un siècle après, en 530. il y eut dans la Palestine un faux-Messie nommé Julien; il s’annonçait comme un grand conquérant, qui à la tête de sa nation détruirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits par ses promesses les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L’empereur Justinien envoya des troupes contre lui; on livra bataille au faux-Christ, il fut pris & condamné au dernier supplice.
Au commencement du 8e. siècle, Serenus Juif espagnol se porta pour Messie, prêcha, eut des disciples, & mourut comme eux dans la misère.
Il s’éleva plusieurs faux-Messies dans le douxiéme siècle. Il en parut un en France sous Louis le jeune; il fut pendu lui & ses adhérens, sans qu’on ait jamais sçû les noms ni du maître ni des disciples.
Le treizième siècle fut fertile en faux-Messies; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse, dans l’Espagne, en Moravie: l’un d’eux qui se nommait David el Ré passe pour avoir été un très-grand magicien; il séduisit les Juifs, & se vit à la tête d’un parti considérable; mais ce Messie fut assassiné.
Jaque Zieglerne de Moravie, qui vivait au milieu du 16ᵉ. siècle, annonçait la prochaine manifestation du Messie; né, à ce qu’il assurait, depuis quatorze ans, il l’avait vû, disait-il, à Strasbourg, & il regardait avec soin une épée & un sceptre pour les lui mettre en main dès qu’il serait en âge d’enseigner.
L’an 1624. un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier.
L’an 1666. Zabathei Sévi né dans Alep, se dit le Messie prédit par les Zieglernes. Il débuta par prêcher sur les grands chemins, & au milieu des campagnes; les Turcs se moquaient de lui, pendant que ses disciples l’admiraient. Il paraît qu’il ne mit pas d’abord dans ses intérêts le gros de la nation Juive, puisque les chefs de la sinagogue de Smyrne, portèrent contre lui une sentence de mort; mais il en fut quitte pour la peur & le bannissement.
Il contracta trois mariages, & l’on prétend qu’il n’en consomma point, disant que cela était au-dessous de lui. Il s’associa un nommé Nathan-Lévi: celui-ci fit le personnage du prophête Elie, qui devait précéder le Messie. Ils se rendirent à Jérusalem, & Nathan y annonça Zabathéi-Sevi comme le libérateur des nations. La populace Juive se déclara pour eux; mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les anathématisèrent.
Sévi pour fuir l’orage se retira à Constantinople, & de là à Smyrne; Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs qui le reconnurent & le saluèrent publiquement en qualité de Messie; cette ambassade en imposa au peuple, & même à quelques docteurs qui déclarèrent Sabathéi-Sévi Messie & roi des Hébreux. Mais la sinagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé.
Sabathéi se mit sous la protection du Cadi de Smyrne, & eut bientôt pour lui tout le peuple Juif; il fit dresser deux trônes, un pour lui, & l’autre pour son épouse favorite; il prit le nom de roi des rois, & donna à Joseph-Sévi son frère celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conquête de l’empire Ottoman assurée. Il poussa même l’insolence jusqu’à faire ôter de la lithurgie Juive le nom de l’empereur, & à y faire substituer le sien.
On le fit mettre en prison aux Dardanelles; les Juifs publièrent qu’on n’épargnait sa vie, que parce que les Turcs savaient bien qu’il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s’enrichit des présens que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur roi, leur Messie prisonnier, qui dans les fers conservait toute sa dignité, & se faisait baiser les pieds.
Cependant le Sultan qui tenait sa cour à Andrinople, voulut faire finir cette comédie; il fit venir Sévi & lui dit que s’il était Messie, il devait être invulnérable; Sévi en convint. Le grand-Seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans; le Messie avoua qu’il n’était point invulnérable, & protesta que Dieu ne l’envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion Musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit Mahométan, & il vécut & mourut également méprisé des Juifs & des Musulmans; ce qui a si fort décrédité la profession de faux Messie, que Sévi est le dernier qui ait paru.
1 iv. Reg. viij. 12. 13. 14.
2 Quæst. 1. 2. 4. 23. &c.
3 Act. Apost. c. v. 34. 35. 36.
4 Act. Apost. c. 8. 9.
5 Socr. hist. eccl. l. 2. chap. 38.
Messiah or Meshiah in Hebrew; Christos or Celomenos in Greek; Unctus in Latin: anointed.
In the Old Testament we see that the name Messiah was often given to idolatrous or infidel princes. We are told1 that God sent a prophet to anoint Jehu king of Israel; he announced the sacred anointing to Hazael, king of Damascus and Syria, these two princes being the Most High’s Messiahs for the punishment of Ahab’s house.
In the 16th of Isaiah the name Messiah is expressly given to Cyrus: “Thus has the Eternal spoken to Cyrus, his anointed, his Messiah, whose right hand I have taken that I may cast down nations before him, etc.”
In the 28th chapter of his revelations, Ezekiel gives the name Messiah to the king of Tyre, whom he also calls Cherub: “Son of man,” the Eternal says to the prophet, “raise your voice in lamentation over the king of Tyre, and say to him: Thus has the Lord, the Eternal, spoken. You were the seal of the likeness of God, full of wisdom and perfect in beauty; you were the Lord’s garden of Eden (or, according to other versions, you were all the Lord’s delights). Your garments were of sard, topaz, jasper, chrysolite, onyx, beryl, sapphire, carbuncle, emerald, and gold; what your drums and flutes knew how to make was found within you; they were ready on the day you were created; you were a Cherub, a Messiah.”
This name Messiah, Christ, was given to the kings, prophets, and high priests of the Hebrews. In I Kings xii, 3, we read: “The Lord and his Messiah are witnesses”—that is, the Lord and the king he has established. And elsewhere: “Do not touch my anointed, and do my prophets no harm.” David, inspired by the spirit of God, in more than one place gives Saul, his rejected father-in-law who persecuted him, the name and rank of the Lord’s anointed, his Messiah. “God preserve me,” he frequently says, “from laying my hand upon the Lord’s anointed, upon God’s Messiah!”
If the name Messiah, the Eternal’s anointed, has been given to idolatrous kings and rejected men, it has very often been employed in our ancient oracles to designate the Lord’s true anointed, the Messiah above all others, Christ, son of God—in short, God himself.
If all the various oracles ordinarily applied to the Messiah are brought together, some apparent difficulties may result, which the Jews have used to justify their obstinacy, if they could. Several great theologians concede to them that, in the state of oppression under which the Jewish people groaned, and after all the promises the Eternal had so often made them, they might long for the coming of a conquering, liberating Messiah, and are thus in some measure excusable for not at first recognizing this liberator in the person of Jesus.
It was part of eternal wisdom’s plan that spiritual conceptions of the true Messiah should remain unknown to the blind multitude. So unknown were they that Jewish doctors have taken it into their heads to deny that the passages we cite should be understood of the Messiah. Several say that the Messiah has already come in the person of Hezekiah: this was the opinion of the celebrated Hillel. A great many others maintain that belief in the coming of a Messiah is not a fundamental article of faith, and that, since this dogma is found neither in the Decalogue nor in Leviticus, it is only a consoling hope.
Several rabbis tell you they do not doubt that, according to the ancient oracles, the Messiah came at the appointed time, but that he does not grow old, remains hidden on this earth, and waits to reveal himself until Israel has duly observed the Sabbath.
The celebrated Rabbi Solomon Jarchi, or Rashi, who lived at the beginning of the twelfth century, says in his Talmudic writings that the ancient Hebrews believed the Messiah was born on the day of Jerusalem’s last destruction by the Roman armies. This is, as they say, calling the physician after the patient’s death.
Rabbi Kimchi, who also lived in the twelfth century, announced that the Messiah, whose coming he believed very near, would drive from Judea the Christians who then possessed it. It is true that the Christians lost the Holy Land, but it was Saladin who conquered them. Had this conqueror given the Jews the least protection and declared himself for them, they would probably, in their enthusiasm, have made him their Messiah.
The sacred authors, and our Lord Jesus himself, often compare the Messiah’s reign and eternal beatitude to wedding days and feasts; but the Talmudists have strangely abused these parables. According to them, the Messiah will give his people, assembled in the land of Canaan, a meal whose wine will be that which Adam himself made in the earthly paradise, preserved in vast cellars dug by angels at the center of the earth.
For the first course the famous fish called the great Leviathan will be served. It swallows in a single gulp a smaller fish, which is nevertheless three hundred leagues long. The entire mass of the waters rests upon Leviathan. In the beginning God created one male and one female; but fearing that they would overturn the earth and fill the universe with their kind, God killed the female and salted her for the Messiah’s feast.
The rabbis add that for this meal the bull Behemoth will be killed, so huge that every day he eats the hay of a thousand mountains. This bull’s female was killed at the beginning of the world so that so prodigious a species would not multiply, which could only have harmed the other creatures. But they assure us that the Eternal did not salt her, because salted cow is not as good as salted female leviathan. The Jews still put such faith in all these rabbinical dreams that they often swear by their share of the ox Behemoth.
After such crude ideas about the Messiah’s coming and reign, should we be surprised that the Jews, ancient and modern alike, and even several of the first Christians, unhappily imbued with all these dreams, could not rise to the idea of the divine nature of the Lord’s Anointed and did not attribute the quality of God to the Messiah? See how the Jews express themselves on this subject in the work entitled Judaei Lusitani quaestiones ad christianos.2 “To acknowledge a man-God,” they say, “is to deceive oneself, to fashion a monster, a centaur, the strange compound of two natures that cannot unite.” They add that the prophets do not teach that the Messiah is a man-God; that they expressly distinguish between God and David, declaring the first master and the second servant, etc.
It is well known that the Jews, slaves to the letter, have never penetrated the meaning of the Scriptures as we have.
When the Savior appeared, Jewish prejudices rose against him. Jesus Christ himself, so as not to revolt their blinded minds, seems extremely reserved on the subject of his divinity. He wished, says St. Chrysostom, to accustom his hearers imperceptibly to believe a mystery so far above reason. If he assumes God’s authority by forgiving sins, the action rouses all its witnesses against him; his most evident miracles cannot convince even those for whose benefit he performs them of his divinity. When, before the high priest’s tribunal, he acknowledges with modest indirection that he is the son of God, the high priest tears his robe and cries blasphemy. Before the sending of the Holy Spirit, the apostles do not even suspect their master’s divinity. He asks them what the people think of him; they reply that some take him for Elijah, others for Jeremiah or some other prophet. St. Peter needs a particular revelation to know that Jesus is the Christ, the son of the living God.
The Jews, rebelling against the divinity of Jesus Christ, have resorted to every sort of means to destroy this great mystery. They twist the sense of their own oracles or do not apply them to the Messiah. They maintain that the name God, Eloi, is not peculiar to the divinity, and that the sacred authors even give it to judges, magistrates, and in general those raised to authority. They do indeed cite a very great number of passages from Holy Scripture that justify this observation, but do not in any way impair the express terms of the ancient oracles concerning the Messiah.
Finally they maintain that if the Savior, and after him the evangelists, apostles, and first Christians, call Jesus the son of God, this august term in Gospel times meant nothing but the opposite of the sons of Belial—that is, a good man, a servant of God, as opposed to a wicked man, a man who does not fear God.
If the Jews have disputed Jesus Christ’s rank as Messiah and his divinity, they have also left nothing undone to make him contemptible, to cast upon his birth, life, and death all the ridicule and disgrace their criminal fury could imagine.
Of all the works produced by Jewish blindness, none is more odious or extravagant than the ancient book entitled Sepher Toldos Jeschut, brought out of the dust by Mr. Wagenseil in the second volume of his work entitled Tela ignea, etc.
In this Sepher Toldos Jeschut we read a monstrous history of our Savior’s life, forged with every possible passion and bad faith. Thus, for example, they have dared to write that a man named Panther or Pandera, an inhabitant of Bethlehem, fell in love with a young woman married to Jochaman. From this impure union he had a son named Jesua or Jesu. The child’s father was obliged to flee and withdrew to Babylon. As for young Jesu, he was sent to school; but, the author adds, he had the insolence to raise his head and uncover himself before the priests, instead of appearing before them with lowered head and covered face, as was customary. This boldness was sharply rebuked and led to an examination of his birth, which was found impure and soon exposed him to ignominy.
This detestable book, Sepher Toldos Jeschut, was known as early as the second century. Celsus confidently quotes it, and Origen refutes it in chapter nine.
There is another book, also entitled Toledos Jesu, published in 1705 by Mr. Huldric, which follows the Gospel of the Infancy more closely, but continually commits the grossest anachronisms and errors. It has Jesus Christ born and dying under the reign of Herod the Great; it claims that complaints about the adultery of Panther and Mary, Jesus’s mother, were made to this prince.
The author, who assumes the name Jonathan, claims to be a contemporary of Jesus Christ living in Jerusalem, and asserts that Herod consulted the senators of a town in the land of Caesarea about Jesus Christ. We shall not follow so absurd an author through all his contradictions.
Nevertheless it is with the aid of all these calumnies that the Jews sustain their implacable hatred of Christians and the Gospel. They have neglected nothing to alter the chronology of the Old Testament and spread doubts and difficulties concerning the time of our Savior’s coming.
Ahmed-ben-Cassum-al-Andacousy, a Moor of Granada who lived toward the end of the sixteenth century, cites an ancient Arabic manuscript found with sixteen lead plates engraved with Arabic characters in a cave near Granada. Don Pedro y Quiñones, archbishop of Granada, himself testified to it. These lead plates, called the plates of Granada, were later taken to Rome, where, after an examination lasting several years, they were finally condemned as apocryphal under the pontificate of Alexander VII. They contain only fabulous stories concerning the lives of Mary and her son.
The name Messiah, accompanied by the epithet false, is also given to those impostors who at various times have sought to deceive the Jewish nation. There were such false Messiahs even before the coming of God’s true anointed. The wise Gamaliel speaks3 of a certain Theudas, whose history is found in Josephus’s Jewish Antiquities, book 20, chap. 2. He boasted that he would cross the Jordan dry-shod. He drew many followers, but the Romans fell upon his little band, scattered it, cut off their unhappy leader’s head, and displayed it in Jerusalem.
Gamaliel also speaks of Judas the Galilean, doubtless the same man Josephus mentions in the 12th chapter of the second book of The Jewish War. He says that this false prophet had gathered nearly thirty thousand men; but hyperbole is the Jewish historian’s distinguishing trait.
As early as apostolic times there was Simon, surnamed the Magician,4 who had so seduced the inhabitants of Samaria that they regarded him as the power of God.
In the following century, in the years 178 and 179 of the Christian era, under Hadrian’s rule, the false Messiah Bar-Kokhba appeared at the head of an army. The emperor sent Julius Severus against him; after several encounters, he shut the rebels up in the town of Bither. It sustained an obstinate siege and was taken; Bar-Kokhba was captured there and put to death. Hadrian thought he could best prevent the Jews’ continual revolts by issuing an edict forbidding them to go to Jerusalem. He even stationed guards at the city gates to bar entry to the remnants of the people of Israel.
In the ecclesiastical historian Socrates5 we read that in the year 434 a false Messiah appeared on the island of Crete, calling himself Moses. He claimed to be the Hebrews’ ancient liberator, risen from the dead to deliver them again.
A century later, in 530, there was a false Messiah in Palestine named Julian. He proclaimed himself a great conqueror who, at the head of his nation, would destroy the whole Christian people by force of arms. Seduced by his promises, the armed Jews massacred several Christians. The emperor Justinian sent troops against him; battle was given to the false Christ, who was captured and condemned to death.
At the beginning of the eighth century, Serenus, a Spanish Jew, proclaimed himself Messiah, preached, acquired disciples, and died, like them, in poverty.
Several false Messiahs arose in the twelfth century. One appeared in France under Louis the Young; he and his adherents were hanged, without the names of either master or disciples ever becoming known.
The thirteenth century was fertile in false Messiahs. Seven or eight are counted, appearing in Arabia, Persia, Spain, and Moravia. One of them, named David el Re, is said to have been a very great magician. He seduced the Jews and found himself at the head of a considerable party; but this Messiah was murdered.
Jacques Zieglerne of Moravia, who lived in the middle of the sixteenth century, announced the imminent manifestation of the Messiah. Born fourteen years earlier, so he maintained, the Messiah had been seen by him, he said, in Strasbourg. He looked carefully at a sword and scepter, intending to place them in his hands as soon as he was old enough to teach.
In 1624 another Zieglerne confirmed the first man’s prediction.
In 1666, Sabbatai Zevi, born in Aleppo, called himself the Messiah foretold by the Zieglernes. He began by preaching on highways and in the open country. The Turks laughed at him while his disciples admired him. He does not seem to have gained the support of the bulk of the Jewish nation at first, since the leaders of the synagogue of Smyrna passed a death sentence against him; but he escaped with a fright and banishment.
He contracted three marriages and is said to have consummated none, declaring that it was beneath him. He associated with a man named Nathan Levi, who played the part of the prophet Elijah, destined to precede the Messiah. They went to Jerusalem, where Nathan proclaimed Sabbatai Zevi the liberator of nations. The Jewish populace declared for them, but those with something to lose anathematized them.
To escape the storm, Zevi withdrew to Constantinople and from there to Smyrna. Nathan Levi sent him four ambassadors, who publicly acknowledged and saluted him as Messiah. This embassy impressed the people and even some doctors, who declared Sabbatai Zevi Messiah and king of the Hebrews. But the synagogue of Smyrna condemned its king to be impaled.
Sabbatai placed himself under the protection of the cadi of Smyrna and soon had the whole Jewish people on his side. He had two thrones erected, one for himself and the other for his favorite wife; he assumed the name king of kings, and gave his brother Joseph Zevi that of king of Judah. He promised the Jews the certain conquest of the Ottoman Empire. He even carried his insolence so far as to have the emperor’s name removed from the Jewish liturgy and his own substituted.
He was imprisoned in the Dardanelles. The Jews spread the report that his life was spared only because the Turks knew very well that he was immortal. The governor of the Dardanelles grew rich from the gifts the Jews lavished on him to visit their king, their imprisoned Messiah, who preserved all his dignity in chains and had his feet kissed.
Meanwhile the sultan, who held his court at Adrianople, wanted to put an end to this comedy. He sent for Zevi and told him that if he were Messiah, he must be invulnerable. Zevi agreed. The Grand Signor had him set up as a target for his pages’ arrows. The Messiah admitted that he was not invulnerable and protested that God had sent him only to bear witness to the holy Muslim religion. Flogged by the ministers of the law, he became a Mohammedan, and lived and died equally despised by Jews and Muslims. This so thoroughly discredited the profession of false Messiah that Zevi is the last to have appeared.
1 iv. Reg. viij. 12. 13. 14.
2 Quæst. 1. 2. 4. 23. &c.
3 Act. Apost. c. v. 34. 35. 36.
4 Act. Apost. c. 8. 9.
5 Socr. hist. eccl. l. 2. chap. 38.
M — Métamorphose, Métempsicose
N’Est-il pas bien naturel que toutes les métamorphoses dont la terre est couverte, ayent fait imaginer dans l’orient où on a imaginé tout, que nos ames passaient d’un corps à un autre; un point presque imperceptible devient un ver, ce ver devient papillon; un gland se transforme en chêne, un œuf en oiseau; l’eau devient nuage & tonnerre; le bois se change en feu & en cendre; tout parait enfin métamorphose dans la nature. On attribua bientôt aux ames qu’on regardait comme des figures légères, ce qu’on voyait sensiblement dans des corps plus grossiers. L’idée de la métempsicose est peut-être le plus ancien dogme de l’univers connu, & il régne encor dans une grande partie de l’Inde & de la Chine.
Il est encor très-naturel que toutes les métamorphoses dont nous sommes les témoins, ayent produit ces anciennes fables qu’Ovide a recueillies dans son admirable ouvrage. Les Juifs même ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Hedith femme de Loth fut changée en statue de sel. Si Euridice resta dans les enfers pour avoir regardé derrière elle, c’est aussi pour la même indiscrétion que cette femme de Loth fut privée de la nature humaine. Le bourg qu’habitaient Baucis & Philémon en Phrigie est changé en un lac, la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile, nous avons dans l’écriture une métamorphose à peu près semblable, mais plus vraie & plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent; la verge d’Aaron devint serpent aussi.
Les Dieux se changeaient très-souvent en hommes, les Juifs n’ont jamais vû les anges que sous la forme humaine: les anges mangèrent chez Abraham. Paul dans son épitre aux Corinthiens dit que l’ange de Satan lui a donné des soufflets: Angelos Sathana me colaphisei.
Is it not perfectly natural that all the metamorphoses covering the earth should have led people in the East, where everything has been imagined, to imagine that our souls pass from one body to another? An almost imperceptible speck becomes a worm, that worm becomes a butterfly; an acorn changes into an oak, an egg into a bird; water becomes cloud and thunder; wood changes into fire and ashes. In short, everything in nature appears metamorphosed. People soon attributed to souls, which they regarded as airy forms, what they visibly saw in grosser bodies. The idea of metempsychosis is perhaps the oldest dogma in the known universe, and it still reigns in a large part of India and China.
It is also very natural that all the metamorphoses we witness should have produced those ancient fables Ovid collected in his admirable work. Even the Jews had their metamorphoses. If Niobe was changed into marble, Hedith, Lot’s wife, was changed into a statue of salt. If Eurydice remained in the underworld for having looked behind her, it was also for the same indiscretion that Lot’s wife was deprived of her human nature. The village inhabited by Baucis and Philemon in Phrygia is changed into a lake; the same thing happens to Sodom. The daughters of Anius changed water into oil; in Scripture we have a roughly similar metamorphosis, but truer and more sacred. Cadmus was changed into a serpent; Aaron’s rod became a serpent as well.
The gods very often changed themselves into men; the Jews never saw angels except in human form. Angels dined at Abraham’s house. In his Epistle to the Corinthians, Paul says that Satan’s angel slapped him: Angelos Sathana me colaphisei.
M — Miracles
Un miracle selon l’énergie du mot est une chose admirable. En ce cas tout est miracle. L’ordre prodigieux de la nature, la rotation de cent millions de globes autour d’un million de soleils, l’activité de la lumière, la vie des animaux, sont des miracles perpétuels.
Selon les idées reçues nous appellons miracle la violation de ces loix divines & éternelles. Qu’il y ait une éclipse de soleil pendant la pleine lune, qu’un mort fasse à pié deux lieues de chemin en portant sa tête entre ses bras, nous appellons cela un miracle.
Plusieurs physiciens soutiennent qu’en ce sens il n’y a point de miracles, & voici leurs arguments.
Un miracle est la violation des loix mathématiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul exposé, un miracle est une contradiction dans les termes. Une loi ne peut être à la fois immuable & violée; mais une loi, leur dit-on, étant établie par Dieu même, ne peut-elle être suspendue par son auteur? Ils ont la hardiesse de répondre que non, & qu’il est impossible que l’Etre infiniment sage ait fait des loix pour les violer. Il ne pouvait, disent-ils, déranger sa machine que pour la faire mieux aller; or il est clair qu’étant Dieu il a fait cette immense machine aussi bonne qu’il l’a pû; s’il a vû qu’il y aurait quelque imperfection résultante de la nature de la matière, il y a pourvu dès le commencement, ainsi il n’y changera jamais rien.
De plus Dieu ne peut rien faire sans raison; or quelle raison le porterait à défigurer pour quelque tems son propre ouvrage?
C’est en faveur des hommes, leur dit-on. C’est donc au moins en faveur de tous les hommes, répondent-ils; car il est impossible de concevoir que la nature divine travaille pour quelques hommes en particulier, & non pas pour tout le genre humain; encor même le genre humain est bien peu de chose; il est beaucoup moindre qu’une petite fourmilière en comparaison de tous les êtres qui remplissent l’immensité. Or n’est-ce pas la plus absurde des folies d’imaginer que l’Etre infini intervertisse en faveur de trois ou quatre centaines de fourmis, sur ce petit amas de fange, le jeu éternel de ces ressorts immenses qui font mouvoir tout l’univers.
Mais supposons que Dieu ait voulu distinguer un petit nombre d’hommes par des faveurs particulières, faudra-t-il qu’il change ce qu’il a établi pour tous les temps & pour tous les lieux? Il n’a certes aucun besoin de ce changement, de cette inconstance, pour favoriser ses créatures; ses faveurs sont dans ses loix mêmes. Il a tout prévû, tout arrangé pour elles, toutes obéïssent irrévocablement à la force qu’il a imprimée pour jamais dans la nature.
Pourquoi Dieu ferait-il un miracle? Pour venir à bout d’un certain dessein sur quelques êtres vivants! Il dirait donc, Je n’ai pû parvenir, par la fabrique de l’univers, par mes décrets divins, par mes loix éternelles, à remplir un certain dessein; je vais changer mes éternelles idées, mes loix immuables, pour tâcher d’exécuter ce que je n’ai pu faire par elles. Ce serait un aveu de sa faiblesse, & non de sa puissance. Ce serait, ce semble, dans lui la plus inconcevable contradiction. Ainsi donc, oser supposer à Dieu des miracles, c’est réellement l’insulter, (si des hommes peuvent insulter Dieu.) C’est lui dire, Vous êtes un être faible & inconséquent. Il est donc absurde de croire des miracles, c’est deshonorer en quelque sorte la Divinité.
On presse ces philosophes: on leur dit, Vous avez beau exalter l’immutabilité de l’Etre suprême, l’éternité de ses loix, la régularité de ses mondes infinis: notre petit tas de boue a été tout couvert de miracles; les histoires sont aussi remplies de prodiges que d’événements naturels. Les filles du grand-prêtre Anius changeaient tout ce qu’elles voulaient en bled, en vin, ou en huile; Athalide fille de Mercure ressuscita plusieurs fois; Esculape ressuscita Hipolite; Hercule arracha Alceste à la mort; Herès revint au monde après avoit passé quinze jours dans les enfers. Romulus & Rémus naquirent d’un Dieu & d’une Vestale; le Palladium tomba du ciel dans la ville de Troye; la chevelure de Bérénice devint un assemblage d’étoiles; la cabane de Baucis & de Philémon fut changée en un superbe temple; la tête d’Orphée rendait des oracles après sa mort; les murailles de Thèbes se construisirent d’elles-mêmes au son de la flute, en présence des Grecs; les guérisons faites dans le temple d’Esculape, étaient innombrables; & nous avons encor des monuments chargés du nom des témoins oculaires des miracles d’Esculape.
Nommez moi un peuple, chez lequel il ne se soit pas opéré des prodiges incroyables, surtout dans des tems où l’on savait à peine lire & écrire.
Les philosophes ne répondent à ces objections qu’en riant & en levant les épaules; mais les philosophes chrêtiens disent; Nous croyons aux miracles opérés dans nôtre sainte religion; nous les croyons par la foi, & non par nôtre raison que nous nous gardons bien d’écouter; car lorsque la foi parle, on sait assez que la raison ne doit pas dire un seul mot; nous avons une croyance ferme & entière dans les miracles de Jesus-Christ, & des Apôtres; mais permettez nous de douter un peu de plusieurs autres; souffrez, par exemple, que nous suspendions nôtre jugement sur ce que rapporte un homme simple auquel on a donné le nom de grand. Il assure qu’un petit moine était si fort accoutumé à faire des miracles, que le prieur lui défendit enfin d’exercer son talent. Le petit moine obéit; mais ayant vû un pauvre couvreur qui tombait du haut d’un toit, il balança entre le désir de lui sauver la vie, & la sainte obédience. Il ordonna seulement au couvreur de rester en l’air jusqu’à nouvel ordre, & courut vite conter à son prieur l’état des choses. Le prieur lui donna l’absolution du péché qu’il avait commis en commençant un miracle sans permission, & lui permit de l’achever, pourvû qu’il s’en tint là, & qu’il n’y revint plus. On accorde aux philosophes qu’il faut un peu se défier de cette histoire.
Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que St. Gervais & St. Protais ayent apparu en songe à St. Ambroise, qu’ils lui ayent enseigné l’endroit où étaient leurs reliques? que St. Ambroise les ait déterrées, & qu’elles ayent guéri un aveugle? St. Augustin était alors à Milan; c’est lui qui rapporte ce miracle immenso populo teste, dit-il dans sa cité de Dieu livre 22. Voilà un miracle des mieux constatés. Les philosophes disent qu’ils n’en croyent rien, que Gervais & Protais n’apparaissent à personne, qu’il importe fort peu au genre humain qu’on sache où sont les restes de leurs carcasses; qu’ils n’ont pas plus de foi à cet aveugle, qu’à celui de Vespasien; que c’est un miracle inutile; que Dieu ne fait rien d’inutile; & ils se tiennent fermes dans leurs principes. Mon respect pour S. Gervais & St. Protais ne me permet pas d’être de l’avis de ces philosophes; je rends compte seulement de leur incrédulité. Ils font grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans la mort de Peregrinus. “Quand un joueur de gobelets adroit se fait Chrêtien, il est sûr de faire fortune.” Mais comme Lucien est un auteur prophane, il ne doit avoir aucune autorité parmi nous.
Ces philosophes ne peuvent se résoudre à croire les miracles opérés dans le second siècle; des témoins oculaires ont beau écrire que l’évêque de Smyrne St. Policarpe, ayant été condamné à être brûlé, & étant jetté dans les flammes, ils entendirent une voix du ciel qui criait, Courage, Policarpe, sois fort, montre toi homme; qu’alors les flammes du bucher s’écartèrent de son corps, & formèrent un pavillon de feu audessus de sa tête, & que du milieu du bucher il sortit une colombe; enfin on fut obligé de trancher la tête de Policarpe. A quoi bon ce miracle? disent les incrédules; pourquoi les flammes ont-elles perdu leur nature, & pourquoi la hache de l’exécuteur n’a-t-elle pas perdu la sienne? D’où vient que tant de martirs sont sortis sains & saufs de l’huile bouillante, & n’ont pû résister au tranchant du glaive? On répond que c’est la volonté de Dieu. Mais les philosophes voudraient avoir vû tout cela de leurs yeux avant de le croire.
Ceux qui fortifient leurs raisonnements par la science vous diront que les pères de l’Eglise ont avoué souvent eux-mêmes qu’il ne se faisait plus de miracles de leur tems. St. Chrisostome dit expressément: “Les dons extraordinaires de l’esprit étaient donnés même aux indignes, parce qu’alors l’église avait besoin de miracles; mais aujourd’hui il ne sont pas même donnés aux dignes, parce que l’Eglise n’en a plus de besoin.” Ensuite il avoue qu’il n’y a plus personne qui ressuscite les morts, ni même qui guérisse les malades.
St. Augustin lui-même, malgré le miracle de Gervais & de Protais, dit dans sa cité de Dieu; “Pourquoi ces miracles qui se faisaient autrefois ne se font-ils plus aujourd’hui?” Et il en donne la même raison. Cur, inquiunt, nunc illa miracula quæ prædicatis facta esse, non fiunt? Possem quidem dicere, necessaria prius fuisse, quàm crederet mundus, ad hoc ut crederet mundus.
On objecte aux philosophes que St. Augustin, malgré cet aveu, parle pourtant d’un vieux savetier d’Hippone, qui ayant perdu son habit alla prier à la chapelle des vingt martirs, qu’en retournant il trouva un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau d’or, & que le cuisinier qui fit cuire le poisson, dit au savetier, Voilà ce que les vingt martirs vous donnent.
A cela les philosophes répondent qu’il n’y a rien dans cette histoire qui contredise les loix de la nature, que la physique n’est point du tout blessée qu’un poisson ait avalé un anneau d’or, & qu’un cuisinier ait donné cet anneau à un savetier, qu’il n’y a là aucun miracle.
Si on fait souvenir ces philosophes que selon St. Jerome dans sa vie de l’hermite Paul, cet hermite eut plusieurs conversations avec des satyres, & avec des faunes, qu’un corbeau lui apporta tous les jours pendant trente ans la moitié d’un pain pour son diner, & un pain tout entier le jour que St. Antoine vint le voir; ils pourront répondre encor, que tout cela n’est pas absolument contre la physique; que des satyres & des faunes peuvent avoir existé, & qu’en tout cas si ce conte est une puérilité, cela n’a rien de commun avec les vrais miracles du Sauveur & de ses apôtres. Plusieurs bons Chrétiens ont combattu l’histoire de St. Simeon Stilite, écrite par Théodoret; beaucoup de miracles qui passent pour autentiques dans l’église grecque, ont été révoqués en doute par plusieurs Latins; de même que des miracles latins ont été suspects à l’église grecque; les protestants sont venus ensuite, qui ont fort maltraité les miracles de l’une & l’autre église.
Un savant jésuite1 qui a prêché long-tems dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères, ni lui, n’ont jamais pû faire de miracle. Xavier se lamente dans plusieurs de ses lettres de n’avoir point le don des langues; il dit qu’il n’est chez les Japonnois que comme une statue muette; cependant les jésuites ont écrit qu’il avait ressuscité huit morts; c’est beaucoup; mais il faut aussi considérer qu’il les ressuscitait à six mille lieuës d’ici. Il s’est trouvé depuis des gens qui ont prétendu que l’abolissement des jésuites en France, est un beaucoup plus grand miracle que ceux de Xavier & d’Ignace.
Quoi qu’il en soit, tous les chrétiens conviennent que les miracles de Jesus-Christ & des Apôtres sont d’une vérité incontestable; mais qu’on peut douter à toute force, de quelques miracles faits dans nos derniers tems, & qui n’ont pas eu une autenticité certaine.
On souhaiterait, par exemple, pour qu’un miracle fût bien constaté, qu’il fût fait en présence de l’académie des sciences de Paris, ou de la société royale de Londres, & de la faculté de médecine, assistées d’un détachement du régiment des gardes, pour contenir la foule du peuple, qui pourait par son indiscrétion empêcher l’opération du miracle.
On demandait un jour à un philosophe, ce qu’il dirait s’il voyait le soleil s’arrêter, c’est-à-dire, si le mouvement de la terre autour de cet astre cessait; si tous les morts ressuscitaient, & si toutes les montagnes allaient se jetter de compagnie dans la mer, le tout pour prouver quelque vérité importante; comme par exemple, la grace versatile? Ce que je dirais? répondit le philosophe, je me ferais Manichéen, je dirais qu’il y a un principe qui défait ce que l’autre a fait.
1 Ospinian. p. 230.
A miracle, in the full force of the word, is something wonderful. In that sense everything is a miracle. The prodigious order of nature, the revolution of a hundred million globes around a million suns, the activity of light, the life of animals, are perpetual miracles.
According to received ideas, we call a miracle a violation of these divine and eternal laws. A solar eclipse during the full moon, a dead man walking two leagues with his head in his arms—these we call miracles.
Several natural philosophers maintain that in this sense there are no miracles, and here are their arguments.
A miracle is a violation of mathematical, divine, immutable, eternal laws. By that statement alone, a miracle is a contradiction in terms. A law cannot be both immutable and violated. “But,” they are told, “since a law is established by God himself, cannot its author suspend it?” They have the audacity to answer no: it is impossible that the infinitely wise Being should have made laws in order to violate them. He could disturb his machine, they say, only to make it work better; but it is clear that, being God, he made this immense machine as good as he could. If he foresaw some imperfection arising from the nature of matter, he provided for it from the beginning; thus he will never change anything in it.
Moreover, God can do nothing without a reason; and what reason would induce him to disfigure his own work for a time?
“It is for the benefit of humanity,” they are told. “Then at least it must benefit all humanity,” they reply, “for it is impossible to conceive that the divine nature works for certain individuals and not for the entire human race. Even the human race is a very small thing: compared with all the beings that fill immensity, it is far less than a little anthill. Is it not the most absurd madness to imagine that, for the sake of three or four hundred ants on this little heap of mud, the infinite Being should overturn the eternal workings of those immense mechanisms that move the whole universe?
“But suppose God wished to distinguish a small number of people with particular favors: must he change what he established for all times and all places? Surely he has no need of such a change, such inconstancy, to favor his creatures. His favors lie in the laws themselves. He foresaw everything, arranged everything for them; all obey irrevocably the force he has imprinted forever on nature.
“Why would God perform a miracle? To accomplish some purpose concerning a few living beings! He would therefore be saying: ‘Through the construction of the universe, through my divine decrees, through my eternal laws, I have been unable to fulfill a certain purpose; I am going to change my eternal ideas, my immutable laws, to try to accomplish what I could not do through them.’ This would confess his weakness, not his power. It would seem the most inconceivable contradiction in him. To venture, then, to attribute miracles to God is really to insult him—if human beings can insult God. It is to tell him: ‘You are a weak and inconsistent being.’ Believing in miracles is therefore absurd; it is, in a sense, to dishonor the Divinity.”
These philosophers are pressed: “You may extol the immutability of the supreme Being, the eternity of his laws, the regularity of his infinite worlds as much as you please: our little heap of mud has been covered with miracles. Histories are as full of prodigies as of natural events. The daughters of the high priest Anius turned anything they wished into wheat, wine, or oil; Aethalides, daughter of Mercury, rose from the dead several times; Aesculapius raised Hippolytus; Hercules snatched Alcestis from death; Er returned to the world after spending fifteen days in the infernal realms; Romulus and Remus were born of a god and a Vestal; the Palladium fell from heaven into the city of Troy; Berenice’s hair became a constellation; the hut of Baucis and Philemon was changed into a magnificent temple; the head of Orpheus delivered oracles after his death; the walls of Thebes built themselves to the sound of the flute, in the presence of the Greeks; the cures performed in the temple of Aesculapius were innumerable; and we still have monuments inscribed with the names of eyewitnesses to Aesculapius’s miracles.
“Name a people among whom incredible prodigies have not been performed, especially in times when people scarcely knew how to read and write.”
The philosophers answer these objections only by laughing and shrugging their shoulders. But Christian philosophers say: “We believe in the miracles performed in our holy religion; we believe in them through faith, not through our reason, which we take good care not to consult; for when faith speaks, everyone knows that reason must not say a single word. We have a firm and complete belief in the miracles of Jesus Christ and the Apostles; but allow us a little doubt about several others. Allow us, for example, to suspend our judgment on the story told by a simple man who has been given the name of Great. He assures us that a little monk had become so accustomed to performing miracles that the prior finally forbade him to exercise his talent. The little monk obeyed; but when he saw a poor roofer falling from a roof, he hesitated between the desire to save his life and holy obedience. He merely ordered the roofer to remain in the air until further notice, and ran to tell his prior how matters stood. The prior absolved him of the sin he had committed by beginning a miracle without permission, and allowed him to finish it, provided he stopped there and never did it again.” The philosophers are granted that this story should be regarded with some distrust.
“But how would you dare deny,” they are told, “that St. Gervasius and St. Protasius appeared in a dream to St. Ambrose and showed him where their relics lay? That St. Ambrose dug them up, and that they cured a blind man? St. Augustine was then in Milan; he himself relates this miracle, with an immense crowd as witness, as he says in his City of God, book 22. Here is one of the best-attested miracles.” The philosophers say they do not believe a word of it; that Gervasius and Protasius appear to no one; that it matters very little to the human race whether anyone knows where the remains of their carcasses lie; that they have no more faith in this blind man than in Vespasian’s; that it is a useless miracle; that God does nothing useless. And they stand firm in their principles. My respect for St. Gervasius and St. Protasius does not allow me to agree with these philosophers; I merely report their disbelief. They set great store by the passage in Lucian’s Death of Peregrinus: “When a clever juggler becomes a Christian, he is sure to make his fortune.” But since Lucian is a profane author, he must carry no authority among us.
These philosophers cannot bring themselves to believe in the miracles performed in the second century. Eyewitnesses may write that when St. Polycarp, bishop of Smyrna, had been condemned to be burned and thrown into the flames, they heard a voice from heaven crying: “Courage, Polycarp; be strong; show yourself a man”; that the flames of the pyre then drew away from his body and formed a canopy of fire above his head; and that a dove emerged from the middle of the pyre. In the end they were obliged to cut off Polycarp’s head. “What good was this miracle?” the unbelievers ask. “Why did the flames lose their nature, and why did the executioner’s ax not lose its own? How is it that so many martyrs came unharmed out of boiling oil, yet could not withstand the edge of a sword?” The answer is that such is God’s will. But the philosophers would like to have seen all this with their own eyes before believing it.
Those who reinforce their reasoning with learning will tell you that the Fathers of the Church themselves often admitted that miracles no longer occurred in their time. St. Chrysostom expressly says: “The extraordinary gifts of the spirit were given even to the unworthy, because the Church then needed miracles; but today they are not given even to the worthy, because the Church no longer needs them.” He then admits that there is no longer anyone who raises the dead, or even cures the sick.
St. Augustine himself, despite the miracle of Gervasius and Protasius, says in the City of God: “Why do those miracles that used to occur no longer occur today?” And he gives the same reason. “Why,” they ask, “do those miracles you declare to have happened not occur now? I could indeed say that they were necessary before the world believed, so that the world might believe.”
The philosophers are reminded that, despite this admission, St. Augustine nevertheless speaks of an old cobbler of Hippo who, having lost his coat, went to pray at the chapel of the twenty martyrs; that on his return he found a fish with a gold ring inside its body; and that the cook who cooked the fish said to the cobbler: “Here is what the twenty martyrs give you.”
To this the philosophers reply that nothing in this story contradicts the laws of nature; that physics suffers no injury whatever from a fish swallowing a gold ring and a cook giving that ring to a cobbler; that there is no miracle here.
If these philosophers are reminded that, according to St. Jerome in his life of the hermit Paul, this hermit had several conversations with satyrs and fauns; that every day for thirty years a raven brought him half a loaf for his dinner, and a whole loaf on the day St. Anthony came to see him, they may again reply that none of this is absolutely contrary to physics; that satyrs and fauns may have existed; and that, in any case, if this tale is childish nonsense, it has nothing in common with the true miracles of the Savior and his Apostles. Several good Christians have challenged the story of St. Simeon Stylites written by Theodoret; many miracles accepted as authentic in the Greek Church have been questioned by several Latins, just as Latin miracles have been suspect to the Greek Church. The Protestants came afterward and dealt very harshly with the miracles of both churches.
A learned Jesuit1 who preached for a long time in the Indies complains that neither his colleagues nor he himself ever managed to perform a miracle. In several of his letters Xavier laments that he has not the gift of tongues; he says that among the Japanese he is only a mute statue. Yet the Jesuits wrote that he raised eight dead people: that is a great many; but we must also consider that he raised them six thousand leagues from here. There have since been people who maintained that the abolition of the Jesuits in France is a much greater miracle than those of Xavier and Ignatius.
Whatever the case, all Christians agree that the miracles of Jesus Christ and the Apostles are incontestably true, but that one may, if one insists, doubt certain miracles performed in recent times whose authenticity has not been established with certainty.
For a miracle to be well attested, one would wish, for example, that it be performed before the Academy of Sciences in Paris, or the Royal Society in London, and the faculty of medicine, assisted by a detachment of the guards regiment to restrain the crowd, whose indiscretion might prevent the miracle from taking place.
A philosopher was once asked what he would say if he saw the sun stand still—that is, if the earth’s motion around that star ceased; if all the dead rose again; and if all the mountains went together to throw themselves into the sea, all to prove some important truth, such as resistible grace. “What would I say?” replied the philosopher. “I would become a Manichaean; I would say that there is one principle undoing what the other has done.”
1 Ospinian, p. 230.
M — Moïse
Plusieurs savants ont crû que le Pentateuque ne peu avoir été écrit par Moïse. Ils disent que par l’écriture même il est avéré que le premier exemplaire connu fut trouvé du tems du roi Josias, & que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or entre Moïse & cette avanture du secrétaire Saphan, il y a 867. années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent l’an du monde 2213, & le sécrétaire Saphan publia le livre de la loi l’an du monde 3380. Ce livre trouvé sous Josias fut inconnu jusqu’au retour de la captivité de Babilone, & il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en lumière toutes les saintes écritures.
Or que ce soit Esdras ou un autre, qui ait fait ce livre, cela est absolument indifférent, dès que le livre est inspiré. Il n’est point dit dans le Pentateuque que Moïse en soit l’auteur; il est donc permis de l’attribuer à un autre homme, à qui l’esprit divin l’aura dicté.
Quelques contradicteurs ajoutent qu’aucun prophête n’a cité les livres du Pentateuque; qu’il n’en est question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaïe, ni enfin dans aucun livre canonique. Les mots qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lévitique, Deuteronome, ne se trouvent dans aucun autre écrit, ni de l’ancien ni du nouveau testament.
D’autres plus hardis ont fait les questions suivantes.
1°. En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un désert sauvage? Ce ne pouvait être qu’en Egyptien. Car par ce livre même on voit que Moïse & tout son peuple était né en Egypte. Il est probable qu’ils ne parlaient pas d’autre langue. Les Egyptiens ne se servaient pas encor du papiros; on gravait des hiérogliphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandements furent gravées sur la pierre. Il aurait donc falu graver cinq volumes sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts & un temps prodigieux.
2°. Est-il vraisemblable que dans un désert, où le peuple Juif n’avait ni cordonnier, ni tailleur, & où le Dieu de l’univers était obligé de faire un miracle continuel pour conserver les vieux habits & les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez habiles pour graver les cinq livres du Pentateuque sur le marbre ou sur le bois? On dira qu’on trouva bien des ouvriers qui firent un veau d’or, & qui réduisirent ensuite l’or en poudre, qui construisirent le tabernacle, qui l’ornèrent de trente-quatre colonnes d’airain, avec des chapiteaux d’argent, qui ourdirent & qui brodèrent des voiles de lin, d’hiacinte, de pourpre, & d’écarlate; mais cela même fortifie l’opinion des contradicteurs; ils répondent qu’il n’est pas possible que dans un désert où l’on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés; qu’il aurait fallu commencer par faire des souliers & des tuniques; que ceux qui manquent du nécessaire, ne donnent point dans le luxe; & que c’est une contradiction évidente de dire qu’il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des sculpteurs, des teinturiers, des brodeurs, quand on n’avait ni habits, ni sandales, ni pain.
3°. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre? Aurait-on porté si peu de respect au législateur? Si c’était Moïse qui eût dit que Dieu punit l’iniquité des pères jusqu’à la quatrième génération, Ezechiel aurait-il osé dire le contraire?
4°. Si Moïse avait écrit le Lévitique, aurait-il pû se contredire dans le Deuteronome? Le Lévitique défend d’épouser la femme de son frère, le Deuteronome l’ordonne.
5°. Moïse aurait-il parlé dans son livre de villes qui n’existaient pas de son temps? Aurait-il dit que des villes qui étaient pour lui à l’orient du Jourdain, étaient à l’occident?
6°. Aurait-il assigné quarante-huit villes aux Lévites dans un païs où il n’y a jamais eu dix villes, & dans un désert où il a toûjours erré sans avoir une maison?
7°. Aurait-il prescrit des règles pour les rois Juifs, tandis que non-seulement il n’y avait point de rois chez ce peuple, mais qu’ils étaient en horreur, & qu’il n’était pas probable qu’il y en eût jamais? Quoi! Moïse aurait donné des préceptes pour la conduite des rois, qui ne vinrent qu’environ huit cent années après lui, & il n’aurait rien dit pour les juges & les pontifes qui lui succédèrent? Cette réflexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois, & que les cérémonies instituées par Moïse n’avaient été qu’une tradition?
8°. Se pourrait-il faire qu’il eût dit aux Juifs, Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattants de la terre d’Egypte, sous la protection de votre Dieu? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu, Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d’Egypte; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l’Egypte n’a eu tant de soldats sur pié; nous l’aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres de son pays? Quoi! le Dieu qui vous parle a égorgé pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d’Egypte, & s’il y a dans ce païs-là trois cent mille familles, cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit pour nous venger; & vous n’avez pas secondé votre Dieu? & vous ne nous avez pas donné ce païs fertile que rien ne pouvait défendre? vous nous avez fait sortir de l’Egypte en larrons & en lâches, pour nous faire périr dans des déserts, entre les précipices & les montagnes! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans cette terre de Canaan sur laquelle nous n’avons nul droit, & que vous nous avez promise, & dans laquelle nous n’avons pû encor entrer?
Il était naturel que de la terre de Gessen nous marchassions vers Tyr & Sidon le long de la Méditerranée; mais vous nous faites passer l’istme de Suez presque tout entier; vous nous faites rentrer en Egypte, remonter jusques par delà Memphis, & nous nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la mer rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant marché quatre-vingt lieuës dans cette Egypte que nous voulions éviter, & enfin prêts de périr entre la mer & l’armée de Pharaon!
Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis, auriez-vous pris une autre route & d’autres mesures? Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous; la mer s’est ouverte pour nous laisser passer; mais après une telle faveur, falait-il nous faire mourir de faim & de fatigue dans les déserts horribles d’Ethan, de Cadés-barné, de Mara, d’Elim, d’Oreb & de Sinaï? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, & vous nous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères!
Voilà ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfans injustes des juifs vagabonds, morts dans les déserts, auraient pû dire à Moïse, s’il leur avait lû l’Exode & la Genèse. Et que n’auraient-ils pas dû dire & faire à l’article du veau d’or? Quoi! vous osez nous conter que votre frère fit un veau d’or pour nos pères, quand vous étiez avec Dieu sur la montagne; vous qui tantôt nous dites que vous avez parlé à Dieu face à face, & tantôt que vous n’avez pû le voir que par derrière! Mais enfin, vous étiez avec ce Dieu, & votre frère jette en fonte un veau d’or en un seul jour, & nous le donne pour l’adorer; & au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, & vous ordonnez à vos Lévites d’égorger vingt mille hommes de votre peuple; nos pères l’auraient-ils souffert? se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires? Vous nous dites que non content de cette boucherie incroïable, vous avez fait encor massacrer vingt-quatre mille de vos pauvres suivants, parce que l’un d’eux avait couché avec une Madianite; tandis que vous-même avez épousé une Madianite: & vous ajoutez que vous êtes le plus doux de tous les hommes. Encor quelques actions de cette douceur, & il ne serait plus resté personne.
Non, si vous aviez été capable d’une telle cruauté, si vous aviez pû l’exercer, vous seriez le plus barbare de tous les hommes, & tous les supplices ne suffiraient pas pour expier un si étrange crime.
Ce sont là, à peu près, les objections que font les savants à ceux qui pensent que Moïse est l’auteur du Pentateuque. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes; que Dieu a éprouvé, conduit & abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue; que les Juifs eux-mêmes depuis plus de deux mille ans ont crû que Moïse est l’auteur de ces livres; que l’église qui a succédé à la sinagogue, & qui est infaillible comme elle, a décidé ce point de controverse, & que les savants doivent se taire, quand l’église parle.
Several scholars have believed that the Pentateuch could not have been written by Moses. They say that Scripture itself establishes that the first known copy was found in the time of King Josiah, and that this sole copy was brought to the king by the secretary Shaphan. Now between Moses and this adventure of the secretary Shaphan there are 867 years by the Hebrew reckoning. For God appeared to Moses in the burning bush in the year of the world 2213, and the secretary Shaphan published the book of the law in the year of the world 3380. This book found under Josiah remained unknown until the return from the Babylonian captivity, and we are told that it was Ezra, inspired by God, who brought all the Holy Scriptures to light.
Now whether Ezra or someone else made this book is entirely immaterial, provided the book is inspired. The Pentateuch does not say that Moses is its author; we are therefore free to attribute it to another man to whom the divine spirit dictated it.
Some critics add that no prophet quoted the books of the Pentateuch; that they are mentioned neither in the Psalms, nor in the books attributed to Solomon, nor in Jeremiah, nor in Isaiah, nor, finally, in any canonical book. The words corresponding to Genesis, Exodus, Numbers, Leviticus, Deuteronomy occur in no other writing of either the Old or the New Testament.
Others, bolder still, have asked the following questions:
1°. In what language could Moses have written in a savage desert? It could only have been Egyptian. For this very book shows that Moses and all his people were born in Egypt. They probably spoke no other language. The Egyptians were not yet using papyrus; they engraved hieroglyphs on marble or wood. We are even told that the tables of the commandments were engraved on stone. Five volumes would therefore have had to be engraved on polished stones, which required prodigious effort and time.
2°. Is it plausible that in a desert where the Jewish people had neither shoemaker nor tailor, and where the God of the universe was obliged to perform a continual miracle to preserve the Jews’ old clothes and shoes, men should have been found skillful enough to engrave the five books of the Pentateuch on marble or wood? It will be said that craftsmen were indeed found who made a golden calf and then reduced the gold to powder; who built the tabernacle and adorned it with thirty-four bronze columns with silver capitals; who wove and embroidered veils of linen, hyacinth blue, purple, and scarlet. But this very thing strengthens the critics’ opinion. They reply that such elaborate works could not have been made in a desert where everything was lacking; that they should have begun by making shoes and tunics; that people who lack necessities do not indulge in luxury; and that it is an obvious contradiction to say that there were founders, engravers, sculptors, dyers, and embroiderers when there were neither clothes, sandals, nor bread.
3°. If Moses had written the first chapter of Genesis, would all young people have been forbidden to read that first chapter? Would so little respect have been shown to the lawgiver? If Moses had said that God punishes the iniquity of the fathers down to the fourth generation, would Ezekiel have dared say the opposite?
4°. If Moses had written Leviticus, could he have contradicted himself in Deuteronomy? Leviticus forbids marrying one’s brother’s wife; Deuteronomy commands it.
5°. Would Moses have spoken in his book of cities that did not exist in his time? Would he have said that cities which lay east of the Jordan from where he stood were to the west?
6°. Would he have assigned forty-eight cities to the Levites in a country where there have never been ten cities, and in a desert where he was always wandering without a house?
7°. Would he have prescribed rules for Jewish kings when not only were there no kings among this people, but kings were held in horror and seemed unlikely ever to exist? What! Moses would have given precepts for the conduct of kings who came only some eight hundred years after him, and said nothing about the judges and high priests who succeeded him? Does this reflection not lead us to believe that the Pentateuch was composed in the time of the kings, and that the ceremonies instituted by Moses had been only a tradition?
8°. Could he have said to the Jews: “I brought you out of the land of Egypt, six hundred thousand fighting men, under the protection of your God”? Would the Jews not have answered: “You must have been very timid not to lead us against the Pharaoh of Egypt. He could not have opposed us with an army of two hundred thousand men. Egypt has never had so many soldiers under arms; we would have defeated him easily; we would be masters of his country. What! The God who speaks to you slaughtered all the firstborn of Egypt to please us; and if there are three hundred thousand families in that country, that means three hundred thousand men killed in one night to avenge us. And you did not support your God? You did not give us that fertile country, which nothing could defend? You brought us out of Egypt like thieves and cowards to let us perish in deserts, among precipices and mountains! At least you could have led us by the direct road into that land of Canaan to which we have no right, which you promised us, and which we have still been unable to enter.
“It was natural for us to march from the land of Goshen toward Tyre and Sidon along the Mediterranean; but you made us cross almost the whole isthmus of Suez. You made us reenter Egypt and go up again beyond Memphis, and we found ourselves at Baal-zephon on the shore of the Red Sea, with our backs to the land of Canaan, having marched eighty leagues through the Egypt we wished to avoid, and finally on the point of perishing between the sea and Pharaoh’s army!
“If you had wished to deliver us to our enemies, would you have taken another route or other measures? God saved us by a miracle, you say; the sea opened to let us pass. But after such a favor, did you have to let us die of hunger and exhaustion in the horrible deserts of Etham, Kadesh-barnea, Marah, Elim, Horeb, and Sinai? All our fathers perished in those dreadful wastes, and after forty years you come and tell us that God took particular care of our fathers!”
That is more or less what these murmuring Jews, these unjust children of the wandering Jews who died in the deserts, might have said to Moses if he had read them Exodus and Genesis. And what should they not have said and done at the passage about the golden calf? “What! You dare tell us that your brother made a golden calf for our fathers while you were with God on the mountain—you who tell us at one moment that you spoke to God face to face, and at another that you could only see him from behind! Still, you were with this God, and your brother cast a golden calf in a single day and gave it to us to worship. And instead of punishing your unworthy brother, you made him our high priest, and ordered your Levites to slaughter twenty thousand men of your people! Would our fathers have endured it? Would they have allowed themselves to be butchered like sacrificial victims by bloodthirsty priests? You tell us that, not content with this incredible butchery, you had another twenty-four thousand of your poor followers massacred because one of them had slept with a Midianite woman, while you yourself had married a Midianite. And you add that you are the gentlest of all men. A few more acts of such gentleness, and not a soul would have remained.
“No: if you had been capable of such cruelty, if you had been able to carry it out, you would be the most barbarous of all men, and every torture would be insufficient to atone for so monstrous a crime.”
These are roughly the objections scholars make to those who think Moses is the author of the Pentateuch. But they are answered that God’s ways are not human ways; that God tested, guided, and abandoned his people with a wisdom unknown to us; that the Jews themselves have believed for more than two thousand years that Moses is the author of these books; that the Church, which succeeded the synagogue and is infallible like it, has decided this disputed point; and that scholars must be silent when the Church speaks.
P — Patrie
Une patrie est un composé de plusieurs familles; & comme on soutient communément sa famille par amour propre, lorsqu’on n’a pas un intérêt contraire, on soutient par le même amour propre sa ville ou son village qu’on appelle sa patrie.
Plus cette patrie devient grande, moins on l’aime; car l’amour partagé s’affaiblit. Il est impossible d’aimer tendrement une famille trop nombreuse qu’on connait à peine.
Celui qui brule de l’ambition d’être Edile, Tribun, Préteur, Consul, Dictateur, crie qu’il aime sa patrie, & il n’aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu’un autre homme s’arroge le pouvoir de l’envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune & de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l’intérêt particulier devient l’intérêt general: on fait des vœux pour la république, quand on n’en fait que pour soi-même.
Il est impossible qu’il y ait sur la terre un état qui ne se soit gouverné d’abord en république; c’est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s’assemblent d’abord contre les ours & contre les loups: celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n’a que du bois.
Quand nous avons découvert l’Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n’y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations nous n’en trouvames que deux subjuguées.
Il en était ainsi de l’ancien monde; tout était république en Europe, avant les roitelets d’Etrurie & de Rome. On voit encor aujourd’hui des républiques en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers nôtre septentrion, sont des républiques de brigands. Les Hottentots vers le midi, vivent encor comme on dit qu’on vivait dans les premiers âges du monde; libres, égaux entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, & presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourit, leur peau les habille, des huttes de bois & de terre sont leurs retraites: ils sont les plus puants de tous les hommes, mais il ne le sentent pas; ils vivent & ils meurent plus doucement que nous.
Il reste dans nôtre Europe huit républiques sans monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Génes, Lucques, Raguse, Genève & St. Marin. On peut regarder la Pologne, la Suède, l’Angleterre, comme des républiques sous un roi, mais la Pologne est la seule qui en prenne le nom.
Or, maintenant, lequel vaut le mieux que vôtre patrie soit un état monarchique, ou un état républicain? il y a quatre mille ans qu’on agite cette question. Demandez la solution aux riches; ils aiment tous mieux l’aristocratie: interrogez le peuple, il veut la démocratie; il n’y a que les rois qui préférent la royauté. Comment donc est-il possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques? demandez le aux rats qui proposèrent de pendre une sonnette au cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison est, comme on l’a dit, que les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.
Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l’ennemi du reste des hommes. L’ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au Sénat, Tel est mon avis, & qu’on ruine Carthage. Etre bon patriote, c’est souhaiter que sa ville s’enrichisse par le commerce, & soit puissante par les armes. Il est clair qu’un païs ne peut gagner sans qu’un autre perde, & qu’il ne peut vaincre sans faire des malheureux.
Telle est donc la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son païs c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers.
A country is a collection of families; and just as people generally support their family out of self-love when no opposing interest stands in the way, so out of that same self-love they support the town or village they call their country.
The larger this country becomes, the less it is loved; for love grows weaker when divided. It is impossible to love tenderly an overlarge family one scarcely knows.
The man burning with ambition to become aedile, tribune, praetor, consul, dictator cries out that he loves his country, and loves only himself. Everyone wants to be sure of sleeping at home without another man claiming the power to send him to sleep elsewhere. Everyone wants security for his property and his life. Since all thus form the same wishes, private interest becomes the general interest: people pray for the republic when they are praying only for themselves.
There cannot be a state on earth that did not begin by governing itself as a republic: that is the natural course of human nature. A few families first band together against bears and wolves; the family that has grain supplies it in exchange to the one that has only wood.
When we discovered America, we found all its peoples divided into republics; there were only two kingdoms in that entire part of the world. Out of a thousand nations, we found only two subjugated.
It was the same in the old world: all Europe was republican before the petty kings of Etruria and Rome. Even today we see republics in Africa. Tripoli, Tunis, and Algiers, toward our north, are republics of brigands. The Hottentots to the south still live as people are said to have lived in the world’s earliest ages: free, equal among themselves, without masters, without subjects, without money, and almost without needs. The flesh of their sheep feeds them; their skins clothe them; huts of wood and earth are their shelters. They are the foulest-smelling of all human beings, but they do not notice it; they live and die more peacefully than we do.
Eight republics without monarchs remain in our Europe: Venice, Holland, Switzerland, Genoa, Lucca, Ragusa, Geneva, and San Marino. Poland, Sweden, and England may be regarded as republics under a king, but Poland alone takes the name.
Now which is better: for your country to be a monarchy or a republic? This question has been debated for four thousand years. Ask the rich for the answer: they all prefer aristocracy. Ask the people: they want democracy. Only kings prefer kingship. How, then, is it possible that almost the whole earth is governed by monarchs? Ask the rats who proposed hanging a bell around the cat’s neck. But in truth the real reason is, as has been said, that human beings are very rarely worthy of governing themselves.
It is sad that to be a good patriot one must often be the enemy of the rest of humanity. The elder Cato, that good citizen, always said when giving his opinion in the Senate: “Such is my view—and let Carthage be destroyed.” To be a good patriot is to wish one’s city enriched by commerce and powerful in arms. It is clear that one country cannot gain without another losing, and cannot conquer without making people miserable.
Such, then, is the human condition: to wish for the greatness of one’s country is to wish harm to one’s neighbors. The man who wished his country never to be larger or smaller, richer or poorer, would be a citizen of the universe.
P — Pierre
En Italien Piero, ou Pietro; en Espagnol Pedro; en Latin Petrus; en Grec Petros; en Hébreu Cepha.
Pourquoi les successeurs de Pierre ont-ils eu tant de pouvoir en occident, & aucun en orient? C’est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg & de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens dans des tems d’anarchie, tandis que les évêques Grecs sont toujours restés sujets. Le tems, l’occasion, l’ambition des uns, & la faiblesse des autres, ont fait & feront tout dans ce monde.
A cette anarchie l’opinion s’est jointe, & l’opinion est la reine des hommes. Ce n’est pas qu’en effet ils ayent une opinion bien déterminée; mais des mots leur en tiennent lieu.
Il est rapporté dans l’évangile que Jesus dit à Pierre; “Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux.” Les partisans de l’évêque de Rome soutinrent vers le onziéme siècle, que qui donne le plus, donne le moins; que les cieux entouraient la terre; & que Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes les étoiles & toutes les planètes, il est évident, selon Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone surnommé Pierre, étaient un passe-partout. Si on entend par les cieux les nuées, l’atmosphère, l’éther, l’espace dans lequel roulent les planètes, il n’y a guères de serruriers, selon Mursius, qui puisse faire une clef pour ces portes-là.
Les clefs en Palestine étaient une cheville de bois qu’on liait avec une courroie; Jesus dit à Barjone, “Ce que tu auras lié sur la terre, sera lié dans le ciel.” Les théologiens du Pape en ont conclu, que les Papes avaient reçu le droit de lier & de délier les peuples du serment de fidélité fait à leurs rois, & de disposer à leur gré de tous les royaumes. C’est conclure magnifiquement. Les communes dans les états généraux de France en 1302. disent dans leur requête au Roi, que “Boniface VIII. était un B***** qui croyait que Dieu liait & emprisonnait au ciel, ce que Boniface liait sur terre.”
Un fameux Luthérien d’Allemagne, (c’était je pense Mélancton) avait beaucoup de peine à digérer que Jésus eût dit à Simon Barjone, Cepha ou Cephas, “Tu ès Pierre, & sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, mon église.” Il ne pouvait concevoir que Dieu eût employé un pareil jeu de mots, une pointe si extraordinaire, & que la puissance du Pape fût fondée sur un quolibet.
Pierre a passé pour avoir été évêque de Rome; mais on sait assez qu’en ce tems-là, & long-tems après, il n’y eut aucun évêché particulier. La société chrétienne ne prit une forme que vers la fin du second siècle.
Il se peut que Pierre eût fait le voyage de Rome; il se peut même qu’il fut mis en croix la tête en bas, quoique ce ne fût pas l’usage; mais on n’a aucune preuve de tout cela. Nous avons une lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu’il est à Babylone; des canonistes judicieux ont prétendu que par Babylone on devait entendre Rome. Ainsi supposé qu’il eût datté de Rome, on aurait pû conclure que la lettre avait été écrite à Babylone. On a tiré longtems de pareilles conséquences, & c’est ainsi que le monde a été gouverné.
Il y avait un saint homme à qui on avait fait payer bien chérement un bénéfice à Rome, ce qui s’appelle une simonie; on lui demandait, s’il croyait que Simon Pierre eût été au païs? il répondit, Je ne vois pas que Pierre y ait été, mais je suis sûr de Simon.
Quant à la personne de Pierre, il faut avouer que Paul n’est pas le seul qui ait été scandalisé de sa conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui & à ses successeurs. Ce Paul lui reprochait aigrement de manger des viandes défendues, c’est-à-dire, du porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l’ixion, & du grison. Pierre se défendait en disant, qu’il avait vû le ciel ouvert vers la sixième heure, & une grande nape qui descendait des quatre coins du ciel, laquelle était toute remplie d’anguilles, de quadrupèdes & d’oiseaux; & que la voix d’un ange avait crié: “Tuez & mangez.” C’est apparemment cette même voix qui a crié à tant de Pontifes, “Tuez tout, & mangez la substance du peuple:” dit Voloston.
Casaubon ne pouvait approuver la manière dont Pierre traita le bon homme Anania & Saphira sa femme. De quel droit, disait Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il, ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jesus vendissent leurs héritages & en apportassent le prix à ses piés? Si quelque anabatiste à Londres faisait apporter à ses piés tout l’argent de ses frères, ne serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux, comme un larron qu’on ne manquerait pas d’envoyer à Tyburn? N’est-il pas horrible de faire mourir Anania, parce qu’ayant vendu son fonds & en ayant donné l’argent à Pierre, il avait retenu pour lui & pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs nécessités sans le dire? A peine Anania est-il mort, que sa femme arrive. Pierre au lieu de l’avertir charitablement qu’il vient de faire mourir son mari d’apopléxie, pour avoir gardé quelques oboles, & de lui dire de bien prendre garde à elle, la fait tomber dans le piége. Il lui demande si son mari a donné tout son argent aux saints. La bonne femme répond, oui, & elle meurt sur le champ. Cela est dur.
Corringius demande, pourquoi Pierre qui tuait ainsi ceux qui lui avaient fait l’aumône, n’allait pas tuer plutôt tous les docteurs qui avaient fait mourir Jesus-Christ, & qui le firent fouetter lui-même plus d’une fois? O Pierre! vous faites mourir deux chrétiens qui vous ont fait l’aumône, & vous laissez vivre ceux qui ont crucifié votre Dieu!
Apparemment que Corringius n’était pas en païs d’inquisition, quand il faisait ces questions hardies. Erasme, à propos de Pierre, remarquait une chose fort singulière; c’est que le chef de la religion chrétienne commença son apostolat par renier Jesus-Christ; & que le premier pontife des Juifs avait commencé son ministère par faire un veau d’or, & par l’adorer.
Quoi qu’il en soit, Pierre nous est dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d’ordres, qui vivaient dans l’indigence, & dont les successeurs sont devenus grands seigneurs.
Le Pape successeur de Pierre a tantôt gagné, tantôt perdu; mais il lui reste encor environ cinquante millions d’hommes sur la terre, soumis en plusieurs points à ses loix, outre ses sujets immédiats.
Se donner un maître à trois ou quatre cent lieuës de chez soi; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n’oser juger en dernier ressort un procès entre quelques-uns de ses concitoyens, que par des commissaires nommés par cet étranger; n’oser se mettre en possession des champs & des vignes qu’on a obtenus de son propre roi, sans payer une somme considérable à ce maître étranger; violer les loix de son païs qui défendent d’épouser sa niéce, & l'épouser légitimement en donnant à ce maître étranger une somme encor plus considérable; n’oser cultiver son champ le jour que cet étranger veut qu’on célèbre la mémoire d’un inconnu qu’il a mis dans le ciel de son autorité privée; c’est là en partie ce que c’est que d'admettre un Pape; ce sont là les libertés de l’église gallicane.
Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vû de nos jours un souverain demander au Pape la permission de faire juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide, ne pouvoir obtenir cette permission, & n’oser les juger?
On sait assez qu’autrefois les droits des Papes allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des Dieux de l’antiquité; car ces Dieux passaient seulement pour disposer des empires, & les Papes en disposaient en effet.
Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité & de l’infaillibilité du Pape, quand on fait réfléxion,
Que quarante schismes ont profané la chaire de Saint Pierre, & que vingt-sept l’ont ensanglantée;
Qu’Etienne VII. fils d’un prêtre, déterra le corps de Formose son prédécesseur, & fit trancher la tête à ce cadavre;
Que Sergius III. convaincu d’assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté;
Que Jean X. amant de Théodora, fut étranglé dans son lit;
Que Jean XI. fils de Sergius III. ne fut connu que par sa crapule;
Que Jean XII. fut assassiné chez sa maîtresse;
Que Benoit IX. acheta & revendit le pontificat;
Que Grégoire VII. fut l’auteur de cinq cent ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs;
Qu’enfin parmi tant de Papes, ambitieux, sanguinaires & débauchés, il y a eu un Alexandre VI. dont le nom n’est prononcé qu’avec la même horreur que ceux des Néron & des Caligula.
C’est une preuve, dit-on, de la divinité de leur caractère, qu’elle ait subsisté avec tant de crimes; mais si les Califes avaient eu une conduite encor plus affreuse, ils auraient donc été encor plus divins. C’est ainsi que raisonne Dermius; mais les jésuites lui ont répondu.
In Italian Piero, or Pietro; in Spanish Pedro; in Latin Petrus; in Greek Petros; in Hebrew Cepha.
Why have Peter’s successors had so much power in the West and none in the East? That is to ask why the bishops of Würzburg and Salzburg claimed sovereign rights in times of anarchy, while the Greek bishops always remained subjects. Time, opportunity, the ambition of some and the weakness of others have done, and will do, everything in this world.
Opinion joined this anarchy, and opinion is the queen of mankind. Not that people actually have a very definite opinion; words serve them instead.
The Gospel relates that Jesus said to Peter: “I will give you the keys of the kingdom of heaven.” Around the eleventh century the supporters of the bishop of Rome maintained that whoever gives the greater gives the lesser; that the heavens surround the earth; and that since Peter had the keys to the container, he also had the keys to its contents. If by the heavens we mean all the stars and all the planets, it is evident, according to Thomasius, that the keys given to Simon Barjona, surnamed Peter, were a master key. If by the heavens we mean the clouds, the atmosphere, the ether, the space in which the planets revolve, there are few locksmiths, according to Mursius, who could make a key for those doors.
Keys in Palestine were a wooden peg tied with a strap. Jesus said to Barjona: “What you bind on earth will be bound in heaven.” The pope’s theologians concluded that popes had received the right to bind peoples to their oath of allegiance to their kings, and release them from it, and to dispose of all kingdoms as they pleased. A magnificent conclusion. In their petition to the king at the Estates General of France in 1302, the Commons said that “Boniface VIII was a B—— who believed that God bound and imprisoned in heaven whatever Boniface bound on earth.”
A famous German Lutheran—I think it was Melanchthon—found it very hard to swallow that Jesus had said to Simon Barjona, Cepha or Cephas: “You are Peter, and on this rock I will build my assembly, my church.” He could not conceive that God had employed such wordplay, so extraordinary a conceit, and that the pope’s power was founded on a joke.
Peter has been regarded as bishop of Rome; but it is well known that at that time, and long afterward, there was no particular bishopric. Christian society took shape only toward the end of the second century.
Peter may have traveled to Rome; he may even have been crucified upside down, although that was not the custom; but there is no proof of any of this. We have a letter under his name in which he says he is in Babylon; judicious canonists have maintained that by Babylon we must understand Rome. Thus, supposing he had dated it from Rome, one might have concluded that the letter was written in Babylon. Such deductions were drawn for a long time, and that is how the world was governed.
There was a holy man who had been made to pay very dearly for a benefice in Rome—a practice called simony. Asked whether he believed Simon Peter had been in that country, he replied: “I see no evidence that Peter was there, but I am certain about Simon.”
As for Peter himself, we must admit that Paul was not the only one scandalized by his conduct; he and his successors have often been opposed to their faces. This Paul sharply reproached him for eating forbidden foods—that is, pork, blood sausage, hare, eels, ixion, and grison. Peter defended himself by saying that around the sixth hour he had seen heaven opened, and a great sheet descending from the four corners of heaven, filled with eels, quadrupeds, and birds; and that an angel’s voice had cried: “Kill and eat.” Apparently it was this same voice that cried to so many pontiffs: “Kill everyone, and eat the people’s substance,” says Voloston.
Casaubon could not approve of the way Peter treated the good man Ananias and his wife Sapphira. “By what right,” Casaubon asked, “did a Jew enslaved to the Romans order, or allow, everyone who believed in Jesus to sell their property and bring the proceeds to his feet? If some Anabaptist in London had all his brothers’ money brought to his feet, would he not be arrested as a seditious deceiver, a thief certain to be sent to Tyburn? Is it not horrible to kill Ananias because, after selling his land and giving Peter the money, he had secretly kept a few crowns for himself and his wife to provide for their necessities? Ananias has scarcely died when his wife arrives. Instead of charitably warning her that he has just struck her husband dead with apoplexy for keeping a few pennies, and telling her to take good care, Peter makes her fall into the trap. He asks whether her husband gave all his money to the saints. The good woman answers yes, and dies on the spot. That is harsh.”
Corringius asks why Peter, who thus killed those who had given him alms, did not instead go and kill all the doctors who had put Jesus Christ to death, and had Peter himself flogged more than once. “Peter! You kill two Christians who have given you alms, and let those who crucified your God live!”
Apparently Corringius was not in a country with an Inquisition when he asked these bold questions. Speaking of Peter, Erasmus noted something very singular: the head of the Christian religion began his apostleship by denying Jesus Christ, and the first high priest of the Jews had begun his ministry by making a golden calf and worshiping it.
Whatever the case, Peter is depicted to us as a poor man who instructed the poor in the faith. He resembled those founders of religious orders who lived in poverty and whose successors became great lords.
The pope, Peter’s successor, has sometimes gained and sometimes lost; but he still has some fifty million people on earth subject to his laws in several respects, besides his immediate subjects.
To give oneself a master three or four hundred leagues from home; to wait to think until this man has seemed to think; to dare decide a lawsuit between a few of one’s fellow citizens in the last resort only through commissioners appointed by this foreigner; to dare take possession of fields and vineyards granted by one’s own king only after paying a considerable sum to this foreign master; to violate the laws of one’s country that forbid marrying one’s niece, and marry her lawfully by giving this foreign master an even greater sum; to dare not cultivate one’s field on a day when this foreigner wishes the memory of some unknown person, whom he has placed in heaven on his private authority, to be celebrated—this is part of what it means to acknowledge a pope; these are the liberties of the Gallican Church.
Some other peoples carry their submission further. In our own day we have seen a sovereign ask the pope’s permission to have monks accused of parricide tried by his royal court, fail to obtain that permission, and not dare to try them.
It is well known that the popes’ rights once went further. They were far above the gods of antiquity; for those gods were merely thought to dispose of empires, while the popes actually did so.
Sturbinus says that those who doubt the pope’s divinity and infallibility may be forgiven when we reflect:
That forty schisms have profaned the chair of St. Peter, and twenty-seven have stained it with blood;
That Stephen VII, the son of a priest, dug up the body of his predecessor Formosus and had the corpse’s head cut off;
That Sergius III, convicted of murders, had a son by Marozia who inherited the papacy;
That John X, Theodora’s lover, was strangled in his bed;
That John XI, the son of Sergius III, was known only for his debauchery;
That John XII was murdered at his mistress’s house;
That Benedict IX bought and resold the pontificate;
That Gregory VII was responsible for five hundred years of civil wars kept up by his successors;
That, finally, among so many ambitious, bloodthirsty, debauched popes there was an Alexander VI, whose name is spoken only with the same horror as those of Nero and Caligula.
“It proves the divinity of their office,” we are told, “that it has survived so many crimes.” But if the caliphs had behaved still more horribly, they would therefore have been still more divine. That is how Dermius reasons; but the Jesuits have answered him.
P — Préjugés
LE préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre, on inspire aux enfans toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger.
Il y a des préjugés universels, nécessaires, & qui sont la vertu même. Par tout païs on apprend aux enfans à reconnaître un Dieu rémunérateur & vengeur; à respecter, à aimer leur père & leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu’ils puissent deviner ce que c’est qu’un vice & une vertu.
Il y a donc de très-bons préjugés: ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.
Sentiment n’est pas simple préjugé; c’est quelque chose de bien plus fort. Une mère n’aime pas son fils, parce qu’on lui a dit qu’il le faut aimer; elle le chérit heureusement malgré elle. Ce n’est point par préjugé que vous courez au sécours d’un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une bête.
Mais c’est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits, marchant gravement, parlant de même. Vos parents vous ont dit que vous deviez vous incliner devant cet homme, vous le respectez avant de savoir s’il mérite vos respects: vous croissez en âge & en connaissances; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan, pétri d’orgueil, d'intérêt, & d'artifice; vous méprisez ce que vous reveriez, & le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre enfance; on vous a dit, que les Titans firent la guerre aux Dieux, & que Vénus fut amoureuse d’Adonis; vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités; vous les regardez à vingt ans comme des allégories ingénieuses.
Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l’ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui du tems du systême de Las s’aperçurent qu’ils avaient calculé des richesses imaginaires.
Préjugés des sens.
N’est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours, lors même que nous voyons très-bien, & qu’au contraire nos oreilles ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende, vous êtes belle, je vous aime: il est bien sûr qu’on ne vous a pas dit, je vous hais, vous êtes laide; Mais vous voyez un miroir uni, il est démontré que vous vous trompez, c’est une surface très-raboteuse. Vous voyez le soleil d’environ deux piés de diamètre, il est démontré qu’il est un million de fois plus gros que la terre.
Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles, & l’erreur dans vos yeux; Mais étudiez l’optique, & vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé, & qu’il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l’état présent des choses.
Préjugés physiques.
Le soleil se léve, la lune aussi, la terre est immobile; ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu’étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralisie, parce qu’elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies, parce qu’un jour on observa qu’un malade avait eu un redoublement de fiévre pendant le décours de la lune; ces idées & mille autres ont été des erreurs d’anciens charlatans qui jugèrent sans raisonner, & qui étant trompés trompèrent les autres.
Préjugés historiques.
La plupart des histoires ont été crues sans examen, & cette créance est un préjugé. Fabius Pictor raconte que plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d’Albe allant puiser de l’eau dans sa cruche, fut violée, qu’elle acoucha de Romulus & de Remus, qu’ils furent nourris par une louve, &c. Le peuple romain crut cette fable; il n’examina point si dans ce tems là il y avait des vestales dans le Latium, s’il était vraisemblable que la fille d’un roi sortit de son couvent avec sa cruche, s’il était probable qu’une louve alaitât deux enfans au lieu de les manger. Le préjugé s'établit.
Un moine écrit que Clovis étant dans un grand danger à la bataille de Tolbiac, fit vœu de se faire chrêtien s’il en réchapait; mais est-il naturel qu’on s'adresse à un Dieu étranger dans une telle occasion? n’est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est né agit le plus puissamment? Quel est le chrêtien qui dans une bataille contre les Turcs ne s'adressera pas plutôt à la sainte Vierge qu’à Mahomet? On ajoute qu’un pigeon aporta la sainte ampoule dans son bec pour oindre Clovis, & qu’un ange aporta l’oriflamme pour le conduire; le préjugé crut toutes les historiettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature humaine savent bien que l’usurpateur Clovis, & l’usurpateur Rolon ou Rol, se firent chrêtiens pour gouverner plus sûrement des chrêtiens, comme les usurpateurs Turcs se firent musulmans pour gouverner plus sûrement les musulmans.
Préjugés religieux.
Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside aux blés, ou que Visnou & Xaca se sont fait hommes plusieurs fois, ou que Sammoncodom est venu couper une forêt, ou qu’Odin vous attend dans sa salle vers le Jutland, ou que Mahomet ou quelqu’autre a fait un voyage dans le ciel, enfin si votre précepteur vient ensuite enfoncer dans votre cervelle ce que votre nourrice y a gravé, vous en tenez pour votre vie. Votre jugement veut-il s’élever contre ces préjugés? vos voisins & surtout vos voisines crient à l’impie, & vous effrayent; votre Derviche craignant de voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du Cadi, & ce Cadi vous fait empâler s’il le peut, parce qu’il veut commander à des sots, & qu’il croit que les sots obéissent mieux que les autres; & cela durera jusqu’à-ce que vos voisins & le Derviche & le Cadi commencent à comprendre que la sottise n’est bonne à rien, & que la persécution est abominable.
Prejudice is an opinion without judgment. Thus, throughout the earth, children are filled with whatever opinions people please before they are able to judge.
There are universal, necessary prejudices that are virtue itself. In every country children are taught to acknowledge a God who rewards and avenges; to respect and love their father and mother; to regard theft as a crime and self-serving falsehood as a vice, before they can guess what a vice or a virtue is.
There are therefore very good prejudices: those that judgment ratifies when we reason.
Feeling is not mere prejudice; it is something much stronger. A mother does not love her son because someone told her she must love him; fortunately, she cherishes him despite herself. It is not prejudice that makes you run to save an unknown child about to fall down a precipice or be devoured by a beast.
But it is prejudice that makes you respect a man dressed in certain clothes, walking gravely and speaking in the same fashion. Your parents told you to bow before this man; you respect him before knowing whether he deserves your respect. You grow in age and knowledge; you discover that this man is a charlatan, steeped in pride, self-interest, and deceit. You despise what you revered, and prejudice yields to judgment. Through prejudice you believed the fables that cradled your childhood. You were told that the Titans made war on the gods and Venus fell in love with Adonis; at twelve you take these fables for truths; at twenty you regard them as ingenious allegories.
Let us briefly examine the different kinds of prejudice, to put our affairs in order. We may be like those who, in the days of Law’s system, discovered that they had been calculating imaginary riches.
Prejudices of the senses.
Is it not amusing that our eyes always deceive us, even when we see very well, whereas our ears do not? Let your well-formed ear hear “You are beautiful; I love you”: it is quite certain that no one has said “I hate you; you are ugly.” But you see a smooth mirror: it is demonstrable that you are mistaken; its surface is very rough. You see the sun as about two feet in diameter: it is demonstrable that it is a million times larger than the earth.
It seems that God has put truth in your ears and error in your eyes. But study optics, and you will see that God has not deceived you, and that in the present state of things objects cannot appear otherwise than you see them.
Physical prejudices.
The sun rises, so does the moon, the earth is motionless: these are natural physical prejudices. But that crayfish are good for the blood because, when cooked, they are red like it; that eels cure paralysis because they wriggle; that the moon influences our illnesses because someone once observed a patient’s fever grow worse during the waning moon—these ideas and a thousand others were the errors of old charlatans who judged without reasoning, and, being deceived, deceived others.
Historical prejudices.
Most histories have been believed without examination, and this belief is a prejudice. Fabius Pictor relates that several centuries before his time a Vestal of the city of Alba, going to fill her pitcher with water, was raped; that she gave birth to Romulus and Remus; that they were nursed by a she-wolf, etc. The Roman people believed this fable. They did not examine whether there were Vestals in Latium at that time, whether it was plausible for a king’s daughter to leave her convent with a pitcher, whether it was likely that a she-wolf would nurse two children instead of eating them. The prejudice took root.
A monk writes that Clovis, in great danger at the battle of Tolbiac, vowed to become a Christian if he escaped. But is it natural to appeal to a foreign god on such an occasion? Is that not precisely when the religion into which one was born acts most powerfully? What Christian in a battle against the Turks would not appeal to the Holy Virgin rather than Muhammad? It is added that a pigeon brought the holy ampulla in its beak to anoint Clovis, and an angel brought the oriflamme to guide him. Prejudice believed all the little stories of this kind. Those who know human nature know very well that the usurper Clovis and the usurper Rollo or Rol became Christians to govern Christians more securely, just as the Turkish usurpers became Muslims to govern Muslims more securely.
Religious prejudices.
If your nurse told you that Ceres presides over grain, or that Vishnu and Shaka became men several times, or that Sammonocodom came to cut down a forest, or that Odin awaits you in his hall near Jutland, or that Muhammad or someone else made a journey to heaven; in short, if your tutor then drives into your brain what your nurse engraved there, you have it for life. Does your judgment attempt to rise against these prejudices? Your neighbors, and especially your female neighbors, cry out that you are impious and frighten you. Your dervish, afraid of seeing his income fall, denounces you to the cadi, and the cadi has you impaled if he can, because he wants to command fools and believes fools obey better than other people. And this will last until your neighbors, the dervish, and the cadi begin to understand that stupidity is good for nothing, and persecution is abominable.
R — Religion
Premiere question.
L’EVEQUE de Vorcester, Warburton, auteur d’un des plus savants ouvrages qu’on ait jamais fait, s’exprime ainsi page 8. tome 1er.
“Une religion, une société qui n’est pas fondée sur la créance d’une autre vie, doit être soutenue par une providence extraordinaire. Le Judaïsme n’est pas fondé sur la créance d’une autre vie; donc, le Judaïsme a été soutenu par une providence extraordinaire.”
Plusieurs théologiens se sont élevés contre lui, & comme on rétorque tous les arguments, on a retorqué le sien, on lui a dit:
“Toute religion qui n’est pas fondée sur le dogme de l’immortalité de l’ame, & sur les peines & les récompenses éternelles, est nécessairement fausse; or le Judaïsme ne connut point ces dogmes, donc le Judaïsme, loin d’être soutenu par la providence, était par vos principes une religion fausse & barbare qui attaquait la providence.”
Cet évêque eut quelques autres adversaires qui lui soutinrent que l’immortalité de l’ame était connue chez les Juifs, dans le temps même de Moïse; mais il leur prouva très-évidemment, que ni le Décalogue, ni le Lévitique, ni le Deutéronome, n'avaient dit un seul mot de cette créance, & qu’il est ridicule de vouloir tordre & corrompre quelques passages des autres livres, pour en tirer une vérité qui n’est point annoncée dans le livre de la loi.
Mr. l’évêque ayant fait quatre volumes pour démontrer que la loi Judaïque ne proposait ni peines, ni récompenses après la mort, n’a jamais pû répondre à ses adversaires d’une manière bien satisfaisante. Ils lui disaient: “Ou Moïse connaissait ce dogme, & alors il a trompé les Juifs en ne le manifestant pas; ou il l’ignorait; & en ce cas il n’en savait pas assez pour fonder une bonne religion. En effet si la religion avait été bonne, pourquoi l’aurait-on abolie? Une religion vraie doit être pour tous les temps & pour tous les lieux, elle doit être comme la lumière du soleil, qui éclaire tous les peuples & toutes les générations.”
Ce prélat, tout éclairé qu’il est, a eu beaucoup de peine à se tirer de toutes ces difficultés; mais quel systême en est exempt?
Seconde question.
Un autre savant beaucoup plus philosophe; qui est un des plus profonds métaphisiciens de nos jours, donne de fortes raisons pour prouver que le polithéisme a été la premiere religion des hommes, & qu’on a commencé à croire plusieurs Dieux, avant que la raison fût assez éclairée pour ne reconnaître qu’un seul être suprême.
J’ose croire, au contraire, qu’on a commencé d’abord par reconnaître un seul Dieu; & qu’ensuite la faiblesse humaine en a adopté plusieurs, & voici comme je conçois la chose.
Il est indubitable qu’il y eut des bourgades avant qu’on eût bâti de grandes villes, & que tous les hommes ont été divisés en petites républiques, avant qu’ils fussent réunis dans de grands empires. Il est bien naturel qu’une bourgade effrayée du tonnerre, affligée de la perte de ses moissons, maltraitée par la bourgade voisine, sentant tous les jours sa faiblesse, sentant partout un pouvoir invisible, ait bientôt dit. Il y a quelque être au-dessus de nous qui nous fait du bien & du mal.
Il me paraît impossible qu’elle ait dit: il y a deux pouvoirs; car pourquoi plusieurs? On commence en tout genre par le simple, ensuite vient le composé, & souvent enfin on revient au simple par des lumiéres supérieures. Telle est la marche de l’esprit humain.
Quel est cet être qu’on aura d’abord invoqué? Sera-ce le soleil? sera-ce la lune? je ne le crois pas. Examinons ce qui se passe dans les enfants; ils sont à peu près ce que sont les hommes ignorants. Ils ne sont frappés ni de la beauté, ni de l'utilité de l'astre qui anime la nature, ni des secours que la lune nous prête, ni des variations réguliéres de son cours; ils n’y pensent pas; ils y sont trop accoutumés. On ne craint, on n’invoque, on n’adore que ce qu’on craint; tous les enfans voyent le ciel avec indifférence; mais, que le tonnerre gronde, ils tremblent; ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces de philosophes qui ayent remarqué le cours des astres, les ayent fait admirer, & les ayent fait adorer; mais des cultivateurs simples & sans aucune lumiére, n’en savaient pas assez pour embrasser une erreur si noble.
Un village se sera donc borné à dire; Il y a une puissance qui tonne, qui grêle sur nous, qui fait mourir nos enfans; appaisons-la; mais comment l’appaiser? Nous voyons que nous avons calmé par de petits présents la colère des gens irrités, faisons donc de petits présents à cette puissance. Il faut bien aussi lui donner un nom. Le premier qui s’offre est celui de Chef, de Maître, de Seigneur; cette puissance est donc appellée Mon Seigneur. C’est probablement la raison pour laquelle les premiers Egyptiens appellèrent leur Dieu Knef, les Syriens Adoni, les peuples voisins Baal, ou Bel, ou Melch, ou Moloc, les Scythes Papée; tous mots qui signifient Seigneur, Maître.
C’est ainsi qu’on trouva presque toute l’Amérique partagée en une multitude de petites peuplades, qui toutes avaient leur Dieu protecteur. Les Méxiquains même, ni les Péruviens qui étaient de grandes nations, n'avaient qu’un seul Dieu. L'une adorait Mango Kapak, l’autre le Dieu de la guerre. Les Mexiquains donnaient à leur Dieu guerrier le nom de Viliputsi, comme les Hébreux avaient appellé leur seigneur Sabaoth.
Ce n’est point par une raison supérieure & cultivée que tous les peuples ont ainsi commencé à reconnaître une seule divinité; s'ils avaient été philosophes, ils auraient adoré le Dieu de toute la nature, & non pas le Dieu d'un village; ils auraient examiné ces rapports infinis de tous les êtres, qui prouvent un être créateur & conservateur; mais ils n’examinèrent rien, ils sentirent. C’est-là le progrès de notre faible entendement; chaque bourgade sentait sa faiblesse, & le besoin qu’elle avait d’un fort protecteur. Elle imaginait cet être tutélaire & terrible résidant dans la forêt voisine, ou sur la montagne, ou dans une nuée. Elle n’en imaginait qu’un seul, parce que la bourgade n'avait qu’un chef à la guerre. Elle l’imaginait corporel, parce qu’il était impossible de se le représenter autrement. Elle ne pouvait croire que la bourgade voisine n’eût pas aussi son Dieu. Voilà pourquoi Jephté dit aux habitans de Moab; vous possédez légitimement ce que votre Dieu Chamos vous a fait conquérir, vous devez nous laisser jouir de ce que notre Dieu nous a donné par ses victoires.
Ce discours tenu par un étranger à d’autres étrangers est très-remarquable. Les Juifs & les Moabites avaient dépossédé les naturels du païs, l’un & l’autre n’avait d’autre droit que celui de la force; & l’un dit à l’autre, Ton Dieu t’a protégé dans ton usurpation, souffre que mon Dieu me protège dans la mienne.
Jérémie & Amos demandent l’un & l’autre, quelle raison a eu le Dieu Melchom de s’emparer du pays de Gad? Il parait évident par ces passages, que l'antiquité attribuait à chaque païs un Dieu protecteur. On trouve encor des traces de cette théologie dans Homère.
Il est bien naturel que l’imagination des hommes s’étant échauffée, & leur esprit ayant acquis des connaissances confuses, ils ayent bientôt multiplié leurs dieux, & assigné des protecteurs aux éléments, aux mers, aux forêts, aux fontaines, aux campagnes. Plus ils auront examiné les astres, plus ils auront été frappés d’admiration. Le moyen de ne pas adorer le soleil, quand on adore la divinité d’un ruisseau? Dès que le premier pas est fait, la terre est bientôt couverte de Dieux, & on descend enfin des astres aux chats & aux oignons.
Cependant, il faut bien que la raison se perfectionne; le temps forme enfin des philosophes qui voyent que ni les oignons ni les chats, ni même les astres, n’ont arrangé l’ordre de la nature. Tous ces philosophes, Babyloniens, Persans, Egyptiens, Scithes, Grecs & Romains admettent un Dieu suprême, remunérateur & vengeur.
Ils ne le disent pas d’abord aux peuples; car quiconque eût mal parlé des oignons & des chats devant des vieilles & des prêtres, eût été lapidé. Quiconque eût reproché à certains Egyptiens de manger leurs Dieux, eût été mangé lui-même, comme en effet Juvenal rapporte qu’un Egyptien fut tué & mangé tout crud dans une dispute de controverse.
Mais que fit-on? Orphée & d’autres établissent des mystères que les inimitiés jurent par des sermens exécrables de ne point révéler, & le principal de ces mystères, est l’adoration d’un seul Dieu. Cette grande vérité pénètre dans la moitié de la terre; le nombre des initiés devient immense; il est vrai que l’ancienne religion subsiste toujours; mais comme elle n’est point contraire au dogme de l’unité de Dieu, on la laisse subsister. Et pourquoi l’abolirait-on? Les Romains reconnaissent le Deus optimus maximus; les Grecs ont leur Zeus, leur Dieu suprême. Toutes les autres divinités ne sont que des êtres intermédiaires; on place des héros & des empereurs au rang des Dieux, c’est-à-dire des bienheureux. Mais il est sûr que Claude, Octave, Tibère & Caligula ne sont pas regardés comme les créateurs du ciel & de la terre.
En un mot il parait prouvé que du temps d’Auguste, tous ceux qui avaient une religion, reconnaissaient un Dieu supérieur, éternel, & plusieurs ordres de Dieux sécondaires, dont le culte fut appellé depuis idolâtrie.
Les Juifs n’avaient jamais été idolâtres; car quoiqu’ils admissent des Malachim, des anges, des êtres célestes d’un ordre inférieur, leur loi n’ordonnait point que ces divinités sécondaires eussent un culte chez eux. Ils adoraient les anges, il est vrai, c’est-à-dire, ils se prosternaient quand ils en voyaient; mais comme cela n’arrivait pas souvent, il n’y avait ni de cérémonial, ni de culte légal établi pour eux. Les chérubins de l’arche ne recevaient point d’hommages. Il est constant que les Juifs adoraient ouvertement un seul Dieu; comme la foule innombrable d’initiés l’adoraient secrettement dans leurs mystères.
Troisiéme question.
Ce fut dans ce temps où le culte d’un Dieu suprême était universellement établi chez tous les sages en Asie, en Europe, & en Afrique, que la religion chrêtienne prit naissance.
Le Platonisme aida beaucoup à l’intelligence de ses dogmes. Le Logos qui chez Platon signifiait la sagesse, la raison de l’être suprême, devint chez nous le Verbe, & une seconde personne de Dieu. Une métaphisique profonde & au-dessus de l'intelligence humaine, fut un sanctuaire inaccessible, dans lequel la religion fut envelopée.
On ne répétera point ici, comment Marie fut déclarée dans la suite mère de Dieu, comment on établit la consubstantialité du Père & du Verbe, & la procession du Pneuma, organe divin du divin Logos; deux natures & deux volontés résultantes de l’hipostase, & enfin la manducation supérieure, l’ame nourie ainsi que le corps, des membres & du sang de l’homme-Dieu, adoré & mangé sous la forme du pain, présent aux yeux, sensible au goût, & cependant anéanti. Tous les mystères ont été sublimes.
On commença dès le second siècle, par chasser les démons au nom de Jesus; auparavant on les chassait au nom de Jehovah, ou Yhaho; car St. Matthieu rapporte, que les ennemis de Jesus ayant dit qu’il chassait les démons au nom du prince des démons, il leur répondit, Si c’est par Belzebuth que je chasse les démons, par qui vos enfans les chassent-ils?
On ne sait point en quel temps les Juifs reconnurent pour prince des démons Belzebuth, qui était un Dieu étranger; mais on sait, ( & c’est Joseph qui nous l’apprend ) qu’il y avait à Jérusalem des exorcistes, préposés pour chasser les démons des corps des possédés, c’est-à-dire, des hommes attaqués de maladies singuliéres, qu’on attribuait alors dans une grande partie de la terre à des génies malfaisants.
On chassait donc ces démons avec la véritable prononciation de Jehovah aujourd’hui perdue, & avec d’autres cérémonies aujourd’hui oubliées.
Cet exorcisme par Jehovah ou par les autres noms de Dieu était encor en usage dans les premiers siècles de l’Eglise. Origène en disputant contre Celse lui dit n°. 262. “Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac & de Jacob, on fera certaines choses par ces noms, dont la nature & la force sont telles, que les démons se soumettent à ceux qui les prononcent; mais si on le nomme d’un autre nom, comme Dieu de la mer bruïante, supplantateur, ces noms seront sans vertu. Le nom d’Israël traduit en Grec ne pourra rien opérer, mais prononcez-le en Hébreu, avec les autres mots requis; vous opérerez la conjuration.”
Le même Origène au nombre 19. dit ces paroles remarquables. “Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu, tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les Egyptiens, les Mages en Perse, les Bracmanes dans l’Inde. Ce qu’on nomme magie n’est pas un art vain & chimérique, ainsi que le prétendent les Stoïciens & les Epicuriens: ni le nom de Sabaoth, ni celui d’Adonaï, n’ont pas été faits pour des êtres créés; mais ils appartiennent à une théologie mystérieuse qui se rapporte au Créateur; de là vient la vertu de ces noms quand on les arrange & qu’on les prononce selon les règles, &c.”
Origène en parlant ainsi ne donne point son sentiment particulier, il ne fait que rapporter l’opinion universelle. Toutes les religions alors connues admettaient une espèce de magie, & on distinguait la magie céleste, & la magie infernale; la nécromancie & la Théurgie; tout était prodige, divination, oracle. Les Perses ne niaient point les miracles des Egyptiens, ni les Egyptiens ceux des Perses. Dieu permettait que les premiers chrêtiens fussent persuadés des oracles attribués aux Sibylles, & leur laissait encor quelques erreurs peu importantes, qui ne corrompaient point le fonds de la religion.
Une chose encor fort remarquable, c’est que les chrêtiens des deux premiers siècles avaient de l’horreur pour les temples, les autels & les simulacres. C’est ce qu’Origène avoue n°. 374. Tout changea depuis avec la discipline, quand l’église reçut une forme constante.
Quatriéme question.
Lorsqu’une fois une religion est établie légalement dans un état, les tribunaux sont tous occupés à empêcher qu’on ne renouvelle la plupart des choses qu’on faisait dans cette religion avant qu’elle fût publiquement reçue. Les fondateurs s’assemblaient en secret malgré les magistrats; on ne permet que les assemblées publiques sous les yeux de la loi, & toutes associations qui se dérobent à la loi sont défendues. L'ancienne maxime était qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; la maxime opposée est reçue, que c’est obéir à Dieu que de suivre les loix de l’état. On n’entendait parler que d’obsessions & de possessions; le diable était alors déchaîné sur la terre; le diable ne sort plus aujourd’hui de sa demeure; les prodiges, les prédictions étaient alors nécessaires; on ne les admet plus. Un homme qui prédirait des calamités dans les places publiques, serait mis aux petites maisons. Les fondateurs recevaient secrétement l’argent des fidèles; un homme qui recueillerait de l’argent pour en disposer sans y être autorisé par la loi, serait repris de justice. Ainsi, on ne se sert plus d’aucun des échafauts qui ont servi à bâtir l’édifice.
Cinquiéme question.
Après notre sainte religion, qui sans doute est la seule bonne, quelle serait la moins mauvaise?
Ne serait-ce pas la plus simple? Ne serait-ce pas celle qui enseignerait beaucoup de morale & très-peu de dogmes? celle qui tendrait à rendre les hommes justes, sans les rendre absurdes? celle qui n’ordonnerait point de croire des choses impossibles, contradictoires, injurieuses à la Divinité, & pernicieuses au genre humain, & qui n’oserait point menacer des peines éternelles quiconque aurait le sens commun? Ne serait-ce point celle qui ne soutiendrait pas sa créance par des boureaux, & qui n’inonderait pas la terre de sang pour des sophismes inintelligibles? celle dans laquelle une équivoque, un jeu de mots & deux ou trois chartes supposées, ne feraient pas un Souverain & un Dieu, d’un prêtre souvent incestueux, homicide & empoisonneur? celle qui ne soumettrait par les rois à ce prêtre? celle qui n’enseignerait que l’adoration d’un Dieu, la justice, la tolérance & l’humanité?
Sixiéme question.
On a dit que la religion des Gentils était absurde en plusieurs points, contradictoire, pernicieuse; mais ne lui a-t-on pas imputé plus de mal qu’elle n’en a fait, & plus de sottises qu’elle n’en a prêchées?
Car de voir Jupiter taureau,Serpent, cigne, ou quelqu’autre chose;Je ne trouve point cela beau,Et ne m’étonne pas, si parfois on en cause.
Prologue d'Amphitrion.
Sans doute cela est fort impertinent; mais qu’on me montre dans toute l’antiquité un temple dédié à Léda couchant avec un cigne ou avec un taureau? Y a-t-il eu un sermon prêché dans Athènes ou dans Rome pour encourager les filles à faire des enfans avec les cignes de leur basse-cour? Les fables recueillies & ornées par Ovide sont-elles la religion? ne ressemblent-elles pas à notre légende dorée, à notre fleur des saints? Si quelque Brame ou quelque Derviche venait nous objecter l’histoire de Ste. Marie Egyptienne, laquelle n’ayant pas de quoi payer les matelots qui l’avaient conduite en Egypte, donna à chacun d’eux ce que l’on appelle des faveurs, en guise de monnoye, nous dirions au Brame, Mon révérend père, vous vous trompez, notre religion n’est pas la légende dorée.
Nous reprochons aux anciens leurs oracles, leurs prodiges: s’ils revenaient au monde & qu’on pût compter les miracles de notre-dame de Lorette, & ceux de notre dame d’Ephése, en faveur de qui des deux serait la balance du compte?
Les sacrifices humains ont été établis chez presque tous les peuples, mais très-rarement mis en usage. Nous n’avons que la fille de Jephté, & le roi Agag d’immolés chez les Juifs; car Isaac & Jonathas ne le furent pas. L’histoire d'Iphigénie n’est pas bien avérée chez les Grecs. Les sacrifices humains sont très rares chez les anciens Romains; en un mot, la religion payenne a fait répandre très-peu de sang, & la nôtre en a couvert la terre. La nôtre est sans doute la seule bonne, la seule vraie; mais nous avons fait tant de mal par son moyen, que quand nous parlons des autres, nous devons être modestes.
Septiéme question.
Si un homme veut persuader sa religion à des étrangers, ou à ses compatriotes, ne doit-il pas s’y prendre avec la plus insinuante douceur, & la modération la plus engageante? S’il commence par dire que ce qu’il annonce est démontré, il trouvera une foule d’incrédules; s’il ose leur dire, qu’ils ne rejettent sa doctrine, qu’autant qu’elle condamne leurs passions, que leur cœur a corrompu leur esprit, qu’ils n’ont qu’une raison fausse & orgueilleuse; il les révolte, il les anime contre lui, il ruine lui-même ce qu’il veut établir.
Si la religion qu’il annonce est vraie, l’emportement & l’insolence la rendront-ils plus vraie? Vous mettez-vous en colère, quand vous dites qu’il faut être doux, patient, bienfaisant, juste, remplir tous les devoirs de la société? Non, car tout le monde est de votre avis; pourquoi donc dites-vous des injures à votre frère, quand vous lui prêchez une métaphisique mystérieuse? C’est que son bon sens irrite votre amour propre. Vous avez l’orgueil d’éxiger que votre frère soumette son intelligence à la vôtre: l’orgueil humilié produit la colère; elle n’a point d’autre source. Un homme blessé de vingt coups de fusil dans une bataille, ne se met point en colère; mais un docteur blessé du refus d’un suffrage devient furieux & implacable.
First question.
Warburton, bishop of Worcester, author of one of the most learned works ever written, expresses himself as follows on page 8 of volume 1:
“A religion, a society not founded on belief in another life, must be sustained by an extraordinary providence. Judaism is not founded on belief in another life; therefore Judaism was sustained by an extraordinary providence.”
Several theologians rose against him, and, since every argument can be turned around, his was turned around:
“Every religion not founded on the doctrine of the soul’s immortality and on eternal punishments and rewards is necessarily false. Now Judaism knew nothing of these doctrines; therefore, far from being sustained by providence, Judaism was, on your principles, a false and barbarous religion that attacked providence.”
This bishop had some other opponents who maintained that the immortality of the soul was known among the Jews in the very time of Moses. But he proved to them most clearly that neither the Decalogue, nor Leviticus, nor Deuteronomy had said a single word about this belief, and that it is ridiculous to twist and corrupt a few passages in the other books to extract a truth that is not proclaimed in the book of the law.
Having written four volumes to demonstrate that Jewish law proposed neither punishments nor rewards after death, the bishop has never been able to give his opponents a very satisfactory answer. They told him: “Either Moses knew this doctrine, and then he deceived the Jews by not revealing it; or he did not know it, and in that case he did not know enough to found a good religion. Indeed, if the religion had been good, why would it have been abolished? A true religion must be for all times and all places; it must be like sunlight, illuminating all peoples and all generations.”
Enlightened as this prelate is, he has had great difficulty escaping all these problems. But what system is free of them?
Second question.
Another scholar, a much greater philosopher and one of the most profound metaphysicians of our day, gives powerful reasons to prove that polytheism was humanity’s first religion, and that people began by believing in several gods before reason was sufficiently enlightened to acknowledge only one supreme Being.
I venture to believe, on the contrary, that people began by acknowledging a single God, and human weakness afterward adopted several. Here is how I conceive it.
There were undoubtedly villages before large cities were built, and all people were divided into little republics before they were united in great empires. It is quite natural that a village terrified by thunder, afflicted by the loss of its harvests, mistreated by a neighboring village, feeling its weakness every day and sensing an invisible power everywhere, should soon have said: “There is some being above us who does us good and evil.”
It seems impossible to me that it should have said: “There are two powers”—for why more than one? In every field we begin with the simple; the compound comes next; and often, in the end, superior understanding brings us back to the simple. Such is the course of the human mind.
What being would people first have invoked? The sun? The moon? I do not think so. Let us examine what happens in children; they are much like ignorant adults. They are struck neither by the beauty nor by the usefulness of the star that animates nature, nor by the help the moon gives us, nor by the regular changes in its course. They do not think about these things; they are too accustomed to them. People fear, invoke, and worship only what they dread. All children look at the sky with indifference; but let thunder rumble, and they tremble and go into hiding. The first human beings doubtless did the same. Only some sort of philosophers could have observed the course of the stars, taught others to admire them, and brought them to worship them; simple, unenlightened farmers did not know enough to embrace so noble an error.
A village would therefore have confined itself to saying: “There is a power that thunders, that hails upon us, that kills our children. Let us appease it. But how? We see that we have calmed angry people with little presents; let us therefore make little presents to this power.” It must also be given a name. The first that suggests itself is chief, master, lord; this power is therefore called My Lord. That is probably why the first Egyptians called their god Kneph, the Syrians Adoni, neighboring peoples Baal, or Bel, or Melch, or Moloch, and the Scythians Papaeus: all words meaning lord, master.
This is how almost all America was found, divided into a multitude of small peoples, each with its own protecting god. Even the Mexicans and Peruvians, who were great nations, had only one god. One worshiped Manco Capac, the other the god of war. The Mexicans gave their war god the name Huitzilopochtli, just as the Hebrews had called their lord Sabaoth.
It was not through superior, cultivated reason that all peoples thus began to acknowledge a single divinity. Had they been philosophers, they would have worshiped the God of all nature, not the god of a village; they would have examined those infinite relations among all beings that prove a creating and preserving Being. But they examined nothing: they felt. Such is the progress of our feeble understanding. Each village felt its weakness and its need for a strong protector. It imagined this tutelary and terrible being dwelling in the neighboring forest, on the mountain, or in a cloud. It imagined only one, because the village had only one war chief. It imagined him bodily, because it was impossible to picture him otherwise. It could not believe that the neighboring village did not also have its god. That is why Jephthah says to the inhabitants of Moab: “You lawfully possess what your god Chemosh has made you conquer; you must let us enjoy what our God has given us through his victories.”
This speech, made by one foreigner to other foreigners, is very remarkable. The Jews and Moabites had dispossessed the natives of the country; neither had any right but that of force, and one says to the other: “Your god protected you in your usurpation; allow my God to protect me in mine.”
Jeremiah and Amos both ask: “What reason did the god Milcom have for seizing the country of Gad?” These passages make it seem evident that antiquity assigned a protecting god to every country. Traces of this theology can still be found in Homer.
It is quite natural that, as people’s imaginations grew heated and their minds acquired confused knowledge, they soon multiplied their gods and assigned protectors to the elements, seas, forests, springs, and fields. The more they examined the stars, the more they must have been struck with admiration. How could they not worship the sun when they worshiped the divinity of a brook? Once the first step is taken, the earth is soon covered with gods, and at last people descend from the stars to cats and onions.
Yet reason must surely improve. Time eventually produces philosophers who see that neither onions, nor cats, nor even the stars have arranged the order of nature. All these philosophers—Babylonians, Persians, Egyptians, Scythians, Greeks, and Romans—admit a supreme God who rewards and avenges.
They do not tell the people at first; for anyone who spoke ill of onions and cats before old women and priests would have been stoned. Anyone who reproached certain Egyptians for eating their gods would himself have been eaten—as indeed Juvenal relates that an Egyptian was killed and eaten raw in a theological dispute.
But what was done? Orpheus and others established mysteries which initiates swore, under dreadful oaths, not to reveal; and the chief of these mysteries is the worship of a single God. This great truth penetrates half the earth; the number of initiates becomes immense. It is true that the old religion still survives; but since it is not contrary to the doctrine of God’s unity, it is allowed to survive. And why abolish it? The Romans acknowledge the Deus optimus maximus; the Greeks have their Zeus, their supreme God. All the other divinities are only intermediate beings. Heroes and emperors are placed in the ranks of the gods—that is, of the blessed. But it is certain that Claudius, Octavian, Tiberius, and Caligula are not regarded as creators of heaven and earth.
In short, it seems proved that in the time of Augustus everyone who had a religion acknowledged a superior, eternal God and several orders of secondary gods, whose worship was afterward called idolatry.
The Jews had never been idolaters; for although they admitted Malachim, angels, celestial beings of a lower order, their law did not command that these secondary divinities should receive worship among them. They did worship angels, it is true—that is, they prostrated themselves when they saw them; but since that did not happen often, there was neither a ceremonial nor a legally established worship for them. The cherubim of the ark received no homage. It is certain that the Jews openly worshiped a single God, just as the countless multitude of initiates worshiped him secretly in their mysteries.
Third question.
It was in those times, when worship of a supreme God was universally established among all the wise in Asia, Europe, and Africa, that the Christian religion arose.
Platonism greatly helped the understanding of its doctrines. The Logos, which in Plato meant the wisdom, the reason of the supreme Being, became among us the Word and a second person of God. A profound metaphysics beyond human understanding was an inaccessible sanctuary in which religion was enveloped.
We will not repeat here how Mary was afterward declared the mother of God; how the consubstantiality of the Father and the Word was established, and the procession of the Pneuma, divine organ of the divine Logos; two natures and two wills resulting from the hypostasis; and finally the higher eating, the soul nourished like the body on the limbs and blood of the God-man, worshiped and eaten in the form of bread, present to the eyes, perceptible to the taste, and yet annihilated. All the mysteries have been sublime.
As early as the second century, people began casting out demons in the name of Jesus. Before that they cast them out in the name of Jehovah, or Yhaho; for St. Matthew relates that when Jesus’s enemies said he cast out demons in the name of the prince of demons, he answered: “If I cast out demons through Beelzebub, through whom do your children cast them out?”
We do not know when the Jews acknowledged Beelzebub, who was a foreign god, as prince of demons; but we know—and Josephus tells us—that there were exorcists in Jerusalem appointed to cast demons out of the bodies of the possessed: that is, people afflicted with strange diseases then attributed, throughout a large part of the earth, to evil spirits.
These demons were therefore cast out with the true pronunciation of Jehovah, now lost, and other ceremonies now forgotten.
This exorcism by Jehovah or the other names of God was still practiced in the Church’s first centuries. In his dispute with Celsus, Origen tells him, no. 262: “If, when invoking God or swearing by him, we call him the God of Abraham, Isaac, and Jacob, we will accomplish certain things through these names, whose nature and force are such that demons submit to those who pronounce them. But if we call him by another name, such as God of the roaring sea, supplanter, these names will have no power. The name Israel translated into Greek will accomplish nothing; but pronounce it in Hebrew, with the other required words, and you will perform the conjuration.”
The same Origen, at number 19, says these remarkable words: “There are names that naturally possess power, such as those used by the wise among the Egyptians, the Magi in Persia, the Brahmins in India. What is called magic is not an empty, chimerical art, as the Stoics and Epicureans maintain. Neither the name Sabaoth nor the name Adonai was made for created beings; they belong to a mysterious theology relating to the Creator. From this comes the power of these names when they are arranged and pronounced according to the rules, etc.”
In speaking thus, Origen does not give his private opinion; he merely reports the universal opinion. All religions then known admitted a kind of magic, distinguishing celestial from infernal magic, necromancy from theurgy; everything was prodigy, divination, oracle. The Persians did not deny the Egyptians’ miracles, nor the Egyptians those of the Persians. God allowed the first Christians to believe in the oracles attributed to the Sibyls, and still left them a few unimportant errors that did not corrupt the substance of religion.
Another very remarkable thing is that the Christians of the first two centuries abhorred temples, altars, and images. Origen admits this at no. 374. Everything changed afterward, along with discipline, when the Church received a settled form.
Fourth question.
Once a religion is legally established in a state, the courts are wholly occupied with preventing the renewal of most of the things done in that religion before it was publicly accepted. Its founders assembled in secret despite the magistrates; now only public assemblies under the eyes of the law are permitted, and all associations that evade the law are forbidden. The old maxim was that it is better to obey God than human beings; the opposite maxim is accepted now: to follow the laws of the state is to obey God. Formerly one heard of nothing but demonic harassment and possession; the devil was then unleashed on earth; today the devil no longer leaves his dwelling. Prodigies and predictions were necessary then; they are no longer admitted. A man who foretold calamities in public squares would be put in the madhouse. The founders secretly received the faithful’s money; a man who collected money to dispose of it without legal authorization would fall into the hands of justice. Thus none of the scaffolding used to construct the building is used any longer.
Fifth question.
After our holy religion, which is undoubtedly the only good one, which would be the least bad?
Would it not be the simplest? Would it not be the one that taught much morality and very few doctrines? The one that tended to make people just without making them absurd? The one that did not command belief in impossible, contradictory things, insulting to the Divinity and harmful to the human race, and did not dare threaten eternal punishment to anyone with common sense? Would it not be the one that did not uphold its belief through executioners or flood the earth with blood for unintelligible sophistries? The one in which an ambiguity, a play on words, and two or three forged charters would not make a sovereign and a god of a priest often incestuous, murderous, and a poisoner? The one that did not subject kings to this priest? The one that taught only the worship of one God, justice, tolerance, and humanity?
Sixth question.
It has been said that the religion of the Gentiles was absurd in several respects, contradictory, pernicious. But has it not been charged with more harm than it did, and more follies than it preached?
For when I see Jupiter as a bull,A serpent, swan, or something else,I find no beauty in it,Nor wonder if it sometimes sets tongues wagging.
Prologue d’Amphitrion.
Undoubtedly this is very foolish. But show me, in all antiquity, a temple dedicated to Leda sleeping with a swan or a bull. Was a sermon ever preached in Athens or Rome to encourage girls to have children with the swans in their farmyards? Are the fables collected and embellished by Ovid the religion? Do they not resemble our Golden Legend, our Flower of the Saints? If some Brahmin or dervish came to confront us with the story of St. Mary of Egypt, who, having nothing to pay the sailors who had brought her to Egypt, gave each of them what are called favors in place of money, we would tell the Brahmin: “Reverend Father, you are mistaken; our religion is not the Golden Legend.”
We reproach the ancients for their oracles and prodigies. If they came back into the world, and we could count the miracles of Our Lady of Loreto and those of Our Lady of Ephesus, in whose favor would the balance stand?
Human sacrifice was established among almost all peoples, but very rarely practiced. Among the Jews we have only Jephthah’s daughter and King Agag sacrificed; for Isaac and Jonathan were not. The story of Iphigenia is not well authenticated among the Greeks. Human sacrifices were very rare among the ancient Romans. In short, pagan religion caused very little bloodshed, and ours has covered the earth with blood. Ours is undoubtedly the only good one, the only true one; but we have done so much harm through it that when we speak of the others we ought to be modest.
Seventh question.
If a man wishes to persuade foreigners or his fellow countrymen to accept his religion, should he not proceed with the most insinuating gentleness and the most engaging moderation? If he begins by saying that what he proclaims is demonstrated, he will find a crowd of unbelievers. If he dares tell them that they reject his teaching only insofar as it condemns their passions, that their hearts have corrupted their minds, that their reason is merely false and proud, he disgusts them, rouses them against him, and himself ruins what he wishes to establish.
If the religion he proclaims is true, will rage and insolence make it truer? Do you become angry when you say that we must be gentle, patient, beneficent, just, and fulfill all the duties of society? No, for everyone agrees with you. Why, then, do you insult your brother when you preach mysterious metaphysics to him? Because his good sense irritates your self-love. You are proud enough to demand that your brother submit his understanding to yours. Humiliated pride produces anger; it has no other source. A man wounded by twenty gunshots in battle does not become angry; but a scholar wounded by a single vote withheld becomes furious and implacable.
R — Résurrection
ON conte que les Egyptiens n’avaient bâti leurs piramides que pour en faire des tombeaux, & que leurs corps embaumés par dedans & par dehors, attendaient que leurs ames vinssent les ranimer au bout de mille ans. Mais si leurs corps devaient ressusciter, pourquoi la première opération des parfumeurs était-elle de leur percer le crâne avec un crochet, & d’en tirer la cervelle? L’idée de ressusciter sans cervelle, fait soupçonner (si on peut user de ce mot) que les Egyptiens n’en avaient guères de leur vivant; mais il faut considérer que la plûpart des anciens croyaient que l’ame est dans la poitrine. Et pourquoi l’ame est-elle dans la poitrine plûtôt qu’ailleurs? C’est qu’en effet dans tous nos sentiments un peu violents, ou éprouve vers la région du cœur, une dilatation ou un resserrement, qui a fait penser que c’était là le logement de l’ame. Cette ame était quelque chose d’aérien, c’était une figure légère qui se promenait où elle pouvait, jusqu’à-ce qu’elle eût retrouvé son corps.
La croyance de la résurrection est beaucoup plus ancienne que les temps historiques. Athalide fils de Mercure pouvait mourir & ressusciter à son gré; Esculape rendit la vie à Hipolite, Hercule à Alceste; Pelops ayant été hâché en morceaux par son père, fut ressuscité par les Dieux. Platon raconte qu’Héres ressuscita pour quinze jours seulement.
Les pharisiens, chez les Juifs, n’adoptèrent le dogme de la résurrection que très long-temps après Platon.
Il y a dans les actes des Apôtres un fait bien singulier, & bien digne d’attention. St. Jaques, & plusieurs de ses compagnons conseillent à St. Paul d’aller dans le temple de Jérusalem, observer toutes les cérémonies de l’ancienne loi, tout chrêtien qu’il était, afin que tous sachent, disent-ils, que tout ce qu’on dit de vous est faux, & que vous continuez de garder la loi de Moïse.
St. Paul alla donc pendant sept jours dans le temple, mais le septiéme il fut reconnu. On l’accusa d’y être venu avec des étrangers, & de l’avoir prophané. Voici comment il se tira d’affaire.
Or Paul sachant qu’une partie de ceux qui étaient là étaient Sadducéens, & l’autre Pharisiens, il s’écria dans l’assemblée: Mes frères, je suis Pharisien & fils de pharisien; c’est à cause de l’espérance d’une autre vie, & de la résurrection des morts que l’on veut me condamner.1 Il n’avait point du tout été question de la résurrection des morts dans toute cette affaire; Paul ne le disait que pour animer les Pharisiens & les Sadducéens les uns contre les autres.
℣. 7. Paul ayant parlé de la sorte, il s’émut une dissension entre les Pharisiens & les Sadducéens; & l’assemblée fut divisée.
℣. 8. Car les Sadducéens disent qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit: au lieu que les Pharisiens reconnaissent & l’un & l’autre, &c.
On a prétendu que Job, qui est très ancien, connaissait le dogme de la résurrection. On cite ces paroles: Je sais que mon rédempteur est vivant, & qu’un jour sa rédemption s’élévera sur moi, ou que je me reléverai de la poussière; que ma peau reviendra, & que je verrai encor Dieu dans ma chair.
Mais plusieurs commentateurs entendent par ces paroles, que Job espère qu’il relévera bientôt de maladie, & qu’il ne demeurera pas toujours couché sur la terre, comme il l’était. La suite prouve assez que cette explication est la véritable; car il s’écrie le moment d’après à ses faux & durs amis; Pourquoi donc dites-vous, Persécutons-le, ou bien, parce que vous direz, parce que nous l’avons persécuté. Cela ne veut-il pas dire évidemment; Vous vous repentirez de m’avoir offensé, quand vous me reverrez dans mon premier état de santé & d’opulence. Un malade qui dit, Je me léverai, ne dit pas, Je ressusciterai. Donner des sens forcés à des passages clairs, c’est le sûr moyen de ne jamais s’entendre.
St. Jérôme ne place la naissance de la secte des Pharisiens que très-peu de temps avant Jésus-Christ. Le Rabin Hillel passe pour le fondateur de la secte pharisienne; & cet Hillel était contemporain de Gamaliel le maître de St. Paul.
Plusieurs de ces Pharisiens croyaient que les Juifs seuls ressusciteraient, & que le reste des hommes n’en valait pas la peine. D’autres ont soutenu qu’on ne ressusciterait que dans la Palestine, & que les corps de ceux qui auront été enterrés ailleurs, seront secrettement transportés auprès de Jérusalem pour s’y rejoindre à leur ame. Mais St. Paul écrivant aux habitans de Thessalonique, leur dit, que le second avénement de Jésus-Christ est pour eux & pour lui, qu’ils en seront témoins.
℣. 16. Car aussi-tôt que le signal aura été donné par l’archange, & par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du Ciel, & ceux qui serons morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers.
℣. 17. Puis nous autres qui sommes vivans, & qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées pour aller au devant du Seigneur au milieu de l’air, & ainsi, nous vivrons pour jamais avec le Seigneur.2
Ce passage important ne prouve-t-il pas évidemment que les premiers chrêtiens comptaient voir la fin du monde, comme en effet elle est prédite dans St. Luc, pour le temps même que St. Luc vivait?
St. Augustin croit que les enfans, & même les enfans morts nés, ressusciteront dans l’âge de la maturité. Les Origènes, les Jérômes, les Atanases, les Basiles n’ont pas crû que les femmes dussent ressusciter avec leur sexe.
Enfin, on a toujours disputé sur ce que nous avons été, sur ce que nous sommes, & sur ce que nous serons.
1 Actes des Apôtres chap. 23. v. 6.7. 8.
2 1. Epit. aux Thess. chap. 4.
We are told that the Egyptians built their pyramids only to make tombs of them, and that their bodies, embalmed inside and out, awaited the return of their souls to revive them after a thousand years. But if their bodies were to rise again, why was the perfumers’ first operation to pierce their skulls with a hook and draw out the brain? The idea of rising again without brains makes one suspect—if the expression may be used—that the Egyptians had few while alive. But we must consider that most of the ancients believed the soul was in the chest. And why is the soul in the chest rather than elsewhere? Because in all our somewhat violent feelings we do indeed experience an expansion or contraction around the heart, which led people to think that this was the soul’s lodging. This soul was something airy, a light figure wandering wherever it could until it found its body again.
Belief in resurrection is far older than historical times. Aethalides, son of Mercury, could die and rise again at will; Aesculapius restored Hippolytus to life, Hercules Alcestis; Pelops, after being chopped to pieces by his father, was raised again by the gods. Plato relates that Er rose again for only fifteen days.
Among the Jews, the Pharisees adopted the doctrine of resurrection only long after Plato.
There is a very singular fact in the Acts of the Apostles, well worth our attention. St. James and several of his companions advise St. Paul, Christian though he was, to go into the temple in Jerusalem and observe all the ceremonies of the old law, “so that everyone may know,” they say, “that everything said about you is false, and that you continue to keep the law of Moses.”
St. Paul therefore went into the temple for seven days, but on the seventh he was recognized. He was accused of having come there with foreigners and profaned it. Here is how he got out of the difficulty.
Now Paul, knowing that some of those present were Sadducees and the others Pharisees, cried out in the assembly: “My brothers, I am a Pharisee and the son of a Pharisee; it is because of the hope of another life and the resurrection of the dead that they wish to condemn me.”1 The resurrection of the dead had not been at issue at all in this entire affair; Paul said it only to turn the Pharisees and Sadducees against each other.
Verse 7. When Paul had spoken in this way, a dissension arose between the Pharisees and the Sadducees, and the assembly was divided.
Verse 8. For the Sadducees say there is neither resurrection, nor angel, nor spirit; whereas the Pharisees acknowledge both, etc.
It has been claimed that Job, who is very ancient, knew the doctrine of resurrection. These words are quoted: “I know that my redeemer lives, and that one day his redemption will rise over me, or that I will rise from the dust; that my skin will return, and that I will see God again in my flesh.”
But several commentators understand these words to mean that Job hopes soon to recover from his illness and not remain lying on the ground forever, as he was then. What follows sufficiently proves this to be the true explanation; for a moment later he cries out to his false and harsh friends: “Why, then, do you say, ‘Let us persecute him’”—or else, “because you will say, ‘Because we persecuted him.’” Does this not clearly mean: “You will repent of having offended me when you see me restored to my former health and wealth”? A sick man who says “I will get up” does not say “I will rise from the dead.” Forcing meanings onto clear passages is the sure way never to understand one another.
St. Jerome places the birth of the Pharisees’ sect only a very short time before Jesus Christ. Rabbi Hillel is regarded as the founder of the Pharisaic sect; and this Hillel was a contemporary of Gamaliel, St. Paul’s teacher.
Several of these Pharisees believed that the Jews alone would rise again, and that the rest of humanity was not worth the trouble. Others maintained that people would rise again only in Palestine, and that the bodies of those buried elsewhere would be secretly transported near Jerusalem to rejoin their souls there. But St. Paul, writing to the inhabitants of Thessalonica, tells them “that the second coming of Jesus Christ is for them and for him; that they will witness it.”
Verse 16. For as soon as the signal has been given by the archangel and by the sound of God’s trumpet, the Lord himself will descend from heaven, and those who have died in Jesus Christ will rise first.
Verse 17. Then we who are alive and have remained until then will be carried away with them in the clouds to meet the Lord in the air, and thus we will live forever with the Lord.2
Does this important passage not clearly prove that the first Christians expected to see the end of the world, as indeed it is foretold in St. Luke for the very time when St. Luke was living?
St. Augustine believes that children, and even stillborn children, will rise again at the age of maturity. Origen, Jerome, Athanasius, and Basil did not believe that women would rise again with their sex.
In short, people have always disputed what we have been, what we are, and what we will be.
1 Acts of the Apostles, chap. 23, v. 6, 7, 8.
2 1. Epistle to the Thessalonians, chap. 4.
S — Salomon
SALOMON pouvait-il être aussi riche qu’on le dit?
Les Paralipomènes assurent que le Melk David son père lui laissa environ vingt milliards de notre monnoye au cours de ce jour, selon la supputation la plus modeste. Il n’y a pas tant d’argent comptant dans toute la terre, & il est assez difficile que David ait pû amasser ce trésor dans le petit païs de la Palestine.
Salomon, selon le troisiéme livre des Rois, avait quarante mille écuries pour les chevaux de ses chariots. Quand chaque écurie n’aurait contenu que dix chevaux, cela n’aurait composé que le nombre de quatre cent mille, qui joints à ses douze mille chevaux de selle, eût fait quatre cent douze mille chevaux de bataille. C’est beaucoup pour un Melk juif qui ne fit jamais la guerre. Cette magnificence n’a guères d’exemple dans un païs qui ne nourrit que des ânes, & où il n’y a pas aujourd’hui d’autre monture. Mais apparemment que les tems sont changés; il est vrai qu’un prince si sage qui avait mille femmes, pouvait bien avoir aussi quatre cent douze mille chevaux, ne fût-ce que pour aller se promener avec elles, ou le long du lac de Génézareth, ou vers celui de Sodome, ou vers le torrent de Cédron, qui est un des endroits des plus délicieux de la terre, quoiqu’à la vérité ce torrent soit à sec neuf mois de l'année, & que le terrein soit un peu pierreux.
Mais ce sage Salomon a-t-il fait les ouvrages qu’on lui attribue? Est-il vraisemblable par exemple, qu’il soit l’auteur de l’églogue juive intitulée le Cantique des Cantiques?
Il se peut qu’un Monarque, qui avait mille femmes, ait dit à l’une d’elles, qu’elle me baise d’un baiser de sa bouche, car vos tetons sont meilleurs que le vin; un roi & un berger, quand il s’agit de baiser sur la bouche, peuvent s'exprimer de la même manière; il est vrai qu’il est assez étrange qu’on ait prétendu que c’était la fille qui parlait en cet endroit, & qui faisait l’éloge des tetons de son amant.
Je ne nierai pas encor qu’un roi galant ait fait dire à sa maîtresse, mon bien aimé est comme un bouquet de mirrhe, il demeurera entre mes tetons. Je n’entends pas trop ce que c’est qu’un bouquet de mirrhe; mais enfin quand la bien-aimée avise son bien-aimé, de lui passer la main gauche sur le cou, & de l’embrasser de la main droite, je l’entends fort bien.
On pourrait demander quelques explications à l’auteur du cantique, quand il dit; Votre nombril est comme une coupe dans laquelle il y a toûjours quelque chose à boire; votre ventre est comme un boisseau de froment; vos tetons sont comme deux faons de chevreuil, & votre nez est comme la tour du Mont Liban.
J’avoue que les églogues de Virgile sont d’un autre stile, mais chacun a le sien, & un juif n’est pas obligé d’écrire comme Virgile.
C’est apparemment encor un beau tour d’éloquence orientale, que de dire, notre sœur est encor petite, elle n’a point de tetons; que ferons-nous de notre sœur? si c’est un mur, bâtissons dessus; si c’est une porte, fermons la.
A la bonne heure que Salomon le plus sage des hommes ait parlé ainsi dans ses goguettes; c'était, dit-on, son épithalame pour son mariage avec la fille de Pharaon; mais est-il naturel que le gendre de Pharaon quitte sa bien-aimée pendant la nuit, pour aller dans son jardin des noyers, que la reine coure toute seule après lui nus-piés, qu’elle soit battue par les gardes de la ville, & qu'ils lui prennent sa robe?
La fille d’un roi aurait-elle pu dire: Je suis brune; mais je suis belle, comme les fourures de Salomon? On passerait de telles expressions à un berger, quoiqu’après tout il n’y ait pas grand rapport entre la beauté d’une fille, & des fourures. Mais enfin, les pelisses de Salomon pouvaient avoir été admirées de leur temps; & un juif de la lie du peuple, qui faisait des vers pour sa maîtresse, pouvait fort bien lui dire dans son langage juif, que jamais aucun roi juif n’avait eu des robes fourées aussi belles qu’elle; mais il eût falu que le roi Salomon eût été bien entousiasmé de ses fourures pour les comparer à sa maîtresse; un roi de nos jours qui composerait une belle épithalame pour son mariage avec la fille d’un roi son voisin, ne passerait pas, à coup sûr, pour le meilleur poëte de son royaume.
Plusieurs Rabins ont soutenu que non seulement cette petite églogue voluptueuse n’était pas du roi Salomon, mais qu’elle n’était pas autentique. Théodore de Mopsueste était de ce sentiment, & le célèbre Grotius appelle le cantique des cantiques un ouvrage libertin, flagitiosus; cependant il est consacré, & on le regarde comme une allégorie perpétuelle du mariage de Jésus-Christ avec son église. Il faut avouer que l’allégorie est un peu forte, & qu’on ne voit pas ce que l’église pourrait entendre quand l’auteur dit que sa petite sœur n’a point de tetons, & que si c’est un mur, il faut bâtir dessus.
Le livre de la Sagesse est dans un goût plus sérieux; mais il n’est pas plus de Salomon que le cantique des cantiques. On l’attribue communément à Jésus, fils de Sirac, d’autres à Philon de Biblos; mais quel que soit l’auteur, il paraît que de son tems on n’avait point encor le Pentateuque, car il dit au chap. 10. qu’Abraham voulut immoler Isaac du temps du déluge; & dans un autre endroit, il parle du patriarche Joseph comme d’un roi d’Egypte.
Les Proverbes ont été attribués à Isaïe, à Elzia, à Sobna, à Eliacin, à Joaké, & à plusieurs autres. Mais qui que ce soit qui ait compilé ce recueil de sentences orientales, il n’y a pas d'apparence que ce soit un roi qui s’en soit donné la peine. Aurait-il dit, que la terreur du roi est comme le rugissement du lion? C’est ainsi que parle un sujet ou un esclave, que la colère de son maître fait trembler. Salomon aurait-il tant parlé de la femme impudique? Aurait-il dit, ne regardez point le vin quand il paraît clair, & que sa couleur brille dans le verre?
Je doute fort qu’on ait eu des verres à boire du temps de Salomon; c’est une invention fort récente; toute l’antiquité buvait dans des tasses de bois ou de métal; & ce seul passage indique que cet ouvrage fut fait par un Juif d'Alexandrie, longtemps après Alexandre.
Reste l’Ecclésiaste, que Grotius prétend avoir été écrit sous Zorobabel. On sait assez avec quelle liberté l’auteur de l’Ecclésiaste s’exprime; on sait qu’il dit que les hommes n’ont rien de plus que les bêtes; qu’il vaut mieux n’étre pas né que d’exister; qu’il n’y a point d’autre vie, qu’il n’y a rien de bon que de se réjouïr dans ses œuvres avec celle qu’on aime.
Il se pourrait faire que Salomon eût tenu de tels discours à quelques-unes de ses femmes; on prétend que ce sont des objections qu’il se fait; mais ces maximes qui ont l’air un peu libertin, ne ressemblent point du tout à des objections; & c’est se moquer du monde, d’entendre dans un auteur le contraire de ce qu’il dit.
Au reste, plusieurs pères ont prétendu que Salomon avait fait pénitence; ainsi on peut lui pardonner.
Mais que ces livres ayent été écrits par un Juif; que nous importe? notre religion chrêtienne est fondée sur la juive, mais non pas sur tous les livres que les Juifs ont faits. Pourquoi le cantique des cantiques sera-t-il plus sacré pour nous que les fables du Talmud? C’est, dit-on, que nous l’avons compris dans le canon des Hébreux: & qu’est-ce que ce canon? C’est un recueil d’ouvrages autentiques! Eh bien un ouvrage pour être autentique est-il divin? une histoire des rois de Juda & de Sichem, par exemple, est-elle autre chose qu’une histoire? Voilà un étrange préjugé. Nous avons les Juifs en horreur, & nous voulons que tout ce qui a été écrit par eux & recueilli par nous, porte l’empreinte de la divinité. Il n’y a jamais eu de contradiction si palpable.
Could Solomon have been as rich as we are told?
Chronicles assures us that his father, the Melk David, left him about twenty billion in our money at today’s rate, by the most modest calculation. There is not that much ready money in the whole earth, and it is rather difficult to see how David could have amassed this treasure in the little country of Palestine.
According to the third book of Kings, Solomon had forty thousand stables for his chariot horses. Even if each stable held only ten horses, that would have made no more than four hundred thousand, which, added to his twelve thousand saddle horses, would have made four hundred and twelve thousand warhorses. That is a great many for a Jewish Melk who never made war. Such magnificence has few parallels in a country that raises only donkeys, where today there is no other mount. But apparently times have changed. It is true that so wise a prince, who had a thousand women, might well also have had four hundred and twelve thousand horses, if only to go riding with them along the lake of Gennesaret, or toward the lake of Sodom, or along the brook Kidron, one of the most delightful places on earth—although, in truth, this brook is dry nine months of the year, and the ground is a little stony.
But did this wise Solomon write the works attributed to him? Is it plausible, for example, that he is the author of the Jewish eclogue entitled the Song of Songs?
A monarch who had a thousand women may have said to one of them: “Let her kiss me with a kiss of her mouth, for your breasts are better than wine.” A king and a shepherd, when it comes to kissing on the mouth, can express themselves in the same way. It is true that it is rather strange to have claimed that it was the girl speaking in this passage and praising her lover’s breasts.
Nor will I deny that a gallant king may have made his mistress say: “My beloved is like a cluster of myrrh; he will remain between my breasts.” I do not quite understand what a cluster of myrrh is; but when the beloved woman advises her beloved to pass his left hand around her neck and embrace her with his right, I understand that very well.
One might ask the author of the song for a few explanations when he says: “Your navel is like a cup in which there is always something to drink; your belly is like a bushel of wheat; your breasts are like two young roe deer; and your nose is like the tower of Mount Lebanon.”
I admit that Virgil’s eclogues are in another style; but everyone has his own, and a Jew is not obliged to write like Virgil.
Apparently it is another fine turn of Eastern eloquence to say: “Our sister is still little; she has no breasts. What will we do with our sister? If she is a wall, let us build on it; if she is a door, let us close it.”
Very well: let Solomon, the wisest of men, have talked like this in his merry moments. We are told it was his wedding song for his marriage to Pharaoh’s daughter. But is it natural for Pharaoh’s son-in-law to leave his beloved at night to go into his walnut garden; for the queen to run after him all alone and barefoot; for the city guards to beat her and take her dress?
Could a king’s daughter have said: “I am dark, but I am beautiful, like Solomon’s furs”? Such expressions might be forgiven in a shepherd, although, after all, there is not much connection between a girl’s beauty and furs. Still, Solomon’s fur coats may have been admired in their time; and a Jew from the dregs of the people, making verses for his mistress, might very well tell her in his Jewish language that no Jewish king had ever had fur-lined robes as beautiful as she was. But King Solomon would have had to be thoroughly enraptured with his furs to compare them to his mistress. A king today who composed a fine wedding song for his marriage to the daughter of a neighboring king would certainly not be regarded as the best poet in his kingdom.
Several rabbis maintained not only that this little voluptuous eclogue was not by King Solomon, but that it was not authentic. Theodore of Mopsuestia held this opinion, and the celebrated Grotius calls the Song of Songs a licentious work, flagitiosus. Yet it is consecrated, and regarded as a sustained allegory of the marriage of Jesus Christ to his Church. We must admit that the allegory is a little strong, and we cannot see what the Church could understand when the author says that his little sister has no breasts, and that if she is a wall, we must build on it.
The Book of Wisdom is in a more serious vein; but it is no more Solomon’s than the Song of Songs is. It is commonly attributed to Jesus, son of Sirach, by others to Philo of Byblos. But whoever the author was, it seems that people did not yet have the Pentateuch in his time; for he says in chap. 10 that Abraham wished to sacrifice Isaac at the time of the Flood, and elsewhere he speaks of the patriarch Joseph as a king of Egypt.
Proverbs has been attributed to Isaiah, to Elzia, to Shebna, to Eliakim, to Jakeh, and to several others. But whoever compiled this collection of Eastern sayings, there is little likelihood that a king took the trouble. Would he have said that “the terror of the king is like the roaring of the lion”? That is how a subject or a slave speaks, trembling at his master’s anger. Would Solomon have said so much about the immodest woman? Would he have said: “Do not look at wine when it appears clear and its color shines in the glass”?
I very much doubt that there were drinking glasses in Solomon’s time. They are a very recent invention; all antiquity drank from wooden or metal cups. This passage alone indicates that the work was written by a Jew of Alexandria long after Alexander.
There remains Ecclesiastes, which Grotius maintains was written under Zerubbabel. The freedom with which the author of Ecclesiastes expresses himself is well known. We know he says that “human beings have nothing more than beasts; that it is better not to have been born than to exist; that there is no other life; that nothing is good but to rejoice in one’s works with the woman one loves.”
Solomon might have spoken in this way to a few of his women. It is claimed that these are objections he puts to himself; but these maxims, with their somewhat freethinking air, do not look like objections at all. To understand in an author the opposite of what he says is to make fools of the world.
Besides, several Fathers maintained that Solomon had done penance; so he may be forgiven.
But what does it matter to us whether these books were written by a Jew? Our Christian religion is founded on the Jewish religion, but not on all the books the Jews wrote. Why should the Song of Songs be more sacred to us than the fables of the Talmud? Because, we are told, we have included it in the Hebrew canon. And what is this canon? It is a collection of authentic works! Well, is a work divine because it is authentic? Is a history of the kings of Judah and Shechem, for example, anything other than a history? Here is a strange prejudice. We hold the Jews in horror, and we want everything they wrote and we collected to bear the stamp of divinity. There has never been so palpable a contradiction.
S — Sensation
LES huitres ont, dit-on, deux sens, les taupes quatre, les autres animaux comme les hommes cinq; quelques personnes en admetent un sixiéme; mais il est évident que la sensation voluptueuse, dont ils veulent parler, se réduit au sentiment du tact, & que cinq sens sont nôtre partage. Il nous est impossible d’en imaginer par delà, & d’en désirer.
Il se peut que dans d’autres globes on ait des sens dont nous n'avons pas d’idée: il se peut que le nombre des sens augmente de globe en globe, & que l'être qui a des sens innombrables & parfaits soit le terme de tous les êtres.
Mais nous autres avec nos cinq organes quel est nôtre pouvoir? Nous sentons toûjours malgré nous, & jamais parce que nous le voulons; il nous est impossible de ne pas avoir la sensation que notre nature nous destine, quand l’objet nous frappe. Le sentiment est dans nous; mais il ne peut en dépendre. Nous le recevons, & comment le recevons-nous? On sait assez qu’il n’y a aucun rapport entre l’air battu, & des paroles qu’on me chante, & l’impression que ces paroles font dans mon cerveau.
Nous sommes étonnés de la pensée; mais le sentiment est tout aussi merveilleux. Un pouvoir divin éclate dans la sensation du dernier des insectes comme dans le cerveau de Newton. Cependant, que mille animaux meurent sous vos yeux, vous n’êtes point inquiets de ce que deviendra leur faculté de sentir, quoique cette faculté soit l’ouvrage de l’être des êtres; vous les regardez comme des machines de la nature, nées pour périr & pour faire place à d'autres.
Pourquoi & comment leur sensation subsisterait-elle, quand ils n’existent plus? Quel besoin l’auteur de tout ce qui est, aurait-il de conserver des propriétés dont le sujet est détruit? Il vaudrait autant dire que le pouvoir de la plante nommée sensitive, de retirer ses feuilles vers ses branches, subsiste encor quand la plante n’est plus. Vous allez sans doute demander, comment la sensation des animaux périssant avec eux, la pensée de l'homme ne périra pas? je ne peux répondre à cette question, je n’en sais pas assez pour la résoudre. L'auteur éternel de la sensation & de la pensée sait seul comment il la donne, & comment il la conserve.
Toute l’antiquité a maintenu, que rien n’est dans notre entendement qui n’ait été dans nos sens. Descartes dans ses romans prétendit que nous avions des idées métaphisiques avant de connaître le teton de notre nourice; une faculté de Théologie proscrivit ce dogme, non parce que c’était une erreur, mais parce que c'était une nouveauté: ensuite elle adopta cette erreur parce qu’elle était détruite par Loke philosophe Anglais, & qu’il falait bien qu’un Anglais eût tort. Enfin après avoir changé si souvent d’avis, elle est revenue à proscrire cette ancienne vérité, que les sens sont les portes de l’entendement; elle a fait comme les gouvernemens obérés, qui tantôt donnent cours à certains billets, & tantôt les décrient; Mais depuis long-tems personne ne veut des billets de cette faculté.
Toutes les facultés du monde n’empêcheront jamais les philosophes de voir que nous commençons par sentir, & que notre mémoire n’est qu’une sensation continuée. Un homme qui naîtrait privé de ses cinq sens, serait privé de toute idée, s’il pouvait vivre. Les notions métaphisiques ne viennent que par les sens; car comment mesurer un cercle ou un triangle, si on n’a pas vû ou touché un cercle & un triangle? comment se faire une idée imparfaite de l'infini, qu’en reculant des bornes? & comment retrancher des bornes, sans en avoir vû ou senti?
La sensation envelope toutes nos facultés, dit un grand philosophe ( page 128. Tome 2. traité des sensations. )
Que conclure de tout cela? Vous qui lisez & qui pensez, concluez.
Oysters, we are told, have two senses, moles four, other animals, like human beings, five. Some people admit a sixth; but it is evident that the voluptuous sensation they mean comes down to the sense of touch, and that five senses are our lot. We cannot imagine or desire any beyond them.
On other globes there may be senses of which we have no idea; the number of senses may increase from globe to globe, and the being that has innumerable, perfect senses may be the ultimate limit of all beings.
But we, with our five organs—what power have we? We always feel despite ourselves, never because we wish to. When an object strikes us, it is impossible not to have the sensation our nature assigns us. Feeling is within us, but it cannot depend on us. We receive it; and how do we receive it? It is well known that there is no relation between the vibrating air and words sung to me, and the impression these words make in my brain.
We marvel at thought; but feeling is just as wonderful. A divine power shines in the sensation of the lowest insect as in Newton’s brain. Yet let a thousand animals die before your eyes: you are not anxious about what will become of their faculty of feeling, although this faculty is the work of the Being of beings. You regard them as machines of nature, born to perish and make room for others.
Why and how would their sensation survive when they no longer exist? What need would the author of all that is have to preserve properties whose subject has been destroyed? One might as well say that the power of the plant called the sensitive plant to draw its leaves back toward its branches survives when the plant is no more. You will doubtless ask how, if animals’ sensation perishes with them, human thought will not perish. I cannot answer that question; I do not know enough to resolve it. The eternal author of sensation and thought alone knows how he gives and preserves it.
All antiquity maintained that nothing is in our understanding that has not been in our senses. Descartes claimed in his romances that we had metaphysical ideas before knowing our nurse’s breast. A faculty of theology condemned this doctrine, not because it was an error, but because it was a novelty; it then adopted the error because it had been demolished by Locke, an English philosopher, and an Englishman simply had to be wrong. Finally, after changing its mind so often, it again condemned that ancient truth that the senses are the doors of the understanding. It behaved like debt-ridden governments, which sometimes give currency to certain notes and sometimes discredit them. But for a long time no one has wanted this faculty’s notes.
All the faculties in the world will never prevent philosophers from seeing that we begin by feeling, and that our memory is merely sensation continued. A man born deprived of his five senses would be deprived of every idea, if he could live. Metaphysical notions come only through the senses; for how can we measure a circle or a triangle if we have not seen or touched a circle and a triangle? How can we form an imperfect idea of infinity except by pushing back boundaries? And how can we remove boundaries without having seen or felt them?
“Sensation encompasses all our faculties,” says a great philosopher (page 128, volume 2, Treatise on Sensations).
What conclusion can be drawn from all this? You who read and think: draw it.
S — Songes
Somnia quæ ludunt animos volitantibus umbris,Non delubra deum nec ab æthere numina mittunt,Sed sua quisque facit.
MAIS comment tous les sens étant morts dans le sommeil, y en a-t-il un interne qui est vivant? comment vos yeux ne voyant plus, vos oreilles n’entendant rien, voyez-vous cependant & entendez-vous dans vos rêves? Le chien est à la chasse en songe, il aboie, il suit sa proye, il est à la curée. Le poëte fait des vers en dormant. Le matématicien voit des figures; le métaphisicien raisonne bien ou mal: on en a des exemples frappants.
Sont ce les seuls organes de la machine qui agissent? est-ce l'ame pure, qui soustraite à l'empire des sens jouït de ses droits en liberté?
Si les organes seuls produisent les rêves de la nuit, pourquoi ne produiront-ils pas seuls les idées du jour? Si l'ame pure, tranquille dans le repos des sens, agissant par elle - même, est l’unique cause, le sujet unique de toutes les idées que vous avez en dormant, pourquoi toutes ces idées sont-elles presque toujours irréguliéres, déraisonnables, incohérentes? Quoi, c’est dans le temps où cette ame est le moins troublée, qu’il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations! elle est en liberté, & elle est folle! si elle était née avec des idées métaphisiques, comme l’ont dit tant d’écrivains qui rêvaient les yeux ouverts, ses idées pures & lumineuses de l’être, de l'infini, de tous les premiers principes, devraient se réveiller en elle avec la plus grande énergie quand son corps est endormi: on ne serait jamais bon philosophe qu’en songe.
Quelque systême que vous embrassiez, quelques vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue vôtre cerveau, & que vôtre cerveau remue vôtre ame, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous, & malgré vous: vôtre volonté n’y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de penser, & sans même être sûr que vous pensez. Pesez cela, & tâchez de deviner ce que c’est que le composé de l’animal.
Les songes ont toujours été un grand objet de superstition; rien n’était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse, songe qu’il la voit mourante; elle meurt le lendemain, donc les dieux lui ont prédit sa mort.
Un général d’armée rêve qu’il gagne une bataille, il la gagne en effet, les dieux l’ont averti qu’il serait vainqueur.
On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis, on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l’histoire ancienne, aussi-bien que les oracles.
La vulgate traduit ainsi la fin du verset 26 du chap. 19 du Lévitique: Vous n’observerez point les songes. Mais le mot songe n’est point dans l’hébreu: & il serait assez étrange qu’on réprouvât l’observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l’Egypte & de sa famille, pour avoir expliqué trois songes.
L’explication des rêves était une chose si commune qu'on ne se bornait pas à cette intelligence; il falait encor deviner quelquefois ce qu’un autre homme avait rêvé. Nabucodonosor ayant oublié un songe qu’il avait fait, ordonna à ses mages de le deviner; & les menaça de mort s'ils n’en venaient pas à bout; mais le juif Daniel qui était de l’école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du roi, & en l’interprétant. Cette histoire & beaucoup d’autres, pourraient servir à prouver que la loi des Juifs ne défendait pas l’oneiromancie, c’est-à-dire, la science des songes.
*The dreams that mock our minds with flitting shadows—No shrines of gods, no powers from heaven send them;Each makes his own.*
But how, when all the senses are dead in sleep, is there an inward one still alive? How, when your eyes no longer see and your ears hear nothing, do you nevertheless see and hear in your dreams? A dog hunts in its sleep: it barks, pursues its prey, feeds on the kill. A poet makes verses while sleeping. A mathematician sees figures; a metaphysician reasons well or badly. We have striking examples.
Are only the machine’s organs acting? Is it the pure soul, withdrawn from the rule of the senses, freely enjoying its rights?
If the organs alone produce the dreams of night, why would they not alone produce the ideas of day? If the pure soul, tranquil while the senses rest and acting by itself, is the sole cause, the sole subject of all the ideas you have while sleeping, why are all these ideas almost always irregular, unreasonable, incoherent? What! It is when this soul is least disturbed that all its imaginings are most disturbed! It is free, and it is mad! If it were born with metaphysical ideas, as so many writers dreaming with their eyes open have said, its pure and luminous ideas of being, infinity, and all first principles should awaken in it with the greatest force when its body is asleep. We would be good philosophers only in dreams.
Whatever system you embrace, whatever vain efforts you make to prove to yourself that memory stirs your brain and your brain stirs your soul, you must admit that all your ideas come to you in sleep without your aid and against your will: your will has no part in them. It is therefore certain that you can think for seven or eight hours at a stretch without the slightest wish to think, and without even being sure that you are thinking. Weigh that, and try to guess what an animal is composed of.
Dreams have always been a great object of superstition; nothing was more natural. A man deeply affected by his mistress’s illness dreams that he sees her dying. She dies the next day; therefore the gods foretold her death to him.
An army general dreams that he wins a battle. He does indeed win it: the gods warned him that he would be victorious.
Only dreams that have been fulfilled are taken into account; the others are forgotten. Dreams, like oracles, make up a great part of ancient history.
The Vulgate translates the end of verse 26 of chap. 19 of Leviticus thus: “You will not observe dreams.” But the word dream is not in the Hebrew; and it would be rather strange for the observation of dreams to be condemned in the very book that says Joseph became the benefactor of Egypt and his family for having explained three dreams.
The interpretation of dreams was so common a thing that people did not stop at understanding them; sometimes they also had to guess what another man had dreamed. Nebuchadnezzar, having forgotten a dream he had dreamed, ordered his Magi to guess it and threatened them with death if they failed. But the Jew Daniel, who belonged to the school of the Magi, saved their lives by guessing the king’s dream and interpreting it. This story and many others might serve to prove that Jewish law did not forbid oneiromancy—that is, the science of dreams.
S — Superstition
Chapitre tiré de Cicéron, de Senèque & de Plutarque.
PRESQUE tout ce qui va au-delà de l’adoration d’un être suprême, & de la soumission du cœur à ses ordres éternels, est superstition. C’en est une très-dangereuse que le pardon des crimes attaché à certaines cérémonies.
Et nigras mactant pecudes, & manibu’ divis,In ferias mittunt.
O faciles nimium qui tristia crimina cædis,Flumineâ tolli posse putatis aquâ!
Vous pensez que Dieu oubliera votre homicide, si vous vous baignez dans un fleuve, si vous immolez une brebis noire, & si on prononce sur vous des paroles. Un second homicide vous sera donc pardonné au même prix, & ainsi un troisiéme, & cent meurtres ne vous couteront que cent brebis noires & cent ablutions! Faites mieux, misérables humains, point de meurtre & point de brebis noires.
Quelle infâme idée d'imaginer qu’un prêtre d’Isis & de Cibèle en jouant des cimbales & des castagnettes vous réconciliera avec la Divinité! Et qu’est-il donc ce prêtre de Cibèle, cet eunuque errant qui vit de vos faiblesses, pour s'établir médiateur entre le ciel & vous? Quelles patentes a-t-il reçues de Dieu? Il reçoit de l’argent de vous pour marmoter des paroles, & vous pensez que l’Etre des êtres ratifie les paroles de ce charlatan?
Il y a des superstitions innocentes: vous dansez les jours de fêtes en l’honneur de Diane ou de Pomone, ou de quelqu’un de ces Dieux sécondaires dont votre calendrier est rempli: à la bonne heure. La danse est très-agréable, elle est utile au corps, elle réjouit l’ame; elle ne fait de mal à personne; mais n’allez pas croire que Pomone & Vertumne vous sachent beaucoup de gré d’avoir sauté en leur honneur, & qu’ils vous punissent d’y avoir manqué. Il n’y a d’autre Pomone ni d’autre Vertumne, que la bèche & le hoyau du jardinier. Ne soyez pas assez imbéciles pour croire que votre jardin sera grêlé si vous avez manqué de danser la pirrique ou la cordace.
Il y a peut-être une superstition pardonnable & même encourageante à la vertu; c’est celle de placer parmi les Dieux les grands hommes qui ont été les bienfaiteurs du genre humain. Il serait mieux sans doute, de s’en tenir à les regarder simplement comme des hommes vénérables; & surtout de tâcher de les imiter. Vénérez sans culte, un Solon, un Thales, un Pitagore, mais n’adorez pas un Hercule pour avoir nettoyé les écuries d’Augias, & pour avoir couché avec cinquante filles dans une nuit.
Gardez vous surtout d’établir un culte pour des gredins qui n’ont eu d’autre mérite que l’ignorance, l’entousiasme, & la crasse, qui se sont fait un devoir & une gloire de l’oisiveté & de la gueuserie; ceux qui au moins ont été inutiles pendant leur vie, méritent-ils l’apothéose après leur mort?
Remarquez que les tems les plus superstitieux ont toujours été ceux des plus horribles crimes.
A chapter drawn from Cicero, Seneca, and Plutarch.
Almost everything that goes beyond worship of a supreme Being and the heart’s submission to his eternal commands is superstition. A very dangerous superstition is the forgiveness of crimes attached to certain ceremonies.
*And slaughter black sheep, and to the divine shadesSend offerings.*
*Too credulous, you who think the grim crimes of murderCan be washed away with river water!*
You think God will forget your homicide if you bathe in a river, sacrifice a black ewe, and have words pronounced over you. A second homicide will therefore be forgiven at the same price, and then a third; a hundred murders will cost you only a hundred black ewes and a hundred washings! Do better, miserable human beings: no murder, and no black ewes.
What a vile idea, to imagine that a priest of Isis and Cybele, playing cymbals and castanets, will reconcile you with the Divinity! And what is this priest of Cybele, this wandering eunuch who lives on your weaknesses, that he should set himself up as mediator between heaven and you? What credentials has he received from God? He receives money from you to mumble words, and you think the Being of beings ratifies this charlatan’s words?
There are innocent superstitions: you dance on feast days in honor of Diana or Pomona, or one of those secondary gods who fill your calendar. Very well. Dancing is very pleasant; it benefits the body and delights the soul; it harms no one. But do not imagine that Pomona and Vertumnus are very grateful for your leaping in their honor, or punish you for failing to do so. There is no Pomona or Vertumnus but the gardener’s spade and hoe. Do not be foolish enough to believe that hail will ravage your garden if you have failed to dance the pyrrhic dance or the cordax.
There may be one pardonable superstition, which even encourages virtue: placing among the gods the great men who have been humanity’s benefactors. It would undoubtedly be better to confine ourselves to regarding them simply as venerable men, and above all to try to imitate them. Venerate a Solon, a Thales, a Pythagoras without worship; but do not adore a Hercules for cleaning the stables of Augeas and sleeping with fifty girls in one night.
Above all, take care not to establish a cult for scoundrels whose only merit was ignorance, fanaticism, and filth; who made idleness and beggary a duty and a glory. Do those who were at least useless during their lives deserve apotheosis after death?
Observe that the most superstitious times have always been those of the most horrible crimes.
T — Tirannie
ON appelle tiran le souverain qui ne connaît de loix que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, & qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. Il n’y a point de ces tirans-là en Europe.
On distingue la tyrannie d’un seul, & celle de plusieurs. Cette tirannie de plusieurs serait celle d’un corps qui envahirait les droits des autres corps, & qui exercerait le despotisme à la faveur des loix corrompues par lui. Il n’y a pas non plus de cette espèce de tirans en Europe.
Sous quelle tirannie aimeriez-vous mieux vivre? Sous aucune; mais s’il falait choisir, je détesterais moins la tirannie d’un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bons momens; une assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tiran me fait une injustice, je peux le désarmer par sa maîtresse, par son confesseur, ou par son page; mais une compagnie de graves tirans est inaccessible à toutes les séductions. Quand elle n’est pas injuste, elle est au moins dure, & jamais elle ne répand de graces.
Si je n’ai qu’un despote, j’en suis quitte pour me ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou pour me prosterner, ou pour fraper la terre de mon front selon la coutume du païs; mais s’il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuieux à la longue quand on n’a pas les jarrets souples. Si j’ai une métairie dans le voisinage de l’un de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre un parent des parents d’un de nos seigneurs, je suis ruiné. Comment faire? J’ai peur que dans ce monde on ne soit réduit à être enclume ou marteau; heureux qui échape à cette alternative!
A sovereign is called a tyrant when he knows no laws but his whim, takes his subjects’ property, and then enlists them to go and take his neighbors’. There are no tyrants of this kind in Europe.
We distinguish the tyranny of one from that of several. This tyranny of several would be that of a body that encroached on the rights of other bodies and exercised despotism under cover of laws it had corrupted. Nor are there tyrants of this kind in Europe.
Under which tyranny would you prefer to live? Under none; but if I had to choose, I would detest the tyranny of one less than that of several. A despot always has a few good moments; an assembly of despots never has any. If a tyrant wrongs me, I can disarm him through his mistress, his confessor, or his page; but a company of solemn tyrants is impervious to every enticement. When it is not unjust, it is at least harsh, and it never bestows favors.
If I have only one despot, I need merely step against a wall when I see him pass, or prostrate myself, or strike the ground with my forehead according to the country’s custom. But if there is a company of a hundred despots, I may have to repeat this ceremony a hundred times a day, which becomes very tedious in the long run when one’s knees are not supple. If I have a farm near one of our lords, I am crushed; if I go to law against a relative of a relative of one of our lords, I am ruined. What is to be done? I fear that in this world we are reduced to being anvil or hammer. Happy the man who escapes that alternative!
T — Tolérance
QU’est-ce que la tolérance? c’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesse, & d’erreurs; pardonnons nous réciproquement nos sottises, c’est la premiére loi de la nature.
Qu’à la bourse d’Amsterdam, de Londres, ou de Surate, ou de Bassora, le Guèbre, le Banian, le Juif, le Mahométan, le Déicole Chinois, le Bramin, le Chrêtien Grec, le Chrêtien Romain, le Chrêtien protestant, le Chrêtien quakre, trafiquent ensemble, ils ne léveront pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des ames à leur religion. Pourquoi donc nous sommes-nous égorgés presque sans interruption depuis le premier concile de Nicée?
Constantin commença par donner un édit qui permettait toutes les religions; il finit par persécuter. Avant lui on ne s’éleva contre les Chrêtiens que parce qu’ils commençaient à faire un parti dans l’état. Les Romains permettaient tous les cultes, jusqu’à celui des Juifs, jusqu’à celui des Egyptiens, pour lesquels ils avaient tant de mépris. Pourquoi Rome tolerait-elle ces cultes? C’est que ni les Egyptiens, ni même les Juifs ne cherchaient à exterminer l’ancienne religion de l’empire, ne couraient point la terre & les mers pour faire des prosélites; ils ne songeaient qu’à gagner de l’argent; mais il est incontestable que les Chrêtiens voulaient que leur religion fût la dominante. Les Juifs ne voulaient pas que la statue de Jupiter fût à Jérusalem; mais les Chrêtiens ne voulaient pas qu’elle fût au capitole. St. Thomas a la bonne foi d’avouer, que si les chrêtiens ne détrônèrent pas les empereurs, c’est qu’ils ne le pouvaient pas. Leur opinion était que toute la terre doit être chrêtienne. Ils étaient donc nécessairement ennemis de toute la terre, jusqu’à ce qu’elle fût convertie.
Ils étaient entre eux ennemis les uns des autres sur tous les points de leur controverse. Faut-il d’abord regarder Jesus-Christ comme Dieu? ceux qui le nient sont anathématisés sous le nom d’Ebionites qui anathématisent les adorateurs de Jesus.
Quelques-uns d’entre eux veulent-ils que tous les biens soient communs, comme on prétend qu’ils l’étaient du tems des Apôtres? Leurs adversaires les appellent Nicolaïtes, & les accusent des crimes les plus infâmes. D’autres prétendent-ils à une dévotion mystique? on les appelle Gnostiques, & on s’élève contre eux avec fureur. Marcion dispute-t-il sur la Trinité? On le traite d’idolâtre.
Tertullien, Praxéas, Origène, Novat, Novatien, Sabellus, Donat sont tous persécutés par leurs frères avant Constantin: & à peine Constantin a-t-il fait régner la religion chrêtienne, que les Athanasiens & les Eusébiens se déchirent; & depuis ce temps l’église chrêtienne est inondée de sang jusqu’à nos jours.
Le peuple Juif était, je l’avouë, un peuple bien barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitants d’un malheureux petit païs sur lequel il n’avait pas plus de droit qu’il n’en a sur Paris & sur Londres. Cependant quand Naaman est guéri de sa lèpre pour s’être plongé sept fois dans le Jourdain, quand pour témoigner sa gratitude à Elisée qui lui a enseigné ce secret, il lui dit qu’il adorera le Dieu des Juifs par reconnaissance, il se réserve la liberté d’adorer aussi le Dieu de son roi. Il en demande permission à Elisée, & le prophête n’hésite pas à la lui donner. Les Juifs adoraient leur Dieu; mais ils n’étaient jamais étonnés que chaque peuple eût le sien. Ils trouvaient bon que Chamos eût donné un certain district aux Moabites, pourvû que leur Dieu leur en donnât aussi un. Jacob n’hésita pas à épouser les filles d’un idolâtre. Laban avait son Dieu, comme Jacob avait le sien. Voilà des exemples de tolérance chez le peuple le plus intolérant & le plus cruel de toute l’antiquité; nous l’avons imité dans ses fureurs absurdes, & non dans son indulgence.
Il est clair que tout particulier qui persécute un homme, son frère, parce qu’il n’est pas de son opinion, est un monstre. Cela ne souffre pas de difficulté. Mais le gouvernement! mais les magistrats! mais les princes! comment en useront-ils envers ceux qui ont un autre culte que le leur? Si ce sont des étrangers puissants, il est certain qu’un prince fera alliance avec eux. François I. très-chrêtien s’unira avec les musulmans contre Charlequint très-chrêtien. François I. donnera de l’argent aux Luthériens d’Allemagne, pour les soutenir dans leur révolte contre l’empereur; mais il commencera, selon l’usage, par faire brûler les Luthériens chez lui. Il les paye en Saxe par politique; il les brûle par politique à Paris. Mais qu’arrivera-t-il? Les persécutions font des prosélites. Bientôt la France sera pleine de nouveaux protestants. D’abord ils se laisseront pendre, & puis ils pendront à leur tour. Il y aura des guerres civiles. Puis viendra la St. Barthelemi, & ce coin du monde sera pire que tout ce que les anciens & les modernes ont jamais dit de l’enfer.
Insensés! qui n’avez jamais pû rendre un culte pur au Dieu qui vous a faits! Malheureux que l’exemple des Noachides, des lettrés Chinois, des Parsis & de tous les sages n’ont jamais pû conduire! Monstres, qui avez besoin de superstitions comme le gesier des corbeaux a besoin de charognes. On vous l’a déja dit, & on n’a autre chose à vous dire; si vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge; si vous en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le grand Turc, il gouverne des Guèbres, des Banians, des Chrêtiens grecs, des Nestoriens, des Romains. Le premier qui veut exciter du tumulte est empalé, & tout le monde est tranquille.
What is tolerance? It is humanity’s inheritance. We are all steeped in weakness and error; let us forgive one another our follies: that is nature’s first law.
Let the Gueber, the Banian, the Jew, the Muslim, the Chinese worshiper of God, the Brahmin, the Greek Christian, the Roman Christian, the Protestant Christian, the Quaker Christian trade together at the exchanges of Amsterdam, London, Surat, or Basra: they will not raise their daggers against each other to win souls for their religion. Why, then, have we slaughtered one another almost without interruption since the first Council of Nicaea?
Constantine began by issuing an edict permitting all religions; he ended by persecuting. Before him, people rose against the Christians only because they were beginning to form a party within the state. The Romans permitted all forms of worship, even those of the Jews and the Egyptians, for whom they had such contempt. Why did Rome tolerate these forms of worship? Because neither the Egyptians nor even the Jews sought to exterminate the empire’s ancient religion, or ranged over land and sea to make converts; they thought only of making money. But it is incontestable that the Christians wanted their religion to rule. The Jews did not want Jupiter’s statue in Jerusalem; but the Christians did not want it on the Capitol. St. Thomas has the honesty to admit that if the Christians did not dethrone the emperors, it was because they could not. Their opinion was that the whole earth must be Christian. They were therefore necessarily enemies of the whole earth until it had been converted.
They were enemies of one another on every point of their controversy. First, must Jesus Christ be regarded as God? Those who deny it are anathematized under the name of Ebionites, who anathematize the worshipers of Jesus.
Do some of them want all property held in common, as it is claimed to have been in the Apostles’ time? Their opponents call them Nicolaitans and accuse them of the most infamous crimes. Do others lay claim to a mystical devotion? They are called Gnostics and furiously attacked. Does Marcion dispute the Trinity? He is treated as an idolater.
Tertullian, Praxeas, Origen, Novatus, Novatian, Sabellius, and Donatus are all persecuted by their brothers before Constantine. And Constantine has scarcely made Christianity reign before the Athanasians and Eusebians tear one another apart; from that time to our own day the Christian Church has been flooded with blood.
The Jewish people were, I admit, a very barbarous people. They mercilessly slaughtered all the inhabitants of a wretched little country to which they had no more right than they have to Paris and London. Yet when Naaman is cured of leprosy by plunging seven times into the Jordan, and, to show his gratitude to Elisha, who taught him this secret, tells him that he will worship the God of the Jews out of thankfulness, he reserves the freedom to worship his king’s god as well. He asks Elisha’s permission, and the prophet does not hesitate to give it. The Jews worshiped their God, but they were never surprised that every people had its own. They were content for Chemosh to have given a certain district to the Moabites, provided their God gave them one too. Jacob did not hesitate to marry the daughters of an idolater. Laban had his god, just as Jacob had his. Here are examples of tolerance among the most intolerant and cruel people in all antiquity. We have imitated their absurd fury, not their indulgence.
It is clear that any private individual who persecutes a man, his brother, because he does not share his opinion, is a monster. There is no difficulty about that. But the government! The magistrates! The princes! How will they treat those whose worship differs from theirs? If they are powerful foreigners, a prince will certainly ally himself with them. The Most Christian Francis I will unite with Muslims against the Most Christian Charles V. Francis I will give money to the Lutherans of Germany to support their revolt against the emperor; but he will begin, according to custom, by having Lutherans burned at home. He pays them in Saxony for reasons of policy; he burns them in Paris for reasons of policy. But what will happen? Persecutions make converts. Soon France will be full of new Protestants. At first they will let themselves be hanged; then they will hang others in their turn. There will be civil wars. Then St. Bartholomew’s Day will come, and this corner of the world will be worse than anything ancients or moderns have ever said of hell.
Madmen, who have never been able to offer pure worship to the God who made you! Wretches, whom the example of the Noahides, the Chinese scholars, the Parsis, and all the wise have never been able to guide! Monsters, who need superstitions as ravens’ gizzards need carrion! You have already been told, and there is nothing else to tell you: if you have two religions in your country, they will cut each other’s throats; if you have thirty, they will live in peace. Look at the Grand Turk: he governs Guebers, Banians, Greek Christians, Nestorians, Roman Christians. The first who tries to stir up a disturbance is impaled, and everyone is quiet.
V — Vertu
QU’EST-ce que vertu? Bienfaisance envers le prochain. Puis-je appeller vertu autre chose que ce qui me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je suis en danger, tu viens à mon secours. On me trompe, tu me dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m’instruis. Je t’appellerai sans difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales & théologales? Quelques-unes resteront dans les écoles.
Que m’importe que tu sois tempérant? c’est un précepte de santé que tu observes; tu t’en porteras mieux, & je t’en félicite. Tu as la foi & l’espérance, je t’en félicite encor davantage; elles te procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont d’excellentes qualités qui servent à te conduire: mais elles ne sont point vertus par raport à ton prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. St. Paul a eu raison de te dire que la charité l’emporte sur la foi & sur l’espérance.
Mais quoi, n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Eh comment puis-je en admettre d’autres? Nous vivons en société; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux; il sera revêtu d’un cilice; eh bien, il sera saint; mais je ne l’appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité. Tant qu’il est seul, il n’est ni bienfaisant ni malfaisant, il n’est rien pour nous. Si St. Bruno a mis la paix dans les familles, s’il a secouru l’indigence, il a été vertueux; s’il a jeuné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n’a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint était dans le monde, il y ferait du bien sans doute; mais tant qu’il n’y sera pas, le monde aura raison de ne lui pas donner le nom de vertueux; il sera bon pour lui, & non pour nous.
Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, yvrogne, livré à une débauche secrette avec lui-même, il est vicieux: il est dont vertueux s’il a les qualités contraires. C’est de quoi je ne peux convenir: c’est un très-vilain homme, s’il a les défauts dont vous parlez; mais il n’est point vicieux, méchant, punissable par raport à la société à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à présumer que s’il rentre dans la société, il y fera du mal, qu’il y sera très-criminel; & il est même bien plus probable que ce sera un méchant homme, qu’il n’est sûr que l’autre solitaire tempérant & chaste, sera un homme de bien; car dans la société les défauts augmentent, & les bonnes qualités diminuent.
On fait une objection bien plus forte; Néron, le pape Alexandre six, & d’autres monstres de cette espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu’ils furent vertueux ce jour-là.
Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n’était pas vertueux, que c’était un Stoïcien entêté, qui non content de commander aux hommes voulait encor être estimé d’eux, qu’il raportait à lui-même le bien qu’il faisait au genre humain, qu’il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfaisant par vanité, & qu’il ne fit que tromper les hommes par ses vertus; je m’écrie alors, Mon Dieu, donnez nous souvent de pareils fripons!
What is virtue? Doing good to one’s neighbor. Can I call anything virtue except what does me good? I am needy; you are generous. I am in danger; you come to my aid. I am deceived; you tell me the truth. I am neglected; you comfort me. I am ignorant; you teach me. I will have no difficulty calling you virtuous. But what will become of the cardinal and theological virtues? Some will remain in the schools.
What does it matter to me that you are temperate? You are observing a rule of health; you will be better for it, and I congratulate you. You have faith and hope; I congratulate you still more: they will bring you eternal life. Your theological virtues are gifts from heaven; your cardinal virtues are excellent qualities that help you guide yourself. But they are not virtues in relation to your neighbor. The prudent man does himself good; the virtuous man does good to others. St. Paul was right to tell you that charity is greater than faith and hope.
But what—will no virtues be admitted except those useful to one’s neighbor? How can I admit any others? We live in society; therefore nothing is truly good for us except what benefits society. A solitary man may be sober and pious; he may wear a hair shirt. Very well: he will be holy, but I will call him virtuous only when he has performed some act of virtue from which other people have benefited. As long as he is alone, he does neither good nor harm; he is nothing to us. If St. Bruno brought peace to families or relieved poverty, he was virtuous; if he fasted and prayed in solitude, he was a saint. Virtue among human beings is an exchange of benefits; whoever has no part in this exchange must not be counted. If this saint were in the world, he would doubtless do good there; but until he is there, the world will be right not to give him the name of virtuous. He will be good for himself, not for us.
“But,” you tell me, “if a solitary man is gluttonous, drunken, given to secret debauchery with himself, he is vicious; therefore he is virtuous if he has the opposite qualities.” That I cannot admit. He is a very filthy man if he has the faults you mention; but he is not vicious, wicked, or punishable in relation to society, which his infamies do not harm. We may presume that if he returns to society he will do harm there, that he will be very criminal there; indeed, it is much more probable that he will be a wicked man than it is certain that the other, temperate and chaste solitary will be a good man. For in society faults increase and good qualities diminish.
A much stronger objection is made: Nero, Pope Alexander VI, and other monsters of that sort bestowed benefits. I answer boldly that they were virtuous that day.
Some theologians say that the divine emperor Antoninus was not virtuous; that he was an obstinate Stoic who, not content to command human beings, also wished to be esteemed by them; that he made the good he did the human race serve his own ends; that throughout his life he was just, hardworking, and beneficent out of vanity, and only deceived people with his virtues. Then I cry out: “My God, give us such scoundrels often!”