The Social Contract (Du contrat social)
Book I, Chapter 1
French
Je veux chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque regle d’administration légitime & sûre, en prenant les hommes tels qu’ils sont, & les loix telles qu’elles peuvent être: Je tâcherai d’allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice & l’utilité ne se trouvent point divisées.
J’entre en matiere sans prouver l’importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique? Je réponds que non, & que c’est pour cela que j’écris sur la Politique. Si j’étois prince ou législateur, je ne perdrois pas mon tems à dire ce qu’il faut faire; je le ferois, ou je me tairois.
Né citoyen d’un État libre, & membre du souverain, quelque foible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire. Heureux, toutes les fois que je médite sur les Gouvernemens, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d’aimer celui de mon pays!
CHAPITRE I.
Sujet de ce premier Livre.
L’homme est né libre, & par-tout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux. Comment ce changement s’est-il fait? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette question.
Si je ne considérois que la force, & l’effet qui en dérive, je dirois; tant qu’un Peuple est contraint d’obéir & qu’il obéït, il fait bien; sitôt qu’il peut secouer le joug & qu’il le secoüe, il fait encore mieux; car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l’on ne l’étoit point à la lui ôter. Mais l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature; il est donc fondé sur des conventions. Il s’agit de savoir quelles sont ces conventions. Avant d’en venir-là je dois établir ce que je viens d’avancer.
English
I want to ask whether there can be, in the civil order, any rule of administration that is legitimate and secure, taking men as they are and laws as they can be. Throughout this inquiry I shall try to bring together what right permits and what interest prescribes, so that justice and utility do not stand divided.
I enter upon the matter without proving the importance of my subject. I shall be asked whether I am a prince or a legislator, that I should write on politics. I answer that I am neither, and that this is why I write on politics. Were I a prince or a legislator, I would not waste my time saying what ought to be done; I would do it, or I would keep silent.
Born a citizen of a free state and a member of the sovereign, however slight the influence my voice may have in public affairs, my right to vote in them is enough to impose on me the duty to understand them. Happy am I, whenever I reflect on governments, to find in my inquiries fresh reasons to love the government of my country!
Chapter I.
Subject of This First Book.
Man is born free, and everywhere he is in chains. One man thinks himself the master of others, yet remains more a slave than they are. How did this change come about? I do not know. What can make it legitimate? I believe I can resolve that question.
If I considered only force and the effect that follows from it, I would say: so long as a people is compelled to obey and does obey, it does well; as soon as it can shake off the yoke and does so, it does better still. For in recovering its freedom by the same right that took it away, either it is justified in taking it back, or there was no justification for taking it away. But the social order is a sacred right, the foundation of all other rights. This right, however, does not come from nature; it is therefore founded on conventions. The question is what those conventions are. Before I come to that, I must establish what I have just asserted.
Book I, Chapter 2
French
Des premieres Sociétés.
La plus ancienne de toutes les sociétés & la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfans ne restent-ils liés au pere qu’aussi longtems qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfans, exempts de l’obéïssance qu’ils devoient au pere, le pere exempt des soins qu’il devoit aux enfans, rentrent tous également dans l’indépendance. S’ils continuent de rester unis ce n’est plus naturellement c’est volontairement, & la famille elle-même ne se maintient que par convention.
Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l’homme. Sa premiere loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu’il se doit à lui-même, &, sitôt qu’il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à le conserver devient par-là son propre maitre.
La famille est donc si l’on veut le premier modéle des sociétés politiques; le chef est l’image du pere, le peuple est l’image des enfans, & tous étant nés égaux & libres n’aliénent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la famille l’amour du pere pour ses enfans le paye des soins qu’il leur rend, & que dans l’Etat le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples.
Grotius nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés: Il cite l’esclavage en exemple. Sa plus constante maniere de raisonner est d’établir toujours le droit par le fait. On pourroit employer une méthode plus conséquente, mais non pas plus favorable aux Tirans.
Il est donc douteux, selon Grotius, si le genre humain appartient à une centaine d’hommes, ou si cette centaine d’hommes appartient au genre humain, & il paroit dans tout son livre pancher pour le premier avis: c’est aussi le sentiment de Hobbes. Ainsi voilà l’espece humaine divisée en troupeaux de bétail, dont chacun a son chef, qui le garde pour le dévorer.
Comme un pâtre est d’une nature supérieure à celle de son troupeau, les pasteurs d’hommes, qui sont leurs chefs, sont aussi d’une nature supérieure à celle de leurs peuples. Ainsi raisonnoit, au raport de Philon, l’Empereur Caligula; concluant assez bien de cette analogie que les rois étoient des Dieux, ou que les peuples étoient des bêtes.
Le raisonnement de ce Caligula revient à celui d’Hobbes & de Grotius. Aristote avant eux tous avoit dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l’esclavage & les autres pour la domination.
Aristote avoit raison, mais il prenoit l’effet pour la cause. Tout homme né dans l’esclavage nait pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir: ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulisse aimoient leur abrutissement. S’il y a donc des esclaves par nature, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.
Je n’ai rien dit du roi Adam, ni de l’empereur Noé pere de trois grands Monarques qui se partagerent l’univers, comme firent les enfans de Saturne, qu’on a cru reconnoître en eux. J’espere qu’on me saura gré de cette modération; car, descendant directement de l’un de ces Princes, & peut-être de la branche aînée, que sais-je si par la vérification des titres je ne me trouverois point le légitime roi du genre humain? Quoi qu’il en soit, on ne peut disconvenir qu’Adam n’ait été Souverain du monde comme Robinson de son isle, tant qu’il en fut le seul habitant; & ce qu’il y avoit de commode dans cet empire étoit que le monarque assuré sur son trône n’avoit à craindre ni rébellion ni guerres ni conspirateurs.
English
Of the First Societies.
The oldest of all societies, and the only natural one, is the family. Even children remain bound to their father only as long as they need him for their preservation. As soon as that need ends, the natural bond dissolves. The children, released from the obedience they owed their father, and the father, released from the care he owed his children, all return equally to independence. If they continue to live together, they do so no longer by nature but by choice; even the family is maintained only by convention.
This common freedom follows from human nature. Man's first law is to watch over his own preservation; his first cares are those he owes himself. And as soon as he reaches the age of reason, he alone becomes the judge of the means suited to preserving himself, and thereby his own master.
The family, then, is, if you will, the first model of political societies: the leader is the image of the father, the people the image of the children; and all, born equal and free, surrender their freedom only for their own benefit. The sole difference is that in the family the father's love for his children repays him for the care he gives them, whereas in the state the pleasure of commanding takes the place of a love the leader does not feel for his peoples.
Grotius denies that all human power is established for the benefit of the governed. He cites slavery as an example. His most consistent method of reasoning is always to establish right from fact. One could employ a more coherent method, but none more favorable to tyrants.
Thus, according to Grotius, it is doubtful whether humankind belongs to a hundred men, or those hundred men belong to humankind; throughout his book he seems to incline toward the first opinion. Hobbes holds it too. Here, then, is the human species divided into herds of cattle, each with its chief, who keeps it in order to devour it.
As a shepherd is of a nature superior to that of his flock, so the shepherds of men, their leaders, are of a nature superior to that of their peoples. Thus, according to Philo, reasoned Emperor Caligula, drawing the fairly sound conclusion from this analogy that either kings were gods or peoples were beasts.
Caligula's reasoning comes back to that of Hobbes and Grotius. Before any of them, Aristotle had also said that men are not naturally equal, but that some are born for slavery and others for dominion.
Aristotle was right, but he mistook effect for cause. Every man born into slavery is born for slavery; nothing is more certain. Slaves lose everything in their chains, even the desire to escape them: they love their servitude as the companions of Ulysses loved their degradation into beasts. If, then, there are slaves by nature, it is because there have been slaves against nature. Force made the first slaves; their cowardice perpetuated them.
I have said nothing of King Adam, nor of Emperor Noah, father of three great monarchs who divided the universe among themselves, as did the children of Saturn, in whom some have thought to recognize them. I hope I shall be thanked for this restraint; for, descending directly from one of these princes, perhaps even from the eldest branch, how do I know that a verification of titles would not reveal me as the legitimate king of humankind? In any case, no one can deny that Adam was sovereign of the world, as Robinson was of his island, for as long as he was its sole inhabitant. And the convenience of that empire lay in the fact that the monarch, secure upon his throne, had no rebellion, wars, or conspirators to fear.
Book I, Chapter 3
French
Du droit du plus fort.
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maitre, s’il ne transforme sa force en droit & l’obéïssance en devoir. De-là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparence, & réellement établi en principe: Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance phisique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimathias inexplicable. Car sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause; toute force qui surmonte la premiere succéde à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément on le peut légitimement, & puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse? S’il faut obéir par force on n’a pas besoin d’obéir par devoir, & si l’on n’est plus forcé d’obéir on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoûte rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.
Obeissez aux puissances. Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon mais superflu, je réponds qu’il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l’avoüe; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeller le médecin? Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois: non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrois la soustraire suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet qu’il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, & qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.
English
Of the Right of the Strongest.
The strongest is never strong enough to remain master forever unless he turns his strength into right and obedience into duty. Hence the right of the strongest: apparently an ironic expression, yet actually established as a principle. But will no one ever explain this word to us? Force is a physical power; I cannot see what moral quality can arise from its effects. To yield to force is an act of necessity, not of will; at most it is an act of prudence. In what sense could it be a duty?
Let us suppose for a moment that this alleged right exists. I say that nothing follows but an inexplicable jumble. For as soon as force makes right, the effect changes with the cause: every force that overcomes the first succeeds to its right. As soon as one can disobey with impunity, one can do so legitimately; and since the strongest is always right, the only question is how to become the strongest. Now what sort of right perishes when force ceases? If one must obey under compulsion, there is no need to obey out of duty; and if one is no longer forced to obey, one is no longer obliged. Clearly, then, this word right adds nothing to force; here it means nothing at all.
Obey the powers. If this means, yield to force, the precept is sound but superfluous; I answer that it will never be violated. All power comes from God, I admit; but so does every illness. Does that mean it is forbidden to call a doctor? Suppose a robber surprises me at the edge of a wood: not only must I hand over my purse under compulsion, but if I could hide it, would I be bound in conscience to give it to him? For the pistol he holds is also a power.
Let us agree, then, that force does not make right, and that we are obliged to obey only legitimate powers. Thus my original question always returns.
Book I, Chapter 4
French
De l’esclavage.
Puis qu’aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, & puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes.
Si un particulier, dit Grotius, peut aliéner sa liberté & se rendre esclave d’un maitre, pourquoi tout un peuple ne pourroit-il pas aliéner la sienne & se rendre sujet d’un roi? Il y a là bien des mots équivoques qui auroient besoin d’explication, mais tenons-nous en à celui d’aliéner. Aliéner c’est donner ou vendre. Or un homme qui se fait esclave d’un autre ne se donne pas, il se vend, tout au moins pour sa subsistance: mais un peuple pour quoi se vend-il? Bien loin qu’un roi fournisse à ses sujets leur subsistance il ne tire la sienne que d’eux, & selon Rabelais un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne à condition qu’on prendra aussi leur bien? Je ne vois pas ce qu’il leur reste à conserver.
On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit; mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministere les désolent plus que ne feroient leurs dissentions? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité-même est une de leurs miseres? On vit tranquille aussi dans les cachots; en est-ce assez pour s’y trouver bien? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivoient tranquilles, en attendant que leur tour vint d’être dévorés.
Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde & inconcevable; un tel acte est illégitime & nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de foux: la folie ne fait pas droit.
Quand chacun pourroit s’aliéner lui-même il ne peut aliéner ses enfans; ils naissent hommes & libres; leur liberté leur appartient, nul n’a droit d’en disposer qu’eux. Avant qu’ils soient en âge de raison, le pere peut en leur nom stipuler des conditions pour leur conservation, pour leur bien être; mais non les donner irrévocablement & sans condition; car un tel don est contraire aux fins de la nature, & passe les droits de la paternité. Il faudroit donc, pour qu’un gouvernement arbitraire fut légitime, qu’à chaque génération le peuple fut le maitre de l’admettre ou de le rejetter: mais alors ce gouvernement ne seroit plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme, & c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c’est une convention vaine & contradictoire de stipuler d’une part une autorité absolue & de l’autre une obéissance sans bornes. N’est-il pas clair qu’on n’est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout éxiger, & cette seule condition sans équivalent sans échange n’entraîne-t-elle pas la nullité de l’acte? Car quel droit mon esclave auroit-il contre moi, puisque tout ce qu’il a m’appartient, & que son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n’a aucun sens?
Grotius & les autres tirent de la guerre une autre origine du prétendu droit d’esclavage. Le vainqueur ayant, selon eux, le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa liberté; convention d’autant plus légitime qu’elle tourne au profit de tous deux.
Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en aucune maniere de l’état de guerre. Par cela seul que les hommes vivant dans leur primitive indépendance n’ont point entre eux de rapport assez constant pour constituer ni l’état de paix ni l’état de guerre, ils ne sont point naturellement ennemis. C’est le rapport des choses & non des hommes qui constitue la guerre, & l’état de guerre ne pouvant naitre des simples rélations personnelles, mais seulement des rélations réelles, la guerre privée ou d’homme à homme ne peut exister, ni dans l’état de nature où il n’y a point de propriété constante, ni dans l’état social où tout est sous l’autorité des loix.
Les combats particuliers, les duels, les rencontres sont des actes qui ne constituent point un état; & à l’égard des guerres privées, autorisées par les établissemens de Louis IX roi de France & suspendues par la paix de Dieu, ce sont des abus du gouvernement féodal, systême absurde s’il en fut jamais, contraire aux principes du droit naturel, & à toute bonne politie.
La guerre n’est donc point une rélation d’homme à homme, mais une rélation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes ni même comme citoyens, mais comme soldats; non point comme membres de la patrie, mais comme ses défenseurs. Enfin chaque État ne peut avoir pour ennemis que d’autres États & non pas des hommes, attendu qu’entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport.
Ce principe est même conforme aux maximes établies de tous les tems & à la pratique constante de tous les peuples policés. Les déclarations de guerre sont moins des avertissemens aux puissances qu’à leurs sujets. L’étranger, soit roi, soit particulier, soit peuple, qui vole tüe ou détient les sujets sans déclarer la guerre au prince, n’est pas un ennemi, c’est un brigand. Même en pleine guerre un prince juste s’empare bien en pays ennemi de tout ce qui appartient au public, mais il respecte la personne & les biens des particuliers; il respecte des droits sur lesquels sont fondés les siens. La fin de la guerre étant la destruction de l’Etat ennemi, on a droit d’en tuer les défenseurs tant qu’ils ont les armes à la main; mais sitôt qu’ils les posent & se rendent, cessant d’être ennemis ou instrumens de l’ennemi, ils redeviennent simplement hommes & l’on n’a plus de droit sur leur vie. Quelquefois, on peut tuer l’Etat sans tuer un seul de ses membres: Or la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin. Ces principes ne sont pas ceux de Grotius; ils ne sont pas fondés sur des autorités de poëtes, mais ils dérivent de la nature des choses, & sont fondés sur la raison.
A l’egard du droit de conquête, il n’a d’autre fondement que la loi du plus fort. Si la guerre ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus, ce droit qu’il n’a pas ne peut fonder celui de les asservir. On n’a le droit de tuer l’ennemi que quand on ne peut le faire esclave; le droit de le faire esclave ne vient donc pas du droit de le tuer: C’est donc un échange inique de lui faire acheter au prix de sa liberté sa vie sur laquelle on n’a aucun droit. En établissant le droit de vie & de mort sur le droit d’esclavage, & le droit d’esclavage sur le droit de vie & de mort, n’est-il pas clair qu’on tombe dans le cercle vicieux?
En supposant même ce terrible droit de tout tuer, je dis qu’un esclave fait à la guerre ou un peuple conquis n’est tenu à rien du tout envers son maitre, qu’à lui obéir autant qu’il y est forcé. En prenant un équivalent à sa vie le vainqueur ne lui en a point fait grace: au lieu de le tuer sans fruit il l’a tué utilement. Loin donc qu’il ait acquis sur lui nulle autorité jointe à la force, l’état de guerre subsiste entre eux comme auparavant, leur rélation même en est l’effet, & l’usage du droit de la guerre ne suppose aucun traité de paix. Ils ont fait une convention; soit: mais cette convention, loin de détruire l’état de guerre, en suppose la continuité.
Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclavage est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde & ne signifie rien. Ces mots, esclave, &, droit sont contradictoires; ils s’excluent mutuellement. Soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé. Je fais avec toi une convention toute à ta charge & toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, & que tu observeras tant qu’il me plaira.
English
Of Slavery.
Since no man has natural authority over his fellow man, and since force creates no right, conventions remain the basis of all legitimate authority among men.
If an individual, says Grotius, can alienate his freedom and make himself the slave of a master, why could not an entire people alienate its freedom and make itself subject to a king? There are many ambiguous words here that call for explanation, but let us confine ourselves to alienate. To alienate is to give or to sell. Now a man who makes himself another man's slave does not give himself away; he sells himself, at least for his subsistence. But for what does a people sell itself? Far from providing his subjects with their subsistence, a king draws his own only from them; and according to Rabelais, a king does not live on little. Do subjects, then, give away their persons on condition that their goods be taken as well? I cannot see what they have left to preserve.
It will be said that the despot secures civil peace for his subjects. So be it; but what do they gain if the wars brought upon them by his ambition, his insatiable greed, and the oppression of his ministers devastate them more than their own quarrels would? What do they gain if that peace itself is one of their miseries? One lives peacefully in a dungeon too; is that enough to make it a pleasant place? The Greeks shut in the Cyclops' cave lived peacefully there, awaiting their turn to be devoured.
To say that a man gives himself away for nothing is to say something absurd and inconceivable; such an act is illegitimate and void, if only because the man who performs it is not in his right mind. To say the same thing of an entire people is to imagine a people of madmen: madness creates no right.
Even if each person could alienate himself, he cannot alienate his children. They are born human and free; their freedom belongs to them, and no one but they has the right to dispose of it. Before they reach the age of reason, their father may stipulate conditions in their name for their preservation and well-being, but he may not give them away irrevocably and without conditions; such a gift is contrary to the ends of nature and exceeds the rights of fatherhood. For arbitrary government to be legitimate, therefore, the people would have to be free in each generation to accept or reject it; but then the government would no longer be arbitrary.
To renounce one's freedom is to renounce one's humanity, the rights of humankind, and even one's duties. There can be no compensation for someone who renounces everything. Such a renunciation is incompatible with human nature; to strip the will of all freedom is to strip its actions of all moral worth. Finally, a convention that stipulates absolute authority on one side and boundless obedience on the other is empty and contradictory. Is it not clear that one owes nothing to a person who has the right to demand everything from one, and does not this condition alone, without equivalent or exchange, invalidate the act? For what right could my slave have against me, since all he has belongs to me, and since his right is mine, this right of mine against myself is a phrase without meaning?
Grotius and others derive another origin for the supposed right of slavery from war. The victor, they say, has the right to kill the vanquished; the vanquished can therefore redeem his life at the cost of his freedom, a convention all the more legitimate because it benefits both parties.
But plainly this supposed right to kill the vanquished in no way follows from the state of war. Simply because men living in their original independence have no sufficiently lasting relationship among themselves to constitute either a state of peace or a state of war, they are not enemies by nature. It is relations between things, not between men, that constitute war. And because a state of war can arise not from merely personal relations but only from relations of property, private war, or war between one man and another, cannot exist either in the state of nature, where there is no settled property, or in the social state, where everything falls under the authority of law.
Individual fights, duels, and chance encounters are acts that do not constitute a state of war. As for private wars, authorized by the ordinances of Louis IX, king of France, and suspended by the Peace of God, they are abuses of feudal government, a system as absurd as any that ever existed, contrary to the principles of natural right and to every sound polity.
War, then, is not a relation between man and man but between state and state, in which individuals are enemies only incidentally: not as men, nor even as citizens, but as soldiers; not as members of their country, but as its defenders. In short, a state can have only other states as enemies, not men, for no true relation can be established between things of different kinds.
This principle accords with the established maxims of every age and the constant practice of all civilized peoples. Declarations of war serve less as warnings to powers than to their subjects. A foreigner, whether king, private individual, or people, who robs, kills, or detains subjects without declaring war on their prince is not an enemy but a brigand. Even in open war, a just prince does indeed seize everything belonging to the public in enemy territory, but respects the persons and property of private individuals; he respects the rights on which his own are founded. Since the aim of war is the destruction of the enemy state, one has the right to kill its defenders while they bear arms. But as soon as they lay down their arms and surrender, ceasing to be enemies or instruments of the enemy, they become simply men again, and one has no further right over their lives. Sometimes a state can be killed without killing a single one of its members. War, therefore, confers no right that is not necessary to its end. These are not the principles of Grotius; they rest not on the authority of poets but on reason, and follow from the nature of things.
As for the right of conquest, it has no foundation but the law of the strongest. If war does not give the victor the right to massacre conquered peoples, the right he does not have cannot establish a right to enslave them. One has the right to kill an enemy only when one cannot make him a slave; the right to make him a slave does not, then, arise from the right to kill him. It is thus an unjust bargain to make him purchase with his freedom a life over which one has no right. In founding the right of life and death on the right of slavery, and the right of slavery on the right of life and death, does one not plainly fall into a vicious circle?
Even supposing this terrible right to kill everyone, I say that a slave taken in war, or a conquered people, owes his master nothing at all except obedience so far as he is forced to obey. In taking the equivalent of his life, the victor has shown him no mercy: instead of killing him to no purpose, he has killed him to some advantage. Far, then, from acquiring any authority over him beyond force, the state of war continues between them as before; their very relationship is its effect, and the exercise of the right of war implies no treaty of peace. They have made a convention, perhaps; but this convention, far from ending the state of war, presupposes its continuance.
Thus, however one looks at the matter, the right of slavery is void, not only because it is illegitimate but because it is absurd and means nothing. These words, slave and right, contradict and exclude each other. Whether between one man and another or between a man and a people, this speech will always be equally senseless: "I make with you a convention that places every burden on you and every benefit with me, that I shall observe as long as I please, and that you shall observe as long as I please."
Book I, Chapter 5
French
Qu’il faut toujours remonter à une premiere convention.
Quand j’accorderois tout ce que j’ai réfuté jusqu’ici, les fauteurs du despotisme n’en seroient pas plus avancés. Il y aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude, & régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils puissent être, je ne vois là qu’un maitre & des esclaves, je n’y vois point un peuple & son chef; c’est si l’on veut une agrégation, mais non pas une association; il n’y a là ni bien public ni corps politique. Cet homme, eut-il asservi la moitié du monde, n’est toujours qu’un particulier; son intérêt, séparé de celui des autres, n’est toujours qu’un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son empire après lui reste épars & sans liaison, comme un chêne se dissout & tombe en un tas de cendres, après que le feu l’a consumé.
Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il seroit bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société.
En effet, s’il n’y avoit point de convention antérieure, où seroit, à moins que l’élection ne fut unanime, l’obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand, & d’où cent qui veulent un maitre ont-ils le droit de vôter pour dix qui n’en veulent point? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention, & suppose au moins une fois l’unanimité.
English
That We Must Always Go Back to a First Convention.
Even if I granted everything I have refuted so far, the advocates of despotism would be no further ahead. There will always be a great difference between subjugating a multitude and governing a society. Let scattered men be enslaved one after another by a single man, however many they may be: I see only a master and slaves, not a people and its leader. Call it an aggregation, if you like, but not an association; there is neither a public good nor a body politic. Even if this man had enslaved half the world, he would still be no more than an individual; his interest, distinct from that of others, would still be only a private interest. Should he perish, the empire he leaves behind would remain scattered and unconnected, as an oak crumbles into a heap of ashes after fire has consumed it.
A people, says Grotius, may give itself to a king. According to Grotius, then, a people is a people before it gives itself to a king. This gift itself is a civil act; it presupposes a public deliberation. Before examining the act by which a people chooses a king, then, we would do well to examine the act by which a people becomes a people. For that act, necessarily prior to the other, is the true foundation of society.
Indeed, if there were no prior convention, where—unless the election were unanimous—would the minority's obligation to submit to the majority's choice come from? And by what right do a hundred men who want a master vote on behalf of ten who do not? The rule of majority voting is itself established by convention and presupposes unanimity on at least one occasion.
Book I, Chapter 6
French
Du pacte Social.
Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature, l’emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, & le genre humain périroit s’il ne changeoit sa maniere d’être.
Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir & diriger celles qui existent, ils n’ont plus d’autre moyen pour se conserver, que de former par aggrégation une somme de forces qui puisse l’emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile & de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naitre que du concours de plusieurs: mais la force & la liberté de chaque homme étant les premiers instrumens de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire, & sans négliger les soins qu’il se doit? Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s’énoncer en ces termes.
« Trouver une forme d’association qui défende & protege de toute la force commune la personne & les biens de chaque associé, & par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même & reste aussi libre qu’auparavant? » Tel est le problême fondamental dont le contract social donne la solution.
Les clauses de ce contract sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendroit vaines & de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont par-tout les mêmes, par-tout tacitement admises & reconnües; jusqu’à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits & reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté: Car premierement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, & la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
De plus, l’aliénation se faisant sans reserve, l’union est aussi parfaite qu’elle peut l’être & nul associé n’a plus rien à réclamer: Car s’il restoit quelques droits aux particuliers, comme il n’y auroit aucun supérieur commun qui put prononcer entre eux & le public, chacun étant en quelque point son propre juge prétendroit bientôt l’être en tous, l’état de nature subsisteroit, & l’association deviendroit nécessairement tyrannique ou vaine.
Enfin chacun se donnant à tous ne se donne à personne, & comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiere le même droit qu’on lui cede sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, & plus de force pour conserver ce qu’on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivans. Chacun de nous met en commun sa personne & toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; & nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.
A l’instant, au lieu de la personne particuliere de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral & collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie & sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prenoit autrefois le nom de Cité, & prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des associés ils prennent collectivement le nom de peuple, & s’appellent en particulier Citoyens comme participans à l’autorité souveraine, & Sujets comme soumis aux loix de l’Etat. Mais ces termes se confondent souvent & se prennent l’un pour l’autre; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision.
English
Of the Social Pact.
I suppose that men have reached the point where the obstacles to their preservation in the state of nature, by their resistance, outweigh the forces each individual can employ to maintain himself in that state. The original state can then no longer endure, and humankind would perish unless it changed its way of life.
Now, since men cannot create new forces but can only unite and direct existing ones, the only means they have left to preserve themselves is to combine into a sum of forces capable of overcoming the resistance, set those forces in motion by a single impulse, and make them act in concert.
This sum of forces can arise only through the cooperation of several people. But each man's strength and freedom are the primary instruments of his preservation; how can he commit them without harming himself and neglecting the care he owes himself? This difficulty, applied to my subject, can be stated as follows:
"Find a form of association that defends and protects the person and goods of each associate with the full common force, and in which each, though joining with all, nevertheless obeys only himself and remains as free as before." This is the fundamental problem to which the social pact provides the solution.
The clauses of this pact are so precisely determined by the nature of the act that the slightest modification would render them vain and ineffective. Thus, although they may never have been formally stated, they are everywhere the same, everywhere tacitly admitted and recognized—until the social pact is violated, when each person recovers his original rights and takes back his natural freedom, losing the conventional freedom for which he gave it up.
Properly understood, all these clauses come down to one: the total alienation of each associate, with all his rights, to the whole community. For, first, since each gives himself entirely, the condition is the same for all; and since it is the same for all, no one has an interest in making it burdensome to others.
Moreover, because this alienation is made without reservation, the union is as perfect as it can be, and no associate has anything left to claim. For if individuals retained certain rights, there would be no common superior able to judge between them and the public; each, being his own judge on some point, would soon claim to be so on every point. The state of nature would persist, and the association would necessarily become tyrannical or futile.
Finally, each person who gives himself to all gives himself to no one; and since there is no associate over whom one does not acquire the same right one yields to him over oneself, one gains the equivalent of everything one loses, and greater strength to preserve what one has.
If, then, we strip away from the social pact what is not essential to it, we shall find it reduced to these terms: Each of us puts his person and all his power in common under the supreme direction of the general will; and as a body we receive each member as an indivisible part of the whole.
At once, in place of the separate person of each contracting party, this act of association produces a moral and collective body made up of as many members as the assembly has votes; from the same act it receives its unity, its common self, its life, and its will. This public person, formed in this way by the union of all the others, was once called the City, and is now called the Republic or body politic. Its members call it the State when it is passive, the Sovereign when it is active, and a Power when comparing it with others like it. As for the associates, collectively they take the name of people, and individually are called Citizens as participants in sovereign authority, and Subjects as subject to the laws of the State. But these terms are often confused and used in place of one another; it is enough to know how to distinguish them when they are used in their precise senses.
Book I, Chapter 7
French
Du Souverain.
On voit par cette formule que l’acte d’association renferme un engagement réciproque du public avec les particuliers, & que chaque individu, contractant, pour ainsi dire, avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport; savoir, comme membre du Souverain envers les particuliers, & comme membre de l’Etat envers le Souverain. Mais on ne peut appliquer ici la maxime du droit civil que nul n’est tenu aux engagemens pris avec lui-même; car il y a bien de la différence entre s’obliger envers soi, ou envers un tout dont on fait partie.
Il faut remarquer encore que la délibération publique, qui peut obliger tous les sujets envers le Souverain, à cause des deux différens rapports sous lesquels chacun d’eux est envisagé, ne peut, par la raison contraire, obliger le Souverain envers lui-même, & que, par conséquent, il est contre la nature du corps politique que le Souverain s’impose une loi qu’il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul & même rapport il est alors dans le cas d’un particulier contractant avec soi-même: par où l’on voit qu’il n’y a ni ne peut y avoir nulle espece de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contract social. Ce qui ne signifie pas que ce corps ne puisse fort bien s’engager envers autrui en ce qui ne déroge point à ce contract; car à l’égard de l’étranger, il devient un être simple, un individu.
Mais le corps politique ou le Souverain ne tirant son être que de la sainteté du contract ne peut jamais s’obliger, même envers autrui, à rien qui déroge à cet acte primitif, comme d’aliéner quelque portion de lui-même ou de se soumettre à un autre Souverain. Violer l’acte par lequel il existe seroit s’anéantir, & ce qui n’est rien ne produit rien.
Sitot que cette multitude est ainsi réunie en un corps, on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps; encore moins offenser le corps sans que les membres s’en ressentent. Ainsi le devoir & l’intérêt obligent également les deux parties contractantes à s’entre-aider mutuellement, & les mêmes hommes doivent chercher à réunir sous ce double rapport tous les avantages qui en dépendent.
Or le Souverain n’étant formé que des particuliers qui le composent n’a ni ne peut avoir d’intérêt contraire au leur; par conséquent la puissance Souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres, & nous verrons ci-après qu’il ne peut nuire à aucun en particulier. Le Souverain, par cela seul qu’il est, est toujours ce qu’il doit être.
Mais il n’en est pas ainsi des sujets envers le Souverain, auquel malgré l’intérêt commun, rien ne répondroit de leurs engagemens s’il ne trouvoit des moyens de s’assurer de leur fidélité.
En effet chaque individu peut comme homme avoir une volonté particuliere contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme Citoyen. Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l’intérêt commun; son existence absolue & naturellement indépendante peut lui faire envisager ce qu’il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le payement n’en sera onéreux pour lui, & regardant la personne morale qui constitue l’Etat comme un être de raison parce que ce n’est pas un homme, il jouiroit des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet; injustice dont le progrès causeroit la ruine du corps politique.
Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre; car telle est la condition qui donnant chaque Citoyen à la Patrie le garantit de toute dépendance personnelle; condition qui fait l’artifice & le jeu de la machine politique, & qui seule rend légitimes les engagemens civils, lesquels, sans cela seroient absurdes, tyranniques, & sujets aux plus énormes abus.
English
Of the Sovereign.
We see from this formula that the act of association contains a reciprocal commitment between the public and individuals, and that each individual, contracting, so to speak, with himself, is bound in a double capacity: as a member of the Sovereign toward individuals, and as a member of the State toward the Sovereign. But we cannot apply here the maxim of civil law that no one is bound by commitments made to himself, for there is a great difference between undertaking an obligation toward oneself and undertaking one toward a whole of which one is a part.
We should also note that a public deliberation can bind all subjects toward the Sovereign, because of the two different capacities in which each of them is considered, but cannot, for the opposite reason, bind the Sovereign toward itself. Consequently, it is contrary to the nature of the body politic for the Sovereign to impose upon itself a law it cannot break. Since it can consider itself only in one and the same capacity, it is then in the position of an individual contracting with himself: hence there is not, and cannot be, any kind of fundamental law binding upon the body of the people, not even the social pact. This does not mean that this body cannot perfectly well commit itself toward others in matters that do not infringe the pact; for in relation to foreigners it becomes a single being, an individual.
But the body politic, or Sovereign, derives its very existence from the sanctity of the pact, and can never bind itself, even toward others, to anything that infringes this original act, such as alienating a part of itself or submitting to another Sovereign. To violate the act by which it exists would be to annihilate itself; and what is nothing can produce nothing.
As soon as this multitude is thus united into a body, one cannot injure one of its members without attacking the body, still less injure the body without its members feeling the harm. Thus duty and interest equally oblige the two contracting parties to help one another; and these same men must seek to bring together, in their double capacity, all the advantages that follow from it.
Now, since the Sovereign is formed solely of the individuals who compose it, it neither has nor can have any interest contrary to theirs. Sovereign power therefore needs no guarantor against its subjects, since it is impossible for the body to wish to harm all its members, and we shall see later that it cannot harm any one of them in particular. The Sovereign, simply by being what it is, is always what it ought to be.
But the case of the subjects in relation to the Sovereign is different: despite their common interest, nothing would guarantee their commitments to it if it could not find means to ensure their fidelity.
Indeed, each individual may, as a man, have a private will contrary to or different from the general will he has as a Citizen. His private interest may speak to him quite differently from the common interest. His independent existence, absolute by nature, may lead him to regard what he owes the common cause as a gratuitous contribution, whose loss would harm others less than its payment would burden him. Regarding the moral person that constitutes the State as a mere abstraction, because it is not a man, he would enjoy the rights of a citizen without wishing to fulfill the duties of a subject—an injustice which, if allowed to spread, would bring ruin to the body politic.
In order, then, that the social pact should not be an empty formula, it tacitly contains this commitment, which alone can give force to the others: whoever refuses to obey the general will shall be compelled to do so by the whole body. This means nothing less than that he will be forced to be free; for this is the condition which, by giving every Citizen to his Country, secures him against all personal dependence. It is the secret and the working principle of the political machine, and alone makes civil commitments legitimate; without it, they would be absurd, tyrannical, and open to the most enormous abuses.
Book I, Chapter 8
French
De l’état civil.
Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très rémarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, & donnant à ses actions la moralité qui leur manquoit auparavant. C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique & le droit à l’appetit, l’homme, qui jusque là n’avoit regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, & de consulter sa raison avant d’écouter ses penchans. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent & se développent, ses idées s’étendent, ses sentimens s’ennoblissent, son ame tout entiere s’éleve à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradoient souvent au dessous de celle dont il est sorti, il devroit bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, & qui, d’un animal stupide & borné, fit un être intelligent & un homme.
Reduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l’homme perd par le contract social, c’est sa liberté naturelle & un droit illimité à tout ce qui le tente & qu’il peut atteindre; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile & la propriété de tout ce qu’il possede. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, & la possession qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.
On pourroit sur ce qui précede ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maitre de lui; car l’impulsion du seul appetit est esclavage, & l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. Mais je n’en ai déjà que trop dit sur cet article, & le sens philosophique du mot liberté n’est pas ici de mon sujet.
English
Of the Civil State.
The passage from the state of nature to the civil state brings about a remarkable change in man, substituting justice for instinct in his conduct and giving his actions the moral quality they previously lacked. Only then, when the voice of duty succeeds physical impulse and right succeeds appetite, does man, who until then had looked only to himself, find himself compelled to act on other principles and to consult his reason before listening to his inclinations. Although in this state he deprives himself of several advantages he derives from nature, he gains others so great in return—his faculties are exercised and developed, his ideas broadened, his feelings ennobled, his whole soul raised to such a height—that if abuses of this new condition did not often degrade him below the one he left, he should forever bless the happy moment that drew him from it for good and made an intelligent being and a man out of a stupid, limited animal.
Let us reduce this whole balance to terms easily compared. What man loses through the social pact is his natural freedom and an unlimited right to everything that tempts him and lies within his reach; what he gains is civil freedom and ownership of everything he possesses. To avoid mistakes in weighing these exchanges, we must carefully distinguish natural freedom, bounded only by the individual's strength, from civil freedom, limited by the general will; and possession, which is merely the effect of force or the right of the first occupant, from property, which can be founded only on a positive title.
To what has gone before, one might add moral freedom to the gains of the civil state; this alone makes man truly his own master. For the impulse of appetite alone is slavery, and obedience to a law one has prescribed for oneself is freedom. But I have already said more than enough on this point, and the philosophical meaning of the word freedom does not belong to my subject here.
Book I, Chapter 9
French
Du domaine réel.
Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu’elle se forme, tel qu’il se trouve actuellement, lui & toutes ses forces, dont les biens qu’il possede font partie. Ce n’est pas que par cet acte la possession change de nature en changeant de mains, & devienne propriété dans celles du Souverain: Mais comme les forces de la Cité sont incomparablement plus grandes que celles d’un particulier, la possession publique est aussi dans le fait plus forte & plus irrévocable, sans être plus légitime, au moins pour les étrangers. Car l’Etat à l’égard de ses membres est maitre de tous leurs biens par le contract social, qui dans l’Etat sert de base à tous les droits; mais il ne l’est à l’égard des autres Puissances que par le droit de premier occupant qu’il tient des particuliers.
Le droit de premier occupant, quoique plus réel que celui du plus fort, ne devient un vrai droit qu’après l’établissement de celui de propriété. Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire; mais l’acte positif qui le rend propriétaire de quelque bien l’exclud de tout le reste. Sa part étant faite il doit s’y borner, & n’a plus aucun droit à la communauté. Voilà pourquoi le droit de premier occupant, si foible dans l’état de nature, est respectable à tout homme civil. On respecte moins dans ce droit ce qui est à autrui que ce qui n’est pas à soi.
En general, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes. Premierement que ce terrain ne soit encore habité par personne; secondement, qu’on n’en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister: En troisieme lieu qu’on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail & la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titres juridiques doive être respecté d’autrui.
En effet, accorder au besoin & au travail le droit de premier occupant, n’est-ce pas l’étendre aussi loin qu’il peut aller? Peut-on ne pas donner des bornes à ce droit? Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s’en prétendre aussi-tôt le maitre? Suffira-t-il d’avoir la force d’en écarter un moment les autres hommes pour leur ôter le droit d’y jamais revenir? Comment un homme ou un peuple peut-il s’emparer d’un territoire immense & en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable, puisqu’elle ôte au reste des hommes le séjour & les alimens que la nature leur donne en commun? Quand Nuñez Balbao prenoit sur le rivage possession de la mer du sud & de toute l’Amérique méridionale au nom de la couronne de Castille, étoit-ce assez pour en déposséder tous les habitans & en exclurre tous les Princes du monde? Sur ce pied-là ces cérémonies se multiplioient assez vainement, & le Roi catholique n’avoit tout d’un coup qu’à prendre de son cabinet possession de tout l’univers; sauf à retrancher ensuite de son empire ce qui étoit auparavant possédé par les autres Princes.
On conçoit comment les terres des particuliers réunies & contigues deviennent le territoire public, & comment le droit de souveraineté s’étendant des sujets au terrain qu’ils occupent, devient à la fois réel & personnel; ce qui met les possesseurs dans une plus grande dépendance, & fait de leurs forces mêmes les garants de leur fidélité. Avantage qui ne paroît pas avoir été bien senti des anciens monarques qui ne s’appellant que Rois des Perses, des Scithes, des Macédoniens, sembloient se regarder comme les chefs des hommes plutôt que comme les maitres du pays. Ceux d’aujourd’hui s’appellent plus habilement Rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, &c. En tenant ainsi le terrain, ils sont bien sûrs d’en tenir les habitans.
Ce qu’il y a de singulier dans cette aliénation, c’est que, loin qu’en acceptant les biens des particuliers la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en assurer la légitime possession, changer l’usurpation en un véritable droit, & la jouissance en propriété. Alors les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public, leurs droits étant respectés de tous les membres de l’Etat & maintenus de toutes ses forces contre l’étranger, par une cession avantageuse au public & plus encore à eux-mêmes, ils ont, pour ainsi dire, acquis tout ce qu’ils ont donné: Paradoxe qui s’explique aisément par la distinction des droits que le souverain & le propriétaire ont sur le même fond, comme on verra ci-après.
Il peut arriver aussi que les hommes commencent à s’unir avant que de rien posséder, & que, s’emparant ensuite d’un terrain suffisant pour tous, ils en jouissent en commun, ou qu’ils le partagent entre eux, soit également soit selon des proportions établies par le Souverain. De quelque maniere que se fasse cette acquisition, le droit que chaque particulier a sur son propre fond est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n’y auroit ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la Souveraineté.
Je terminerai ce chapitre & ce livre par une remarque qui doit servir de base à tout sistême social; c’est qu’au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale & légitime à ce que la nature avoit pu mettre d’inégalité physique entre les hommes, & que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention & de droit.
Fin du Livre premier.
English
Of Real Property.
Each member of the community gives himself to it at the moment it is formed, as he then stands, himself and all his powers, including the goods he possesses. This does not mean that by this act possession changes its nature when it changes hands and becomes property in the hands of the Sovereign. But since the forces of the City are incomparably greater than those of an individual, public possession is in fact stronger and more irrevocable, though not more legitimate, at least in the eyes of foreigners. For in relation to its members the State is master of all their goods through the social pact, which within the State is the foundation of all rights; but in relation to other Powers it holds them only by the right of the first occupant, which it derives from individuals.
The right of the first occupant, though more real than the right of the strongest, becomes a true right only after the establishment of property rights. Every man has a natural right to everything he needs, but the positive act that makes him the owner of some good excludes him from everything else. Once his share has been allotted, he must confine himself to it, and has no further right to what is held in common. This is why the right of the first occupant, so weak in the state of nature, commands the respect of every civilized man. What one respects in this right is less what belongs to another than what does not belong to oneself.
In general, to justify the right of the first occupant over any piece of land, the following conditions are necessary. First, the land must not yet be inhabited by anyone; second, one must occupy only as much as one needs for subsistence; third, one must take possession not through an empty ceremony, but through labor and cultivation, the only mark of property that, in the absence of legal titles, others should respect.
Indeed, in granting the right of the first occupant to need and labor, are we not extending it as far as it can go? Can this right be left without limits? Will setting foot on common ground be enough to claim immediate mastery over it? Will having the force to drive others from it for a moment be enough to deprive them of the right ever to return? How can a man or a people seize an immense territory and deny it to all humankind except by an act of punishable usurpation, since it deprives the rest of mankind of the dwelling place and food that nature gives them in common? When Nuñez Balbao stood on the shore and took possession of the South Sea and the whole of southern America in the name of the crown of Castile, was that enough to dispossess all its inhabitants and exclude all the princes of the world? On that basis, such ceremonies were multiplied to little purpose, and the Catholic King had only to take possession of the whole universe at once from his study, later subtracting from his empire what the other princes already possessed.
We can understand how the lands of individuals, joined together and lying side by side, become public territory, and how the right of sovereignty, extending from subjects to the land they occupy, becomes at once a right over things and over persons. This places possessors in greater dependence and makes their very strength a guarantee of their fidelity. The ancient monarchs do not seem to have appreciated this advantage: calling themselves only Kings of the Persians, the Scythians, and the Macedonians, they seemed to see themselves as leaders of men rather than masters of the country. Today's monarchs more astutely call themselves Kings of France, Spain, England, and so on. Holding the land in this way, they are quite sure of holding its inhabitants.
What is striking about this alienation is that, far from stripping individuals of their goods when it accepts them, the community merely secures their legitimate possession, turns usurpation into a true right, and enjoyment into property. Possessors are then regarded as custodians of the public good; their rights are respected by every member of the State and upheld by all its forces against foreigners. By a cession advantageous to the public and still more to themselves, they have, so to speak, acquired everything they gave. This paradox is easily explained by the distinction between the rights the sovereign and the owner have over the same land, as we shall see later.
It may also happen that men begin to unite before they possess anything, then take possession of enough land for all and enjoy it in common, or divide it among themselves, either equally or in proportions fixed by the Sovereign. However this acquisition takes place, each individual's right over his own land is always subordinate to the community's right over all of it; otherwise the social bond would have no stability, nor the exercise of Sovereignty any real force.
I shall end this chapter and this book with a remark that must serve as the basis of every social system: far from destroying natural equality, the fundamental pact replaces whatever physical inequality nature may have established among men with a moral and legitimate equality; and though they may be unequal in strength or intelligence, they all become equal by convention and by right.
End of the First Book.
Book II, Chapter 1
French
Que la souveraineté est inaliénable
La premiere & la plus importante conséquence des principes ci-devant établis est que la volonté générale peut seule diriger les forces de l’Etat selon la fin de son institution, qui est le bien commun: car si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différens intérêts qui forme le lien social, & s’il n’y avoit pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne sauroit exister. Or c’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté n’étant que l’exercice de la volonté générale ne peut jamais s’aliéner, & que le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
En effet, s’il n’est pas impossible qu’une volonté particuliere s’accorde sur quelque point avec la volonté générale; il est impossible au moins que cet accord soit durable & constant; car la volonté particuliere tend par sa nature aux préférences, & la volonté générale à l’égalité. Il est plus impossible encore qu’on ait un garant de cet accord quand même il devroit toujours exister; ce ne seroit pas un effet de l’art mais du hazard. Le Souverain peut bien dire, je veux actuellement ce que veut un tel homme ou du moins ce qu’il dit vouloir; mais il ne peut pas dire; ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore; puisqu’il est absurde que la volonté se donne des chaines pour l’avenir, & puisqu’il ne dépend d’aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l’être qui veut. Si donc le peuple promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte, il perd sa qualité de peuple; à l’instant qu’il y a un maitre il n’y a plus de Souverain, & dès lors le corps politique est détruit.
Ce n’est point à dire que les ordres des chefs ne puissent passer pour des volontés générales, tant que le Souverain libre de s’y opposer ne le fait pas. En pareil cas, du silence universel on doit présumer le consentement du peuple. Ceci s’expliquera plus au long.
English
That Sovereignty Is Inalienable
The first and most important consequence of the principles established above is that the general will alone can direct the forces of the State toward the end for which it was founded: the common good. For if the opposition of private interests made the establishment of societies necessary, the agreement of those same interests made it possible. What these different interests have in common forms the social bond; and if there were no point on which all interests agreed, no society could exist. It is solely in accordance with this common interest that society must be governed.
I say, then, that sovereignty, being nothing but the exercise of the general will, can never be alienated, and that the sovereign, being nothing but a collective being, can be represented only by itself. Power can certainly be transmitted, but not the will.
Indeed, while it is not impossible for a private will to agree with the general will on some point, it is at least impossible for this agreement to be lasting and constant: the private will naturally tends toward preferences, the general will toward equality. Still less is it possible to have any guarantee of such agreement, even if it were always to exist; it would be the work not of design but of chance. The Sovereign may well say, "At this moment I want what a certain man wants, or at least what he says he wants"; but it cannot say, "What this man wants tomorrow, I shall want as well." For it is absurd for the will to shackle itself for the future, and no will can consent to anything contrary to the good of the being whose will it is. If, then, the people simply promises to obey, it dissolves itself by that act and loses its character as a people. The moment there is a master, there is no longer a Sovereign, and from that moment the body politic is destroyed.
This is not to say that the orders of leaders cannot count as expressions of the general will so long as the Sovereign, free to oppose them, does not do so. In such a case, the universal silence should be taken as the people's consent. This will be explained at greater length.
Book II, Chapter 2
French
Que la souveraineté est indivisible.
Par la même raison que la souveraineté est inaliénable, elle est indivisible. Car la volonté est générale, ou elle ne l’est pas; elle est celle du corps du peuple, ou seulement d’une partie. Dans le premier cas cette volonté déclarée est un acte de souveraineté & fait loi: Dans le second, ce n’est qu’une volonté particuliere, ou un acte de magistrature; c’est un décret tout au plus.
Mais nos politiques ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet; ils la divisent en force & en volonté, en puissance législative & en puissance exécutive, en droits d’impôts, de justice, & de guerre, en administration intérieure & en pouvoir de traitter avec l’étranger: tantôt ils confondent toutes ces parties & tantôt ils les séparent; ils font du Souverain un être fantastique & formé de pieces rapportées; c’est comme s’ils composoient l’homme de plusieurs corps dont l’un auroit des yeux, l’autre des bras, l’autre des pieds, & rien de plus. Les charlatans du Japon depécent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs, puis jettant en l’air tous ses membres l’un après l’autre, ils font retomber l’enfant vivant & tout rassemblé. Tels sont à peu près les tours de gobelets de nos politiques; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la foire, ils rassemblent les pieces on ne sait comment.
Cette erreur vient de ne s’être pas fait des notions exactes de l’autorité souveraine, & d’avoir pris pour des parties de cette autorité ce qui n’en étoit que des émanations. Ainsi, par exemple, on a regardé l’acte de déclarer la guerre & celui de faire la paix comme des actes de souveraineté, ce qui n’est pas; puisque chacun de ces actes n’est point une loi mais seulement une application de la loi, un acte particulier qui détermine le cas de la loi, comme on le verra clairement quand l’idée attachée au mot loi sera fixée.
En suivant de même les autres divisions on trouveroit que toutes les fois qu’on croit voir la souveraineté partagée on se trompe, que les droits qu’on prend pour des parties de cette souveraineté lui sont tous subordonnés, & supposent toujours des volontés suprêmes dont ces droits ne donnent que l’exécution.
On ne sauroit dire combien ce défaut d’exactitude a jetté d’obscurité sur les décisions des auteurs en matiere de droit politique, quand ils ont voulu juger des droits respectifs des rois & des peuples, sur les principes qu’ils avoient établis. Chacun peut voir dans les chapitres III & IV du premier livre de Grotius comment ce savant homme & son traducteur Barbeyrac s’enchevêtrent s’embarrassent dans leurs sophismes, crainte d’en dire trop ou de n’en dire pas assez selon leurs vues, & de choquer les intérêts qu’ils avoient à concilier. Grotius, refugié en France, mécontent de sa patrie, & voulant faire sa cour à Louis XIII à qui son livre est dédié, n’épargne rien pour dépouiller les peuples de tous leurs droits & pour en revétir les rois avec tout l’art possible. C’eut bien été aussi le goût de Barbeyrac, qui dédioit sa traduction au Roi d’Angleterre Georges I. Mais malheureusement l’expulsion de Jacques II qu’il appelle abdication, le forçoit à se tenir sur la reserve, à gauchir à tergiverser pour ne pas faire de Guillaume un usurpateur. Si ces deux écrivains avoient adopté les vrais principes, toutes les difficultés étoient levées, & ils eussent été toujours conséquents; mais ils auroient tristement dit la vérité & n’auroient fait leur cour qu’au peuple. Or la vérité ne mene point à la fortune, & le peuple ne donne ni ambassades, ni chaires, ni pensions.
English
That Sovereignty Is Indivisible.
For the same reason that sovereignty is inalienable, it is indivisible. For the will is general or it is not; it belongs to the body of the people, or merely to a part. In the first case, this declared will is an act of sovereignty and makes law; in the second, it is only a private will, or an act of magistracy: at most, a decree.
But our political theorists, unable to divide sovereignty in its principle, divide it in its object. They divide it into force and will, legislative power and executive power, rights of taxation, justice, and war, domestic administration and the power to negotiate with foreigners. At times they confuse all these parts, at times they separate them. They make the Sovereign into a fantastic being assembled from disparate pieces, as if they were composing a man out of several bodies, one with eyes, another with arms, another with feet, and nothing more. Japanese charlatans, it is said, dismember a child before the spectators' eyes, then toss all its limbs into the air one after another and make the child fall back down alive and whole. Such, more or less, are the conjuring tricks of our political theorists: after dismembering the social body with an illusion worthy of a fairground, they somehow put the pieces back together.
This error comes from failing to form a precise idea of sovereign authority and mistaking its emanations for parts of that authority. Thus, for example, declaring war and making peace have been considered acts of sovereignty, which they are not, since neither act is a law, but only an application of law: a particular act that determines the case to which the law applies, as will become clear once the meaning of the word law has been fixed.
Following the other divisions in the same way, we would find that whenever sovereignty seems to be divided, we are mistaken: the rights taken for parts of sovereignty are all subordinate to it, and always presuppose supreme wills of which these rights are only the execution.
It is impossible to say how much obscurity this lack of precision has brought to the judgments of authors on matters of political right, when they have tried to determine the respective rights of kings and peoples on the basis of the principles they had established. Anyone can see in chapters III and IV of the first book of Grotius how this learned man and his translator Barbeyrac entangle themselves in their sophistries, afraid of saying too much or too little for their purposes and of offending the interests they wished to reconcile. Grotius, a refugee in France, discontented with his own country and eager to court Louis XIII, to whom his book is dedicated, spares no effort to strip peoples of all their rights and invest kings with them as skillfully as possible. This would certainly have suited Barbeyrac as well, for he dedicated his translation to King George I of England. But unfortunately the expulsion of James II, which he calls an abdication, forced him to keep his guard up, to bend and equivocate so as not to make William an usurper. Had these two writers adopted the true principles, every difficulty would have vanished, and they would always have been consistent; but they would have told the sad truth and courted only the people. Truth, however, does not lead to wealth, and the people give neither embassies, nor professorships, nor pensions.
Book II, Chapter 3
French
Si la volonté générale peut errer.
Il s’ensuit de ce qui précede que la volonté générale est toujours droite & tend toujours à l’utilité publique: mais il ne s’ensuit pas que les déliberations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours: Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, & c’est alors seulement qu’il paroit vouloir ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous & la volonté générale; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, & n’est qu’une somme de volontés particulieres; mais ôtez de ces mêmes volontés les plus & les moins qui s’entredétruisent, reste pour somme des différences la volonté générale.
Si, quand le peuple suffisamment informé délibére, les Citoyens n’avoient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulteroit toujours la volonté générale, & la délibération seroit toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépends de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, & particuliere par rapport à l’Etat; on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votans que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses & donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique; alors il n’y a plus de volonté générale, & l’avis qui l’emporte n’est qu’un avis particulier.
Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat & que chaque Citoyen n’opine que d’après lui. Telle fut l’unique & sublime institution du grand Lycurgue. Que s’il y a des sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre & en prévenir l’inégalité, comme firent Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit toujours éclairée, & que le peuple ne se trompe point.
English
Whether the General Will Can Err.
It follows from what precedes that the general will is always right and always tends toward the public good; but it does not follow that the people's deliberations are always equally right. We always want what is good for us, but we do not always see it. The people are never corrupted, but often deceived; and only then do they appear to will what is bad.
There is often a great difference between the will of all and the general will. The latter looks only to the common interest; the former looks to private interest and is merely a sum of private wills. But take away from these same wills the pluses and minuses that cancel one another, and the general will remains as the sum of the differences.
If, when a sufficiently informed people deliberated, the Citizens had no communication with one another, the great number of small differences would always produce the general will, and the deliberation would always be sound. But when factions form, when smaller associations arise at the expense of the greater one, the will of each association becomes general in relation to its members and private in relation to the State. One can then say that there are no longer as many voters as there are men, but only as many as there are associations. The differences grow fewer and yield a less general result. Finally, when one of these associations becomes so large that it outweighs all the others, the result is no longer a sum of small differences but a single difference; then there is no longer a general will, and the opinion that prevails is merely a private opinion.
It is therefore important, if the general will is to be properly expressed, that there be no partial society within the State and that each Citizen give his opinion only for himself. Such was the unique and sublime institution of the great Lycurgus. But if there are partial societies, their number must be multiplied and inequality among them prevented, as Solon, Numa, and Servius did. These are the only sound precautions to ensure that the general will is always enlightened and that the people are not deceived.
Book II, Chapter 4
French
Des bornes du pouvoir Souverain.
Si l’Etat ou la Cité n’est qu’une personne morale dont la vie consiste dans l’union de ses membres, & si le plus important de ses soins est celui de sa propre conservation, il lui faut une force universelle & compulsive pour mouvoir & disposer chaque partie de la maniere la plus convenable au tout. Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens, & c’est ce même pouvoir, qui, dirigé par la volonté générale porte, comme j’ai dit, le nom de souveraineté.
Mais outre la personne publique, nous avons à considérer les personnes privées qui la composent, & dont la vie & la liberté sont naturellement indépendantes d’elle. Il s’agit donc de bien distinguer les droits respectifs des Citoyens & du Souverain, & les devoirs qu’ont à remplir les premiers en qualité de sujets, du droit naturel dont ils doivent jouir en qualité d’hommes.
On convient que tout ce que chacun aliéne par le pacte social de sa puissance de ses biens de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté, mais il faut convenir aussi que le Souverain seul est juge de cette importance.
Tous les services qu’un citoyen peut rendre à l’Etat, il les lui doit sitôt que le Souverain les demande; mais le Souverain de son côté ne peut charger les sujets d’aucune chaine inutile à la communauté; il ne peut pas même le vouloir: car sous la loi de raison rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature.
Les engagemens qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils sont mutuels, & leur nature est telle qu’en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler aussi pour soi. Pourquoi la volonté générale est elle toujours droite, & pourquoi tous veulent-ils constamment le bonheur de chacun d’eux, si ce n’est parce qu’il n’y a personne qui ne s’approprie ce mot chacun, & qui ne songe à lui-même en votant pour tous? Ce qui prouve que l’égalité de droit & la notion de justice qu’elle produit dérivent de la préférence que chacun se donne & par conséquent de la nature de l’homme, que la volonté générale pour être vraîment telle doit l’être dans son objet ainsi que dans son essence, qu’elle doit partir de tous pour s’appliquer à tous, & qu’elle perd sa rectitude naturelle lorsqu’elle tend à quelque objet individuel & déterminé; parce qu’alors jugeant de ce qui nous est étranger nous n’avons aucun vrai principe d’équité qui nous guide.
En effet, sitôt qu’il s’agit d’un fait ou d’un droit particulier sur un point qui n’a pas été réglé par une convention générale & antérieure, l’affaire devient contentieuse. C’est un procès où les particuliers intéressés sont une des parties & le public l’autre, mais où je ne vois ni la loi qu’il faut suivre, ni le juge qui doit prononcer. Il seroit ridicule de vouloir alors s’en rapporter à une expresse décision de la volonté générale, qui ne peut être que la conclusion de l’une des parties, & qui par conséquent n’est pour l’autre qu’une volonté étrangere, particuliere, portée en cette occasion à l’injustice & sujette à l’erreur. Ainsi de même qu’une volonté particuliere ne peut représenter la volonté générale, la volonté générale à son tour change de nature ayant un objet particulier, & ne peut comme générale prononcer ni sur un homme ni sur un fait. Quand le peuple d’Athenes, par exemple, nommoit ou cassoit ses chefs, décernoit des honneurs à l’un, imposoit des peines à l’autre, & par des multitudes de décrets particuliers exerçoit indistinctement tous les actes du Gouvernement, le peuple alors n’avoit plus de volonté générale proprement dite; il n’agissoit plus comme Souverain mais comme magistrat. Ceci paroitra contraire aux idées communes, mais il faut me laisser le tems d’exposer les miennes.
On doit concevoir par là, que ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix, que l’intérêt commun qui les unit: car dans cette institution chacun se soumet nécessairement aux conditions qu’il impose aux autres; accord admirable de l’intérêt & de la justice qui donne aux délibérations communes un caractere d’équité qu’on voit évanouir dans la discussion de toute affaire particuliere, faute d’un intérêt commun qui unisse & identifie la regle du juge avec celle de la partie.
Par quelque côté qu’on remonte au principe, on arrive toujours à la même conclusion; savoir, que le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, & doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsi par la nature du pacte, tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale oblige ou favorise également tous les Citoyens, en sorte que le Souverain connoit seulement le corps de la nation & ne distingue aucun de ceux qui la composent. Qu’est-ce donc proprement qu’un acte de souveraineté? Ce n’est pas une convention du supérieur avec l’inférieur, mais une convention du corps avec chacun de ses membres: Convention légitime, parce qu’elle a pour base le contract social, équitable, parce qu’elle est commune à tous, utile, parce qu’elle ne peut avoir d’autre objet que le bien général, & solide, parce qu’elle a pour garant la force publique & le pouvoir suprême. Tant que les sujets ne sont soumis qu’à de telles conventions, ils n’obéissent à personne, mais seulement à leur propre volonté; & demander jusqu’où s’étendent les droits respectifs du Souverain & des Citoyens, c’est demander jusqu’à quel point ceux-ci peuvent s’engager avec eux-mêmes, chacun envers tous & tous envers chacun d’eux.
On voit par-là que le pouvoir Souverain, tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu’il est, ne passe ni ne peut passer les bornes des conventions générales, & que tout homme peut disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens & de sa liberté par ces conventions; de sorte que le Souverain n’est jamais en droit de charger un sujet plus qu’un autre, parce qu’alors, l’affaire devenant particuliere, son pouvoir n’est plus compétent.
Ces distinctions une fois admises, il est si faux que dans le contract social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation, par l’effet de ce contract se trouve réellement préférable à ce qu’elle étoit auparavant, & qu’au lieu d’une aliénation, ils n’ont fait qu’un échange avantageux d’une maniere d’être incertaine & précaire contre une autre meilleure & plus sûre, de l’indépendance naturelle contre la liberté, du pouvoir de nuire à autrui contre leur propre sureté, & de leur force que d’autres pouvoient surmonter contre un droit que l’union sociale rend invincible. Leur vie même qu’ils ont dévouée à l’Etat en est continuellement protégée, & lorsqu’ils l’exposent pour sa défense que font-ils alors que lui rendre ce qu’ils ont reçu de lui? Que font-ils qu’ils ne fissent plus fréquemment & avec plus de danger dans l’état de nature, lorsque livrant des combats inévitables, ils défendroient au péril de leur vie ce qui leur sert à la conserver? Tous ont à combattre au besoin pour la patrie, il est vrai; mais aussi nul n’a jamais à combattre pour soi. Ne gagne-t-on pas encore à courir pour ce qui fait notre sureté une partie des risques qu’il faudroit courir pour nous-mêmes sitôt qu’elle nous seroit ôtée?
English
Of the Limits of Sovereign Power.
If the State, or City, is only a moral person whose life consists in the union of its members, and if its most important concern is its own preservation, it needs a universal, compelling force to move and dispose each part in the way best suited to the whole. Just as nature gives each man absolute power over all his limbs, the social pact gives the body politic absolute power over all its members; and it is this same power which, directed by the general will, bears the name of sovereignty, as I have said.
But besides the public person, we must consider the private persons who compose it, whose lives and freedom are naturally independent of it. We must therefore carefully distinguish the respective rights of Citizens and of the Sovereign, the duties the former must discharge as subjects, and the natural right they should enjoy as men.
It is agreed that all a person alienates through the social pact of his power, his goods, and his freedom is only that part of them whose use matters to the community. But we must also agree that the Sovereign alone judges what matters to it.
Every service a citizen can render the State he owes it as soon as the Sovereign asks for it. Yet the Sovereign, on its side, cannot burden subjects with any chain useless to the community; it cannot even wish to do so. For under the law of reason, as under the law of nature, nothing happens without cause.
The commitments that bind us to the social body are obligatory only because they are mutual, and their nature is such that in fulfilling them we cannot work for others without working for ourselves as well. Why is the general will always right, and why does everyone consistently will the happiness of each person, if not because there is no one who does not include himself in the word each, and think of himself when voting for all? This proves that equality of right and the notion of justice it produces arise from the preference each person gives himself and thus from human nature; that for the general will to be truly general, it must be so in its object as well as in its essence; that it must come from all and apply to all; and that it loses its natural rectitude when directed toward some particular, determinate object, because when judging a matter foreign to ourselves we have no true principle of equity to guide us.
Indeed, as soon as the issue is a particular fact or right on a point not regulated by a prior, general convention, the matter becomes contentious. It is a lawsuit in which the individuals concerned are one party and the public the other, but in which I see neither the law to be followed nor the judge who ought to decide. It would be absurd then to wish to rely on an express decision of the general will, which could only be the conclusion of one of the parties and which, to the other, would consequently be a foreign, private will, inclined on this occasion toward injustice and liable to error. Thus, just as a private will cannot represent the general will, the general will in turn changes its nature when its object is particular, and cannot, as a general will, pronounce judgment either on a man or on a fact. When the people of Athens, for example, appointed or dismissed their leaders, awarded honors to one, imposed penalties on another, and by a multitude of particular decrees exercised all acts of Government without distinction, the people then no longer had a general will in the proper sense. They no longer acted as Sovereign but as magistrate. This will appear contrary to common ideas, but I must be allowed time to set out my own.
From this we should understand that what makes the will general is not so much the number of votes as the common interest uniting them. For in this arrangement each necessarily submits to the conditions he imposes on others: a remarkable accord between interest and justice that gives common deliberations a character of equity which disappears whenever any particular matter is debated, for want of a common interest to unite and identify the rule of the judge with that of the party.
Whichever way we trace our steps back to the principle, we always reach the same conclusion: the social pact establishes such equality among citizens that they all undertake commitments on the same conditions and must all enjoy the same rights. Thus, by the nature of the pact, every act of sovereignty—that is, every authentic act of the general will—binds or benefits all Citizens equally, so that the Sovereign knows only the body of the nation and distinguishes none of those who compose it. What, then, is an act of sovereignty properly speaking? It is not a convention between superior and inferior, but a convention between the body and each of its members: a legitimate convention, because it rests on the social pact; equitable, because it is common to all; useful, because it can have no object but the general good; and secure, because it is guaranteed by the public force and supreme power. So long as subjects are bound only by such conventions, they obey no one but their own will. To ask how far the respective rights of the Sovereign and Citizens extend is to ask how far the latter can commit themselves to themselves, each toward all and all toward each.
We see from this that Sovereign power, however absolute, sacred, and inviolable it may be, neither does nor can exceed the limits of general conventions, and that every man may dispose fully of whatever goods and freedom these conventions have left him. The Sovereign is therefore never entitled to burden one subject more than another, for the matter then becomes particular, and its power no longer has authority over it.
Once these distinctions are admitted, it is so far from true that individuals genuinely renounce anything in the social pact that the effect of the pact makes their condition actually preferable to their former one. Instead of alienating their possessions, they have made an advantageous exchange: an uncertain, precarious way of life for a better and more secure one; natural independence for freedom; the power to harm others for their own safety; and their strength, which others could overcome, for a right made invincible by social union. Even their lives, which they have devoted to the State, are continually protected by it; and when they risk those lives in its defense, what are they doing but giving back what they received from it? What are they doing that they would not do more often, and at greater peril, in the state of nature, when, in unavoidable conflicts, they would defend at the risk of their lives what enables them to preserve those lives? All must fight for their country when needed, it is true; but neither must anyone ever fight for himself. Do we not still gain by running, for the sake of what makes us safe, some of the risks we would have to run for ourselves as soon as that safety was taken away?
Book II, Chapter 5
French
Du droit de vie & de mort.
On demande comment les particuliers n’ayant point droit de disposer de leur propre vie peuvent transmettre au Souverain ce même droit qu’ils n’ont pas? Cette question ne paroit difficile à résoudre que parce qu’elle est mal posée. Tout homme a droit de risquer sa propre vie pour la conserver. A-t-on jamais dit que celui qui se jette par une fenêtre pour échapper à un incendie, soit coupable de suicide? A-t-on même jamais imputé ce crime à celui qui périt dans une tempête dont en s’embarquant il n’ignoroit pas le danger?
Le traité social a pour fin la conservation des contractans. Qui veut la fin veut aussi les moyens, & ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépends des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or le Citoyen n’est plus juge du péril auquel la loi veut qu’il s’expose, & quand le Prince lui a dit, il est expédient à l’Etat que tu meures, il doit mourir; puisque ce n’est qu’à cette condition qu’il a vécu en sureté jusqu’alors, & que sa vie n’est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l’Etat.
La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue: c’est pour n’être pas la victime d’un assassin que l’on consent à mourir si on le devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie on ne songe qu’à la garantir, & il n’est pas à présumer qu’aucun des contractans prémédite alors de se faire pendre.
D’ailleurs tout malfaiteur attaquant le droit social devient par ses forfaits rebelle & traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant ses loix, & même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l’Etat est incompatible avec la sienne, il faut qu’un des deux périsse, & quand on fait mourir le coupable, c’est moins comme Citoyen que comme ennemi. Les procédures, le jugement, sont les preuves & la déclaration qu’il a rompu le traité social, & par conséquent qu’il n’est plus membre de l’Etat. Or comme il s’est reconnu tel, tout au moins par son séjour, il en doit être retranché par l’exil comme infracteur du pacte, ou par la mort comme ennemi public; car un tel ennemi n’est pas une personne morale, c’est un homme, & c’est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu.
Mais dira-t-on, la condannation d’un Criminel est un acte particulier. D’accord; aussi cette condannation n’appartient-elle point au Souverain; c’est un droit qu’il peut conférer sans pouvoir l’exercer lui-même. Toutes mes idées se tiennent, mais je ne saurois les exposer toutes à la fois.
Au reste la fréquence des supplices est toujours un signe de foiblesse ou de paresse dans le Gouvernement. Il n’y a point de méchant qu’on ne pût rendre bon à quelque chose. On n’a droit de faire mourir, même pour l’exemple, que celui qu’on ne peut conserver sans danger.
A l’egard du droit de faire grace, ou d’exempter un coupable de la peine portée par la loi & prononcée par le juge, il n’appartient qu’à celui qui est au dessus du juge & de la loi, c’est-à-dire au Souverain: Encore son droit en ceci n’est-il pas bien net, & les cas d’en user sont-ils très rares. Dans un État bien gouverné il y a peu de punitions, non parce qu’on fait beaucoup de graces, mais parce qu’il y a peu de criminels: la multitude des crimes en assure l’impunité lorsque l’État dépérit. Sous la République Romaine jamais le Sénat ni les Consuls ne tenterent de faire grace; le peuple même n’en faisoit pas, quoiqu’il révocât quelquefois son propre jugement. Les fréquentes graces annoncent que bientôt les forfaits n’en auront plus besoin, & chacun voit où cela mene. Mais je sens que mon cœur murmure & retient ma plume; laissons discuter ces questions à l’homme juste qui n’a point failli, & qui jamais n’eût lui-même besoin de grace.
English
On the Right of Life and Death.
It is asked how individuals, having no right to dispose of their own lives, can transfer to the sovereign that same right which they do not possess. This question seems difficult to resolve only because it is wrongly posed. Every man has the right to risk his life to preserve it. Has anyone ever said that a man who leaps from a window to escape a fire is guilty of suicide? Has that crime ever been charged even against a man who perishes in a storm whose danger he knew when he embarked?
The social pact has the preservation of its contracting parties as its end. Whoever wills the end also wills the means, and these means cannot be separated from certain risks, even certain losses. Whoever wishes to preserve his life at the expense of others must also give it up for them when necessary. Now the citizen is no longer the judge of the danger to which the law requires him to expose himself, and when the prince has told him, “It is expedient for the State that you die,” he must die; for it is only on this condition that he has lived in safety until then, and his life is no longer merely a gift of nature but a conditional gift of the State.
The death penalty imposed on criminals may be viewed in much the same light: one consents to die if one becomes a murderer so as not to be the victim of one. In this pact, far from disposing of one's own life, one thinks only of securing it, and there is no reason to presume that any of the contracting parties then intends to get himself hanged.
Moreover, every wrongdoer who attacks social right becomes, through his crimes, a rebel and traitor to his country. By violating its laws he ceases to be a member of it, and even wages war against it. The preservation of the State is then incompatible with his own; one of the two must perish, and when the guilty man is put to death, it is less as a citizen than as an enemy. The proceedings and the judgment are the proof and declaration that he has broken the social pact and consequently is no longer a member of the State. Since he has acknowledged himself to be such a member, at least by residing there, he must be cut off from it by exile as a violator of the pact, or by death as a public enemy; for such an enemy is not a corporate person but a man, and then the right of war allows the victor to kill the vanquished.
But, it will be said, the condemnation of a criminal is a particular act. Agreed; and so this condemnation does not belong to the sovereign. It is a right that the sovereign can confer without being able to exercise it itself. All my ideas are connected, but I cannot set them all out at once.
Besides, the frequency of executions is always a sign of weakness or indolence in the government. There is no villain who could not be made useful for something. One has a right to put to death, even as an example, only a person who cannot be kept alive without danger.
As for the right to grant a pardon, or to exempt a guilty person from a penalty established by law and pronounced by the judge, it belongs only to the one who stands above the judge and the law, that is, the sovereign. Even here its right is far from clear, and occasions for exercising it are very rare. In a well-governed State punishments are few, not because pardons are plentiful, but because criminals are few: when the State declines, the multitude of crimes secures their impunity. Under the Roman Republic neither the Senate nor the Consuls ever attempted to grant a pardon; even the people did not do so, although they sometimes revoked their own judgment. Frequent pardons announce that crimes will soon have no need of them, and everyone can see where that leads. But I feel my heart protest and restrain my pen; let us leave these questions for the just man who has never transgressed, and who has never himself had need of pardon.
Book II, Chapter 6
French
De la loi.
Par le pacte social nous avons donné l’existence & la vie au corps politique: il s’agit maintenant de lui donner le mouvement & la volonté par la législation. Car l’acte primitif par lequel ce corps se forme & s’unit ne détermine rien encore de ce qu’il doit faire pour se conserver.
Ce qui est bien & conforme à l’ordre est tel par la nature des choses & indépendamment des conventions humaines. Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la source; mais si nous savions la recevoir de si haut nous n’aurions besoin ni de gouvernement ni de loix. Sans doute il est une justice universelle émanée de la raison seule; mais cette justice pour être admise entre nous doit être réciproque. A considérer humainement les choses, faute de sanction naturelle les loix de la justice sont vaines parmi les hommes; elles ne font que le bien du méchant & le mal du juste, quand celui-ci les observe avec tout le monde sans que personne les observe avec lui. Il faut donc des conventions & des loix pour unir les droits aux devoirs & ramener la justice à son objet. Dans l’état de nature, où tout est commun, je ne dois rien à ceux à qui je n’ai rien promis, je ne reconnois pour être à autrui que ce qui m’est inutile. Il n’en est pas ainsi dans l’état civil où tous les droits sont fixés par la loi.
Mais qu’est-ce donc enfin qu’une loi? Tant qu’on se contentera de n’attacher à ce mot que des idées métaphysiques, on continuera de raisonner sans s’entendre, & quand on aura dit ce que c’est qu’une loi de la nature on n’en saura pas mieux ce que c’est qu’une loi de l’Etat.
J’ai déjà dit qu’il n’y avoit point de volonté générale sur un objet particulier. En effet cet objet particulier est dans l’Etat ou hors de l’Etat. S’il est hors de l’Etat, une volonté qui lui est étrangere n’est point générale par rapport à lui; & si cet objet est dans l’Etat, il en fait partie: Alors il se forme entre le tout & sa partie une rélation qui en fait deux êtres séparés, dont la partie est l’un, & le tout moins cette même partie est l’autre. Mais le tout moins une partie n’est point le tout, & tant que ce rapport subsiste il n’y a plus de tout mais deux parties inégales; d’où il suit que la volonté de l’une n’est point non plus générale par rapport à l’autre.
Mais quand tout le peuple statue sur tout le peuple il ne considere que lui-même, & s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet entier sous un point-de-vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matiere sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C’est cet acte que j’appelle une loi.
Quand je dis que l’objet des loix est toujours général, j’entends que la loi considere les sujets en corps & les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particuliére. Ainsi la loi peut bien statuer qu’il y aura des privileges, mais elle n’en peut donner nommément à personne; la loi peut faire plusieurs Classes de Citoyens, assigner même les qualités qui donneront droit à ces classes, mais elle ne peut nommer tels & tels pour y être admis; elle peut établir un Gouvernement royal & une succession héréditaire, mais elle ne peut élire un roi ni nommer une famille royale; en un mot toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n’appartient point à la puissance législative.
Sur cette idée on voit à l’instant qu’il ne faut plus demander à qui il appartient de faire des loix, puisqu’elles sont des actes de la volonté générale; ni si le Prince est au dessus des loix, puisqu’il est membre de l’Etat; ni si la loi peut être injuste, puisque nul n’est injuste envers lui-même; ni comment on est libre & soumis aux loix, puisqu’elles ne sont que des régistres de nos volontés.
On voit encore que la loi réunissant l’universalité de la volonté & celle de l’objet, ce qu’un homme, quel qu’il puisse être, ordonne de son chef n’est point une loi; ce qu’ordonne même le Souverain sur un objet particulier n’est pas non plus une loi mais un décret, ni un acte de souveraineté mais de magistrature.
J’appelle donc République tout État régi par des loix, sous quelque forme d’administration que ce puisse être: car alors seulement l’intérêt public gouverne, & la chose publique est quelque chose. Tout Gouvernement légitime est républicain: j’expliquerai ci-après ce que c’est que Gouvernement.
Les loix ne sont proprement que les conditions de l’association civile. Le Peuple soumis aux loix en doit être l’auteur; il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de regler les conditions de la société: mais comment les régleront-ils? Sera-ce d’un commun accord, par une inspiration subite? Le corps politique a-t-il un organe pour énoncer ses volontés? Qui lui donnera la prévoyance nécessaire pour en former les actes & les publier d’avance, ou comment les prononcera-t-il au moment du besoin? Comment une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuteroit-elle d’elle-même une entreprise aussi grande aussi difficile qu’un sistême de législation? De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu’ils sont, quelquefois tels qu’ils doivent lui paroitre, lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir de la séduction des volontés particulieres, rapprocher à ses yeux les lieux & les tems, balancer l’attrait des avantages présens & sensibles, par le danger des maux éloignés & cachés. Les particuliers voyent le bien qu’ils rejettent: le public veut le bien qu’il ne voit pas. Tous ont également besoin de guides: Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison; il faut apprendre à l’autre à connoitre ce qu’il veut. Alors des lumieres publiques résulte l’union de l’entendement & de la volonté dans le corps social, de-là l’exact concours des parties, & enfin la plus grande force du tout. Voilà d’où naît la nécessité d’un Législateur.
English
On Law.
Through the social pact we have given the body politic existence and life; now legislation must give it motion and will. For the original act by which this body is formed and united has not yet determined anything it must do to preserve itself.
What is good and in accord with order is so by the nature of things and independently of human conventions. All justice comes from God; God alone is its source. But if we knew how to receive it from so great a height, we should need neither government nor laws. There is, no doubt, a universal justice emanating from reason alone; but for this justice to be accepted among us it must be reciprocal. Considered in human terms, without a natural sanction the laws of justice are vain among men: they bring good to the wicked and harm to the just, when the just man observes them toward everyone and no one observes them toward him. Conventions and laws are therefore needed to unite rights with duties and restore justice to its proper object. In the state of nature, where all things are held in common, I owe nothing to those to whom I have promised nothing; I recognize as belonging to another only what is of no use to me. It is otherwise in the civil state, where all rights are fixed by law.
What, then, is a law after all? So long as people are content to attach only metaphysical ideas to this word, they will go on arguing without understanding one another; and even when they have said what a law of nature is, they will know no better what a law of the State is.
I have already said that there is no general will concerning a particular object. That particular object lies either within the State or outside it. If it lies outside the State, a will foreign to it is not general in relation to it; and if this object lies within the State, it is part of the State. A relation then arises between the whole and its part which makes them two separate beings: the part is one, and the whole less that same part is the other. But the whole less one part is not the whole; as long as this relation persists there is no longer a whole but two unequal parts. It follows that the will of either is no more general in relation to the other.
But when the whole people legislates for the whole people, it considers only itself; if a relation then arises, it is between the entire object viewed from one perspective and the entire object viewed from another, without any division of the whole. The matter legislated upon is then as general as the will that legislates. This is the act that I call a law.
When I say that the object of laws is always general, I mean that law considers subjects as a body and actions in the abstract, never a man as an individual or an action as a particular case. Thus the law may indeed decree that there shall be privileges, but it cannot grant them to anyone by name; the law may establish several classes of citizens, and even designate the qualifications for entry into these classes, but it cannot name this person or that for admission; it may establish a royal government and hereditary succession, but it cannot elect a king or designate a royal family. In a word, no function relating to an individual object belongs to the legislative power.
From this conception one sees at once that it is no longer necessary to ask who has the right to make laws, since they are acts of the general will; or whether the prince is above the laws, since he is a member of the State; or whether a law can be unjust, since no one is unjust to himself; or how one can be free and subject to the laws, since they are only records of our own wills.
One sees, furthermore, that since law combines the universality of the will with that of its object, whatever any man, whoever he may be, commands on his own authority is not a law; even what the sovereign commands concerning a particular object is not a law but a decree, not an act of sovereignty but of magistracy.
I therefore call any State governed by laws a republic, whatever the form of its administration may be: for only then does the public interest govern, and the public thing become something real. Every legitimate government is republican: I shall explain later what government is.
Laws, properly speaking, are only the conditions of civil association. The people subject to the laws must be their author; only those who associate may settle the conditions of society. But how will they settle them? By common agreement, in a sudden flash of inspiration? Has the body politic an organ for expressing its will? Who will give it the foresight needed to formulate its acts and publish them in advance, or how will it pronounce them when the need arises? How could a blind multitude, which often does not know what it wants because it seldom knows what is good for it, carry out by itself an enterprise as great and difficult as a system of legislation? Of itself the people always wills the good, but of itself it does not always see it. The general will is always right, but the judgment that guides it is not always enlightened. It must be made to see things as they are, sometimes as they ought to appear to it; it must be shown the good path it seeks, guarded against the seduction of particular wills, brought to see distant places and times as if near, and taught to weigh the allure of present and palpable advantages against the danger of remote and hidden evils. Individuals see the good they reject; the public wills the good it does not see. All alike need guides: the former must be compelled to bring their wills into accord with their reason; the latter must be taught to recognize what it wants. Then public enlightenment brings about a union of understanding and will in the social body, from this the harmonious cooperation of its parts, and finally the greatest strength of the whole. This is the source of the need for a legislator.
Book II, Chapter 7
French
Du Législateur.
Pour découvrir les meilleures regles de société qui conviennent aux Nations, il faudroit une intelligence supérieure, qui vit toutes les passions des hommes & qui n’en éprouvât aucune, qui n’eut aucun rapport avec notre nature & qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous & qui pourtant voulut bien s’occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des tems se ménageant une gloire éloignée, put travailler dans un siecle & jouir dans un autre. Il faudroit des Dieux pour donner des loix aux hommes.
Le meme raisonnement que faisoit Caligula quant au fait, Platon le faisoit quant au droit pour définir l’homme civil ou royal qu’il cherche dans son livre du regne; mais s’il est vrai qu’un grand Prince est un homme rare, que sera-ce d’un grand Législateur? Le premier n’a qu’à suivre le modele que l’autre doit proposer. Celui-ci est le méchanicien qui invente la machine, celui-là n’est que l’ouvrier qui la monte & la fait marcher. Dans la naissance des sociétés, dit Montesquieu, ce sont les chefs des républiques qui font l’institution, & c’est ensuite l’institution qui forme les chefs des républiques.
Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait & solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie & son être; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle & morale à l’existence physique & indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangeres & dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes & anéanties, plus les acquises sont grandes & durables, plus aussi l’institution est solide & parfaite: En sorte que si chaque Citoyen n’est rien, ne peut rien, que par tous les autres, & que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle puisse atteindre.
Le legislateur est à tous égards un homme extraordinaire dans l’Etat. S’il doit l’être par son génie, il ne l’est pas moins par son emploi. Ce n’est point magistrature, ce n’est point souveraineté. Cet emploi, qui constitue la république, n’entre point dans sa constitution: C’est une fonction particuliere & supérieure qui n’a rien de commun avec l’empire humain; car si celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux loix, celui qui commande aux loix ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement ses loix, ministres de ses passions, ne feroient souvent que perpétuer ses injustices, & jamais il ne pourroit éviter que des vues particulieres n’altérassent la sainteté de son ouvrage.
Quand Lycurgue donna des loix à sa patrie, il commença par abdiquer la Royauté. C’étoit la coutume de la plupart des villes grecques de confier à des étrangers l’établissement des leurs. Les Républiques modernes de l’Italie imiterent souvent cet usage; celle de Genève en fit autant & s’en trouva bien. Rome dans son plus bel âge vit renaitre en son sein tous les crimes de la Tirannie, & se vit prête à périr, pour avoir réuni sur les mêmes têtes l’autorité législative & le pouvoir souverain.
Cependant les Décemvirs eux-mêmes ne s’arrogerent jamais le droit de faire passer aucune loi de leur seule autorité. Rien de ce que nous vous proposons, disoient-ils au peuple, ne peut passer en loi sans votre consentement. Romains, soyez vous-mêmes les auteurs des loix qui doivent faire votre bonheur.
Celui qui rédige les loix n’a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, & le peuple même ne peut, quand il le voudroit, se dépouiller de ce droit incommunicable; parce que selon le pacte fondamental il n’y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, & qu’on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particuliere est conforme à la volonté générale, qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple: j’ai déjà dit cela, mais il n’est pas inutile de le répéter.
Ainsi l’on trouve à la fois dans l’ouvrage de la législation deux choses qui semblent incompatibles: une entreprise au dessus de la force humaine, & pour l’exécuter, une autorité qui n’est rien.
Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n’en sauroient être entendus. Or il y a mille sortes d’idées qu’il est impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop générales & les objets trop éloignés sont également hors de sa portée; chaque individu ne goûtant d’autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt particulier, apperçoit difficilement les avantages qu’il doit retirer des privations continuelles qu’imposent les bonnes loix. Pour qu’un peuple naissant put goûter les saines maximes de la politique & suivre les regles fondamentales de la raison d’Etat, il faudroit que l’effet put devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, & que les hommes fussent avant les loix ce qu’ils doivent devenir par elles. Ainsi donc le Législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c’est une nécessité qu’il recoure à une autorité d’un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence & persuader sans convaincre.
Voila ce qui força de tous tems les peres des nations de recourir à l’intervention du ciel & d’honorer les Dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux loix de l’Etat comme à celles de la nature, & reconnoissant le même pouvoir dans la formation de l’homme & dans celle de la cité, obéissent avec liberté & portassent docilement le joug de la félicité publique.
Cette raison sublime qui s’éleve au dessus de la portée des hommes vulgaires est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner par l’autorité divine ceux que ne pourroit ébranler la prudence humaine. Mais il n’appartient pas à tout homme de faire parler les Dieux, ni d’en être cru quand il s’annonce pour être leur interprête. La grande ame du Législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l’oreille, ou trouver d’autres moyens grossiers d’en imposer au peuple. Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hazard une troupe d’insensés, mais il ne fondera jamais un empire, & son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien passager, il n’y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque, toujours subsistante, celle de l’enfant d’Ismaël qui depuis dix siecles régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd’hui les grands hommes qui les ont dictées; & tandis que l’orgueilleuse philosophie ou l’aveugle esprit de parti ne voit en eux que d’heureux imposteurs, le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand & puissant génie qui préside aux établissemens durables.
Il ne faut pas, de tout ceci conclure avec Warburton que la politique & la religion aient parmi nous un objet commun, mais que dans l’origine des nations l’une sert d’instrument à l’autre.
English
On the Legislator.
To discover the best rules of society suited to nations would require a superior intelligence, one that saw all the passions of men yet felt none of them; one that had no connection with our nature yet knew it thoroughly; whose happiness was independent of us yet which willingly devoted itself to ours; and, finally, one that, looking forward to distant glory as time unfolded, could labor in one century and enjoy the fruits in another. Gods would be needed to give laws to men.
The same reasoning that Caligula applied to the matter of fact, Plato applied to the matter of right in defining the civic or royal man whom he seeks in his book on kingship. But if it is true that a great prince is a rare man, what must a great legislator be? The former has only to follow the model that the latter must propose. The one is the engineer who invents the machine; the other is merely the workman who assembles it and sets it running. At the birth of societies, says Montesquieu, the leaders of republics establish the institutions, and thereafter the institutions form the leaders of republics.
Whoever dares undertake to institute a people must feel capable of changing human nature, so to speak; of transforming each individual, who in himself is a complete and solitary whole, into part of a greater whole from which that individual receives, in a sense, his life and being; of altering man's constitution in order to strengthen it; of replacing the physical and independent existence we all received from nature with a partial and moral existence. In a word, he must take from man his own powers and give him others that are foreign to him and that he cannot use without the help of others. The more thoroughly those natural powers have died and been extinguished, and the greater and more lasting the acquired powers have become, the more solid and perfect the institution will be. Thus, if each citizen is nothing and can do nothing except through all the others, and if the strength acquired by the whole equals or surpasses the sum of the natural powers of all its individual members, legislation may be said to have reached the highest perfection attainable.
The legislator is in every respect an extraordinary man in the State. If he must be so by his genius, he is no less so by his office. It is neither a magistracy nor a sovereignty. This office, which establishes the republic, forms no part of its constitution: it is a distinct and superior function that has nothing in common with human rule. For if the man who commands men must not command the laws, the man who commands the laws must not command men either; otherwise his laws, serving his passions, would often do no more than perpetuate his injustices, and he could never prevent particular interests from corrupting the sanctity of his work.
When Lycurgus gave laws to his country, he began by abdicating the kingship. It was the custom of most Greek cities to entrust the establishment of their laws to foreigners. The modern republics of Italy often imitated this practice; Geneva did the same and benefited from it. At the height of its glory Rome saw all the crimes of tyranny reborn within its walls, and saw itself on the brink of ruin because it had united legislative authority and sovereign power in the same hands.
Yet even the Decemvirs never presumed to enact any law by their sole authority. “Nothing that we propose to you,” they told the people, “can become law without your consent. Romans, be yourselves the authors of the laws that are to make you happy.”
The person who drafts the laws, therefore, has or ought to have no legislative right, and even the people cannot, should they wish to, divest themselves of this inalienable right; for according to the fundamental pact, only the general will binds individuals, and one can never be sure that a particular will accords with the general will until it has been submitted to the free votes of the people. I have said this already, but it is worth repeating.
Thus in the work of legislation we find, together, two things that seem incompatible: an enterprise beyond human strength, and, for carrying it out, an authority that amounts to nothing.
Another difficulty deserves attention. Wise men who wish to speak to ordinary people in their own language rather than the people's cannot make themselves understood. There are a thousand kinds of ideas impossible to translate into the language of the people. Views too general and objects too remote are equally beyond their reach. Each individual, favoring no plan of government except one that serves his particular interest, finds it hard to perceive the advantages he will gain from the continual privations imposed by good laws. For a people newly born to embrace the sound principles of politics and follow the fundamental rules of reason of state, the effect would have to become the cause: the social spirit that should be the work of the institution would have to preside over the institution itself, and men would have to be, before the laws, what the laws should make them. Since the legislator can employ neither force nor reasoning, he must therefore turn to an authority of another order, which can draw men along without violence and persuade without convincing.
This is what has always compelled the founders of nations to invoke the intervention of heaven and to honor the gods with their own wisdom, so that peoples, submitting to the laws of the State as to those of nature and recognizing the same power in the formation of man and of the city, might obey freely and bear without resistance the yoke of public happiness.
That sublime reason which rises beyond the grasp of ordinary men is the reason whose decisions the legislator places in the mouths of the immortals, so as to sway by divine authority those whom human prudence could not move. But not every man can make the gods speak, or be believed when he announces himself as their interpreter. The great soul of the legislator is the true miracle that must prove his mission. Any man can engrave tablets of stone, buy an oracle, pretend to secret dealings with a divinity, train a bird to speak into his ear, or find other crude means of deceiving the people. A man who knows no more than this might even gather a band of fools by chance, but he will never found an empire, and his extravagant work will soon perish with him. Empty tricks forge a passing bond; wisdom alone can make it last. The Jewish law, which still endures, and that of the child of Ishmael, which has governed half the world for ten centuries, still proclaim today the great men who dictated them; and while proud philosophy or blind partisanship sees in them only successful impostors, the true statesman admires in their institutions the great and powerful genius that presides over lasting foundations.
We must not conclude from all this, with Warburton, that politics and religion have a common object among us, but rather that, at the origin of nations, one serves as an instrument of the other.
Book II, Chapter 8
French
Du peuple.
Comme avant d’élever un grand édifice l’architecte observe & sonde le sol, pour voir s’il en peut soutenir le poids, le sage instituteur ne commence pas par rédiger de bonnes loix elles-mêmes, mais il examine auparavant si le peuple auquel il les destine est propre à les supporter. C’est pour cela que Platon refusa de donner des loix aux Arcadiens & aux Cyréniens, sachant que ces deux peuples étoient riches & ne pouvoient souffrir l’égalité: c’est pour cela qu’on vit en Crete de bonnes loix & de méchans hommes, parce que Minos n’avoit discipliné qu’un peuple chargé de vices.
Mille nations ont brillé sur la terre qui n’auroient jamais pu souffrir de bonnes loix, & celles mêmes qui l’auroient pu n’ont eu dans toute leur durée qu’un tems fort court pour cela. Les Peuples ainsi que les hommes ne sont dociles que dans leur jeunesse, ils deviennent incorrigibles en vieillissant; quand une fois les coutumes sont établies & les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse & vaine de vouloir les réformer; le peuple ne peut pas même souffrir qu’on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides & sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin.
Ce n’est pas que, comme quelques maladies bouleversent la tête des hommes & leur ôtent le souvenir du passé, il ne se trouve quelquefois dans la durée des États des époques violentes où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus, où l’horreur du passé tient lieu d’oubli, & où l’Etat, embrasé par les guerres civiles, renait pour ainsi dire de sa cendre & reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au tems de Lycurgue, telle fut Rome après les Tarquins; & telles ont été parmi nous la Hollande & la Suisse après l’expulsion des Tirans.
Mais ces événemens sont rares; ce sont des exceptions dont la raison se trouve toujours dans la constitution particuliere de l’Etat excepté. Elles ne sauroient même avoir lieu deux fois pour le même peuple, car il peut se rendre libre tant qu’il n’est que barbare, mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. Alors les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir, & sitôt que ses fers sont brisés, il tombe épars & n’existe plus: Il lui faut désormais un maitre & non pas un libérateur. Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime: On peut acquérir la liberté; mais on ne la recouvre jamais.
Il est pour les Nations comme pour les hommes un tems de maturité qu’il faut attendre avant de les soumettre à des loix; mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile à connoitre, & si on la prévient l’ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siecles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu’ils l’ont été trop tôt. Pierre avoit le génie imitatif; il n’avoit pas le vrai génie, celui qui crée & fait tout de rien. Quelques unes des choses qu’il fit étoient bien, la plupart étoient déplacées. Il a vu que son peuple étoit barbare, il n’a point vu qu’il n’étoit pas mur pour la police; il l’a voulu civiliser quand il ne faloit que l’agguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglois, quand il faloit commencer par faire des Russes; il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourroient être, en leur persuadant qu’ils étoient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un Précepteur françois forme son éleve pour briller un moment dans son enfance, & puis n’être jamais rien. L’Empire de Russie voudra subjuguer l’Europe & sera subjugué lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maitres & les notres: Cette révolution me paroit infaillible. Tous les Rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer.
English
On the People.
Just as an architect, before erecting a great building, examines and probes the ground to see whether it can bear the weight, the wise founder does not begin by drafting good laws themselves, but first examines whether the people for whom he intends them are fit to bear them. This is why Plato refused to give laws to the Arcadians and the Cyrenians, knowing that these two peoples were wealthy and could not endure equality. This is why good laws and bad men were found in Crete: Minos had disciplined a people already burdened with vices.
A thousand nations have flourished on earth that could never have endured good laws, and even those that could have endured them had only a very short period in their entire existence when they could do so. Peoples, like men, are pliant only in their youth; they become incorrigible as they grow old. Once customs are established and prejudices have taken root, trying to reform them is a dangerous and futile enterprise. The people cannot even bear to have their ailments touched in order to cure them, like those foolish and fainthearted patients who shudder at the sight of a doctor.
This does not mean that, just as some illnesses unsettle men's minds and rob them of the memory of the past, there are not sometimes violent epochs in the lives of States when revolutions do to peoples what certain crises do to individuals, when horror of the past takes the place of forgetfulness, and when the State, consumed by civil wars, is reborn, as it were, from its ashes and recovers the vigor of youth as it emerges from the arms of death. Such was Sparta in the time of Lycurgus, such was Rome after the Tarquins, and such among us were Holland and Switzerland after the expulsion of the tyrants.
But these events are rare; they are exceptions whose explanation always lies in the particular constitution of the State concerned. Nor can they happen twice to the same people: it can make itself free while it is still barbarous, but can no longer do so once the mainspring of civic life has worn out. Then disturbances may destroy it without revolutions being able to restore it; as soon as its chains are broken, it falls apart and ceases to exist. From that point onward it needs a master, not a liberator. Free peoples, remember this maxim: liberty may be won, but it is never recovered.
Nations, like men, have a time of maturity that must be awaited before they are subjected to laws; but the maturity of a people is not always easy to recognize, and if the moment is anticipated, the work is spoiled. One people can be disciplined from birth, another cannot after ten centuries. The Russians will never be truly civilized, because they were civilized too soon. Peter had the genius of imitation; he did not have true genius, which creates and makes everything from nothing. Some of the things he did were good, most were ill-timed. He saw that his people were barbarous; he did not see that they were not ready for civic order. He wanted to civilize them when he needed only to make them fit for war. He wanted from the outset to make Germans and Englishmen when he needed to begin by making Russians. He prevented his subjects from ever becoming what they could be by persuading them that they were what they are not. So a French tutor trains his pupil to shine for a moment in childhood and then never amount to anything. The Russian Empire will wish to subjugate Europe and will itself be subjugated. The Tartars, its subjects or its neighbors, will become its masters and ours. This revolution seems to me inevitable. All the Kings of Europe are working together to hasten it.
Book II, Chapter 9
French
Suite.
Comme la nature a donné des termes à la stature d’un homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus que des Géants ou des Nains, il y a de même, eu égard à la meilleure constitution d’un État, des bornes à l’étendue qu’il peut avoir, afin qu’il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu’il ne sauroit passer, & duquel souvent il s’éloigne à force de s’aggrandir. Plus le lien social s’étend, plus il se relâche, & en général un petit État est proportionnellement plus fort qu’un grand.
Mille raisons démontrent cette maxime. Premierement l’administration devient plus pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd au bout d’un plus grand lévier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient; car chaque ville a d’abord la sienne que le peuple paye, chaque district la sienne encore payée par le peuple, ensuite chaque province, puis les grands gouvernemens, les Satrapies, les Viceroyautés qu’il faut toujours payer plus cher à mesure qu’on monte, & toujours aux dépends du malheureux peuple; enfin vient l’administration suprême qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets; loin d’être mieux gouvernés par tous ces différens ordres, ils le sont bien moins que s’il n’y en avoit qu’un seul au dessus d’eux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires, & quand il y faut recourir l’Etat est toujours à la veille de sa ruine.
Ce n’est pas tout; non seulement le Gouvernement a moins de vigueur & de célérité pour faire observer les loix, empêcher les véxations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés; mais le peuple a moins d’affection pour ses chefs qu’il ne voit jamais, pour la patrie qui est à ses yeux comme le monde, & pour ses concitoyens dont la plus-part lui sont étrangers. Les mêmes loix ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, & qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des loix différentes n’engendrent que trouble & confusion parmi des peuples qui, vivant sous les mêmes chefs & dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres &, soumis à d’autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux. Les talens sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d’hommes inconnus les uns aux autres, que le siege de l’administration suprême rassemble dans un même lieu. Les Chefs accablés d’affaires ne voyent rien par eux-mêmes, des commis gouvernent l’Etat. Enfin les mesures qu’il faut prendre pour maintenir l’autorité générale, à laquelle tant d’Officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbe tous les soins publics, il n’en reste plus pour le bonheur du peuple, à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin, & c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa constitution s’affaisse & périt écrasé sous son propre poids.
D’un autre côté, l’Etat doit se donner une certaine base pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qu’il ne manquera pas d’éprouver & aux efforts qu’il sera contraint de faire pour se soutenir: car tous les peuples ont une espece de force centrifuge, par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres & tendent à s’aggrandir aux dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les foibles risquent d’être bientôt engloutis, & nul ne peut gueres se conserver qu’en se mettant avec tous dans une espece d’équilibre, qui rende la compression par-tout à peu près égale.
On voit par-là qu’il y a des raisons de s’étendre & des raisons de se resserrer, & ce n’est pas le moindre talent du politique de trouver, entre les unes & les autres, la proportion la plus avantageuse à la conservation de l’État. On peut dire en général que les premieres, n’étant qu’extérieures & rélatives, doivent être subordonnées aux autres, qui sont internes & absolues; une saine & forte constitution est la premiere chose qu’il faut rechercher, & l’on doit plus compter sur la vigueur qui nait d’un bon gouvernement, que sur les ressources que fournit un grand territoire.
Au reste, on a vu des États tellement constitués, que la nécessité des conquêtes entroit dans leur constitution même, & que pour se maintenir, ils étoient forcés de s’aggrandir sans cesse. Peut-être se félicitoient-ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur montroit pourtant, avec le terme de leur grandeur, l’inévitable moment de leur chute.
English
Continued.
Just as nature has set limits to the stature of a well-formed man, beyond which she produces only giants or dwarfs, so, with regard to the best constitution of a State, there are bounds to the extent it can have, so that it is neither too large to be well governed nor too small to maintain itself. Every body politic has a maximum of strength beyond which it cannot pass, and from which it often recedes by growing larger. The farther the social bond extends, the looser it becomes; and in general a small State is proportionately stronger than a large one.
A thousand reasons demonstrate this maxim. First, administration grows more arduous across great distances, as a weight grows heavier at the end of a longer lever. It also becomes more costly as the levels multiply: each city has its own administration, paid for by the people; each district another, also paid for by the people; then each province, then the great governments, the satrapies, the viceroyalties, which must always be paid more lavishly as one climbs higher, and always at the expense of the unfortunate people. Finally comes the supreme administration, which crushes everything. So many burdens continually exhaust the subjects; far from being better governed by all these different orders, they are much worse governed than if there were only a single one above them. Meanwhile scarcely any resources remain for extraordinary circumstances, and when these must be met, the State is always on the brink of ruin.
Nor is that all. Not only has the government less vigor and speed to enforce the laws, prevent oppression, correct abuses, and forestall seditious undertakings that may arise in distant places, but the people have less affection for leaders they never see, for a homeland that appears to them as vast as the world, and for fellow citizens most of whom are strangers to them. The same laws cannot suit so many different provinces, with different customs, living under opposite climates and unable to bear the same form of government. Different laws breed nothing but trouble and confusion among peoples who live under the same leaders and in constant contact, who move or marry among one another and, subject to other customs, never know whether their inheritance is securely their own. Talents lie buried, virtues unrecognized, vices unpunished, among this multitude of people unknown to one another whom the seat of supreme administration draws together in one place. Leaders overwhelmed with business see nothing for themselves; clerks govern the State. Finally, the measures needed to maintain the general authority, which so many distant officials wish to evade or exploit, consume all public attention. None remains for the happiness of the people, barely any for their defense in time of need; and thus a body too large for its constitution sags and perishes, crushed beneath its own weight.
On the other hand, the State must give itself a certain foundation for solidity, to withstand the shocks it will inevitably encounter and the efforts it will be compelled to make to sustain itself. For all peoples have a kind of centrifugal force by which they continually act against one another and tend to expand at their neighbors' expense, like Descartes's vortices. Thus the weak risk being swallowed up before long, and hardly anyone can preserve itself except by entering with all the others into a sort of equilibrium, making the pressure approximately equal everywhere.
It is clear, then, that there are reasons to expand and reasons to contract, and finding the balance between them most conducive to the preservation of the State is no small part of the statesman's skill. In general, the former reasons, being merely external and relative, should be subordinated to the latter, which are internal and absolute. A sound and strong constitution is the first thing to seek, and more trust should be placed in the vigor born of good government than in the resources supplied by a vast territory.
There have been States, however, so constituted that the necessity of conquest entered into their very constitution, and that to maintain themselves they were forced to expand without ceasing. Perhaps they took great pride in this happy necessity, which nevertheless showed them, along with the limit of their greatness, the inevitable moment of their fall.
Book II, Chapter 10
French
Suite.
On peut mésurer un corps politique de deux manieres; savoir, par l’étendue du territoire, & par le nombre du peuple, & il y a, entre l’une & l’autre de ces mésures, un rapport convenable pour donner à l’Etat sa véritable grandeur: Ce sont les hommes qui font l’Etat, & c’est le terrain qui nourrit les hommes; ce rapport est donc que la terre suffise à l’entretien de ses habitans, & qu’il y ait autant d’habitans que la terre en peut nourrir. C’est dans cette proportion que se trouve le maximum de force d’un nombre donné de peuple; car s’il y a du terrein de trop, la garde en est onéreuse, la culture insuffisante, le produit superflu; c’est la cause prochaine des guerres deffensives; s’il n’y en a pas assés, l’Etat se trouve pour le supplément à la discretion de ses voisins; c’est la cause prochaine des guerres offensives. Tout peuple qui n’a par sa position que l’alternative entre le commerce ou la guerre, est foible en lui-même; il dépend de ses voisins, il dépend des événemens; il n’a jamais qu’une existence incertaine & courte. Il subjugue & change de situation, ou il est subjugué & n’est rien. Il ne peut se conserver libre qu’à force de petitesse ou de grandeur.
On ne peut donner en calcul un rapport fixe entre l’étendue de terre & le nombre d’hommes qui se suffisent l’un à l’autre; tant à cause des différences qui se trouvent dans les qualités du terrein, dans ses dégrés de fertilité, dans la nature de ses productions, dans l’influence des climats, que de celles qu’on remarque dans les tempéramens des hommes qui les habitent, dont les uns consomment peu dans un pays fertile, les autres beaucoup sur un sol ingrat. Il faut encore avoir égard à la plus grande ou moindre fécondité des femmes, à ce que le pays peut avoir de plus ou moins favorable à la population, à la quantité dont le législateur peut espérer d’y concourir par ses établissemens; de sorte qu’il ne doit pas fonder son jugement sur ce qu’il voit mais sur ce qu’il prévoit, ni s’arrêter autant à l’état actuel de la population qu’à celui où elle doit naturellement parvenir. Enfin il y a mille occasions où les accidens particuliers du lieu exigent ou permettent qu’on embrasse plus de terrein qu’il ne paroit nécessaire. Ainsi l’on s’étendra beaucoup dans un pays de montagnes, où les productions naturelles, savoir les bois, les paturages, demandent moins de travail, où l’expérience apprend que les femmes sont plus fécondes que dans les plaines, & où un grand sol incliné ne donne qu’une petite base horisontale, la seule qu’il faut compter pour la végétation. Au contraire, on peut se resserrer au bord de la mer, même dans des rochers & des sables presque stériles; parce que la pêche y peut suppléer en grande partie aux productions de la terre, que les hommes doivent être plus rassemblés pour répousser les pyrates, & qu’on a d’ailleurs plus de facilité pour délivrer le pays par les colonies, des habitans dont il est surchargé.
A ces conditions pour instituer un peuple, il en faut ajouter une qui ne peut suppléer à nulle autre, mais sans laquelle elles sont toutes inutiles; c’est qu’on jouisse de l’abondance & de la paix; car le tems où s’ordonne un État est, comme celui où se forme un bataillon, l’instant où le corps est le moins capable de résistance & le plus facile à détruire. On résisteroit mieux dans un désordre absolu que dans un moment de fermentation, où chacun s’occupe de son rang & non du péril. Qu’une guerre une famine une sédition survienne en ce tems de crise, l’État est infailliblement renversé.
Ce n’est pas qu’il n’y ait beaucoup de gouvernemens établis durant ces orages; mais alors ce sont ces gouvernemens-mêmes qui détruisent l’État. Les usurpateurs amenent ou choisissent toujours ces tems de trouble pour faire passer, à la faveur de l’effroi public, des loix destructives que le peuple n’adopteroit jamais de sang-froid. Le choix du moment de l’institution est un des caracteres les plus surs par lesquels on peut distinguer l’œuvre du Législateur d’avec celle du Tiran.
Quel peuple est donc propre à la législation? Celui qui, se trouvant déjà lié par quelque union d’origine d’intérêt ou de convention, n’a point encore porté le vrai joug des loix; celui qui n’a ni coutumes ni superstitions bien enracinées; celui qui ne craint pas d’être accablé par une invasion subite, qui, sans entrer dans les querelles de ses voisins, peut résister seul à chacun d’eux, ou s’aider de l’un pour repousser l’autre; celui dont chaque membre peut être connu de tous, & où l’on n’est point forcé de charger un homme d’un plus grand fardeau qu’un homme ne peut porter; celui qui peut se passer des autres peuples & dont tout autre peuple peut se passer; Celui qui n’est ni riche ni pauvre & peut se suffire à lui-même; enfin celui qui réunit la consistance d’un ancien peuple avec la docilité d’un peuple nouveau. Ce qui rend pénible l’ouvrage de la législation, est moins ce qu’il faut établir que ce qu’il faut détruire; & ce qui rend le succès si rare, c’est l’impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces conditions, il est vrai, se trouvent difficilement rassemblées. Aussi voit-on peu d’États bien constitués.
Il est encore en Europe un pays capable de législation; c’est l’Isle de Corse. La valeur & la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer & défendre sa liberté, mériteroit bien que quelque homme sage lui apprit à la conserver. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite Isle étonnera l’Europe.
English
Continued.
A body politic can be measured in two ways: by the extent of its territory and by the number of its people; between these two measures there is a fitting relation that gives the State its true size. It is men who make the State, and land that feeds men. This relation therefore requires that the land be enough to maintain its inhabitants, and that there be as many inhabitants as the land can feed. In this proportion lies the maximum strength of a given population. For if there is too much land, defending it is burdensome, its cultivation inadequate, its produce superfluous; this is the immediate cause of defensive wars. If there is not enough, the State depends upon its neighbors for what it lacks; this is the immediate cause of offensive wars. Any people whose situation leaves it only the choice between trade and war is weak in itself; it depends on its neighbors, it depends on events, and its existence is always uncertain and brief. It conquers and changes its situation, or it is conquered and becomes nothing. It can preserve its freedom only by being exceedingly small or exceedingly great.
No fixed ratio can be calculated between the extent of the land and the number of men able to live from it, given the differences in the qualities of the soil, its degrees of fertility, the nature of its produce, and the influence of climates, as well as the differences observed in the constitutions of the men who inhabit them: some consume little in a fertile country, others much on poor soil. Consideration must also be given to women's greater or lesser fertility, to how favorable the country may be to population growth, and to how much the legislator may hope to contribute to that growth through his institutions. Thus he must base his judgment not on what he sees but on what he foresees, and attend not so much to the present state of the population as to the size it should naturally reach. Finally, there are a thousand cases in which the particular circumstances of a place require or permit the inclusion of more land than seems necessary. Thus one will extend a great way into mountainous country, where natural products, namely woods and pastures, require less labor, where experience teaches that women are more fertile than on the plains, and where a great stretch of sloping ground offers only a small horizontal area, the only one that counts for vegetation. By contrast, one can occupy a smaller area along the seashore, even among almost barren rocks and sands, because fishing can make up for a great part of what the land does not produce, men must gather more closely to repel pirates, and, moreover, colonies make it easier to relieve the country of its surplus inhabitants.
To these conditions for instituting a people one more must be added, one that cannot replace any other, yet without which they are all useless: the enjoyment of abundance and peace. For the time when a State is put in order is, like the time when a battalion is formed, the moment when the body is least capable of resistance and easiest to destroy. It would resist better in utter disorder than in a moment of ferment, when each is occupied with his place rather than with the danger. Let war, famine, or sedition arise at this critical time, and the State is inevitably overthrown.
Not that many governments have not been established amid such storms; but then these governments themselves destroy the State. Usurpers always bring about or choose such times of trouble to pass, under cover of public fear, destructive laws that the people would never adopt in a calm frame of mind. The choice of the moment for instituting a people is one of the surest marks by which the work of the legislator can be distinguished from that of the tyrant.
What people, then, is suited to legislation? One already bound by some union of origin, interest, or convention, but not yet subjected to the true yoke of laws; one without deeply rooted customs or superstitions; one that need not fear being overwhelmed by a sudden invasion and that, without entering into its neighbors' quarrels, can resist each of them alone or enlist one to repel another; one in which each member can be known to all and no man must be made to carry a burden greater than any man can bear; one that can do without other peoples and that every other people can do without; one that is neither rich nor poor and can provide for itself; finally, one that combines the stability of an old people with the pliancy of a new one. What makes the work of legislation difficult is less what must be established than what must be destroyed; and what makes success so rare is the impossibility of finding the simplicity of nature joined to the needs of society. All these conditions, it is true, are seldom found together. Hence one sees few well-constituted States.
There is still one country in Europe capable of receiving legislation: the island of Corsica. The courage and steadfastness with which this brave people has regained and defended its freedom richly deserve a wise man to teach it how to preserve that freedom. I have some presentiment that this little island will one day astonish Europe.
Book II, Chapter 11
French
Des divers sistêmes de Législation.
Si l’on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout sistême de législation, on trouvera qu’il se réduit à ces deux objets principaux, la liberté, & l’égalité. La liberté, parce que toute dépendance particuliere est autant de force ôtée au corps de l’Etat; l’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle.
J’ai déjà dit ce que c’est que la liberté civile; à l’égard de l’égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance & de richesse soient absolument les mêmes, mais que, quant à la puissance, elle soit au dessous de toute violence & ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang & des loix, & quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, & nul assez pauvre pour être contraint de se vendre: Ce qui suppose du côté des grands modération de biens & de crédit, & du côté des petits, modération d’avarice & de convoitise.
Cette égalité, disent-ils, est une chimere de spéculation qui ne peut exister dans la pratique: Mais si l’abus est inévitable, s’ensuit-il qu’il ne faille pas au moins le regler? C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.
Mais ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent, tant de la situation locale, que du caractere des habitans, & c’est sur ces rapports qu’il faut assigner à chaque peuple un sistême particulier d’institution, qui soit le meilleur, non peut-être en lui-même, mais pour l’Etat auquel il est destiné. Par exemple le sol est-il ingrat & stérile, ou le pays trop serré pour les habitans? Tournez-vous du côté de l’industrie & des arts, dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous manquent. Au contraire, occupez-vous de riches plaines & des côteaux fertiles? Dans un bon terrain, manquez-vous d’habitans? Donnez tous vos soins à l’agriculture qui multiplie les hommes, & chassez les arts qui ne feroient qu’achever de dépeupler le pays, en attroupant sur quelques points du territoire le peu d’habitans qu’il a. Occupez-vous des rivages étendus & comodes? Couvrez la mer de vaisseaux, cultivez le commerce & la navigation; vous aurez une existence brillante & courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers presque inaccessibles? Restez barbares & Ichtyophages; vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, & surement plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous, chaque Peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne d’une maniere particuliere & rend sa législation propre à lui seul. C’est ainsi qu’autrefois les Hébreux & recemment les Arabes ont eu pour principal objet la Religion, les Athéniens les lettres, Carthage & Tyr le commerce, Rhodes la marine, Sparte la guerre, & Rome la vertu. L’Auteur de l’esprit des loix a montré dans des foules d’exemples par quel art le législateur dirige l’institution vers chacun de ces objets.
Ce qui rend la constitution d’un État véritablement solide & durable, c’est quand les convenances sont tellement observées que les rapports naturels & les loix tombent toujours de concert sur les mêmes points, & que celles-ci ne font, pour ainsi dire, qu’assurer accompagner rectifier les autres. Mais si le Législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui nait de la nature des choses, que l’un tende à la servitude & l’autre à la liberté, l’un aux richesses l’autre à la population, l’un à la paix l’autre aux conquêtes, on verra les loix s’affoiblir insensiblement, la constitution s’altérer, & l’Etat ne cessera d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, & que l’invincible nature ait repris son empire.
English
On the Various Systems of Legislation.
If we seek to determine precisely what constitutes the greatest good of all, which ought to be the end of every system of legislation, we shall find that it comes down to these two principal objects: liberty and equality. Liberty, because every instance of dependence on a particular person takes strength away from the body of the State; equality, because liberty cannot endure without it.
I have already said what civil liberty is. As for equality, we must not take this word to mean that the degrees of power and wealth should be absolutely the same, but rather that power should stop short of all violence and never be exercised except by virtue of office and law; and, as for wealth, that no citizen should be so rich as to be able to buy another, and none so poor as to be forced to sell himself. This presupposes, on the side of the great, moderation in possessions and influence, and on the side of the common people, moderation in greed and covetousness.
This equality, they say, is a speculative chimera that cannot exist in practice. But if abuse is inevitable, does it follow that we should not at least regulate it? It is precisely because the force of circumstances always tends to destroy equality that the force of legislation must always tend to uphold it.
But these general objects of every good institution must be adapted in each country to the relations arising both from its local situation and from the character of its inhabitants; it is on the basis of these relations that each people must be assigned a particular system of institutions, the best perhaps not in itself but for the State for which it is intended. For example, is the soil poor and barren, or the country too cramped for its inhabitants? Turn to industry and the crafts, whose products you will exchange for the provisions you lack. On the other hand, do you occupy rich plains and fertile hillsides? On good land, do you lack inhabitants? Devote all your efforts to agriculture, which multiplies men, and drive out the crafts, which would only finish depopulating the country by crowding its few inhabitants into a handful of places. Do you occupy long and accessible shores? Cover the sea with ships, cultivate trade and navigation; your existence will be brilliant and brief. Does the sea wash only almost inaccessible rocks along your coast? Remain uncivilized and fish-eating; you will live more peacefully, perhaps better, and certainly more happily. In a word, besides the principles common to all, each people has within itself some cause that gives those principles a particular direction and makes its legislation its own alone. Thus religion was once the principal object of the Hebrews, and more recently of the Arabs; letters were the object of the Athenians; commerce of Carthage and Tyre; seamanship of Rhodes; war of Sparta; and virtue of Rome. The author of The Spirit of the Laws has shown in countless examples the art by which the legislator directs institutions toward each of these objects.
What makes the constitution of a State truly solid and lasting is that circumstances are so well accommodated that natural relations and laws always converge on the same points, and the latter do no more, so to speak, than secure, accompany, and correct the former. But if the legislator mistakes his object and chooses a principle different from that born of the nature of things, if one tends toward servitude and the other toward liberty, one toward wealth and the other toward population, one toward peace and the other toward conquest, we shall see the laws imperceptibly weaken, the constitution deteriorate, and the State remain in turmoil until it is destroyed or transformed and invincible nature has reclaimed its dominion.
Book II, Chapter 12
French
Division des Loix.
Pour ordonner le tout, ou donner la meilleure forme possible à la chose publique, il y a diverses rélations à considérer. Premierement l’action du corps entier agissant sur lui-même, c’est-à-dire le rapport du tout au tout, ou du Souverain à l’État, & ce rapport est composé de celui des termes intermédiaires, comme nous le verrons ci-après.
Les loix qui reglent ce rapport portent le nom de loix politiques, & s’appellent aussi loix fondamentales, non sans quelque raison si ces loix sont sages. Car s’il n’y a dans chaque État qu’une bonne maniere de l’ordonner, le peuple qui l’a trouvée doit s’y tenir: mais si l’ordre établi est mauvais, pourquoi prendroit-on pour fondamentales des loix qui l’empêchent d’être bon? D’ailleurs, en tout état de cause, un peuple est toujours le maitre de changer ses loix, mêmes les meilleures; car s’il lui plait de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l’en empêcher?
La seconde rélation est celle des membres entre-eux, ou avec le corps entier, & ce rapport doit être au premier égard aussi petit & au second aussi grand qu’il est possible: en sorte que chaque Citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, & dans une excessive dépendance de la Cité; ce qui se fait toujours par les mêmes moyens; car il n’y a que la force de l’Etat qui fasse la liberté de ses membres. C’est de ce deuxieme rapport que naissent les loix civiles.
On peut considérer une troisieme sorte de rélation entre l’homme & la loi, savoir celle de la désobéissance à la peine, & celle-ci donne lieu à l’établissement des loix criminelles, qui dans le fond sont moins une espece particuliere de loix, que la sanction de toutes les autres.
A ces trois sortes de loix, il s’en joint une quatrieme, la plus importante de toutes; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens; qui fait la véritable constitution de l’Etat; qui prend tous les jours de nouvelles forces; qui, lorsque les autres loix vieillissent ou s’éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l’esprit de son institution, & substitue insensiblement la force de l’habitude à celle de l’autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, & sur-tout de l’opinion; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres: partie dont le grand Législateur s’occupe en secret, tandis qu’il paroit se borner à des réglemens particuliers qui ne sont que le ceintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naitre, forment enfin l’inébranlable Clef.
Entre ces diverses Classes, les loix politiques, qui constituent la forme du Gouvernement, sont la seule relative à mon sujet.
Fin du Livre Deuxieme.
English
Division of the Laws.
To put the whole in order, or give the public body the best possible form, there are several relations to consider. First, the action of the entire body upon itself, that is, the relation of the whole to the whole, or of the sovereign to the State; this relation is composed of the relations between the intermediate terms, as we shall see below.
The laws governing this relation bear the name of political laws, and are also called fundamental laws, with some reason if they are wise. For if there is only one good way of ordering each State, the people who have found it should hold to it; but if the established order is bad, why should laws that prevent it from becoming good be considered fundamental? Besides, in any case, a people is always master of changing its laws, even the best of them; for if it pleases the people to do itself harm, who has the right to prevent it?
The second relation is that of the members to one another or to the entire body; this relation must be as slight as possible in the first respect and as great as possible in the second, so that each citizen is perfectly independent of all the others and deeply dependent on the city. Both are always accomplished by the same means, for only the strength of the State makes its members free. From this second relation arise civil laws.
A third kind of relation may be considered, between man and law, namely that of disobedience to punishment. This gives rise to the establishment of criminal laws, which are at bottom less a distinct kind of law than the sanction of all the others.
To these three kinds of laws a fourth is joined, the most important of all. It is engraved neither on marble nor on bronze, but in the hearts of citizens; it forms the true constitution of the State; it gains new strength every day; when the other laws grow old or die out, it revives or replaces them, preserves a people in the spirit of its founding, and imperceptibly substitutes the force of habit for that of authority. I speak of morals, customs, and above all opinion: a part unknown to our political thinkers, but on which the success of all the others depends. This is the part with which the great legislator secretly concerns himself, while appearing to confine himself to particular regulations that are only the arch's temporary framework; customs, slower to arise, ultimately form its immovable keystone.
Among these different classes, political laws, which constitute the form of government, are the only ones relevant to my subject.
End of the Second Book.
Book III, Chapter 1
French
Avant de parler des diverses formes de Gouvernement, tâchons de fixer le sens précis de ce mot, qui n’a pas encore été fort bien expliqué.
CHAPITRE I.
Du Gouvernement en général.
J’avertis le lecteur que ce chapitre doit être lû posément, & que je ne sais pas l’art d’être clair pour qui ne veut pas être attentif.
Toute action libre a deux causes qui concourent à la produire, l’une morale, savoir la volonté qui détermine l’acte, l’autre physique, savoir la puissance qui l’exécute. Quand je marche vers un objet, il faut premierement que j’y veuille aller; en second lieu, que mes pieds m’y portent. Qu’un paralytique veuille courir, qu’un homme agile ne le veuille pas, tous deux resteront en place. Le corps politique a les mêmes mobiles; on y distingue de même la force & la volonté; Celle-ci sous le nom de puissance législative, l’autre sous le nom de puissance exécutive. Rien ne s’y fait ou ne s’y doit faire sans leur concours.
Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple, & ne peut appartenir qu’à lui. Il est aisé de voir au contraire, par les principes ci-devant établis, que la puissance exécutive ne peut appartenir à la généralité comme Législatrice ou Souveraine; parce que cette puissance ne consiste qu’en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celui du Souverain, dont tous les actes ne peuvent être que des loix.
Il faut donc à la force publique un agent propre qui la réunisse & la mette en œuvre selon les directions de la volonté générale, qui serve à la communication de l’Etat & du Souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans l’homme l’union de l’ame & du corps. Voilà quelle est dans l’Etat la raison du Gouvernement, confondu mal à propos avec le Souverain, dont il n’est que le ministre.
Qu’est-ce donc que le Gouvernement? Un corps intermédiaire établi entre les sujets & le Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des loix, & du maintien de la liberté, tant civile que politique.
Les membres de ce corps s’appellent Magistrats ou Rois, c’est-à-dire Gouverneurs, & le corps entier porte le nom de Prince. Ainsi ceux qui prétendent que l’acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n’est point un contract, ont grande raison. Ce n’est absolument qu’une commission, un emploi dans lequel, simples officiers du Souverain, ils exercent en son nom le pouvoir dont il les a faits dépositaires, & qu’il peut limiter, modifier & reprendre quand il lui plait, l’aliénation d’un tel droit étant incompatible avec la nature du corps social, & contraire au but de l’association.
J’appelle donc Gouvernement ou suprême administration l’exercice légitime de la puissance exécutive, & Prince ou magistrat l’homme ou le corps chargé de cette administration.
C’est dans le Gouvernement que se trouvent les forces intermédiaires, dont les rapports composent celui du tout au tout ou du Souverain à l’Etat. On peut réprésenter ce dernier rapport par celui des extrêmes d’une proportion continue, dont la moyenne proportionnelle est le Gouvernement. Le Gouvernement reçoit du Souverain les ordres qu’il donne au peuple, & pour que l’Etat soit dans un bon équilibre il faut, tout compensé, qu’il y ait égalité entre le produit ou la puissance du Gouvernement pris en lui-même & le produit ou la puissance des citoyens, qui sont souverains d’un côté & sujets de l’autre.
De plus, on ne sauroit altérer aucun des trois termes sans rompre à l’instant la proportion. Si le Souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des loix, ou si les sujets refusent d’obéir, le désordre succede à la regle, la force & la volonté n’agissent plus de concert, & l’Etat dissout tombe ainsi dans le despotisme ou dans l’anarchie. Enfin comme il n’y a qu’une moyenne proportionnelle entre chaque rapport, il n’y a non plus qu’un bon gouvernement possible dans un État: Mais comme mille événemens peuvent changer les rapports d’un peuple, non seulement différens Gouvernemens peuvent être bons à divers peuples, mais au même peuple en différens tems.
Pour tâcher de donner une idée des divers rapports qui peuvent regner entre ces deux extrêmes, je prendrai pour exemple le nombre du peuple, comme un rapport plus facile à exprimer.
Supposons que l’État soit composé de dix-mille Citoyens. Le Souverain ne peut être considéré que collectivement & en corps: Mais chaque particulier en qualité de sujet est considéré comme individu: Ainsi le Souverain est au sujet comme dix-mille est à un: C’est-à-dire que chaque membre de l’Etat n’a pour sa part que la dix-millieme partie de l’autorité souveraine, quoi qu’il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent-mille hommes, l’état des sujets ne change pas, & chacun porte également tout l’empire des loix, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millieme, a dix fois moins d’influence dans leur rédaction. Alors le sujet restant toujours un, le rapport du Souverain augmente en raison du nombre des Citoyens. D’où il suit que plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue.
Quand je dis que le rapport augmente, j’entends qu’il s’éloigne de l’égalité. Ainsi plus le rapport est grand dans l’acception des Géometres, moins il y a de rapport dans l’acception commune; dans la premiere le rapport considéré selon la quantité se mésure par l’exposant, & dans l’autre, considéré selon l’identité, il s’estime par la similitude.
Or moins les volontés particulieres se rapportent à la volonté générale, c’est-à-dire les mœurs aux loix, plus la force réprimante doit augmenter. Donc le Gouvernement, pour être bon, doit être rélativement plus fort à mésure que le peuple est plus nombreux.
D’un autre côté, l’aggrandissement de l’Etat donnant aux dépositaires de l’autorité publique plus de tentations & de moyens d’abuser de leur pouvoir, plus le Gouvernement doit avoir de force pour contenir le peuple, plus le Souverain doit en avoir à son tour pour contenir le Gouvernement. Je ne parle pas ici d’une force absolue, mais de la force rélative des diverses parties de l’Etat.
Il suit de ce double rapport que la proportion continue entre le Souverain le Prince & le peuple, n’est point une idée arbitraire, mais une conséquence nécessaire de la nature du corps politique. Il suit encore que l’un des extrêmes, savoir le peuple comme sujet, étant fixe & représenté par l’unité, toutes les fois que la raison doublée augmente ou diminue, la raison simple augmente ou diminue semblablement, & que par conséquent le moyen terme est changé. Ce qui fait voir qu’il n’y a pas une constitution de Gouvernement unique & absolue, mais qu’il peut y avoir autant de Gouvernemens différens en nature que d’Etats différens en grandeur.
Si, tournant ce sistême en ridicule, on disoit que pour trouver cette moyenne proportionnelle & former le corps du Gouvernement il ne faut, selon moi, que tirer la racine quarrée du nombre du peuple; je répondrois que je ne prends ici ce nombre que pour un exemple, que les rapports dont je parle ne se mésurent pas seulement par le nombre des hommes, mais en général par la quantité d’action, laquelle se combine par des multitudes de causes, qu’au reste si, pour m’exprimer en moins de paroles, j’emprunte un moment des termes de géométrie, je n’ignore pas, cependant, que la précision géométrique n’a point lieu dans les quantités morales.
Le Gouvernement est en petit ce que le corps politique qui le renferme est en grand. C’est une personne morale douée de certaines facultés, active comme le Souverain, passive comme l’Etat, & qu’on peut décomposer en d’autres rapports semblables, d’où nait par conséquent une nouvelle proportion, une autre encore dans celle-ci selon l’ordre des tribunaux, jusqu’à ce qu’on arrive à un moyen terme indivisible, c’est-à-dire à un seul chef ou magistrat suprême, qu’on peut se représenter au milieu de cette progression, comme l’unité entre la série des fractions & celles des nombres.
Sans nous embarrasser dans cette multiplication de termes, contentons-nous de considérer le Gouvernement comme un nouveau corps dans l’Etat, distinct du peuple & du Souverain, & intermédiaire entre l’un & l’autre.
Il y a cette différence essentielle entre ces deux corps, que l’Etat existe par lui-même, & que le Gouvernement n’existe que par le Souverain. Ainsi la volonté dominante du Prince n’est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi, sa force n’est que la force publique concentrée en lui, sitôt qu’il veut tirer de lui-même quelque acte absolu & indépendant, la liaison du tout commence à se relâcher. S’il arrivoit enfin que le Prince eut une volonté particuliere plus active que celle du Souverain, & qu’il usât pour obéir à cette volonté particuliere de la force publique qui est dans ses mains, en sorte qu’on eut, pour ainsi dire, deux Souverains, l’un de droit & l’autre de fait; à l’instant l’union sociale s’évanouiroit, & le corps politique seroit dissout.
Cependant pour que le corps du Gouvernement ait une existence une vie réelle qui le distingue du corps de l’Etat, pour que tous ses membres puissent agir de concert & répondre à la fin pour laquelle il est institué, il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force une volonté propre qui tende à sa conservation. Cette existence particuliere suppose des assemblées, des conseils, un pouvoir de délibérer de résoudre, des droits, des titres, des privileges qui appartiennent au Prince exclusivement, & qui rendent la condition du magistrat plus honorable à proportion qu’elle est plus pénible. Les difficultés sont dans la maniere d’ordonner dans le tout ce tout subalterne, de sorte qu’il n’altere point la constitution générale en affermissant la sienne, qu’il distingue toujours sa force particuliere destinée à sa propre conservation de la force publique destinée à la conservation de l’Etat, & qu’en un mot il soit toujours prêt à sacrifier le Gouvernement au peuple & non le peuple au Gouvernement.
D’ailleurs, bien que le corps artificiel du Gouvernement soit l’ouvrage d’un autre corps artificiel, & qu’il n’ait en quelque sorte qu’une vie empruntée & subordonnée, cela n’empêche pas qu’il ne puisse agir avec plus ou moins de vigueur ou de célérité, jouir, pour ainsi dire d’une santé plus ou moins robuste. Enfin, sans s’éloigner directement du but de son institution, il peut s’en écarter plus ou moins, selon la maniere dont il est constitué.
C’est de toutes ces différences que naissent les rapports divers que le Gouvernement doit avoir avec le corps de l’État, selon les rapports accidentels & particuliers par lesquels ce même État est modifié. Car souvent le Gouvernement le meilleur en soi deviendra le plus vicieux, si ses rapports ne sont altérés selon les défauts du corps politique auquel il appartient.
English
Before speaking of the various forms of government, let us try to fix the precise meaning of this word, which has not yet been very well explained.
Chapter I.
On Government in General.
I warn the reader that this chapter must be read deliberately, and that I do not know how to be clear to anyone unwilling to pay attention.
Every free action has two causes that work together to produce it: one moral, namely the will that determines the act; the other physical, namely the power that executes it. When I walk toward an object, I must first wish to go there and, second, my feet must carry me. Let a paralyzed man wish to run and an agile man have no wish to: both will stay where they are. The body politic has the same moving forces; here too we distinguish strength and will, the latter under the name of legislative power, the former under the name of executive power. Nothing is or should be done within it without their cooperation.
We have seen that legislative power belongs to the people, and can belong only to them. It is easy to see, on the other hand, from the principles established above, that executive power cannot belong to the people as a whole in their capacity as legislator or sovereign; for this power consists only in particular acts, which lie outside the province of law and consequently of the sovereign, whose every act can only be a law.
The public force therefore needs an agent of its own to bring it together and set it to work according to the directions of the general will, to serve as the means of communication between the State and the sovereign, to perform in the public person something like the function performed in man by the union of soul and body. This is the reason for government in the State, wrongly confused with the sovereign, of which it is only the minister.
What, then, is government? An intermediate body established between the subjects and the sovereign for their mutual communication, charged with executing the laws and maintaining liberty, both civil and political.
The members of this body are called magistrates or kings, that is, governors, and the body as a whole bears the name of prince. Thus those who maintain that the act by which a people submits to leaders is not a contract are quite right. It is nothing more than a commission, an office in which they, as mere officers of the sovereign, exercise in its name the power it has entrusted to them, and which it may limit, modify, and reclaim at its pleasure; for to alienate such a right would be incompatible with the nature of the social body and contrary to the purpose of association.
I therefore call government, or supreme administration, the legitimate exercise of executive power, and prince or magistrate the man or body charged with this administration.
It is in government that we find the intermediate forces whose relations compose the relation of the whole to the whole, or of the sovereign to the State. This last relation can be represented by that between the extremes of a continued proportion, of which government is the mean proportional. Government receives from the sovereign the commands it passes on to the people; and for the State to be properly balanced, all things considered, the product or power of the government taken in itself must equal the product or power of the citizens, who are sovereigns on one side and subjects on the other.
Moreover, none of these three terms can be altered without immediately breaking the proportion. If the sovereign wishes to govern, or the magistrate to make laws, or the subjects refuse to obey, disorder succeeds order, force and will no longer act in concert, and the State, dissolved, thus falls into despotism or anarchy. Finally, just as there is only one mean proportional between any given terms, so there is only one good government possible in any given State. But as a thousand events can change the relations within a people, not only may different governments be good for different peoples, but different governments may be good for the same people at different times.
To try to give some idea of the various relations that can prevail between these two extremes, I shall take the number of the people as an example, since this relation is easier to express.
Suppose that the State is composed of ten thousand citizens. The sovereign can be considered only collectively and as a body; but each private person, in his capacity as subject, is considered individually. Thus the sovereign stands to the subject as ten thousand stands to one: that is, each member of the State has as his share only the ten-thousandth part of sovereign authority, although he is wholly subject to it. Let the people be composed of a hundred thousand men: the condition of the subjects does not change, and each bears the full force of the laws equally, while his vote, reduced to a hundred-thousandth part, has ten times less influence in framing them. The subject thus always remaining one, the ratio of the sovereign increases with the number of citizens. It follows that the larger the State grows, the more liberty diminishes.
When I say that the ratio increases, I mean that it moves farther from equality. Thus the greater the ratio in the mathematicians' sense, the less relation there is in the ordinary sense; in the first, relation considered as quantity is measured by its exponent, while in the second, considered as identity, it is judged by similarity.
Now the less particular wills accord with the general will, that is, customs with laws, the more the power of restraint must increase. Therefore government, to be good, must be relatively stronger as the people grow more numerous.
On the other hand, as the enlargement of the State gives those entrusted with public authority more temptations and means to abuse their power, the greater the strength government must have to restrain the people, the greater the strength the sovereign must have in turn to restrain the government. I am not speaking here of absolute strength, but of the relative strength of the various parts of the State.
It follows from this double relation that the continued proportion between the sovereign, the prince, and the people is no arbitrary notion but a necessary consequence of the nature of the body politic. It also follows that since one of the extremes, namely the people as subject, is fixed and represented by unity, whenever the compound ratio increases or diminishes, the simple ratio increases or diminishes in like manner, and consequently the middle term changes. This shows that there is no one unique and absolute constitution of government, but that there may be as many governments differing in kind as there are States differing in size.
If anyone, turning this system to ridicule, were to say that according to me finding this mean proportional and forming the body of government requires nothing more than taking the square root of the number of the people, I would reply that I take this number only as an example; that the relations I speak of are measured not merely by the number of men but, more generally, by the quantity of action, which depends on a multitude of causes; and that, moreover, if for a moment I borrow the terms of geometry to express myself more briefly, I am nevertheless well aware that geometrical precision has no place in moral quantities.
Government is on a small scale what the body politic that contains it is on a large one. It is a corporate person endowed with certain faculties, active like the sovereign, passive like the State, and capable of being broken down into further similar relations. Consequently a new proportion arises, then another within it according to the order of the courts, until we arrive at an indivisible middle term, that is, a single leader or supreme magistrate, whom we may picture in the middle of this progression as unity between the series of fractions and the series of whole numbers.
Without entangling ourselves in this multiplication of terms, let us be content to regard government as a new body within the State, distinct from the people and the sovereign and intermediate between them.
There is this essential difference between the two bodies: the State exists through itself, while government exists only through the sovereign. Thus the ruling will of the prince is, or ought to be, nothing but the general will or law; its strength is nothing but the public force concentrated within it. As soon as it tries to perform on its own some absolute and independent act, the bond uniting the whole begins to loosen. If the prince should ultimately have a particular will more active than that of the sovereign, and should use the public force in its hands to obey that particular will, so that there were, as it were, two sovereigns, one by right and the other in fact, the social union would vanish at once and the body politic would be dissolved.
Nevertheless, for the body of government to have a real life and existence distinguishing it from the body of the State, for all its members to act in concert and fulfill the end for which it was established, it needs a self of its own, a sensibility common to its members, and a strength and will of its own tending toward its preservation. This separate existence presupposes assemblies, councils, a power to deliberate and decide, rights, titles, and privileges belonging exclusively to the prince and making the magistrate's position more honorable in proportion as it is more arduous. The difficulties lie in ordering this subordinate whole within the whole so that, while strengthening its own constitution, it does not alter the general one; so that it always distinguishes its own particular strength, intended for its own preservation, from the public force intended for the preservation of the State; and, in a word, so that it is always ready to sacrifice government to the people rather than the people to government.
Besides, although the artificial body of government is the work of another artificial body and in a sense has only a borrowed and subordinate life, that does not prevent it from acting with greater or lesser vigor or speed, or enjoying, so to speak, more or less robust health. Finally, without departing directly from the end for which it was established, it may stray farther or less far from it, depending on the way it is constituted.
From all these differences arise the various relations government must have with the body of the State, according to the accidental and particular relations that modify the State itself. For the government best in itself will often become the worst if its relations are not altered to suit the defects of the body politic to which it belongs.
Book III, Chapter 2
French
Du principe qui constitue les diverses formes de Gouvernement.
Pour exposer la cause générale de ces différences, il faut distinguer ici le Prince & le Gouvernement, comme j’ai distingué ci-devant l’Etat & le Souverain.
Le corps du magistrat peut être composé d’un plus grand ou moindre nombre de membres. Nous avons dit que le rapport du Souverain aux sujets étoit d’autant plus grand que le peuple étoit plus nombreux, & par une évidente analogie nous en pouvons dire autant du Gouvernement à l’égard des Magistrats.
Or la force totale du Gouvernement étant toujours celle de l’Etat, ne varie point: d’où il suit que plus il use de cette force sur ses propres membres, moins il lui en reste pour agir sur tout le peuple.
Donc plus les Magistrats sont nombreux, plus le Gouvernement est foible. Comme cette maxime est fondamentale, appliquons-nous à la mieux éclaircir.
Nous pouvons distinguer dans la personne du magistrat trois volontés essentiellement différentes. Premierement la volonté propre de l’individu, qui ne tend qu’à son avantage particulier; secondement la volonté commune des magistrats, qui se rapporte uniquement à l’avantage du Prince, & qu’on peut appeller volonté de corps, laquelle est générale par rapport au Gouvernement, & particuliere par rapport à l’Etat, dont le Gouvernement fait partie; en troisieme lieu la volonté du peuple ou la volonté souveraine, laquelle est générale, tant par rapport à l’Etat considéré comme le tout, que par rapport au Gouvernement considéré comme partie du tout.
Dans une législation parfaite, la volonté particuliere ou individuelle doit être nulle, la volonté de corps propre au Gouvernement très subordonnée, & par conséquent la volonté générale ou souveraine toujours dominante & la regle unique de toutes les autres.
Selon l’ordre naturel, au contraire, ces différentes volontés deviennent plus actives à mesure qu’elles se concentrent. Ainsi la volonté générale est toujours la plus foible, la volonté de corps a le second rang, & la volonté particuliere le premier de tous: de sorte que dans le Gouvernement, chaque membre est premierement soi-même, & puis Magistrat, & puis citoyen. Gradation directement opposée à celle qu’exige l’ordre social.
Cela posé: que tout le Gouvernement soit entre les mains d’un seul homme. Voilà la volonté particuliere & la volonté de corps parfaitement réunies, & par conséquent celle-ci au plus haut dégré d’intensité qu’elle puisse avoir. Or comme c’est du dégré de la volonté que dépend l’usage de la force, & que la force absolue du Gouvernement ne varie point, il s’ensuit que le plus actif des Gouvernemens est celui d’un seul.
Au contraire, unissons le Gouvernement à l’autorité législative; faisons le Prince du Souverain, & de tous les Citoyens autant de magistrats: Alors la volonté de corps, confondue avec la volonté générale, n’aura pas plus d’activité qu’elle, & laissera la volonté particuliere dans toute sa force. Ainsi le Gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum de force rélative ou d’activité.
Ces rapports sont incontestables, & d’autres considérations servent encore à les confirmer. On voit, par exemple, que chaque magistrat est plus actif dans son corps que chaque citoyen dans le sien, & que par conséquent la volonté particuliere a beaucoup plus d’influence dans les actes du Gouvernement que dans ceux du Souverain; car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction du Gouvernement, au lieu que chaque citoyen pris à part n’a aucune fonction de la souveraineté. D’ailleurs, plus l’Etat s’étend, plus sa force réelle augmente, quoiqu’elle n’augmente pas en raison de son étendue: mais l’Etat restant le même, les magistrats ont beau se multiplier, le Gouvernement n’en acquiert pas une plus grande force réelle, parce que cette force est celle de l’Etat, dont la mésure est toujours égale. Ainsi la force rélative ou l’activité du Gouvernement diminue, sans que sa force absolue ou réelle puisse augmenter.
Il est sûr encore que l’expédition des affaires devient plus lente à mésure que plus de gens en sont chargés, qu’en donnant trop à la prudence on ne donne pas assez à la fortune, qu’on laisse échapper l’occasion, & qu’à force de délibérer on perd souvent le fruit de la délibération.
Je viens de prouver que le Gouvernement se relâche à mésure que les magistrats se multiplient, & j’ai prouvé ci-devant que plus le peuple est nombreux, plus la force réprimante doit augmenter. D’où il suit que le rapport des magistrats au Gouvernement doit être inverse du rapport des sujets au Souverain: C’est-à-dire que, plus l’Etat s’aggrandit, plus le Gouvernement doit se resserrer; tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l’augmentation du peuple.
Au reste je ne parle ici que de la force rélative du Gouvernement, & non de sa rectitude: Car, au contraire, plus le magistrat est nombreux, plus la volonté de corps se rapproche de la volonté générale; au lieu que, sous un magistrat unique cette même volonté de corps n’est, comme je l’ai dit, qu’une volonté particuliere. Ainsi l’on perd d’un côté ce qu’on peut gagner de l’autre, & l’art du Législateur est de savoir fixer le point où la force & la volonté du Gouvernement, toujours en proportion réciproque, se combinent dans le rapport le plus avantageux à l’Etat.
English
On the Principle That Determines the Different Forms of Government
To explain the general cause of these differences, we must distinguish here between the prince and the government, as I distinguished earlier between the state and the sovereign.
The body of magistrates may comprise a greater or smaller number of members. We have said that the ratio of the sovereign to its subjects grows as the people grows more numerous; and by an evident analogy we may say the same of the government in relation to its magistrates.
Now the government's total force, being always that of the state, does not vary. It follows that the more of this force it uses upon its own members, the less it has left to act upon the people as a whole.
Thus the more numerous the magistrates, the weaker the government. Since this principle is fundamental, let us take pains to make it clearer.
We can distinguish in the person of a magistrate three essentially different wills. First, the individual's own will, which seeks only his particular advantage; second, the common will of the magistrates, directed solely to the advantage of the prince, and which may be called the corporate will: general in relation to the government, but particular in relation to the state of which the government forms a part; third, the will of the people, or sovereign will, which is general both in relation to the state considered as a whole and in relation to the government considered as part of that whole.
Under perfect legislation, the particular or individual will must count for nothing, the corporate will proper to the government must be strictly subordinate, and consequently the general or sovereign will must always prevail and be the sole rule for all the others.
In the natural order, on the contrary, these different wills become more active as they become more concentrated. Thus the general will is always the weakest, the corporate will comes second, and the particular will first of all: so that within the government each member is first himself, then a magistrate, then a citizen. This gradation is directly opposed to what the social order requires.
With that established, suppose the whole government is placed in the hands of a single man. The particular will and the corporate will are now perfectly united, and the latter consequently attains the highest intensity it can have. Since the use of force depends on the intensity of the will, while the absolute force of the government does not vary, it follows that government by one is the most active of all.
Conversely, let us unite the government with legislative authority; let us make the sovereign the prince, and every citizen a magistrate. Then the corporate will, merged with the general will, will have no more activity than the latter and will leave the particular will in full strength. Thus the government, still possessing the same absolute force, will be at its minimum of relative force or activity.
These relations are beyond dispute, and further considerations confirm them. We see, for example, that each magistrate is more active in his body than each citizen is in his, and that the particular will therefore has much more influence on acts of government than on acts of the sovereign. For nearly every magistrate has some function of government to perform, whereas the individual citizen has no function of sovereignty. Besides, the more extensive a state becomes, the more its real force increases, although not in proportion to its extent. But with the state remaining the same, the magistrates may multiply as much as they please without giving the government any greater real force, since that force belongs to the state and its measure remains unchanged. Thus the relative force or activity of the government diminishes without any possible increase in its absolute or real force.
It is equally certain that business proceeds more slowly as more people are charged with it; that in allowing too much to prudence we allow too little to fortune; that opportunities slip away; and that prolonged deliberation often costs us the fruit of deliberation itself.
I have just proved that the government weakens as its magistrates multiply; and I proved earlier that the more numerous the people, the greater the restraining force must be. It follows that the ratio of magistrates to government must be the inverse of the ratio of subjects to sovereign: that is, as the state grows larger, the government must grow more concentrated, so that the number of its chiefs diminishes in proportion as the people increases.
For the rest, I am speaking here only of the government's relative force, not of its rectitude. For, conversely, the more numerous the magistrates, the closer the corporate will comes to the general will, whereas under a single magistrate that same corporate will, as I have said, is merely a particular will. What may be gained on one side is thus lost on the other; and the legislator's art lies in finding the point where the force and the will of the government, always in inverse proportion, combine in the relation most advantageous to the state.
Book III, Chapter 3
French
Division des Gouvernemens.
On a vu dans le chapitre précédent pourquoi l’on distingue les diverses especes ou formes de Gouvernemens par le nombre des membres qui les composent; il reste à voir dans celui-ci comment se fait cette division.
Le Souverain peut, en premier lieu, commettre le dépôt du Gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple, en sorte qu’il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne à cette forme de Gouvernement le nom de Démocratie.
Ou bien il peut resserrer le Gouvernement entre les mains d’un petit nombre, en sorte qu’il y ait plus de simples Citoyens que de magistrats, & cette forme porte le nom d’Aristocratie.
Enfin il peut concentrer tout le Gouvernement dans les mains d’un magistrat unique dont tous les autres tiennent leur pouvoir. Cette troisieme forme est la plus commune, & s’appelle Monarchie ou Gouvernement royal.
On doit remarquer que toutes ces formes ou du moins les deux premieres sont susceptibles de plus ou de moins, & ont même une assez grande latitude; car la Démocratie peut embrasser tout le peuple ou se resserrer jusqu’à la moitié. L’Aristocratie à son tour peut de la moitié du peuple se resserrer jusqu’au plus petit nombre indéterminément. La Royauté même est susceptible de quelque partage. Sparte eut constamment deux Rois par sa constitution, & l’on a vu dans l’empire romain jusqu’à huit Empereurs à la fois, sans qu’on pût dire que l’Empire fut divisé. Ainsi il y a un point où chaque forme de Gouvernement se confond avec la suivante, & l’on voit, que sous trois seules dénominations, le Gouvernement est réellement susceptible d’autant de formes diverses que l’Etat a de Citoyens.
Il y a plus: Ce même Gouvernement pouvant à certains égards se subdiviser en d’autres parties, l’une administrée d’une maniere & l’autre d’une autre, il peut résulter de ces trois formes combinées une multitude de formes mixtes, dont chacune est multipliable par toutes les formes simples.
On a de tous tems beaucoup disputé sur la meilleure forme de Gouvernement, sans considérer que chacune d’elles est la meilleure en certains cas, & la pire en d’autres.
Si dans les différens États le nombre des magistrats suprêmes doit être en raison inverse de celui des Citoyens, il s’ensuit qu’en général le Gouvernement Démocratique convient aux petits États, l’Aristocratique aux médiocres, & le Monarchique aux grands. Cette regle se tire immédiatement du principe; mais comment compter la multitude de circonstances qui peuvent fournir des exceptions?
English
The Division of Governments
We saw in the preceding chapter why the different kinds or forms of government are distinguished by the number of members composing them. It remains to see how this division is made.
The sovereign may, in the first place, entrust the government to the whole people or to the greater part of the people, so that there are more citizens who are magistrates than citizens who are private individuals. This form of government is called democracy.
Or it may confine the government to the hands of a small number, so that there are more ordinary citizens than magistrates; this form is called aristocracy.
Finally, it may concentrate the entire government in the hands of a single magistrate, from whom all the others derive their power. This third form is the most common and is called monarchy, or royal government.
It should be noted that all these forms, or at least the first two, admit of degrees and have a fairly wide range. Democracy may embrace the whole people or narrow itself to half. Aristocracy, in turn, may narrow from half the people to an indefinitely small number. Even kingship admits of some division. Sparta consistently had two kings under its constitution, and the Roman Empire saw as many as eight emperors at once, without anyone being able to say that the empire was divided. Thus there is a point where each form of government merges with the next; and we see that under just three names, government can in reality take as many different forms as the state has citizens.
More than that: since any one of these governments may in certain respects be subdivided into further parts, one administered in one fashion and another in another, these three forms can combine to produce a multitude of mixed forms, each of which can be multiplied by every simple form.
People have always argued at length over the best form of government without considering that each is best in some circumstances and worst in others.
If, among different states, the number of supreme magistrates should stand in inverse proportion to the number of citizens, it follows that, in general, democratic government suits small states, aristocratic government those of middling size, and monarchical government large ones. This rule follows directly from the principle. But how can one count the multitude of circumstances that may furnish exceptions?
Book III, Chapter 4
French
De la Démocratie.
Celui qui fait la loi sait mieux que personne comment elle doit être éxecutée & interprêtée. Il semble donc qu’on ne sauroit avoir une meilleure constitution que celle où le pouvoir exécutif est joint au législatif: Mais c’est cela même qui rend ce Gouvernement insuffisant à certains égards, parce que les choses qui doivent être distinguées ne le sont pas, & que le Prince & le Souverain n’étant que la même personne, ne forment, pour ainsi dire, qu’un Gouvernement sans Gouvernement.
Il n’est pas bon que celui qui fait les loix les éxécute, ni que le corps du peuple détourne son attention des vues générales, pour les donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques, & l’abus des loix par le Gouvernement est un mal moindre que la corruption du Législateur, suite infaillible des vues particulieres. Alors l’Etat étant altéré dans sa substance, toute réforme devient impossible. Un peuple qui n’abuseroit jamais du Gouvernement n’abuseroit pas non plus de l’indépendance; un peuple qui gouverneroit toujours bien n’auroit pas besoin d’être gouverné.
A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, & il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne & que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, & l’on voit aisément qu’il ne sauroit établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en principes que quand les fonctions du Gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquierent tôt ou tard la plus grande autorité; ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier les affaires, qui les y amene naturellement.
D’ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement? Premierement, un État très petit où le peuple soit facile à rassembler & où chaque citoyen puisse aisément connoitre tous les autres: secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires & les discussions épineuses: Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs & dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne sauroit subsister longtems dans les droits & l’autorité: Enfin peu ou point de luxe; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le riche & le pauvre, l’un par la possession l’autre par la convoitise; il vend la patrie à la molesse à la vanité; il ôte à l’État tous ses Citoyens pour les asservir les uns aux autres, & tous à l’opinion.
Voilà pourquoi un Auteur célebre a donné la vertu pour principe à la République; car toutes ces conditions ne sauroient subsister sans la vertu: mais, faute d’avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie a manqué souvent de justesse, quelquefois de clarté, & n’a pas vu que l’autorité Souveraine étant par tout la même, le même principe doit avoir lieu dans tout État bien constitué, plus ou moins, il est vrai, selon la forme du Gouvernement.
Ajoutons qu’il n’y a pas de Gouvernement si sujet aux guerres civiles & aux agitations intestines que le Démocratique ou populaire, parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement & si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance & de courage pour être maintenu dans la sienne. C’est sur-tout dans cette constitution que le Citoyen doit s’armer de force & de constance, & dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disoit un vertueux Palatin dans la Diete de Pologne: Malo periculosam libertatem quam quietum servitium.
S’il y avoit un peuple de Dieux, il se gouverneroit Démocratiquement. Un Gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
English
On Democracy
The maker of a law knows better than anyone how it should be carried out and interpreted. It seems, then, that there could be no better constitution than one in which executive power is joined to legislative power. But this very thing makes such a government inadequate in certain respects: things that ought to be kept distinct are not, and the prince and the sovereign, being one and the same person, form, so to speak, a government without government.
It is not good for the maker of the laws to execute them, or for the body of the people to turn its attention from general aims to particular objects. Nothing is more dangerous than the influence of private interests in public affairs, and the government's abuse of the laws is a lesser evil than the corruption of the legislator, the inevitable consequence of particular interests. Once the state is altered in its very substance, all reform becomes impossible. A people that would never abuse government would not abuse independence either; a people that would always govern well would have no need to be governed.
Taking the word in its strict sense, a true democracy has never existed and never will. It is contrary to the natural order for the many to govern and the few to be governed. We cannot imagine the people remaining constantly assembled to attend to public affairs; and we readily see that they cannot set up committees for this purpose without changing the form of administration.
Indeed, I believe I can lay down as a principle that when the functions of government are divided among several tribunals, the least numerous sooner or later acquire the greatest authority, if only because the ease with which they dispatch business naturally brings it to them.
Besides, how many difficult conditions must such a government bring together! First, a very small state where the people can easily assemble and each citizen can readily know all the others; second, great simplicity of manners to forestall a multitude of affairs and thorny disputes; then a large measure of equality in rank and fortune, without which equality of rights and authority cannot long endure; and finally little or no luxury. For luxury is either the effect of wealth or makes wealth necessary; it corrupts rich and poor alike, one through possession and the other through covetousness; it sells the fatherland to softness and vanity; it strips the state of all its citizens, making them slaves to one another and all of them slaves to opinion.
This is why a celebrated author made virtue the principle of the republic, for none of these conditions could endure without virtue. But for want of the necessary distinctions, that fine mind often lacked precision, sometimes clarity, and failed to see that sovereign authority is everywhere the same, and that the same principle must hold in every well-constituted state, though in greater or lesser measure according to its form of government.
Let us add that no government is so exposed to civil wars and internal upheavals as democratic or popular government, because none has so strong and constant a tendency to change its form, or demands more vigilance and courage to preserve it. Above all under this constitution, the citizen must arm himself with strength and steadfastness, and say every day of his life in his heart what a virtuous Palatine said in the Diet of Poland: “I prefer a dangerous freedom to a peaceful servitude.”
If there were a people of gods, they would govern themselves democratically. So perfect a government is not suited to human beings.
Book III, Chapter 5
French
De l’Aristocratie.
Nous avons ici deux personnes morales très distinctes, savoir le Gouvernement & le Souverain, & par conséquent deux volontés générales, l’une par rapport à tous les citoyens, l’autre seulement pour les membres de l’administration. Ainsi, bien que le Gouvernement puisse régler sa police intérieure comme il lui plait, il ne peut jamais parler au peuple qu’au nom du Souverain, c’est-à-dire au nom du peuple même; ce qu’il ne faut jamais oublier.
Les premieres sociétés se gouvernerent aristocratiquement. Les chefs des familles délibéroient entre eux des affaires publiques; Les jeunes gens cédoient sans peine à l’autorité de l’expérience. Delà les noms de Prêtres, d’anciens, de sénat, de Gérontes.. Les sauvages de l’amérique septentrionale se gouvernent encore ainsi de nos jours, & sont très bien gouvernés.
Mais à mésure que l’inégalité d’institution l’emporta sur l’inégalité naturelle, la richesse ou la puissance fut préférée à l’âge, & l’Aristocratie devint élective. Enfin la puissance transmise avec les biens du pere aux enfans, rendant les familles patriciennes, rendit le Gouvernement héréditaire, & l’on vit des Sénateurs de vingt ans.
Il y a donc trois sortes d’Aristocratie; naturelle, élective, héréditaire. La premiere ne convient qu’à des peuples simples; la troisieme est le pire de tous les Gouvernemens. La deuxieme est le meilleur: c’est l’Aristocratie proprement dite.
Outre l’avantage de la distinction des deux pouvoirs, elle a celui du choix de ses membres; car dans le Gouvernement populaire tous les Citoyens naissent magistrats, mais celui-ci les borne à un petit nombre, & ils ne le deviennent que par élection; moyen par lequel la probité, les lumieres, l’expérience, & toutes les autres raisons de préférence & d’estime publique, sont autant de nouveaux garants qu’on sera sagement gouverné.
De plus, les assemblées se font plus comodément, les affaires se discutent mieux s’expédient avec plus d’ordre & de diligence, le crédit de l’État est mieux soutenu chez l’étranger par de vénérables sénateurs que par une multitude inconnue ou méprisée.
En un mot, c’est l’ordre le meilleur & le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouverneront pour son profit & non pour le leur; il ne faut point multiplier en vain les ressorts, ni faire avec vingt mille hommes ce que cent hommes choisis peuvent encore mieux. Mais il faut remarquer que l’intérêt de corps commence à moins diriger ici la force publique — sur la regle de la volonté générale, & qu’une autre pente inévitable enlêve aux loix une partie de la puissance exécutive.
À l’egard des convenances particulieres, il ne faut ni un État si petit ni un peuple si simple & si droit que l’exécution des loix suive immédiatement de la volonté publique, comme dans une bonne Démocratie. Il ne faut pas non plus une si grande nation que les chefs épars pour la gouverner puissent trancher du Souverain chacun dans son département, & commencer par se rendre indépendans pour devenir enfin les maitres.
Mais si l’Aristocratie exige quelques vertus de moins que le Gouvernement populaire, elle en exige aussi d’autres qui lui sont propres; comme la modération dans les riches & le contentement dans les pauvres; car il semble qu’une égalité rigoureuse y seroit déplacée; elle ne fut pas même observée à Sparte.
Au reste, si cette forme comporte une certaine inégalité de fortune, c’est bien pour qu’en général l’administration des affaires publiques soit confiée à ceux qui peuvent les mieux y donner tout leur tems, mais non pas, comme prétend Aristote, pour que les riches soient toujours préférés. Au contraire, il importe qu’un choix opposé apprenne quelquefois au peuple qu’il y a dans le mérite des hommes des raisons de préférence plus importantes que la richesse.
English
On Aristocracy
Here we have two very distinct corporate persons, namely the government and the sovereign, and consequently two general wills: one with respect to all citizens, the other only with respect to the members of the administration. Thus, although the government may regulate its internal affairs as it pleases, it can never speak to the people except in the name of the sovereign—that is, in the name of the people themselves. This must never be forgotten.
The earliest societies governed themselves aristocratically. The heads of families deliberated together on public affairs; the young readily yielded to the authority of experience. Hence the names of priests, elders, senate, gerontes. The Indigenous peoples of North America still govern themselves this way today, and are very well governed.
But as inequality established by convention prevailed over natural inequality, wealth or power came to be preferred to age, and aristocracy became elective. Finally, power passed down with a father's property to his children, making families patrician and government hereditary; and senators of twenty years of age appeared.
There are, then, three kinds of aristocracy: natural, elective, and hereditary. The first is suited only to simple peoples; the third is the worst of all governments. The second is the best: it is aristocracy properly so called.
Besides the advantage of separating the two powers, it has that of choosing its members. For in popular government all citizens are born magistrates, whereas this form confines the office to a small number, who become magistrates only through election. In this way integrity, enlightenment, experience, and every other reason for public preference and esteem become so many fresh guarantees of wise government.
Moreover, assemblies can be held more conveniently, affairs are better discussed and dispatched with greater order and speed, and the state's standing abroad is better upheld by venerable senators than by an unknown or despised multitude.
In a word, it is the best and most natural order for the wisest to govern the multitude, when we are sure they will govern for its benefit and not their own. We must not multiply the machinery to no purpose, or employ twenty thousand people to do what a hundred chosen people can do better. But we must note that corporate interest begins here to direct the public force less closely according to the rule of the general will, and that another inevitable tendency takes from the laws a portion of executive power.
As to particular circumstances, the state must not be so small nor the people so simple and upright that the execution of the laws follows immediately from the public will, as in a sound democracy. Nor must the nation be so large that its leaders, scattered in order to govern it, can each play the sovereign in his own district and begin by making themselves independent, only to become masters in the end.
But if aristocracy demands somewhat fewer virtues than popular government, it also demands others peculiar to itself, such as moderation among the rich and contentment among the poor. For strict equality would seem out of place here; it was not observed even in Sparta.
For the rest, if this form permits a certain inequality of fortune, it is only so that, in general, public affairs may be entrusted to those who can best devote all their time to them, not so that the rich should always be preferred, as Aristotle claims. On the contrary, it matters that an opposite choice should sometimes teach the people that human merit offers grounds for preference more important than wealth.
Book III, Chapter 6
French
De la Monarchie.
Jusqu’ici nous avons considéré le Prince comme une personne morale & collective, unie par la force des loix, & dépositaire dans l’Etat de la puissance exécutive. Nous avons maintenant à considérer cette puissance réunie entre les mains d’une personne naturelle, d’un homme réel, qui seul ait droit d’en disposer selon les loix. C’est ce qu’on appelle un Monarque ou un Roi.
Tout au contraire des autres administrations, où un être collectif représente un individu, dans celle-ci un individu représente un être collectif; en sorte que l’unité morale qui constitue le Prince est en même tems une unité physique, dans laquelle toutes les facultés que la loi réunit dans l’autre avec tant d’effort se trouvent naturellement réunies.
Ainsi la volonté du peuple, & la volonté du Prince, & la force publique de l’État, & la force particuliere du Gouvernement, tout répond au même mobile, tous les ressorts de la machine sont dans la même main, tout marche au même but, il n’y a point de mouvemens opposés qui s’entredétruisent, & l’on ne peut imaginer aucune sorte de constitution dans laquelle un moindre effort produise une action plus considérable. Archimede assis tranquilement sur le rivage & tirant sans peine à flot un grand Vaisseau, me représente un monarque habile gouvernant de son cabinet ses vastes États, & faisant tout mouvoir en paroissant immobile.
Mais s’il n’y a point de Gouvernement qui ait plus de vigueur, il n’y en a point où la volonté particuliere ait plus d’empire & domine plus aisément les autres; tout marche au même but, il est vrai; mais ce but n’est point celui de la félicité publique, & la force même de l’Administration tourne sans cesse au préjudice de l’Etat.
Les Rois veulent être absolus, & de loin on leur crie que le meilleur moyen de l’être est de se faire aimer de leurs peuples. Cette maxime est très belle, & même très vraye à certains égards. Malheureusement on s’en moquera toujours dans les Cours. La puissance qui vient de l’amour des peuples est sans doute la plus grande; mais elle est précaire & conditionnelle, jamais les Princes ne s’en contenteront. Les meilleurs Rois veulent pouvoir être méchans s’il leur plait, sans cesser d’être les maitres: Un sermoneur politique aura beau leur dire que la force du peuple étant la leur, leur plus grand intérêt est que le peuple soit florissant, nombreux, redoutable: ils savent très bien que cela n’est pas vrai. Leur intérêt personnel est premierement que le Peuple soit foible, misérable, & qu’il ne puisse jamais leur résister. J’avoue que, supposant les sujets toujours parfaitement soumis, l’intérêt du Prince seroit alors que le peuple fut puissant, afin que cette puissance étant sienne le rendit rédoutable à ses voisins; mais comme cet intérêt n’est que secondaire & subordonné, & que les deux suppositions sont incompatibles, il est naturel que les Princes donnent toujours la préférence à la maxime qui leur est le plus immédiatement utile. C’est ce que Samuël représentoit fortement aux Hébreux; c’est ce que Machiavel a fait voir avec évidence. En feignant de donner des leçons aux Rois il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains.
Nous avons trouvé, par les rapports généraux que la monarchie n’est convenable qu’aux grands États, & nous le trouvons encore en l’examinant en elle-même. Plus l’administration publique est nombreuse, plus le rapport du Prince aux sujets diminue & s’approche de l’égalité, en sorte que ce rapport est un ou l’égalité-même dans la Démocratie. Ce même rapport augmente à mésure que le Gouvernement se resserre, & il est dans son maximum quand le Gouvernement est dans les mains d’un seul. Alors il se trouve une trop grande distance entre le Prince & le Peuple, & l’État manque de liaison. Pour la former il faut donc des ordres intermédiaires: Il faut des Princes, des Grands, de la noblesse pour les remplir. Or rien de tout cela ne convient à un petit État, que ruinent tous ces degrés.
Mais s’il est difficile qu’un grand État soit bien gouverné, il l’est beaucoup plus qu’il soit bien gouverné par un seul homme, & chacun sait ce qu’il arrive quand le Roi se donne des substituts.
Un defaut essenciel & inévitable, qui mettra toujours le gouvernement monarchique au dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n’éleve presque jamais aux premieres places que des hommes éclairés & capables, qui les remplissent avec honneur: au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigans, à qui les petits talens qui font dans les Cours parvenir aux grandes places, ne servent qu’à montrer au public leur ineptie aussi-tôt qu’ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le Prince, & un homme d’un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministere, qu’un sot à la tête d’un gouvernement républicain. Aussi, quand par quelque heureux hazard un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une Monarchie presque abimée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, & cela fait époque dans un pays.
Pour qu’un État monarchique put être bien gouverné, il faudroit que sa grandeur ou son étendue fut mésurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir que de régir. Avec un levier suffisant, d’un doigt on peut ébranler le monde, mais pour le soutenir il faut les épaules d’Hercule. Pour peu qu’un État soit grand, le Prince est presque toujours trop petit. Quand, au contraire il arrive que l’État est trop petit pour son chef, ce qui est très rare, il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant toujours la grandeur de ses vues, oublie les intérêts des peuples, & ne les rend pas moins malheureux par l’abus des talens qu’il a de trop, qu’un chef borné par le défaut de ceux qui lui manquent. Il faudroit, pour ainsi dire, qu’un royaume s’étendit ou se resserrât à chaque regne selon la portée du Prince; au lieu que les talens d’un Sénat ayant des mésures plus fixes, l’État peut avoir des bornes constantes & l’administration n’aller pas moins bien.
Le plus sensible inconvénient du Gouvernement d’un seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un Roi mort, il en faut un autre; les élections laissent des intervalles dangereux, elles sont orageuses, & à moins que les Citoyens ne soient d’un désintéressement, d’une intégrité que ce Gouvernement ne comporte gueres, la brigue & la corruption s’en mêlent. Il est difficile que celui à qui l’Etat s’est vendu ne le vende pas à son tour, & ne se dédommage pas sur les foibles de l’argent que les puissans lui ont extorqué. Tôt ou tard tout devient venal sous une pareille administration, & la paix dont on jouit alors sous les rois, est pire que le désordre des interregnes.
Qu’a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les Couronnes héréditaires dans certaines familles, & l’on a établi un ordre de Succession qui prévient toute dispute à la mort des Rois: C’est-à-dire que, substituant l’inconvénient des régences à celui des élections, on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, & qu’on a mieux aimé risquer d’avoir pour chefs des enfans, des monstres, des imbéciles, que d’avoir à disputer sur le choix des bons Rois; on n’a pas considéré qu’en s’exposant ainsi aux risques de l’alternative on met presque toutes les chances contre soi. C’étoit un mot très-sensé que celui du jeune Denis, à qui son pere en lui reprochant une action honteuse, disoit, t’en ai-je donné l’exemple? Ah, répondit le fils, votre pere n’étoit pas roi!
Tout concourt à priver de justice & de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peine, à ce qu’on dit, pour enseigner aux jeunes Princes l’art de regner; il ne paroit pas que cette éducation leur profite. On feroit mieux de commencer par leur enseigner l’art d’obéir. Les plus grands rois qu’ait célébrés l’histoire n’ont point été élevés pour regner; c’est une science qu’on ne possede jamais moins qu’après l’avoir trop apprise, & qu’on acquiert mieux en obéissant qu’en commandant. Nam utilissimus idem ac brevissimus bonarum malarumque rerum delectus, cogitare quid aut nolueris sub alio Principe aut volueris.
Une suite de ce défaut de cohérence est l’inconstance du gouvernement royal qui, se réglant tantôt sur un plan & tantôt sur un autre selon le caractere du Prince qui regne ou des gens qui regnent pour lui, ne peut avoir longtems un objet fixe ni une conduite conséquente: variation qui rend toujours l’Etat flottant de maxime en maxime, de projet en projet, & qui n’a pas lieu dans les autres Gouvernemens où le Prince est toujours le même. Aussi voit-on qu’en général, s’il y a plus de ruse dans une Cour, il y a plus de sagesse dans un Sénat, & que les Républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes & mieux suivies, au lieu que chaque révolution dans le Ministere en produit une dans l’Etat; la maxime commune à tous les Ministres, & presque à tous les Rois, étant de prendre en toute chose le contrepied de leur prédécesseur.
De cette même incohérence se tire encore la solution d’un sophisme très familier aux politiques royaux; c’est, non seulement de comparer le Gouvernement civil au Gouvernement domestique & le prince au pere de famille, erreur déjà réfutée, mais encore de donner libéralement à ce magistrat toutes les vertus dont il auroit besoin, & de supposer toujours que le Prince est ce qu’il devroit être: supposition à l’aide de laquelle le Gouvernement royal est évidemment préférable à tout autre, parce qu’il est incontestablement le plus fort, & que pour être aussi le meilleur il ne lui manque qu’une volonté du corps plus conforme à la volonté générale.
Mais si selon Platon le roi par nature est un personnage si rare, combien de fois la nature & la fortune concourront-elles à le couronner, & si l’éducation royale corrompt nécessairement ceux qui la reçoivent, que doit-on espérer d’une suite d’hommes élevés pour regner? C’est donc bien vouloir s’abuser que de confondre le Gouvernement royal avec celui d’un bon Roi. Pour voir ce qu’est ce Gouvernement en lui-même, il faut le considérer sous des Princes bornés ou méchans; car ils arriveront tels au Trône, ou le Trône les rendra tels.
Ces difficultés n’ont pas échappé à nos Auteurs, mais ils n’en sont point embarrassés. Le remede est, disent-ils, d’obéir sans murmure. Dieu donne les mauvais Rois dans sa colére, & il les faut supporter comme des châtimens du Ciel. Ce discours est édifiant, sans doute; mais je ne sais s’il ne conviendroit pas mieux en chaire que dans un livre de politique. Que dire d’un Medecin qui promet des miracles, & dont tout l’art est d’exhorter son malade à la patience? On sait bien qu’il faut souffrir un mauvais Gouvernement quand on l’a; la question seroit d’en trouver un bon.
English
On Monarchy
Until now we have considered the prince as a corporate and collective person, united by the force of the laws and holding the executive power of the state in trust. We must now consider this power gathered into the hands of a natural person, a real man who alone has the right to exercise it according to the laws. This is what we call a monarch or king.
Quite contrary to other administrations, where a collective being represents an individual, here an individual represents a collective being. Thus the moral unity that constitutes the prince is at the same time a physical unity, in which all the faculties that the law brings together elsewhere with so much effort are united by nature.
So the will of the people, the will of the prince, the public force of the state, and the particular force of the government all answer to the same impulse; all the springs of the machine are in the same hand; everything moves toward the same end; there are no opposing movements to cancel each other out; and one cannot imagine any constitution in which less effort produces greater action. Archimedes seated quietly on the shore and effortlessly drawing a great ship afloat brings to my mind a skillful monarch governing vast states from his study, setting everything in motion while seeming himself motionless.
But if no government has greater vigor, neither does any give the particular will greater sway or allow it more easily to dominate the rest. Everything moves toward the same end, it is true; but that end is not the public good, and the very force of the administration turns continually against the state.
Kings want absolute power, and people call out to them from afar that the surest way to gain it is to make their peoples love them. This maxim is very fine, and in some respects very true. Unfortunately it will always be laughed at in courts. Power that comes from the people's love is no doubt the greatest; but it is precarious and conditional, and princes will never be content with it. The best kings want to be free to do wrong if they please, without ceasing to be masters. A political preacher may tell them in vain that, since the strength of the people is their own, their greatest interest lies in a flourishing, populous, formidable people: they know perfectly well that this is not true. Their personal interest is, first of all, that the people should be weak and wretched and never able to resist them. I admit that, assuming the subjects always remain perfectly submissive, it would then be in the prince's interest for the people to be powerful, so that their power, being his, would make him formidable to his neighbors. But since this interest is secondary and subordinate, and the two assumptions are incompatible, it is natural for princes always to prefer the maxim that serves them most immediately. This is what Samuel impressed upon the Hebrews; this is what Machiavelli made plain. By pretending to give lessons to kings, he gave great lessons to peoples. Machiavelli's The Prince is the book of republicans.
We found from the general relations that monarchy is suited only to large states, and examining it in itself brings us to the same conclusion. The more numerous the public administration, the smaller the ratio of prince to subjects and the nearer it comes to equality, so that in democracy this ratio is one, or equality itself. The same ratio increases as the government becomes more concentrated, reaching its maximum when government is in the hands of one man. Then the distance between prince and people is too great, and the state lacks cohesion. To create it, intermediate ranks are needed: princes, great lords, and nobles to fill them. But none of this suits a small state, which all these levels would ruin.
Yet if a large state is hard to govern well, it is much harder for one man to govern it well, and everyone knows what happens when the king appoints deputies.
One essential and inevitable defect, which will always set monarchical government below republican government, is that in the latter the public voice almost never raises to the highest offices anyone but enlightened and capable men, who fill them with honor. In monarchies, by contrast, those who rise are most often petty meddlers, petty rogues, petty schemers, whose petty talents may win them high office at court but only expose their ineptitude to the public once they get there. The people make far fewer mistakes in their choice than the prince, and a man of true merit is almost as rare in a ministry as a fool at the head of a republican government. Thus, when by some happy chance one of these men born to govern takes the helm in a monarchy nearly ruined by hordes of polished managers, everyone is amazed at the resources he discovers, and his arrival marks an epoch in that country.
For a monarchical state to be well governed, its size or extent would have to be measured against the abilities of the man who governs it. It is easier to conquer than to rule. With a long enough lever one can move the world with a finger; but to support it takes the shoulders of Hercules. The least enlargement of a state almost always makes its prince too small. If, conversely, the state happens to be too small for its chief, which is very rare, it is still ill governed, because the chief, always pursuing the grandeur of his designs, forgets the interests of the peoples and makes them no less unhappy by misusing his surplus talents than a limited chief does for want of the talents he lacks. A kingdom would have, so to speak, to expand or contract with every reign according to the prince's capacities; whereas the talents of a senate, being more stable in measure, allow the state to keep fixed boundaries without any loss in the quality of its administration.
The most conspicuous drawback of rule by one is the lack of that continuous succession which forms an unbroken connection in the other two forms. When one king dies, another is needed; elections leave dangerous intervals and are turbulent. Unless the citizens possess a disinterestedness and integrity scarcely compatible with this government, canvassing and corruption intervene. It is hard for a man to whom the state has sold itself not to sell it in his turn, and not to recoup from the weak the money the powerful have extorted from him. Sooner or later everything becomes saleable under such an administration, and the peace enjoyed under kings is worse than the turmoil of interregnums.
What has been done to prevent these evils? Crowns have been made hereditary within certain families, and a line of succession established to prevent any dispute at the death of kings. That is, the drawbacks of regencies have been substituted for those of elections; an apparent calm has been preferred to wise administration; people have chosen to risk children, monsters, and imbeciles as their chiefs rather than dispute the choice of good kings. They have failed to consider that by exposing themselves to the risks of this alternative they place almost every chance against themselves. There was great sense in the young Dionysius's reply when his father reproached him for a shameful action and said, “Did I set you that example?” “Ah,” answered the son, “your father was not a king!”
Everything conspires to rob a man raised to command others of justice and reason. Great pains, we are told, are taken to teach young princes the art of reigning; this education does not seem to profit them. It would be better to begin by teaching them the art of obeying. The greatest kings celebrated by history were not raised to reign. No science is possessed less securely than after one has studied it too much; and this one is learned better through obedience than command. “For the most useful and shortest way to discern good from evil is to ask yourself what you would or would not have wished under another prince.”
One consequence of this lack of continuity is the inconstancy of royal government. Following one plan and then another according to the character of the reigning prince or of those who reign for him, it cannot long keep a fixed object or a consistent course. This variation leaves the state forever drifting from maxim to maxim, from project to project; it does not occur in other governments, where the prince remains always the same. Thus we see that, in general, while there is more cunning in a court, there is more wisdom in a senate; republics pursue their ends with more constant and sustained designs, whereas every change in the ministry brings a change in the state, since the maxim common to all ministers and almost all kings is to do in every matter the opposite of their predecessor.
The same inconsistency also resolves a fallacy very familiar to advocates of monarchy. They not only compare civil government to domestic government and the prince to the head of a household—an error already refuted—but also freely endow that magistrate with all the virtues he would need and always assume that the prince is what he ought to be. With this assumption royal government is plainly preferable to every other: it is unquestionably the strongest, and to be the best it lacks only a corporate will more closely aligned with the general will.
But if, according to Plato, a king by nature is such a rare character, how often will nature and fortune join to crown him? And if a royal education necessarily corrupts its recipients, what can we expect from a succession of men raised to reign? It is willful self-deception to confuse royal government with the government of a good king. To see what this government is in itself, we must consider it under limited or wicked princes, for they will either come to the throne that way or be made so by it.
These difficulties have not escaped our authors, but they are untroubled by them. The remedy, they say, is to obey without a murmur. God sends bad kings in his wrath, and they must be borne as punishments from Heaven. Such words are edifying, no doubt; but I wonder whether they would not be more fitting in a pulpit than in a book on politics. What should we say of a doctor who promises miracles but whose whole art consists of exhorting his patient to patience? We know well enough that a bad government must be endured once we have it; the question is how to find a good one.
Book III, Chapter 7
French
Des Gouvernemens mixtes.
A proprement parler il n’y a point de Gouvernement simple. Il faut qu’un Chef unique ait des magistrats subalternes; il faut qu’un Gouvernement populaire ait un Chef. Ainsi dans le partage de la puissance exécutive il y a toujours gradation du grand nombre au moindre, avec cette différence que tantôt le grand nombre dépend du petit, & tantôt le petit du grand.
Quelquefois il y a partage égal; soit quand les parties constitutives sont dans une dépendance mutuelle, comme dans le Gouvernement d’Angleterre; soit quand l’autorité de chaque partie est indépendante mais imparfaite, comme en Pologne. Cette derniere forme est mauvaise, parce qu’il n’y a point d’unité dans le Gouvernement, & que l’Etat manque de liaison.
Lequel vaut le mieux, d’un Gouvernement simple ou d’un Gouvernement mixte? Question fort agitée chez les politiques, & à laquelle il faut faire la même réponse que j’ai faite ci-devant sur toute forme de Gouvernement.
Le Gouvernement simple est le meilleur en soi, par cela seul qu’il est simple. Mais quand la Puissance exécutive ne dépend pas assez de la législative, c’est-à-dire, quand il y a plus de rapport du Prince au Souverain que du Peuple au Prince, il faut remédier à ce défaut de proportion en divisant le Gouvernement; car alors toutes ses parties n’ont pas moins d’autorité sur les sujets, & leur division les rend toutes ensemble moins fortes contre le Souverain.
On previent encore le même inconvénient en établissant des magistrats intermédiaires, qui, laissant le Gouvernement en son entier, servent seulement à balancer les deux Puissances & à maintenir leurs droits respectifs. Alors le Gouvernement n’est pas mixte, il est tempéré.
On peut remédier par des moyens semblables à l’inconvénient opposé, & quand le Gouvernement est trop lâche, ériger des Tribunaux pour le concentrer. Cela se pratique dans toutes les Démocraties. Dans le premier cas on divise le Gouvernement pour l’affoiblir, & dans le second pour le renforcer; car les maximum de force & de foiblesse se trouvent également dans les Gouvernemens simples, au lieu que les formes mixtes donnent une force moyenne.
English
On Mixed Governments
Strictly speaking, there is no simple government. A single chief must have subordinate magistrates; a popular government must have a chief. Thus, in the distribution of executive power, there is always a progression from the greater number to the smaller, with this difference: at times the greater number depends on the smaller, and at times the smaller on the greater.
Sometimes the division is equal: either the constituent parts are mutually dependent, as in the government of England, or the authority of each part is independent but incomplete, as in Poland. The latter form is bad because the government lacks unity and the state lacks cohesion.
Which is better, a simple government or a mixed one? This question is much debated among political thinkers, and it calls for the same answer I gave earlier concerning every form of government.
Simple government is best in itself, for the very reason that it is simple. But when executive power is not sufficiently dependent on legislative power—that is, when the ratio of prince to sovereign is greater than that of people to prince—this disproportion must be remedied by dividing the government. For then all its parts retain undiminished authority over the subjects, while their division makes them, taken together, less strong against the sovereign.
The same disadvantage may also be forestalled by establishing intermediate magistrates who, while leaving the government whole, serve only to balance the two powers and preserve their respective rights. In that case the government is not mixed but moderated.
Similar means can remedy the opposite disadvantage; when the government is too lax, tribunals can be established to concentrate it. This is done in every democracy. In the first case government is divided to weaken it, and in the second to strengthen it; for the greatest strength and the greatest weakness are both found in simple governments, while mixed forms provide a middle degree of strength.
Book III, Chapter 8
French
Que toute forme de Gouvernement n’est pas propre à tout pays.
La liberté n’étant pas un fruit de tous les Climats n’est pas à la portée de tous les peuples. Plus on médite ce principe établi par Montesquieu, plus on en sent la vérité. Plus on le conteste, plus on donne occasion de l’établir par de nouvelles preuves.
Dans tous les Gouvernemens du monde la personne publique consomme & ne produit rien. D’où lui vient donc la substance consommée? Du travail de ses membres. C’est le superflu des particuliers qui produit le nécessaire du public. D’où il suit que l’état civil ne peut subsister qu’autant que le travail des hommes rend au delà de leurs besoins.
Or cet excédent n’est pas le même dans tous les pays du monde. Dans plusieurs il est considérable, dans d’autres médiocres, dans d’autres nul, dans d’autres négatif. Ce rapport dépend de la fertilité du climat, de la sorte de travail que la terre exige, de la nature de ses productions, de la force de ses habitans, de la plus ou moins grande consommation qui leur est nécessaire, & de plusieurs autres rapports semblables desquels il est composé.
D’autre part, tous les Gouvernemens ne sont pas de même nature; il y en a de plus ou moins dévorans, & les différences sont fondées sur cet autre principe que, plus les contributions publiques s’éloignent de leur source, & plus elles sont onéreuses. Ce n’est pas sur la quantité des impositions qu’il faut mésurer cette charge, mais sur le chemin qu’elles ont à faire pour retourner dans les mains dont elles sont sorties; quand cette circulation est prompte & bien établie, qu’on paye peu ou beaucoup, il n’importe; le peuple est toujours riche & les finances vont toujours bien. Au contraire, quelque peu que le Peuple donne, quand ce peu ne lui revient point, en donnant toujours bientôt il s’épuise; l’État n’est jamais riche, & le peuple est toujours gueux.
Il suit de-là que plus la distance du peuple au Gouvernement augmente, & plus les tributs deviennent onéreux; ainsi dans la Démocratie le peuple est le moins chargé, dans l’Aristocratie il l’est davantage, dans la Monarchie il porte le plus grand poids. La Monarchie ne convient donc qu’aux nations opulentes, l’Aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu’en grandeur, la Démocratie aux États petits & pauvres.
En effet, plus on y réfléchit, plus on trouve en ceci de différence entre les États libres & les monarchiques; dans les premiers tout s’emploie à l’utilité commune; dans les autres les forces publiques & particulieres sont réciproques, & l’une s’augmente par l’affoiblissement de l’autre. Enfin au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner.
Voila donc dans chaque climat des causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de Gouvernement à laquelle la force du climat l’entraîne, & dire même quelle espece d’habitans il doit avoir. Les lieux ingrats & stériles où le produit ne vaut pas le travail doivent rester incultes & deserts, ou seulement peuplés de Sauvages: Les lieux où le travail des hommes ne rend exactement que le nécessaire doivent être habités par des peuples barbares, toute politie y seroit impossible: les lieux où l’excès du produit sur le travail est médiocre conviennent aux peuples libres; ceux où le terroir abondant & fertile donne beaucoup de produit pour peu de travail veulent être gouvernés monarchiquement, pour consumer par le luxe du Prince l’excès du superflu des sujets; car il vaut mieux que cet excès soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers. Il y a des exceptions, je le sais; mais ces exceptions-mêmes confirment la regle, en ce qu’elles produisent tôt ou tard des révolutions qui ramenent les choses dans l’ordre de la nature.
Distingons toujours les loix générales des causes particulieres qui peuvent en modifier l’effet. Quand tout le midi seroit couvert de Républiques & tout le nord d’Etats despotiques il n’en seroit pas moins vrai que par l’effet du climat le despotisme convient aux pays chauds, la barbarie aux pays froids, & la bonne politie aux régions intermédiaires. Je vois encore qu’en accordant le principe on pourra disputer sur l’application: on pourra dire qu’il y a des pays froids très-fertiles & des méridionaux très-ingrats. Mais cette difficulté n’en est une que pour ceux qui n’examinent pas la chose dans tous ses rapports. Il faut, comme je l’ai déjà dit, compter ceux des travaux, des forces, de la consommation, &c.
Supposons que de deux terreins égaux l’un rapporte cinq & l’autre dix. Si les habitans du premier consomment quatre & ceux du dernier neuf, l’excès du premier produit sera 1/5. & celui du second 1/10. Le rapport de ces deux excès étant donc inverse de celui des produits, le terrein qui ne produira que cinq donnera un superflu double de celui du terrein qui produira dix.
Mais il n’est pas question d’un produit double, & je ne crois pas que personne ose mettre en général la fertilité des pays froids en égalité même avec celle des pays chauds. Toutefois supposons cette égalité; laissons, si l’on veut, en balance l’Angleterre avec la Sicile, & la Pologne avec l’Egypte. Plus au midi nous n’aurons l’Affrique & les Indes, plus au nord nous n’aurons plus rien. Pour cette égalité de produit, quelle différence dans la culture? En Sicile il ne faut que grater la terre; en Angleterre que de soins pour la labourer! Or là où il faut plus de bras pour donner le même produit, le superflu doit être nécessairement moindre.
Considerez, outre cela, que la même quantité d’hommes consomme beaucoup moins dans les pays chauds. Le climat demande qu’on y soit sobre pour se porter bien: les Européens qui veulent y vivre comme chez eux périssent tous de disserenterie & d’indigestions. Nous sommes, dit Chardin, des bêtes carnacieres, des loups, en comparaison des Asiatiques. Quelques-uns attribuent la sobriété des Persans à ce que leur pays est moins cultivé, & moi je crois au contraire que leur pays abonde moins en denrées parce qu’il en faut moins aux habitans. Si leur frugalité, continue-t-il, étoit un effet de la disette du pays, il n’y auroit que les pauvres qui mangeroient peu, au lieu que c’est généralement tout le monde, & on mangeroit plus ou moins en chaque province selon la fertilité du pays, au lieu que la même sobriété se trouve par tout le royaume. Ils se louent fort de leur maniere de vivre, disant qu’il ne faut que regarder leur teint pour reconnoitre combien elle est plus excellente que celle des chrétiens. En effet le teint des Persans est uni; ils ont la peau belle fine & polie, au lieu que le teint des Arméniens leurs sujets qui vivent à l’Européenne est rude, couperosé, & que leurs corps sont gros & pesants.
Plus on approche de la ligne, plus les peuples vivent de peu. Ils ne mangent presque pas de viande; le ris, le mays, le cuzcuz, le mil, la cassave, sont leurs alimens ordinaires. Il y a aux Indes des millions d’hommes dont la nourriture ne coute pas un sol par jour. Nous voyons en Europe-même des différences sensibles pour l’appetit entre les peuples du nord & ceux du midi. Un Espagnol vivra huit jours du diner d’un Allemand. Dans les pays où les hommes sont plus voraces le luxe se tourne aussi vers les choses de consommation. En Angleterre, il se montre sur une table chargée de viandes; en Italie on vous régale de sucre & de fleurs.
Le luxe des vêtemens offre encore de semblables différences. Dans les climats où les changemens des saisons sont prompts & violens, on a des habits meilleurs & plus simples, dans ceux où l’on ne s’habille que pour la parure on y cherche plus d’éclat que d’utilité, les habits eux-mêmes y sont un luxe. A Naples vous verrez tous les jours se promener au Pausylippe des hommes en veste dorée & point de bas. C’est la même chose pour les bâtimens; on donne tout à la magnificence quand on n’a rien à craindre des injures de l’air. A Paris à Londres on veut être logé chaudement & commodément. A Madrid on a des salons superbes, mais point de fénêtres qui ferment, & l’on couche dans des nids-à-rats.
Les alimens sont beaucoup plus substanciels & succulens dans les pays chauds; c’est une troisieme différence qui ne peut manquer d’influer sur la seconde. Pourquoi mange-t-on tant de légumes en Italie? parce qu’ils y sont bons, nourrissans, d’excellent goût: En France où ils ne sont nourris que d’eau ils ne nourrissent point, & sont presque comptés pour rien sur les tables. Ils n’occupent pourtant pas moins de terrein & coûtent du moins autant de peine à cultiver. C’est une expérience faite que les bleds de Barbarie, d’ailleurs inférieurs à ceux de France, rendent beaucoup plus en farine, & que ceux de France à leur tour rendent plus que les bleds du Nord. D’où l’on peut inférer qu’une gradation semblable s’observe généralement dans la même direction de la ligne au pole. Or n’est-ce pas un desavantage visible d’avoir dans un produit égal une moindre quantité d’aliment?
A toutes ces différentes considérations j’en puis ajoûter une qui en découle & qui les fortifie; c’est que les pays chauds ont moins besoins d’habitans que les pays froids, & pourroient en nourrir davantage; ce qui produit un double superflu toujours à l’avantage du despotisme. Plus le même nombre d’habitans occupe une grande surface, plus les révoltes deviennent difficiles; parce qu’on ne peut se concerter ni promptement ni secretement, & qu’il est toujours facile au Gouvernement d’éventer les projets & de couper les communications; mais plus un peuple nombreux se rapproche, moins le Gouvernement peut usurper sur le Souverain; les chefs déliberent aussi surement dans leurs chambres que le Prince dans son conseil, & la foule s’assemble aussi-tôt dans les places que les troupes dans leurs quartiers. L’avantage d’un Gouvernement tirannique est donc en ceci d’agir à grandes distances. À l’aide des points d’appui qu’il se donne sa force augmente au loin comme celle des léviers. Celle du peuple au contraire n’agit que concentrée, elle s’évapore & se perd en s’étendant, comme l’effet de la poudre éparse à terre & qui ne prend feu que grain à grain. Les pays les moins peuplés sont ainsi les plus propres à la Tirannie: les bêtes féroces ne regnent que dans les déserts.
English
That No Form of Government Suits Every Country
Freedom is not a fruit of every climate, and so is not within every people's reach. The more one reflects on this principle established by Montesquieu, the more one feels its truth. The more one contests it, the more occasions one provides to establish it by fresh proofs.
In every government in the world, the public person consumes and produces nothing. Where, then, does what it consumes come from? From the labor of its members. The surplus of individuals supplies the needs of the public. It follows that the civil state can subsist only so long as human labor yields more than its workers need.
Now this surplus is not the same in every country of the world. In many it is considerable, in others moderate, in others nil, in still others negative. This relation depends on the fertility of the climate, the kind of labor the soil requires, the nature of its produce, the strength of its inhabitants, the greater or lesser consumption they need, and several other similar factors of which it is composed.
On the other hand, governments are not all of the same nature: some are more voracious than others. These differences rest on a further principle: the farther public contributions travel from their source, the more burdensome they become. The burden must be measured not by the amount of taxation, but by the journey the taxes make before returning to the hands from which they came. When this circulation is swift and well established, whether people pay much or little is immaterial: the people are always prosperous and the finances always sound. Conversely, however little the people give, when that little never comes back to them, continually giving soon exhausts them: the state is never rich, and the people are always destitute.
It follows that the greater the distance between the people and the government, the more burdensome taxes become. Thus under democracy the people bear the lightest burden, under aristocracy a heavier one, and under monarchy the heaviest of all. Monarchy, then, suits only wealthy nations; aristocracy, states of moderate wealth as well as moderate size; and democracy, small and poor states.
Indeed, the more one reflects on this, the clearer the difference between free states and monarchies appears: in the former everything is used for the common benefit; in the latter public and private forces oppose one another, and each grows as the other weakens. Finally, instead of governing subjects to make them happy, despotism makes them miserable in order to govern them.
Thus in each climate there are natural causes by which one may determine the form of government toward which the climate's force draws it, and even say what kind of inhabitants it ought to have. Barren and ungrateful places where the yield is not worth the labor must remain uncultivated and deserted, or inhabited only by peoples living in the wild. Places where human labor yields exactly what is needed must be inhabited by peoples without a civil polity; any political order there would be impossible. Places where the surplus of produce over labor is moderate suit free peoples; those where rich and fertile land yields much for little labor call for monarchy, to consume through the prince's luxury the excess surplus of the subjects, for it is better that this excess be absorbed by the government than squandered by individuals. There are exceptions, I know; but these very exceptions confirm the rule, since sooner or later they produce revolutions that restore things to the order of nature.
Let us always distinguish general laws from particular causes that may modify their effect. Even if the entire south were covered with republics and the entire north with despotic states, it would remain true that the effect of climate makes despotism suited to hot countries, barbarism to cold countries, and a sound political order to regions between them. I also see that, once the principle is granted, its application may be disputed: one may say that some cold countries are very fertile, and some southern countries very barren. But this is a difficulty only for those who do not examine the matter in all its relations. We must reckon, as I have already said, with labor, strength, consumption, and so on.
Suppose two equal plots of land, one yielding five and the other ten. If the inhabitants of the first consume four and those of the second nine, the surplus of the first yield will be 1/5 and that of the second 1/10. Since the ratio of these two surpluses is the inverse of the ratio of the yields, the plot yielding only five will provide twice the surplus of the plot yielding ten.
But this is not a question of a twofold yield, and I doubt anyone would dare claim in general that cold countries are even as fertile as hot ones. Nevertheless, let us assume this equality; let us, if you will, weigh England against Sicily and Poland against Egypt. Farther south we have Africa and the Indies; farther north we have nothing at all. Even with an equal yield, what a difference in cultivation! In Sicily one need only scratch the soil; in England, how much care it takes to plow it! Where more hands are needed to produce the same yield, the surplus must necessarily be smaller.
Consider besides that the same number of people consumes much less in hot countries. The climate requires temperance for good health: Europeans who try to live there as they do at home all perish of dysentery and indigestion. “Compared with Asians,” says Chardin, “we are carnivorous beasts, wolves. Some attribute the sobriety of the Persians to their country's being less cultivated; I believe, on the contrary, that their country has less food because its inhabitants need less. If their frugality,” he continues, “were a result of scarcity in the country, only the poor would eat little, whereas everyone generally does; and people would eat more or less in each province according to the fertility of the land, whereas the same sobriety prevails throughout the kingdom. They praise their way of life highly, saying one need only look at their complexion to see how much better it is than that of Christians. The Persians do indeed have an even complexion and skin that is fair, fine, and smooth, whereas the complexion of their subjects the Armenians, who live in the European manner, is coarse and blotchy, and their bodies are heavy and fat.”
The nearer one comes to the equator, the less people need to live on. They eat scarcely any meat; rice, corn, couscous, millet, and cassava are their ordinary foods. In the Indies there are millions of people whose food costs less than a sol a day. Even in Europe we see marked differences of appetite between northern and southern peoples. A Spaniard can live eight days on a German's dinner. In countries where people are more voracious, luxury turns toward things to be consumed. In England it appears on a table laden with meat; in Italy one is treated to sugar and flowers.
Luxury in clothing shows similar differences. In climates where changes of season are swift and violent, people have better and simpler clothes; where dress is only for adornment, they seek show more than utility, and clothes themselves become a luxury. In Naples you will see men strolling every day along the Pausilipo in gold-embroidered jackets and no stockings. It is the same with buildings: everything is given over to magnificence when one has nothing to fear from the weather. In Paris and London people want warm and comfortable lodgings. In Madrid they have splendid drawing rooms, but no windows that close, and they sleep in rat holes.
Food is much more substantial and succulent in hot countries; this is a third difference that cannot fail to influence the second. Why are so many vegetables eaten in Italy? Because there they are good, nourishing, and excellent in flavor. In France, where they are nourished only by water, they provide no nourishment and scarcely count for anything at table. Yet they take no less land and cost at least as much labor to grow. Experience has shown that the grain of Barbary, inferior in other respects to that of France, yields far more flour, while French grain in turn yields more than northern grain. From this we may infer that a similar progression is generally observed in the same direction from the equator to the pole. Is it not a clear disadvantage to have a smaller quantity of food from an equal yield?
To all these considerations I may add one that follows from and reinforces them: hot countries need fewer inhabitants than cold countries and could support more. This produces a double surplus, always to the advantage of despotism. The greater the area occupied by the same number of inhabitants, the more difficult revolts become: people cannot concert their plans either quickly or secretly, and the government can always readily discover their designs and cut off communication. But the closer a populous people lives together, the less the government can usurp the sovereign's power: leaders deliberate as securely in their rooms as the prince does in his council, and crowds gather in the squares as quickly as troops in their barracks. The advantage of tyrannical government here, then, is its ability to act over great distances. With the points of support it establishes, its force increases over distance like that of levers. The people's force, on the contrary, works only when concentrated; spread out, it evaporates and is lost, like gunpowder scattered on the ground that ignites only grain by grain. The least populous countries are thus the most suited to tyranny: wild beasts reign only in deserts.
Book III, Chapter 9
French
Des signes d’un bon Gouvernement.
Quand donc on demande absolument quel est le meilleur Gouvernement, on fait une question insoluble comme indéterminée; ou si l’on veut, elle a autant de bonnes solutions qu’il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues & rélatives des peuples.
Mais si l’on demandoit à quel signe on peut connoitre qu’un peuple donné est bien ou mal gouverné, ce seroit autre chose, & la question de fait pourroit se résoudre.
Cependant on ne la résout point, parce que chacun veut la résoudre à sa maniere. Les sujets vantent la tranquillité publique, les Citoyens la liberté des particuliers; l’un préfere la sureté des possessions, & l’autre celle des personnes; l’un veut que le meilleur Gouvernement soit le plus sévère, l’autre soutient que c’est le plus doux; celui-ci veut qu’on punisse les crimes, & celui-là qu’on les prévienne; l’un trouve beau qu’on soit craint des voisins, l’autre aime mieux qu’on en soit ignoré; l’un est content quand l’argent circule, l’autre exige que le peuple ait du pain. Quand-même on conviendroit sur ces points & d’autres semblables, en seroit-on plus avancé? Les qualités morales manquant de mesure précise, fut-on d’accord sur le signe, comment l’être sur l’estimation?
Pour moi, je m’étonne toujours qu’on méconnoisse un signe aussi simple, ou qu’on ait la mauvaise foi de n’en pas convenir. Quelle est la fin de l’association politique? C’est la conservation & la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu’ils se conservent & prospérent? C’est leur nombre & leur population. N’allez donc pas chercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d’ailleurs égale, le Gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers sans naturalisations sans colonies les Citoyens peuplent & multiplient davantage, est infailliblement le meilleur: celui sous lequel un peuple diminue & dépérit est le pire. Calculateurs, c’est maintenant votre affaire; comptez, mesurez, comparez.
English
On the Signs of a Good Government
When, then, someone asks without qualification which government is best, the question is as indeterminate as it is impossible to answer; or, if one prefers, it has as many right answers as there are possible combinations of the absolute and relative circumstances of peoples.
But to ask by what sign we can tell whether a given people is well or badly governed is another matter, and that factual question could be answered.
Yet it is not answered, because everyone wants to answer it in his own way. Subjects praise public tranquility, citizens individual freedom; one prefers the security of possessions, another that of persons; one wants the best government to be the most severe, another maintains it is the mildest; this person wants crimes punished, that one wants them prevented; one thinks it splendid to be feared by neighbors, another would rather be unknown to them; one is satisfied when money circulates, another insists that the people have bread. Even if agreement were reached on these and similar points, would we be any further along? Moral qualities lack a precise measure: even if we agreed on the sign, how could we agree on its valuation?
For my part, I am always astonished that people fail to recognize so simple a sign, or have the bad faith not to acknowledge it. What is the purpose of political association? The preservation and prosperity of its members. And what is the surest sign that they survive and prosper? Their number and population. Do not, then, look elsewhere for this much-disputed sign. All other things being equal, the government under which citizens increase and multiply most, without foreign means, naturalizations, or colonies, is unfailingly the best; the one under which a people dwindles and wastes away is the worst. Calculators, the task is now yours: count, measure, compare.
Book III, Chapter 10
French
De l’abus du Gouvernement, & de sa pente à dégénérer.
Comme la volonté particuliere agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le Gouvernement fait un effort continuel contre la Souveraineté. Plus cet effort augmente, plus la constitution s’altere, & comme il n’y a point ici d’autre volonté de corps qui résistant à celle du Prince fasse équilibre avec elle, il doit arriver tôt ou tard que le Prince opprime enfin le Souverain & rompe le traité Social. C’est-là le vice inhérent & inévitable qui dès la naissance du corps politique tend sans relàche à le détruire, de même que la vieillesse & la mort détruisent enfin le corps de l’homme.
Il y a deux voyes générales par lesquelles un Gouvernement dégénere; savoir, quand il se resserre, ou quand l’Etat se dissoût.
Le Gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit, c’est-à-dire de la Démocratie à l’Aristocratie, & de l’Aristocratie à la Royauté. C’est-là son inclinaison naturelle. S’il rétrogradoit du petit nombre au grand, on pourroit dire qu’il se relâche, mais ce progrès inverse est impossible.
En effet, jamais le Gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affoibli pour pouvoir conserver la sienne. Or s’il se relâchoit encore en s’étendant, sa force deviendroit tout-à-fait nulle, & il subsisteroit encore moins. Il faut donc remonter & serrer le ressort à mesure qu’il cede, autrement l’Etat qu’il soutient tomberoit en ruine.
Le cas de la dissolution de l’Etat peut arriver de deux manieres.
Premierement quand le Prince n’administre plus l’État selon les loix & qu’il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c’est que, non pas le Gouvernement, mais l’État se resserre; je veux dire que le grand État se dissout & qu’il s’en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du Gouvernement, & qui n’est plus rien au reste du Peuple que son maitre & son tiran. De sorte qu’à l’instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu, & tous les simples Citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés mais non pas obligés d’obéir.
Le meme cas arrive aussi quand les membres du Gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu’ils ne doivent exercer qu’en corps; ce qui n’est pas une moindre infraction des loix, & produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de Princes que de Magistrats, & l’Etat, non moins divisé que le Gouvernement, périt ou change de forme.
Quand l’Etat se dissout, l’abus du Gouvernement quel qu’il soit prend le nom commun d’anarchie. En distingant, la Démocratie dégénere en Ochlocratie, l’Aristocratie en Olygarchie; j’ajoûterois que la Royauté dégénere en Tyrannie, mais ce dernier mot est équivoque & demande explication.
Dans le sens vulgaire un Tyran est un Roi qui gouverne avec violence & sans égard à la justice & aux loix. Dans le sens précis un Tyran est un particulier qui s’arroge l’autorité royale sans y avoir droit. C’est ainsi que les Grecs entendoient ce mot de Tyran: Ils le donnoient indifféremment aux bons & aux mauvais Princes dont l’autorité n’étoit pas légitime. Ainsi Tyran & usurpateur sont deux mots parfaitement synonimes.
Pour donner différens noms à différentes choses, j’appelle Tyran l’usurpateur de l’autorité royale, & Despote l’usurpateur du pouvoir Souverain. Le Tyran est celui qui s’ingere contre les loix à gouverner selon les loix; le Despote est celui qui se met au dessus des loix-mêmes. Ainsi le Tyran peut n’être pas Despote, mais le Despote est toujours Tyran.
English
On the Abuse of Government and Its Tendency to Degenerate
As the particular will acts ceaselessly against the general will, so the government makes a continual effort against sovereignty. The greater this effort, the more the constitution deteriorates; and since no other corporate will here can resist and counterbalance the prince's will, sooner or later the prince must finally oppress the sovereign and break the social pact. This is the inherent and inevitable vice that, from the very birth of the body politic, works without respite to destroy it, just as old age and death finally destroy the human body.
There are two general ways in which a government degenerates: when it contracts, or when the state dissolves.
Government contracts when it passes from the greater number to the smaller, that is, from democracy to aristocracy and from aristocracy to kingship. This is its natural inclination. If it moved backward from the smaller number to the greater, one might say that it relaxed; but this reverse progression is impossible.
Indeed, a government never changes its form except when its worn-out spring leaves it too weak to preserve that form. If by spreading out it relaxed still further, its force would become altogether nil, and it would be even less able to endure. The spring must therefore be rewound and tightened as it gives way, or the state it supports will fall into ruin.
The dissolution of the state may occur in two ways.
First, when the prince ceases to administer the state according to the laws and usurps sovereign power. Then a remarkable change takes place: not the government, but the state contracts. I mean that the larger state dissolves and another forms within it, composed solely of the members of the government, which is now nothing to the rest of the people but their master and tyrant. Thus the moment the government usurps sovereignty, the social pact is broken, and all ordinary citizens, restored by right to their natural freedom, are forced, but not obliged, to obey.
The same thing happens when members of the government each usurp separately the power they ought to exercise only as a body; this is no lesser breach of the laws and produces even greater disorder. Then there are, so to speak, as many princes as magistrates, and the state, no less divided than the government, perishes or changes form.
When the state dissolves, abuse of government, whatever its nature, takes the common name of anarchy. To distinguish the cases: democracy degenerates into ochlocracy, aristocracy into oligarchy; I would add that kingship degenerates into tyranny, but this last word is ambiguous and needs explanation.
In ordinary usage, a tyrant is a king who governs by violence and without regard for justice or the laws. Strictly speaking, a tyrant is a private individual who arrogates royal authority to himself without any right to it. This is how the Greeks understood the word tyrant: they applied it without distinction to good and bad princes whose authority was illegitimate. Tyrant and usurper are thus perfectly synonymous.
To give different names to different things, I call the usurper of royal authority a tyrant and the usurper of sovereign power a despot. The tyrant intrudes, against the laws, to govern according to the laws; the despot sets himself above the laws themselves. Thus a tyrant may not be a despot, but a despot is always a tyrant.
Book III, Chapter 11
French
De la mort du corps politique.
Telle est la pente naturelle & inévitable des Gouvernemens les mieux constitués. Si Sparte & Rome ont péri, quel État peut espérer de durer toujours? Si nous voulons former un établissement durable, ne songeons donc point à le rendre éternel. Pour réussir il ne faut pas tenter l’impossible, ni se flater de donner à l’ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas.
Le corps politique, aussi bien que le corps de l’homme, commence à mourir dès sa naissance & porte en lui-même les causes de sa déstruction. Mais l’un & l’autre peut avoir une constitution plus ou moins robuste & propre à le conserver plus ou moins longtems. La constitution de l’homme est l’ouvrage de la nature, celle de l’Etat est l’ouvrage de l’art. Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie, il depend d’eux de prolonger celle de l’Etat aussi loin qu’il est possible, en lui donnant la meilleure constitution qu’il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus tard qu’un autre, si nul accident imprévu n’amene sa perte avant le tems.
Le principe de la vie politique est dans l’autorité Souveraine. La puissance législative est le cœur de l’Etat, la puissance exécutive en est le cerveau, qui donne le mouvement à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie & l’individu vivre encore. Un homme reste imbécile & vit: mais sitôt que le cœur a cessé ses fonctions, l’animal est mort.
Ce n’est point par les loix que l’Etat subsiste, c’est par le pouvoir législatif. La loi d’hier n’oblige pas aujourd’hui, mais le consentement tacite est présumé du silence, & le Souverain est censé confirmer incessamment les loix qu’il n’abroge pas, pouvant le faire. Tout ce qu’il a déclaré vouloir une fois il le veut toujours, à moins qu’il ne le révoque.
Pourquoi donc porte-t-on tant de respect aux anciennes loix? C’est pour cela même. On doit croire qu’il n’y a que l’excellence des volontés antiques qui les ait pu conserver si longtems; si le Souverain ne les eut reconnu constamment salutaires il les eut mille fois révoquées. Voilà pourquoi loin de s’affoiblir les loix acquierent sans cesse une force nouvelle dans tout État bien constitué; le préjugé de l’antiquité les rend chaque jour plus vénérables; au lieu que par-tout où les loix s’affoiblissent en vieillissant, cela prouve qu’il n’y a plus de pouvoir législatif, & que l’État ne vit plus.
English
On the Death of the Body Politic
Such is the natural and inevitable tendency even of the best-constituted governments. If Sparta and Rome have perished, what state can hope to endure forever? If we wish to found an enduring institution, let us not dream of making it eternal. To succeed we must not attempt the impossible or flatter ourselves that we can give the work of human hands a solidity that human affairs do not allow.
The body politic, like the human body, begins to die from the moment of its birth and carries within itself the causes of its destruction. But each may have a constitution more or less robust, better or less well suited to preserve it for a longer or shorter time. The human constitution is the work of nature; that of the state is the work of art. Human beings cannot prolong their own lives at will, but they can prolong the life of the state as far as possible by giving it the best constitution it can have. Even the best-constituted state will come to an end, but later than another would, unless some unforeseen accident destroys it before its time.
The principle of political life lies in sovereign authority. Legislative power is the heart of the state; executive power is its brain, which imparts motion to all its parts. The brain may be paralyzed and the person still live. A man may lose his reason and live; but as soon as the heart has ceased to function, the creature is dead.
It is not through its laws that the state subsists, but through its legislative power. Yesterday's law does not bind today; yet tacit consent is presumed from silence, and the sovereign is understood continually to confirm the laws it does not repeal, since it can repeal them. Whatever it once declared it wanted, it continues to want unless it revokes it.
Why, then, is so much respect paid to ancient laws? For precisely this reason. We must believe that only the excellence of earlier acts of will could have preserved them so long; if the sovereign had not constantly recognized their benefit, it would have repealed them a thousand times. This is why, far from weakening, laws continually acquire fresh strength in every well-constituted state: the reverence for antiquity makes them more venerable each day. Wherever laws weaken as they age, on the contrary, it proves that there is no longer any legislative power, and that the state no longer lives.
Book III, Chapter 12
French
Comment se maintient l’autorité Souveraine.
Le Souverain n’ayant d’autre force que la puissance législative n’agit que par des loix, & les loix n’étant que des actes authentiques de la volonté générale, le Souverain ne sauroit agir que quand le peuple est assemblé. Le peuple assemblé, dira-t-on! Quelle chimere! C’est une chimere aujourd’hui, mais ce n’en étoit pas une il y a deux mille ans: Les hommes ont-ils changé de nature?
Les bornes du possible dans les choses morales sont moins étroites que nous ne pensons: Ce sont nos foiblesses, nos vices, nos préjugés qui les rétrécissent. Les ames basses ne croyent point aux grands hommes: de vils esclaves sourient d’un air moqueur à ce mot de liberté.
Par ce qui s’est fait considérons ce qui se peut faire; je ne parlerai pas des anciennes républiques de la Grece, mais la République romaine étoit, ce me semble, un grand État, & la ville de Rome une grande ville. Le dernier Cens donna dans Rome quatre cent mille Citoyens portans armes, & le dernier dénombrement de l’Empire plus de quatre millions de Citoyens sans compter les sujets, les étrangers, les femmes, les enfans, les esclaves.
Quelle difficulté n’imagineroit-on pas d’assembler fréquemment le peuple immense de cette capitale & de ces environs? Cependant il se passoit peu de semaines que le peuple romain ne fut assemblé, & même plusieurs fois. Non seulement il exerceoit les droit de la souveraineté, mais une partie de ceux du Gouvernement. Il traittoit certaines affaires, il jugeoit certaines causes, & tout ce peuple étoit sur la place publique presque aussi souvent magistrat que Citoyen.
En remontant aux premiers tems des Nations on trouveroit que la plupart des anciens gouvernemens, même monarchiques tels que ceux des Macédoniens & des Francs, avoient de semblables Conseils. Quoi qu’il en soit, ce seul fait incontestable répond à toutes les difficultés: De l’existant au possible la conséquence me paroit bonne.
English
How Sovereign Authority Is Maintained
Since the sovereign has no force other than legislative power, it acts only through laws; and since laws are merely authentic acts of the general will, the sovereign can act only when the people are assembled. The people assembled, someone will say! What a chimera! It is a chimera today, but it was not one two thousand years ago. Has human nature changed?
The limits of what is possible in moral affairs are less narrow than we think: it is our weaknesses, our vices, our prejudices that make them narrower. Base souls do not believe in great men; abject slaves smile mockingly at the word freedom.
From what has been done, let us consider what can be done. I shall not speak of the ancient republics of Greece, but the Roman Republic was, it seems to me, a great state, and the city of Rome a great city. The last census recorded four hundred thousand citizens bearing arms in Rome, and the last count of the Empire more than four million citizens, not including subjects, foreigners, women, children, and slaves.
What difficulties people would imagine in frequently assembling the immense population of that capital and its surroundings! Yet hardly a few weeks went by without the Roman people assembling, sometimes more than once. Not only did they exercise the rights of sovereignty, but some of those of government as well. They conducted certain affairs and judged certain cases, and all these people were in the public square almost as often as magistrates as they were as citizens.
If we go back to the earliest days of nations, we find that most ancient governments, even monarchies such as those of the Macedonians and the Franks, had similar councils. In any case, this one indisputable fact answers every difficulty: from what exists to what is possible the inference seems sound to me.
Book III, Chapter 13
French
Suite.
Il ne suffit pas que le peuple assemblé ait une fois fixé la constitution de l’Etat en donnant la sanction à un corps de loix: il ne suffit pas qu’il ait établi un Gouvernement perpétuel ou qu’il ait pourvu une fois pour toutes à l’élection des magistrats. Outre les assemblées extraordinaires que des cas imprévus peuvent exiger, il faut qu’il y en ait de fixes & de périodiques que rien ne puisse abolir ni proroger, tellement qu’au jour marqué le peuple soit légitimement convoqué par la loi, sans qu’il soit besoin pour cela d’aucune autre convocation formelle.
Mais hors de ces assemblées juridiques par leur seule date, toute assemblée du Peuple qui n’aura pas été convoquée par les magistrats préposés à cet effet & selon les formes prescrites doit être tenue pour illégitime & tout ce qui s’y fait pour nul; parce que l’ordre même de s’assembler doit émaner de la loi.
Quant aux retours plus ou moins fréquens des assemblées légitimes, ils dépendent de tant de considérations qu’on ne sauroit donner là-dessus de regles précises. Seulement on peut dire en général que plus le Gouvernement a de force, plus le Souverain doit se montrer fréquemment.
Ceci me dira-t-on, peut être bon pour une seule ville; mais que faire quand l’Etat en comprend plusieurs? Partagera-t-on l’autorité Souveraine, ou bien doit-on la concentrer dans une seule ville & assujetir tout le reste?
Je reponds qu’on ne doit faire ni l’un ni l’autre. Premierement, l’autorité souveraine est simple & une, & l’on ne peut la diviser sans la détruire. En second lieu, une ville non plus qu’une Nation ne peut être légitimement sujette d’une autre, parce que l’essence du corps politique est dans l’accord de l’obéissance & de la liberté, & que ces mots de sujet & de souverain sont des corrélations identiques dont l’idée se réunit sous le seul mot de Citoyen.
Je reponds encore que c’est toujours un mal d’unir plusieurs villes en une seule cité, & que, voulant faire cette union, l’on ne doit pas se flater d’en éviter les inconvéniens naturels. Il ne faut point objecter l’abus des grands États à celui qui n’en veut que de petits: mais comment donner aux petits États assez de force pour résister aux grands? Comme jadis les villes grecques résisterent au grand Roi, & comme plus récemment la Hollande & la Suisse ont resisté à la maison d’Autriche.
Toutefois si l’on ne peut réduire l’État à de justes bornes, il reste encore une ressource; c’est de n’y point souffrir de capitale, de faire siéger le Gouvernement alternativement dans chaque ville, & d’y rassembler aussi tour-à-tour les États du pays.
Peuplez également le territoire, étendez-y par tout les mêmes droits, portez-y par-tout l’abondance & la vie, c’est ainsi que l’État deviendra tout à la fois le plus fort & le mieux gouverné qu’il soit possible. Souvenez-vous que les murs des villes ne se forment que du débris des maisons des champs. À chaque Palais que je vois élever dans la capitale, je crois voir mettre en mazures tout un pays.
English
Continuation.
It is not enough that the assembled people should once have fixed the constitution of the state by giving its sanction to a body of laws; it is not enough that it should have established a perpetual government or provided once and for all for the election of magistrates. Besides the extraordinary assemblies that unforeseen circumstances may require, there must be fixed, periodic assemblies that nothing can abolish or postpone, so that on the appointed day the people are lawfully convened by the law itself, without any need for another formal summons.
But apart from these assemblies, whose date alone gives them legal standing, every assembly of the people not called by the magistrates appointed for that purpose, and in the prescribed forms, must be held illegitimate and everything done there null; for the very order to assemble must emanate from the law.
As for how often lawful assemblies should recur, this depends on so many considerations that no precise rules can be given. One can say only, in general, that the stronger the government, the more frequently the sovereign must appear.
This, I shall be told, may work for a single city; but what is to be done when the state contains several? Is sovereign authority to be divided, or must it be concentrated in one city and all the rest subjected to it?
I answer that neither course should be taken. First, sovereign authority is simple and one, and cannot be divided without being destroyed. Second, a city, no more than a nation, can legitimately be subject to another, because the essence of the body politic lies in the union of obedience and freedom, and the words subject and sovereign name correlative aspects of the same thing, united in the single word citizen.
I answer further that it is always an evil to unite several towns into a single city, and that anyone intent on such a union should not flatter himself that he can escape its natural disadvantages. One should not cite the abuses of large states against someone who wants only small ones; but how can small states be given strength enough to resist the great? As the Greek cities once resisted the Great King, and as, more recently, Holland and Switzerland resisted the house of Austria.
Yet if the state cannot be brought within proper bounds, one resource remains: allow it no capital, have the government sit in each city in turn, and assemble the estates of the country there in turn as well.
People the territory evenly, extend the same rights throughout it, carry abundance and life everywhere: thus the state will become at once as strong and as well governed as it can be. Remember that the walls of cities are built only from the ruins of houses in the countryside. For every palace I see rise in the capital, I seem to see an entire country reduced to ruins.
Book III, Chapter 14
French
Suite.
A l’instant que le Peuple est légitimement assemblé en corps Souverain, toute jurisdiction du Gouvernement cesse, la puissance exécutive est suspendue, & la personne du dernier Citoyen est aussi sacrée & inviolable que celle du premier Magistrat, parce qu’où se trouve le Représenté, il n’y a plus de Représentant. La plupart des tumultes qui s’éleverent à Rome dans les comices vinrent d’avoir ignoré ou négligé cette regle. Les Consuls alors n’étoient que les Présidens du Peuple, les Tribuns de simples Orateurs, le Sénat n’étoit rien du tout.
Ces intervalles de suspension où le Prince reconnoit ou doit reconnoitre un supérieur actuel, lui ont toujours été redoutables, & ces assemblées du peuple, qui sont l’égide du corps politique & le frein du Gouvernement, ont été de tout tems l’horreur des chefs: aussi n’épargnent-ils jamais ni soins, ni objections, ni difficultés, ni promesses, pour en rebuter les Citoyens. Quand ceux-ci sont avares, lâches, pussillanimes, plus amoureux du repos que de la liberté, ils ne tiennent pas longtems contre les efforts redoublés du Gouvernement; c’est ainsi que la force résistante augmentant sans cesse, l’autorité Souveraine s’évanouit à la fin, & que la plupart des cités tombent & périssent avant le tems.
Mais entre l’autorité Souveraine & le Gouvernement arbitraire, il s’introduit quelquefois un pouvoir moyen dont il faut parler.
English
Continuation.
The moment the people are lawfully assembled as the sovereign body, all jurisdiction of the government ceases, executive power is suspended, and the person of the humblest citizen is as sacred and inviolable as that of the highest magistrate; for where the represented is present, there is no longer a representative. Most of the tumults that arose at Rome in the comitia came from ignorance or neglect of this rule. The consuls were then merely presidents of the people, the tribunes mere speakers, and the Senate was nothing at all.
These intervals of suspension, when the prince recognizes, or ought to recognize, an actual superior, have always filled him with dread; and these assemblies of the people, the shield of the body politic and the curb upon government, have always been the horror of its chiefs. Thus they spare no effort, objection, obstacle, or promise to turn citizens away from them. When citizens are grasping, cowardly, fainthearted, more in love with repose than with liberty, they do not long withstand the government's repeated efforts; and thus, as the resisting force steadily grows, sovereign authority at last vanishes, and most cities fall and perish before their time.
But between sovereign authority and arbitrary government there sometimes arises an intermediate power, of which I must speak.
Book III, Chapter 15
French
Des Députés ou Réprésentans.
Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des Citoyens, & qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat? ils payent des troupes & restent chez eux; faut-il aller au Conseil? ils nomment des Députés & restent chez eux. A force de paresse & d’argent ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie & des réprésentans pour la vendre.
C’est le tracas du commerce & des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse & l’amour des comodités, qui changent les services personnels en argent. On cede une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, & bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave; il est inconnu dans la Cité. Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras & rien avec de l’argent: Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeroient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.
Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des Citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées; sous un mauvais Gouvernement nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre; parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, & qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes loix en font faire de meilleures, les mauvaises en amenent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’État, que m’importe? on doit compter que l’État est perdu.
L’attiedissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du Gouvernement ont fait imaginer la voye des Députés ou Réprésentans du peuple dans les assemblées de la Nation. C’est ce qu’en certains pays on ose appeller le Tiers-État. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier & second rang, l’intérêt public n’est qu’au troisieme.
La Souveraineté ne peut être réprésentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, & la volonté ne se réprésente point: elle est la même, ou elle est autre; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses réprésentans, ils ne sont que ses commissaires; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle; ce n’est point une loi. Le peuple Anglois pense être libre; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts momens de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.
L’idée des Réprésentans est moderne: elle nous vient du Gouvernement féodal, de cet inique & absurde Gouvernement dans lequel l’espece humaine est dégradée, & où le nom d’homme est en deshonneur. Dans les anciennes Républiques & même dans les monarchies, jamais le Peuple n’eut des réprésentans; on ne connoissoit pas ce mot-là. Il est très singulier qu’à Rome où les Tribuns étoient si sacrés on n’ait pas même imaginé qu’ils pussent usurper les fonctions du peuple, & qu’au milieu d’une si grande multitude, ils n’aient jamais tenté de passer de leur chef un seul Plebiscite. Qu’on juge cependant de l’embarras que causoit quelquefois la foule, par ce qui arriva du tems des Gracques, où une partie des Citoyens donnoit son suffrage de dessus les toits.
Où le droit & la liberté sont toutes choses, les inconvéniens ne sont rien. Chez ce sage peuple tout étoit mis à sa juste mésure: il laissoit faire à ses Licteurs ce que ses Tribuns n’eussent osé faire; il ne craignoit pas que ses Licteurs voulussent le réprésenter.
Pour expliquer cependant comment les Tribuns le réprésentoient quelquefois, il suffit de concevoir comment le Gouvernement réprésente le Souverain. La Loi n’étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que dans la puissance Législative le Peuple ne peut être réprésenté; mais il peut & doit l’être dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée à la Loi. Ceci fait voir qu’en examinant bien les choses on trouveroit que très peu de Nations ont des loix. Quoi qu’il en soit, il est sûr que les Tribuns, n’ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais réprésenter le Peuple romain par les droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du Sénat.
Chez les Grecs, tout ce que le Peuple avoit à faire il le faisoit par lui-même; il étoit sans cesse assemblé sur la place. Il habitoit un climat doux, il n’étoit point avide, des esclaves faisoient ses travaux, sa grande affaire étoit sa liberté. N’ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins, six mois de l’année la place publique n’est pas tenable, vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air, vous donnez plus à votre gain qu’à votre liberté, & vous craignez bien moins l’esclavage que la misere.
Quoi! la liberté ne se maintient qu’à l’appui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n’est point dans la nature a ses inconvéniens, & la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l’on ne peut conserver sa liberté qu’aux dépens de celle d’autrui, & où le Citoyen ne peut être parfaitement libre que l’esclave ne soit extrêmement esclave. Telle étoit la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence; j’y trouve plus de lâcheté que d’humanité.
Je n’entens point par tout cela qu’il faille avoir des esclaves ni que le droit d’esclavage soit légitime, puisque j’ai prouvé le contraire. Je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croyent libres ont des Réprésentans, & pourquoi les peuples anciens n’en avoient pas. Quoi qu’il en soit, à l’instant qu’un Peuple se donne des Réprésentans, il n’est plus libre; il n’est plus.
Tout bien examiné, je ne vois pas qu’il soit désormais possible au Souverain de conserver parmi nous l’exercice de ses droits si la Cité n’est très petite. Mais si elle est très petite elle sera subjuguée? Non. Je ferai voir ci-après comment on peut réunir la puissance extérieure d’un grand Peuple avec la police aisée & le bon ordre d’un petit État.
English
Deputies or Representatives.
As soon as public service ceases to be the citizens' principal concern, and they would rather serve with their purses than in person, the state is already close to ruin. Must they march to battle? They pay troops and stay at home. Must they attend the council? They appoint deputies and stay at home. By dint of laziness and money, they finally have soldiers to enslave the fatherland and representatives to sell it.
It is the bustle of commerce and the arts, the greedy pursuit of gain, softness and the love of convenience, that turn personal service into payments of money. One yields a portion of one's profit to increase it at one's ease. Give money, and soon you will have chains. Finance is a slave's word; it is unknown in the city. In a truly free state citizens do everything with their own hands and nothing with money: far from paying to be exempted from their duties, they would pay to perform them themselves. I am far from the common view; I believe compulsory labor less contrary to freedom than taxes.
The better constituted the state, the more public affairs outweigh private ones in the citizens' minds. There are even far fewer private affairs, because the sum of common happiness contributes a larger share to each individual's happiness, leaving him less to seek through private cares. In a well-ordered city everyone hastens to the assemblies; under a bad government no one likes to take a step to attend them, because no one takes an interest in what is done there, because it is foreseen that the general will surely will not prevail there, and because, finally, domestic concerns consume everything. Good laws lead to better laws; bad ones bring on worse. As soon as anyone says of the affairs of state, “What does it matter to me?” the state must be reckoned lost.
The cooling of love of country, the activity of private interest, the vastness of states, conquests, and the abuse of government have led to the device of deputies or representatives of the people in the nation's assemblies. This is what in certain countries they dare call the Third Estate. Thus the particular interest of two orders is placed first and second; the public interest comes only third.
Sovereignty cannot be represented for the same reason that it cannot be alienated: it consists essentially in the general will, and the will cannot be represented. It is either the same will or another; there is no middle course. The people's deputies, then, are not and cannot be its representatives; they are only its commissioners. They can decide nothing definitively. Any law that the people have not ratified in person is null; it is no law at all. The English people think themselves free; they are gravely mistaken. They are free only during the election of the members of Parliament; as soon as those members are elected, the people are enslaved, they are nothing. The use they make of their brief moments of freedom richly deserves its loss.
The idea of representatives is modern: it comes to us from feudal government, that unjust and absurd government in which the human species is degraded and the very name of man dishonored. In the ancient republics, and even in monarchies, the people never had representatives; the word was unknown. It is remarkable that in Rome, where the tribunes were so sacred, no one even imagined that they could usurp the people's functions, and that amid so great a multitude they never attempted to pass a single plebiscite on their own authority. Yet the trouble the crowd sometimes caused may be judged from what happened in the time of the Gracchi, when some citizens cast their votes from the rooftops.
Where right and liberty are everything, inconveniences count for nothing. Among that wise people everything was kept in its proper measure: it let its lictors do what its tribunes would never have dared to do; it did not fear that its lictors would seek to represent it.
To explain, however, how the tribunes sometimes represented the people, it is enough to understand how the government represents the sovereign. Since law is only the declaration of the general will, it is clear that the people cannot be represented in legislative power; but it can and must be represented in executive power, which is merely force applied to law. This shows that, if the matter is closely examined, very few nations will be found to have laws. In any case, it is certain that the tribunes, having no share in executive power, could never represent the Roman people by virtue of their office, but only by usurping the rights of the Senate.
Among the Greeks, whatever the people had to do, they did themselves; they were continually assembled in the public square. They lived in a mild climate, they were not greedy, slaves did their work, and their chief concern was liberty. Without the same advantages, how can you preserve the same rights? Your harsher climates give you greater needs; for six months of the year the public square is uninhabitable; your muffled languages cannot be heard in the open air; you devote yourselves more to gain than to liberty, and you fear slavery far less than poverty.
What! Can liberty be maintained only with the support of servitude? Perhaps. The two extremes touch. Everything that is not in nature has its disadvantages, and civil society more than anything else. There are unhappy circumstances in which people can preserve their own liberty only at the expense of someone else's, and the citizen can be perfectly free only if the slave is utterly enslaved. Such was the condition of Sparta. As for you, modern peoples, you have no slaves, but you yourselves are slaves; you pay for their freedom with your own. You may boast of this preference as much as you like; I find in it more cowardice than humanity.
I do not mean by any of this that we ought to have slaves, or that the right of slavery is legitimate, since I have proved the contrary. I state only why modern peoples who believe themselves free have representatives, and why ancient peoples had none. Be that as it may, the moment a people gives itself representatives, it is no longer free; it no longer exists.
On examining everything, I cannot see how it will henceforth be possible for the sovereign to retain the exercise of its rights among us unless the city is very small. But if it is very small, will it be conquered? No. I shall show later how the external power of a great people can be united with the easy administration and good order of a small state.
Book III, Chapter 16
French
Que l’institution du Gouvernement n’est point un contract.
Le pouvoir Législatif une fois bien établi, il s’agit d’établir de même le pouvoir exécutif; car ce dernier, qui n’opere que par des actes particuliers, n’étant pas de l’essence de l’autre, en est naturellement séparé. S’il étoit possible que le Souverain, considéré comme tel, eut la puissance exécutive, le droit & le fait seroient tellement confondus qu’on ne sauroit plus ce qui est loi & ce qui ne l’est pas, & le corps politique ainsi dénaturé seroit bien-tôt en proye à la violence contre laquelle il fut institué.
Les Citoyens étant tous égaux par le contract social, ce que tous doivent faire tous peuvent le prescrire, au lieu que nul n’a droit d’exiger qu’un autre fasse ce qu’il ne fait pas lui-même. Or c’est proprement ce droit, indispensable pour faire vivre & mouvoir le corps politique, que le Souverain donne au Prince en instituant le Gouvernement.
Plusieurs ont prétendu que l’acte de cet établissement étoit un contract entre le Peuple & les chefs qu’il se donne; contract par lequel on stipuloit entre les deux parties les conditions sous lesquelles l’une s’obligeoit à commander & l’autre à obéir. On conviendra, je m’assure, que voilà une étrange maniere de contracter! Mais voyons si cette opinion est soutenable.
Premierement, l’autorité suprême ne peut pas plus se modifier que s’aliéner, la limiter c’est la détruire. Il est absurde & contradictoire que le Souverain se donne un supérieur; s’obliger d’obéir à un maitre c’est se remettre en pleine liberté.
De plus, il est évident que ce contract du peuple avec telles ou telles personnes seroit un acte particulier. D’où il suit que ce contract ne sauroit être une loi ni un acte de souveraineté, & que par conséquent il seroit illégitime.
On voit encore que les parties contractantes seroient entre elles sous la seule loi de nature & sans aucun garant de leurs engagemens réciproques, ce qui répugne de toutes manieres à l’état civil: Celui qui a la force en main étant toujours le maitre de l’exécution, autant vaudroit donner le nom de contract à l’acte d’un homme qui diroit à un autre; „je vous donne tout mon bien, à condition que vous m’en rendrez ce qu’il vous plaira”.
Il n’y a qu’un contract dans l’Etat, c’est celui de l’association; & celui-là seul en exclut tout autre. On ne sauroit imaginer aucun Contract public, qui ne fut une violation du premier.
English
That the Institution of Government Is Not a Contract.
Once legislative power has been firmly established, executive power must be established as well; for the latter acts only through particular acts and, not belonging to the essence of the former, is naturally separate from it. If it were possible for the sovereign, as sovereign, to possess executive power, right and fact would become so confused that one could no longer tell what was law and what was not; and the body politic, thus perverted, would soon fall prey to the very violence against which it was instituted.
Since all citizens are equal by the social pact, what all must do all may prescribe; whereas no one has a right to demand that another do what he himself does not do. Now it is precisely this right, indispensable to the life and movement of the body politic, that the sovereign grants the prince in instituting the government.
Several have maintained that the act establishing government was a contract between the people and the chiefs it chooses for itself, a contract stipulating between the two parties the conditions on which one undertakes to command and the other to obey. Everyone will agree, I am sure, that this is a strange way to make a contract! But let us see whether the opinion can be sustained.
First, supreme authority can no more be modified than alienated; to limit it is to destroy it. It is absurd and contradictory for the sovereign to give itself a superior: to undertake to obey a master is to recover one's complete freedom.
Moreover, it is evident that such a contract between the people and particular persons would be a particular act. It follows that this contract could be neither a law nor an act of sovereignty, and consequently would be illegitimate.
We can also see that the contracting parties would stand in relation to each other under the law of nature alone, with no guarantor of their reciprocal commitments, which is wholly incompatible with the civil state. Since whoever holds the power would always control its execution, one might as well call it a contract if one man said to another, “I give you all my property, on condition that you return to me as much of it as you please.”
There is only one contract in the state: the contract of association; and that alone excludes all others. No public contract can be imagined that would not violate the first.
Book III, Chapter 17
French
De l’institution du Gouvernement.
Sous quelle idée faut-il donc concevoir l’acte par lequel le Gouvernement est institué? Je remarquerai d’abord que cet acte est complexe ou composé de deux autres, savoir l’établissement de la loi, & l’exécution de la loi.
Par le premier, le Souverain statue qu’il y aura un corps de Gouvernement établi sous telle ou telle forme; & il est clair que cet acte est une loi.
Par le second, le Peuple nomme les chefs qui seront chargés du Gouvernement établi. Or cette nomination étant un acte particulier n’est pas une seconde loi, mais seulement une suite de la premiere & une fonction du Gouvernement.
La difficulté est d’entendre comment on peut avoir un acte de Gouvernement avant que le Gouvernement existe, & comment le Peuple, qui n’est que Souverain ou sujet, peut devenir Prince ou Magistrat dans certaines circonstances.
C’est encore ici que se découvre une de ces étonnantes propriétés du corps politique, par lesquelles il concilie des opérations contradictoires en apparence. Car celle-ci se fait par une conversion subite de la Souveraineté en Démocratie; en sorte que, sans aucun changement sensible, & seulement par une nouvelle rélation de tous à tous, les Citoyens devenus Magistrats passent des actes généraux aux actes particuliers, & de la loi à l’exécution.
Ce changement de rélation n’est point une subtilité de spéculation sans exemple dans la pratique: Il a lieu tous les jours dans le Parlement d’Angleterre, où la Chambre-basse en certaines occasions se tourne en grand Commité, pour mieux discuter les affaires, & devient ainsi simple commission, de Cour Souveraine qu’elle étoit l’instant précédent; en telle sorte qu’elle se fait ensuite rapport à elle-même comme chambre des Communes de ce qu’elle vient de regler en grand-Commité, & délibere de nouveau sous un titre de ce qu’elle a déjà résolu sous un autre.
Tel est l’avantage propre au Gouvernement Démocratique de pouvoir être établi dans le fait par un simple acte de la volonté générale. Après quoi, ce Gouvernement provisionnel reste en possession si telle est la forme adoptée, ou établit au nom du Souverain le Gouvernement prescrit par la loi, & tout se trouve ainsi dans la regle. Il n’est pas possible d’instituer le Gouvernement d’aucune autre maniere légitime, & sans renoncer aux principes ci-devant établis.
English
On the Institution of Government.
How, then, are we to conceive of the act by which government is instituted? I shall first observe that this act is complex, or composed of two others: the establishment of a law and the execution of that law.
By the first, the sovereign decrees that a body of government shall be established in one form or another; and clearly this act is a law.
By the second, the people appoint the chiefs who will be entrusted with the government thus established. Now, since this appointment is a particular act, it is not a second law, but only a consequence of the first and a function of government.
The difficulty is to understand how there can be an act of government before government exists, and how the people, who are only sovereign or subject, can in certain circumstances become prince or magistrate.
Here again we discover one of those astonishing properties of the body politic by which it reconciles operations apparently at odds. This is accomplished by a sudden conversion of sovereignty into democracy: without any perceptible change, and solely through a new relation of all to all, the citizens, now become magistrates, pass from general acts to particular acts, and from law to its execution.
This change in relation is not a speculative subtlety without an example in practice. It occurs every day in the Parliament of England, where on certain occasions the lower house turns itself into a grand committee to discuss business more fully, and so becomes a mere committee, though the moment before it was a sovereign court. It then reports to itself, as the House of Commons, what it has just settled as the grand committee, and deliberates anew under one title on what it has already resolved under another.
This is the distinctive advantage of democratic government: it can in fact be established by a simple act of the general will. Afterward, this provisional government remains in place if that is the form adopted, or establishes, in the sovereign's name, the government prescribed by law; and thus everything proceeds according to rule. No government can be legitimately instituted in any other way without renouncing the principles established above.
Book III, Chapter 18
French
Moyen de prévenir les usurpations du Gouvernement.
De ces éclaircissemens il résulte en confirmation du chapitre XVI. que l’acte qui institue le Gouvernement n’est point un contract mais une Loi, que les dépositaires de la puissance exécutive ne sont point les maitres du peuple mais ses officiers, qu’il peut les établir & les destituer quand il lui plait, qu’il n’est point question pour eux de contracter mais d’obéir, & qu’en se chargeant des fonctions que l’Etat leur impose ils ne font que remplir leur devoir de Citoyens, sans avoir en aucune sorte le droit de disputer sur les conditions.
Quand donc il arrive que le Peuple institue un Gouvernement héréditaire, soit monarchique dans une famille, soit aristocratique dans un ordre de Citoyens, ce n’est point un engagement qu’il prend; c’est une forme provisionnelle qu’il donne à l’administration, jusqu’à ce qu’il lui plaise d’en ordonner autrement.
Il est vrai que ces changemens sont toujours dangereux, & qu’il ne faut jamais toucher au Gouvernement établi que lors qu’il devient incompatible avec le bien public; mais cette circonspection est une maxime de politique & non pas une regle de droit, & l’Etat n’est pas plus tenu de laisser l’autorité civile à ses chefs, que l’autorité militaire à ses Généraux.
Il est vrai encore qu’on ne sauroit en pareil cas observer avec trop de soin toutes les formalités requises pour distinguer un acte régulier & légitime d’un tumulte séditieux, & la volonté de tout un peuple des clameurs d’une faction. C’est ici sur-tout qu’il ne faut donner au cas odieux que ce qu’on ne peut lui refuser dans toute la rigueur du droit, & c’est aussi de cette obligation que le Prince tire un grand avantage pour conserver sa puissance malgré le peuple, sans qu’on puisse dire qu’il l’ait usurpée: Car en paroissant n’user que de ses droits il lui est fort aisé de les étendre, & d’empêcher sous le prétexte du repos public les assemblées destinées à rétablir le bon ordre; de sorte qu’il se prévaut d’un silence qu’il empêche de rompre, ou des irrégularités qu’il fait commettre, pour supposer en sa faveur l’aveu de ceux que la crainte fait taire, & pour punir ceux qui osent parler. C’est ainsi que les Décemvirs ayant été d’abord élus pour un an, puis continués pour une autre année, tenterent de retenir à perpétuité leur pouvoir, en ne permettant plus aux comices de s’assembler; & c’est par ce facile moyen que tous les gouvernemens du monde, une fois revétus de la force publique, usurpent tôt ou tard l’autorité Souveraine.
Les assemblées périodiques dont j’ai parlé ci-devant sont propres à prévenir ou différer ce malheur, sur-tout quand elles n’ont pas besoin de convocation formelle: car alors le Prince ne sauroit les empêcher sans se déclarer ouvertement infracteur des loix & ennemi de l’Etat.
L’ouverture de ces assemblées qui n’ont pour objet que le maintien du traité social, doit toujours se faire par deux propositions qu’on ne puisse jamais supprimer, & qui passent separément par les suffrages.
La premiere; s’il plait au Souverain de conserver la présente forme de Gouvernement.
La seconde; s’il plait au Peuple d’en laisser l’administration à ceux qui en sont actuellement chargés.
Je suppose ici ce que je crois avoir démontré, savoir qu’il n’y a dans l’Etat aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social; car si tous les Citoyens s’assembloient pour rompre ce pacte d’un commun accord, on ne peut douter qu’il ne fût très-légitimement rompu. Grotius pense même que chacun peut renoncer à l’Etat dont il est membre, & reprendre sa liberté naturelle & ses biens en sortant du pays. Or il seroit absurde que tous les Citoyens réunis ne pussent pas ce que peut séparément chacun d’eux.
Fin du Livre Troisieme.
English
How to Prevent the Usurpations of Government.
These clarifications confirm what was said in chapter XVI: the act instituting government is not a contract but a law; the holders of executive power are not the people's masters but their officers; the people may appoint and dismiss them whenever it pleases; their task is not to contract but to obey; and in undertaking the duties the state imposes on them they merely fulfill their duty as citizens, without having any right whatever to bargain over the terms.
Thus, when the people institute a hereditary government, whether monarchical within a family or aristocratic within an order of citizens, they undertake no binding commitment. They give the administration a provisional form, until it pleases them to order otherwise.
It is true that such changes are always dangerous, and that an established government should never be touched unless it becomes incompatible with the public good; but this caution is a maxim of policy, not a rule of right, and the state is no more bound to leave civil authority in the hands of its chiefs than military authority in the hands of its generals.
It is also true that in such a case no care is too great in observing every formality required to distinguish a regular, lawful act from a seditious tumult, and the will of an entire people from the cries of a faction. Here above all one must concede to the objectionable case only what cannot be denied it under the strictest interpretation of right. It is from this very obligation that the prince gains a great advantage in retaining his power against the people, without anyone being able to say that he has usurped it. For by appearing merely to exercise his rights, he can easily extend them and, on the pretext of public peace, prevent assemblies intended to restore good order. Thus he uses a silence he himself prevents anyone from breaking, or irregularities he himself causes, to claim the assent of those silenced by fear and to punish those who dare to speak. In this way the decemvirs, first elected for one year and then continued for another, tried to retain their power forever by no longer allowing the comitia to assemble. And by this simple means every government in the world, once vested with public force, sooner or later usurps sovereign authority.
The periodic assemblies of which I spoke above are suited to preventing or delaying this calamity, especially when they need no formal summons; for the prince cannot then prevent them without openly declaring himself a violator of the laws and an enemy of the state.
These assemblies, whose sole purpose is to maintain the social pact, should always open with two motions that can never be suppressed and that are put separately to the vote.
The first: whether it pleases the sovereign to retain the present form of government.
The second: whether it pleases the people to leave its administration to those currently entrusted with it.
I assume here what I believe I have demonstrated: that no fundamental law in the state is beyond repeal, not even the social pact itself; for if all the citizens assembled to dissolve that pact by common agreement, no one could doubt that it would be dissolved with complete legitimacy. Grotius even thinks that each person can renounce the state of which he is a member and recover his natural liberty and his goods by leaving the country. It would be absurd, then, if all the citizens together could not do what each can do separately.
End of the Third Book.
Book IV, Chapter 1
French
Que la volonté générale est indestructible.
Tant que plusieurs hommes réunis se considerent comme un seul corps, ils n’ont qu’une seule volonté, qui se rapporte à la commune conservation, & au bien-être général. Alors tous les ressorts de l’Etat sont vigoureux & simples, ses maximes sont claires & lumineuses, il n’a point d’intérêts embrouillés, contradictoires, le bien commun se montre par tout avec évidence, & ne demande que du bon sens pour être apperçu. La paix l’union l’égalité sont ennemies des subtilités politiques. Les hommes droits & simples sont difficiles à tromper à cause de leur simplicité, les leurres les prétextes rafinés ne leur en imposent point; ils ne sont pas même assez fins pour être dupes. Quand on voit chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans regler les affaires de l’Etat sous un chêne & se conduire toujours sagement, peut-on s’empêcher de mépriser les rafinemens des autres nations, qui se rendent illustres & misérables avec tant d’art & de misteres?
Un État ainsi gouverné a besoin de très peu de Loix, & à mésure qu’il devient nécessaire d’en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, & il n’est question ni de brigues ni d’éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu’il sera sûr que les autres le feront comme lui.
Ce qui trompe les raisonneurs c’est que ne voyant que des États mal constitués dès leur origine, ils sont frappés de l’impossibilité d’y maintenir une semblable police. Ils rient d’imaginer toutes les sotises qu’un fourbe adroit, un parleur insinuant pourroit persuader au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwel eut été mis aux sonnêtes par le peuple de Berne, & le Duc de Beaufort à la discipline par les Génevois.
Mais quand le nœud social commence à se relâcher & l’Etat à s’affoiblir; quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir & les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s’altere & trouve des opposans, l’unanimité ne regne plus dans les voix, la volonté générale n’est plus la volonté de tous, il s’élêve des contradictions des débats, & le meilleur avis ne passe point sans disputes.
Enfin quand l’Etat, près de sa ruine ne subsiste plus que par une forme illusoire & vaine, que le lien social est rompu dans tous les cœurs, que le plus vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien public; alors la volonté générale devient muette, tous guidés par des motifs secrets n’opinent pas plus comme Citoyens que si l’Etat n’eut jamais existé, & l’on fait passer faussement sous le nom de Loix des décrets iniques qui n’ont pour but que l’intérêt particulier.
S’ensuit-il de-là que la volonté générale soit anéantie ou corrompue? Non, elle est toujours constante, inaltérable & pure; mais elle est subordonnée à d’autres qui l’emportent sur elle. Chacun, détachant son intérêt de l’intérêt commun, voit bien qu’il ne peut l’en séparer tout-à-fait, mais sa part du mal public ne lui paroit rien, auprès du bien exclusif qu’il prétend s’approprier. Ce bien particulier excepté, il veut le bien général pour son propre intérêt tout aussi fortement qu’aucun autre. Même en vendant son suffrage à prix d’argent il n’éteint pas en lui la volonté générale, il l’élude. La faute qu’il commet est de changer l’état de la question & de répondre autre chose que ce qu’on lui demande: En sorte qu’au lieu de dire par son suffrage, il est avantageux à l’Etat, il dit, il est avantageux à tel homme ou à tel parti que tel ou tel avis passe. Ainsi la loi de l’ordre public dans les assemblées n’est pas tant d’y maintenir la volonté générale, que de faire qu’elle soit toujours interrogée & qu’elle réponde toujours.
J’aurois ici bien des réflexions à faire sur le simple droit de voter dans tout acte de souveraineté; droit que rien ne peut ôter aux Citoyens; & sur celui d’opiner, de proposer, de diviser, de discuter, que le Gouvernement a toujours grand soin de ne laisser qu’à ses membres; mais cette importante matiere demanderoit un traité à part, & je ne puis tout dire dans celui-ci.
English
That the General Will Is Indestructible.
So long as several men united consider themselves a single body, they have only a single will, directed toward their common preservation and general well-being. Then all the springs of the state are vigorous and simple, its principles clear and luminous; it has no tangled, conflicting interests. The common good is evident everywhere, and requires only good sense to be perceived. Peace, union, and equality are enemies of political subtleties. Upright and simple men are hard to deceive because of their simplicity; ingenious lures and pretexts make no impression on them; they are not even clever enough to be duped. When we see, among the happiest people in the world, bands of peasants settling the affairs of state beneath an oak and always acting wisely, can we help but despise the refinements of other nations, which make themselves illustrious and miserable with so much art and mystery?
A state governed in this way needs very few laws, and as it becomes necessary to promulgate new ones, everyone sees the necessity. The first person to propose them only says what all have already felt; neither intrigue nor eloquence is needed to turn into law what each has already resolved to do as soon as he is certain the others will do likewise.
What misleads the theorists is that, seeing only states badly constituted from the outset, they are struck by the impossibility of maintaining such an order in them. They laugh at the thought of all the nonsense a skillful trickster or persuasive speaker could make the people of Paris or London believe. They do not know that Cromwell would have been put in the stocks by the people of Bern, and the Duke of Beaufort brought to heel by the people of Geneva.
But when the social bond begins to slacken and the state to weaken; when private interests begin to make themselves felt and small societies to influence the larger one, the common interest is corrupted and meets opposition. Unanimity no longer reigns in the votes, the general will is no longer the will of all, contradictions and disputes arise, and the soundest proposal does not pass without contention.
At last, when the state, close to ruin, survives only as an empty, illusory form, when the social bond has broken in every heart, when the basest interest brazenly adorns itself with the sacred name of the public good, then the general will falls silent. All, guided by secret motives, vote no more as citizens than if the state had never existed; and under the false name of laws, unjust decrees are passed that aim solely at private interest.
Does it follow that the general will is destroyed or corrupted? No: it remains constant, unalterable, and pure; but it is subordinated to other wills that prevail over it. Each person, detaching his interest from the common interest, sees clearly that he cannot separate them entirely; but his share of the public harm seems nothing beside the exclusive benefit he hopes to seize for himself. Apart from that particular benefit, he wills the general good in his own interest as strongly as anyone else. Even when he sells his vote for money, he does not extinguish the general will within him; he evades it. His fault lies in changing the question and answering something other than what is asked of him. Instead of saying by his vote, “This is advantageous to the state,” he says, “It is advantageous to this man or that party that this or that proposal should pass.” Thus the rule of public order in assemblies is not so much to preserve the general will there as to ensure that it is always asked the question and always gives the answer.
I could offer many reflections here on the simple right to vote in every act of sovereignty, a right of which nothing can deprive citizens; and on the right to speak, propose, divide a question, and debate, which the government always takes great care to reserve for its own members. But this important subject would require a treatise of its own, and I cannot say everything in this one.
Book IV, Chapter 2
French
Des Suffrages.
On voit par le chapitre précédent que la maniere dont se traittent les affaires générales peut donner un indice assez sûr de l’état actuel des mœurs, & de la santé du corps politique. Plus le concert regne dans les assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante; mais les longs débats, les dissentions, le tumulte, annoncent l’ascendant des intérêts particuliers & le déclin de l’Etat.
Ceci paroit moins évident quand deux ou plusieurs ordres entrent dans sa constitution, comme à Rome les Patriciens & les Plébeyens, dont les querelles troublerent souvent les comices, même dans les plus beaux tems de la République; mais cette exception est plus apparente que réelle; car alors par le vice inhérent au corps politique on a, pour ainsi dire, deux États en un; ce qui n’est pas vrai des deux ensemble est vrai de chacun séparément. Et en effet dans les tems mêmes les plus orageux les plébiscites du peuple, quand le Sénat ne s’en mêloit pas, passoient toujours tranquillement & à la grande pluralité des suffrages: Les Citoyens n’ayant qu’un intérêt, le peuple n’avoit qu’une volonté.
A l’autre extrémité du cercle l’unanimité revient. C’est quand les citoyens tombés dans la servitude n’ont plus ni liberté ni volonté. Alors la crainte & la flaterie changent en acclamations les suffrages; on ne délibere plus, on adore ou l’on maudit. Telle étoit la vile maniere d’opiner du Sénat sous les Empereurs. Quelquefois cela se faisoit avec des précautions ridicules: Tacite observe que sous Othon les Sénateurs accablant Vitellius d’exécrations, affectoient de faire en même tems un bruit épouvantable, afin que, si par hazard il devenoit le maitre, il ne put savoir ce que chacun d’eux avoit dit.
De ces diverses considérations naissent les maximes sur lesquelles on doit regler la maniere de compter les voix & de comparer les avis, selon que la volonté générale est plus ou moins facile à connoitre, & l’Etat plus ou moins déclinant.
Il n’y a qu’une seule loi qui par sa nature exige un consentement unanime. C’est le pacte social: car l’association civile est l’acte du monde le plus volontaire; tout homme étant né libre & maitre de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu. Décider que le fils d’une esclave nait esclave, c’est décider qu’il ne nait pas homme.
Si donc lors du pacte social il s’y trouve des opposans, leur opposition n’invalide pas le contract, elle empêche seulement qu’ils n’y soient compris; ce sont des étrangers parmi les Citoyens. Quand l’État est institué le consentement est dans la résidence; habiter le territoire c’est se soumettre à la souveraineté.
Hors ce contract primitif, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres; c’est une suite du contract même. Mais on demande comment un homme peut être libre, & forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposans sont-ils libres & soumis à des loix auxquelles ils n’ont pas consenti?
Je reponds que la question est mal posée. Le Citoyen consent à toutes les loix, même à celles qu’on passe malgré lui, & même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu’une. La volonté constante de tous les membres de l’Etat est la volonté générale; c’est par elle qu’ils sont citoyens & libres. Quand on propose une loi dans l’assemblée du Peuple, ce qu’on leur demande n’est pas précisément s’ils approuvent la proposition ou s’ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale qui est la leur; chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, & du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étois trompé, & que ce que j’estimois être la volonté générale ne l’étoit pas. Si mon avis particulier l’eut emporté, j’aurois fait autre chose que ce que j’avois voulu, c’est alors que je n’aurois pas été libre.
Ceci suppose, il est vrai, que tous les caracteres de la volonté générale sont encore dans la pluralité: quand ils cessent d’y être, quelque parti qu’on prenne il n’y a plus de liberté.
En montrant ci-devant comment on substituoit des volontés particulieres à la volonté générale dans les délibérations publiques, j’ai suffisamment indiqué les moyens praticables de prévenir cet abus; j’en parlerai encore ci-après. A l’égard du nombre proportionnel des suffrages pour déclarer cette volonté, j’ai aussi donné les principes sur lesquels on peut le déterminer. La différence d’une seule voix rompt l’égalité, un seul opposant rompt l’unanimité; mais entre l’unanimité & l’égalité il y a plusieurs partages inégaux, à chacun desquels on peut fixer ce nombre selon l’état & les besoins du corps politique.
Deux maximes générales peuvent servir à regler ces rapports: l’une, que plus les délibérations sont importantes & graves, plus l’avis qui l’emporte doit approcher de l’unanimité: l’autre, que plus l’affaire agitée exige de célérité, plus on doit resserrer la différence prescritte dans le partage des avis; dans les délibérations qu’il faut terminer sur le champ l’excédant d’une seule voix doit suffire. La premiere de ces maximes paroit plus convenable aux loix, & la seconde aux affaires. Quoiqu’il en soit, c’est sur leur combinaison que s’établissent les meilleurs rapports qu’on peut donner à la pluralité pour prononcer.
English
On Voting.
It is clear from the preceding chapter that the manner in which public affairs are conducted can provide a fairly sure indication of the present state of morals and the health of the body politic. The more harmony prevails in assemblies—that is, the closer opinions come to unanimity—the more dominant the general will; but long debates, dissensions, and tumult announce the ascendancy of private interests and the decline of the state.
This seems less obvious when two or more orders enter into the state's constitution, as in Rome with the patricians and plebeians, whose quarrels often disturbed the comitia even in the republic's finest days. But the exception is more apparent than real: for then, through an inherent defect in the body politic, there are, so to speak, two states in one; what is untrue of the two together is true of each separately. Indeed, even in the most turbulent times, the people's plebiscites, when the Senate did not interfere, always passed peacefully and by a large majority of votes: the citizens having only one interest, the people had only one will.
At the other extreme of the circle, unanimity returns. This occurs when citizens, fallen into servitude, have neither freedom nor will. Then fear and flattery turn votes into acclamations: no one deliberates any longer; they worship or they curse. Such was the Senate's base manner of voting under the emperors. Sometimes it was done with ridiculous precautions: Tacitus observes that under Otho, the senators, while heaping curses on Vitellius, deliberately made a terrible din at the same time, so that if by chance he became master, he would not know what each of them had said.
From these various considerations arise the principles by which the manner of counting votes and comparing opinions should be regulated, according to whether the general will is easier or harder to discern, and whether the state is more or less far gone in decline.
Only one law by its nature requires unanimous consent: the social pact. For civil association is the most voluntary act in the world; every man being born free and his own master, no one may, under any pretext whatever, subject him without his consent. To decide that the son of a slave is born a slave is to decide that he is not born a man.
If, then, there are opponents when the social pact is made, their opposition does not invalidate the contract; it merely prevents their inclusion in it. They are foreigners among citizens. Once the state is instituted, consent is signified by residence: to inhabit its territory is to submit to its sovereignty.
Apart from this original contract, the vote of the greater number always binds all the rest; this follows from the contract itself. But the question arises how a man can be free and yet forced to conform to wills that are not his own. How can opponents be free while subject to laws to which they have not consented?
I answer that the question is wrongly put. The citizen consents to all the laws, even those passed against his wishes, and even those that punish him when he dares to break one. The constant will of all the members of the state is the general will; through it they are citizens and free. When a law is proposed in the people's assembly, what the people are asked is not exactly whether they approve or reject the proposal, but whether or not it conforms to the general will, which is their own. Each, in casting his vote, gives his opinion on this; and the count of the votes yields a declaration of the general will. Thus, when the opinion opposed to mine prevails, it proves nothing except that I was mistaken, and that what I thought was the general will was not. Had my private opinion prevailed, I would have done something other than what I wished; then I would not have been free.
This assumes, it is true, that all the marks of the general will are still found in the majority. When they cease to be found there, whatever course is taken, freedom is no more.
In showing earlier how private wills were substituted for the general will in public deliberations, I have sufficiently indicated practicable means of preventing this abuse; I shall speak of them again below. As to the proportion of votes needed to declare that will, I have also set out the principles on which it may be determined. A difference of one vote breaks a tie; a single opponent breaks unanimity. But between unanimity and a tie there are many unequal divisions, for each of which this number may be fixed according to the state and needs of the body politic.
Two general principles can serve to regulate these proportions. The first is that the more important and grave the deliberations, the closer the prevailing opinion should come to unanimity. The second is that the greater the urgency of the matter under discussion, the narrower the required margin between the opposing votes should be; in deliberations that must be concluded on the spot, a majority of one vote should suffice. The first of these principles seems more suitable to laws, and the second to matters of business. However that may be, it is their combination that establishes the best proportions for the majority required to decide.
Book IV, Chapter 3
French
Des Elections.
A l’egard des élections du Prince & des Magistrats, qui sont, comme je l’ai dit, des actes complexes, il y a deux voyes pour y proceder; savoir, le choix & le sort. L’une & l’autre ont été employées en diverses Republiques, & l’on voit encore actuellement un melange très compliqué des deux dans l’election du Doge de Venise.
Le suffrage par le sort, dit Montesquieu, est de la nature de la Démocratie. J’en conviens, mais comment cela? Le sort, continue-t-il, est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque Citoyen une espérance raisonnable de servir la patrie. Ce ne sont pas-là des raisons.
Si l’on fait attention que l’élection des chefs est une fonction du Gouvernement & non de la Souveraineté, on verra pourquoi la voye du sort est plus dans la nature de la Démocratie, où l’administration est d’autant meilleure que les actes en sont moins multipliés.
Dans toute véritable Démocratie la magistrature n’est pas un avantage mais une charge onéreuse, qu’on ne peut justement imposer à un particulier plutôt qu’à un autre. La loi seule peut imposer cette charge à celui sur qui le sort tombera. Car alors la condition étant égale pour tous, & le choix ne dépendant d’aucune volonté humaine, il n’y a point d’application particuliere qui altere l’universalité de la loi.
Dans l’Aristocratie le Prince choisit le Prince, le Gouvernement se conserve par lui-même, & c’est là que les suffrages sont bien placés.
L’exemple de l’élection du Doge de Venise confirme cette distinction loin de la détruire: Cette forme mêlée convient dans un Gouvernement mixte. Car c’est une erreur de prendre le Gouvernement de Venise pour une véritable Aristocratie. Si le Peuple n’y a nulle part au Gouvernement, la noblesse y est peuple elle-même. Une multitude de pauvres Barnabotes n’approcha jamais d’aucune magistrature, & n’a de sa noblesse que le vain titre d’Excellence & le droit d’assister au grand Conseil. Ce grand Conseil étant aussi nombreux que notre Conseil général à Genève, ses illustres membres n’ont pas plus de privileges que nos simples Citoyens. Il est certain qu’ôtant l’extrême disparité des deux Républiques, la bourgeoisie de Genève représente exactement le Patriciat Vénitien, nos natifs & habitans représentent les Citadins & le peuple de Venise, nos paysans représentent les sujets de terre-ferme: enfin de quelque maniere que l’on considère cette République, abstraction faite de sa grandeur, son Gouvernement n’est pas plus aristocratique que le notre. Toute la différence est que n’ayant aucun chef à vie, nous n’avons pas le même besoin du sort.
Les élections par le sort auroient peu d’inconvénient dans une véritable Démocratie où tout étant égal, aussi bien par les mœurs & par les talens que par les maximes & par la fortune, le choix deviendroit presque indifférent. Mais j’ai déjà dit qu’il n’y avoit point de véritable Démocratie.
Quand le choix & le sort se trouvent mêlés, le premier doit remplir les places qui demandent des talens propres, telles que les emplois militaires; l’autre convient à celles où suffisent le bon-sens, la justice, l’intégrité, telles que les charges de judicature; parce que dans un état bien constitué ces qualités sont communes à tous les Citoyens.
Le sort ni les suffrages n’ont aucun lieu dans le Gouvernement monarchique. Le Monarque étant de droit seul Prince & Magistrat unique, le choix de ses lieutenans n’appartient qu’à lui. Quand l’Abbé de St. Pierre proposoit de multiplier les Conseils du Roi de France & d’en élire les membres par Scrutin, il ne voyoit pas qu’il proposoit de changer la forme du Gouvernement.
Il me resteroit à parler de la maniere de donner & de recueillir les voix dans l’assemblée du peuple; mais peut-être l’historique de la police Romaine à cet égard expliquera-t-il plus sensiblement toutes les maximes que je pourrois établir. Il n’est pas indigne d’un lecteur judicieux de voir un peu en détail comment se traittoient les affaires publiques & particulieres dans un Conseil de deux-cent mille hommes.
English
On Elections.
As for the election of the prince and magistrates, which are, as I have said, complex acts, there are two ways to proceed: choice and lot. Both have been used in various republics, and even now a very complicated mixture of the two can be seen in the election of the Doge of Venice.
Voting by lot, says Montesquieu, is in the nature of democracy. I agree; but why is that? Lot, he continues, is a way of electing that offends no one; it leaves every citizen a reasonable hope of serving his country. These are not reasons.
If we bear in mind that the election of chiefs is a function of government and not of sovereignty, we shall see why the use of lot is more in the nature of democracy, where administration is better the fewer its acts become.
In every true democracy magistracy is not an advantage but a burdensome duty, which cannot justly be imposed on one individual rather than another. Only the law can impose that duty on the person on whom the lot falls. For then, the condition being equal for all, and the choice depending on no human will, no particular application alters the universality of the law.
In an aristocracy the prince chooses the prince, the government perpetuates itself, and it is there that voting has its proper place.
The example of the election of the Doge of Venice confirms this distinction rather than overturning it: this mixed procedure suits a mixed government. For it is a mistake to take the government of Venice for a true aristocracy. If the people have no part in its government, the nobility there are themselves the people. A multitude of poor Barnabotes never came near any magistracy, and their nobility gives them nothing but the empty title of Excellence and the right to attend the Grand Council. This Grand Council being as numerous as our General Council in Geneva, its illustrious members have no more privileges than our ordinary citizens. Certainly, setting aside the extreme difference between the two republics, the citizenry of Geneva corresponds exactly to the Venetian patriciate, our natives and residents correspond to the townspeople and people of Venice, and our peasants correspond to its mainland subjects. In short, however one considers this republic, apart from its size, its government is no more aristocratic than ours. The whole difference is that, since we have no chief holding office for life, we have no comparable need for the lot.
Elections by lot would have few disadvantages in a true democracy where, everything being equal in morals and talents as well as in principles and fortune, the choice would become almost a matter of indifference. But I have already said that no true democracy exists.
When choice and lot are combined, the first should fill positions calling for special talents, such as military posts; the second suits those for which good sense, justice, and integrity suffice, such as judicial offices, because in a well-constituted state these qualities are common to all citizens.
Neither lot nor voting has any place in monarchical government. Since the monarch is by right sole prince and sole magistrate, the choice of his deputies belongs to him alone. When the Abbé de St. Pierre proposed multiplying the councils of the King of France and electing their members by ballot, he did not see that he was proposing to change the form of government.
It remains for me to speak of the way votes are cast and collected in the people's assembly; but perhaps the history of Roman practice in this matter will explain more vividly all the principles I could lay down. It is not unworthy of a discerning reader to see in some detail how public and private business was conducted in an assembly of two hundred thousand men.
Book IV, Chapter 4
French
Des Comices romains.
Nous n’avons nuls monumens bien assurés des premiers tems de Rome; il y a même grande apparence que la plupart des choses qu’on en débite sont des fables; & en général la partie la plus instructive des annales des peuples, qui est l’histoire de leur établissement, est celle qui nous manque le plus. L’expérience nous apprend tous les jours de quelles causes naissent les révolutions des empires; mais comme il ne se forme plus de peuples, nous n’avons gueres que des conjectures pour expliquer comment ils se sont formés.
Les usages qu’on trouve établis attestent au moins qu’il y eut une origine à ces usages. Des traditions qui remontent à ces origines, celles qu’appuyent les plus grandes autorités & que de plus fortes raisons confirment doivent passer pour les plus certaines. Voilà les maximes que j’ai tâché de suivre en recherchant comment le plus libre & le plus puissant peuple de la terre exerceoit son pouvoir suprême.
Après la fondation de Rome la République naissante, c’est-à-dire, l’armée du fondateur, composée d’Albains, de Sabins, & d’étrangers, fut divisée en trois classes, qui de cette division prirent le nom de Tribus. Chacune de ces Tribus fut subdivisée en dix Curies, & chaque Curie en Décuries, à la tête desquelles on mit des chefs appellés Curions & Décurions.
Outre cela on tira de chaque Tribu un corps de cent Cavaliers ou Chevaliers, appellé Centurie: par où l’on voit que ces divisions, peu nécessaires dans un bourg, n’étoient d’abord que militaires. Mais il semble qu’un instinct de grandeur portoit la petite ville de Rome à se donner d’avance une police convenable à la capitale du monde.
De ce premier partage resulta bientôt un inconvénient. C’est que la Tribu des Albains & celle des Sabins restant toujours au même état, tandis que celle des étrangers croissoit sans cesse par le concours perpétuel de ceux-ci, cette derniere ne tarda pas à surpasser les deux autres. Le remede que Servius trouva à ce dangereux abus fut de changer la division, & à celle des races, qu’il abolit, d’en substituer une autre tirée des lieux de la ville occupés par chaque Tribu. Au lieu de trois Tribus il en fit quatre; chacune desquelles occupoit une des collines de Rome & en portoit le nom. Ainsi remédiant à l’inégalité présente il la prévint encore pour l’avenir; & afin que cette division ne fût pas seulement de lieux mais d’hommes, il défendit aux habitans d’un quartier de passer dans un autre, ce qui empêcha les races de se confondre.
Il doubla aussi les trois anciennes centuries de Cavalerie & y en ajouta douze autres, mais toujours sous les anciens noms; moyen simple & judicieux par lequel il acheva de distinguer le corps des Chevaliers de celui du Peuple, sans faire murmurer ce dernier.
A ces quatre Tribus urbaines Servius en ajouta quinze autres appellées Tribus rustiques, parce qu’elles étoient formées des habitans de la campagne, partagés en autant de cantons. Dans la suite on en fit autant de nouvelles, & le Peuple romain se trouva enfin divisé en trente-cinq Tribus; nombre auquel elles resterent fixées jusqu’à la fin de la République.
De cette distinction des Tribus de la Ville & des Tribus de la campagne resulta un effet digne d’être observé, parce qu’il n’y en a point d’autre exemple, & que Rome lui dût à la fois la conservation de ses mœurs & l’accroissement de son empire. On croiroit que les Tribus urbaines s’arrogerent bientôt la puissance & les honneurs, & ne tarderent pas d’avilir les Tribus rustiques; ce fut tout le contraire. On connoit le goût des premiers Romains pour la vie champêtre. Ce goût leur venoit du sage instituteur qui unit à la liberté les travaux rustiques & militaires, & reléga pour ainsi dire à la ville les arts, les métiers, l’intrigue, la fortune & l’esclavage.
Ainsi tout ce que Rome avoit d’illustre vivant aux champs & cultivant les terres, on s’accoutuma à ne chercher que là les soutiens de la République. Cet état étant celui des plus dignes Patriciens fut honoré de tout le monde: la vie simple & laborieuse des Villageois fut préférée à la vie oisive & lâche des Bourgeois de Rome, & tel n’eut été qu’un malheureux prolétaire à la ville, qui, laboureur aux champs, devint un Citoyen respecté. Ce n’est pas sans raison, disoit Varron, que nos magnanimes ancêtres établirent au Village la pépiniere de ces robustes & vaillans hommes qui les défendoient en tems de guerre & les nourrissoient en tems de paix. Pline dit positivement que les Tribus des champs étoient honorées à cause des hommes qui les composoient; au lieu qu’on transferoit par ignominie dans celles de la Ville les lâches qu’on vouloit avilir. Le Sabin Appius Claudius étant venu s’établir à Rome y fut comblé d’honneurs & inscrit dans une Tribu rustique qui prit dans la suite le nom de sa famille. Enfin les affranchis entroient tous dans les Tribus urbaines, jamais dans les rurales; & il n’y a pas durant toute la République un seul exemple d’aucun de ces affranchis parvenu à aucune magistrature, quoique devenu Citoyen.
Cette maxime étoit excellente; mais elle fut poussée si loin, qu’il en résulta enfin un changement & certainement un abus dans la police.
Premierement, les Censeurs, après s’être arrogés longtems le droit de transférer arbitrairement les citoyens d’une Tribu à l’autre, permirent à la plupart de se faire inscrire dans celle qui leur plaisoit; permission qui surement n’étoit bonne à rien, & ôtoit un des grands ressorts de la censure. De plus, les Grands & les puissans se faisant tous inscrire dans les Tribus de la campagne, & les affranchis devenus Citoyens restant avec la populace dans celles de la ville, les Tribus en général n’eurent plus de lieu ni de territoire; mais toutes se trouverent tellement mêlées qu’on ne pouvoit plus discerner les membres de chacune que par les registres, en sorte que l’idée du mot Tribu passa ainsi du réel au personnel, ou plutôt, devint presque une chimere.
Il arriva encore que les Tribus de la ville, étant plus à portée, se trouverent souvent les plus fortes dans les comices, & vendirent l’Etat à ceux qui daignoient acheter les suffrages de la canaille qui les composoit.
A l’égard des Curies, l’instituteur en ayant fait dix en chaque Tribu, tout le peuple romain alors renfermé dans les murs de la ville se trouva composé de trente Curies, dont chacune avoit ses temples ses Dieux ses officiers ses prêtres, & ses fêtes appellées compitalia, semblables aux Paganalia qu’eurent dans la suite les Tribus rustiques.
Au nouveau partage de Servius ce nombre de trente ne pouvant se répartir également, dans ses quatre Tribus, il n’y voulut point toucher, & les Curies indépendantes des Tribus devinrent une autre division des habitans de Rome: Mais il ne fut point question de Curies ni dans les Tribus rustiques ni dans le peuple qui les composoit, parce que les Tribus étant devenues un établissement purement civil, & une autre police ayant été introduite pour la levée des troupes, les divisions militaires de Romulus se trouverent superflues. Ainsi, quoique tout Citoyen fut inscrit dans une Tribu, il s’en faloit de beaucoup que chacun ne le fut dans une Curie.
Servius fit encore une troisieme division qui n’avoit aucun rapport aux deux précédentes, & devint par ses effets la plus importante de toutes. Il distribua tout le peuple romain en six classes, qu’il ne distingua ni par le lieu ni par les hommes, mais par les biens: En sorte que les premieres classes étoient remplies par les riches, les dernieres par les pauvres, & les moyennes par ceux qui jouïssoient d’une fortune médiocre. Ces six classes étoient subdivisées en 193 autres corps appellés centuries, & ces corps étoient tellement distribués que la premiere Classe en comprenoit seule plus de la moitié, & la derniere n’en formoit qu’un seul. Il se trouva ainsi que la Classe la moins nombreuse en hommes l’étoit le plus en centuries, & que la derniere classe entiere n’étoit comptée que pour une subdivision, bien qu’elle contint seule plus de la moitié des habitans de Rome.
Afin que le peuple penétrât moins les conséquences de cette derniere forme, Servius affecta de lui donner un air militaire: il insera dans la seconde classe deux centuries d’armuriers, & deux d’instrumens de guerre dans la quatrieme: Dans chaque Classe, excepté la derniere, il distinga les jeunes & les vieux, c’est-à-dire ceux qui étoient obligés de porter les armes, & ceux que leur âge en exemptoit par les loix; distinction qui plus que celle des biens produisit la nécessité de recommencer souvent le cens ou denombrement: Enfin il voulut que l’assemblée se tint au champ de Mars, & que tous ceux qui étoient en âge de servir y vinssent avec leurs armes.
La raison pour laquelle il ne suivit pas dans la derniere classe cette même division des jeunes & des vieux, c’est qu’on n’accordoit point à la populace dont elle étoit composée l’honneur de porter les armes pour la patrie; il faloit avoir des foyers pour obtenir le droit de les défendre, & de ces innombrables troupes de gueux dont brillent aujourd’hui les armées des Rois, il n’y en a pas un, peut-être, qui n’eut été chassé avec dédain d’une cohorte romaine, quand les soldats étoient les défenseurs de la liberté.
On distinga pourtant encore dans la derniere classe les prolétaires de ceux qu’on appelloit capite censi. Les premiers, non tout à fait réduits à rien, donnoient au moins des Citoyens à l’Etat, quelquefois même des soldats dans les besoins pressans. Pour ceux qui n’avoient rien du tout & qu’on ne pouvoit dénombrer que par leurs têtes, ils étoient tout à fait regardés comme nuls, & Marius fut le premier qui daigna les enroller.
Sans décider ici si ce troisieme denombrement étoit bon ou mauvais en lui-même, je crois pouvoir affirmer qu’il n’y avoit que les mœurs simples des premiers Romains, leur désintéressement, leur goût pour l’agriculture, leur mépris pour le commerce & pour l’ardeur du gain, qui pussent le rendre praticable. Où est le peuple moderne chez lequel la dévorante avidité, l’esprit inquiet, l’intrigue, les déplacemens continuels, les perpétuelles révolutions des fortunes pussent laisser durer vingt ans un pareil établissement sans bouleverser tout l’Etat? Il faut même bien remarquer que les mœurs & la censure plus fortes que cette institution en corrigerent le vice à Rome, & que tel riche se vit relegué dans la classe des pauvres, pour avoir trop étalé sa richesse.
De tout ceci l’on peut comprendre aisément pourquoi il n’est presque jamais fait mention que de cinq classes, quoiqu’il y en eut réellement six. La sixieme, ne fournissant ni soldats à l’armée ni votans au champ de Mars & n’étant presque d’aucun usage dans la République, étoit rarement comptée pour quelque chose.
Telles furent les différentes divisions du peuple Romain. Voyons à présent l’effet qu’elles produisoient dans les assemblées. Ces assemblées légitimement convoquées s’appelloient Comices; elles se tenoient ordinairement dans la place de Rome ou au champ de Mars, & se distingoient en comices par Curies, Comices par Centuries, & Comices par Tribus, selon celle de ces trois formes sur laquelle elles étaient ordonnées: les comices par Curies étoient de l’institution de Romulus, ceux par Centuries de Servius, ceux par Tribus des Tribuns du peuple. Aucune loi ne recevoit la sanction, aucun magistrat n’étoit élu que dans les Comices, & comme il n’y avoit aucun Citoyen qui ne fut inscrit dans une Curie, dans une Centurie, ou dans une Tribu, il s’ensuit qu’aucun Citoyen n’étoit exclud du droit de suffrage, & que le Peuple Romain étoit véritablement Souverain de droit & de fait.
Pour que les Comices fussent légitimement assemblés & que ce qui s’y faisoit eut force de loi il faloit trois conditions: la premiere que le corps ou le Magistrat qui les convoquoit fut revêtu pour cela de l’autorité nécessaire; la seconde que l’assemblée se fit un des jours permis par la loi; la troisieme que les augures fussent favorables.
La raison du premier reglement n’a pas besoin d’être expliquée. Le second est une affaire de police; ainsi il n’étoit pas permis de tenir les Comices les jours de férie & de marché, où les gens de la campagne venant à Rome pour leurs affaires n’avoient pas le tems de passer la journée dans la place publique. Par le troisieme le Sénat tenoit en bride un peuple fier & remuant, & tempéroit à propos l’ardeur des Tribuns séditieux; mais ceux-ci trouverent plus d’un moyen de se délivrer de cette gêne.
Les loix & l’élection des chefs n’étoient pas les seuls points soumis au jugement des Comices: Le Peuple romain ayant usurpé les plus importantes fonctions du Gouvernement, on peut dire que le sort de l’Europe étoit réglé dans ses assemblées. Cette variété d’objets donnoit lieu aux diverses formes que prenoient ces assemblées selon les matieres sur lesquelles il avoit à prononcer.
Pour juger de ces diverses formes il suffit de les comparer. Romulus en instituant les Curies avoit en vue de contenir le Sénat par le peuple & le Peuple par le Sénat, en dominant également sur tous. Il donna donc au peuple par cette forme toute l’autorité du nombre pour balancer celle de la puissance & des richesses qu’il laissoit aux Patriciens. Mais selon l’esprit de la Monarchie, il laissa cependant plus d’avantage aux Patriciens par l’influence de leurs Cliens sur la pluralité des suffrages. Cette admirable institution des Patrons & des Cliens fut un chef-d’œuvre de politique & d’humanité, sans lequel le Patriciat, si contraire à l’esprit de la République, n’eut pu subsister. Rome seule a eu l’honneur de donner au monde ce bel exemple, duquel il ne résulta jamais d’abus, & qui pourtant n’a jamais été suivi.
Cette même forme des Curies ayant subsisté sous les Rois jusqu’à Servius, & le regne du dernier Tarquin n’étant point compté pour légitime, cela fit distinguer généralement les loix royales par le nom de leges curiatæ.
Sous la République les Curies, toujours bornées aux quatre Tribus urbaines, & ne contenant plus que la populace de Rome, ne pouvoient convenir ni au Sénat qui étoit à la tête des Patriciens, ni aux Tribuns qui, quoique plebeyens, étoient à la tête des Citoyens aisés. Elles tomberent donc dans le discrédit, & leur avilissement fut tel, que leurs trente Licteurs assemblés faisoient ce que les comices par Curies auroient dû faire.
La division par Centuries étoit si favorable à l’Aristocratie, qu’on ne voit pas d’abord comment le Sénat ne l’emportoit pas toujours dans les Comices qui portoient ce nom, & par lesquels étoient élus les Consuls, les Censeurs, & les autres Magistrats curules. En effet de cent quatre-vingt-treize centuries qui formoient les six Classes de tout le Peuple romain, la premiere Classe en comprenant quatre vingt dix huit, & les voix ne se comptant que par Centuries, cette seule premiere Classe l’emportoit en nombre de voix sur toutes les autres. Quand toutes ses Centuries étoient d’accord on ne continuoit pas même à recueillir les suffrages; ce qu’avoit décidé le plus petit nombre passoit pour une décision de la multitude, & l’on peut dire que dans les Comices par Centuries les affaires se regloient à la pluralité des écus bien plus qu’à celle des voix.
Mais cette extrême autorité se tempéroit par deux moyens. Premierement les Tribuns pour l’ordinaire, & toujours un grand nombre de Plebeyens, étant dans la classe des riches balançoient le crédit des Patriciens dans cette premiere classe.
Le second moyen consistoit en ceci, qu’au lieu de faire d’abord voter les Centuries selon leur ordre, ce qui auroit toujours fait commencer par la premiere, on en tiroit une au sort, & celle-là procédoit seule à l’élection; après quoi toutes les Centuries appellées un autre jour selon leur rang répétoient la même élection & la confirmoit ordinairement. On ôtoit ainsi l’autorité de l’exemple au rang pour la donner au sort selon le principe de la Démocratie.
Il resultoit de cet usage un autre avantage encore; c’est que les Citoyens de la campagne avoient le tems entre les deux élections de s’informer du mérite du Candidat provisionnellement nommé, afin de ne donner leur voix qu’avec connoissance de cause. Mais sous prétexte de célérité l’on vint à bout d’abolir cet usage, & les deux élections se firent le même jour.
Les Comices par Tribus étoient proprement le Conseil du peuple romain. Ils ne se convoquoient que par les Tribuns; les Tribuns y étoient élus & y passoient leurs plebiscites. Non seulement le Sénat n’y avoit point de rang, il n’avoit pas même le droit d’y assister, & forcés d’obéir à des loix sur lesquelles ils n’avoient pû vôter, les Sénateurs à cet égard étoient moins libres que les derniers Citoyens. Cette injustice étoit tout-à-fait mal entendue, & suffisoit seule pour invalider les décrets d’un corps où tous ses membres n’étoient pas admis. Quand tous les Patriciens eussent assisté à ces Comices selon le droit qu’ils en avoient comme Citoyens, devenus alors simples particuliers ils n’eussent guere influé sur une forme de suffrages qui se recueilloient par tête, & où le moindre prolétaire pouvoit autant que le Prince du Sénat.
On voit donc qu’outre l’ordre qui résultoit de ces diverses distributions pour le recueillement des suffrages d’un si grand Peuple, ces distributions ne se réduisoient pas à des formes indifférentes en elles-mêmes, mais que chacune avoit des effets rélatifs aux vues qui la faisoient préférer.
Sans entrer là dessus en de plus longs détails, il résulte des éclaircissemens précédens que les Comices par Tribus étoient les plus favorables au Gouvernement populaire, & les Comices par Centuries à l’Aristocratie. A l’égard des Comices par Curies où la seule populace de Rome formoit la pluralité, comme ils n’étoient bons qu’à favoriser la tirannie & les mauvais desseins, ils durent tomber dans le décri, les séditieux eux-mêmes s’abstenant d’un moyen qui mettoit trop à découvert leurs projets. Il est certain que toute la majesté du Peuple Romain ne se trouvoit que dans les Comices par Centuries, qui seuls étoient complets; attendu que dans les Comices par Curies manquoient les Tribus rustiques, & dans les Comices par Tribus le Sénat & les Patriciens.
Quant à la maniere de recueillir les suffrages, elle étoit chez les premiers Romains aussi simple que leurs mœurs, quoique moins simple encore qu’à Sparte. Chacun donnoit son suffrage à haute voix, un Greffier les écrivoit à mésure; pluralité de voix dans chaque Tribu déterminoit le suffrage de la Tribu, pluralité des voix entre les Tribus déterminoit le suffrage du peuple, & ainsi des Curies & des Centuries. Cet usage étoit bon tant que l’honnêteté régnoit entre les Citoyens & que chacun avoit honte de donner publiquement son suffrage à un avis injuste ou à un sujet indigne; mais quand le peuple se corrompit & qu’on acheta les voix, il convint qu’elles se donnassent en secret pour contenir les acheteurs par la défiance, & fournir aux fripons le moyen de n’être pas des traitres.
Je sais que Ciceron blâme ce changement & lui attribue en partie la ruine de la République. Mais quoi que je sente le poids que doit avoir ici l’autorité de Ciceron, je ne puis être de son avis. Je pense, au contraire, que pour n’avoir pas fait assez de changemens semblables on accélera la perte de l’Etat. Comme le régime des gens sains n’est pas propre aux malades, il ne faut pas vouloir gouverner un peuple corrompu par les mêmes Loix qui conviennent à un bon peuple. Rien ne prouve mieux cette maxime que la durée de la République de Venise, dont le simulacre existe encore, uniquement parce que ses loix ne conviennent qu’à de méchans hommes.
On distribua donc aux Citoyens des tabletes par lesquelles chacun pouvoit voter sans qu’on sût quel étoit son avis. On établit aussi de nouvelles formalités pour le recueillement des tablettes, le compte des voix, la comparaison des nombres &c. Ce qui n’empêcha pas que la fidélité des Officiers chargés de ces fonctions ne fut souvent suspectée. On fit enfin, pour empêcher la brigue & le trafic des suffrages, des Edits dont la multitude montre l’inutilité.
Vers les derniers tems, on étoit souvent contraint de recourir à des expédiens extraordinaires pour suppléer à l’insuffisance des loix. Tantôt on supposoit des prodiges; mais ce moyen qui pouvoit en imposer au peuple n’en imposoit pas à ceux qui le gouvernoient; tantôt on convoquoit brusquement une assemblée avant que les Candidats eussent eu le tems de faire leurs brigues; tantôt on consumoit toute une séance à parler quand on voyoit le peuple gagné prêt à prendre un mauvais parti: Mais enfin l’ambition éluda tout; & ce qu’il y a d’incroyable, c’est qu’au milieu de tant d’abus, ce peuple immense, à la faveur de ses anciens réglemens, ne laissoit pas d’élire les Magistrats, de passer les loix, de juger les causes, d’expédier les affaires particulieres & publiques, presque avec autant de facilité qu’eut pu faire le Sénat lui-même.
English
On the Roman Comitia.
We have no reliable records of Rome’s earliest times; indeed, most of what is told about them seems likely to be fable. And in general, the most instructive part of a people’s annals—the history of its founding—is precisely what we most lack. Experience teaches us every day what causes the revolutions of empires; but since peoples are no longer being formed, we have little more than conjectures to explain how they were formed.
Established customs at least attest that those customs had an origin. Among traditions reaching back to those origins, those supported by the greatest authorities and confirmed by the strongest reasons must pass for the most certain. These are the principles I have tried to follow in investigating how the freest and most powerful people on earth exercised its supreme power.
After the founding of Rome, the nascent republic—that is, the founder’s army, composed of Albans, Sabines, and foreigners—was divided into three classes, which from this division took the name of tribes. Each of these tribes was subdivided into ten curiae, and each curia into decuries, headed by chiefs called curions and decurions.
Besides this, a body of a hundred horsemen or knights, called a century, was drawn from each tribe. From this we see that these divisions, scarcely necessary in a village, were at first purely military. But it seems that an instinct for greatness led the little city of Rome to give itself in advance an organization suited to the capital of the world.
This first partition soon produced a difficulty. The Alban and Sabine tribes remained always at the same strength, while the tribe of foreigners grew constantly through the continual arrival of new members; thus the last soon surpassed the other two. Servius’s remedy for this dangerous abuse was to change the division: he abolished the one based on descent and substituted another based on the parts of the city occupied by each tribe. Instead of three tribes he made four, each occupying one of the hills of Rome and bearing its name. Thus, in remedying the present inequality, he also forestalled it for the future; and so that the division should be one of people and not merely of places, he forbade the inhabitants of one district to move into another, thereby preventing the different peoples from becoming intermixed.
He also doubled the three old cavalry centuries and added twelve more to them, but always under the old names: a simple and judicious means by which he completed the distinction between the body of knights and that of the people, without provoking the latter’s resentment.
To these four urban tribes Servius added fifteen more, called rural tribes because they were formed from the inhabitants of the countryside, divided into as many districts. Later an equal number of new ones were made, and the Roman people found itself divided at last into thirty-five tribes, a number at which they remained fixed until the end of the republic.
This distinction between the city tribes and the country tribes had an effect worth observing, for it has no other example, and Rome owed to it both the preservation of its morals and the growth of its empire. One might think that the urban tribes soon arrogated power and honors to themselves and promptly debased the rural tribes; precisely the opposite occurred. The early Romans’ taste for country life is well known. They owed this taste to their wise founder, who joined rural and military labor to freedom, and relegated to the city, so to speak, the arts, trades, intrigue, wealth, and slavery.
Thus, since all that was illustrious in Rome lived in the countryside and cultivated the land, people grew accustomed to looking there alone for the republic’s mainstays. Since this was the condition of the worthiest patricians, it was honored by everyone: the simple, laborious life of the villagers was preferred to the idle, indolent life of Rome’s townspeople, and a man who would have been no more than a wretched proletarian in the city became, as a farmer in the countryside, a respected citizen. Not without reason, said Varro, did our magnanimous ancestors establish in the villages a nursery for the hardy and valiant men who defended them in time of war and fed them in time of peace. Pliny says plainly that the country tribes were honored because of the men who made them up, whereas cowards whom people wished to degrade were transferred in disgrace to the city tribes. When the Sabine Appius Claudius came to settle in Rome, he was showered with honors and enrolled in a rural tribe that later took his family’s name. Finally, freedmen all entered the urban tribes, never the rural ones; and throughout the whole republic there is not a single instance of any of these freedmen attaining a magistracy, though they had become citizens.
This principle was excellent; but it was carried so far that it ultimately produced a change and certainly an abuse in the constitution.
First, after long arrogating to themselves the right to transfer citizens arbitrarily from one tribe to another, the censors allowed most people to enroll in whichever tribe pleased them. This permission certainly did no good and deprived the censorship of one of its chief levers. Furthermore, as the great and powerful all enrolled in the country tribes, and freedmen who had become citizens remained with the common people in the city tribes, the tribes in general no longer had any locality or territory. All became so intermingled that their members could no longer be distinguished except by the registers, so that the idea conveyed by the word tribe passed from a real to a personal distinction—or rather, became almost a fiction.
It also came about that the city tribes, being nearer at hand, were often the stronger at the comitia, and sold the state to those who deigned to buy the votes of the rabble that composed them.
As for the curiae, the founder had established ten in each tribe; thus the whole Roman people, then contained within the city walls, comprised thirty curiae, each with its temples, gods, officers, priests, and festivals called compitalia, similar to the paganalia that the rural tribes had later.
When Servius made his new partition, these thirty could not be distributed equally among his four tribes, so he chose not to disturb them, and the curiae, independent of the tribes, became another division of Rome’s inhabitants. But there was no question of curiae either in the rural tribes or among the people who composed them, because the tribes had become a purely civil institution, and another arrangement had been introduced for levying troops, making the military divisions of Romulus superfluous. Thus, although every citizen was enrolled in a tribe, far from every citizen was enrolled in a curia.
Servius made a third division as well, unrelated to the preceding two, which in its effects became the most important of all. He distributed the whole Roman people into six classes, distinguishing them neither by location nor by persons but by property: the first classes were filled with the rich, the last with the poor, and the middle classes with those of moderate means. These six classes were subdivided into 193 other bodies called centuries, and these bodies were so distributed that the first class alone contained more than half of them, while the last formed only a single one. Thus the class with the fewest people had the most centuries, and the whole last class counted for only one subdivision, although it alone contained more than half the inhabitants of Rome.
To make the people less aware of the consequences of this last arrangement, Servius took pains to give it a military appearance: he inserted two centuries of armorers in the second class and two of makers of instruments of war in the fourth. In each class except the last, he distinguished the young from the old—that is, those obliged to bear arms from those whose age exempted them under the laws. This distinction, more than the distinction by property, made it necessary to repeat the census, or enumeration, often. Finally, he required that the assembly meet on the Field of Mars, and that all those of an age to serve come there bearing their arms.
The reason he did not follow the same division into young and old in the last class is that the common people who composed it were not granted the honor of bearing arms for their country. One had to have a hearth in order to gain the right to defend it; and of the innumerable bands of paupers who adorn the armies of kings today, perhaps not one would have escaped disdainful expulsion from a Roman cohort when soldiers were the defenders of freedom.
Yet a further distinction was made in the last class between the proletarians and those called capite censi. The former, not reduced to utter nothingness, at least furnished the state with citizens, sometimes even with soldiers in urgent need. Those who possessed nothing at all and could be counted only by their heads were regarded as complete nonentities, and Marius was the first to deign to enlist them.
Without deciding here whether this third enumeration was good or bad in itself, I believe I may affirm that only the simple morals of the early Romans, their disinterestedness, their taste for agriculture, and their contempt for commerce and the fever of gain could have made it practicable. Among what modern people could devouring greed, restless ambition, intrigue, constant shifts of residence, and perpetual reversals of fortune allow such an institution to endure twenty years without overturning the whole state? We should indeed note that morals and the censorship, stronger than this institution, corrected its flaw at Rome, and that more than one rich man found himself relegated to the class of the poor for displaying his wealth too ostentatiously.
From all this one can readily understand why almost all mention is of only five classes, though there were actually six. The sixth, supplying neither soldiers to the army nor voters on the Field of Mars, and being of almost no use in the republic, was seldom counted for anything.
Such were the different divisions of the Roman people. Let us now see what effect they produced in the assemblies. Assemblies lawfully convoked were called comitia; they were ordinarily held in Rome’s public square or on the Field of Mars, and were distinguished as comitia by curiae, comitia by centuries, and comitia by tribes, according to which of these three forms governed their organization: the comitia by curiae were established by Romulus, those by centuries by Servius, and those by tribes by the tribunes of the people. No law received sanction and no magistrate was elected except in the comitia; and since there was no citizen who was not enrolled in a curia, a century, or a tribe, it follows that no citizen was excluded from the right to vote, and that the Roman people were truly sovereign both in right and in fact.
For the comitia to be lawfully assembled and their proceedings to have the force of law, three conditions had to be met: first, the body or magistrate convoking them had to possess the requisite authority; second, the assembly had to take place on a day permitted by law; third, the auguries had to be favorable.
The reason for the first rule needs no explanation. The second was a matter of public order: it was not permitted to hold the comitia on holidays or market days, when country people coming to Rome on business had no time to spend the day in the public square. By the third, the senate kept a proud and restless people in check and opportunely tempered the ardor of seditious tribunes; but the latter found more than one way to escape this restraint.
Laws and the election of leaders were not the only matters submitted to the judgment of the comitia. Since the Roman people had usurped the most important functions of government, one may say that the fate of Europe was settled in their assemblies. This variety of business gave rise to the different forms these assemblies took according to the matters on which they had to pronounce.
To judge these different forms it is enough to compare them. When Romulus established the curiae, his aim was to restrain the senate by the people and the people by the senate, while holding sway equally over all. By this form, therefore, he gave the people all the authority of numbers to counterbalance the power and wealth he left to the patricians. But in keeping with the spirit of monarchy he nonetheless gave the patricians a further advantage, through their clients’ influence over the majority of votes. This admirable institution of patrons and clients was a masterpiece of politics and humanity, without which the patriciate, so contrary to the spirit of the republic, could not have survived. Rome alone has had the honor of giving the world this fine example, from which no abuse ever arose, and which has nevertheless never been followed.
Since this same form of the curiae survived under the kings until Servius, and the reign of the last Tarquin was not counted as legitimate, royal laws were generally distinguished by the name leges curiatæ.
Under the republic the curiae, still confined to the four urban tribes and now containing only the common people of Rome, could suit neither the senate, which headed the patricians, nor the tribunes, who, though plebeians, headed the well-to-do citizens. They therefore fell into disrepute, and their degradation went so far that their thirty assembled lictors performed the functions that the comitia by curiae ought to have performed.
The division by centuries was so favorable to aristocracy that at first one cannot see why the senate did not always prevail in the comitia bearing that name, which elected the consuls, the censors, and the other curule magistrates. Indeed, of the one hundred and ninety-three centuries making up the six classes of the entire Roman people, the first class contained ninety-eight; and since votes were counted only by centuries, this first class alone outnumbered all the others in votes. When all its centuries agreed, the collection of votes did not even continue: what the smallest number had decided passed for a decision of the multitude, and one may say that in the comitia by centuries affairs were settled by a majority of money far more than by a majority of voices.
But this extreme authority was tempered by two means. First, the tribunes were ordinarily in the class of the rich, as were always a great many plebeians; they counterbalanced the influence of the patricians in this first class.
The second means was this: instead of immediately having the centuries vote in their order, which would always have meant beginning with the first, one century was chosen by lot, and this one alone proceeded to the election. Afterward all the centuries, summoned on another day in order of rank, repeated the same election and ordinarily confirmed it. Thus the authority of example was taken away from rank and given to chance, in accordance with the principle of democracy.
A further advantage followed from this custom: country citizens had time between the two elections to learn the merits of the provisionally named candidate, so that they might vote with knowledge of the facts. But on the pretext of speed the custom was ultimately abolished, and both elections were held on the same day.
The comitia by tribes were properly the council of the Roman people. They were convoked only by the tribunes; the tribunes were elected there and passed their plebiscites there. Not only did the senate have no place in them, it did not even have the right to attend. Forced to obey laws on which they had been unable to vote, the senators were in this respect less free than the lowest citizens. This injustice was altogether ill-conceived and would alone have sufficed to invalidate the decrees of a body to which not all its members were admitted. Even if all the patricians had attended these comitia by the right they possessed as citizens, they would then have become mere private individuals and had little influence on a form of voting in which votes were counted by head, and the humblest proletarian had as much weight as the foremost man in the senate.
We see, then, that besides the order these different divisions brought to the collection of the votes of so great a people, the divisions were not merely forms indifferent in themselves: each had effects corresponding to the aims for which it was preferred.
Without going into further detail, it follows from the preceding explanations that the comitia by tribes were most favorable to popular government, and the comitia by centuries to aristocracy. As for the comitia by curiae, in which the common people of Rome alone formed the majority, since they could only favor tyranny and evil designs, they were bound to fall into discredit; even the seditious refrained from using a means that exposed their projects too openly. It is certain that the full majesty of the Roman people was found only in the comitia by centuries, which alone were complete, since the rural tribes were absent from the comitia by curiae, and the senate and the patricians from the comitia by tribes.
As for the manner of collecting votes, among the early Romans it was as simple as their morals, though still less simple than at Sparta. Each man gave his vote aloud, and a clerk wrote the votes down as they came in; a majority of voices within each tribe determined the tribe’s vote, a majority of votes among the tribes determined the people’s vote, and so likewise with the curiae and centuries. This practice was good as long as honesty prevailed among citizens and each man was ashamed to vote publicly for an unjust proposal or an unworthy candidate. But when the people grew corrupt and votes were bought, it became fitting to cast them in secret, so as to restrain the buyers through distrust and give the rascals a way not to become traitors.
I know that Cicero condemns this change and attributes to it, in part, the ruin of the republic. But though I feel how much weight Cicero’s authority must have here, I cannot agree with him. On the contrary, I think the state’s downfall was hastened because too few such changes were made. Just as the regimen of healthy people does not suit the sick, one must not try to govern a corrupt people by the same laws that suit a good people. Nothing proves this principle better than the duration of the republic of Venice, whose semblance still exists, solely because its laws suit only wicked men.
Citizens, then, were given tablets by which each could vote without his opinion being known. New formalities were also established for collecting the tablets, counting the votes, comparing the totals, and so on. Yet this did not prevent frequent suspicion of the fidelity of the officers charged with these duties. Finally edicts were issued to prevent canvassing and the trafficking in votes; their very multitude shows their futility.
Toward the end, extraordinary expedients were often needed to make up for the insufficiency of the laws. Sometimes prodigies were invented; but this means, which could impose upon the people, could not impose upon those who governed them. Sometimes an assembly was suddenly called before candidates had time to conduct their canvassing; sometimes an entire session was spent in speaking when the people were seen to have been won over and were ready to take a bad course. But in the end ambition evaded everything; and what is incredible is that, amid so many abuses, this immense people, thanks to its ancient institutions, still managed to elect magistrates, pass laws, judge cases, and dispatch private and public business almost as easily as the senate itself could have done.
Book IV, Chapter 5
French
Du Tribunat.
Quand on ne peut établir une exacte proportion entre les parties constitutives de l’Etat, ou que des causes indestructibles en alterent sans cesse les rapports, alors on institue une magistrature particuliere qui ne fait point corps avec les autres, qui replace chaque terme dans son vrai rapport, & qui fait une liaison ou un moyen terme soit entre le Prince & le Peuple, soit entre le Prince & le Souverain, soit à la fois des deux côtés s’il est nécessaire.
Ce corps, que j’appellerai Tribunat, est le conservateur des loix & du pouvoir législatif. Il sert quelquefois à protéger le Souverain contre le Gouvernement, comme faisoient à Rome les Tribuns du peuple, quelquefois à soutenir le Gouvernement contre le Peuple, comme fait maintenant à Venise le conseil des Dix, & quelquefois à maintenir l’équilibre de part & d’autre, comme faisoient les Ephores à Sparte.
Le Tribunat n’est point une partie constitutive de la Cité, & ne doit avoir aucune portion de la puissance législative ni de l’exécutive, mais c’est en cela même que la sienne est plus grande: car ne pouvant rien faire il peut tout empêcher. Il est plus sacré & plus révéré comme défenseur des Loix, que le Prince qui les exécute & que le Souverain qui les donne. C’est ce qu’on vit bien clairement à Rome quand ces fiers Patriciens, qui mépriserent toujours le peuple entier, furent forcés de fléchir devant un simple officier du peuple, qui n’avoit ni auspices ni juridiction.
Le tribunat sagement tempéré est le plus ferme appui d’une bonne constitution; mais pour peu de force qu’il ait de trop il renverse tout: A l’égard de la foiblesse, elle n’est pas dans sa nature, & pourvu qu’il soit quelque chose, il n’est jamais moins qu’il ne faut.
Il degenere en tirannie quand il usurpe la puissance exécutive dont il n’est que le modérateur, & qu’il veut dispenser des loix qu’il ne doit que protéger. L’énorme pouvoir des Ephores qui fut sans danger tant que Sparte conserva ses mœurs, en accélera la corruption commencée. Le sang d’Agis égorgé par ces tirans fut vengé par son successeur: le crime & le châtiment des Ephores hâterent également la perte de la République, & après Cléomene Sparte ne fut plus rien. Rome périt encore par la même voye, & le pouvoir excessif des Tribuns usurpé par degrés servit enfin, à l’aide des loix faites pour la liberté, de sauvegarde aux Empereurs qui la détruisirent. Quant au Conseil des Dix à Venise; c’est un Tribunal de sang, horrible également aux Patriciens & au Peuple, & qui, loin de protéger hautement les loix, ne sert plus, après leur avilissement, qu’à porter dans les ténebres des coups qu’on n’ose appercevoir.
Le Tribunat s’affoiblit comme le Gouvernement par la multiplication de ses membres. Quand les Tribuns du peuple romain, d’abord au nombre de deux, puis de cinq, voulurent doubler ce nombre, le Sénat les laissa faire, bien sûr de contenir les uns par les autres; ce qui ne manqua pas d’arriver.
Le meilleur moyen de prevenir les usurpations d’un si redoutable corps, moyen dont nul Gouvernement ne s’est avisé jusqu’ici, seroit de ne pas rendre ce corps permanent, mais de regler les intervalles durant lesquels il resteroit supprimé. Ces intervalles qui ne doivent pas être assez grands pour laisser aux abus le tems de s’affermir, peuvent être fixés par la loi, de maniere qu’il soit aisé de les abréger au besoin par des commissions extraordinaires.
Ce moyen me paroit sans inconvénient, parce que, comme je l’ai dit, le Tribunat ne faisant point partie de la constitution peut être ôté sans qu’elle en souffre; & il me paroit efficace, parce qu’un magistrat nouvellement rétabli ne part point du pouvoir qu’avoit son prédecesseur, mais de celui que la loi lui donne.
English
On the Tribunate.
When no exact proportion can be established among the constituent parts of the state, or when indestructible causes continually alter their relations, a special magistracy is instituted that forms no body with the others, restores each term to its true relation, and provides a link or intermediate term between the prince and the people, or between the prince and the sovereign, or on both sides at once if necessary.
This body, which I shall call the tribunate, preserves the laws and the legislative power. At times it protects the sovereign against the government, as the people’s tribunes did at Rome; at times it supports the government against the people, as the Council of Ten now does at Venice; and at times it maintains the balance on both sides, as the ephors did at Sparta.
The tribunate is not a constituent part of the city and ought to have no share of either legislative or executive power; but precisely in this lies the greatness of its own power: for while it can do nothing, it can prevent everything. As defender of the laws it is more sacred and more revered than the prince who executes them or the sovereign who gives them. This was seen most clearly at Rome, when those proud patricians, who had always despised the entire people, were forced to bend before a mere officer of the people who had neither auspices nor jurisdiction.
The tribunate, wisely kept within bounds, is the strongest support of a good constitution; but give it even a little too much strength and it overturns everything. As for weakness, it is not in its nature: provided it has any power at all, it never has less than it needs.
It degenerates into tyranny when it usurps the executive power it is meant only to restrain, and seeks to dispense with the laws it ought only to protect. The immense power of the ephors, harmless as long as Sparta preserved its morals, hastened its corruption once begun. The blood of Agis, slaughtered by these tyrants, was avenged by his successor: the crime and the punishment of the ephors equally hastened the republic’s downfall, and after Cleomenes Sparta was nothing. Rome perished by the same road; and the excessive power gradually usurped by the tribunes finally served, with the aid of laws made for freedom, as a safeguard for the emperors who destroyed it. As for the Council of Ten at Venice, it is a tribunal of blood, equally horrifying to the patricians and the people, which, far from openly protecting the laws, now serves, after their degradation, only to strike in the darkness blows that no one dares to see.
The tribunate, like the government, is weakened by multiplying its members. When the tribunes of the Roman people, at first two in number and then five, wished to double that number, the senate let them do it, quite certain it could contain some by means of the others; and so it did.
The best way to prevent usurpation by so formidable a body—a way no government has yet considered—would be not to make this body permanent, but to regulate the intervals during which it would remain suspended. These intervals, which must not be long enough to give abuses time to take hold, could be fixed by law so as to make them easy to shorten, when needed, by extraordinary commissions.
This means seems to me free of drawbacks because, as I have said, the tribunate, not being part of the constitution, can be removed without harm to it; and it seems effective because a newly restored magistrate does not start with the power his predecessor possessed, but with the power the law gives him.
Book IV, Chapter 6
French
De la Dictature.
L’inflexibilité des loix, qui les empêche de se plier aux événemens, peut en certains cas les rendre pernicieuses, & causer par elles la perte de l’Etat dans sa crise. L’ordre & la lenteur des formes demandent un espace de tems que les circonstances refusent quelquefois. Il peut se présenter mille cas auxquels le Législateur n’a point pourvu, & c’est une prévoyance très-nécessaire de sentir qu’on ne peut tout prévoir.
Il ne faut donc pas vouloir affermir les institutions politiques jusqu’à s’ôter le pouvoir d’en suspendre l’effet. Sparte elle-même a laissé dormir ses loix.
Mais il n’y a que les plus grands dangers qui puissent balancer celui d’altérer l’ordre public, & l’on ne doit jamais arrêter le pouvoir sacré des loix que quand il s’agit du salut de la patrie. Dans ces cas rares & manifestes on pourvoit à la sûreté publique par un acte particulier qui en remet la charge au plus digne. Cette commission peut se donner de deux manieres selon l’espece du danger.
Si pour y remédier il suffit d’augmenter l’activité du gouvernement, on le concentre dans un ou deux de ses membres; Ainsi ce n’est pas l’autorité des loix qu’on altere mais seulement la forme de leur administration. Que si le péril est tel que l’appareil des loix soit un obstacle à s’en garantir, alors on nomme un chef suprême qui fasse taire toutes les loix & suspende un moment l’autorité Souveraine; en pareil cas la volonté générale n’est pas douteuse, & il est évident que la premiere intention du peuple est que l’Etat ne périsse pas. De cette maniere la suspension de l’autorité législative ne l’abolit point; le magistrat qui la fait taire ne peut la faire parler, il la domine sans pouvoir la représenter; il peut tout faire, excepté des loix.
Le premier moyen s’employoit par le Sénat Romain quand il chargeoit les Consuls par une formule consacrée de pourvoir au salut de la République; le second avoit lieu quand un des deux Consuls nommoit un Dictateur; usage dont Albe avoit donné l’exemple à Rome.
Dans les commencemens de la République on eut très souvent recours à la Dictature, parce que l’Etat n’avoit pas encore une assiette assez fixe pour pouvoir se soutenir par la seule force de sa constitution. Les mœurs rendant alors superflues bien des précautions qui eussent été nécessaires dans un autre tems, on ne craignoit ni qu’un Dictateur abusât de son autorité, ni qu’il tentât de la garder au delà du terme. Il sembloit, au contraire, qu’un si grand pouvoir fut à charge à celui qui en étoit revêtu, tant il se hâtoit de s’en défaire; comme si c’eut été un poste trop pénible & trop périlleux de tenir la place des loix!
Aussi n’est-ce pas le danger de l’abus mais celui de l’avilissement qui me fait blâmer l’usage indiscret de cette suprême magistrature dans les premiers tems. Car tandis qu’on la prodigoit à des Elections, à des Dédicaces, à des choses de pure formalité, il étoit à craindre qu’elle ne devînt moins redoutable au besoin, & qu’on ne s’accoutumât à regarder comme un vain titre celui qu’on n’employoit qu’à de vaines cérémonies.
Vers la fin de la République, les Romains, devenus plus circonspects, ménagerent la Dictature avec aussi peu de raison qu’ils l’avoient prodiguée autrefois. Il étoit aisé de voir que leur crainte étoit mal fondée, que la foiblesse de la capitale faisoit alors sa sûreté contre les Magistrats qu’elle avoit dans son sein, qu’un Dictateur pouvoit en certains cas défendre la liberté publique sans jamais y pouvoir attenter, & que les fers de Rome ne seroient point forgés dans Rome même, mais dans ses armées: le peu de résistance que firent Marius à Sylla, & Pompée à César, montra bien ce qu’on pouvoit attendre de l’autorité du dedans contre la force du dehors.
Cette erreur leur fit faire de grandes fautes. Telle, par exemple, fut celle de n’avoir pas nommé un Dictateur dans l’affaire de Catilina; car comme il n’étoit question que du dedans de la ville, & tout au plus, de quelque province d’Italie, avec l’autorité sans bornes que les Loix donnoient au Dictateur il eut facilement dissipé la conjuration, qui ne fut étouffée que par un concours d’heureux hazards que jamais la prudence humaine ne devoit attendre.
Au lieu de cela, le Sénat se contenta de remettre tout son pouvoir aux Consuls; d’où il arriva que Ciceron, pour agir efficacement, fut contraint de passer ce pouvoir dans un point capital, & que, si les premiers transports de joye firent approuver sa conduite, ce fut avec justice que dans la suite on lui demanda compte du sang des Citoyens versé contre les loix; reproche qu’on n’eut pu faire à un Dictateur. Mais l’éloquence du Consul entraîna tout; & lui-même, quoique Romain, aimant mieux sa gloire que sa patrie, ne cherchoit pas tant le moyen le plus légitime & le plus sûr de sauver l’Etat, que celui d’avoir tout l’honneur de cette affaire. Aussi fut-il honoré justement comme libérateur de Rome, & justement puni comme infracteur des loix. Quelque brillant qu’ait été son rappel, il est certain que ce fut une grace.
Au reste, de quelque maniere que cette importante commission soit conférée, il importe d’en fixer la durée à un terme très court qui jamais ne puisse être prolongé; dans les crises qui la font établir l’Etat est bientôt détruit ou sauvé, &, passé le besoin pressant, la Dictature devient tirannique ou vaine. A Rome les Dictateurs ne l’étant que pour six mois, la plupart abdiquerent avant ce terme. Si le terme eut été plus long, peut-être eussent-ils été tentés de le prolonger encore, comme firent les Décemvirs celui d’une année. Le Dictateur n’avoit que le tems de pourvoir au besoin qui l’avoit fait élire, il n’avoit pas celui de songer à d’autres projets.
English
On the Dictatorship.
The inflexibility of laws, which prevents them from bending to events, can in certain cases make them harmful and cause the state’s destruction in a crisis. The order and slowness of formal procedures demand a span of time that circumstances sometimes deny. A thousand cases may arise for which the legislator has made no provision; and it is a most necessary form of foresight to recognize that one cannot foresee everything.
We must not, then, seek to make political institutions so rigid that we deprive ourselves of the power to suspend their operation. Even Sparta allowed its laws to sleep.
But only the greatest dangers can counterbalance the danger of disturbing public order, and the sacred power of the laws must never be arrested except when the salvation of the country is at stake. In such rare and unmistakable cases, public safety is provided for by a special act entrusting its care to the worthiest man. This commission can be granted in two ways, according to the nature of the danger.
If greater activity on the government’s part is enough to meet it, the government is concentrated in one or two of its members. In this way it is not the authority of the laws that is altered, but only the manner of their administration. But if the peril is such that the machinery of the laws obstructs protection against it, then a supreme chief is appointed to silence all the laws and suspend sovereign authority for a moment. In such a case the general will is not in doubt, and it is evident that the people’s first intention is that the state should not perish. Thus suspending legislative authority does not abolish it: the magistrate who silences it cannot make it speak; he dominates it without being able to represent it. He can do everything except make laws.
The first means was employed by the Roman senate when, in a prescribed formula, it charged the consuls to provide for the republic’s safety. The second came into play when one of the two consuls appointed a dictator, a practice for which Alba had set Rome an example.
In the early days of the republic the dictatorship was resorted to very often, because the state had not yet acquired a footing stable enough to sustain itself by the force of its constitution alone. Since morals then made many precautions superfluous that would have been necessary at another time, no one feared that a dictator would abuse his authority or try to retain it beyond his term. On the contrary, such great power seemed a burden to the man invested with it, so eager was he to lay it down—as though taking the place of the laws were too arduous and perilous a post!
Thus it is not the danger of abuse but the danger of debasing it that makes me condemn the indiscriminate use of this supreme magistracy in the early days. For while it was lavished on elections, dedications, and matters of mere formality, there was reason to fear it would become less formidable when needed and that people would grow used to regarding as an empty title one used only for empty ceremonies.
Toward the end of the republic, the Romans, grown more circumspect, husbanded the dictatorship with as little reason as they had formerly lavished it. It was easy to see that their fear was ill-founded; that the weakness of the capital then protected it against the magistrates within its walls; that a dictator could in certain cases defend public freedom without ever being able to attack it; and that Rome’s chains would not be forged in Rome itself, but in its armies. The slight resistance Marius offered Sulla, and Pompey offered Caesar, plainly showed what could be expected from authority within against force from without.
This error led them to commit grave mistakes. One, for example, was their failure to appoint a dictator in the affair of Catiline. Since the danger was confined to the city and, at most, some province of Italy, a dictator, with the unlimited authority the laws gave him, would easily have dispersed the conspiracy; instead, it was stifled only by a combination of fortunate chances that human prudence should never have counted on.
Instead, the senate contented itself with handing all its power to the consuls. As a result, Cicero, in order to act effectively, was forced to overstep that power on a crucial point; and although the first transports of joy won approval for his conduct, he was rightly called to account afterward for citizens’ blood shed in violation of the laws—a reproach that could not have been made against a dictator. But the consul’s eloquence swept all before it; and he himself, though a Roman, loved his own glory more than his country, seeking not so much the most lawful and certain means of saving the state as a means of securing all the honor of the affair for himself. Thus he was rightly honored as the liberator of Rome and rightly punished as a violator of the laws. However glorious his recall, it is certain that it was an act of grace.
Moreover, however this important commission is conferred, its duration must be fixed at a very short term that can never be prolonged. In the crises for which it is instituted, the state is soon destroyed or saved; and once the pressing need has passed, the dictatorship becomes tyrannical or useless. At Rome, dictators being appointed for only six months, most resigned before their term expired. Had the term been longer, perhaps they would have been tempted to prolong it further, as the decemvirs did their term of a year. The dictator had only the time to meet the need for which he was chosen, not the time to contemplate other projects.
Book IV, Chapter 7
French
De la Censure.
De meme que la déclaration de la volonté générale se fait par la loi, la déclaration du jugement public se fait par la censure; l’opinion publique est l’espece de loi dont le Censeur est le Ministre, & qu’il ne fait qu’appliquer aux cas particuliers, à l’exemple du Prince.
Loin donc que le tribunal censorial soit l’arbitre de l’opinion du peuple, il n’en est que le déclarateur, & sitôt qu’il s’en écarte, ses décisions sont vaines & sans effet.
Il est inutile de distinguer les mœurs d’une nation des objets de son estime; car tout cela tient au même principe & se confond nécessairement. Chez tous les peuples du monde, ce n’est point la nature mais l’opinion qui décide du choix de leurs plaisirs. Redressez les opinions des hommes & leurs mœurs s’épureront d’elles mêmes. On aime toujours ce qui est beau ou ce qu’on trouve tel, mais c’est sur ce jugement qu’on se trompe; c’est donc ce jugement qu’il s’agit de regler. Qui juge des mœurs juge de l’honneur, & qui juge de l’honneur prend sa loi de l’opinion.
Les opinions d’un peuple naissent de sa constitution; quoique la loi ne regle pas les mœurs, c’est la législation qui les fait naitre; quand la législation s’affoiblit les mœurs dégénerent, mais alors le jugement des Censeurs ne fera pas ce que la force des loix n’aura pas fait.
Il suit de-là que la Censure peut être utile pour conserver les mœurs, jamais pour les rétablir. Etablissez des Censeurs durant la vigueur des Loix; sitôt qu’elles l’ont perdue, tout est désespéré; rien de légitime n’a plus de force lorsque les loix n’en ont plus.
La Censure maintient les mœurs en empêchant les opinions de se corrompre, en conservant leur droiture par de sages applications, quelquefois même en les fixant lorsqu’elles sont encore incertaines. L’usage des seconds dans les duels, porté jusqu’à la fureur dans le Royaume de France, y fut aboli par ces seuls mots d’un Edit du Roi; quant à ceux qui ont la lâcheté d’appeller des Seconds. Ce jugement prevenant celui du public le détermina tout d’un coup. Mais quand les mêmes Edits voulurent prononcer que c’étoit aussi une lâcheté de se battre en duel; ce qui est très-vrai, mais contraire à l’opinion commune; le public se moqua de cette décision sur laquelle son jugement étoit déjà porté.
J’ai dit ailleurs que l’opinion publique n’étant point soumise à la contrainte, il n’en faloit aucun vestige dans le tribunal établi pour la représenter. On ne peut trop admirer avec quel art ce ressort, entierement perdu chez les modernes, étoit mis en œuvre chez les Romains & mieux chez les Lacédémoniens.
Un homme de mauvaises mœurs ayant ouvert un bon avis dans le conseil de Sparte, les Ephores sans en tenir compte firent proposer le même avis par un Citoyen vertueux. Quel honneur pour l’un, quelle note pour l’autre, sans avoir donné ni louange ni blâme à aucun des deux! Certains ivrognes de Samos souillerent le Tribunal des Ephores: le lendemain par Edit public il fut permis aux Samiens d’être des vilains. Un vrai châtiment eut été moins severe qu’une pareille impunité? Quand Sparte a prononcé sur ce qui est ou n’est pas honnête, la Grèce n’appelle pas de ses jugemens.
English
On the Censorship.
Just as the general will is declared through law, public judgment is declared through the censorship. Public opinion is the kind of law of which the censor is the minister, applying it, like the prince, only to particular cases.
Far from being the arbiter of the people’s opinion, then, the censorial tribunal merely declares it; as soon as it departs from that opinion, its decisions are empty and without effect.
There is no use distinguishing a nation’s morals from the things it esteems, for all this springs from the same principle and necessarily merges together. Among all the peoples of the world, it is not nature but opinion that decides which pleasures they choose. Set people’s opinions right and their morals will purify themselves. We always love what is beautiful, or what we find beautiful, but we may be mistaken in that judgment; it is therefore that judgment which must be guided. Whoever judges morals judges honor, and whoever judges honor takes his law from opinion.
A people’s opinions arise from its constitution. Although law does not regulate morals, legislation gives rise to them; when legislation weakens, morals degenerate, but then the censors’ judgment cannot accomplish what the force of the laws has failed to do.
It follows that censorship can be useful in preserving morals, never in restoring them. Establish censors while the laws are vigorous; once they have lost their vigor, all hope is gone. Nothing legitimate retains its force when the laws have none.
Censorship sustains morals by preventing opinions from growing corrupt, preserving their soundness through judicious applications, and sometimes even settling them when they are still uncertain. The practice of using seconds in duels, carried to a frenzy in the Kingdom of France, was abolished there by these words alone in an edict of the king: “As for those who are cowardly enough to call upon seconds.” This judgment anticipated the public’s and settled it at once. But when the same edicts sought to pronounce it cowardly to fight a duel as well—a very true judgment, but one contrary to common opinion—the public mocked this decision, on which its own judgment had already been made.
I have said elsewhere that, since public opinion is not subject to coercion, there must be no trace of coercion in the tribunal established to represent it. One cannot too greatly admire the skill with which this instrument, wholly lost among the moderns, was put to work among the Romans, and still better among the Lacedaemonians.
When a man of bad morals proposed sound advice in the council of Sparta, the ephors, disregarding him, had the same advice proposed by a virtuous citizen. What honor for the one, what disgrace for the other, without bestowing either praise or blame on either man! Certain drunkards from Samos defiled the tribunal of the ephors; the next day a public edict permitted the Samians to be scoundrels. A real punishment would have been less severe than such impunity. When Sparta has pronounced on what is or is not honorable, Greece does not appeal its judgments.
Book IV, Chapter 8
French
De la Religion Civile.
Les hommes n’eurent point d’abord d’autres Rois que les Dieux, ni d’autre Gouvernement que le Théocratique. Ils firent le raisonnement de Caligula, & alors ils raisonnoient juste. Il faut une longue altération de sentimens & d’idées pour qu’on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maitre, & se flater qu’on s’en trouvera bien.
De cela seul qu’on mettroit Dieu à la tête de chaque société politique, il s’ensuivit qu’il y eut autant de Dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l’un à l’autre, & presque toujours ennemis, ne purent longtems reconnoitre un même maitre; Deux armées se livrant bataille ne sauroient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales resulta le polythéisme, & delà l’intolérance théologique & civile qui naturellement est la même, comme il sera dit ci-après.
La fantaisie qu’eurent les Grecs de retrouver leurs Dieux chez les peuples barbares, vint de celle qu’ils avoient aussi de se regarder comme les Souverains naturels de ces peuples. Mais c’est de nos jours une érudition bien ridicule que celle qui roule sur l’identité des Dieux de diverses nations; comme si Moloch, Saturne, & Chronos pouvoient être le même Dieu; comme si le Baal des Phéniciens, le Zeus des Grecs & le Jupiter des Latins pouvoient être le même; comme s’il pouvoit rester quelque chose commune à des Etres chimériques portans des noms différens!
Que si l’on demande comment dans le paganisme où chaque État avoit son culte & ses Dieux il n’y avoit point de guerres de Religion? Je réponds que c’étoit par cela-même que chaque État ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne distingoit point ses Dieux de ses loix. La guerre politique étoit aussi Théologique: les départemens des Dieux étoient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des Nations. Le Dieu d’un peuple n’avoit aucun droit sur les autres peuples. Les Dieux des Payens n’étoient point des Dieux jaloux; ils partageoient entre eux l’empire du monde: Moyse même & le Peuple Hébreu se prétoient quelquefois à cette idée en parlant du Dieu d’Israël. Ils regardoient, il est vrai, comme nuls les Dieux des Cananéens, peuples proscrits, voués à la destruction, & dont ils devoient occuper la place; mais voyez comment ils parloient des divinités des peuples voisins qu’il leur étoit défendu d’attaquer! La possession de ce qui appartient à Chamos votre Dieu, disoit Jephté aux Ammonites, ne vous est-elle pas légitimement due? Nous possédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s’est acquises. C’étoit là, ce me semble, une parité bien reconnue entre les droits de Chamos & ceux du Dieu d’Israël.
Mais quand les Juifs, soumis aux Rois de Babilone & dans la suite aux Rois de Sirie, voulurent s’obstiner à ne reconnoitre aucun autre Dieu que le leur, ce refus, regardé comme une rebellion contre le vainqueur, leur attira les persécutions qu’on lit dans leur histoire, & dont on ne voit aucun autre exemple avant le Christianisme.
Chaque Religion étant donc uniquement attachée aux loix de l’Etat qui la prescrivoit, il n’y avoit point d’autre maniere de convertir un peuple que de l’asservir, ni d’autres missionnaires que les conquérans, & l’obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il faloit commencer par vaincre avant d’en parler. Loin que les hommes combattissent pour les Dieux, c’étoient, comme dans Homere, les Dieux qui combattoient pour les hommes; chacun demandoit au sien la victoire, & la payoit par de nouveaux autels. Les Romains avant de prendre une place, sommoient ses Dieux de l’abandonner, & quand ils laissoient aux Tarentins leurs Dieux irrités, c’est qu’ils regardoient alors ces Dieux comme soumis aux leurs & forcés de leur faire hommage: Ils laissoient aux vaincus leurs Dieux comme ils leur laissoient leurs loix. Une couronne au Jupiter du capitole étoit souvent le seul tribut qu’ils imposoient.
Enfin les Romains ayant étendu avec leur empire leur culte & leurs Dieux, & ayant souvent eux-mêmes adopté ceux des vaincus en accordant aux uns & aux autres le droit de Cité, les peuples de ce vaste empire se trouverent insensiblement avoir des multitudes de Dieux & de cultes, à peu près les mêmes par-tout; & voilà comment le paganisme ne fut enfin dans le monde connu qu’une seule & même Religion.
Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume Spirituel; ce qui, séparant le sistême théologique du sistême politique, fit que l’Etat cessa d’être un, & causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens. Or cette idée nouvelle d’un royaume de l’autre monde n’ayant pu jamais entrer dans la tête des payens, ils regarderent toujours les Chrétiens comme de vrais rebelles qui, sous une hypocrite soumission, ne cherchoient que le moment de se rendre indépendans & maitres, & d’usurper adroitement l’autorité qu’ils feignoient de respecter dans leur foiblesse. Telle fut la cause des persécutions.
Ce que les payens avoient craint est arrivé; alors tout a changé de face, les humbles Chrétiens ont changé de langage, & bientôt on a vu ce prétendu royaume de l’autre monde devenir sous un chef visible le plus violent despotisme dans celui-ci.
Cependant comme il y a toujours eu un Prince & des loix civiles, il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflict de jurisdiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les États chrétiens, & l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maitre ou du prêtre on étoit obligé d’obéir.
Plusieurs peuples cependant, même dans l’Europe ou à son voisinage, ont voulu conserver ou rétablir l’ancien sistême, mais sans succès; l’esprit du christianisme a tout gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du Souverain, & sans liaison nécessaire avec le corps de l’État. Mahomet eut des vues très saines, il lia bien son sistême politique, & tant que la forme de son Gouvernement subsista sous les Caliphes ses successeurs, ce Gouvernement fut exactement un, & bon en cela. Mais les Arabes devenus florissans, lettrés, polis, mous & lâches, furent subjugués par des barbares; alors la division entre les deux puissances recommença; quoiqu’elle soit moins apparente chez les mahométans que chez les Chrétiens, elle y est pourtant, sur-tout dans la secte d’Ali, & il y a des États, tels que la Perse, où elle ne cesse de se faire sentir.
Parmi nous, les Rois d’Angleterre se sont établis chefs de l’Eglise, autant en ont fait les Czars; mais par ce titre ils s’en sont moins rendus les maitres que les Ministres; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir; Ils n’y sont pas législateurs, ils n’y sont que Princes. Par tout où le Clergé fait un corps il est maitre & législateur dans sa patrie. Il y a donc deux puissances, deux Souverains, en Angleterre & en Russie, tout comme ailleurs.
De tous les Auteurs Chrétiens le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vû le mal & le remede, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l’aigle, & de tout ramener à l’unité politique, sans laquelle jamais État ni Gouvernement ne sera bien constitué. Mais il a dû voir que l’esprit dominateur du Christianisme étoit incompatible avec son sistême, & que l’intérêt du Prêtre seroit toujours plus fort que celui de l’Etat. Ce n’est pas tant ce qu’il y a d’horrible & de faux dans sa politique que ce qu’il y a de juste & de vrai qui l’a rendue odieuse.
Je crois qu’en développant sous ce point de vue les faits historiques on réfuteroit aisément les sentimens opposés de Baile & de Warburton, dont l’un prétend que nulle Religion n’est utile au corps politique, & dont l’autre soutient au contraire que le Christianisme en est le plus ferme appui. On prouveroit au premier que jamais État ne fut fondé que la Religion ne lui servit de base, & au second que la loi Chrétienne est au fond plus nuisible qu’utile à la forte constitution de l’État. Pour achever de me faire entendre, il ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de Religion rélatives à mon sujet.
La Religion considérée par rapport à la société, qui est ou générale ou particuliere, peut aussi se diviser en deux especes, savoir, la Religion de l’homme & celle du Citoyen. La premiere, sans Temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du Dieu Suprême & aux devoirs éternels de la morale, est la pure & simple Religion de l’Evangile, le vrai Théïsme, & ce qu’on peut appeller le droit divin naturel. L’autre, inscritte dans un seul pays, lui donne ses Dieux, ses Patrons propres & tutelaires: elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des loix; hors la seule Nation qui la suit, tout est pour elle infidele, étranger, barbare; elle n’étend les devoirs & les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les Religions des premiers peuples, auxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif.
Il y a une troisieme sorte de Religion plus bizarre, qui donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires & les empêche de pouvoir être à la fois dévots & Citoyens. Telle est la Religion des Lamas, telle est celle des Japonais, tel est le christianisme Romain. On peut appeller celui-ci la religion du Prêtre. Il en résulte une sorte du droit mixte & insociable qui n’a point de nom.
A considerer politiquement ces trois sortes de religions, elles ont toutes leurs défauts. La troisieme est si évidemment mauvaise que c’est perdre le tems de s’amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien: Toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien.
La seconde est bonne en ce qu’elle réunit le culte divin & l’amour des loix, & que faisant de la patrie l’objet de l’adoration des Citoyens, elle leur apprend que servir l’Etat c’est en servir le Dieu tutelaire. C’est une espece de Théocratie, dans laquelle on ne doit point avoir d’autre pontife que le Prince, ni d’autres prêtres que les magistrats. Alors mourir pour son pays c’est aller au martire, violer les loix c’est être impie, & soumettre un coupable à l’exécration publique c’est le dévouer au courroux des Dieux; sacer estod.
Mais elle est mauvaise en ce qu’étant fondée sur l’erreur & sur le mensonge elle trompe les hommes, les rend crédules superstitieux, & noye le vrai culte de la divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive & tirannique, elle rend un peuple sanguinaire & intolérant; en sorte qu’il ne respire que meurtre & massacre, & croit faire une action sainte en tuant quiconque n’admet pas ses Dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très nuisible à sa propre sûreté.
Reste donc la Religion de l’homme ou le Christianisme, non pas celui d’aujourd’hui, mais celui de l’Evangile, qui en est tout-à-fait différent. Par cette Religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfans du même Dieu, se reconnoissent tous pour freres, & la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort.
Mais cette Religion n’ayant nulle rélation particuliere avec le corps politique laisse aux loix la seule force qu’elles tirent d’elles-mêmes sans leur en ajouter aucune autre, & par-là un des grands liens de la société particuliere reste sans effet. Bien plus; loin d’attacher les cœurs des Citoyens à l’Etat, elle les en détache comme de toutes les choses de la terre: je ne connois rien de plus contraire à l’esprit social.
On nous dit qu’un peuple de vrais Chrétiens formeroit la plus parfaite société que l’on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu’une grande difficulté; c’est qu’une société de vrais chrétiens ne seroit plus une société d’hommes.
Je dis même que cette société supposée ne seroit avec toute sa perfection ni la plus forte ni la plus durable: A force d’être parfaite, elle manqueroit de liaison; son vice destructeur seroit dans sa perfection même.
Chacun rempliroit son devoir; le peuple seroit soumis aux loix, les chefs seroient justes & modérés, les magistrats integres incorruptibles, les soldats mépriseroient la mort, il n’y auroit ni vanité ni luxe; tout cela est fort bien, mais voyons plus loin.
Le Christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du Ciel: la patrie du Chrétien n’est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est vrai, mais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu’il n’ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici bas. Si l’Etat est florissant, à peine ose-t-il jouïr de la félicité publique, il craint de s’enorgueillir de la gloire de son pays; si l’Etat dépérit, il bénit la main de Dieu qui s’appésantit sur son peuple.
Pour que la société fut paisible & que l’harmonie se maintint, il faudroit que tous les Citoyens sans exception fussent également bons Chrétiens: Mais si malheureusement il s’y trouve un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Catilina, par exemple, un Cromwel, celui-là très certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu’il aura trouvé par quelque ruse l’art de leur en imposer & de s’emparer d’une partie de l’autorité publique, voilà un homme constitué en dignité; Dieu veut qu’on le respecte; bientôt voilà une puissance; Dieu veut qu’on lui obéisse; le dépositaire de cette puissance en abuse-t-il? C’est la verge dont Dieu punit ses enfans. On se feroit conscience de chasser l’usurpateur; il faudroit troubler le repos public, user de violence, verser du sang; tout cela s’accorde mal avec la douceur du Chrétien; & après tout, qu’importe qu’on soit libre ou serf dans cette vallée de miseres? l’essenciel est d’aller en paradis, & la résignation n’est qu’un moyen de plus pour cela.
Survient-il quelque guerre étrangère? Les Citoyens marchent sans peine au combat; nul d’entre eux ne songe à fuir; ils font leur devoir, mais sans passion pour la victoire; ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, qu’importe? La providence ne sait-elle pas mieux qu’eux ce qu’il leur faut? Qu’on imagine quel parti un ennemi fier impétueux passionné peut tirer de leur stoïcisme! Mettez vis-à-vis d’eux ces peuples généreux que dévoroit l’ardent amour de la gloire & de la patrie, supposez votre république chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome; les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits avant d’avoir eu le tems de se reconnoitre, ou ne devront leur salut qu’au mépris que leur ennemi concevra pour eux. C’étoit un beau serment à mon gré que celui des soldats de Fabius; ils ne jurerent pas de mourir ou de vaincre, ils jurerent de revenir vainqueurs, & tinrent leur serment: Jamais des Chrétiens n’en eussent fait un pareil; ils auroient cru tenter Dieu.
Mais je me trompe en disant une République Chrétienne; chacun de ces deux mots exclud l’autre. Le Christianisme ne prêche que servitude & dépendance. Son esprit est trop favorable à la tirannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais Chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent & ne s’en émeuvent gueres; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux.
Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit-on. Je le nie. Qu’on m’en montre de telles? Quant-à-moi, je ne connois point de Troupes chrétiennes. On me citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des Croisés, je remarquerai que, bien loin d’être des Chrétiens, c’étoient des soldats du prêtre, c’étoient des Citoyens de l’Eglise; ils se battoient pour son pays Spirituel, qu’elle avoit rendu temporel on ne sait comment. A le bien prendre, ceci rentre sous le paganisme; comme l’Evangile n’établit point une Religion nationale, toute guerre sacrée est impossible parmi les Chrétiens.
Sous les Empereurs payens les soldats Chrétiens étoient braves; tous les Auteurs Chrétiens l’assûrent, & je le crois: c’étoit une émulation d’honneur contre les Troupes payennes. Dès que les Empereurs furent chrétiens cette émulation ne subsista plus, & quand la croix eut chassé l’aigle, toute la valeur romaine disparut.
Mais laissant à part les considérations politiques, revenons au droit, & fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au Souverain sur les sujets ne passe point, comme je l’ai dit, les bornes de l’utilité publique. Les sujets ne doivent donc compte au Souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à l’Etat que chaque Citoyen ait une Religion qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette Religion n’intéressent ni l’Etat ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale, & aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir au surplus telles opinions qu’il lui plait, sans qu’il appartienne au Souverain d’en connoitre: Car comme il n’a point de compétence dans l’autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir ce n’est pas son affaire, pourvu qu’ils soient bons citoyens dans celle-ci.
Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au Souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de Religion, mais comme sentimens de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon Citoyen ni sujet fidele. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincerement les loix la justice, & d’immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les loix.
Les dogmes de la Religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision sans explications ni commentaires. L’existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante & pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchans, la sainteté du Contract social & des Loix; voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul; c’est l’intolérance: elle rentre dans les cultes que nous avons excluds.
Ceux qui distinguent l’intolérance civile & l’intolérance théologique se trompent, à mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit dannés; les aimer seroit haïr Dieu qui les punit; il faut absolument qu’on les ramene ou qu’on les tourmente. Par tout où l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil, & sitot qu’elle en a, le Souverain n’est plus Souverain, même au temporel; dès lors les Prêtres sont les vrais maitres; les Rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu’il n’y a plus & qu’il ne peut plus y avoir de Religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolerent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du Citoyen. Mais quiconque ose dire, hors de l’Eglise point de Salut, doit être chassé de l’Etat; à moins que l’Etat ne soit l’Eglise, & que le Prince ne soit le Pontife. Un tel dogme n’est bon que dans un Gouvernement Théocratique, dans tout autre il est
pernicieux. La raison sur laquelle on dit qu’Henri IV. embrassa la Religion romaine la devroit faire quiter à tout honnête homme, & sur-tout à tout Prince qui sauroit raisonner.
English
On Civil Religion.
At first men had no kings but gods, and no government but theocratic government. They reasoned as Caligula did, and then their reasoning was sound. It takes a long alteration of feelings and ideas before anyone can bring himself to take a fellow human being for his master, and flatter himself that he will be the better for it.
From the mere fact that God was placed at the head of each political society, it followed that there were as many gods as peoples. Two peoples foreign to one another, and almost always enemies, could not for long acknowledge the same master; two armies meeting in battle cannot obey the same commander. Thus national divisions gave rise to polytheism, and from it arose theological and civil intolerance, which are naturally one and the same, as will be said below.
The Greeks' fancy for finding their gods among barbarian peoples sprang from their other fancy of regarding themselves as those peoples' natural sovereigns. But in our day it is a thoroughly ridiculous kind of learning that turns on the identity of the gods of different nations: as if Moloch, Saturn, and Chronos could be the same god; as if the Baal of the Phoenicians, the Zeus of the Greeks, and the Jupiter of the Latins could be the same; as if anything could be common to imaginary beings bearing different names!
But if someone asks why, in paganism, where every state had its own worship and its own gods, there were no wars of religion, I answer that it was precisely because each state, having its own worship as well as its own government, did not distinguish its gods from its laws. Political war was also theological war: the domains of the gods were, so to speak, fixed by the boundaries of nations. The god of one people had no claim over other peoples. The gods of the pagans were not jealous gods; they divided the dominion of the world among themselves. Even Moses and the Hebrew people sometimes lent themselves to this notion when speaking of the God of Israel. It is true that they regarded the gods of the Canaanites as nothing, for the Canaanites were a proscribed people, doomed to destruction, whose place they were to take; but see how they spoke of the divinities of neighboring peoples whom they were forbidden to attack! “Is not possession of what belongs to Chamos your god rightfully yours?” Jephthah said to the Ammonites. “By the same right we possess the lands our victorious God has acquired for himself.” There, it seems to me, was a clear acknowledgment of equal standing between the rights of Chamos and those of the God of Israel.
But when the Jews, subject to the kings of Babylon and afterward to the kings of Syria, stubbornly refused to acknowledge any god but their own, that refusal, taken as rebellion against the conqueror, brought upon them the persecutions recorded in their history, of which we see no other example before Christianity.
Since each religion, then, was bound solely to the laws of the state that prescribed it, there was no way to convert a people except to subjugate them, and no missionaries but conquerors. As changing one's worship was the law imposed on the vanquished, one had to begin by conquering before speaking of it. Far from men fighting for the gods, it was the gods who, as in Homer, fought for men; each people asked its god for victory and paid for it with new altars. Before taking a place, the Romans called on its gods to abandon it; and when they left the Tarentines their angry gods, it was because they now regarded those gods as subject to their own and compelled to pay them homage. They left the vanquished their gods as they left them their laws. A crown for the Jupiter of the Capitol was often the only tribute they exacted.
Finally, as the Romans extended their worship and their gods along with their empire, and often themselves adopted the gods of the vanquished, granting citizenship to both alike, the peoples of that vast empire gradually came to have multitudes of gods and forms of worship, nearly the same everywhere; and this is how paganism finally became one and the same religion throughout the known world.
It was under these circumstances that Jesus came to establish a spiritual kingdom on earth. By separating the theological system from the political system, this caused the state to cease being one, and produced the internal divisions that have never ceased to trouble Christian peoples. Now this new idea of a kingdom in the other world could never enter the minds of the pagans; they always saw Christians as actual rebels who, beneath a hypocritical submission, merely awaited the moment to become independent masters and cleverly usurp the authority they feigned to respect while they were weak. This was the cause of the persecutions.
What the pagans feared has come to pass. Then everything changed its face: humble Christians changed their language, and soon this supposed kingdom of the other world was seen to become, under a visible chief, the most violent despotism in this one.
Yet since there has always been a prince and civil laws, this double power has produced a perpetual conflict of jurisdiction that has made any sound political order impossible in Christian states; and no one has ever managed to determine which, master or priest, one was obliged to obey.
Several peoples, however, even in or near Europe, have tried to preserve or restore the old system, but without success; the spirit of Christianity has won everywhere. Sacred worship has always remained or again become independent of the sovereign, with no necessary bond to the body of the state. Muhammad had very sound ideas; he bound his political system together well, and so long as the form of his government survived under the caliphs, his successors, that government was strictly one, and good in this respect. But when the Arabs, having grown prosperous, learned, civilized, soft, and cowardly, were subjugated by barbarians, division between the two powers began anew. Although less apparent among Muslims than among Christians, it is nevertheless present, especially in the sect of Ali; and there are states, such as Persia, where it never ceases to be felt.
Among us, the kings of England have established themselves as heads of the Church, as have the czars; but this title has made them its ministers rather than its masters. They have acquired less the right to change it than the power to maintain it; they are not its legislators, only its princes. Wherever the clergy forms a body, it is master and legislator in its own country. There are thus two powers, two sovereigns, in England and Russia, just as elsewhere.
Of all Christian authors, the philosopher Hobbes alone has rightly seen both the evil and the remedy; he alone has dared propose uniting the eagle's two heads and bringing everything back to political unity, without which no state or government will ever be well constituted. But he must have seen that Christianity's domineering spirit was incompatible with his system, and that the priest's interest would always be stronger than the state's. It is not so much what is horrible and false in his politics as what is just and true that has made it odious.
I believe that if historical facts were examined from this point of view, the opposed opinions of Bayle and Warburton could easily be refuted: the first claims that no religion is useful to the body politic, while the second maintains, on the contrary, that Christianity is its firmest support. To the first one could prove that no state has ever been founded without religion serving as its basis; to the second, that Christian law is at bottom more harmful than helpful to the strong constitution of the state. To make myself fully understood, I need only give a little more precision to the overly vague ideas about religion that bear on my subject.
Religion, considered in relation to society, which is either general or particular, can itself be divided into two kinds: the religion of man and that of the citizen. The first, without temples, altars, or rites, confined to the purely inward worship of the Supreme God and to the eternal duties of morality, is the pure and simple religion of the Gospel, true theism, what may be called natural divine right. The other, confined to a single country, gives it its own gods, its own patron and guardian divinities. It has its dogmas, its rites, its outward worship prescribed by law; beyond the one nation that follows it, all are to it infidels, foreigners, barbarians. It extends the duties and rights of man only as far as its altars. Such were all the religions of the earliest peoples, which may be called civil or positive divine right.
There is a third, more bizarre kind of religion which, by giving men two bodies of law, two chiefs, two homelands, subjects them to contradictory duties and prevents them from being devout and citizens at the same time. Such is the religion of the Lamas, such that of the Japanese, such Roman Christianity. This may be called the religion of the priest. It produces a kind of mixed and unsociable right that has no name.
Viewed politically, these three kinds of religion all have their faults. The third is so plainly bad that to spend time demonstrating it would be a waste. Anything that breaks social unity is worthless; all institutions that set a man at odds with himself are worthless.
The second is good insofar as it joins divine worship to love of the laws and, by making the homeland the object of the citizens' adoration, teaches them that to serve the state is to serve its guardian god. It is a kind of theocracy in which there must be no pontiff but the prince and no priests but the magistrates. Then to die for one's country is to go to martyrdom, to violate the laws is impiety, and to subject a guilty man to public execration is to consign him to the wrath of the gods: sacer estod.
But it is bad insofar as, being founded on error and falsehood, it deceives men, makes them credulous and superstitious, and drowns true worship of the divinity in empty ceremonial. It is bad, too, when, becoming exclusive and tyrannical, it makes a people bloodthirsty and intolerant, so that they breathe only murder and massacre and believe they perform a holy act in killing anyone who does not accept their gods. This places such a people in a natural state of war with all others, to the grave detriment of its own security.
There remains, then, the religion of man, or Christianity—not the Christianity of today, but that of the Gospel, which is altogether different. By this holy, sublime, true religion, men, children of the same God, recognize one another as brothers; and the fellowship that unites them is not dissolved even by death.
But since this religion has no particular relation to the body politic, it leaves the laws with only the strength they draw from themselves, adding nothing to it; and thus one of the great bonds of a particular society remains ineffective. More than that: far from attaching citizens' hearts to the state, it detaches them from it as from all earthly things. I know nothing more contrary to the social spirit.
We are told that a people of true Christians would form the most perfect society imaginable. I see only one great difficulty in this supposition: a society of true Christians would no longer be a society of men.
I say further that this supposed society, for all its perfection, would be neither the strongest nor the most enduring. By dint of being perfect it would lack cohesion; the defect that destroyed it would lie in its very perfection.
Each person would do his duty; the people would obey the laws, their leaders would be just and moderate, the magistrates upright and incorruptible, the soldiers would scorn death; there would be neither vanity nor luxury. All this is very well, but let us look further.
Christianity is an entirely spiritual religion, concerned solely with the things of heaven: the Christian's homeland is not of this world. He does his duty, it is true, but he does it with profound indifference to the success or failure of his efforts. Provided he has nothing to reproach himself for, he cares little whether all goes well or badly here below. If the state flourishes, he scarcely dares enjoy the public happiness, for fear of growing proud of his country's glory; if the state declines, he blesses the hand of God that weighs upon his people.
For the society to be peaceful and harmony preserved, every citizen without exception would have to be an equally good Christian. But if, unhappily, there should be in it even one ambitious man, one hypocrite—a Catiline, for example, a Cromwell—he will assuredly make short work of his pious compatriots. Christian charity does not readily permit one to think ill of one's neighbor. As soon as he has contrived by some ruse to deceive them and seize part of the public authority, there stands a man invested with dignity; God wills that he be respected. Soon there stands a power; God wills that it be obeyed. Does the holder of this power abuse it? He is the rod with which God chastises his children. They would scruple to drive out the usurper: that would require disturbing the public peace, using violence, shedding blood; all this sits ill with Christian gentleness. And after all, what does it matter whether one is free or a serf in this vale of misery? The essential thing is to reach paradise, and resignation is merely one more means to that end.
Suppose a foreign war breaks out. The citizens march readily to battle; none of them thinks of fleeing; they do their duty, but without any passion for victory. They know better how to die than how to conquer. Whether they win or lose, what does it matter? Does not Providence know better than they what they need? Imagine what advantage a proud, impetuous, passionate enemy can take of their stoicism! Set against them those generous peoples consumed by ardent love of glory and homeland; suppose your Christian republic faces Sparta or Rome: the pious Christians will be beaten, crushed, destroyed before they have had time to collect themselves, or will owe their survival only to the contempt their enemy comes to feel for them. To my mind the oath sworn by the soldiers of Fabius was a fine one: they did not swear to die or conquer; they swore to return victorious, and kept their oath. Christians would never have made such an oath; they would have thought it tempting God.
But I am mistaken in speaking of a Christian republic: each of those two words excludes the other. Christianity preaches only servitude and dependence. Its spirit is too favorable to tyranny for tyranny not always to profit from it. True Christians are made to be slaves; they know it and are scarcely disturbed by it; this brief life has too little value in their eyes.
Christian troops are excellent, we are told. I deny it. Let someone show me such troops. For my part, I know of no Christian troops. The Crusades will be cited to me. Without disputing the courage of the Crusaders, I would observe that, far from being Christians, they were the priest's soldiers, citizens of the Church. They fought for its spiritual country, which it had somehow made temporal. Properly understood, this falls back under paganism; since the Gospel establishes no national religion, every holy war is impossible among Christians.
Under the pagan emperors, Christian soldiers were brave; all Christian authors attest it, and I believe them. It was a contest of honor against the pagan troops. As soon as the emperors became Christian, that rivalry ended; and when the cross had driven out the eagle, all Roman valor disappeared.
But setting political considerations aside, let us return to right and establish the principles on this important point. The right that the social pact gives the sovereign over subjects does not, as I have said, exceed the limits of public utility. Subjects therefore owe the sovereign an account of their opinions only insofar as those opinions matter to the community. Now it matters greatly to the state that each citizen have a religion that makes him love his duties; but the dogmas of that religion concern neither the state nor its members except insofar as they relate to morality and to the duties that the person professing it must fulfill toward others. Beyond this, everyone may hold whatever opinions he pleases, and it is not for the sovereign to know them. For since the sovereign has no jurisdiction in the other world, whatever fate awaits subjects in the life to come is no concern of his, provided they are good citizens in this one.
There is, then, a purely civil profession of faith whose articles it belongs to the sovereign to fix, not precisely as religious dogmas but as sentiments of sociability, without which it is impossible to be a good citizen or a faithful subject. Though he cannot force anyone to believe them, he may banish from the state whoever does not believe them. He may banish that person not as impious but as unsociable, incapable of sincerely loving the laws and justice and, when necessary, sacrificing his life to his duty. And if someone, after publicly acknowledging these same dogmas, behaves as though he did not believe them, let him be punished with death: he has committed the greatest of crimes; he has lied before the laws.
The dogmas of civil religion must be simple, few in number, and stated precisely, without explanations or commentaries. The existence of a powerful, intelligent, beneficent divinity, who foresees and provides; the life to come; the happiness of the just; the punishment of the wicked; the sanctity of the social pact and of the laws: these are the positive dogmas. As for negative dogmas, I limit them to one: intolerance. It belongs to the forms of worship we have excluded.
Those who distinguish civil intolerance from theological intolerance are, in my opinion, mistaken. The two are inseparable. It is impossible to live at peace with people one believes damned; to love them would be to hate the God who punishes them; one must either bring them back or torment them. Wherever theological intolerance is admitted, it cannot fail to have some civil effect; and as soon as it does, the sovereign is no longer sovereign, even in temporal affairs. From then on the priests are the true masters; kings are only their officers.
Now that there is no longer, and can no longer be, an exclusive national religion, all religions that tolerate others should be tolerated, so long as their dogmas contain nothing contrary to the duties of a citizen. But whoever dares say, “Outside the Church there is no salvation,” must be driven from the state—unless the state is the Church and the prince is the pontiff. Such a dogma is suitable only in a theocratic government; in any other it is pernicious. The reason said to have led Henry IV to embrace the Roman religion ought to make every honest man leave it, and above all any prince who knows how to reason.
Book IV, Chapter 9
French
Conclusion.
APrès avoir posé les vrais principes du droit politique & tâché de fonder l’Etat sur sa base, il resteroit à l’appuyer par ses rélations externes; ce qui comprendroit le droit des gens, le commerce, le droit de la guerre & les conquêtes, le droit public, les ligues les négociations les traités &c. Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue; j’aurois dû la fixer toujours plus près de moi.
English
Conclusion.
Having set out the true principles of political right and tried to establish the state on its foundation, I would still have to support it by considering its external relations. This would include the law of nations, commerce, the law of war and conquests, public law, alliances, negotiations, treaties, and so forth. But all this forms a new subject too vast for my narrow vision; I ought always to have kept it closer to home.
Book IV, Appendix
French
(…)avec des gens qu’on croit dannés; les aimer seroit haïr Dieu qui les punit; il faut absolument qu’on les ramene ou qu’on les tourmente. Par tout où l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil, & sitot qu’elle en a, le Souverain n’est plus Souverain, même au temporel; dès lors les Prêtres sont les vrais maitres; les Rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu’il n’y a plus & qu’il ne peut plus y avoir de Religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolerent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du Citoyen. Mais quiconque ose dire, hors de l’Eglise point de Salut, doit être chassé de l’Etat; à moins que l’Etat ne soit l’Eglise, & que le Prince ne soit le Pontife. Un tel dogme n’est bon que dans unGouvernement Théocratique, dans tout autre il est pernicieux. La raison sur laquelle on dit qu’Henri IV. embrassa la Religion romaine la devroit faire quiter à tout honnête homme, & sur-tout à tout Prince qui sauroit raisonner.
CHAPITRE IX.
Conclusion.
APrès avoir posé les vrais principes du droit politique & tâché de fonder l’Etat sur sa base, il resteroit à l’appuyer par ses rélations externes; ce qui comprendroit le droit des gens, le commerce, le droit de la guerre & les conquêtes, le droit public, les ligues les négociations les traités &c. Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue; j’aurois dû la fixer toujours plus près de moi.
FIN.
CATALOGUE DE LIVRES imprimez chez REY,Libraire à Amsterdam.
OEuvres diverses de Mr. J. J. Rousleau, 2 vol. grand in-douzecontenant. Discours Si le rétablissement des Sciences& des Arts a contribué à épurer les Mœurs, avec troisréponses du même auteur à diverses critiques. Narcisse. Lettresur la Musique Françoise. Le Devin de Village. Discourssur l’Economie Politique. Extrait du projet de Paix perpétuellede Mr. L’Abbé de saint Pierre. Discours sur L’origine& les fondemens de l’Inégalité parmi les Hommes. Lettrecontre les Spectacles. Lettre de Mr. D’Alembert en réponseà la Précédente, avec privilege de LL. HH. PP.
Julie ou la Nouvelle Heloïse, 6 vol. grand indouze, édition original, avec privilege.
Preface ou Entretien sur les Romans entre l’éditeur, à un homme de Lettre.
Recueil d’Estempes pour la Nouvelle Héloïse, avec les sujetsdes mêmes Estempes, tels qu’ils ont été donnez par l’éditeur.
Bible (la Sainte) ou le Vieux & le Nouveau Testament, avecun Commentaire Litteral composé de notes choisies tirée dedivers auteurs Anglois & autres &c. 4. Contenant les 5 livresde Moïse, les livres de Josué, les Juges & Ruth, lesdeux livres de Samuël, 5 tomes en 9 parties, 1761.
Bibliotheque de Campagne ou Amusemens de l’Esprit & duCœur, 12. 12 vol.
Cabinet des Fées de Mad. d’Aunoy, 12. 14 partie avec fig.
Campagnes des. Marechaux de Villars, Martin, Tallard, Villeroy,Noaille, Coigny en Allemagne, composé sur les originaux,12. 20 vol.
Essai sur l’Histoire Generale & sur les Mœurs & l’Esprit desNations depuis Charlemagne, avec le Siecle de Louis XIV.par Voltaire, 8. 7 vol.
Histoire Critique des Manichéens & du Manichéisme, 4 2 vol.
Journal des Sçavans depuis son commencement, 1665. jusquesen 1753, en 170 vol. avec fig. in-douze.
—— dito Combiné avec les Mémoires de Trevoux Janvier1754. jusques à présent. 68 vol.
Mémoires du Card. de Retz, 8. 4 vol.
—— pour servir à l’histoire de la vie & des ouvrages deMr. de Fontenelle & La Motte par Mr. L’Abbé Trublet, 1 vol.
—— sur les Défrichemens par le Marquis de Turbilly, 8.1 vol. 1761.
Oeuvres de Théatre de Nivelle de la Chaussée, 2 vol. petit in-douze,1760.
—— de Mathematiques du P. Pardie, 3 vol. fig.
—— de François Rabelais, 4. 3 vol. fig. 1741.
—— de Louis Racine, 12. 6 vol. 1750.
Principes du Droit Naturel de la Nature & des Gens de Wolff,par Formey, 3 vol.
Testament (nouveau) mis en Catéchisme par Mr. Polier, Professeurà Lausanne, 8. 6 vol. 1756.
English
(…)with people one believes damned; to love them would be to hate the God who punishes them; one must either bring them back or torment them. Wherever theological intolerance is admitted, it cannot fail to have some civil effect; and as soon as it does, the sovereign is no longer sovereign, even in temporal affairs. From then on the priests are the true masters; kings are only their officers.
Now that there is no longer, and can no longer be, an exclusive national religion, all religions that tolerate others should be tolerated, so long as their dogmas contain nothing contrary to the duties of a citizen. But whoever dares say, “Outside the Church there is no salvation,” must be driven from the state—unless the state is the Church and the prince is the pontiff. Such a dogma is suitable only in a theocratic government; in any other it is pernicious. The reason said to have led Henry IV to embrace the Roman religion ought to make every honest man leave it, and above all any prince who knows how to reason.
Chapter IX.
Conclusion.
Having set out the true principles of political right and tried to establish the state on its foundation, I would still have to support it by considering its external relations. This would include the law of nations, commerce, the law of war and conquests, public law, alliances, negotiations, treaties, and so forth. But all this forms a new subject too vast for my narrow vision; I ought always to have kept it closer to home.
THE END.
CATALOG OF BOOKS printed by REY,Bookseller in Amsterdam.
Various works by Mr. J. J. Rousseau, 2 large duodecimo vols., containing: Discourse on Whether the Restoration of the Sciences and Arts Has Contributed to Purifying Morals, with three replies by the same author to various criticisms. Narcissus. Letter on French Music. The Village Soothsayer. Discourse on Political Economy. Extract from the Project for Perpetual Peace by Mr. Abbé de Saint-Pierre. Discourse on the Origin and Foundations of Inequality among Men. Letter against the Theater. Letter from Mr. D'Alembert in reply to the preceding, with the privilege of Their High and Mighty Lordships.
Julie, or the New Heloise, 6 large duodecimo vols., original edition, with privilege.
Preface, or a Conversation on Novels between the editor and a Man of Letters.
Collection of Engravings for the New Heloise, with the subjects of those same engravings as supplied by the editor.
The Holy Bible, or the Old and New Testaments, with a Literal Commentary composed of selected notes drawn from various English and other authors, etc. 4. Containing the 5 books of Moses, the books of Joshua, Judges and Ruth, the two books of Samuel, 5 tomes in 9 parts, 1761.
The Country Library, or Diversions of the Mind and Heart, 12. 12 vols.
The Fairy Cabinet by Madame d'Aulnoy, 12. 14 parts with illustrations.
Campaigns of Marshals Villars, Martin, Tallard, Villeroy, Noaille, and Coigny in Germany, composed from the originals, 12. 20 vols.
Essay on General History and on the Morals and Spirit of Nations since Charlemagne, with the Age of Louis XIV, by Voltaire, 8. 7 vols.
Critical History of the Manichaeans and Manichaeism, 4. 2 vols.
Journal of the Learned from its beginning, 1665, to 1753, in 170 vols. with illustrations, duodecimo.
—— ditto, combined with the Memoirs of Trévoux from January 1754 to the present. 68 vols.
Memoirs of Cardinal de Retz, 8. 4 vols.
—— on the life and works of Mr. de Fontenelle and La Motte, by Mr. Abbé Trublet, 1 vol.
—— on Land Clearing by the Marquis de Turbilly, 8. 1 vol. 1761.
Theatrical Works of Nivelle de la Chaussée, 2 small duodecimo vols., 1760.
—— on Mathematics by Father Pardie, 3 vols. with illustrations.
—— by François Rabelais, 4. 3 illustrated vols. 1741.
—— by Louis Racine, 12. 6 vols. 1750.
Principles of the Natural Law of Nature and Nations by Wolff, by Formey, 3 vols.
The New Testament in Catechism Form by Mr. Polier, Professor at Lausanne, 8. 6 vols. 1756.