### A — Abraham ABRAHAM est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure, & dans l’Arabie, comme Thaut chez les Egyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse; Hercule en Grece, Orphée dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, & tant d’autres plus connus par leur célébrité, que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire profane; car pour celle des Juifs nos maîtres & nos ennemis, que nous croyons & que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit lui-même; nous avons pour elle les sentimens que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu'aux Arabes; ils se vantent de descendre d'Abraham par Ismaël; ils croyent que ce Patriarche bâtit la Mecque, & qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L'une & l’autre race a produit à la vérité des voleurs; mais les voleurs Arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs Juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très-petit pays qu’ils ont perdu; & les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe & de l’Afrique, ont établi un Empire plus vaste que celui des Romains, & ont chassé les Juifs de leurs cavernes qu’ils appellaient la terre de promission. A ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes; on nous dit qu’il était né en Caldée, & qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire des petites idoles de terre. Il n’est guères vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à trois cent lieuës de là sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie; & s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui. La Genèse rapporte qu’il avait soixante & quinze ans lorsqu’il sortit du pays d’Aran après la mort de son père Tharé le potier. Mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante & dix ans, ce Tharé vécut jusqu'à deux cent cinq ans, & qu'Abraham ne partit d’Aran qu’après la mort de son père. A ce compte il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il? Pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile & pierreuse que celle de Sichem? La langue Caldéenne devait être fort différente de celle de Sichém, ce n’était point un lieu de commerce; Sichem est éloigné de la Caldée de plus de cent lieuës: il faut passer des déserts pour y arriver: mais Dieu voulait qu’il fit ce voyage; il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage. A peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem, que la famine l'en fait sortir. Il va en Egypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cent lieuës de Sichem à Memphis; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin & dans un pays dont on n’entend point la langue? voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années. Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune & presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante & cinq ans. Comme elle était très-belle, il résolut de tirer parti de sa beauté; Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. Il devait bien plutôt lui dire, Feignez que vous êtes ma fille. Le Roi devint amoureux de la jeune Sara, & donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes: ce qui prouve que l’Egypte dèslors était un royaume très-puissant & très-policé, parconséquent très-ancien, & qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis. La jeune Sara avait quatre-vingt dix ans selon l’écriture, quand Dieu lui promit qu’Abraham qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année. Abraham qui aimait à voyager alla dans le désert horrible de Cadés avec sa femme grosse, toujours jeune & toujours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Egypte l'avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu'en Egypte: il donna sa femme pour sa sœur, & eut encor de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs & des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, & pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins & délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugé, & point du tout pédants. ### A — Ame Ce serait une belle chose de voir son ame. *Connais-toi toi-même*, est un excellent précepte, mais il n’appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique: quel autre que lui peut connaître son essence? Nous appellons ame, ce qui anime. Nous n’en sçavons guères davantage, grace aux bornes de nôtre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, & ne s’embarrassent pas de l’être pensant; l’autre quart cherche, personne n’a trouvé ni ne trouvera. Pauvre philosophe, tu vois une plante qui végète, & tu dis *végétation*, ou même, *ame végétative*. Tu remarques que les corps ont & donnent du mouvement, & tu dis *Force*; Tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, & tu cries, *instinct*, *ame sensitive*; tu as des idées combinées, & tu dis *Esprit*. Mais de grace, qu’entends-tu par ces mots, Cette fleur végète? mais y a-t-il un être réel qui s'appelle *végétation*? ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct qui s’appelle *force*? ce chien te raporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s'appelle *instinct*? ne rirais-tu pas d’un raisonneur, (eût-il été précepteur d’Alexandre) qui te dirait, Tous les animaux vivent, donc il y a dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie? Si une tulippe pouvait parler, & qu’elle te dis, Ma végétation & moi, nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble, ne te moquerais-tu pas de la tulippe? Voyons d’abord ce que tu sçais, & de quoi tu es certain, que tu marches avec tes pieds, que tu digères par ton estomach, que tu sens par tout ton corps, & que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pû te donner assez de lumières, pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une ame? Les premiers Philosophes, soit Caldéens, soit Egyptiens, dirent, Il faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées; ce quelque chose doit être très-subtil, c’est un souffle, c’est du feu, c’est de l’éter, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entelechie, c’est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du *même*, & de *l’autre*; ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Epicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atôme pense-t-il? avoüe que tu n’en sçais rien. L'opinion à laquelle on doit s'attacher sans doute, c’est que l’ame est un être immatériel. Mais certainement, vous ne concevez pas ce que c’est que cet être immatériel; Non, répondent les savans; mais nous sçavons que sa nature est de penser. Et d'où le sçavez-vous? Nous le sçavons, parce qu’il pense. O savants! j'ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorants qu’Epicure; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe; mais je vous demande, qui la fait tomber? Nous sçavons, poursuivent-ils, qu’une pierre n’a point d’ame; d'accord, je le crois comme vous. Nous sçavons qu’une négation, & une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière; je suis de vôtre avis. Mais la matière, à nous d’ailleurs inconnüe, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles; elle a la gravitation vers un centre que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles: vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d’une rose, la vie d’un cheval, l’instinct d’un chien, que vous ne pouvez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Vôtre bel argument tiré de l’indivisilité de la pensée ne prouve donc rien du tout. Qu'appellez-vous donc vôtre ame? quelle idée en avez-vous? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous, qu’un pouvoir à vous inconnu, de sentir, de penser. A présent, dites moi de bonne foi, Ce pouvoir de sentir & de penser, est-il le même que celui qui vous fait digérer & marcher? vous m’avouez que non, car vôtre entendement aurait beau dire à vôtre estomach, *digère*, il n’en fera rien s’il est malade; en vain vôtre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher; ils resteront là, s’ils ont la goutte. Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes; ils ont admis pour ces organes une ame animale, & pour les pensées une ame plus fine, plus subtile, un *nous*. Mais voilà cette ame de la pensée, qui en mille occasions a l’intendance sur l’ame animale. L’ame pensante commande à ses mains de prendre, & elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chile de se former; tout cela se fait sans elle: voilà deux ames bien embarassées, & bien peu maîtresses à la maison. Or cette première ame animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, ô homme! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre ame existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu est né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dois sans sçavoir comment. Dieu t’a donné la faculté de penser comme il t’a donné tout le reste, & s’il n’était pas venu t'apprendre dans les tems marqués par la providence que tu as une ame immatérielle & immortelle, tu n’en aurais aucune preuve. Voyons les beaux systèmes que ta philosophie a fabriqués sur ces ames. L'un dit que l’ame de l’homme est partie de la substance de Dieu même, l’autre qu’elle est partie du grand tout, un troisième qu’elle est créée de toute éternité, un quatrième qu’elle est faite, & non créée; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, & qu'elles arrivent à l’instant de la copulation; Elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci: Non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de faloppe. Vous avez tous tort, dit un survenant, l’ame attend six semaines que le fœtus soit formé, & alors elle prend possession de la glande pinéale; mais si elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux, c’est le poste que lui assigne La Peironie; il fallait être premier chirurgien du Roi de France pour disposer ainsi du logement de l’ame. Cependant, son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite. St. Thomas dans sa question 75e & suivantes, dit que l’ame est une forme *subsistante*, *per se*, qu’elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu'il y a trois ames *végétatives*, sçavoir, *la nutritive*, *l’augmentative, la générative*; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, & la mémoire des corporelles est corporelle; que l’ame raisonnable est une forme *immatérielle quant aux opérations*, & *matérielle quant à* *l’être*. St. Thomas a écrit deux mille pages de cette force & de cette clarté; aussi est-il l’ange de l’école. On n’a pas fait moins de systèmes sur la manière dont cette ame sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait, comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, & touchera sans mains; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui quelle avait à deux ans, ou à quatre-vingt; comment le *moi*, l'identité de la même personne subsistera, comment l’ame d’un homme devenu imbécille à l’âge de quinze ans, & mort imbécille à l’âge de soixante & dix, reprendra le fil des idées qu'elle avait dans son âge de puberté; par quel tour d’adresse une ame dont la jambe aura été coupée en Europe, & qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe & ce bras, lesquels ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelqu’autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre ame humaine a imaginées sur elle-même. Ce qui est très-singulier, c’est que dans les loix du peuple de Dieu, il n’est pas dit un mot de la spiritualité & de l’immortalité de l’ame, rien dans le décalogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome. Il est très-certain, il est indubitable, que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses & des peines dans une autre vie, qu’il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs ames, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers; tout est temporel. Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome; “Si après avoir eu des enfans & des petits enfans, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, & réduits à un petit nombre dans les nations.” “Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères jusqu’à la troisième & quatrième génération.” “Honorez père & mère afin que vous viviez longtemps.” “Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais.” “Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez détruits.....” “Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps & en automne, du froment, de l’huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez, & que vous soyez saouls.” “Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se multiplient.” “Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter, ni retrancher.” “S’il s'élève un prophète qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, & si ce qu’il a dit arrive, & s’il vous dit, Allons, suivons des dieux étrangers..... tuez-le aussi-tôt, & que tout le peuple frappe après vous.” “Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, & n’ayez aucune pitié de personne.” “Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l’aigle; le grifon, l’ixion, &c.” “Ne mangez point des animaux qui ruminent & dont l’ongle n’est point fendu; comme chameau, lièvre, porc-épic, &c.” “En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville & dans les champs, les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux seront bénis...” “Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances & toutes les cérémonies, vous serez maudits dans la ville & dans les champs..... vous éprouverez la famine, la pauvreté, vous mourrez de misère, de froid, de pauvreté; de fièvre; vous aurez la rogne, la galle, la fistule..... vous aurez des ulcères dans les genoux, & dans les gras des jambes.” “L’étranger vous prêtera à usure, & vous ne lui prêterez point à usure.... parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur.” “Et vous mangerez le fruit de votre ventre, & la chair de vos fils & de vos filles, &c.” Il est évident que dans toutes ces promesses & dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, & qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’ame, & sur la vie future. Plusieurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes; & ils le prouvent par les paroles de Jacob, qui croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur: *Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum*, *dans l’enfer*; c’est-à-dire, je mourrai, puisque mon fils est mort. Ils le prouvent encor par des passages d’Isaïe & d’Ezéchiel; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse, ne pouvaient avoir lu ni Ezéchiel, ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après. Il est très-inutile de disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est que dans ses loix publiques, il n’a jamais parlé d’une vie à venir, qu’il borne tous les châtiments & toutes les récompenses au temps présent. S'il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce grand dogme? & s'il ne l’a pas connu, quel était l’objet de sa mission? C’est une question que font plusieurs grands personnages; ils répondent que le maître de Moïse & de tous les hommes, se réservait le droit d'expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu'ils n’étaient pas en état d’entendre lorsqu’ils étaient dans le désert. Si Moïse avait annoncé le dogme de l'immortalité de l’ame, une grande école de Juifs ne l’aurait pas toujours combattue. Cette grande école des Saducéens n’aurait pas été autorisée dans l’Etat. Les Saducéens n’auraient pas occupé les premières charges, on n'aurait pas tiré de grands pontifes de leur corps. Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d’Alexandrie, que les Juifs se partagèrent en trois sectes; les Pharisiens, les Saducéens & les Esséniens. L’historien Joseph, qui était Pharisien, nous apprend au livre treize de ses antiquités, que les Pharisiens croyaient la métempsicose. Les Saducéens croyaient que l’ame périssait avec le corps. Les Esséniens, dit encor Joseph, tenaient les ames immortelles; les ames, selon eux, descendaient en forme aérienne dans les corps, de la plus haute région de l’air; elles y sont reportées par un attrait violent, & après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien, demeurent au-delà de l’Océan, dans un pays où il n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les ames des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs. Celui qui seul devait instruire tous les hommes, vint condamner ces trois sectes; mais sans lui, nous n’aurions jamais pu rien connaître de notre ame, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, & que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse qui parlait à Dieu face à face & qui ne le voïait que par derrière, a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cent ans qu’on est certain de l’existence de l’ame, & de son immortalité. Cicéron n’avait que des doutes; son petit-fils & sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome. Mais avant ce temps-là, & depuis dans tout le reste de la terre où les Apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son ame, Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? où vas-tu? Tu es je ne sçais quoi, pensant & sentant, & quand tu sentirais & penserais cent mille millions d’années, tu n’en sçauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu. O homme! ce Dieu t’a donné l’entendement pour te bien conduire, & non pour pénétrer dans l’essence des choses qu'il a créées. ### A — Amitié C’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles & vertueuses. Je dis *sensibles*; car un moine, un solitaire peut n’être point méchant, & vivre sans connaître l’amitié. Je dis *vertueuses*; car les méchants n’ont que des complices; les voluptueux ont des compagnons de débauches; les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans, les hommes vertueux ont seuls des amis. Cétégus était le complice de Catilina, & Mécène le courtisan d’Octave; mais Cicéron était l’ami d’Atticus. Que porte ce contrat entre deux ames tendres & honnêtes? Les obligations en sont plus fortes & plus faibles, selon leur degré de sensibilité, & le nombre des services rendus, &c. L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs & chez les Arabes, que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout. L’amitié était un point de religion & de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amans. Beau régiment! Quelques-uns l’ont pris pour un régiment de Sodomites; ils se trompent, c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi & la religion. La pederastie était malheureusement tolérée par les mœurs; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. Nous en parlerons encore. ### A — Amour *Amor omnibus idem.* Il faut ici recourir au physique, c’est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée. Veux-tu avoir une idée de l’amour? Voi les moineaux de ton jardin, voi tes pigeons, contemple le taureau qu’on amène à ta genisse, regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend & qui détourne sa queue pour le recevoir, voi comme ses yeux étincellent, entends ses hennissements, contemple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent & qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que sa nature lui a destiné; mais ne sois point jaloux, & songe aux avantages de l’espèce humaine; ils compensent en amour tous ceux que la nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité. Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouissance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur; la femelle jette sur la vase des millions d’œufs; le mâle qui les rencontre, passe sur eux & les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils apartiennent. La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûte de plaisir que par un seul sens, & dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements; tout ton corps est sensible; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse, & ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce; enfin, tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, & les animaux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le Comte de Rochester, L’amour dans un pays d’Athées, ferait adorer la Divinité. Comme les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l’amour. La propreté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, augmente le plaisir du tact, & l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles. Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l’or: l’amitié, l’estime viennent au secours; les talents du corps & de l’esprit font encor de nouvelles chaînes. *Nam facit ipsa suis interdum fæmina factis,* *Morigerisque modis & mundo corpori cultu* *Ut facile insuescat secum vir degere vitam.* Lucrèce *Liv. V.* L’amour propre surtout resserre tous ces liens. On s’applaudit de son choix, & les illusions en foule font les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements. Voilà ce que tu as au-dessus des animaux; mais si tu goutes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi, dont les bêtes n’ont point d’idée! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plaisirs de l’amour, & les sources de la vie, par une maladie épouvantable, à laquelle l’homme seul est sujet, & qui n’infecte que chez lui les organes de la génération! Il n’en est point de cette peste comme de tant d’autres maladies qui sont la suite de nos excès. Ce n’est point la débauche qui l’a introduite dans le monde. Les Phriné, les Laïs, les Flora, les Messalines n’en furent point attaquées; elle est née dans des Iles où les hommes vivaient dans l’innocence, & de là elle s’est répanduë dans l’ancien monde. Si jamais on a pû accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d’agir contre les vuës, c’est dans cette occasion. Est-ce là le meilleur des mondes possibles? Eh quoi, si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fit point mourir François I.? Non, dit-on, les choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux; je le veux croire, mais cela est dur. ### A — Amour nommé Socratique Comment s’est-il pû faire qu’un vice, destructeur du genre-humain s’il était général, qu’un attentat infame contre la nature, soit pourtant si naturel? il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie, & cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas eu encor le temps d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encor ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses; c’est la jeunesse aveugle, qui par un instinct mal démêlé se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance. Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure; mais quoi qu’on ait dit des Africaines & des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux. C’est toujours le mâle qui attaque la femelle. Les jeunes mâles de nôtre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, & ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, & par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend; on rend hommage au sexe en s’attachant à ce qui en a les beautés, & quand l’âge a fait évanouïr cette ressemblance, la méprise cesse. *Citraque juventam* *Ætatis breve ver & primos carpere flores.* On sçait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, & l’occasion plus fréquente; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoutante dans un matelot Hollandais, & dans un vivandier Moscovite. Je ne peux souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers, Tu chériras un beau garçon, Tant qu’il n’aura barbe au menton. Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules? il était jeune alors, & quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les loix de sa république; c’est comme si on accusait Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son Eglise, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide, & qu’il dit: *Amplector hunc & illam.* On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au dialogue de l’amour, faire dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour Socratique n’était point un amour infame. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appellait les amants d’un jeune homme, étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes; ce qu’étaient les enfans d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires; institution guerrière & sainte dont on abusa, comme des fêtes nocturnes, & des Orgies. La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers, engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres; & c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau. Sextus Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par les loix de la Perse; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent le Code des Persans; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor, je dirai que la chose n’est pas vraye, par la raison qu’elle est impossible; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre; que des gens ont pris des usages honteux & tolérés dans un pays pour les loix du pays. Sextus Empiricus qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il vivait de nos jours, & qu’il vit deux ou trois jeunes Jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola? L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait tête baissée. Octave Auguste ce meurtrier débauché & poltron qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantat Alexis & qu’Horace fit de petites odes pour Ligurinus; mais l’ancienne loi Scantinia qui défend la pédérastie subsista toujours. L’Empereur Philippe la remit en vigueur & chassa de Rome les petits garçons qui faisoient le métier. Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des loix contre les mœurs. ### A — Amour-propre Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l’aumône. Un passant lui dit, N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infame quand vous pouvez travailler? Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent & non pas des conseils; puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité Castillane. C’était un fier gueux que ce seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, & ne souffrait pas la reprimande par un autre amour de soi-même. Un Missionaire voyageant dans l’Inde, rencontra un Faquir chargé de chaînes, nud comme un singe, couché sur le ventre, & se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. Quel renoncement à soi-même! disait un des spectateurs. Renoncement à moi-même? reprit le Faquir, Apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux & moi cavalier. Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments & de toutes nos actions, ont donc eu grande raison dans l’Inde, en Espagne, & dans toute la terre habitable; & comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour propre est l’instrument de notre conservation, il ressemble à l’instrument de la perpétuité de l’espèce; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, & il faut le cacher. ### A — Ange Ange, en Grec, *Envoyé*; on n’en sera guères plus instruit quand on sçaura que les Perses avaient des Feris, les Hébreux des Malacs, les Grecs leurs Demonoï. Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité & nous; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa; l’homme fit toujours les Dieux à son image. On voyait les Princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoye aussi ses couriers; Mercure, Iris, étaient des couriers, des messagers. Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux Anges que Dieu daignait enfin leur envoyer; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Caldéens, quand la nation Juive fut captive dans la Babilonie; Michel & Gabriel, sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie qui vivait à Ninive, connut l’Ange Raphael qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabel. Dans les loix des Juifs, c’est-à-dire, dans le Lévitique & le Deuteronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des Anges, à plus forte raison de leur culte; aussi, les Sadducéens ne croyaient-ils point aux Anges. Mais dans les histoires des Juifs, il en est beaucoup parlé. Ces Anges étaient corporels; ils avaient des ailes au dos, comme les Gentils feignirent que Mercure en avait aux talons; quelquefois ils cachaient leurs ailes sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puis qu’ils buvaient & mangeaient, & que les habitans de Sodome voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les Anges qui allèrent chez Loth? L’ancienne tradition Juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’Anges. 1. Les Chaios Acodesh, purs, saints. 2. Les Ofamins, rapides. 3. Les Oralim, les forts. 4. Les Chasmalim, les flammes. 5. Les Séraphim, étincelles. 6. Les Malachim, Anges, messagers, députés. 7. Les Eloim, les Dieux ou Juges. 8. Les Ben Eloïm, enfans des Dieux. 9. Chérubim, Images. 10. Ychim, les animés. L’histoire de la chûte des Anges ne se trouve point dans les livres de Moïse; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui apostrophant le Roi de Babylone, s’écrie; Qu’est devenu l’exacteur des tributs? les sapins & les cèdres se réjouissent de sa chute, comment es-tu tombée du Ciel, ô Helel; étoile du matin? on a traduit cet *Hélel*, par le mot Latin *Lucifer*; & ensuite par un sens allégorique on a donné le nom de Lucifer au Prince des Anges qui firent la guerre dans le Ciel; & enfin ce nom qui signifie phosphore & aurore, est devenu le nom du Diable. La religion chrétienne est fondée sur la chûte des Anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre; & devinrent Diables. Un Diable tenta Eve sous la figure du serpent & damna le genre humain. Jesu vint racheter le genre humain & triompher du Diable qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocrife de Noé, & encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue. St. Augustin dans sa 109e. lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés & agiles aux bons & aux mauvais Anges. Le Pape Grégoire second a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des Anges reconnus par les Juifs; ce sont les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les Archanges, & enfin les Anges qui donnent le nom aux huit autres hiérarchies. Les Juifs avaient dans le temple deux chérubins ayant chacun deux têtes; l’une de bœuf & l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au dessous des oreilles. Nous peignons les Anges & les Archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux ailes au dos. A l’égard des trônes & des dominations, on ne s’est pas encor avisé de les peindre. St. Thomas, à la question 108. article second, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les Chérubins & les Séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’Anges. L’ancienne mytologie des bons & des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce, & à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon & un mauvais Ange, dont l’un l’assiste, & l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort; mais on ne sait pas encor si ces bons & mauvais Anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la somme de St. Thomas. On ne sçait pas précisément où les Anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vuide, dans les planètes; Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits. ### A — Antropophages Nous avons parlé de l’amour. Il est dur de passer de gens qui se baisent, à gens qui se mangent. Il n’est que trop vrai qu’il y a eu des Antropofages; nous en avons trouvé en Amérique, il y en a peut-être encor; & les Cyclopes n’étaient pas les seuls dans l’antiquité qui se nourrissent quelquefois de chair humaine. Juvenal raporte que chez les Egyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour ses loix, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles & des oignons, les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains; il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux, il était alors en Egypte, & à peu de distance de Tintire. Il cite à cette occasion les Gascons & les Saguntins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes. En 1725 on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontainebleau, j’eus l’honneur de les entretenir; il y avait parmi eux une Dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes, elle me répondit très-naïvement qu’elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé; elle s’excusa en disant qu’il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, & que les vainqueurs méritaient d’avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée, ou non rangée, nos voisins, & pour la plus vile récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux & des vers. C’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime; qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau & un chien? Nous respectons plus les morts que les vivants. Il aurait fallu respecter les uns & les autres. Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche; car s’il était permis de manger les voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes; ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne l’ont pas toujours été; toutes ont été longtemps sauvages; & dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées, le genre-humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. Il est arrivé aux hommes ce qui arrive aujourd’hui aux éléphants, aux lions, aux tigres, dont l’espèce a beaucoup diminué. Dans les temps où une contrée était peu peuplée d’hommes, ils avaient peu d’arts, ils étaient chasseurs. L’habitude de se nourrir de ce qu’ils avaient tué, fit aisément qu’ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs & leurs sangliers. C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger. Quel est le plus grand crime ou de s’assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d’une jeune fille ornée de bandelettes, à l’honneur de la divinité, ou de manger un vilain homme qu’on a tué à son corps défendant? Cependant, nous avons beaucoup plus d’exemples de filles & de garçons sacrifiés, que de filles & de garçons mangés; presque toutes les nations connues ont sacrifié des garçons & des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s’appellait l’anathême; c’était un véritable sacrifice, & il est ordonné au 29e. chap. du Lévitique, de ne point épargner les ames vivantes qu’on aura vouées; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d’en manger, on les en menace seulement; & Moïse, comme nous avons vû, dit aux Juifs, que s’ils n’observent pas ses cérémonies, non seulement ils auront la galle, mais que les mères mangeront leurs enfans. Il est vrai que du temps d’Ezéchiel les Juifs devaient être dans l’usage de manger de la chair humaine, car il leur prédit au chapitre 39. que Dieu les fera manger non seulement les chevaux de leurs ennemis, mais encor les cavaliers & les autres guerriers. Cela est positif. Et en effet pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été Antropofages? c’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre. J’ai lû dans des anecdotes de l’histoire d’Angleterre du temps de Cromwel, qu’une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandelles faites avec de la graisse d’Anglais. Quelque temps après un de ses chalans se plaignit à elle de ce que sa chandelle n’était plus si bonne; Hélas! dit-elle, c’est que les Anglais nous ont manqué ce moisci. Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui égorgeaient des Anglais, ou cette femme qui faisait des chandelles avec leur suif? ### A — Apis Le bœuf Apis était-il adoré à Memphis comme Dieu, comme symbole, ou comme bœuf? Il est à croire que les fanatiques voyaient en lui un Dieu, les sages un simple symbole, & que le sot peuple adorait le bœuf. Cambise fit-il bien quand il eut conquis l’Egypte, de tuer ce bœuf de sa main? Pourquoi non? Il faisait voir aux imbécilles qu’on pouvait mettre leur Dieu à la broche, sans que la nature s’armât pour venger ce sacrilège. On a fort vanté les Egyptiens. Je ne connais guères de peuple plus méprisable; il faut qu’il y ait toujours eu dans leur caractère, & dans leur gouvernement un vice radical, qui en a toujours fait de vils esclaves. Je consens que dans les temps presqu’inconnus, ils ayent conquis la terre; mais dans les temps de l’histoire ils ont été subjugués par tous ceux qui s’en sont voulu donner la peine, par les Assyriens, par les Perses, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Mammelus, par les Turcs, enfin par tout le monde, excepté par nos croisés, attendu que ceux-ci étaient plus mal avisés que les Egyptiens n’étaient lâches. Ce fut la milice des Mammelus qui battit les Français. Il n’y a peut-être que deux choses passables dans cette nation; la première, que ceux qui adoraient un bœuf ne voulurent jamais contraindre ceux qui adoraient un singe, à changer de religion; la seconde, qu’ils ont fait toujours éclore des poulets dans des fours. On vante leurs piramides; mais ce sont des monuments d’un peuple esclave. Il faut bien qu’on y ait fait travailler toute la nation, sans quoi on n’aurait pu venir à bout d’élever ces vilaines masses. A quoi servaient-elles? A conserver dans une petite chambre la momie de quelque Prince ou de quelque Gouverneur, ou de quelque Intendant que son ame devait ranimer au bout de mille ans. Mais s’ils espéraient cette résurrection des corps, pourquoi leur ôter la cervelle avant de les embaumer? Les Egyptiens devaient-ils ressusciter sans cervelle? ### A — Apocalypse Justin le Martyr, qui écrivait vers l’an 170 de nôtre Ere, est le premier qui ait parlé de l’Apocalypse; il l’attribue à l’Apôtre Jean l’Evangeliste, dans son dialogue avec Triphon; ce Juif lui demande s’il ne croit pas que Jérusalem doit être rétablie un jour? Justin lui répond qu’il le croit ainsi avec tous les chrétiens qui pensent juste. *Il y* *a eu*, dit-il, *parmi nous un certain personnage nommé* *Jean, l’un des douze Apôtres de Jésus; il a prédit que* *les fidèles passeront mille ans dans Jérusalem.* Ce fut une opinion longtemps reçüe parmi les chrétiens, que ce règne de mille ans. Cette période était en grand crédit chez les Gentils. Les ames des Egyptiens reprenaient leurs corps au bout de mille années; les ames du purgatoire chez Virgile, étaient exercées pendant ce même espace de temps, *& mille per annos.* La nouvelle Jérusalem de mille années devait avoir douze portes, en mémoire des douze Apôtres; sa forme devait être quarrée; sa longueur, sa largeur & sa hauteur devaient être de douze mille stades, c’est-à-dire, cinq cent lieuës, de façon que les maisons devaient avoir aussi cinq cent lieuës de haut. Il eût été assez désagréable de demeurer au dernier étage; mais enfin, c’est ce que dit l’Apocalypse au chap. 21. Si Justin est le premier qui attribua l’Apocalypse à St. Jean, quelques personnes ont recusé son témoignage, attendu que dans ce même dialogue avec le Juif Triphon, il dit que selon le récit des Apôtres, Jesus-Christ en descendant dans le Jourdain, fit bouillir les eaux de ce fleuve, & les enflamma, ce qui pourtant ne se trouve dans aucun écrit des Apôtres. Le même St. Justin cite avec confiance les oracles des Sibylles; de plus, il prétend avoir vû les restes des petites maisons où furent enfermés les soixante & douze Interprètes dans le Phare d’Egypte du temps d’Hérode. Le témoignage d’un homme qui a eu le malheur de voir ces petites maisons, semble indiquer que l’auteur devait y être renfermé. Saint Irenée qui vient après, & qui croyait aussi le règne de mille ans, dit qu’il a apris d’un vieillard, que St. Jean avait fait l’Apocalypse. Mais on a reproché à St. Irenée d’avoir écrit qu’il ne doit y avoir que quatre Evangiles, parce qu’il n’y a que quatre parties du monde, & quatre vents cardinaux, & qu’Ezéchiel n’a vu que quatre animaux. Il appelle ce raisonnement une démonstration. Il faut avouer que la manière dont Irenée démontre, vaut bien celle dont Justin a vu. Clément d’Alexandrie ne parle dans ses *Electa*, que d’une Apocalypse de St. Pierre dont on faisait trèsgrand cas. Tertullien, grand partisan du règne de mille ans, non-seulement assure que St. Jean a prédit cette résurrection, & ce règne de mille ans dans la ville de Jérusalem; mais il prétend que cette Jérusalem commençait déjà à se former dans l’air, que tous les chrétiens de la Palestine, & même les payens, l’avaient vue pendant quarante jours de suite à la fin de la nuit: mais malheureusement la ville disparaissait dès qu’il était jour. Origène, dans sa préface sur l’Evangile de St. Jean, & dans ses homélies, cite les oracles de l’Apocalypse, mais il cite également les oracles des Sibylles. Cependant St. Denis d’Alexandrie, qui écrivait vers le milieu du troisième siècle, dit dans un de ses fragments, conservés par Eusèbe, que presque tous les docteurs rejettaient l’Apocalypse, comme un livre destitué de raison; que ce livre n’a point été composé par St. Jean, mais par un nommé Cerinthe, lequel s’était servi d’un grand nom, pour donner plus de poids à ses rêveries. Le Concile de Laodicée, tenu en 360, ne compta point l’Apocalypse parmi les livres canoniques. Il était bien singulier que Laodicée, qui était une Eglise à qui l’Apocalypse était adressée, rejettât un trésor destiné pour elle; & que l’Evêque d’Ephèse qui assistait au Concile, rejettât aussi ce livre de St. Jean, enterré dans Ephèse. Il était visible à tous les yeux, que St. Jean se remuait toujours dans sa fosse; & faisait continuellement hausser & baisser la terre. Cependant, les mêmes personnages qui étaient sûrs que St. Jean n’était pas bien mort, étaient sûrs aussi qu’il n’avait pas fait l’Apocalypse. Mais ceux qui tenaient pour le règne de mille ans, furent inébranlables dans leur opinion. Sulpice Sévère, dans son histoire sacrée liv. 9. traite d’insensés & d’impies, ceux qui ne recevaient pas l’Apocalypse. Enfin, après bien des doutes, après des oppositions de Concile à Concile, l’opinion de Sulpice Sévère a prévalu. La matière ayant été éclaircie, l’église a décidé que l’Apocalypse est incontestablement de St. Jean: ainsi il n’y a pas d’appel. Chaque communion chrétienne s’est attribué les prophéties contenües dans ce livre; les Anglais y ont trouvé les révolutions de la Grande-Brétagne; les Luthériens les troubles d’Allemagne; les Réformés de France le règne de Charles IX. & la régence de Catherine de Médicis: ils ont tous également raison. Bossuet & Newton ont commenté tous deux l’Apocalypse; mais à tout prendre, les déclamations éloquentes de l’un, & les sublimes découvertes de l’autre, leur ont fait plus d’honneur que leurs commentaires. ### A — Athée, Athéisme Autrefois quiconque avait un secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfans dans ses mystères; & tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école, était accusé d’Athéisme par les fanatiques & par les fripons, & condamné par les sots. Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon, monté sur un quadrige? on l’appelle Athée, & il est contraint de fuir. Aristote est accusé d’Athéisme par un prêtre, & ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Calcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux. Aristophane, ( cet homme que les commentateurs admirent, parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi ) Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un Athée. Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner des farces à la foire St. Laurent; il me paraît beaucoup plus bas & plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur: “Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan; ce sont les pointes les plus basses & les plus dégoutantes; il n’est pas même plaisant pour le peuple, & il est insupportable aux gens de jugement & d’honneur; on ne peut souffrir son arrogance, & les gens de bien détestent sa malignité.” C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que Madame Dacier admiratrice de Socrate, ose admirer: Voilà l’homme qui prépara de loin le poison, dont des juges infames firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce. Les tanneurs, les cordonniers & les couturières d’Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, & se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infames licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, & de l’être aujourd’hui des Turcs. Franchissons tout l’espace des temps entre la république Romaine & nous. Les Romains bien plus sages que les Grecs n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l’Empire Romain. Dès que l’Empereur Frédéric II. a des querelles avec les Papes, on l’accuse d’être Athée, & d’être l’auteur du livre des trois imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis. Nôtre grand chancelier de l’Hôpital se déclare-t-il contre les persécutions? on l’accuse aussitôt d’Athéisme. *Homo doctus, sed verus Atheos.*[1] Un jésuite, autant au dessous d’Aristophane, qu’Aristophane est au-dessous d’Homère; un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des *Athéistes*; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze Athéiste; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini. La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation & de pitié comme celle de Socrate; parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite; mais enfin, Vanini n’était point Athée, comme on l’a prétendu; il était précisément tout le contraire. C’était un pauvre prêtre Napolitain, prédicateur & Théologien de son métier; disputeur à outrance sur les quiddités, & sur les universaux; *& utrum chimera* *bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones.* Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendit à l’Athéisme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine, & la plus approuvée; “Dieu est son principe & sa fin, père de l’une & de l’autre, & n’ayant besoin ni de l’une, ni de l’autre; Eternel, sans être dans le temps; présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé, ni futur; il est partout, & hors de tout; gouvernant tout, & ayant tout créé; immuable, infini sans parties; son pouvoir est sa volonté &c.” Vanini se piquait de renouveller ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chainon est attaché à son trône éternel; idée, à la vérité, plus sublime que vraye, mais qui est aussi éloignée de l’Athéisme, que l’être du néant. Il voyagea pour faire fortune & pour disputer; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune; on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de sçavants ou de pédants, contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini; sa chaleur & sa grossièreté dans la dispute lui valut la haine de quelques théologiens; & ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi, ce Francon ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être Athée enseignant l’Athéisme. Ce Francon, ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation, ce qu’il avait avancé. Vanini, sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille, Il suffit de ce fêtu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. Alors il prononça un très beau discours sur la végétation & le mouvement, & sur la nécessité d’un être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation. Le président Grammont qui était alors à Toulouse, raporte ce discours dans son histoire de France, aujourd’hui si oubliée; & ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela *par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.* Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire & atroce du président Grammont? Il est évident que sur la réponse de Vanini, on devait l’absoudre de l’accusation d’Athéisme. Mais qu’arriva-t-il? Ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine; on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu’il adorait; on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très aisé & très commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait, arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort. Pour justifier cette mort il falait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime & très minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses Apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l’Athéisme. Quelle pitié! Comment un pauvre prêtre aurait-il pû avoir douze hommes à ses gages? comment aurait-il pû persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette abominable & révoltante doctrine au péril de leur vie? Un Roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’Athéisme? Personne, avant le père Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques; & le monde qui aime l’extraordinaire, a crû sans examen cette fable. Bayle lui-même, dans ses pensées diverses, parle de Vanini comme d’un Athée: il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’*une société d’Athées peut subsister*: il assure que Vanini était un homme de mœurs très réglées, & qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues faits à l’imitation d’Erasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite; mais il n’était point Athée. Un siècle après sa mort, le sçavant La Croze, & celui qui a pris le nom de *Philalète*, ont voulu le justifier; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies. Le jésuite Hardouin, plus sçavant que Garasse, & non moins téméraire, accuse d’Athéisme, dans son livre *Athei detecti*, les Descartes, les Arnaulds, les Pascals, les Nicoles, les Malebranches; heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini. De tous ces faits, je passe à la question de morale agitée par Bayle, savoir, *si une société d’Athées pourrait* *subsister*? Remarquons d’abord sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute; ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié, avec le plus d’injures, la possibilité d’une société d’Athées, ont soutenu depuis avec la même intrépidité que l’Athéisme est la religion du gouvernement de la Chine. Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement Chinois; ils n’avaient qu’à lire les édits des empereurs de ce vaste pays, ils auraient vû que ces édits sont des sermons, & que partout il y est parlé de l’être suprême, gouverneur, vengeur, & rémunérateur. Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’Athées; & je ne sçais comment Mr. Bayle a pû oublier un exemple frapant qui aurait pû rendre sa cause victorieuse. En quoi une société d’Athées paraît-elle impossible? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein, ne pourraient jamais vivre ensemble; que les loix ne peuvent rien contre les crimes secrets; qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchans échapés à la justice humaine. Les loix de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point des châtiments après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’ame; mais les Juifs, loin d’être Athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel, mais ils le croyaient toujours présent parmi eux; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité, jusqu’à la quatriéme génération; & ce frein était très puissant. Mais, chez les gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein; les sceptiques doutaient de tout; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout; les Epicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes; & dans le fonds, ils n’admettaient aucune divinité. Ils étaient convaincus que l’ame n’est point une substance, mais une faculté qui naît & qui périt avec le corps; par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale & de l’honneur. Les sénateurs & les chevaliers Romains étaient de véritables Athées; car les Dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n’espéraient rien d’eux. Le sénat Romain était donc réellement une assemblée d’Athées du temps de César & de Ciceron. Ce grand orateur dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé, *quel mal lui fait la mort? nous* *rejettons toutes les fables ineptes des enfers, qu’est-ce donc* *que la mort lui a ôté?* Rien que le sentiment des douleurs. César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami, contre ce même Ciceron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort *n’est rien*, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal? Ciceron, & tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons? Les vainqueurs & les législateurs de l’Univers connu, formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des Dieux, qui étaient de véritables Athées? Bayle examine ensuite si l’idolâtrie est plus dangereuse que l’Athéïsme, si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes; il est en cela du sentiment de Plutarque; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion, qu’une mauvaise opinion; mais n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune & Jupiter, que de ne rien craindre du tout; il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, & qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion (même mauvaise) que de n’en avoir point du tout. Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme, ou de l’Athéisme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste; car l’Athéisme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l’Athéisme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l’auteur du *Commentarium rerum Gallicarum*, que le chancelier de l’Hôpital fût Athée, il n’a fait que de sages loix, & n’a conseillé que la modération & la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la St. Barthelemi. Hobbes passa pour un Athée, il mena une vie tranquille & innocente. Les fanatiques de son temps inondèrent de sang l’Angleterre, l’Ecosse & l’Irlande. Spinosa était non-seulement Athée, mais il enseigna l’Athéïsme; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt, ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, & qui les mangea sur le gril. Les Athées sont pour la plûpart des sçavans hardis & égarés qui raisonnent mal, & qui ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal & d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses, & de la nécessité. Les ambitieux, les voluptueux n’ont guères le temps de raisonner, & d’embrasser un mauvais système; ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate. C’est ainsi que vont les choses parmi nous. Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d’Athées de théorie & de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la providence ni à la vie future; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux & d’ambitieux, tous très-dangereux, & qui perdirent la république. Je ne voudrais pas avoir à faire à un prince Athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir à faire à des courtisans Athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner; il me faudrait prendre au hazard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les princes & pour les peuples, que l’idée d’un être suprême créateur, gouverneur, rémunérateur & vengeur soit profondément gravée dans les esprits. Il y a des peuples Athées, dit Bayle dans ses pensées sur les comètes. Les Cafres, les Hottentots, les Topinamboux, & beaucoup d’autres petites nations, n’ont point de Dieu; cela peut être; mais cela ne veut pas dire qu’ils nient un Dieu; ils ne le nient ni ne l’affirment, ils n’en ont jamais entendu parler; dites leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément; dites leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont Athées est la même imputation que si on disait qu’ils sont anti-Cartésiens, ils ne sont ni pour, ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans; un enfant n’est ni Athée, ni Théïste, il n’est rien. Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci? Que l’Athéïsme est un monstre très-pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place; que s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’Athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe; aucun germe sans dessein, &c. & que le bled ne vient point de pourriture. Des géomètres non philosophes ont rejetté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent; &, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfans, & Newton le démontre aux sages. [1] *Commentarium rerum Gallicarum*, L. 28. ### B — Baptême BAPTEME, mot Grec qui signifie immersion. Les hommes qui se conduisent toujours par les sens, imaginèrent aisément que ce qui lavait le corps, lavait aussi l’ame. Il y avait de grandes cuves dans les souterrains des temples d’Egypte pour les prêtres & pour les initiés. Les Indiens de temps immémorial se sont purifiés dans l’eau du Gange, & cette cérémonie est encor fort en vogue. Elle passa chez les Hébreux; on y baptisait tous les étrangers qui embrassaient la loi judaïque, & qui ne voulaient pas se soumettre à la circoncision; les femmes surtout, à qui on ne faisait pas cette opération, & qui ne la subissaient qu’en Etiopie, étaient baptisées; c’était une regénération; cela donnait une nouvelle ame, ainsi qu’en Egypte. Voyez sur cela Epiphane, Maimonide, & la Gemmare. Jean baptisa dans le Jourdain, & même il baptisa Jesus, qui pourtant ne baptisa jamais personne, mais qui daigna consacrer cette ancienne cérémonie. Tout signe est indifférent par lui-même, & Dieu attache sa grace au signe qu’il lui plait de choisir. Le Baptême fut bientôt le premier rite & le sceau de la religion Chrêtienne. Cependant, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis, il n’est pas sûr qu’ils fussent baptisés. On abusa de ce sacrement dans les premiers siècles du christianisme; rien n’était plus commun que d’attendre l’agonie pour recevoir le Baptême. L'exemple de l’empereur Constantin en est une assez bonne preuve. Voici comme il raisonnait. Le Baptême purifie tout; je peux donc tuer ma femme, mon fils & tous mes parents, après quoi je me ferai baptiser, & j’irai au ciel, comme de fait il n’y manqua pas. Cet exemple était dangereux; peu à peu la coutume s’abolit d’attendre la mort pour se mettre dans le bain sacré. Les Grecs conservèrent toujours le Baptême par immersion: les Latins vers la fin du huitiéme siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules & la Germanie, & voyant que l’immersion pouvait faire périr les enfans dans des pays froids, substituèrent la simple aspersion, ce qui les fit souvent anathématiser par l’église Grecque. On demanda à St. Cyprien évêque de Carthage, si ceux-là étaient réellement baptisés, qui s’étaient fait seulement arroser tout le corps? il répond dans sa 76. lettre, que plusieurs églises ne croyaient pas que ces arrosés fussent chrêtiens; que pour lui il pense qu’ils sont chrêtiens, mais qu’ils ont une grace infiniment moindre que ceux qui ont été plongés trois fois selon l’usage. On était initié chez les chrêtiens dès qu’on avait été plongé; avant ce temps on n’était que catécumène. Il falait pour être initié avoir des répondants, des cautions, qu’on appellait du nom qui répond à *parains*, afin que l’église s’assurat de la fidélité des nouveaux chrêtiens, & que les mystères ne fussent point divulgués. C’est pourquoi dans les premiers siècles, les gentils furent généralement aussi mal instruits des mystères des chrêtiens, que ceux-ci l’étaient des mystères d’Isis & d’Eleusine. Cyrille d’Aléxandrie, dans son écrit contre l’Empereur Julien, s’exprime ainsi; *Je parlerais du Baptême si* *je ne craignais que mon discours ne parvint à ceux qui ne* *sont pas initiés.* Dès le second siècle, on commença à baptiser des enfans; il était naturel que les chrêtiens désirassent que leurs enfans, qui auraient été damnés sans ce sacrement, en fussent pourvûs. On conclut enfin qu’il falait le leur administrer au bout de huit jours, parce que chez les Juifs c’était à cet âge qu’ils étaient circoncis. L’église Grecque est encor dans cet usage. Cependant au troisiéme siècle la coûtume l’emporta de ne se faire baptiser qu’à la mort. Ceux qui mouraient dans la première semaine étaient damnés, selon les pères de l’église les plus rigoureux. Mais Pierre Chrisologue au cinquiéme siècle, imagina les Limbes, espèce d’enfer mitigé, & proprement bord d’enfer, fauxbourg d’enfer, où vont les petits enfans morts sans Baptême, & où étaient les patriarches avant la descente de Jesus-Christ aux enfers. De sorte que l’opinion que Jesus-Christ était descendu aux Limbes, & non aux enfers, a prévalu depuis. Il a été agité, si un chrétien dans les déserts d’Arabie pouvait être baptizé avec du sable; on a répondu que non; si on pouvait baptiser avec de l’eau-rose, & on a décidé qu’il falait de l’eau pure, que cependant on pouvait se servir d’eau bourbeuse. On voit aisément que toute cette discipline a dépendu de la prudence des premiers pasteurs qui l’ont établie. ### B — Beau, Beauté Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon? il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds, sortans de sa petite tête, une gueule large & plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. Interrogez le Diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes & une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archetipe du beau en essence, au to kalon. J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe; Que cela est beau! disait-il. Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je; C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien; Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine; il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, & que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration & du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, & que c’était là le to kalon, le beau. Nous fîmes un voyage en Angleterre; on y joüa la même piéce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais & pour les Français. Il conclut après bien des réflexions, que le beau est très rélatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome; & ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pekin; & il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau. ### B — Bêtes Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les Bêtes sont des machines, privées de connaissance & de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même maniére, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien &c.! Quoi, cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, & en cercle sur un arbre; cet oiseau fait tout de la même façon? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n’en sçait-il pas plus au bout de ce temps, qu’il n’en sçavait avant tes leçons? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l’instant? n’employes-tu pas un temps considérable à l’enseigner? n’as-tu pas vû qu’il se méprend & qu’il se corrige? Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées? Eh bien, je ne te parle pas; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joye. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction & celui du plaisir, que j’ai de la mémoire & de la connaissance. Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, & qui lui témoigne sa joye par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses. Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié; ils le clouent sur une table, & ils le disséquent vivant pour te montrer les veines mezaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas? a-t-il des nerfs pour être impassible? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature. Mais les maîtres de l’école demandent ce que c’est que l’ame des bêtes? Je n’entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres la séve qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles & de ses fruits; me demanderez-vous ce que c’est que l’ame de cet arbre? il a reçu ces dons; l’animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d’un certain nombre d’idées. Qui a fait tous ces dons? qui a donné toutes ces facultés? celui qui fait croître l’herbe des champs, & qui fait graviter la terre vers le soleil. Les ames des Bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote, & après Aristote l’école Arabe, & après l’école Arabe l’école angelique, & après l’école angélique la Sorbonne, & après la Sorbonne personne au monde. *Les ames des bêtes sont matérielles*, crient d’autres philosophes. Ceux-là n’ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c’est qu’une ame matérielle; il faut qu’ils conviennent que c’est de la matière qui a sensation; mais qui lui a donné cette sensation? c’est une ame matérielle, c’est-à-dire que c’est de la matière qui donne de la sensation à de la matière; ils ne sortent pas de ce cercle. Ecoutez d’autres Bêtes raisonnant sur les Bêtes: leur ame est un être spirituel qui meurt avec le corps; mais quelle preuve en avez-vous? quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, & sa mesure d’idées & de combinaisons, mais qui ne pourra jamais sçavoir ce que sçait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n’est pas corps périt avec le corps? les plus grandes Bêtes sont ceux qui ont avancé que cette ame n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau systême. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps. Ainsi le systême de ces messieurs, revient à ceci, que l’ame des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps. D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de sçavoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un souflet, l’ame du souflet. Qu’est-ce que cette ame? c’est un nom que j’ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l’air, se relève, & le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le souflet. Il n’y a point là une ame distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le souflet des animaux? Je vous l’ai déja dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit, *Deus est anima brutorum*, avait raison: mais il devait aller plus loin. ### B — Bien, Souverain-bien *SOUVERAIN BIEN.* L’Antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien; autant aurait-il valu demander ce que c’est que le souverain bleu, ou le souverain ragoût, le souverain marcher, le souverain lire &c. Chacun met son bien où il peut, & en a autant qu’il peut à sa façon. *Quid dem, quid non dem, renuis tu quod jubet alter.* *Castor gaudet equis, ovo prognatus eodem pugnis.* Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose; comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, & ces deux moments sont courts. Il n’y a ni extrêmes délices, ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie: le souverain bien & le souverain mal sont des chimères. Nous avons la belle fable de Crantor; il fait comparaître aux jeux Olimpiques la richesse, la volupté, la santé, la vertu; chacune demande la pomme: la richesse dit, C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens: la volupté dit, La pomme m’apartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir: la santé assure que sans elle il n’y a point de volupté, & que la richesse est inutile: enfin la vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres; parce qu’avec de l’or, des plaisirs & de la santé, on peut se rendre très misérable si on se conduit mal. La vertu eut la pomme. La fable est très ingénieuse, mais elle ne résout point la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien, c’est un devoir; elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur; elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses, ou agréables. L'homme vertueux avec la pierre & la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tiran voluptueux qui se porte bien, est très malheureux; & le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son insolent persécuteur, dites que vous aimez l’un, & que vous détestez l’autre; mais avoüez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan. ### T — Tout est Bien Ce fut un beau bruit dans les écoles, & même parmi les gens qui raisonnent, quand Leibnitz en parafrasant Platon bâtit son édifice du meilleur des mondes possibles, & qu’il imagina que tout allait au mieux. Il affirma dans le nord de l’Allemagne que Dieu ne pouvait faire qu’un seul monde. Platon lui avait au moins laissé la liberté d’en faire cinq: par la raison qu’il n’y a que cinq corps solides réguliers, le tétraèdre, ou la piramide à trois faces, avec la baze égale, le cube, l’éxaèdre, le dodécaèdre, l’icosaèdre. Mais comme nôtre monde n’est de la forme d’aucun des cinq corps de Platon, il devait permettre à Dieu une sixiéme manière. Laissons là le divin Platon. Leibnitz qui était assurément meilleur géomètre que lui, & plus profond métaphysicien, rendit donc le service au genre humain de lui faire voir que nous devons être très-contents, & que Dieu ne pouvait pas davantage pour nous: qu’il avait nécessairement choisi entre tous les partis possibles, le meilleur, sans contredit. Que deviendra le péché originel? lui criait-on. Il deviendra ce qu’il pourra, disaient Leibnitz & ses amis: mais en public il écrivait que le péché originel entrait nécessairement dans le meilleur des mondes. Quoi! être chassé d’un lieu de délices, où l’on aurait vécu à jamais, si on n’avait pas mangé une pomme? Quoi! faire dans la misère, des enfans misérables qui souffriront tout, qui feront tout souffrir aux autres? quoi! éprouver toutes les maladies, sentir tous les chagrins, mourir dans la douleur, & pour rafraîchissement être brulé dans l'éternité des siècles; ce partage est-il bien ce qu’il y avait de meilleur? Cela n’est pas trop *bon* pour nous; & en quoi cela peut-il être bon pour Dieu? Leibnitz sentait qu’il n’y avait rien à répondre; aussi fit-il de gros livres dans lesquels il ne s’entendait pas. Nier qu’il y ait du mal, cela peut être dit en riant par un Lucullus qui se porte bien, & qui fait un bon diner avec ses amis & sa maîtresse dans le sallon d’Apollon; mais, qu’il mette la tête à la fenêtre, il verra des malheureux; qu’il ait la fiévre, il le sera lui-même. Je n’aime point à citer; c’est d’ordinaire une besogne épineuse; on néglige ce qui précède & ce qui suit l’endroit qu’on cite, & on s’expose à mille querelles; il faut pourtant que je cite Lactance, père de l’Eglise; qui dans son chap. 13. de la colère de Dieu, fait parler ainsi Epicure. “Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, & ne le peut; ou il le peut, & ne le veut pas; ou il ne le peut, ni ne le veut; ou enfin il le veut & le peut. S’il le veut & ne le peut pas, c’est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu; s’il le peut & ne le veut pas, c’est méchanceté, & cela est non moins contraire à sa nature; s’il ne le veut ni ne le peut, c’est à la fois méchanceté & impuissance; s’il le veut & le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d’où vient donc le mal sur la terre?” L’argument est pressant; aussi Lactance y répond fort mal, en disant que Dieu veut le mal, mais qu’il nous a donné la sagesse avec laquelle on acquiert le bien. Il faut avoüer que cette réponse est bien faible en comparaison de l’objection; car elle suppose que Dieu ne pouvait donner la sagesse qu’en produisant le mal; & puis, nous avons une plaisante sagesse! L'origine du mal a toujours été un abîme dont personne n’a pû voir le fond. C’est ce qui réduisit tant d’anciens philosophes & des législateurs à recourir à deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. Tiphon était le mauvais principe chez les Egyptiens, Arimane chez les Perses. Les Manichéens adoptèrent, comme on sçait, cette théologie; mais comme ces gens-là n’avaient jamais parlé ni au bon, ni au mauvais principe, il ne faut pas les en croire sur leur parole. Parmi les absurdités dont ce monde regorge, & qu’on peut mettre au nombre de nos maux, ce n’est pas une absurdité légère, que d’avoir supposé deux êtres tout-puissants, se battant à qui des deux mettrait plus du sien dans ce monde, & faisant un traité comme les deux médecins de Moliére: passez moi l’émétique, & je vous passerai la saignée. Basilide, après les Platoniciens, prétendit, dès le premier siècle de l’église, que Dieu avait donné nôtre monde à faire à ses derniers anges; & que ceux-ci n’étant pas habiles, firent les choses telles que nous les voyons. Cette fable théologique tombe en poussiére par l’objection terrible, qu’il n’est pas dans la nature d’un Dieu tout-puissant & tout sage, de faire bâtir un monde par des architectes qui n’y entendent rien. Simon qui a senti l’objection, la prévient en disant; que l’ange qui présidait à l’attelier est damné pour avoir si mal fait son ouvrage; mais la brulure de cet ange ne nous guérit pas. L’avanture de Pandore chez les Grecs, ne répond pas mieux à l’objection. La boête où se trouvent tous les maux, & au fond de laquelle reste l’espérance, est à la vérité une allégorie charmante; mais cette Pandore ne fut faite par Vulcain que pour se venger de Prométhée, qui avait fait un homme avec de la bouë. Les Indiens n’ont pas mieux rencontré; Dieu ayant créé l’homme, il lui donna une drogue qui lui assurait une santé permanente; l’homme chargea son âne de la drogue, l’âne eut soif, le serpent lui enseigna une fontaine, & pendant que l’âne bûvait, le serpent prit la drogue pour lui. Les Syriens imaginèrent que l’homme & la femme ayant été créés dans le quatriéme ciel, ils s’avisérent de manger d’une galette, au lieu de l’ambrosie qui était leur mêts naturel. L’ambrosie s’exhalait par les pores, mais après avoir mangé de la galette, il falait aller à la selle. L'homme & la femme prièrent un ange de leur enseigner où était la garderobe. Voyez-vous, leur dit l’ange, cette petite planète, grande comme rien, qui est à quelque soixante millions de lieües d’ici, c’est là le privé de l’univers, allez y au plus vite: ils y allèrent, on les y laissa; & c’est depuis ce temps que nôtre monde fut ce qu’il est. On demandera toujours aux Syriens, pourquoi Dieu permit que l'homme mangeat la galette, & qu’il nous en arrivat une foule de maux si épouvantable? Je passe vîte de ce quatriéme ciel à Mylord Bolingbroke, pour ne pas m’ennuïer. Cet homme, qui avait sans doute un grand génie, donna au célèbre Pope son plan du *tout est bien*, qu’on retrouve en effet mot pour mot dans les œuvres posthumes de Mylord Bolingbroke, & que Mylord Shaftsbury avait auparavant inséré dans ses caractéristiques. Lisez dans Shaftsbury le chapitre des moralistes, vous y verrez ces paroles. “On a beaucoup à répondre à ces plaintes des défauts de la nature. Comment est-elle sortie si impuissante & si défectueuse des mains d’un être parfait? mais je nie qu’elle soit défectueuse... sa beauté résulte des contrariétés, & la concorde universelle naît d’un combat perpétuel.... Il faut que chaque être soit immolé à d’autres; les végétaux aux animaux, les animaux à la terre..... & les loix du pouvoir central & de la gravitation, qui donnent aux corps célestes leur poids & leur mouvement, ne seront point dérangés pour l’amour d’un chétif animal, qui tout protégé qu’il est par ces mêmes loix, sera bientôt par elles réduit en poussiére.” Bolingbroke, Shaftsbury, & Pope, leur metteur en œuvre, ne résolvent pas mieux la question que les autres: leur *tout est bien*, ne veut dire autre chose, sinon que le tout est dirigé par des loix immuables; qui ne le sçait pas? vous ne nous aprenez rien quand vous remarquez après tous les petits enfans, que les mouches sont nées pour être mangées par des araignées, les araignées par les hirondelles, les hirondelles par les pigrièches, les pigrièches par les aigles, les aigles pour être tués par les hommes, les hommes pour se tuer les uns les autres, & pour être mangés par les vers, & ensuite par les Diables, au moins mille sur un. Voilà un ordre net & constant parmi les animaux de toute espèce; il y a de l’ordre partout. Quand une pierre se forme dans ma vessie, c’est une méchanique admirable; des sucs pierreux passent petit à petit dans mon sang; ils se filtrent dans les reins, passent par les urêtres, se déposent dans ma vessie, s’y assemblent par une excellente attraction Newtonienne; le caillou se forme, se grossit, je souffre des maux mille fois pires que la mort, par le plus bel arrangement du monde; un chirurgien ayant perfectionné l’art inventé par Tubal-Caïn, vient m’enfoncer un fer aigu & trenchant dans le périnée, saisit ma pierre avec ses pincettes, elle se brise sous ses efforts par un méchanisme nécessaire; & par le même méchanisme je meurs dans des tourments affreux; *tout* *cela est bien*; tout cela est la suite évidente des principes physiques inaltérables, j'en tombe d'accord, & je le savais comme vous. Si nous étions insensibles, il n’y aurait rien à dire à cette physique. Mais ce n’est pas celà dont il s’agit; nous vous demandons s’il n’y a point de maux sensibles, & d’où ils viennent? *Il n’y a point de maux*, dit Pope dans sa quatriéme épitre sur le tout est bien; *ou s’il y a des* *maux particuliers, ils composent le bien général.* Voilà un singulier bien général, composé de la pierre, de la goutte, de tous les crimes, de toutes les souffrances, de la mort, & de la damnation. La chûte de l’homme est l’emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps & de l’ame, que vous appellez santé générale; mais Shaftsburi & Bolingbroke se moquent du péché originel; Pope n’en parle point; il est clair que leur systême sappe la religion chrêtienne par ses fondements, & n’explique rien du tout. Cependant, ce systême a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens, qui admettent volontiers les contraires; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d’accorder aux malades désespérés, de manger de ce qu’ils veulent. On a été jusqu’à prétendre que ce systême est consolant. *Dieu,* dit Pope, *voit d’un même œil périr le héros & le moineau*, *un atôme, ou mille planètes précipitées dans la ruine; une* *boule de savon, ou un monde se former.* Voilà, je vous l’avouë, une plaisante consolation; ne trouvez-vous pas un grand lénitif dans l’ordonnance de Mylord Shaftsbury, qui dit que Dieu n’ira pas déranger ses loix éternelles pour un animal aussi chétif que l’homme? Il faut avoüer du moins que ce chétif animal a droit de crier humblement, & de chercher à comprendre en criant, pourquoi ces loix éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu? Ce systême du *tout est bien*, ne représente l’auteur de toute la nature, que comme un roi puissant & mal-faisant, qui ne s’embarrasse pas qu’il en coûte la vie à quatre ou cinq cent mille hommes, & que les autres traînent leurs jours dans la disette & dans les larmes, pourvû qu’il vienne à bout de ses desseins. Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possible console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien & du mal, demeure un cahos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent; ils sont des forçats qui joüent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une riviére dans un réservoir; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême; aussi ne sçavons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de nôtre destinée. Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges Romains quand ils n’entendaient pas une cause, *N. L. non liquet*, Cela n’est pas clair. ### B — Bornes de l’esprit humain Elles sont partout, pauvre docteur. Veux-tu sçavoir comment ton bras & ton pied obéissent à ta volonté, & comment ton foye n’y obéit pas? cherches-tu comment la pensée se forme dans ton chétif entendement, & cet enfant dans l’uterus de cette femme? Je te donne du temps pour me répondre; qu’est-ce que la matiére? tes pareils ont écrit dix mille volumes sur cet article; ils ont trouvé quelques qualités de cette substance; les enfans les connaissent comme toi: mais cette substance, qu’est-ce au fonds? & qu’est-ce que tu as nommé *esprit*, du mot latin qui veut dire *soufle*, ne pouvant faire mieux parce que tu n’en as pas d’idée? Regarde ce grain de bled que je jette en terre, & dis moi comment il se relève pour produire un tuyau chargé d’un épi. Aprends moi comment la même terre produit une pomme au haut de cet arbre; & une chataigne à l’arbre voisin; je pourais te faire un in-folio de questions, auxquelles tu ne devrais répondre que par quatre mots, *Je n’en sais rien.* Et cependant tu as pris tes degrés, & tu es fouré, & ton bonnet l’est aussi, & on t’appelle maître. Et cet autre impertinent qui a acheté une charge, croit avoir acheté le droit de juger & de condamner ce qu’il n’entend pas! La devise de Montagne était, *Que sai-je?* & la tienne est, *Que ne sai-je pas?* ### C — Caractère Du mot grec *impression, gravure.* C’est ce que la nature a gravé dans nous; pouvons-nous l’effacer? grande question. Si j’ai un nez de travers & deux yeux de chat, je peux les cacher avec un masque. Puis-je davantage sur le caractère que m’a donné la nature? Un homme né violent, emporté, se présente devant François premier roi de France pour se plaindre d’un passe-droit; le visage du prince, le maintien respectueux des courtisans, le lieu même où il est, font une impression puissante sur cet homme; il baisse machinalement les yeux, sa voix rude s’adoucit, il présente humblement sa requête, on le croirait né aussi doux que le sont (dans ce moment au moins) les courtisans, au milieu desquels il est même déconcerté; mais si François premier se connaît en phisionomies, il découvre aisément dans ses yeux baissés, mais allumés d’un feu sombre, dans les muscles tendus de son visage, dans ses lévres serrées l’une contre l’autre, que cet homme n’est pas si doux qu’il est forcé de le paraître. Cet homme le suit à Pavie, est pris avec lui, mené avec lui en prison à Madrid; la majesté de François premier ne fait plus sur lui la même impression; il se familiarise avec l’objet de son respect. Un jour en tirant les bottes du roi, & les tirant mal, le roi aigri par son malheur se fâche; mon homme envoye promener le roi, & jette ses bottes par la fenêtre. Sixte-quint était né pétulant, opiniâtre, altier, impérieux, vindicatif, arrogant; ce caractère semble adouci dans les épreuves de son noviciat. Commence-t-il à jouïr de quelque crédit dans son ordre? il s’emporte contre un gardien & l’assomme à coups de poings: est-il inquisiteur à Venise? il exerce sa charge avec insolence: le voilà cardinal, il est possédé *della rabbia papale*: cette rage l’emporte sur son naturel; il ensevelit dans l’obscurité sa personne & son caractère; il contrefait l’humble & le moribond; on l’élit pape; ce moment rend au ressort, que la politique avait plié, toute son élasticité longtemps retenue; il est le plus fier & le plus despotique des souverains. *Naturam expellas furca tamen ipsa redibit.* La religion, la morale, mettent un frein à la force du naturel, elles ne peuvent le détruire. L’yvrogne dans un cloître, réduit à un demi-septier de cidre à chaque repas, ne s’enyvrera plus, mais il aimera toujours le vin. L’age affaiblit le caractère, c’est un arbre qui ne produit plus que quelques fruits dégénérés, mais ils sont toujours de même nature; il se couvre de nœuds & de mousse, il devient vermoulu, mais il est toûjours chêne ou poirier. Si on pouvait changer son caractère, on s’en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose? ne recevons-nous pas tout? Essayez d’animer l’indolent d’une activité suivie, de glacer par l’apatie, l’ame bouillante de l’impétueux, d’inspirer du gout pour la musique & pour la poësie à celui qui manque de gout & d’oreilles; vous n’y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vûe à un aveugle né. Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis dans nous, mais nous n’y mettons rien. On dit à un cultivateur, Vous avez trop de poissons dans ce vivier, ils ne prospéreront pas; voilà trop de bestiaux dans vos prés, l’herbe manque, ils maigriront. Il arrive après cette exhortation que les brochets mangent la moitié des carpes de mon homme, & les loups la moitié de ses moutons, le reste engraisse. S’aplaudira-t-il de son œconomie? Ce campagnard, c’est toi-même; une de tes passions a dévoré les autres, & tu crois avoir triomphé de toi. Ne ressemblons-nous pas presque tous à ce vieux général de quatre-vingt-dix ans, qui ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient un peu de désordre avec des filles, leur dit tout en colère, Messieurs, est-ce là l’exemple que je vous donne? ### C — Certain, certitude Quel âge a vôtre ami Christophe? Vingt-huit ans; j’ai vû son contract de mariage, son extrait baptistère, je le connais dès son enfance, il a vingt-huit ans, j’en ai la certitude, j’en suis certain. A peine ai-je entendu la réponse de cet homme si sûr de ce qu’il dit, & de vingt autres qui confirment la même chose, que j’aprends qu’on a antidaté par des raisons secrettes, & par un manège singulier, l’extrait baptistaire de Christophe. Ceux à qui j’avais parlé n’en sçavent encor rien; cependant, ils ont toujours la certitude de ce qui n’est pas. Si vous aviez demandé à la terre entiére avant le temps de Copernic, Le soleil s’est-il levé? s’est-il couché aujourd’hui? tous les hommes vous auraient répondu, Nous en avons une certitude entiére; ils étaient certains, & ils étaient dans l’erreur. Les sortilèges, les divinations, les obsessions, ont été longtemps la chose du monde la plus certaine aux yeux de tous les peuples; quelle foule innombrable de gens qui ont vû toutes ces belles choses, qui en ont été certains! aujourd’hui cette certitude est un peu tombée. Un jeune homme qui commence à étudier la géométrie vient me trouver; il n’en est encor qu’à la définition des triangles: N’êtes-vous pas certain, lui dis-je, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits? il me répond que non-seulement il n’en est point certain, mais qu’il n’a pas même d’idée nette de cette proposition; je la lui démontre, il en devient alors très-certain, & il le sera pour toute sa vie. Voilà une certitude bien différente des autres; elles n’étaient que des probabilités, & ces probabilités examinées sont devenües des erreurs, mais la certitude mathématique est immuable & éternelle. J’existe, je pense, je sens de la douleur, tout cela est-il aussi certain qu’une vérité géométrique? Oui. Pourquoi? C’est que ces vérités sont prouvées par le même principe qu’une chose ne peut être, & n’être pas en même temps. Je ne peux en même temps exister & n’exister pas, sentir, & ne sentir pas. Un triangle ne peut en même temps avoir cent quatre-vingt degrés, qui sont la somme de deux angles droits, & ne les avoir pas. La certitude physique de mon existence, de mon sentiment, & la certitude mathématique sont donc de même valeur, quoiqu’elles soient d’un genre différent. Il n’en est pas de même de la certitude fondée sur les apparences, ou sur les rapports unanimes, que nous font les hommes. Mais quoi, me dites-vous, n'êtes-vous pas certain que Pékin existe? n’avez-vous pas chez vous des étoffes de Pékin? des gens de différents pays, de différentes opinions, & qui ont écrit violemment les uns contre les autres en prêchant tous la vérité à Pékin, ne vous ont-ils pas assuré de l’existence de cette ville? Je réponds qu’il m’est extrêmement probable qu’il y avait alors une ville de Pékin; mais je ne voudrais pas parier ma vie que cette ville existe; & je parierai quand on voudra ma vie, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits. On a imprimé, dans le Dictionnaire Enciclopédique, une chose fort plaisante; on y soutient qu’un homme devrait être aussi sûr, aussi certain que le maréchal de Saxe est ressuscité, si tout Paris le lui disait, qu’il est sûr que le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoi, quand tout Paris le lui dit. Voyez, je vous prie, combien ce raisonnement est admirable; je crois tout Paris quand il me dit une chose moralement possible; donc je dois croire tout Paris quand il me dit une chose moralement & physiquement impossible. Apparemment que l’auteur de cet article voulait rire, & que l’autre auteur qui s’extasie à la fin de cet article, écrit contre lui-même, voulait rire aussi.[1] [1] Voyez l’article *certitude*, Dictionn. Enciclopédiq. ### C — Chaîne des événemens Il y a longtemps qu’on a prétendu que tous les événements sont enchaînés les uns aux autres, par une fatalité invincible; c’est le destin qui dans Homère est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux & des hommes, déclare net, qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il nâquit, & ne pouvait pas naître dans un autre; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troye; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses états; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins; il en résultait un nouvel arrangement de guerre & de paix avec les voisins des voisins de la Lycie: ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait d’un autre événement, lequel était lié par d’autres à l’origine des choses. Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers: or il n’était pas possible que l’univers actuel existat, & n’existat pas, donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était. Ce systême de la nécessité & de la fatalité, a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu'il dit, sous le nom de raison suffisante; il est pourtant fort ancien; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, & que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets. Mylord Bolingbroke avouë que les petites querelles de Madᵉ. Marlborough, & de Madᵉ. Masham, lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louïs XIV: ce traité amena la paix d’Utrecht; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V. sur le trône d’Espagne. Philippe V. prit Naples & la Sicile sur la maison d’Autriche; le Prince Espagnol qui est aujourd’hui Roi de Naples, doit évidemment son Royaume à Milady Masham, & il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre; son existence à Naples dépendait d’une sottise de plus ou de moins à la cour de Londres. Examinez les situations de tous les peuples de l’univers, elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, & qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort dans cette immense machine. Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l’Afrique & des mers australes, amène une partie de l’atmosphère africain, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes; ces pluies fécondent nos terres; notre vent du nord à son tour envoye nos vapeurs chez les nègres; nous faisons du bien à la Guinée, & la Guinée nous en fait à son tour. La chaîne s'étend d'un bout de l’univers à l’autre. Mais il me semble qu'on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atôme dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chainon essentiel de la grande chaîne du destin. Entendons nous; tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abime de l’éternité; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoüe; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfans. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique; chaque maison remonte, comme on sait, à Adam, mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité. Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitans des Gaules & de l’Espagne descendent de Gomer; & les Russes de Magog son frère cadet: on trouve cette généalogie dans tant de gros livres! sur ce pied là, on ne peut nier que nous ne devions à Magog les soixante mille Russes qui sont aujourd’hui en armes devers la Poméranie, & les soixante mille Français qui sont vers Francfort; mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, & qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit; je ne vois pas que celà ait influé beaucoup sur la résolution prise par l’Impératrice de Russie Elisabeth, d’envoyer une armée au secours de l’Impératrice des Romains Marie Thérese. Que mon chien rêve ou ne rêve pas en dormant, je n’aperçois pas le raport que cette importante affaire peut avoir avec celles du grand Mogol. Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, & que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde. Jettez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, & celui qui l’a communiqué à l’eau, sont anéantis; le mouvement se perd & se répare; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits, ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Russie & en Prusse. Donc, les événements présents ne sont pas les enfans de tous les événements passés; ils ont leurs lignes directes; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encor une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfans: nous en dirons peut-être davantage quand nous parlerons de la destinée. ### C — Chaîne des êtres créés La premiére fois que je lus Platon, & que je vis cette gradation d’êtres qui s’élévent depuis le plus léger atôme jusqu’à l’être suprême, cette échelle me frapa d’admiration; mais l’ayant regardée attentivement, ce grand fantôme s’évanouit, comme autrefois toutes les aparitions s’enfuiaient le matin au chant du coq. L’imagination se complait d’abord à voir le passage imperceptible de la matière brute, à la matière organisée, des plantes aux zoophites, de ces zoophites aux animaux, de ceux-ci à l’homme, de l'homme aux génies, de ces génies revêtus d’un petit corps aérien à des substances immatérielles; & enfin mille ordres différents de ces substances, qui de beautés en perfections s’élévent jusqu’à Dieu même. Cette hiérarchie plait beaucoup aux bonnes gens, qui croyent voir le pape & ses cardinaux suivis des archévêques, des évêques; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simples prêtres, les diacres, les sous-diacres, puis paraissent les moines, & la marche est fermée par les capucins. Mais il y a un peu plus de distance entre Dieu & ses plus parfaites créatures, qu’entre le saint père & le doyen du sacré collège: ce doyen peut devenir pape, mais le plus parfait des génies créés par l’être suprême ne peut devenir Dieu; y a l’infini entre Dieu & lui. Cette chaîne, cette gradation prétendüe n’existe pas plus dans les végétaux & dans les animaux; la preuve en est qu’il y a des espèces de plantes & d’animaux qui sont détruites. Nous n’avons plus de murex. Il était défendu de manger du griffon & de l’ixion; ces deux espèces ont disparu de ce monde, quoi qu’en dise Bochart: où donc est la chaîne? Quand même nous n’aurions pas perdu quelques espèces, il est visible qu’on en peut détruire. Les lions, les rinoceros commencent à devenir fort rares. Il est très-probable qu’il y a eu des races d’hommes qu’on ne retrouve plus; mais je veux qu’elles ayent toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres, les Caffres à qui la nature a donné un tablier de leur peau, pendant du ventre à la moitié des cuisses; les Samoyedes dont les femmes ont un mammelon d’un bel ébène, &c. N’y a-t-il pas visiblement un vuide entre le singe & l’homme? n’est-il pas aisé d’imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l’usage de la parole, ni nôtre figure, que nous pourions aprivoiser, qui répondrait à nos signes & qui nous servirait? & entre cette nouvelle espèce & celle de l’homme, n’en pourait-on pas imaginer d’autres? Par delà l'homme, vous logez dans le ciel, divin Platon, une file de substances célestes; nous croyons nous autres à quelques-unes de ces substances, parce que la foi nous l’enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d’y croire? vous n’avez pas parlé aparemment au génie de Socrate; & le bon homme *Heres* qui ressuscita exprès pour vous apprendre les secrets de l’autre monde, ne vous a rien appris de ces substances. La prétendue chaîne n’est pas moins interrompue dans l’univers sensible. Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes! la Lune est quarante fois plus petite que nôtre globe. Quand vous avez voyagé de la Lune dans le vuide, vous trouvez Venus, elle est environ aussi grosse que la terre. De là vous allez chez Mercure, il tourne dans une éllipse qui est fort différente du cercle que parcourt Venus; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le Soleil un million de fois plus gros, Mars cinq fois plus petit; celui-là fait son tour en deux ans, Jupiter son voisin en douze, Saturne en trente; & encor Saturne, le plus éloigné de tous, n’est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendüe? Et puis, comment voulez-vous que dans de grands espaces vuides il y ait une chaîne qui lie tout? s’il y en a une, c’est certainement celle que Newton a découverte; c’est lui qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vuide immense. O Platon tant admiré! vous n'avez conté que des fables, & il est venu dans l’isle des Cassiderides, où de vôtre temps les hommes allaient tout nuds, un philosophe qui a enseigné à la terre des vérités aussi grandes que vos imaginations étaient puériles. ### L — Le Ciel des Anciens Si un ver à soye donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi-bien que firent tous les anciens, en donnant le nom de ciel à l’atmosphère, qui est, comme dit très-bien Mr. de Fontenelle dans ses mondes, le duvet de nôtre coque. Les vapeurs qui sortent de nos mers & de nôtre terre, & qui forment les nuages, les météores & les tonnerres, furent pris d’abord pour la demeure des dieux. Les dieux descendent toujours dans des nuages d’or chez Homère; c’est de là que les peintres les peignent encor aujourd’hui assis sur une nuée; mais comme il était bien juste que le maître des dieux fût plus à son aise que les autres, on lui donna un aigle pour le porter, parce que l’aigle vole plus haut que les autres oiseaux. Les anciens Grecs voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles, au haut de quelque montagne, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle aussi, & la placèrent en Thessalie sur le mont Olimpe, dont le sommet est quelquefois caché dans les nuës, de sorte que leur palais était de plain pied à leur ciel. Les étoiles & les planètes qui semblent attachées à la voute bleüe de nôtre atmosphère, devinrent ensuite les demeures des dieux; sept d’entr’eux eurent chacun leur planète, les autres logèrent où ils purent; le conseil général des dieux se tenait dans une grande salle, à laquelle on allait par la voye lactée; car il fallait bien que les dieux eussent une salle en l’air, puis que les hommes avaient des hôtels-de-ville sur la terre. Quand les titans, espèce d’animaux entre les dieux & les hommes, déclarèrent une guerre assez juste à ces dieux là, pour reclamer une partie de leur héritage du côté paternel, étant fils du ciel & de la terre, ils ne mirent que deux ou trois montagnes les unes sur les autres, comptant que c’en était bien assez pour se rendre maîtres du ciel, & du château de l’Olimpe. *Neve foret terris securior arduus æther;* *Affectasse ferunt regnum cæleste gigantes,* *Altaque congestos struxisse ad sidera montes.* Cette physique d’enfans & de vieilles, était prodigieusement ancienne; cependant il est très sûr que les Caldéens avaient des idées aussi saines que nous de ce qu’on appelle le ciel; ils plaçaient le soleil au centre de nôtre monde planétaire, à peu près à la distance de nôtre globe que nous avons reconnüe; ils faisaient tourner la terre, & toutes les planètes autour de cet astre; c’est ce que nous apprend Aristarque de Samos; c’est le véritable systême du monde que Copernic a renouvellé depuis; mais les philosophes gardaient le secret pour eux, afin d’être plus respectés des rois & du peuple, ou plutôt pour n’être pas persécutés. Le langage de l’erreur est si familier aux hommes, que nous appellons encor nos vapeurs, & l’espace de la terre à la lune, du nom de ciel; nous disons, monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu’on sache bien qu’il ne tourne pas; nous sommes probablement le ciel pour les habitans de la lune, & chaque planète place son ciel dans la planète voisine. Si on avait demandé à Homère dans quel ciel était allée l’ame de Sarpedon, & où était celle d’Hercule, Homère eût été bien embarassé, il eût répondu par des vers harmonieux. Quelle sûreté avait-on que l’ame aérienne d’Hercule se fût trouvée plus à son aise dans Venus, dans Saturne, que sur notre globe? Aurait-elle été dans le Soleil? la place ne paraît pas tenable dans cette fournaise. Enfin, qu’entendaient les anciens par le ciel? ils n’en sçavaient rien; ils criaient toujours *le ciel & la terre*; c’est comme si on criait l’infini & un atôme. Il n’y a point, à proprement parler, de ciel; il y a une quantité prodigieuse de globes qui roulent dans l’espace vuide, & notre globe roule comme les autres. Les anciens croyaient qu’aller dans les cieux c’était monter; mais on ne monte point d’un globe à un autre; les globes célestes sont tantôt au-dessus de notre horison, tantôt au-dessous. Ainsi, supposons que Venus étant venue à Paphos, retournât dans sa planète quand cette planète était couchée, la déesse Venus ne montait point alors par rapport à notre horison; elle descendait, & on devait dire en ce cas *descendre au ciel.* Mais les anciens n’y entendaient pas tant de finesse; ils avaient des notions vagues, incertaines, contradictoires sur tout ce qui tenait à la physique. On a fait des volumes immenses pour sçavoir ce qu’ils pensaient sur bien des questions de cette sorte. Quatre mots auraient suffi, *ils ne pensaient pas.* Il faut toujours en excepter un petit nombre de sages, mais ils sont venus tard; peu ont expliqué leurs pensées, & quand ils l’ont fait, les charlatans de la terre les ont envoyés au ciel par le plus court. Un écrivain qu’on nomme, je crois, Pluche, a prétendu faire de Moïse un grand physicien; un autre avait auparavant concilié Moïse avec Descartes, & avait imprimé le Cartesius Mozaizans; selon lui Moïse avait inventé le premier les tourbillons & la matière subtile; mais on sait assez que Dieu qui fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un professeur de physique; il instruisit les Juifs de leur devoir, & ne leur enseigna pas un mot de philosophie. Calmet qui a beaucoup compilé & qui n’a raisonné jamais, parle du systême des Hébreux; mais ce peuple grossier était bien loin d’avoir un systême; il n’avait pas même d’école de géométrie, le nom leur en était inconnu; leur seule science était le métier de courtier & l’usure. On trouve dans leurs livres quelques idées louches, incohérentes, & dignes en tout d’un peuple barbare sur la structure du ciel. Leur premier ciel était l’air, le second le firmament, où étaient attachées les étoiles; ce firmament était solide & de glace, & portait les eaux supérieures, qui s’échapèrent de ce reservoir par des portes, des écluses, des cataractes, au temps du déluge. Au dessus de ce firmament ou de ces eaux supérieures, était le troisiéme ciel ou l’empirée, où St. Paul fut ravi. Le firmament était une espèce de demi-voûte qui embrassait la terre. Le soleil ne faisait point le tour d’un globe qu’ils ne connaissaient pas. Quand il était parvenu à l’occident, il revenait à l’orient par un chemin inconnu; & si on ne le voyait pas, c’était, comme le dit le Baron de Feneste, parce qu’il revenait de nuit. Encor les Hébreux avaient-ils pris ces rêveries des autres peuples. La plûpart des nations excepté l’école des Caldéens, regardaient le ciel comme solide; la terre fixe & immobile, était plus longue d’orient en occident que du midi au nord d’un grand tiers; de là viennent ces expressions de longitude & de latitude que nous avons adoptées. On voit que dans cette opinion il était impossible qu’il y eût des antipodes. Aussi St. Augustin traite l’idée des antipodes d’*absurdité*, & Lactance dit expressément, *Y’a-t-il des gens assez fous pour croire qu’il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds? &c.* St. Chrisostome s’écrie dans sa quatorziéme homélie, *Où sont ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, &* *que leur forme est circulaire?* Lactance dit encor au Liv. III. de ses institutions; *Je* *pourrais vous prouver par beaucoup d’arguments qu’il est* *impossible que le ciel entoure la terre.* L’auteur du spectacle de la nature poura dire à Mr. le chevalier tant qu’il voudra, que Lactance & St. Chrisostome étaient de grands philosophes, on lui répondra qu’ils étaient de grands saints, & qu’il n’est point du tout nécessaire pour être un saint, d’être un bon astronome. On croira qu’ils sont au ciel, mais on avoüera qu’on ne sçait pas dans quelle partie du ciel précisément. ### C — Circoncision Lors qu’Hérodote raconte ce que lui ont dit les barbares chez lesquels il a voyagé, il raconte des sottises, & c’est ce que font la plûpart de nos voyageurs. Aussi n’exige-t-il pas qu’on le croye, quand il parle de l’avanture de Gigès & de Candaule, d’Arion porté sur un dauphin, & de l’oracle consulté pour sçavoir ce que faisait Crésus, qui répondit qu’il faisait cuire alors une tortüe dans un pot couvert; & du cheval de Darius qui ayant henni le premier de tous, déclara son maître roi, & de cent autres fables propres à amuser des enfans; & à être compilées par des rhéteurs: mais quand il parle de ce qu’il a vu, des coutumes des peuples qu’il a éxaminées, de leurs antiquités qu’il a consultées, il parle alors à des hommes. *Il semble*, dit-il au livre d’Euterpe, *que les habitans de la Colchide sont originaires d’Egypte; j’en juge* *par moi-même plutôt que par ouï dire; car j’ai trouvé* *qu’en Colchide on se souvenait bien plus des anciens Egyptiens qu’on ne se ressouvenait des anciennes coutumes de* *Colcos en Egypte.* *Ces habitans des bords du pont Euxin prétendaient être une colonie établie par Sésostris; pour moi je le conjecturais non seulement parce qu’ils sont bazanés, & qu’ils* *ont les cheveux frisés, mais parce que les peuples de Colchide, d’Egypte, & d’Ethiopie, sont les seuls sur la terre qui se sont fait circoncire de tout temps, car les Phéniciens & ceux de la Palestine avoüent qu’ils ont pris la* *Circoncision des Egyptiens. Les Siriens qui habitent aujourd’hui sur les rivages du Thermodon, & de Pathenie, & les* *Macrons leurs voisins, avoüent qu’il n’y a pas longtemps* *qu’ils se sont conformés à cette coutume d’Egypte; c’est par-là principalement qu’ils sont reconnus pour Egyptiens d’origine.* *A l’égard de l’Ethiopie & de l’Egypte, comme cette cérémonie est très ancienne chez ces deux nations, je ne sçaurais dire qui des deux tient la circoncision de l’autre; il est* *toutefois vraisemblable que les Ethiopiens la prirent des* *Egyptiens; comme, au contraire, les Phéniciens ont aboli l’usage de circoncire les enfans nouveaux nés, depuis qu’ils* *ont eu plus de commerce avec les Grecs.* Il est évident, par ce passage d’Hérodote, que plusieurs peuples avaient pris la circoncision de l’Egypte; mais aucune nation n’a jamais prétendu avoir reçu la circoncision des Juifs. A qui peut-on donc attribuer l’origine de cette coutume, ou à la nation de qui cinq ou six autres confessent la tenir, ou à une autre nation bien moins puissante, moins commerçante, moins guerriére, cachée dans un coin de l’Arabie Pétrée, qui n’a jamais communiqué le moindre de ses usages à aucun peuple? Les Juifs disent qu’ils ont été reçus autrefois par charité dans l’Egypte; n’est-il pas bien vraisemblable que le petit peuple a imité un usage du grand peuple, & que les Juifs ont pris quelques coutumes de leurs maîtres? Clément d’Aléxandrie rapporte que Pithagore voyageant chez les Egyptiens, fut obligé de se faire circoncire, pour être admis à leurs mystères; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d’Egypte. Ces prêtres existaient lorsque Joseph arriva en Egypte; le gouvernement était très-ancien, & les cérémonies antiques de l’Egypte observées avec la plus scrupuleuse exactitude. Les Juifs avoüent qu'ils demeurèrent pendant deux cent cinq ans en Egypte; ils disent qu’ils ne se firent point circoncire dans cet espace de temps; il est donc clair que pendant ces deux cent cinq ans, les Egyptiens n’ont pas reçu la circoncision des Juifs; l’auraient-ils prise d’eux, après que les Juifs leur eurent volé tous les vases qu’on leur avait prêtés, & s’enfuirent dans le désert avec leur proye, selon leur propre témoignage? Un maître adoptera-t-il la principale marque de la religion de son esclave voleur & fugitif? cela n’est pas dans la nature humaine. Il est dit dans le livre de Josué, que les juifs furent circoncis dans le désert. *Je vous ai délivrés de ce qui* *faisait vôtre opprobre chez les Egyptiens.* Or, quel pouvait être cet opprobre pour des gens qui se trouvaient entre les peuples de Phénicie, les Arabes, & les Egyptiens, si ce n’est ce qui les rendait méprisables à ces trois nations? comment leur ôte-t-on cet opprobre? en leur ôtant un peu de prépuce, n’est-ce pas là le sens naturel de ce passage? La Genése dit qu’Abraham avait été circoncis auparavant, mais Abraham voyagea en Egypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant Roi; rien n’empêche que dans ce royaume si ancien, la Circoncision ne fût dès longtemps en usage avant que la nation Juive fût formée. De plus, la Circoncision d’Abraham n’eut point de suite; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué. Or avant Josué, les Israélites, de leur aveu même, prirent beaucoup de coutumes des Egyptiens; ils les imitèrent dans plusieurs sacrifices, dans plusieurs cérémonies, comme dans les jeûnes qu’on observait les veilles des fêtes d’Isis, dans les ablutions, dans la coutume de raser la tête des prêtres: l’encens, le candelabre, le sacrifice de la vache rousse, la purification avec de l’hisope, l’abstinence du cochon, l’horreur des ustenciles de cuisine des étrangers, tout atteste que le petit peuple Hébreu, malgré son aversion pour la grande nation Egyptienne, avait retenu une infinité d’usages de ses anciens maîtres. Ce bouc Azazel qu’on envoyait dans le désert, chargé des péchés du peuple, était une imitation visible d’une pratique Egyptienne; les Rabbins conviennent même que le mot Azazel n’est point hébreu. Rien n’empêche donc que les Hébreux ayent imité les Egyptiens dans la circoncision, comme faisaient les Arabes leurs voisins. Il n’est point extraordinaire que Dieu qui a sanctifié le batême si ancien chez les Asiatiques, ait sanctifié aussi la Circoncision non moins ancienne chez les Africains. On a déja remarqué qu’il est le maître d’attacher ses graces aux signes qu’il daigne choisir. Au reste, depuis que sous Josué, le peuple Juif eut été circoncis, il a conservé cet usage jusqu’à nos jours; les Arabes y ont aussi toujours été fidèles; mais les Egyptiens qui dans les premiers temps circoncisaient les garçons & les filles, cessèrent avec le temps de faire aux filles cette opération, & enfin la restreignirent aux prêtres, aux astrologues, & aux prophètes. C’est ce que Clément d’Aléxandrie & Origène nous apprennent. En effet, on ne voit point que les Ptolomées ayent jamais reçu la Circoncision. Les auteurs Latins qui traitent les Juifs avec un si profond mépris, qu’ils les appellent, *Curtus Apella*, par dérision, *Credat Judæus Apella, Curti Judæi*, ne donnent point de ces épithètes aux Egyptiens. Tout le peuple d’Egypte est aujourd’hui circoncis, mais par une autre raison, parce que le Mahométisme adopta l’ancienne Circoncision de l’Arabie. C’est cette Circoncision Arabe qui a passé chez les Ethiopiens, où l’on circoncit encor les garçons & les filles. Il faut avoüer que cette cérémonie de la Circoncision paraît d’abord bien étrange; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l’orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s’imprimaient des caractères sur le poignet, & sur le cou. Les prêtres de Cibéle se rendaient eunuques. Il y a grande apparence que les Egyptiens qui révéraient l’instrument de la génération, & qui en portaient l’image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d’offrir à Isis & Osiris, par qui tout s’engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes mœurs orientales sont si prodigieusement différentes des notres, que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfans mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux. ### C — Corps De même que nous ne sçavons ce que c’est qu’un esprit, nous ignorons ce que c’est qu’un corps: nous voyons quelques propriétés, mais quel est ce sujet en qui ces propriétés résident? il n’y a que des corps, disaient Démocrite & Epicure; il n’y a point de corps, disaient les disciples de Zénon d’Elée. L’Evêque de Cloine, Berklay, est le dernier, qui par cent sophismes captieux a prétendu prouver que les corps n’existent pas; ils n’ont, dit-il, ni couleurs, ni odeurs, ni chaleur; ces modalités sont dans vos sensations, & non dans les objets: il pouvait s’épargner la peine de prouver cette vérité, elle était assez connuë; mais de là il passe à l’étenduë, à la solidité qui sont des essences du corps, & il croit prouver qu’il n’y a pas d’étenduë dans une piéce de drap verd, parce que ce drap n’est pas verd en effet; cette sensation du verd n’est qu’en vous, donc cette sensation de l’étenduë n’est aussi qu’en vous. Et après avoir aussi détruit l’étenduë, il conclut que la solidité qui y est attachée tombe d’elle-même, & qu’ainsi il n’y a rien au monde que nos idées. De sorte, que selon ce docteur, dix mille hommes tués par dix mille coups de canon, ne sont dans le fonds que dix mille appréhensions de nôtre ame. Il ne tenait qu’à Mr. l’Evêque de Cloine de ne point tomber dans l’excès de ce ridicule; il croit montrer qu’il n’y a point d’étenduë, parce qu’un corps lui a paru avec sa lunette quatre fois plus gros qu’il ne l’était à ses yeux, & quatre fois plus petit à l’aide d’un autre verre. De là il conclut qu’un corps ne pouvant à la fois avoir quatre pieds, seize pieds, & un seul pied d’étenduë, cette étenduë n’existe pas; donc il n’y a rien. Il n’avait qu’à prendre une mesure, & dire, De quelque étenduë qu’un corps me paraisse, il est étendu de tant de ces mesures. Il lui était bien aisé de voir qu’il n’en est pas de l’étenduë & de la solidité comme des sons, des couleurs, des saveurs, & des odeurs &c. Il est clair que ce sont en nous des sentiments excités par la configuration des parties; mais l’étenduë n’est point un sentiment. Que ce bois allumé s’éteigne, je n’ai plus chaud; que cet air ne soit plus frappé, je n’entends plus; que cette rose se fane, je n’ai plus d’odorat pour elle; mais ce bois, cet air, cette rose, sont étendus sans moi. Le paradoxe de Berklai ne vaut pas la peine d’être réfuté. Il est bon de sçavoir ce qui l’avait entraîné dans ce paradoxe. J’eus, il y a longtemps, quelques conversations avec lui; il me dit que l’origine de son opinion venait de ce qu’on ne peut concevoir ce que c’est que ce sujet qui reçoit l’étenduë. Et en effet, il triomphe dans son livre; quand il demande à Hilas ce que c’est que ce sujet, ce *substratum*, cette substance? C’est le corps étendu, répond Hilas; alors l’Evêque, sous le nom de Philonoüs, se moque de lui; & le pauvre Hilas voyant qu’il a dit que l’étenduë est le sujet de l’étenduë, & qu’il a dit une sotise, demeure tout confus, & avoüe qu’il n’y comprend rien, qu’il n’y a point de corps, que le monde matériel n’éxiste pas, qu’il n’y a qu’un monde intellectuel. Philonoüs devait dire seulement à Hilas, Nous ne sçavons rien sur le fonds de ce sujet, de cette substance étenduë, solide, divisible, mobile, figurée &c. je ne la connais pas plus que le sujet pensant, sentant & voulant; mais ce sujet n’en existe pas moins, puisqu’il a des propriétés essentielles dont il ne peut être dépouillé. Nous sommes tous comme la plûpart des dames de Paris; elles font grande chère sans sçavoir ce qui entre dans les ragouts; de même nous jouïssons des corps, sans sçavoir ce qui les compose. De quoi est fait le corps? de parties, & ces parties se résolvent en d’autres parties. Que sont ces dernières parties? Toujours des corps; vous divisez sans cesse, & vous n’avancez jamais. Enfin, un subtil philosophe remarquant qu’un tableau est fait d’ingrédiens, dont aucun n’est un tableau, & une maison de matériaux dont aucun n’est une maison, il imagina (d’une façon un peu différente) que les corps sont bâtis d’une infinité de petits êtres qui ne sont pas corps; & cela s’appelle des monades. Ce systême ne laisse pas d’avoir son bon; & s’il était révélé, je le croirais très possible; tous ces petits êtres seraient des points mathématiques, des espèces d’ames qui n’attendraient qu’un habit pour se mettre dedans. Ce serait une métempsicose continuelle; une monade irait tantôt dans une baleine, tantôt dans un arbre, tantôt dans un joueur de gobelets. Ce système en vaut bien un autre; je l’aime bien autant que la déclinaison des atômes, les formes substantielles, la grace versatile, & les vampires de Don Calmet. ### D — De la Chine Nous allons chercher à la Chine de la terre, comme si nous n’en avions point; des étoffes, comme si manquions d’étoffes; une petite herbe pour infuser dans de l’eau, comme si nous n'avions point de simples dans nos climats. En récompense, nous voulons convertir les Chinois, c’est un zèle très louable, mais il ne faut pas leur contester leur antiquité, & leur dire qu'ils sont des idolâtres. Trouverait-on bon, en vérité, qu’un capucin ayant été bien reçu dans un château des Montmorency, voulût leur persuader qu’ils sont des nouveaux nobles, comme les secrétaires du Roi, & les accuser d’être idolâtres, parce qu’ils auraient trouvé dans ce château deux ou trois statues de connétables, pour lesquelles on aurait un profond respect? Le célèbre Wolf, professeur de mathématique dans l’université de Halle, prononça un jour un très bon discours, à la louange de la philosophie Chinoise; il loüa cette ancienne espèce d'hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles & par le raisonnement; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, & d'aimer la vertu; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux Kolao, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu’on rend aux bonzes est d’une espèce différente. Il faut sçavoir que ce Wolf attirait à Halle un millier d’écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de Théologie nommé L'Ange, qui n’attirait personne; cet homme au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l’accuser de ne pas croire en Dieu. Quelques écrivains d'Europe, qui n’avaient jamais été à la Chine, avaient prétendu que le gouvernement de Pékin était athée. Wolf avait loué les philosophes de Pékin, donc Wolf était athée; l’envie & la haine ne font jamais de meilleur syllogismes. Cet argument de L'Ange, soutenu d’une cabale & d’un protecteur, fut trouvé concluant par le Roi du pays, qui envoya un dilème en forme au mathématicien; ce dilème lui donnait le choix de sortir de Halle dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir; sa retraite ôta au Roi deux ou trois cent mille écus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume, par l’affluence de ses disciples. Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu’il ne faut pas toujours écouter la calomnie, & sacrifier un grand homme à la fureur d’un sot. Revenons à la Chine. De quoi nous avisons - nous, nous autres au bout de l’occident, de disputer avec acharnement & avec des torrents d’injures, pour sçavoir s’il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fohi empereur de la Chine, & si ce Fohi vivait trois mille, ou deux mille neuf cent ans avant nôtre ère vulgaire? Je voudrais bien que deux Irlandais s’avisassent de se quereller à Dublin pour sçavoir quel fut au douziéme siècle le possesseur des terres que j’occupe aujourd’hui; n’est-il pas évident qu’ils devraient s’en raporter à moi qui ai les archives entre mes mains? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine; il faut s’en raporter aux tribunaux du pays. Disputez tant qu’il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fohi, vôtre belle dispute n’aboutira qu’à prouver que la Chine était très - peuplée alors, & que les loix y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des loix & des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité? Songez combien de temps il faut pour qu’un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu’on l’employe à l’agriculture, pour qu’on invente la navette & tous les autres arts. Ceux qui font les enfans à coups de plume, ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, 285 ans après le déluge, cent fois plus d'habitans qu’on n’ose lui en suposer à présent. Les Cumberlans & les Wistons ont fait des calculs aussi comiques; ces bonnes gens n’avaient qu’à consulter les régistres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient apris combien peu le genre humain se multiplie, & qu'il diminue très souvent, au lieu d’augmenter. Laissons donc, nous qui sommes d'hier, nous descendans des Celtes, qui venons de défricher les forêts de nos contrées sauvages, laissons les Chinois & les Indiens jouir en paix de leur beau climat, & de leur antiquité. Cessons surtout d’apeller idolâtres l’empereur de la Chine, & le Soubab de Dekan; il ne faut pas être fanatique du mérite Chinois; la constitution de leur empire est à la vérité la meilleure qui soit au monde, la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel (ce qui n'empêche pas que les mandarins ne donnent force coups de bâtons à leurs enfans); la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni, quand en sortant de charge il n’a pas eu les aclamations du peuple; la seule qui ait institué des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les loix se bornent à punir le crime; la seule qui ait fait adopter ses loix à ses vainqueurs, tandis que nous sommes encor sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs & des Goths qui nous ont domptés. Mais on doit avouer que le petit peuple gouverné par des bonzes, est aussi fripon que le nôtre, qu'on y vend tout fort cher aux étrangers, ainsi que chez nous; que dans les sciences, les Chinois sont encor au terme où nous étions il y a deux cent ans; qu’ils ont comme nous mille préjugés ridicules, qu’ils croyent aux talismans, à l’astrologie judiciaire, comme nous y avons crû longtemps. Avouons encor qu’ils ont été étonnés de nôtre thermomètre, de nôtre manière de mettre des liqueurs à la glace avec du salpêtre, & de toutes les expériences de Torricellis, & d’Otogueric, tout comme nous le fumes lors que nous vimes ces amusements de physique pour la première fois; ajoutons que leurs médecins ne guérissent pas plus les maladies mortelles, que les nôtres, & que la nature toute seule guérit à la Chine les petites maladies comme ici; mais tout cela n’empêche pas que les Chinois il y a quatre milles ans, lorsque nous ne sçavions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui. ### C — Catéchisme Chinois *O U* *Entretiens de* Cu-su, *disciple de* Confutzée, *avec* *le Prince* Kou, *fils du Roi de Lou, tributaire de* *l'Empereur Chinois* Gnen-van, 417 *ans avant nôtre ère vulgaire.* *Traduit en Latin par le Père* Fouquet, *ci-devant exjésuite. Le manuscrit est dans la bibliothèque du Vatican, numero 42759.* *KOU.* Que dois-je entendre quand on me dit d’adorer le ciel? (Chang-ti.) *CU-SU.* Ce n’est pas le ciel matériel que nous voyons; car ce ciel n’est autre chose que l’air, & cet air est composé de toutes les exhalaisons de la terre. Ce serait une folie bien absurde d’adorer des vapeurs. *KOU.* Je n’en serais pourtant pas surpris. Il me semble que les hommes ont fait des folies encor plus grandes. *CU-SU.* Il est vrai; mais vous êtes destiné à gouverner, vous devez être sage. *KOU.* Il y a tant de peuples qui adorent le ciel & les planètes! *CU-SU.* Les planètes ne sont que des terres comme la nôtre. La lune, par exemple, ferait aussi bien d’adorer notre sable & notre boue, que nous de nous mettre à genoux devant le sable & la boue de la lune. *KOU.* Que prétend-on quand on dit, le ciel & la terre, monter au ciel, être digne du ciel? *CU-SU.* On dit une énorme sotise;[1] il n’y a point de ciel; chaque planète est entourée de son atmosphère, comme d’une coque, & roule dans l’espace autour de son soleil. Chaque soleil est le centre de plusieurs planètes, qui voyagent continuellement autour de lui. Il n’y a ni haut ni bas, ni montée ni descente. Vous sentez que si les habitans de la lune disaient qu’on monte à la terre, qu'il faut se rendre digne de la terre, ils diraient une extravagance. Nous prononçons de même un mot qui n’a pas de sens, quand nous disons qu’il faut se rendre digne du ciel; c’est comme si nous disions, Il faut se rendre digne de l'air, digne de la constellation du dragon, digne de l’espace. *KOU.* Je crois vous comprendre; il ne faut adorer que le Dieu qui a fait le ciel & la terre. *CU-SU.* Sans doute; il faut n’adorer que Dieu. Mais quand nous disons qu’il a fait le ciel & la terre, nous disons pieusement une grande pauvreté. Car si nous entendons par le ciel l’espace prodigieux dans lequel Dieu alluma tant de soleils, & fit tourner tant de mondes, il est beaucoup plus ridicule de dire, *le ciel & la terre*, que de dire, *les* *montagnes & un grain de sable.* Notre globe est infiniment moins qu’un grain de sable en comparaison de ces millions de milliasses d’univers, parmi lesquels nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de joindre ici notre faible voix à celle des êtres innombrables, qui rendent hommage à Dieu dans l’abîme de l'étendue. *KOU.* On nous a donc bien trompés, quand on nous a dit que Fo était descendu chez nous du quatriéme ciel, & avait paru en éléphant blanc. *CU-SU.* Ce sont des contes que les bonzes font aux enfans & aux vieilles: nous ne devons adorer que l’auteur éternel de tous les êtres. *KOU.* Mais comment un être a-t-il pu faire les autres? *CU-SU.* Regardez cette étoile; elle est à quinze cent mille millions de *Li* de nôtre petit globe. Il en part des rayons qui vont faire sur vos yeux deux angles égaux au sommet; ils font les mêmes angles sur les yeux de tous les animaux; ne voilà-t-il pas un dessein marqué? ne voilà-t-il pas une loi admirable? Or qui fait un ouvrage, sinon un ouvrier? Qui fait des loix, sinon un législateur? Il y a donc un ouvrier, un législateur éternel! *KOU.* Mais, qui a fait cet ouvrier? & comment est-il fait? *CU-SU.* Mon prince, je me promenais hier auprès du vaste palais qu’a bâti le Roi vôtre père. J’entendis deux grillons, dont l’un disait à l’autre, Voilà un terrible édifice. Oui, dit l’autre; tout glorieux que je suis, j'avoue que c’est quelqu'un de plus puissant que les grillons qui a fait ce prodige; mais je n’ai point d'idée de cet être là; je vois qu’il est, mais je ne sçais ce qu’il est. *KOU.* Je vous dis que vous êtes un grillon plus instruit que moi; & ce qui me plait en vous, c’est que vous ne prétendez pas sçavoir ce que vous ignorez. *SECOND ENTRETIEN.* *CU-SU.* Vous convenez donc qu'il y a un être tout-puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature? *KOU.* Oui; mais s’il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, il est donc partout? il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi - même? *CU-SU.* Pourquoi non? *KOU.* Je serais donc moi-même une partie de la divinité? *CU-SU.* Ce n’est peut - être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumiére; est-il lumière cependant lui-même? ce n’est que du sable, & rien de plus; tout est en Dieu, sans doute; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n’est pas comme l’empereur de la Chine qui habite son palais & qui envoye ses ordres par des Kolao. Dès là qu’il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l’espace, & tous ses ouvrages; & puis qu’il est dans vous, c’est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui. *KOU.* Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance & sans honte devant l’Etre suprême? *CU-SU.* Etre juste. *KOU.* Et quoi encore? *CU-SU.* Etre juste. *KOU.* Mais la secte de Laokium dit qu’il n’y a ni juste, ni injuste, ni vice, ni vertu. *CU-SU.* La secte de Laokium dit-elle qu’il n’y a ni santé, ni maladie? *KOU.* Non, elle ne dit point une si grande erreur. *CU-SU.* L'erreur de penser qu’il n’y a ni santé de l’ame, ni maladie de l’ame, ni vertu ni vice, est aussi grande & plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est égal sont des monstres; est-il égal de nourrir son fils, ou de l’écraser sur la pierre? de secourir sa mère, ou de lui plonger un poignard dans le cœur? *KOU.* Vous me faites frémir; je déteste la secte de Laokium; mais il y a tant de nuances du juste & de l’injuste! on est souvent bien incertain. Quel homme sait précisément ce qui est permis, ou ce qui est défendu? qui pourra poser sûrement les bornes qui séparent le bien & le mal? quelle règle me donnerez-vous pour les discerner? *CU-SU.* Celles de Confutzée mon maître; *vis comme en mourant tu voudrais avoir vécu; traite ton prochain comme* *tu veux qu’il te traite.* *KOU.* Ces maximes, je l'avoue, doivent être le code du genre humain. Mais que m’importera en mourant d’avoir bien vécu? qu’y gagnerai- je? cette horloge quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d’avoir bien sonné les heures? *CU-SU.* Cette horloge ne sent point, ne pense point, elle ne peut avoir des remords, & vous en avez quand vous vous sentez coupable. *KOU.* Mais si après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n'avoir plus de remords? *CU-SU.* Alors, il faudra vous étouffer; & soyez sûr que parmi les hommes qui n'aiment pas qu’on les opprime, il s’en trouvera qui vous mettront hors d’état de faire de nouveaux crimes. *KOU.* Ainsi Dieu qui est en eux leur permettra d’être méchants après m'avoir permis de l’être? *CU-SU.* Dieu vous a donné la raison, n’en abusez ni vous, ni eux; non seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre? *KOU.* Et qui vous a dit qu’il y a une autre vie? *CU-SU.* Dans le doute seul vous devez vous conduire comme s’il y en avait une. *KOU.* Mais, si je suis sûr qu’il n’y en a point? *CU-SU.* Je vous en défie. *TROISIEME ENTRETIEN.* *KOU.* Vous me poussez, Cu-su. Pour que je puisse être récompensé ou puni quand je ne serai plus, il faut qu’il subsiste dans moi quelque chose qui sente, & qui pense après moi. Or, comme avant ma naissance, rien de moi n’avait ni sentiment ni pensée, pourquoi y en aurait-il après ma mort? que pourait être cette partie incompréhensible de moi-même? Le bourdonnement de cette abeille restera-t-il quand l’abeille ne sera plus? La végétation de cette plante subsiste-t-elle quand la plante est déracinée? La végétation n’est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l’être suprême a voulu que la plante tirat les sucs de la terre? L’ame est de même un mot inventé pour exprimer faiblement & obscurément les ressorts de nôtre vie. Tous les animaux se meuvent, & cette puissance de se mouvoir, on l’appelle force active; mais il n’y a pas un être distinct qui soit cette force. Nous avons des passions, de la mémoire, de la raison; mais ces passions, cette mémoire, cette raison, ne sont pas sans doute des choses à part, ce ne sont pas des êtres existans dans nous, ce ne sont pas de petites personnes qui ayent une existence particulière; ce sont des mots génériques, inventés pour fixer nos idées. L’ame qui signifie nôtre mémoire, nôtre raison, nos passions, n'est donc elle-même qu’un mot. Qui fait le mouvement dans la nature? c’est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes? c’est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux? c’est Dieu. Qui fait la pensée de l'homme? c’est Dieu. Si l'ame[2] humaine était une petite personne renfermée dans nôtre corps qui en dirigeat les mouvements & les idées, cela ne marquerait-il pas dans l’éternel artisan du monde une impuissance & un artifice indigne de lui? il n’aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans eux - mêmes le don du mouvement & de la pensée. Vous m'avez appris le grec, vous m'avez fait lire Homère, je trouve Vulcain un divin forgeron quand il fait des trépieds d’or qui vont tous seuls au conseil des dieux: mais ce Vulcain me paraîtrait un misérable charlatan, s'il avait caché dans le corps de ces trépieds quelqu'un de ses garçons qui les fit mouvoir sans qu'on s’en aperçût. Il y a de froids rêveurs qui ont pris pour une belle imagination l’idée de faire rouler des planètes par des génies qui les poussent sans cesse; mais Dieu n’a pas été réduit à cette pitoyable ressource: en un mot, pourquoi mettre deux ressorts à un ouvrage lorsqu’un seul suffit? Vous n’oserez pas nier que Dieu ait le pouvoir d'animer l’être peu connu que nous appellons matière, pourquoi donc se servirait-il d’un autre agent pour l’animer? Il y a bien plus; que serait cette ame que vous donnez si libéralement à nôtre corps? d’où viendrait-elle? quand viendrait-elle? faudrait-il que le créateur de l’univers fût continuellement à l’affût de l’accouplement des hommes & des femmes, qu’il remarquât attentivement le moment où un germe sort du corps d’un homme, & entre dans le corps d’une femme, & qu'alors il envoyât vite une ame dans ce germe? & si ce germe meurt, que deviendra cette ame? elle aura donc été créée inutilement, ou elle attendra une autre occasion. Voilà, je vous l’avouë, une étrange occupation pour le maître du monde; & non-seulement, il faut qu’il prenne garde continuellement à la copulation de l’espèce humaine, mais il faut qu’il en fasse autant avec tous les animaux, car ils ont tous comme nous de la mémoire, des idées, des passions; & si une ame est nécessaire pour former ces sentimens, cette mémoire, ces idées, ces passions, il faut que Dieu travaille perpétuellement à forger des ames pour les éléphans, & pour les puces, pour les hibous, pour les poissons, & pour les bonzes. Quelle idée me donneriez-vous de l’architecte de tant de millions de mondes, qui serait obligé de faire continuellement des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage! Voilà une très petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de l’existence de l’ame. *CU-SU.* Vous raisonnez de bonne foi; & ce sentiment vertueux, quand même il serait erroné, serait agréable à l’être suprême. Vous pouvez vous tromper, mais vous ne cherchez pas à vous tromper, & dès-lors vous êtes excuable. Mais songez que vous ne m'avez proposé que des doutes, & que ces doutes sont tristes. Admettez des vraisemblances plus consolantes; il est dûr d’être anéanti; espérez de vivre. Vous sçavez qu’une pensée n’est point matière, vous sçavez qu’elle n’a nul rapport avec la matière, pourquoi donc vous serait-il si difficile de croire que Dieu a mis dans vous un principe divin, qui ne pouvant être dissous, ne peut être sujet à la mort? oseriez-vous dire qu'il est impossible que vous ayez une ame? non sans doute; & si cela est possible, n’est-il pas très vraisemblable que vous en avez une? pouriez-vous rejetter un système si beau & si nécessaire au genre humain? & quelques difficultés vous rebuteront-elles? *KOU.* Je voudrais embrasser ce système, mais je voudrais qu'il me fût prouvé. Je ne suis pas le maître de croire quand je n’ai pas d’évidence. Je suis toujours frappé de cette grande idée que Dieu a tout fait, qu’il est partout, qu’il pénètre tout, qu’il donne le mouvement & la vie à tout; & s’il est dans toutes les parties de mon être, comme il est dans toutes les parties de la nature, je ne vois pas quel besoin j'ai d'une ame. Qu’ai-je à faire de ce petit être subalterne, quand je suis animé par Dieu même? à quoi me servirait cette ame? Ce n’est pas nous qui nous donnons nos idées, car nous les avons presque toujours malgré nous; nous en avons quand nous sommes endormis; tout se fait en nous sans que nous nous en mêlions. L’ame aurait beau dire au sang & aux esprits animaux, Courez, je vous prie, de cette façon pour me faire plaisir, ils circuleront toujours de la manière que Dieu leur a prescrite. J'aime mieux être la machine d’un Dieu qui m’est démontré, que d’être la machine d’une ame dont je doute. *CU-SU.* Eh bien, si Dieu même vous anime, ne souillez jamais par des crimes ce Dieu qui est en vous; & s’il vous a donné une ame, que cette ame ne l’offense jamais. Dans l’un & dans l’autre système vous avez une volonté, vous êtes libre, c’est- à -dire, vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez; servez vous de ce pouvoir pour servir ce Dieu qui vous l’a donné. Il est bon que vous soyez philosophe, mais il est nécessaire que vous soyez juste. Vous le serez encor plus quand vous croirez avoir une ame immortelle. Daignez me répondre: n’est-il pas vrai que Dieu est la souveraine justice? *KOU.* Sans doute; & s’il était possible qu’il cessat de l’être, (ce qui est un blasphême ) je voudrais moi agir avec équité. *CU-SU.* N’est-il pas vrai que vôtre devoir sera de récompenser les actions vertueuses, & de punir les criminelles quand vous serez sur le trône? Voudriez-vous que Dieu ne fit pas ce que vous-même êtes tenu de faire? Vous sçavez qu’il est, & qu’il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses, & des crimes impunis; il est donc nécessaire que le bien & le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C’est cette idée si simple, si naturelle, si générale, qui a établi chez tant de nations la créance de l'immortalité de nos ames, & de la justice divine qui les juge, quand elles ont abandonné leur dépouille mortelle. Y a-t-il un système plus raisonnable, plus convenable à la divinité, & plus utile au genre humain? *KOU.* Pourquoi donc plusieurs nations n’ont-elles point embrassé ce système? Vous sçavez que nous avons dans nôtre province environ deux cent familles d’anciens Sinous qui ont autrefois habité une partie de l’Arabie pétrée; ni elles, ni leurs ancêtres n’ont jamais crû l’ame immortelle: ils ont leurs cinq livres, comme nous avons nos cinq King; j'en ai lu la traduction; leurs loix nécessairement semblables à celles de tous les autres peuples, leur ordonnent de respecter leurs pères, de ne point voler, de ne point mentir, de n'être ni adultères, ni homicides; mais ces mêmes loix ne leur parlent ni de récompenses ni de châtiments dans une autre vie. *CU-SU.* Si cette idée n’est pas encor dévelopée chez ce pauvre peuple, elle le sera sans doute un jour. Mais que nous importe une malheureuse petite nation, tandis que les Babiloniens, les Egyptiens, les Indiens, & toutes les nations policées ont reçu ce dogme salutaire? Si vous étiez malade, rejetteriez - vous un remède aprouvé par tous les Chinois, sous prétexte que quelques barbares des montagnes n’auraient pas voulu s’en servir? Dieu vous a donné la raison, elle vous dit que l’ame doit être immortelle, c’est donc Dieu qui vous le dit lui-même. *KOU.* Mais comment pourai -je être récompensé, ou puni, quand je ne serai plus moi -même, quand je n’aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne? Ce n’est que par ma mémoire que je suis toujours moi. Je perds ma mémoire dans ma dernière maladie; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence que j'aurai perdue? *CU-SU.* C’est-à- dire que si un prince avait égorgé sa famille pour régner, s’il avait tirannisé ses sujets, il en serait quitte pour dire à Dieu, Ce n’est pas moi, j’ai perdu la mémoire, vous vous méprenez, je ne suis plus la même personne; pensez-vous que Dieu fût bien content de ce sophisme? *KOU.* Eh bien soit, je me rends; je voulais faire le bien pour moi-même, je le ferai aussi pour plaire à l’être suprême. Je pensais qu’il suffisait que mon ame fût juste dans cette vie, j'espérerai qu’elle sera heureuse dans une autre. Je vois que cette opinion est bonne pour les peuples & pour les princes, mais le culte de Dieu m’embarrasse. *QUATRIEME ENTRETIEN.* *CU-SU.* Que trouvez-vous de choquant dans nôtre Chu - King, ce premier livre canonique, si respecté de tous les empereurs Chinois? Vous labourez un champ de vos mains royales pour donner l’exemple au peuple, & vous en offrez les prémices au Chang-ti, au Tien, à l'être suprême; vous lui sacrifiez quatre fois l’année; vous êtes roi & pontife; vous promettez à Dieu de faire tout le bien qui sera en vôtre pouvoir; y a-t-il là quelque chose qui répugne? *KOU.* Je suis bien loin d’y trouver à redire; je sais que Dieu n’a nul besoin de nos sacrifices, ni de nos prières, mais nous avons besoin de lui en faire; son culte n’est pas établi pour lui, mais pour nous. J'aime fort à faire des prières, je veux surtout qu’elles ne soient point ridicules; car quand j'aurai bien crié que la *montagne du Chang-ti est une montagne grasse, &* *qu’il ne faut point regarder les montagnes grasses,* quand j'aurai fait enfuir le Soleil, & sécher la Lune, ce galimatias sera-t-il agréable à l’être suprême, utile à mes sujets & à moi-même? Je ne peux surtout souffrir la démence des sectes qui nous environnent: d’un côté je vois Laotzé que sa mère conçut par l'union du ciel & de la terre, & dont elle fut grosse quatre-vingt ans. Je n’ai pas plus de foi à sa doctrine de l’anéantissement & du dépouillement universel, qu’aux cheveux blancs avec lesquels il nâquit, & à la vache noire sur laquelle il monta pour aller prêcher sa doctrine. Le Dieu Fo ne m'en impose pas davantage, quoiqu’il ait eu pour père un éléphant blanc, & qu’il promette une vie immortelle. Ce qui me déplait surtout, c’est que de telles rêveries sont continuellement prêchées par les bonzes qui séduisent le peuple pour le gouverner; ils se rendent respectables par des mortifications qui effrayent la nature. Les uns se privent toute leur vie des aliments les plus salutaires, comme si on ne pouvait plaire à Dieu que par un mauvais régime. Les autres se mettent au cou un carcan, dont quelquefois ils se rendent très dignes; ils s’enfoncent des cloux dans les cuisses, comme si leurs cuisses étaient des planches; le peuple les suit en foule. Si un roi donne quelque édit qui leur déplaît, ils vous disent froidement que cet édit ne se trouve pas dans le commentaire du dieu Fo, & qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Comment remédier à une maladie populaire si extravagante, & si dangereuse? Vous sçavez que la tolérance est le principe du gouvernement de la Chine, & de tous ceux de l’Asie: mais cette indulgence n’est -elle pas bien funeste, quand elle expose un empire à être bouleversé pour des opinions fanatiques? *CU-SU.* Que le Chang-ti me préserve de vouloir éteindre en vous cet esprit de tolérance, cette vertu si respectable, qui est aux ames ce que la permission de manger est aux corps. La loi naturelle permet à chacun de croire ce qu’il veut, comme de se nourrir de ce qu’il veut. Un médecin n’a pas le droit de tuer ses malades parce qu’ils n'auront pas observé la diète qu’il leur a prescrite. Un prince n’a pas le droit de faire pendre ceux de ses sujets qui n'auront pas pensé comme lui; mais il a le droit d’empêcher les troubles; & s’il est sage, il lui sera très-aisé de déraciner les superstitions. Vous sçavez ce qui arriva à Daon, sixiéme roi de la Chaldée, il y a quelques quatre mille ans? *KOU.* Non, je n’en sçais rien, vous me ferez plaisir de me l’apprendre. *CU-SU.* Les prêtres Chaldéens s’étaient avisés d’adorer les brochets de l’Euphrate. Ils prétendaient qu’un fameux brochet nommé *Oannès* leur avait autrefois apris la théologie, que ce brochet était immortel, qu’il avait trois pieds de long, & un petit croissant sur la queüe. C’était par respect pour cet *Oannès*, qu’il était défendu de manger du brochet. Il s’éleva une grande dispute entre les théologiens, pour sçavoir si le brochet *Oannès* était laité, ou œuvé. Les deux partis s’excommunièrent réciproquement, & on en vint plusieurs fois aux mains. Voici comme le roi Daon s’y prit pour faire cesser ce désordre. Il commanda un jeûne rigoureux de trois jours aux deux partis; après quoi il fit venir les partisans du brochet aux œufs, qui assistèrent à son diner; il se fit apporter un brochet de trois pieds, auquel on avait mis un petit croissant sur la queüe. Est-ce là vôtre Dieu? dit-il aux Docteurs. Oui, sire, lui répondirent-ils, car il a un croissant sur la queüe, & surement il a des œufs. Le roi commanda qu’on ouvrit le brochet, qui avait la plus belle laite du monde. Vous voyez bien, dit-il, que ce n’est pas là vôtre dieu, puisqu’il est laité; & le brochet fut mangé par le roi & par ses satrapes, au grand contentement des théologiens des œufs, qui voyaient qu’on avait fri le dieu de leurs adversaires. On envoya chercher aussi-tôt les docteurs du parti contraire: on leur montra un dieu de trois pieds qui avait des œufs & un croissant sur la queüe; ils assurèrent que c'était là le dieu Oannès, & qu’il était laité; il fut fri comme l’autre, & reconnu œuvé. Alors les deux partis étant également sots, & n’ayant pas déjeuné, le bon roi Daon leur dit qu’il n’avait que des brochets à leur donner pour leur diner, ils en mangèrent goulument, soit œuvés, soit laités. La guerre civile finit, chacun bénit le bon roi Daon; & les citoyens depuis ce temps firent servir à leur diner tant de brochets qu’ils voulurent. *KOU.* J'aime fort le roi Daon, & je promets bien de l’imiter à la première occasion qui s’offrira. J'empêcherai toujours autant que je le pourrai ( sans faire violence à personne ) qu’on adore des Fo, & des brochets. Je sçais que dans le Pégu & dans le Tonquin il y a de petits dieux & de petits Talapoins qui font descendre la lune dans le décours, & qui prédisent clairement l’avenir; c’est-à-dire, qui voyent clairement ce qui n’est pas, car l’avenir n’est point. J’empêcherai autant que je le pourrai que les Talapoins ne viennent chez moi prendre le futur pour le présent & faire descendre la lune. Quelle pitié qu’il y ait des sectes qui aillent de ville en ville débiter leurs rêveries, comme des charlatans qui vendent leurs drogues! quelle honte pour l’esprit humain que de petites nations pensent que la vérité n’est que pour elles, & que le vaste empire de la Chine est livré à l'erreur! L’être éternel ne serait-il que le Dieu de l’île Formose ou de l’île Borneo? Abandonnerait-il le reste de l’univers? Mon cher Cu-su, il est le père de tous les hommes; il permet à tous de manger du brochet: le plus digne hommage qu’on puisse lui rendre est d’être vertueux; un cœur pur est le plus beau de tous ses temples, comme disait le grand empereur Hiao. *CINQUIEME ENTRETIEN.* *CU-SU.* Puisque vous aimez la vertu, comment la pratiquerez-vous quand vous serez roi? *KOU.* En n’étant injuste ni envers mes voisins, ni envers mes peuples. *CU-SU.* Ce n’est pas assez de ne point faire de mal; vous ferez du bien, vous nourrirez les pauvres en les occupant à des travaux utiles, & non pas en dotant la fainéantise. Vous embellirez les grands chemins, vous creuserez des canaux, vous éléverez des édifices publics, vous encouragerez tous les arts, vous récompenserez le mérite en tout genre, vous pardonnerez les fautes involontaires. *KOU.* C’est ce que j’appelle n’être point injuste, ce sont là autant de devoirs. *CU-SU.* Vous pensez en véritable roi; mais il y a le roi & l’homme, la vie publique, & la vie privée. Vous allez bientôt vous marier; combien comptez-vous avoir de femmes? *KOU.* Mais je crois qu’une douzaine me suffira; un plus grand nombre pourait me dérober un temps destiné aux affaires. Je n’aime point ces Rois qui ont des trois cent femmes, & des sept cent concubines, & des milliers d’eunuques pour les servir. Cette manie des eunuques me paraît surtout un trop grand outrage à la nature humaine. Je pardonne tout au plus qu’on chaponne des coqs, ils en sont meilleurs à manger, mais on n’a point encor fait mettre d’eunuques à la broche. A quoi sert leur mutilation? Le Dalai-Lama en a cinquante pour chanter dans sa pagode. Je voudrais bien sçavoir si le Chang-ti se plait beaucoup à entendre les voix claires de ces cinquante hongres? Je trouve encor très-ridicule qu’il y ait des bonzes qui ne se marient point; ils se vantent d’être plus sages que les autres Chinois: eh bien, qu’ils fassent donc des enfans sages. Voilà une plaisante manière d’honorer le Chang-ti que de le priver d’adorateurs! Voilà une singulière façon de servir le genre humain que de donner l’exemple d’anéantir le genre humain! Le bon petit Lama nommé *Stelca isant Erepi*, soulait dire *que tout prêtre devait faire le plus d’enfans qu’il pourait;* il prêchait d’exemple, & a été fort utile en son temps. Pour moi, je marierai tous les Lamas & bonzes, & Lamesses & bonzesses qui auront de la vocation pour ce saint œuvre; ils en seront certainement meilleurs citoyens, & je croirai faire en cela un grand bien au royaume de Lou. *CU-SU.* Oh! le bon prince que nous aurons là! Vous me faites pleurer de joye. Vous ne vous contenterez pas d’avoir des femmes & des sujets; car enfin, on ne peut pas passer sa journée à faire des édits & des enfans, vous aurez sans doute des amis. *KOU.* J'en ai déja, & de bons, qui m’avertissent de mes défauts; je me donne la liberté de reprendre les leurs; ils me consolent, & je les console; l’amitié est le baume de la vie, il vaut mieux que celui du chimiste Erueil, & même que les sachets du grand Ranoud. Je suis étonné qu’on n’ait pas fait de l’amitié un précepte de religion; j’ai envie de l’insérer dans nôtre rituel. *CU-SU.* Gardez vous en bien, l’amitié est assez sacrée d’ellemême, ne la commandez jamais, il faut que le cœur soit libre; & puis, si vous faisiez de l'amitié un précepte, un mystère, un rite, une cérémonie, il y aurait mille bonzes qui en prêchant & en écrivant leurs rêveries, rendraient l’amitié ridicule, il ne faut pas l’exposer à cette profanation. Mais comment en userez - vous avec vos ennemis? Confutzée recommande en vingt endroits de les aimer; cela ne vous paraît-il pas un peu difficile? *KOU.* Aimer ses ennemis! Eh mon Dieu, rien n’est si commun. *CU-SU.* Comment l’entendez- vous? *KOU.* Mais comme il faut, je crois, l’entendre. J’ai fait l’aprentissage de la guerre sous le prince de Décon contre le prince du Vis-Brunk: dès qu’un de nos ennemis était blessé & tombait entre nos mains, nous avions soin de lui comme s’il eût été nôtre frère; nous avons souvent donné nôtre propre lit à nos ennemis blessés & prisonniers, & nous avons couché auprès d’eux sur des peaux de tigres étendues à terre; nous les avons servis nous-mêmes: que voulez-vous de plus? que nous les aimions comme on aime sa maîtresse? *CU-SU.* Je suis très édifié de tout ce que vous me dites, & je voudrais que toutes les nations vous entendissent. Car on m’assure qu’il y a des peuples assez impertinents pour oser dire que nous ne connaissons pas la vraye vertu, que nos bonnes actions ne sont que des péchés splendides, que nous avons besoin des leçons de leurs Talapoins pour nous faire de bons principes. Hélas les malheureux! ce n’est que d’hier qu’ils sçavent lire & écrire, & ils prétendent enseigner leurs maîtres! *SIXIEME ENTRETIEN.* *CU-SU.* Je ne vous répéterai pas tous les lieux communs qu’on débite parmi nous depuis cinq ou six mille ans sur toutes les vertus. Il y en a qui ne sont que pour nous-mêmes, comme la prudence pour conduire nos ames, la tempérance pour gouverner nos corps; ce sont des préceptes de politique & de santé. Les véritables vertus sont celles qui sont utiles à la société, comme la fidélité, la magnanimité, la bienfaisance, la tolérance &c. Grace au ciel, il n’y a point de vieille qui n’enseigne parmi nous toutes ces vertus à ses petits enfans; c’est le rudiment de nôtre jeunesse au village comme à la ville; mais il y a une grande vertu qui commence à être de peu d’usage, & j’en suis fâché. *KOU.* Quelle est-elle? nommez la vite, je tâcherai de la ranimer. *CU-SU.* C’est l’hospitalité, cette vertu si sociale, ce lien sacré des hommes commence à se relâcher depuis que nous avons des cabarets. Cette pernicieuse institution nous est venue, à ce qu’on dit, de certains sauvages d'Occident. Ces misérables apparemment n’ont point de maisons pour accueillir les voyageurs. Quel plaisir de recevoir dans la grande ville de Lou, dans la belle place Honchan, dans ma maison Ki, un généreux étranger qui arrive de Samarcande, pour qui je deviens dès ce moment un homme sacré, & qui est obligé par toutes les loix divines & humaines de me recevoir chez lui quand je voyagerai en Tartarie, & d’être mon ami intime! Les Sauvages dont je vous parle ne reçoivent les étrangers que pour de l’argent dans des cabanes dégoutantes, ils vendent cher cet accueil infame, & avec cela, j'entends dire que ces pauvres gens se croyent au dessus de nous, qu’ils se vantent d’avoir une morale plus pure. Ils prétendent que leurs prédicateurs prêchent mieux que Confutzée, qu’enfin, c’est à eux de nous enseigner la justice, parce qu’ils vendent de mauvais vin sur les grands chemins, que leurs femmes vont comme des folles dans les rues, & qu’elles dansent pendant que les nôtres cultivent des vers à soye. *KOU.* Je trouve l’hospitalité fort bonne, je l’exerce avec plaisir, mais je crains l'abus. Il y a des gens vers le grand Thibet qui sont fort mal logés, qui aiment à courir, & qui voyageraient pour rien d’un bout du monde à l’autre; & quand vous irez au grand Thibet, jouir chez eux du droit de l'hospitalité, vous ne trouverez ni lit, ni pot au feu; cela peut dégouter de la politesse. *CU-SU.* L'inconvénient est petit, il est aisé d’y remédier en ne recevant que des personnes bien recommandées. Il n'y a point de vertu qui n'ait ses dangers, & c’est parce qu’elles en ont qu’il est beau de les embrasser. Que nôtre Confutzée est sage & saint! il n’est aucune vertu qu’il n’inspire; le bonheur des hommes est attaché à chacune de ses sentences: en voici une qui me revient dans la mémoire, c’est la cinquante - troisième. *Reconnais les bienfaits par des bienfaits, & ne te venge jamais des injures.* Quelle maxime, quelle loi les peuples de l’occident pouraient- ils opposer à une morale si pure? en combien d’endroits Confutzée recommande -t-il l’humilité? si on pratiquait cette vertu, il n’y aurait jamais de querelles sur la terre. *KOU.* J’ai lû tout ce que Confutzée & les sages des siècles antérieurs ont écrit sur l'humilité; mais il me semble qu'ils n’en ont jamais donné une définition assez exacte; il y a peu d’humilité peut-être à oser les reprendre; mais j’ai au moins l’humilité d’avouer que je ne les ai pas entendus. Dites moi ce que vous en pensez. *CU-SU.* J’obéirai humblement. Je crois que l’humilité est la modestie de l’ame; car la modestie extérieure n’est que de la civilité. L’humilité ne peut pas consister à se nier à soi-même la supériorité qu’on peut avoir acquise sur un autre. Un bon médecin ne peut se dissimuler qu’il en sçait davantage que son malade en délire. Celui qui enseigne l’astronomie doit s’avouer qu’il est plus sçavant que ses disciples; il ne peut s'empêcher de le croire, mais il ne doit pas s’en faire acroire. L’humilité n’est pas l’abjection; elle est le correctif de l’amour propre, comme la modestie est le correctif de l’orgueil. *KOU.* Eh bien, c’est dans l'exercice de toutes ces vertus, & dans le culte d’un Dieu simple & universel, que je veux vivre, loin des chimères des sophistes, & des illusions des faux prophètes. L'amour du prochain sera ma vertu sur le trône, & l’amour de Dieu ma religion. Je mépriserai le Dieu Fo, & Laotzée, & Vitsnou qui s’est incarné tant de fois chez les Indiens, & Sammonocodom qui descendit du ciel pour venir jouer au cerf-volant chez les Siamois, & les Camis qui arrivèrent de la Lune au Japon. Malheur à un peuple assez imbécile & assez barbare pour penser qu’il y a un Dieu pour sa seule province: c’est un blasphême. Quoi? la lumiére du soleil éclaire tous les yeux, & la lumiére de Dieu n’éclairerait qu’une petite & chétive nation dans un coin de ce globe! quelle horreur! & quelle sotise! La divinité parle au cœur de tous les hommes, & les liens de la charité doivent les unir d’un bout de l’univers à l’autre. *CU-SU.* O sage Kou! vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti même; vous serez un digne prince. J’ai été vôtre docteur, & vous êtes devenu le mien. [1] Voyez l’article du *Ciel*. [2] Voyez l’article *Ame*. ### C — Catéchisme du Japonois *L’INDIEN.* Est-il vrai qu’autrefois les Japonois ne sçavaient pas faire la cuisine, qu’ils avaient soumis leur royaume au grand Lama, que ce grand Lama décidait souverainement de leur boire & de leur manger, qu’il envoyait chez vous de temps en temps un petit Lama, lequel venait recueillir les tributs, & qu’il vous donnait en échange un signe de protection, fait avec les deux premiers doigts & le pouce? *LE JAPONOIS.* Hélas! rien n’est plus vrai. Figurez vous même que toutes les places de Canusi qui sont les grands cuisiniers de nôtre île, étaient données par le Lama, & n’étaient pas données pour l’amour de Dieu. De plus, chaque maison de nos séculiers payait une once d’argent par an à ce grand cuisinier du Thibet. Il ne nous accordait pour tout dédommagement que des petits plats d’assez mauvais goût qu’on appelle *des restes.* Et quand il lui prenait quelque fantaisie nouvelle, comme de faire la guerre aux peuples du Tangut, il levait chez nous de nouveaux subsides. Nôtre nation se plaignit souvent, mais sans aucun fruit; & même chaque plainte finissait par payer un peu davantage. Enfin l’amour qui fait tout pour le mieux, nous délivra de cette servitude. Un de nos empereurs se brouilla avec le grand Lama pour une femme: mais il faut avoüer que ceux qui nous servirent le plus dans cette affaire furent nos Canusi, autrement Pauxcospies; c’est à eux que nous avons l’obligation d’avoir secoué le joug, & voici comment. Le grand Lama avait une plaisante manie; il croyait avoir toujours raison; nôtre Daïri & nos Canisi voulurent avoir du moins raison quelquefois. Le grand Lama trouva cette prétention absurde; nos Canisi n’en démordirent point, & ils rompirent pour jamais avec lui. *L’INDIEN.* Eh bien, depuis ce temps-là vous avez été sans doute heureux & tranquilles? *LE JAPONOIS.* Point du tout, nous nous sommes persécutés, déchirés, dévorés pendant près de deux siècles. Nos Canusi voulaient en vain avoir raison; il n’y a que cent ans qu’ils sont raisonnables. Aussi, depuis ce temps-là pouvons-nous hardiment nous regarder comme une des nations des plus heureuses de la terre. *L’INDIEN.* Comment pouvez - vous jouïr d’un tel bonheur, s’il est vrai ce qu’on m’a dit que vous ayez douze factions de cuisine dans vôtre empire? vous devez avoir douze guerres civiles par an. *LE JAPONOIS.* Pourquoi? s’il y a douze traiteurs dont chacun ait une recette différente, faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de diner? au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage. *L’INDIEN.* Il est vrai qu’on ne doit point disputer des gouts, mais on en dispute, & la querelle s’échauffe. *LE JAPONOIS.* Après qu’on a disputé bien longtemps, & qu’on a vu que toutes ces querelles n’aprenaient aux hommes qu’à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, & c’est sans contredit ce qu’il y a de mieux à faire. *L’INDIEN.* Et qui sont, s’il vous plaît, ces traiteurs qui partagent vôtre nation dans l’art de boire & de manger? *LE JAPONOIS.* Il y a premiérement les Breuxeli, qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard; ils sont attachés à l’ancienne cuisine, ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet; d’ailleurs, grands calculateurs; & s’il y a une once d'argent à partager entre eux & les onze autres cuisiniers, ils en prennent d’abord la moitié pour eux, & le reste est pour ceux qui sçavent le mieux compter. *L’INDIEN.* Je crois que vous ne soupez guères avec ces gens-là? *LE JAPONOIS.* Non; il y a ensuite les Pispates, qui certains jours de chaque semaine, & même pendant un temps considérable de l’année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d’esturgeons, que de se nourir d’une blanquette de veau, qui ne reviendrait pas à quatre sous. Pour nous autres Canusi, nous aimons fort le bœuf, & une certaine patisserie qu’on appelle en Japonois du pudding. Au reste, tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus sçavants que ceux des Pispates. Personne n’a plus aprofondi que nous le Garum des Romains, n’a mieux connu les oignons de l’ancienne Egypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares, & il y a toujours quelque chose à apprendre dans les livres des Canusi, qu’on appelle communément Pauxcospie. Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu’à la Terlu, ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal, ni des Batistanes, ni des autres; mais les Quekars méritent une attention particuliére. Ce sont les seuls convives que je n’aye jamais vu s’enyvrer & jurer. Ils sont très difficiles à tromper, mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d’aimer son prochain comme soi-même n’ait été faite que pour ces gens-là; car en vérité, comment un bon Japonois peut-il se vanter d’aimer son prochain comme lui-même, quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l’égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandiére? il s’expose lui-même à être égorgé, & à recevoir des balles de plomb; ainsi, on peut dire avec bien plus de vérité, qu’il hait son prochain comme lui-même. Les Quekars n’ont jamais eu cette frénésie; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d’argile faites pour durer très-peu, & que ce n’est pas la peine qu’elles aillent de gaieté de cœur se briser les unes contre les autres. Je vous avoüe que si je n’étais pas Canusi, je ne haïrais pas d’être Quekar. Vous m’avoüerez qu'il n’y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d'autres en très grand nombre qu’on appelle Diestes; ceux là donnent à diner à tout le monde indifféremment, & vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l'huile; perdrix, saumon, vin gris, vin rouge, tout celà leur est indifférent, pourvu que vous fassiez quelque priére à Dieu avant ou après le diner, & même simplement avant le déjeuner, & que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépends du grand Lama, à qui celà ne fera nul mal, & aux dépends de Terluh & de Vincal, & de Memnon &c. il est bon seulement que nos Diestes avoüent que nos Canusi sont très sçavants en cuisine, & que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes; alors nous vivrons très paisiblement ensemble. *L’INDIEN.* Mais enfin, il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du Roi. *LE JAPONOIS.* Je l’avoüe; mais quand le Roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, & il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer. *L’INDIEN.* Mais si des entêtés veulent manger au nez du Roi des saucisses pour lesquelles le Roi aura de l’aversion, s’ils s’assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses, s’ils insultent ceux qui n’en mangent point? *LE JAPONOIS.* Alors il faut les punir comme des yvrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’état. Tous les autres peuvent diner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, & punis sur le champ sans remission; toutes les querelles à table sont réprimées soigneusement, selon le précepte de nôtre grand cuisinier Japonois qui a écrit dans la langue sacrée, *Suti raho, cus flat, natis in usum lætitiæ sciphis* *pugnare tracum est*: ce qui veut dire, Le diner est fait pour une joye recueillie & honnête, & il ne faut pas se jetter les verres à la tête. Avec ces maximes nous vivons heureusement chez nous; nôtre liberté est affermie sous nos Taicosema; nos richesses augmentent; nous avons deux cent jonques de ligne, & nous sommes la terreur de nos voisins. *L’INDIEN.* Pourquoi donc le bon versificateur Recina, fils de ce poëte Indien Recina, si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la grace, & non les graces, Le Japon où jadis brilla tant de lumiére, N'est plus qu’un triste amas de folles visions? *LE JAPONOIS.* Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c’est que la lumiére? que si on connait aujourd’hui dans l'Inde la véritable route des planètes, c’est à nous qu’on en est redevable? que nous seuls avons enseigné aux hommes les loix primitives de la nature, & le calcul de l’infini? que s’il faut descendre à des choses qui sont d’un usage plus commun, les gens de son païs n’ont appris que de nous à faire des jonques, dans les proportions matématiques? qu'ils nous doivent jusqu’aux chausses appellées les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes? Serait-il possible qu’ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous? & qu’un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage? Qu’il nous laisse faire nôtre cuisine, & qu’il fasse, s'il veut, des vers sur des sujets plus poëtiques.[1] *L’INDIEN.* Que voulez-vous? il a les préjugés de son païs, ceux de son parti, & les siens propres. *LE JAPONOIS.* Oh voilà trop de préjugés! [1] NB. *Cet Indien Recina sur la foi des rêveurs de son* *païs, a cru qu’on ne pouvait faire de bonnes sauces que* *quand Brama par une volonté toute particulière enseignait* *lui-même la sauce à ses favoris; qu’il y avait un nombre infini de cuisiniers auxquels il était impossible de faire un ragoût* *avec la ferme volonté d’y réussir, & que Brama lui en ôtait* *les moyens par pure malice. On ne croit pas au Japon une* *pareille impertinence, & on y tient pour une vérité incontestable cette sentence Japonoise,* God naver acts by partial will, but by general Laws. ### C — Catéchisme du Curé *ARISTON.* Eh bien, mon cher Téotime, vous allez donc être Curé de campagne? *TEOTIME.* Oui; on me donne une petite paroisse, & je l’aime mieux qu’une grande. Je n’ai qu’une portion limitée d’intelligence & d'activité; je ne pourais certainement pas diriger soixante & dix mille ames, attendu que je n’en ai qu’une; & j'ai toujours admiré la confiance de ceux qui se sont chargés de ces districts immenses. Je ne me sens pas capable d’une telle administration; un grand troupeau m’effraie, mais je pourai faire quelque bien à un petit. J’ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sçais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples quand ils seront malades. J'ai assez de connaissance de l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le Seigneur du lieu & sa femme sont d'honnêtes gens qui ne sont point dévots, & qui m’aideront à faire du bien. Je me flate que je vivrai assez heureux, & qu’on ne sera pas malheureux avec moi. *ARISTON.* N’êtes-vous pas fâché de n’avoir point de femme? ce serait une grande consolation; il serait doux après avoir prôné, chanté, confessé, communié, batisé, enterré, de trouver dans son logis une femme douce, agréable & honnête, qui aurait soin de vôtre linge & de vôtre personne, qui vous égayerait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie, qui vous ferait de jolis enfans dont la bonne éducation serait utile à l’état. Je vous plains vous qui servez les hommes, d’être privé d’une consolation si nécessaire aux hommes. *TEOTIME.* L’église Grecque a grand soin d’encourager les Curés au mariage; l’église Anglicane & les protestants ont la même sagesse; l’église Latine a une sagesse contraire; il faut m’y soumettre. Peut-être aujourd’hui que l’esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des loix plus favorables à l’humanité que le concile de Trente; mais en attendant, je dois me conformer aux loix présentes; il en coute beaucoup, je le sçais, mais tant de gens qui valaient mieux que moi s’y sont soumis, que je ne dois pas murmurer. *ARISTON.* Vous êtes sçavant, & vous avez une éloquence sage; comment comptez-vous prêcher devant des gens de campagne? *TEOTIME.* Comme je prêcherais devant les Rois; je parlerai toujours de morale, & jamais de controverse; Dieu me préserve d’aprofondir la grace concomitante, la grace efficace, à laquelle on résiste, la suffisante qui ne suffit pas; d’éxaminer si les anges qui mangèrent avec Abraham & avec Loth avaient un corps, ou s’ils firent semblant de manger; il y a mille choses que mon auditoire n’entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, & de l’être; mais je ne ferai point de théologiens, & je le serai le moins que je pourai. *ARISTON.* O le bon curé! Je veux acheter une maison de campagne dans vôtre paroisse. Dites moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession? *TEOTIME.* La confession est une chose excellente, un frein aux crimes, inventé dans l’antiquité la plus reculée; on se confessait dans la célébration de tous les anciens mistères; nous avons imité & sanctifié cette sage pratique; elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, & pour faire rendre par les petits voleurs ce qu’ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. Il y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sotises aux filles que tous les garçons d’un village ne pouraient leur en faire. Point de détails dans la confession; ce n’est point un interrogatoire juridique, c’est l’aveu de ses fautes qu’un pécheur fait à l’être suprême entre les mains d’un autre pécheur qui va s’accuser à son tour. Cet aveu salutaire n’est point fait pour contenter la curiosité d’un homme. *ARISTON.* Et des excommunications, en userez - vous? *TEOTIME.* Non; il y a des rituels où l’on excommunie les sauterelles, les sorciers & les comédiens. Je n'interdirai point l’entrée de l’église aux sauterelles, attendu qu’elles n’y vont jamais. Je n’excommunierai point les sorciers, parce qu’il n’y a point de sorciers: & à l’égard des comédiens, comme ils sont pensionnés par le Roi, & autorisés par le magistrat, je me garderai bien de les diffamer. Je vous avouerai même comme à mon ami, que j'ai du gout pour la comédie, quand elle ne choque point les mœurs. J'aime passionément le Misantrope, Athalie & d’autres piéces, qui me paraissent des écoles de vertu & de bienséance. Le seigneur de mon village fait jouer dans son château quelques-unes de ces piéces par de jeunes personnes qui ont du talent: ces représentations inspirent la vertu par l’attrait du plaisir; elles forment le goût, elles apprennent à bien parler & à bien prononcer. Je ne vois rien là que de très innocent, & même de très utile; je compte bien assister à ces spectacles pour mon instruction, mais dans une loge grillée pour ne point scandaliser les faibles. *ARISTON.* Plus vous me découvrez vos sentiments, & plus j'ai envie de devenir vôtre paroissien. Il y a un point bien important qui m’embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les païsans de s’enyvrer les jours de fêtes? c’est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d’un poison liquide, la tête panchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant point, n’entendant rien, réduits à un état fort au dessous de celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travail le lendemain, souvent malades & abrutis pour le reste de leur vie. Vous en voyez d’autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, fraper & être frapés, & quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses, qui sont la honte de l’espèce humaine; il le faut avouer, l’état perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles; comment pourez-vous diminuer dans vôtre paroisse un abus si éxécrable? *TEOTIME.* Mon parti est pris; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leurs champs les jours de fêtes après le service divin que je ferai de très bonne heure. C’est l’oisiveté de la férie qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont point les jours de la débauche & du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps & à celle de l’ame: de plus, ce travail est nécessaire à l’état. Supposons cinq millions d’hommes qui font par jour pour dix sous d’ouvrage l’un portant l’autre, & ce compte est bien modéré; vous rendez ces cinq millions d'hommes inutiles trente jours de l’année. C’est donc trente fois cinq millions de piéces de dix sous que l’état perd en main d’œuvre. Or certainement, Dieu n’a jamais ordonné, ni cette perte, ni l’yvrognerie. *ARISTON.* Ainsi vous concilierez la prière & le travail. Dieu ordonne l’un & l’autre. Vous servirez Dieu & le prochain; mais dans les disputes ecclésiastiques; quel parti prendrez-vous? *TEOTIME.* Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle vient de Dieu: on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes. *ARISTON.* Oh le bon curé! le bon curé! ### C — Christianisme *Recherches historiques sur le Christianisme.* Plusieurs savans ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Joseph aucune trace de Jésus-Christ, car tout le monde convient aujourd’hui, que le petit passage où il en est question dans son histoire, est interpolé. Le père de Joseph avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Joseph était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode; il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince; cependant, il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus; & cet historien qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfans, ordonné par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenüe, qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier Grec compte quatorze mille enfans égorgés dans cette occasion. C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier. Cependant, le meilleur écrivain qu’ayent jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains & des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur; phénomène éclatant, qui ne devait pas échaper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Joseph. Il garde encor le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du sauveur; sur la grande quantité des tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, & sur la foule des justes qui ressuscitèrent. Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu'aucun historien Romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur Romain, & d’une garnison Romaine, qui devait avoir envoyé à l’empereur & au sénat, un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes ayent jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, & dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines ayent été écrites par des mains profanes. Les mêmes savants trouvent encor quelques difficultés dans l’histoire des Evangiles. Ils remarquent que dans St. Matthieu, Jésus-Christ dit aux Scribes & aux Pharisiens, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple & l’autel. Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venüe du Messie, ni de son temps: mais on trouve dans l’histoire du siége de Jérusalem par Joseph, un Zacharie fils de Barac, tué au milieu du temple, par la faction des Zelotes. C’est au chap. 19. du livre 4. De-là ils soupçonnent que l’Evangile selon St. Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes, & toutes les objections de cette espèce, s’évanouïssent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, & les livres des hommes. Dieu voulut enveloper d’un nuage aussi respectable qu’obscur sa naissance, sa vie & sa mort. Ses voyes sont en tout différentes des nôtres. Les savans se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. St. Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob; à Jacob, Matam; à Matam, Eléazar. St. Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli, Héli de Mattat, Mattat de Lévi, Lévi de Janna &c. Ils forment encor des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de nôtre Sauveur, en citant St. Augustin, St. Hilaire, & d’autres qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mistique, un sens allégorique: comme au figuier maudit & séché pour n’avoir pas porté de figues quand ce n’était pas le temps des figues; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourissait point de cochons, à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déja échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondües par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, & de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute. Premiérement, Jésus naquit sous la loi Mosaïque; il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, & il ne prêcha que la morale; il ne révéla point le mystère de son incarnation; il ne dit jamais aux Juifs qu’il était né d’une vierge; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne batiza jamais personne; il ne parla point des sept sacrements; il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, & que le St. Esprit procédait du père & du fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures, & de deux volontés; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient éclairés des lumières du St. Esprit. Tant qu’il vécut il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, & condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte église établie par lui fit tout le reste. Joseph, au chap. XII. de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Judas Galiléen. *Ils méprisent*, dit-il, *les maux de la terre;* *ils triomphent des tourments par leur constance; ils préfèrent* *la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer & le feu, & vû briser leurs os, plutôt que de* *prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni* *manger des viandes défendües.* Il paraît que ce portrait tombe sur les Judaïtes, & non pas sur les Esséniens. Car voici les paroles de Joseph. *Judas fut l’auteur d’une nouvelle secte, entiérement différente des trois autres,* c. d. *des Saducéens, des Pharisiens,* *& des Esséniens.* Il continuë & dit; *Ils sont Juifs de nation; ils vivent unis entre eux, & regardent la volupté* *comme un vice;* le sens naturel de cette phrase fait voir que c’est des Judaïtes dont l’auteur parle. Quoi qu’il en soit, on connut ces Judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde. Les Thérapeutes étaient une societé différente des Esséniens & des Judaïtes; ils ressemblaient aux Gymnosophistes des Indes, & aux Brames. *Ils ont*, dit Philon, *un* *mouvement d’amour céleste, qui les jette dans l’entousiasme* *des Bacchantes & des Coribantes, & qui les met dans l’état* *de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Aléxandrie qui était toute remplie de Juifs, &* *s’étendit beaucoup dans l’Egypte.* Les disciples de Jean Baptiste s’étendirent aussi un peu en Egypte, mais principalement dans la Syrie & dans l’Arabie; il y en eut aussi dans l’Asie mineure. Il est dit dans les actes des apôtres (ch. 19.) que Paul en rencontra plusieurs à Ephèse; il leur dit, *Avez-vous reçu le St. Esprit?* Ils lui répondirent, *Nous n’avons pas seulement ouï dire qu’il y* *ait un St. Esprit.* Il leur dit, *Quel batême avez-vous donc* *reçu?* Ils lui répondirent, *Le batême de Jean.* Il y avait dans les premiéres années qui suivirent la mort de Jésus, sept sociétés ou sectes différentes chez les Juifs, les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Judaïtes, les Thérapeutes, les disciples de Jean, & les disciples de Christ, dont Dieu conduisait le petit troupeau dans des sentiers inconnus à la sagesse humaine. Les fidèles eurent le nom de chrétiens dans Antioche, vers l’année soixante de nôtre ère vulgaire; mais ils furent connus dans l’empire Romain, comme nous le verrons dans la suite, sous d’autres noms. Ils ne se distinguaient auparavant que par le nom de frères, de saints ou de fidèles. Dieu qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d’humilité & de pauvreté, donnait ainsi à son église les plus faibles commencements, & la dirigeait dans ce même état d’humiliation, dans lequel il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs, ils travaillent tous de leurs mains. L’apôtre Paul témoigne qu’il gagnait sa vie à faire des tentes. St. Pierre ressuscita la coûturiére Dorcas qui faisait les robes des frères. L’assemblée des fidèles se tenait à Joppé, dans la maison d’un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chap. 9. des actes des Apôtres. Les fidèles se répandirent secrettement en Grèce, & quelques-uns allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d’abord des Juifs; ils gardèrent la circoncision; & comme on l’a déja remarqué ailleurs, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis. Lorsque l’apôtre Paul prit avec lui Timothée qui était fils d’un père gentil, il le circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite, son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples de Jésus furent unis aux Juifs, jusqu’au temps où Paul essuïa une persécution à Jérusalem, pour avoir amené des étrangers dans le temple. Il était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi Mosaïque par Jésus-Christ. C’est pour se laver de cette accusation que l’apôtre Jaques proposa à l’apôtre Paul de se faire raser la tête, & de s’aller purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser; *Prenez les avec vous*, lui dit Jaques (chap. 21. act. des apôt.) *purifiez vous avec eux, &* *que tout le monde sache que ce que l’on dit de vous est faux,* *& que vous continuez à garder la loi de Moïse.* Paul n’en fut pas moins accusé d’impieté & d’hérésie, & son procès criminel dura longtemps; mais on voit évidemment par les accusations mêmes intentées contre lui, qu’il était venu à Jérusalem pour observer les rites Judaïques. Il dit à Festus ces propres paroles (chapit. 25. des actes:) *Je n’ai péché ni contre la loi Juive, ni contre le* *temple.* Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme Juif, observateur de la loi Juive, envoyé de Dieu pour la faire observer. La circoncision est utile, dit l’apôtre Paul, (2ᵉ. Epit. aux Rom.) si vous observez la loi; mais si vous la violez, vôtre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comme circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement. Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans ses épîtres, il ne révèle point le mystère inéfable de sa consubstantiabilité avec Dieu; nous sommes délivrés par lui (dit-il, chap. 5. épit. aux Rom.) de la colère de Dieu; le don de Dieu s’est répandu sur nous, par la grace donnée à un seul homme qui est Jésus-Christ. — La mort a régné par le péché d’un seul homme, les justes régneront dans la vie par un seul homme qui est Jésus-Christ. Et au chap. 8. Nous les héritiers de Dieu, & les cohéritiers de Christ. Et au chap. 16. A Dieu, qui est le seul sage, honneur & gloire par Jésus-Christ. — Vous êtes à Jésus-Christ, & Jésus-Christ à Dieu. (1ᵉ. aux Corinth. chap. 3.) Et, (1ᵉ. aux Cor. chap. 15. v. 27.) Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu qui lui a assujetti toutes choses. On a eu quelque peine à expliquer le passage de l’épître aux Philippiens; *Ne faites rien par une vaine gloire;* *croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont* *supérieurs, ayez les mêmes sentiments que Christ Jésus, qui* *étant dans l’empreinte de Dieu, n’a point crû sa proye de s’égaler à Dieu.* Ce passage paraît très bien approfondi, & mis dans tout son jour, dans une lettre qui nous reste des églises de Vienne & de Lyon, écrite l’an 117, & qui est un précieux monument de l’antiquité. On loüe dans cette lettre la modestie de quelques fidèles: *Ils n’ont pas voulu,* dit la lettre, *prendre le grand titre de martyrs,* (pour quelques tribulations) *à l’exemple de Jésus-Christ, lequel étant* *empreint de Dieu, n’a pas crû sa proye la qualité d’égal à* *Dieu.* Origène dit aussi dans son commentaire sur Jean; La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s’est humilié, *que s’il eût fait sa proye d’être égal à Dieu.* En effet, l’explication contraire est un contre-sens visible. Que signifierait, *Croyez les autres supérieurs à vous; imitez Jésus* *qui n’a pas crû que c’était une proye, une usurpation, de s’égaler à Dieu?* Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie, ce serait pécher contre le sens commun. La sagesse des apôtres fondait ainsi l’église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jaques & Jean d’un côté, & Paul de l’autre. Cette contestation arriva à Antioche. L’apôtre Pierre, autrement Céphas, ou Simon Barjones, mangeait avec les gentils convertis, & n’observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes; il mangeait, lui, Barnabé, & d’autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu & qui ne ruminaient pas; mais plusieurs Juifs chrétiens arrivés, St. Pierre se remit avec eux à l’abstinence des viandes défendües, & aux cérémonies de la loi Mosaïque. Cette action paraissait très prudente; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons; mais St. Paul s’éleva contre lui avec un peu de dureté. *Je lui résistai,* dit-il, *à sa face, parce qu’il était blâmable.* (épître aux Galates chap. 2.) Cette querelle paraît d’autant plus extraordinaire de la part de St. Paul, qu’ayant été d’abord persécuteur, il devait être plus modéré, & que lui-même il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu’il avait circoncis son disciple Timothée, qu’il avait accompli les rites Juifs qu’il reprochait alors à Céphas. St. Jérôme prétend que cette querelle entre Paul & Céphas était feinte. Il dit dans sa premiére homélie, tom. 3. qu’ils firent comme deux avocats qui s’échauffent & se piquent au bareau, pour avoir plus d’autorité sur leurs clients; il dit que Pierre Céphas, étant destiné à prêcher aux Juifs, & Paul aux Gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les Gentils, aux Gentils, & Pierre pour gagner les Juifs. Mais St. Augustin n’est point du tout de cet avis. *Je* *suis fâché,* dit-il dans l’épître à Jérôme, *qu’un aussi grand* *homme se rende le patron du mensonge, patronum mendacii...* Au reste, si Pierre était destiné aux Juifs judaïsans, & Paul aux étrangers, il est très probable que Pierre ne vint point à Rome. Les actes des apôtres ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie. Quoi qu’il en soit, ce fut vers l’an 60 de notre ère, que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion Juive, & c’est ce qui leur attira tant de querelles, & tant de persécutions de la part des synagogues répandües à Rome, en Grèce, dans l’Egypte & dans l’Asie. Ils furent accusés d’impieté, d’athéïsme par leurs frères Juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbath. Mais Dieu les soutint toujours au milieu des persécutions. Petit à petit, plusieurs églises se formèrent, & la séparation devint entiére entre les Juifs & les chrétiens, avant la fin du premier siècle; cette séparation était ignorée du gouvernement Romain. Le sénat de Rome, ni les empereurs, n’entraient point dans ces querelles d’un petit parti que Dieu avait jusques là conduit dans l’obscurité, & qu’il élevait par des degrés insensibles. Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’empire Romain. Les mystères & les expiations étaient accréditées dans presque toute la terre. Les Empereurs (il est vrai), les grands & les philosophes, n’avaient nulle foi à ces mystères; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut pour l’enchaîner paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Eleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mistérieuses & magnifiques. Il faut avoüer que les priéres & les himnes qui nous sont restés de ces mystères, sont ce que le paganisme a de plus pieux & de plus admirable. Les chrétiens qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par-là plus de facilité de convertir plusieurs gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les pères de l’église des trois premiers siècles furent tous Platoniciens. Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à St. Justin l’un des premiers pères, d’avoir dit dans son commentaire sur Isaïe, que les saints jouïraient dans un régne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit dans son apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfans qui sont les démons. On a condamné Lactance & d’autres pères, pour avoir supposé des oracles des sibylles. Il prétendait que la sibylle Eritrée avait fait ces quatre vers Grecs, dont voici l’explication littérale. Avec cinq pains & deux poissons Il nourrira cinq mille hommes au désert, Et en ramassant les morceaux qui resteront Il en remplira douze paniers. On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jesus-Christ, chacune dans leur ordre. Mais ce zèle de quelques chrétiens, qui n’était pas selon la science, n’empêcha pas l’église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix.) Philon les appelle Gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles chez les gentils, étaient ceux de Galiléens, & de Nazaréens; mais celui de chrétiens a prévalu sur tous les autres. Ni la hiérarchie, ni les usages ne furent établis tout d’un coup; les temps apostoliques furent différens des temps qui les suivirent. St. Paul dans sa 1e. aux Corinthiens nous aprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophètes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, & que si quelqu’un pendant ce temps là avait une révélation, le prophête qui avait pris la parole devait se taire. C’est sur cet usage de l’église primitive que se fondent encor aujourd’hui quelques communions chrétiennes, qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis alors à tout le monde de parler dans l’église excepté aux femmes; ce qui est aujourd’hui la Ste. Messe, qui se célèbre au matin, était la Cène qu’on faisait le soir; ces usages changèrent à mesure que l’église se fortifia. Une societé plus étendue exigea plus de réglements, & la prudence des pasteurs se conforma aux temps & aux lieux. St. Jérôme & Eusèbe raportent que quand les églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différents. Les surveillans, Episcopoi, d’où sont venus les évêques; les anciens de la societé, Presbiteroi, les prêtres, les servans, ou diacres; les Pistoi, croyans, initiés; c’est-à-dire, les batizés, qui avaient part aux soupers des Agapes, & les Catécumènes & Energumènes qui attendaient le batême. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d’habit différent des autres; aucun n’était contraint au célibat, témoin le livre de Tertulien dédié à sa femme, témoin l’exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées pendant les trois premiers siècles. Les chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux gentils; ils ne les confiaient qu’aux initiés; il n’était pas même permis aux catécumènes de réciter l’oraison dominicale. Ce qui distinguait le plus les chrétiens, & ce qui a duré jusqu’à nos derniers temps, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène dans son traité contre Celse, avoüe au nombre 133. qu’Antinoüs divinisé par l’empereur Adrian faisait des miracles en Egypte par la force des charmes & des prestiges; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus. Tertulien va plus loin, & du fond de l’Afrique où il était, il dit dans son apologétique, au chap. 23. *Si vos* *dieux ne confessent pas qu’ils sont des diables à la présence* *d’un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez* *le sang de ce chrétien. Y a-t-il une démonstration plus claire?* En effet, Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son temps le don de les chasser; car lorsque Jésus eut délivré des possédés, & eut envoyé les diables dans les corps d’un troupeau de cochons, & qu’il eut opéré d’autres guérisons pareilles, les Pharisiens dirent, Il chasse les démons par la puissance de Belzébuth. *Si c’est par Belzébut que je les chasse,* répondit Jésus, *par qui vos fils les chassent-ils?* Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir; ils avaient des exorcistes, & des exorcismes. On invoquait le nom de Dieu, de Jacob & d’Abraham. On mettait des herbes consacrées dans le nez des démoniaques; (Joseph raporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux chrétiens, qui semblent aussi l’avoir perdu depuis quelque temps. Dans le pouvoir de chasser les démons, était compris celui de détruire les opérations de la magie; car la magie fut toujours en vigueur chez toutes les nations. Tous les pères de l’église rendent témoignage à la magie. St. Justin avoüe dans son apologétique au livre 3. qu’on évoque souvent les ames des morts, & en tire un argument en faveur de l’immortalité de l’ame. Lactance, au Liv. 7. de ses institutions divines, dit, *que si on osait nier l’existence des* *ames après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt* *en les faisant paraître.* Irenée, Clément Aléxandrin, Tertulien, l’évêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qu’aujourd’hui tout est changé, & qu’il n’y a pas plus de magiciens que de démoniaques; mais il s’en trouvera quand il plaira à Dieu. Quand les societés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, & que plusieurs s’élevèrent contre le culte de l’empire Romain, les magistrats sévirent contr’elles, & les peuples, surtout, les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des privilèges particuliers, & qui se renfermaient dans leurs synagogues; on leur permettait l’exercice de leur religion, comme on fait encor aujourd’hui à Rome; on souffrait tous les cultes divers répandus dans l’empire, quoique le sénat ne les adoptat pas. Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cultes, & surtout de celui de l’empire, furent exposés plusieurs fois à de cruelles épreuves. Un des premiers, & des plus célèbres martyrs, fut Ignace, évêque d’Antioche, condamné par l’empereur Trajan lui-même, alors en Asie, & envoyé par ses ordres à Rome, pour être exposé aux bêtes, dans un temps où l’on ne massacrait point à Rome les autres chrétiens. On ne sçait point de quoi il était accusé auprès de cet empereur, renommé d’ailleurs pour sa clémence; il fallait que St. Ignace eût de bien violens ennemis. Quoi qu’il en soit, l’histoire de son martire raporte qu’on lui trouva le nom de Jésus-Christ gravé sur le cœur, en caractères d’or; & c’est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophores, qu’Ignace s’était donné à lui-même. On nous a conservé une lettre de lui, par laquelle il prie les évêques & les chrétiens de ne point s’opposer à son martire; soit que dès-lors les chrétiens fussent assez puissants pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grace. Ce qui est encor très remarquable, c’est qu’on souffrit que les chrétiens de Rome vinssent au devant de lui quand il fut amené dans cette capitale; ce qui prouve évidemment qu’on punissait en lui la personne, & non pas la secte. Les persécutions ne furent pas continuées. Origène dans son livre trois contre Celse, dit, *On peut compter facilement* *les chrétiens qui sont morts pour leur religion; parce qu’il en* *est mort peu, & seulement de temps en temps, & par intervalle.* Dieu eut un si grand soin de son église, que malgré ses ennemis, il fit ensorte qu’elle tint cinq conciles dans le premier siècle, 16. dans le second, & 30. dans le troisième; c. d. des assemblées tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit qu’elles ne devinssent tumultueuses. Il nous est resté peu de procès verbaux des proconsuls & des préteurs qui condamnèrent les chrétiens à mort. Ce serait les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contr’eux, & leurs supplices. Nous avons un fragment de Dénis d’Aléxandrie, dans lequel il rapporte l’extrait du greffe d’un proconsul d’Egypte, sous l’empereur Valérien; le voici. “Dénis, Fauste, Maxime, Marcel, & Cheremon, ayant été introduits à l’audience, le préfet Emilien leur a dit: Vous avez pû connaître par les entretiens que j’ai eus avec vous, & par tout ce que je vous en ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à vôtre égard; je veux bien encor vous le redire: ils font dépendre vôtre conservation & vôtre salut de vous-mêmes, & vôtre destinée est entre vos mains: ils ne demandent de vous qu’une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable, c’est que vous adoriez les dieux protecteurs de leur empire, & que vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature & au bon sens.” “Dénis a répondu: Chacun n’a pas les mêmes dieux, & chacun adore ceux qu’il croit l’être véritablement.” “Le préfet Emilien a repris: Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Eh bien, vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville, & je vous envoye à Cephro dans le fond de la Lybie; ce sera là le lieu de vôtre bannissement, selon l’ordre que j’en ai reçu de nos empereurs: au reste, ne pensez pas y tenir vos assemblées, ni aller faire vos priéres dans ces lieux que vous nommez des cimetiéres, celà vous est absolument défendu, & je ne le permettrai à personne.” Rien ne porte plus les caractères de vérité, que ce procès verbal. On voit par-là qu’il y avait des temps où les assemblées étaient prohibées. C’est ainsi que parmi nous il est défendu aux Calvinistes de s’assembler dans le Languedoc; nous avons même quelquefois fait pendre & roüer des ministres, ou prédicans, qui tenaient des assemblées malgré les loix. C’est ainsi qu’en Angleterre & en Irlande, les assemblées sont défendües aux catholiques Romains; & il y a eu des occasions, où les délinquans ont été condamnés à la mort. Malgré ces défenses portées par les loix romaines, Dieu inspira à plusieurs empereurs de l’indulgence pour les chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorans pour un persécuteur; Dioclétien dont la premiére année de règne est encor l’époque de l’ère des martyrs, fut, pendant plus de dix-huit ans, le protecteur déclaré du christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il souffrit même que dans Nicomédie sa résidence, il y eût une superbe église, élevée vis-à-vis son palais. Enfin il épousa une chrétienne. Le César Galérius ayant malheureusement été prévenu contre les chrétiens, dont il croyait avoir à se plaindre, engagea Dioclétien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un chrétien plus zélé que sage, mit en piéces l’édit de l’empereur, & de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cent personnes condamnées à la mort, dans toute l’étendüe de l’empire Romain, sans compter ceux que la fureur du petit peuple, toujours fanatique, & toujours barbare, put faire périr, contre les formes juridiques. Il y eut en divers temps un si grand nombre de martyrs, qu’il faut bien se donner de garde d’ébranler la vérité de l’histoire de ces véritables confesseurs de nôtre sainte religion, par un mélange dangereux de fables, & de faux martyrs. Le bénédictin Don Ruinart, par exemple, homme d’ailleurs aussi instruit qu’estimable & zélé, aurait dû choisir avec plus de discrétion ses actes sincères. Ce n’est pas assez qu’un manuscrit soit tiré de l’abbaye de St. Benoit sur Loire, ou d’un couvent de célestins de Paris, conforme à un manuscrit des feuillans, pour que cet acte soit autentique; il faut que cet acte soit ancien, écrit par des contemporains, & qui porte d’ailleurs tous les caractères de la vérité. Il aurait pû se passer de raporter l’avanture du jeune Romanus, arrivée en 303. Ce jeune Romanus avait obtenu son pardon de Dioclétien dans Antioche. Cependant, il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brulé. Des Juifs présents à ce spectacle, se moquèrent du jeune St. Romanus, & reprochèrent aux chrétiens que leur Dieu les laissât bruler, lui qui avait délivré Sidrac, Misac, & Abdenago de la fournaise; qu’aussi-tôt il s’éleva, dans le temps le plus serein, un orage qui éteignit le feu; qu’alors le juge ordonna qu’on coupât la langue au jeune Romanus; que le premier médecin de l’empereur se trouvant là, fit officieusement la fonction de bourreau, & lui coupa la langue dans la racine; qu’aussi-tôt le jeune homme qui était bègue auparavant, parla avec beaucoup de liberté; que l’empereur fut étonné que l’on parlat si bien sans langue; que le médecin pour réïtérer cette expérience coupa sur le champ la langue à un passant, lequel en mourut subitement. Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles, opérés dans l’ancien & dans le nouveau Testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pouraient scandaliser les faibles. Cette derniére persécution ne s’étendit pas dans tout l’empire. Il y avait alors en Angleterre quelque christianisme, qui s’éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois Saxons. Les Gaules méridionales & l’Espagne, étaient remplies de chrétiens. Le César Constance Clore les protégea beaucoup dans toutes ces provinces. Il avait une concubine, qui était chrétienne, c’est la mère de Constantin, connue sous le nom de Ste. Héléne; car il n’y eut jamais de mariage avéré entre elle & lui, & il la renvoya même dès l’an 292. quand il épousa la fille de Maximien Hercule; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d’ascendant, & lui avait inspiré une grande affection pour nôtre sainte religion. La divine providence prépara par des voyes qui semblent humaines le triomphe de son église. Constance Clore mourut en 306 à York en Angleterre, dans un tems où les enfans qu’il avait de la fille d’un César étaient en bas âge, & ne pouvaient prétendre à l’empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à York par cinq ou six mille soldats Allemands, Gaulois & Anglais pour la plûpart. Il n’y avait pas d’apparence que cette élection faite sans le consentement de Rome, du Sénat, & des armées, pût prévaloir; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius élû à Rome, & le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu’il ne se rendit d’abord indigne des faveurs du Ciel, par le meurtre de tous ses proches, de sa femme & de son fils. On peut douter de ce que Zozime raporte à ce sujet. Il dit que Constantin agité de remords, après tant de crimes, demanda aux pontifes de l’empire, s’il y avait quelques expiations pour lui, & qu’ils lui dirent qu’ils n’en connaissaient pas. Il est bien vrai qu’il n’y en avait point eu pour Néron, & qu’il n’avait osé assister aux sacrés mistères en Grèce. Cependant, les Tauroboles étaient en usage; & il est bien difficile de croire qu’un empereur tout-puissant n’ait pû trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est-il encor moins croyable que Constantin occupé de la guerre, de son ambition, de ses projets, & environné de flateurs, ait eu le temps d’avoir des remords. Zozime ajoute qu’un prêtre Egyptien arrivé d’Espagne, qui avait accès à sa porte, lui promit l’expiation de tous ses crimes dans la religion chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Osius évêque de Cordoüe. Quoi qu’il en soit, Constantin communia avec les chrétiens, bien qu’il ne fût jamais que catécumène, & réserva son batême pour le moment de sa mort. Il fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire & de la religion chrétienne. Alors l’église prit une forme auguste. Il est à remarquer que dès l’an 314. avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville, ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les chrétiens jettèrent la femme de Maximien dans l’Oronte; ils égorgèrent tous ses parens; ils massacrèrent dans l’Egypte & dans la Palestine, les magistrats qui s’étaient le plus déclarés contre le Christianisme. La veuve & la fille de Dioclétien s’étant cachées à Thessalonique, furent reconnües, & leur corps fut jetté dans la mer. Il eût été à souhaiter que les chrétiens eussent moins écouté l’esprit de vengeance; mais Dieu qui punit selon sa justice, voulut que les mains des chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs, sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir. Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’église, touchant la divinité de Jésus-Christ: les uns se prévalaient de l’opinion d’Origènes, qui dit au chap. 6. contre Celse, *Nous présentons nos priéres à Dieu par Jésus,* *qui tient le milieu entre les natures créées, & la nature incréée, qui nous aporte la grace de son père, & présente nos* *priéres au grand Dieu en qualité de nôtre pontife.* Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de St. Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ, *Mon père est plus grand que moi;* & ils regardaient Jésus comme le premier né de la création, comme la plus pûre émanation de l’être suprême, mais non pas précisément comme Dieu. Les autres qui étaient ortodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci: *Mon Père & moi, nous sommes la même chose;* paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant, *mon père & moi avons le même dessein, la même* *volonté; je n’ai point d’autres desirs que ceux de mon père.* Aléxandre, évêque d’Aléxandrie, & après lui Athanase, étaient à la tête des ortodoxes, & Eusèbe évêque de Nicomédie avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, & plusieurs autres prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que St. Aléxandre traita ses adversaires d’Antechrists. Enfin, après bien des disputes, le St. Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de 299 évêques, contre dix-huit: *Jésus est fils unique de Dieu, engendré du père, c. d. de la substance du père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel* *au père; nous croyons aussi au St. Esprit, &c.* Ce fut la formule du Concile. On voit par cet exemple combien les évêque l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au raport de deux patriarches d’Alexandrie qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en Arabe. Arius fut éxilé par Constantin, mais Atanase le fut aussi bientôt après, & Arius fut rappellé à Constantinople; mais St. Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius, avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale, que Dieu éxauça sa priére. Arius mourut en allant à l’église en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre Arien, & mourut entre les bras du chef des Ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, & laissant l’église triomphante, mais divisée. Les partisans d’Atanase & ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle; & ce qu’on appelle l’Arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l’empire. Julien le philosophe, surnommé l’apostat, voulut étouffer ces divisions, & ne put y parvenir. Le second concile général fut tenu à Constantinople en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le St. Esprit, & on ajouta à la formule de Nicée, *que le St. Esprit est seigneur vivifiant, qui procède du père, & qu’il est adoré & glorifié avec* *le père & le fils.* Ce ne fut que vers le neuviéme siècle que l’église Latine statua par degrés que le St. Esprit procède du père & du fils. En 431. le 3ᵉ. concile général tenu à Ephèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, & que Jesus avait deux natures & une personne. Nestorius évêque de Constantinople qui voulait que la Ste. Vierge fût appellée mère de Christ, fut déclaré *Judas* par le concile, & les deux natures furent encor confirmées par le concile de Calcédoine. Je passerai légérement sur les siècles suivants qui sont assez connus. Malheureusement, il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, & l’église fut toujours obligée de combattre. Dieu permit encor, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs & les Latins rompirent sans retour au neuviéme siècle; il permit encor qu’en occident il y eût 29 schismes sanglants pour la chaire de Rome. Cependant l’église Grecque presque toute entiére, & toute l’église d’Afrique devinrent esclaves sous les Arabes, & ensuite sous les Turcs, qui élevèrent la religion Mahométane sur les ruines de la Chrétienne; l’église Romaine subsista, mais toujours souillée de sang par plus de six cent ans de discorde, entre l’empire d’occident & le sacerdoce. Ces querelles mêmes la rendirent très puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne se firent tous princes, & les papes acquirent peu à peu la domination absolüe dans Rome & dans un pays de cent lieües. Ainsi Dieu éprouva son église par les humiliations, par les troubles & par la splendeur. Cette église Latine perdit au seiziéme siècle la moitié de l’Allemagne, le Dannemarck, la Suède, l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, la Suisse, la Hollande; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols, qu’elle n’en a perdu en Europe, mais avec plus de territoire elle a bien moins de sujets. La providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l’Inde & la Chine, à se ranger sous l’obéïssance du pape, pour le récompenser de l’Asie mineure, de la Syrie, de la Grèce, de l’Egypte, de l’Afrique, de la Russie, & des autres états perdus, dont nous avons parlé. St. François Xavier qui porta le St. Evangile aux Indes orientales, & au Japon quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fit un très grand nombre de miracles, tous attestés par les RR. PP. Jésuites; quelques-uns disent qu’il ressuscita neuf morts; mais le R. P. Ribadeneira, dans sa fleur des saints, se borne à dire qu’il n’en ressuscita que quatre; c’est bien assez. La providence voulut qu’en moins de cent années il y eut des milliers de catholiques Romains dans les isles du Japon. Mais le diable sema son ivroye au milieu du bon grain. Les chrétiens formèrent une conjuration suivie d’une guerre civile dans laquelle ils furent tous exterminés en 1638. Alors la nation ferma ses ports à tous les étrangers, excepté aux Hollandais qu’on regardait comme des marchands, & non pas comme des chrétiens, & qui furent d’abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu’ils abordent à Nangazaki. La religion catholique, apostolique & romaine fut proscrite à la Chine dans nos derniers temps, mais d’une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n’avaient pas à la vérité ressuscité des morts à la cour de Pékin, ils s’étaient contentés d’enseigner l’astronomie, de fondre du canon, & d’être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec des Dominicains & d’autres, scandalisèrent à tel point le grand empereur Yontchin, que ce Prince qui était la justice & la bonté même, fut assez aveugle pour ne plus permettre qu’on enseignat nôtre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s’accordaient pas. Il les chassa avec une bonté paternelle, leur fournissant des subsistances & des voitures jusqu’aux confins de son empire. Toute l’Asie, toute l’Afrique, la moitié de l’Europe, tout ce qui apartient aux Anglais, aux Hollandais dans l’Amérique, toutes les hordes Américaines non domptées, toutes les terres Australes, qui sont une cinquiéme partie du globe, sont demeurées la proye du démon, pour vérifier cette sainte parole: *il y en a beaucoup d’appellés,* *mais peu d’élus;* s’il y a environ seize cent millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte église Romaine catholique universelle en posséde à peu près soixante millions, ce qui fait plus de la deux cent trentiéme partie des habitans du monde connu. ### C — Convulsions On dansa vers l’an 1724. sur le cimetiére de St. Médard; il s’y fit beaucoup de miracles: en voici un raporté dans une chanson de Mad. la duchesse du Maine; Un décroteur à la royale Du talon gauche estropié, Obtint pour grace spéciale D’être boiteux de l’autre pied. Les convulsions miraculeuses, comme on sçait, continuèrent jusqu’à ce qu’on eût mis une garde au cimetiére. De par le roi défense à Dieu De plus fréquenter en ce lieu. Les jésuites, comme on le sçait encore, ne pouvant plus faire de tels miracles depuis que leur Xavier avait épuisé les graces de la compagnie à ressusciter neuf morts de compte fait, s’avisèrent, pour balancer le crédit des Jansénistes, de faire graver une estampe de Jésus-Christ habillé en jésuite. Un plaisant du parti Janséniste, comme on le sçait encore, mit au bas de l’estampe: Admirez l’artifice extrême De ces moines ingénieux; Ils vous ont habillé comme eux; Mon Dieu, de peur qu’on ne vous aime. Les Jansénistes pour mieux prouver que jamais Jésus-Christ n’avait pu prendre l’habit de jésuite, remplirent Paris de convulsions, & attirèrent le monde à leur préau. Le conseiller au Parlement, Carré de Montgeron, alla présenter au roi un recueil *in-4°.* de tous ces miracles, attestés par mille témoins; il fut mis, comme de raison, dans un château, où l’on tâcha de rétablir son cerveau par le régime; mais la vérité l’emporte toujours sur les persécutions; les miracles se perpétuèrent trente ans de suite, sans discontinuer. On faisait venir chez soi sœur Rose, sœur Illuminée, sœur Promise, sœur Confite; elles se faisaient foüetter, sans qu’il y parût le lendemain; on leur donnait des coups de buches sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal; on les couchait devant un grand feu, le visage frotté de pommade, sans qu’elles brulassent; enfin, comme tous les arts se perfectionnent, on a fini par leur enfoncer des épées dans les chairs, & par les crucifier. Un fameux théologien même a eu aussi l’avantage d’être mis en croix: tout cela pour convaincre le monde qu’une certaine bulle était ridicule, ce qu’on aurait pu prouver sans tant de frais. Cependant, & Jésuites & Jansénistes, se réunirent tous contre l’esprit des loix, & contre... & contre.... & contre.... & contre.... Et nous osons après cela nous moquer des Lapons, des Samoyèdes & des Nègres! ### C — Critique Je ne prétends point parler ici de cette critique de Scoliastes, qui restitue mal un mot d’un ancien auteur qu’auparavant on entendait très bien. Je ne touche point à ces vraies critiques qui ont débrouillé ce qu’on peut de l’histoire & de la philosophie ancienne. J’ai en vüe les critiques qui tiennent à la satyre. Un amateur des lettres lisait un jour le Tasse avec moi; il tomba sur cette stance. Chiama gli habitator dell’ ombre eterne, Il rauco suon della tartarea tromba, Treman le spazioze atre caverne, E l’aer ceco a quel rumor rimbomba, Ne stridendo cosi dalle superne Regioni del cielo il fulgor piomba; Ne si scossa giamai trema la terra, Quando i vapori in sen gravida serra, Il lut ensuite au hazard plusieurs stances de cette force & de cette harmonie. Ah! c’est donc là, s’écria-t-il, ce que vôtre Boileau apelle du clinquant! c’est donc ainsi qu’il veut rabaisser un grand homme qui vivait cent ans avant lui, pour mieux élever un autre grand homme qui vivait seize cent ans auparavant, & qui eût lui-même rendu justice au Tasse? Consolez vous, lui dis-je, prenons les opéras de Quinaut: nous trouvâmes à l’ouverture du livre, de quoi nous mettre en colère contre la critique; l’admirable poëme d’Armide se présenta, nous trouvâmes ces mots. *SIDONIE.* La haine est affreuse & barbare, L’amour contraint les cœurs dont il s’empare, A souffrir des maux rigoureux. Si vôtre sort est en vôtre puissance, Faites choix de l’indiférence, Elle assure un sort plus heureux. *ARMIDE.* Non, non, il ne m’est pas possible De passer de mon trouble en un état paisible; Mon cœur ne se peut plus calmer; Renaud m’offense trop, il n’est que trop aimable; C’est pour moi désormais un choix indispensable De le haïr ou de l’aimer. Nous lûmes toute la piéce d’Armide, dans laquelle le génie du Tasse reçoit encor de nouveaux charmes par les mains de Quinaut; Eh bien, dis-je à mon ami, c’est pourtant ce Quinaut que Boileau s’efforça toujours de faire regarder comme l’écrivain le plus méprisable; il persuada même à Louis XIV. que cet écrivain gracieux, touchant, patétique, élégant, n’avait d’autre mérite que celui qu’il empruntait du musicien Lully. Je conçois cela très-aisément, me répondit mon ami; Boileau n’était pas jaloux du musicien, il l’était du poëte. Quel fond devons-nous faire sur le jugement d’un homme, qui pour rimer à un vers qui finissait en *aut*, dénigrait tantôt *Boursaut*, tantôt *Hainaut*, tantôt *Quinaut*, selon qu’il était bien ou mal avec ces messieurs là? Mais pour ne pas laisser refroidir vôtre zèle contre l’injustice, mettez seulement la tête à la fenêtre, regardez cette belle façade du Louvre, par qui Perraut s’est immortalisé: cet habile homme était frère d’un académicien très sçavant avec qui Boileau avait eu quelque dispute; en voilà assez pour être traité d’architecte ignorant. Mon ami après avoir un peu rêvé reprit en soupirant; La nature humaine est ainsi faite. Le Duc de Sully dans ses mémoires, trouve le Cardinal d’Ossat, & le secretaire de Villeroi, de mauvais ministres; Louvois faisait ce qu’il pouvait pour ne pas estimer le grand Colbert; Ils n’imprimaient rien l’un contre l’autre de leur vivant, répondis-je, c’est une sottise qui n’est guères attachée qu’à la litterature, à la chicane, & à la théologie. Nous avons eu un homme de mérite, c’est Lamotte, qui a fait de très belles stances. Quelquefois au feu qui la charme Résiste une jeune beauté, Et contre elle-même elle s’arme D'une pénible fermeté. Hélas cette contrainte extrême La prive du vice qu’elle aime, Pour fuir la honte qu’elle hait. Sa sévérité n’est que faste, Et l’honneur de passer pour chaste La résout à l’être en effet. En vain ce sévére stoïque Sous mille défauts abattu Se vante d’une ame héroïque Toute voüée à la vertu. Ce n’est point la vertu qu’il aime, Mais son cœur yvre de lui-même Voudrait usurper les autels; Et par sa sagesse frivole Il ne veut que parer l’idole Qu'il offre au culte des mortels. Les champs de Pharsale & d’Arbelle Ont vû triompher deux vainqueurs, L’un & l’autre digne modéle Que se proposent les grands cœurs. Mais le succès a fait leur gloire; Et si le sceau de la victoire N’eût consacré ces demi-dieux, Aléxandre aux yeux du vulgaire, N’aurait été qu’un téméraire, Et César qu’un séditieux. Cet auteur, dit-il, était un sage qui prêta plus d’une fois le charme des vers à la philosophie. S’il avait toujours écrit de pareilles stances, il serait le premier des poëtes liriques; cependant c’est lors qu’il donnait ces beaux morceaux, que l’un de ses contemporains l’appellait *Certain oison gibier de basse-cour:* Il dit de Lamotte en un autre endroit: *De ses discours l’ennuïeuse beauté.* Il dit dans un autre: *...... Je n’y vois qu’un défaut,* *C’est que l’auteur les devait faire en prose.* *Ces odes là sentent bien le Quinaut.* Il le poursuit partout, il lui reproche partout la sécheresse, & le défaut d’harmonie. Seriez-vous curieux de voir les odes que fit quelques années après ce même censeur qui jugeait Lamotte en maître, & qui le décriait en ennemi? Lisez. Cette influence souveraine N’est pour lui qu’une illustre chaine Qui l’attache au bonheur d’autrui; Tous les brillans qui l’embellissent, Tous les talents qui l’annoblissent Sont en lui, mais non pas à lui. Il n’est rien que le temps n’absorbe, ne dévore; Et les faits qu’on ignore Sont bien peu différents des faits non avenus. La bonté qui brille en elle De ses charmes les plus doux, Est une image de celle Qu'elle voit briller en vous. Et par vous seule enrichie Sa politesse affranchie Des moindres obscurités, Est la lueur refléchie De vos sublimes clartés. Ils ont vû par ta bonne foi De leurs peuples troublés d’effroi La crainte heureusement déçüe, Et déracinée à jamais La haine si souvent reçüe En survivance de la paix. Dévoile à ma vüe empressée Ces Deïtés d’adoption, Synonymes de la pensée, Symboles de l’abstraction. N’est-ce pas une fortune, Quand d’une charge commune Deux moitiés portent le faix? Que la moindre le réclame, Et que du bonheur de l’ame Le corps seul fasse les fraix? Il ne falait pas, dit alors mon judicieux amateur des lettres, il ne falait pas sans doute donner de si détestables ouvrages pour modéles à celui qu’on critiquait avec tant d’amertume; il eût mieux valu laisser jouïr en paix son adversaire de son mérite, & conserver celui qu’on avait; mais que voulez-vous? le *genus irritabile vatum,* est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu’à s’amuser; il voit dans une allégorie intitulée *Pluton*, des juges condamnés à être écorchés, & à s’asseoir aux enfers, sur un siége couvert de leur peau, au lieu de fleurs de lys; le lecteur ne s’embarrasse pas si ces juges le méritent, ou non; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il lit ces vers uniquement pour son plaisir; s’ils lui en donnent, il n’en veut pas davantage; s’ils lui déplaisent, il laisse là l’allégorie, & ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence. Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été critiquées, & très-mal; c’est qu’elles l’étaient par des rivaux. Les artistes sont les juges compétents de l’art, il est vrai, mais ces juges compétents sont presque toujours corrompus. Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science & de goût, sans préjugés & sans envie. Cela est difficile à trouver. ### D — Destin De tous les livres qui sont parvenus jusqu’à nous, le plus ancien est Homère; c’est là qu’on trouve les mœurs de l’antiquité profane, des héros grossiers, des Dieux grossiers, faits à l’image de l’homme. Mais c’est là qu’on trouve aussi les semences de la philosophie, & surtout, l’idée du destin qui est maître des Dieux, comme les Dieux sont les maîtres du monde. Jupiter veut en vain sauver Hector; il consulte les destinées; il pèse dans une balance les destins d’Hector & d’Achille; il trouve que le Troyen doit absolument être tué par le Grec; il ne peut s’y opposer; & dès ce moment Apollon, le génie gardien d’Hector, est obligé de l’abandonner. (*Iliade liv. 22.*) Ce n’est pas qu’Homère ne prodigue souvent dans son poëme, des idées toutes contraires, suivant le privilège de l’antiquité; mais enfin, il est le premier chez qui on trouve la notion du destin. Elle était donc très en vogue de son temps. Les Pharisiens, chez le petit peuple Juif, n’adoptèrent le destin que plusieurs siècles après. Car ces Pharisiens eux-mêmes, qui furent les premiers lettrés d’entre les Juifs, étaient très nouveaux. Ils mêlèrent dans Aléxandrie une partie des dogmes des Stoïciens, aux anciennes idées juives. St. Jérôme prétend même que leur secte n’est pas de beaucoup antérieure à nôtre ère vulgaire. Les philosophes n’eurent jamais besoin ni d’Homère, ni des Pharisiens, pour se persuader que tout se fait par des loix immuables, que tout est arrangé, que tout est un effet nécessaire. Ou le monde subsiste par sa propre nature, par ses loix physiques, ou un Etre suprême l’a formé selon ses loix suprêmes; dans l’un & l’autre cas, ces loix sont immuables; dans l’un & l’autre cas, tout est nécessaire; les corps graves tendent vers le centre de la terre, sans pouvoir tendre à se reposer en l’air. Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas. L’instinct d’un épagneul, ne peut être l’instinct d’une autruche; tout est arrangé, engrené & limité. L'homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux & d'idées; il vient un temps où il perd nécessairement ses dents, ses cheveux & ses idées. Il est contradictoire que ce qui fut hier n’ait pas été; que ce qui est aujourd’hui ne soit pas; il est aussi contradictoire que ce qui doit être, puisse ne pas devoir être. Si tu pouvais déranger la destinée d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature; tu te trouverais au bout du compte plus puissant que Dieu. Des imbéciles disent, Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle, il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu’elle ne devait vivre; d’autres imbéciles qui font les capables disent, L’homme prudent fait lui-même son destin. *Nullum numen abest si sit prudentia, sed nos* *Te facimus fortuna Deam cæloque locamus.* De profonds politiques assurent que si on avait assassiné Cromwell, Ludlow, Ireton, & une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu’on coupat la tête à Charles I., ce roi aurait pû vivre encor & mourir dans son lit; ils ont raison; ils peuvent ajouter encor que si toute l’Angleterre avait été engloutie dans la mer, ce monarque n’aurait pas péri sur un échafaud auprès de Withehall, auprès de la salle blanche: mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé. Le cardinal d’Ossat était sans doute plus prudent qu’un fou des petites maisons; mais n’est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux de cet écervelé? de même que les organes d’un renard sont différents de ceux d’une grüe & d’une alouette. Ton médecin a sauvé ta tante; mais certainement il n’a pas en cela contredit l’ordre de la nature, il l’a suivi. Il est clair que ta tante ne pouvait pas s'empêcher de naître dans une telle ville, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir dans un tel temps une certaine maladie, que le médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était, que ta tante devait l’appeller, qu’il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie. Un paysan croit qu’il a grêlé par hazard sur son champ; mais le philosophe sçait qu’il n’y a point de hazard, & qu’il était impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne grêlat pas ce jour là en cet endroit. Il y a des gens qui étant effrayés de cette vérité en accordent la moitié, comme des débiteurs qui offrent moitié à leurs créanciers, & demandent répit pour le reste. Il y a, disent-ils, des événements nécessaires, & d’autres qui ne le sont pas; il serait plaisant qu’une partie de ce monde fût arrangée, & que l’autre ne le fût point; qu’une partie de ce qui arrive dût arriver, & qu’une autre partie de ce qui arrive ne dût pas arriver. Quand on y regarde de près, on voit que la doctrine contraire à celle du destin est absurde; mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner mal, d’autres à ne point raisonner du tout, d’autres à persécuter ceux qui raisonnent. Vous me demandez ce que deviendra la liberté? Je ne vous entends pas. Je ne sçais ce que c’est que cette liberté dont vous parlez; il y a si longtemps que vous disputez sur sa nature, qu’assurément vous ne la connaissez pas. Si vous voulez, ou plutôt, si vous pouvez examiner paisiblement avec moi ce que c’est, passez à la lettre L. ### D — Dieu Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, & s’arrêta au pié du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontiéres de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie & sa vaste grange; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils & ses cinq filles, ses parents & ses valets, & tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, idolâtre? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu ès Scythe, & que tu n’ès pas Grec. Ça, dis-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal; une famille Scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac; car le théologal sçavait un peu de Scythe, & l’autre un peu de Grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothéque de Constantinople. *LOGOMACOS.* Voyons si tu sçais ton catéchisme? Pourquoi pries-tu Dieu? *DONDINDAC.* C’est qu’il est juste d’adorer l’être suprême de qui nous tenons tout. *LOGOMACOS.* Pas mal pour un barbare! Et que lui demandes-tu? *DONDINDAC.* Je le remercie des biens dont je jouïs, & même des maux dans lesquels il m’éprouve; mais je me garde bien de lui rien demander; il sçait mieux que nous ce qu’il nous faut; & je craindrais d’ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluye. *LOGOMACOS.* Ah! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut: Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu? *DONDINDAC.* La nature entiére. *LOGOMACOS.* Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu? *DONDINDAC.* L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, & qui me punira si je fais mal. *LOGOMACOS.* Bagatelles, pauvretés que cela! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infini *secundum quid*, ou selon l’essence? *DONDINDAC.* Je ne vous entends pas. *LOGOMACOS.* Bête brute! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu? *DONDINDAC.* Je n’en sçais rien. — Tout comme il vous plaira. *LOGOMACOS.* Ignorant! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, & qu’un bâton n’ait pas deux bouts? voit-il le futur comme futur ou comme présent? comment fait-il pour tirer l’être du néant, & pour anéantir l’être? *DONDINDAC.* Je n’ai jamais examiné ces choses. *LOGOMACOS.* Quel lourdaut! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matiére puisse être éternelle? *DONDINDAC.* Que m’importe qu’elle existe de toute éternité, ou non; je n’existe pas moi de toute éternité. Dieu est toûjours mon maître; il m’a donné la notion de la justice; je dois la suivre; je ne veux point être philosophe; je veux être homme. *LOGOMACOS.* On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pié à pié: Qu’est-ce que Dieu? *DONDINDAC.* Mon souverain, mon juge, mon père. *LOGOMACOS.* Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature? *DONDINDAC.* D’être puissant & bon. *LOGOMACOS.* Mais est-il corporel ou spirituel? *DONDINDAC.* Comment voulez-vous que je le sache? *LOGOMACOS.* Quoi? tu ne sçais pas ce que c’est qu’un esprit? *DONDINDAC.* Pas le moindre mot: à quoi cela me servirait-il? en serais-je plus juste? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen? *LOGOMACOS.* Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit; écoute, c’est, c’est, c’est.... Je te dirai cela une autre fois. *DONDINDAC.* J’ai bien peur que vous me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vû autrefois un de vos temples; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe? *LOGOMACOS.* C’est une question très-difficile & qui demande des instructions préliminaires. *DONDINDAC.* Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton: Voila une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps là j’ai résolu de ne jamais disputer. ### E — Egalité Que doit un chien à un chien, & un cheval à un cheval? Rien, aucun animal ne dépend de son semblable; mais l’homme ayant reçu le rayon de la divinité qu’on appelle raison, quel en est le fruit? c’est d’être esclave dans presque toute la terre. Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, c’est-à-dire, si l’homme y trouvait partout une subsistance facile & assurée, & un climat convenable à sa nature; il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires, que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point les maladies & la mort, que l’homme n’ait besoin d’autre logis & d’autre lit que celui des daims & des chevreuils; alors les Gengiskan & les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfans, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse. Dans cet état si naturel dont jouïssent tous les quadrupédes, les oiseaux & les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux, la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait; car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service? S’il passait par l’esprit à quelque individu à tête tirannique & à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible, l’oprimé serait à cent lieües, avant que l’opresseur eût pris ses mesures. Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux; s’ils étaient sans besoins. La misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme; ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle Sa Hautesse, tel autre Sa Sainteté; mais il est dur de servir l’un ou l’autre. Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats & rebelles; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’ils l’égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; l’autre va l’attaquer & est battue; la famille servante est l’origine des domestiques & des manœuvres; la famille batue est l’origine des esclaves. Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivants en societé ne soient pas divisés en deux classes, l’une d’oppresseurs, l’autre d’opprimés; & ces deux se subdivisent en mille, & ces mille ont encor des nuances différentes. Tous les opprimés ne sont pas absolument malheureux. La plûpart sont nés dans cet état, & le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome; celles des païsans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, & que l’argent est maître de tout dans un état; je dis dans un état, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d’or & moins de courage. Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse & les plaisirs; & avec beaucoup de gout pour la paresse: par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent & les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, & ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre. Le genre humain tel qu’il est, ne peut subsister à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la votre; Et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, & en même tems la plus chimérique. Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité; on a prétendu dans plusieurs païs qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hazard l’a fait naître; le sens de cette loi est visiblement: *Ce païs est si mauvais &* *si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en* *sortir, de peur que tout le monde n’en sorte.* Faites mieux; donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, & aux étrangers d’y venir. Chaque homme dans le fond de son cœur a droit de se croire entiérement égal aux autres hommes: il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à diner; mais le cuisinier peut dire: Je suis homme comme mon maître; je suis né comme lui en pleurant; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses & les mêmes cérémonies; nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales; si les Turcs s’emparent de Rome, & si alors je suis cardinal & mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. Tout ce discours est raisonnable & juste; mais en attendant que le grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute societé humaine est pervertie. A l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal ni revêtu d’aucune autre charge dans l’état; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs *Monsignors* n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, & qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre? celui de s’en aller. ### E — Enfer Dès que les hommes vécurent en societé, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échapaient à la sévérité des loix; ils punissaient les crimes publics; il falut établir un frein pour les crimes secrets; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Caldéens, les Egyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie, & de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire, ou de feindre de croire, sur quelques passages très obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes loix des Juifs, par leur Lévitique, par leur décalogue, quand l’auteur de ces loix ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre raport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque, Vous êtes un homme inconséquent & sans probité, comme sans raison, très indigne du nom de législateur que vous vous arrogez. Quoi, vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, & vous ne l’annoncez pas expressément! & tandis qu’il est admis chez toutes les nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, & qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit? Ou vous êtes un ignorant qui ne savez pas que cette créance était universelle en Egypte, en Caldée, en Perse; ou vous êtes un homme très mal avisé, si étant instruit de ce dogme vous n’en avez pas fait la baze de vôtre religion. Les auteurs des loix Juives pouraient tout au plus répondre, Nous avoüons que nous sommes excessivement ignorants, que nous avons apris à écrire fort tard, que nôtre peuple était une horde sauvage & barbare, qui de nôtre aveu erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables, qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, & par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées; comment voulez-vous que nous pussions (nous les plus terrestres des hommes) inventer un systême tout spirituel? Nous ne nous servions du mot qui répond à *ame*, que pour signifier *la vie*; nous ne connûmes nôtre Dieu & ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels; la distinction de l’ame & du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation, & d’une philosophie très fine. Demandez aux Hotentots, & aux négres, qui habitent un païs cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie à venir? Nous avons cru faire assez de persuader à nôtre peuple, que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lépre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder. On repliquerait à cette apologie, Vous avez inventé un systême dont le ridicule saute aux yeux, car le malfaiteur qui se portaient bien, & dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous. L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors, Vous vous trompez; car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui ayant commis un crime ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années: il y a toujours des malheurs dans une famille, & nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrettes. Il serait aisé de repliquer à cette réponse, & de dire, Vôtre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très honnêtes gens perdent la santé & leurs biens; & s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons. Le prêtre Juif pourait repliquer encor; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, & d’autres qui sont envoyés de Dieu expressément. Mais on ferait voir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fiévre & la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel. Enfin, les Pharisiens & les Esséniens chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode: ce dogme avait déja passé des Grecs aux Romains, & fut adopté par les chrétiens. Plusieurs pères de l’église ne crurent point les peines éternelles; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire dans son sixiéme chant de l’Enéide, *Sedet æternumque sedebit infelix Theseus.* Il prétend en vain, que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, & que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, & qu’il est dans les champs Elisées. Il n’y a pas longtemps qu’un bon & honnête ministre huguenot prêcha & écrivit que les damnés auraient un jour leur grace, qu’il falait une proportion entre le péché & le supplice, & qu’une faute d’un moment ne peut mériter un châtiment infini. Les prêtres ses confrères déposèrent ce juge indulgent; l’un d’eux lui dit, Mon ami, je ne crois pas plus l’enfer éternel que vous; mais il est bon que vôtre servante, vôtre tailleur & même vôtre procureur le croyent. ### E — Etats, Gouvernemens *Quel est le meilleur?* Je n’ai jusqu’à présent connu personne qui n’ait gouverné quelque état. Je ne parle pas de Messieurs les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines; je parle de tous les autres hommes qui à souper ou dans leur cabinet étalent leur systême de gouvernement, réformant les armées, l’église, la robe & la finance. L’abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l’an 1645. sous le nom de cardinal de Richelieu, & fit ce testament politique dans lequel il veut enroler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes & aux parlements, priver le roi du produit de la gabelle; il assure surtout que pour entrer en campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que *la Provence* *seule a beaucoup plus de beaux ports de mer, que l’Espagne &* *l’Italie ensemble.* L’abbé de Bourzeis n’avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d’anacronismes & d’erreurs; il fait signer le cardinal de Richelieu d’une maniére dont il ne signa jamais, ainsi qu’il le fait parler comme il n’a jamais parlé. Au surplus, il employe un chapitre entier à dire que *la raison doit être la règle d’un état*, & à tâcher de prouver cette découverte; cet ouvrage de ténèbres, ce bâtard de l’abbé de Bourzeis a passé longtemps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu, & tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de loüer démesurément ce chef-d’œuvre de politique. Le Sr. Gratien de Courtils voyant le succès du testament politique de Richelieu, fit imprimer à la Haye le testament de Colbert, avec une belle lettre de Mr. Colbert au Roi. Il est clair que si ce ministre avait fait un pareil testament; il eût falu l’interdire; cependant ce livre a été cité par quelques auteurs. Un autre gredin, dont on ignore le nom, ne manqua pas de donner le testament de Louvois, plus mauvais encor, s’il se peut, que celui de Colbert; & un abbé de Chévremont fit tester aussi Charles Duc de Lorraine. Mr. de Boisguilebert, auteur du détail de la France, imprimé en 1695. donna le projet inéxécutable de la dixme royale, sous le nom du maréchal de Vauban. Un fou nommé la Jonchère, qui n’avait pas de pain, fit en 1720. un projet de finance en quatre volumes, & quelques sots ont cité cette production, comme un ouvrage de la Jonchère le trésorier général, s’imaginant qu’un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finances. Mais il faut convenir que des hommes très-sages, très dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l’administration des états, soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre. Leurs livres ont fait beaucoup de bien; ce n’est pas qu’ils ayent corrigé les ministres qui étaient en place quand ces livres parurent, car un ministre ne se corrige point, & ne peut se coriger; il a pris sa croissance, plus d’instructions, plus de conseils, il n’a pas le temps de les écouter, le courant des affaires l’emporte; mais ces bons livres forment les jeunes gens destinés aux places, ils forment les princes, & la seconde génération est instruite. Le fort & le faible de tous les gouvernements a été examiné de près dans les derniers temps. Dites moi donc, vous qui avez voyagé, qui avez lû & vû, dans quel état, dans quelle sorte de gouvernement voudriez-vous être né? Je conçois qu’un grand seigneur terrien en France ne serait pas fâché d’être né en Allemagne; il serait souverain, au lieu d’être sujet. Un pair de France serait fort aise d’avoir les privilèges de la pairie Anglaise, il serait législateur. L’homme de robe & le financier se trouveraient mieux en France qu’ailleurs. Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre, un homme d’une fortune médiocre, & sans préjugés? Un membre du conseil de Pondicheri, assez savant, revenait en Europe par terre avec un Brame, plus instruit que les Brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand Mogol? dit le conseiller. Abominable, répondit le Brame; comment voulez-vous qu’un état soit heureusement gouverné par des Tartares? Nos Rayas, nos Omras, nos Nababs sont fort contents; mais les citoyens ne le sont guères, & des millions de citoyens sont quelque chose. Le Conseiller & le Brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie. Je fais une réflexion, dit le Brame, c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde; Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps; il y en avait encor une autre vers l’Arabie pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs & d’usuriers, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, & enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé. Je conçois, dit le Brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à de petits peuples, qui se cachent dans des îles, ou entre des montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers, mais à la longue ils sont découverts & dévorés. Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie mineure, le conseiller dit au Brame, Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie, qui a duré plus de cinq cent ans, & qui a possédé cette Asie mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules, l’Espagne, & l’Italie entiére? Elle se tourna donc bien vîte en monarchie, dit le Brame; Vous l’avez deviné, dit l’autre. Mais cette monarchie est tombée, & nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence & de sa chûte. Vous prenez bien de la peine, dit l’indien; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe; j’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du grand Mogol. A propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un état despotique, & plus de vertu dans une république? L’indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, & qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un état monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple, ne le sera pas s’il est deshonoré; au lieu qu’à la cour il poura aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince, qu’un courtisan pour réüssir doit n’avoir ni honneur, ni humeur. A l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république, il n’a personne à flater. Croyez-vous, dit l'homme d’Europe, que les loix & les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourures à Moscou, & des étoffes de gaze à Dély? Oui, sans doute, dit le Brame; toutes les loix qui concernent la physique, sont calculées pour le méridien qu'on habite; il ne faut qu’une femme à un Allemand, & il en faut trois ou quatre à un Persan. Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain ni vin? A l’égard des dogmes, c’est autre chose; le climat n’y fait rien. Vôtre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée; n’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnüe? Dans quel état, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre? dit le conseiller. Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon; & j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans, & de Turcs qui en disaient autant. Mais encor une fois, dit l’Européan, quel état choisiriez-vous? Le Brame répondit; Celui où l’on n’obéit qu’aux loix. C’est une vieille réponse, dit le conseiller; Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le Brame. Où est ce pays-là? dit le conseiller. Le Brame dit, Il faut le chercher. ### D — D’Ezechiel *De quelques passages singuliers de ce prophète, & de quelques usages anciens.* On sait assez aujourd’hui qu’il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes: qui voudrait réformer la cour d’Alcinoüs dans l’Odissée, sur celle du grand Turc, ou de Louis XIV. ne serait pas bien reçu des sçavants: qui reprendrait Virgile d’avoir représenté le roi Evandre couvert d’une peau d’ours, & accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique. Les mœurs des anciens Juifs sont encor plus différentes des nôtres, que celles du roi Alcinoüs, de Nausicas sa fille, & du bon homme Evandre. Ezéchiel esclave chez les Caldéens eut une vision près de la petite riviére de Chobar qui se perd dans l’Euphrate. On ne doit point être étonné qu’il ait vû des animaux à quatre faces, & à quatre aîles, avec des pieds de veau, ni des roües qui marchaient toutes seules, & qui avaient l’esprit de vie; ces symboles plaisent même à l’imagination; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l’ordre que le seigneur lui donna de manger pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, du pain d’orge, de froment & de millet couvert de merde. Le prophète s’écria, pouah! pouah! pouah! mon ame n’a point été jusqu’ici pollüe; & le seigneur lui répondit, Eh bien, je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d’excrément d’homme, & vous paitrirez vôtre pain avec cette fiente. Comme il n’est point d’usage de manger de telles confitures sur son pain, la plupart des hommes trouvent ces commandements indignes de la majesté divine. Cependant il faut avoüer que de la bouze de vache & tous les diamants du grand Mogol sont parfaitement égaux, non seulement aux yeux d’un être divin, mais à ceux d’un vrai philosophe; & à l’égard des raisons que Dieu pouvait avoir d’ordonner un tel déjeuner au prophète, ce n’est pas à nous de les demander. Il sufit de faire voir que ces commandements qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs. Il est vrai que la sinagogue ne permettait pas du temps de St. Jérôme la lecture d’Ezéchiel avant l’âge de trente ans; mais c’était parce que dans le chapitre 18. il dit que le fils ne portera plus l’iniquité de son père, & qu’on ne dira plus, Les pères ont mangé des raisins verds, & les dents des enfans en sont agacées. En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse, qui au chap. 28. des Nombres, assure que les enfans portent l’iniquité des pères, jusqu’à la troisième & quatrième génération. Ezéchiel au chap. 20. fait dire encor au Seigneur, qu'il a donné aux juifs des *préceptes qui ne sont pas bons.* Voilà pourquoi la sinagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l’irréfragabilité des loix de Moïse. Les Censeurs de nos jours sont encor plus étonnés du chap. 16. d’Ezéchiel; voici comme ce prophète s’y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. Il introduit le seigneur parlant à une fille, & le seigneur dit à la fille: Lorsque vous nâquites, on ne vous avait point encor coupé le boyeau du nombril, on ne vous avait point salée, vous étiez toute nüe, j’eus pitié de vous; vous êtes devenüe grande, vôtre sein s’est formé, vôtre poil a paru; j’ai passé, je vous ai vüe; j’ai connu que c’était le temps des amans; j’ai couvert vôtre ignominie; je me suis étendu sur vous avec mon manteau; vous avez été à moi; je vous ai lavée, parfumée, bien habillée, bien chaussée; je vous ai donné une écharpe de coton, des brasselets, un colier; je vous ai mis une pierrerie au nez, des pendants d’oreilles, & une couronne sur la tête &c. Alors, ayant confiance à vôtre beauté, vous avez forniqué pour vôtre compte avec tous les passants.... Et vous avez bâti un mauvais lieu.... & vous vous êtes prostituée jusques dans les places publiques, & vous avez ouvert vos jambes à tous les passants..... & vous avez couché avec des Egyptiens.... & enfin, vous avez payé des amans, & vous leur avez fait des présents, afin qu’ils couchassent avec vous..... & en payant au lieu d’être payée, vous avez fait le contraire des autres filles.... Le proverbe est, telle mère, telle fille, & c’est ce qu’on dit de vous &c. On s’éléve encor davantage contre le chapitre 23. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virginité de bonne heure; la plus grande s’apellait Oholla, & la petite Oliba *..... Oholla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats,* *cavaliers; elle a couché avec des Egyptiens dès sa premiére* *jeunesse.... Oliba sa sœur a bien plus forniqué encor avec* *des officiers, des magistrats & des cavaliers bien faits; elle a* *découvert sa turpitude, elle a multiplié ses fornications, elle a* *recherché avec emportement les embrassements de ceux qui* *ont leur membre comme un ane, & qui répandent leur semence comme des chevaux......* Ces descriptions qui effarouchent tant d’esprits faibles ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem & de Samarie; les expressions qui nous paraissent libres ne l’étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte, dans un endroit de l’écriture. Il y est souvent parlé d’ouvrir la vulve. Les termes dont elle se sert pour exprimer l’accouplement de Boos avec Ruth, de Judas avec sa belle-fille, ne sont point deshonnêtes en Hébreu, & le seraient en nôtre langue. On ne se couvre point d’un voile quand on n’a pas honte de sa nudité; comment dans ces temps-là aurait-on rougi de nommer les génitoires, puisqu’on touchait les génitoires de ceux à qui l’on faisait quelque promesse? c’était une marque de respect, un simbole de fidélité, comme autrefois parmi nous les seigneurs chatelains mettaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs Paramonts. Nous avons traduit les génitoires par cuisse. Eliezer met la main sous la cuisse d’Abraham: Joseph met la main sous la cuisse de Jacob. Cette coutume était fort ancienne en Egypte. Les Egyptiens étaient si éloignés d’attacher de la turpitude à ce que nous n’osons ni découvrir, ni nommer, qu’ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé Phallum, pour remercier les Dieux de la bonté qu’ils ont de faire servir ce membre à la propagation du genre humain. Tout cela prouve assez que nos bienséances ne sont pas les bienséances des autres peuples. Dans quel temps y a-t-il eu chez les Romains plus de politesse que du temps du siécle d’Auguste? Cependant, Horace ne fait nulle difficulté de dire dans une piéce morale, *Nec metuo, nedum futuo vir rure recurrat.* Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond à *futuo*, serait regardé comme un crocheteur yvre; ce mot, & plusieurs autres dont se servent Horace, & d’autres auteurs, nous paraît encor plus indécent que les expressions d’Ezéchiel. Défaisons nous de tous nos préjugés quand nous lisons d’anciens auteurs, ou que nous voyageons chez des nations éloignées. La nature est la même partout, & les usages partout différents. ### F — Fables Les plus anciennes Fables ne sont-elles pas visiblement allégoriques? La premiére que nous connaissions dans nôtre maniére de supputer les tems, n’est-ce pas celle qui est raportée dans le neuviéme chapitre du livre des Juges? Il falut choisir un roi parmi les arbres; l’olivier ne voulut point abandonner le soin de son huile, ni le figuier celui de ses figues, ni la vigne celui de son vin, ni les autres arbres celui de leur fruit; le chardon qui n’était bon à rien, se fit roi, parce qu’il avait des épines & qu’il pouvait faire du mal. L’ancienne fable de Vénus, telle qu’elle est raportée dans Hésiode, n’est-elle pas une allégorie de la nature entiére? Les parties de la génération sont tombées de l’éther sur le rivage de la mer; Vénus nait de cette écume précieuse; son premier nom est celui d’amante de la génération: y a-t-il une image plus sensible? Cette Vénus est la Déesse de la beauté; la beauté cesse d’être aimable, si elle marche sans les graces; la beauté fait naître l’amour; l’amour a des traits qui percent les cœurs; il porte un bandeau qui cache les défauts de ce qu’on aime. La sagesse est conçue dans le cerveau du maître des dieux sous le nom de Minerve; l’ame de l’homme est un feu divin que Minerve montre à Prométhée, qui se sert de ce feu divin pour animer l’homme. Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces fables une peinture vivante de la nature entiére. La plûpart des autres fables sont ou la corruption des histoires anciennes, ou le caprice de l’imagination. Il en est des anciennes fables comme de nos contes modernes; il y en a de moraux qui sont charmans, il y en a qui sont insipides. ### F — Fanatisme Le Fanatisme est à la superstition, ce que le transport est à la fiévre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, & ses imaginations pour des prophéties, est un entousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Barthelemi Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le Pape est l’Antechrist de l’Apocalipse, & qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un entousiaste; son frère Barthelemi Diaz qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, & qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pû jamais former. Polieucte qui va au temple dans un jour de solemnité renverser & casser les statues & les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du Duc François de Guise, de Guillaume Prince d’Orange, du Roi Henri III., & du Roi Henri IV., de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de Fanatisme, est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jetter par les fenêtres, mettre en piéces la nuit de la St. Barthelemi leurs concitoyens qui n’allaient point à la Messe. Il y a des Fanatiques de sang froid; ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux; & ces juges là sont d’autant plus coupables, d'autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Cléments, les Châtels, les Ravaillacs, les Gérards, les Damiens, il semble qu’ils pouraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le Fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires, qui en parlant des miracles de St. Paris, s’échauffaient par degrés malgré eux; leurs yeux s’enflamaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage; & ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui répandu de proche en proche adoucit enfin les mœurs des hommes, & qui prévient les accès du mal; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, & attendre que l’air soit purifié. Les loix & la religion ne sufisent pas contre la peste des ames; la religion loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le Roi Eglon; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui; de Samuel qui hâche en morceaux le roi Agag: ils ne voyent pas que ces exemples qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne. Les loix sont encor très-impuissantes contre ces accès de rage; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre, est au dessus des loix, que leur entousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, & qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les Fanatiques, & qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce vieux de la montagne, qui faisait, dit-on, gouter les joyes du paradis à des imbéciles, & qui leur promettait une éternité de ces plaisirs, dont il leur avait donné un avant-gout, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède. Car l’effet de la philosophie est de rendre l’ame tranquille, & le fanatisme est incompatible avec la tranquilité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre. Ainsi du plumage qu’il eut Icare pervertit l’usage; Il le reçut pour son salut, Il s’en servit pour son dommage. BERTAUD, *Evêque de Sées.* ### F — Fausseté des vertus humaines Quand le Duc de la Rochefoucault eut écrit ses pensées sur l’amour propre, & qu’il eut mis à découvert ce ressort de l’homme, un monsieur *Esprit*, de l’oratoire, écrivit un livre captieux, intitulé, *De la fausseté* *des vertus humaines.* Cet Esprit dit qu’il n’y a point de vertu; mais par grace il termine chaque chapitre en renvoyant à la charité chrétienne. Ainsi selon le sieur Esprit; ni Caton, ni Aristide, ni Marc-Aurèle, ni Epictète, n’étaient des gens de bien; mais on n’en peut trouver que chez les chrétiens. Parmi les chrétiens il n’y a de vertu que chez les catholiques; parmi les catholiques, il falait encor en excepter les jésuites, ennemis des oratoriens; partant la vertu ne se trouvait guères que chez les ennemis des jésuites. Ce Mr. Esprit commence par dire, que la prudence n’est pas une vertu; & sa raison est qu’elle est souvent trompée. C’est comme si on disait que César n’était pas un grand capitaine, parce qu’il fut battu à Dirrachium. Si Mr. Esprit avait été philosophe, il n’aurait pas examiné la prudence comme une vertu, mais comme un talent, comme une qualité utile, heureuse; car un scélérat peut être très-prudent, & j’en ai connu de cette espèce. O la rage de prétendre que *Nul n’aura de vertu que nous & nos amis!* Qu’est-ce que la vertu, mon ami? C’est de faire du bien. Fai nous en, & cela suffit. Alors nous te ferons grace du motif. Quoi! selon toi, il n’y aura nulle différence entre le Président de Thou, & Ravaillac? entre Cicéron & ce Popilius auquel il avait sauvé la vie, & qui lui coupa la tête pour de l’argent? & tu déclareras Epictète & Porphire des coquins, pour n’avoir pas suivi nos dogmes? Une telle insolence révolte. Je n’en dirai pas davantage, car je me mettrais en colère. ### F — Fin, Causes Finales Il paraît qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs soient faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre. D’un autre côté il faut avoir un étrange amour des causes finales pour assurer que la pierre a été formée pour bâtir des maisons, & que les vers à soie sont nés à la Chine afin que nous ayons du satin en Europe. Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la providence dans un cas, & de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause; donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale; donc il est aussi vrai de dire que les nés ont été faits pour porter des lunettes, & les doigts pour être ornés de diamants, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, & les yeux pour recevoir la lumiére. Je crois qu’on peut aisément éclaircir cette difficulté; quand les effets sont invariablement les mêmes, en tous lieux & en tout temps; quand ces effets uniformes sont indépendants des êtres auxquels ils appartiennent, alors il y a visiblement une cause finale. Tous les animaux ont des yeux, & ils voyent; tous ont des oreilles, & ils entendent; tous une bouche par laquelle ils mangent; un estomac, ou quelque chose d’aprochant, par lequel ils digèrent; tous un orifice qui expulse les excréments, tous un instrument de la génération: & ces dons de la nature opèrent en eux sans qu’aucun art s’en mêle. Voilà des causes finales clairement établies, & c’est pervertir nôtre faculté de penser, que de nier une vérité si universelle. Mais les pierres en tout lieu & en tout temps, ne composent pas des bâtiments; tous les nés ne portent pas des lunettes; tous les doigts n’ont pas une bague; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soie. Un ver à soie n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, comme vôtre bouche est faite pour manger, & vôtre derriére pour aller à la garderobe. Il y a donc des effets produits par des causes finales, & des effets en très grand nombre qu’on ne peut appeller de ce nom. Mais les uns & les autres sont également dans le plan de la providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle. Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du maître; c’est lui qui a créé les loix par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux & du reflux de l’Océan, & le soleil pour son quart: c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoye en cinq minutes & demie des rayons de lumiére dans les yeux des hommes, des crocodiles & des chats. Mais, si après bien des siécles nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux & des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons, & de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose, sinon, que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux & carnassiers? Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits & mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les Brames & les Quakers ne tuent personne; mais la pâte dont nous sommes paitris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions & des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs & de nos sottises; car une cause finale est universelle & invariable en tout temps & en tout lieu. Mais les horreurs & les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons nôtre bled, le fléau est la cause finale de la séparation du grain; mais si ce fléau en battant mon grain écrase mille insectes, ce n’est pas par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hazard; c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, & qu’ils devaient s’y trouver. C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur, ou qu’il soit battu; mais jamais on ne poura dire, L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre. Les instruments que nous a donnés la nature ne peuvent être toujours des causes finales en mouvement qui ayent leur effet immanquable. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toujours ouverts; chaque sens a ses temps de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle; mais la cause finale n’en subsiste pas moins, elle agira dès qu’elle sera libre. ### F — Folie Il n’est pas question de renouveller le livre d’Erasme, qui ne serait aujourd’hui qu’un lieu commun assez insipide. Nous appellons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser & d’agir comme les autres; ne pouvant gérer son bien, on l’interdit; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut; s’il est dangereux, on l’enferme; s’il est furieux, on le lie. Ce qu’il est important d’observer, c’est que cet homme n’est point privé d’idées; il en a comme tous les autres hommes pendant la veille, & souvent quand il dort. On peut demander comment son ame spirituelle, immortelle, logée dans son cerveau, recevant toutes les idées par les sens très-nettes & très distinctes, n’en porte cependant jamais un jugement sain? Elle voit les objets comme l’ame d’Aristote & de Platon, de Loke & de Newton les voyaient; elle entend les mêmes sons, elle a le même sens du toucher; comment donc recevant les perceptions que les plus sages éprouvent, en fait-elle un assemblage extravagant sans pouvoir s’en dispenser? Si cette substance simple & éternelle a pour ses actions les mêmes instruments qu’ont les ames des cerveaux les plus sages, elle doit raisonner comme eux. Qui peut l’en empêcher? Je conçois bien à toute force que si mon fou voit du rouge, & les sages du bleu; si quand les sages entendent de la musique, mon fou entend le braïement d’un ane; si quand ils sont au sermon, mon fou croit être à la comédie; si quand ils entendent oui, il entend non; alors son ame doit penser au rebours des autres. Mais mon fou a les mêmes perceptions qu’eux; il n’y a nulle raison apparente pour laquelle son ame ayant reçu par ses sens tous ses outils, ne peut en faire d’usage. Elle est pure, dit-on, elle n’est sujette par elle-même à aucune infirmité; la voilà pourvue de tous les secours nécessaires: quelque chose qui se passe dans son corps, rien ne peut changer son essence: cependant on la méne dans son étui aux petites maisons. Cette réflexion peut faire soupçonner que la faculté de penser donnée de Dieu à l’homme, est sujette au dérangement comme les autres sens. Un fou est un malade dont le cerveau patit, comme le gouteux est un malade qui soufre aux piés & aux mains; il pensait par le cerveau, comme il marchait avec les piés, sans rien connaître ni de son pouvoir incompréhensible de marcher, ni de son pouvoir non moins incompréhensible de penser. On a la goute au cerveau comme aux piés. Enfin après mille raisonnemens, il n’y a peut-être que la foi seule qui puisse nous convaincre qu’une substance simple & immatérielle puisse être malade. Les doctes ou les docteurs diront au fou; Mon ami, quoique tu ayes perdu le sens commun, ton ame est aussi spirituelle, aussi pure, aussi immortelle que la nôtre; mais notre ame est bien logée, & la tienne l’est mal; les fenêtres de la maison sont bouchées pour elle; l’air lui manque, elle étouffe. Le fou dans ses bons moments leur répondrait, Mes amis, vous supposez à votre ordinaire ce qui est en question; mes fenêtres sont aussi bien ouvertes que les vôtres, puisque je vois les mêmes objets, & que j’entends les mêmes paroles: il faut donc nécessairement que mon ame fasse un mauvais usage de ses sens, ou que mon ame ne soit elle-même qu’un sens vitié, une qualité dépravée. En un mot, ou mon ame est folle par elle-même, ou je n’ai point d’ame. Un des docteurs poura répondre; Mon confrère, Dieu a créé peut-être des ames folles, comme il a créé des ames sages. Le fou répliquera; Si je croyais ce que vous me dites, je serais encor plus fou que je ne le suis. De grace, vous qui en savez tant, dites-moi pourquoi je suis fou? Si les docteurs ont encor un peu de sens, ils lui répondront, Je n’en sais rien. Ils ne comprendront pas pourquoi une cervelle a des idées incohérentes; ils ne comprendront pas mieux pourquoi une autre cervelle a des idées réguliéres & suivies. Ils se croiront sages, & ils seront aussi foux que lui. ### F — Fraude *S’il faut user de fraudes pieuses avec le peuple?* Le Fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutsée, que nous nommons Confucius, & ce disciple s’appellait Ouang; & Bambabef soutenait que le peuple a besoin d’être trompé, & Ouang prétendait qu’il ne faut jamais tromper personne; & voici le précis de leur dispute. *BAMBABEF.* Il faut imiter l’Etre suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu’elles sont; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois piés, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre; il nous fait voir la lune & les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu’elles sont à des distances différentes. Il veut qu’une tour quarrée nous paraisse ronde de loin; il veut que le feu nous paraisse chaud, quoiqu’il ne soit ni chaud ni froid; enfin il nous environne d’erreurs convenables à notre nature. *OUANG.* Ce que vous nommez erreur n’en est point une. Le soleil tel qu’il est placé à des millions de millions de lis[1] au delà de nôtre globe, n’est pas celui que nous voyons. Nous n’appercevons réellement, & nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans nôtre rétine, sous un angle déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs & les distances; il faut d’autres secours & d’autres opérations pour les connaître. Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang qui était très-patient lui expliqua la théorie de l’optique; & Bambabef qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutsée; puis il reprit la dispute en ces termes. *BAMBABEF.* Si Dieu ne nous trompe pas par le ministère de nos sens, comme je le croyais, avoüez au moins que les médecins trompent toûjours les enfans pour leur bien; ils leur disent qu’ils leur donnent du sucre, & en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je peux donc moi Fakir, tromper le peuple qui est aussi ignorant que les enfans. *OUANG.* J’ai deux fils, je ne les ai jamais trompés; je leur ai dit quand ils ont été malades, Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre; elle vous nuirait si elle était douce; je n’ai jamais souffert que leurs gouvernantes & leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers; par là j’en ai fait de jeunes citoyens courageux & sages. *BAMBABEF.* Le peuple n’est pas né si heureusement que vôtre famille. *OUANG.* Tous les hommes se ressemblent; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Ce sont les Fakirs qui corrompent la nature des hommes. *BAMBABEF.* Nous leur enseignons des erreurs, je l’avoue, mais c’est pour leur bien. Nous leur faisons accroire que s’ils n’achètent pas de nos clous bénis, s’ils n’expient pas leurs péchés en nous donnant de l’argent, ils deviendront dans une autre vie, chevaux de poste, chiens, ou lézards. Cela les intimide, & ils deviennent gens de bien. *OUANG.* Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens? Il y en a parmi eux bien plus qu’on ne pense, qui raisonnent, qui se moquent de vos clous, de vos miracles, de vos superstitions; qui voyent fort bien qu’ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu’arrive-t-il? Ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur prêchez une religion impertinente, & ils n’en ont pas assez pour s’élever vers une religion pure, & dégagée de superstition, telle que la notre. Leurs passions leur font croire qu’il n’y a point de religion, parce que la seule qu’on leur enseigne est ridicule; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent. *BAMBABEF.* Point du tout, car nous ne leur enseignons qu’une bonne morale. *OUANG.* Vous vous feriez lapider par le peuple, si vous lui enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon, qu'ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu’on le leur prêche. Il faudrait seulement ne point mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vos impostures, dont vous pouriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d’enseigner. *BAMBABEF.* Quoi! vous croyez qu’on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables. *OUANG.* Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands, & nos laboureurs. Ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur, & vengeur. Ils ne souillent leur culte, ni par des systêmes absurdes, ni par des cérémonies extravagantes; & il y a bien moins de crimes parmi les lettrés que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés? *BAMBABEF.* Vous feriez une grande sottise; c’est comme si vous vouliez qu’ils eussent la même politesse, qu’ils fussent jurisconsultes; cela n’est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres, & du pain bis pour les domestiques. *OUANG:* J'avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la même science; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste; & la plus sûre manière d’inspirer la justice à tous les hommes, c’est de leur inspirer la religion sans superstition. *BAMBABEF.* C’est un beau projet; mais il est impraticable. Pensez-vous qu’il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit & qui récompense? Vous m’avez dit qu’il arrive souvent que les plus déliés d’entre le peuple se révoltent contre mes fables; ils se révolteront de même contre vôtre vérité; ils diront: Qui m’assurera que Dieu punit & récompense? où en est la preuve? Quelle mission avez-vous? Quel miracle avez-vous fait pour que je vous croye? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi. *OUANG.* Voilà où est vôtre erreur. Vous vous imaginez qu’on secouera le joug d’une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde, d’une idée dont la raison humaine est d’accord, parce qu’on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens? Le peuple est très disposé à croire ses magistrats: quand ses magistrats ne leur proposent qu’une créance raisonnable, ils l’embrassent volontiers. On n’a point besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l’homme; cette idée est trop naturelle pour être combatue. Il n’est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira & récompensera; il sufit qu’on croye à sa justice. Je vous assure que j’ai vû des villes entiéres qui n’avaient presque point d’autres dogmes, & que ce sont celles où j’ai vû le plus de vertu. *BAMBABEF.* Prenez garde; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront & les peines & les récompenses. *OUANG.* Vous m’avoüerez que ces Philosophes nieront bien plus fortement vos inventions; ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n’en seraient pas moins gens de bien; ils n’en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, & non par crainte. Mais de plus je vous soutiens qu’aucun philosophe ne serait jamais assuré que la providence ne réserve pas des peines aux méchants & des récompenses aux bons; car s’ils me demandent qui m’a dit que Dieu punit? je leur demanderai qui leur a dit que Dieu ne punit pas? Enfin je vous soutiens que les philosophes m’aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être Philosophe? *BAMBABEF.* Volontiers; mais ne le dites pas aux Fakirs. [1] *Un lis est de 124 pas.* ### G — Gloire Ben-al-bétif, ce digne chef des derviches leur disait un jour: Mes frères, il est très-bon que vous vous serviez souvent de cette sacrée formule de notre Koran, *Au nom de Dieu très-miséricordieux*; car Dieu use de miséricorde, & vous apprenez à la faire en répétant souvent les mots qui recommandent une vertu, sans laquelle il resterait peut d’hommes sur la terre. Mais, mes frères, gardez vous bien d’imiter ces téméraires qui se vantent à tout propos de travailler à la gloire de Dieu. Si un jeune imbécile soutient une thése sur les cathégories, thése à laquelle préside un ignorant en fourure, il ne manque pas d’écrire en gros caractères à la tête de sa thése; *Ek* *allhà abron doxa: Ad majorem Dei gloriam.* Un bon Musulman a-t-il fait blanchir son salon, il grave cette sotise sur sa porte; un Saka porte de l’eau pour la plus grande gloire de Dieu. C’est un usage impie qui est pieusement mis en usage. Que diriez-vous d’un petit Chiaoux, qui en vuidant la chaise percée de notre Sultan, s’écrieroit, A la plus grande gloire de notre invincible Monarque? Il y a certainement plus loin du Sultan à Dieu, que du Sultan au petit Chiaoux. Qu’avez-vous de commun, misérables vers de terre appellés hommes avec la gloire de l’être infini? Peut-il aimer la gloire? Peut-il en recevoir de vous? Peut-il en gouter? Jusqu’à quand, animaux à deux piés sans plumes, ferez-vous Dieu à votre image? Quoi! parce que vous êtes vains, parce que vous aimez la gloire, vous voulez que Dieu l’aime aussi! S’il y avait plusieurs Dieux, chacun d’eux peut-être voudrait obtenir les suffrages de ses semblables. Ce serait là la gloire d’un Dieu. Si l’on peut comparer la grandeur infinie avec la bassesse extrême, ce Dieu serait comme le roi Alexandre ou Scander, qui ne voulait entrer en lice qu’avec des rois: Mais vous, pauvres gens, quelle gloire pouvez-vous donner à Dieu? Cessez de profaner son nom sacré. Un empereur nommé Octave Auguste, défendit qu’on le louat dans les écoles de Rome, de peur que son nom ne fût avili. Mais vous ne pouvez ni avilir l’être suprême, ni l’honorer. Anéantissez vous, adorez & taisez vous. Ainsi parlait Ben-al-bétif, & les derviches s’écrièrent, Gloire à Dieu! Ben-al-bétif a bien parlé. ### G — Guerre La famine, la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus fameux de ce bas monde. On peut ranger dans la classe de la famine toutes les mauvaises nourritures où la disette nous force d’avoir recours pour abréger notre vie dans l’espérance de la soutenir. On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui sont au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la providence; Mais la guerre qui réünit tous ces dons, nous vient de l’imagination de trois ou quatre cent personnes, répandues sur la surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres; & c’est peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle les images vivantes de la divinité. Le plus déterminé des flateurs conviendra sans peine, que la guerre traine toûjours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu’il ait vû les hopitaux des armées d’Allemagne, & qu’il ait passé dans quelques villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre. C’est sans doute un très bel art que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille hommes sur cent mille. Cette invention fut d’abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun; par exemple, la diète des Grecs déclara à la diète de la Phrigie & des peuples voisins, qu’elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs, pour aller les exterminer si elle pouvait. Le peuple Romain assemblé jugeait qu’il était de son intérêt d’aller se battre avant moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les Volsques: Et quelques années après, tous les Romains étant en colère contre tous les Cartaginois, se battirent longtems sur mer & sur terre. Il n’en est pas de même aujourd’hui. Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte, dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois ou quatre cent ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apopléxie. Le prince & son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province qui est à quelques centaines de lieües de lui, a beau protester qu’elle ne le connait pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui; que pour donner des loix aux gens, il faut au moins avoir leur consentement: ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n’ont rien à faire ni rien à perdre; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite & à gauche; & marche à la gloire. Les autres princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent part chacun selon son pouvoir, & couvrent une petite étenduë de païs de plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan, Bajazet n’en trainèrent à leur suite. Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, & qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s’ils veulent être de la partie; ils se divisent aussi-tôt en deux bandes comme des moissonneurs, & vont vendre leurs services à quiconque veut les employer. Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit. Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant & s’attaquant tour à tour; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible. Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu solemnellement, avant d’aller exterminer son prochain. Si un chef n’a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n’en remercie point Dieu; mais lorsqu’il y en a eu environ dix mille d’exterminés par le feu & par le fer, & que pour comble de grace quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, & de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui n’est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les chansons nouvelles. On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces journées meurtriéres; Les uns sont vêtus d’un long just’aucorps noir, chargé d’un manteau écourté; Les autres ont une chemise par dessus une robe; quelques-uns portent deux pendants d’étoffe bigarrée, par dessus leur chemise. Tous parlent longtems; ils citent ce qui s’est fait jadis en Palestine, à propos d’un combat en Vétéravie. Le reste de l’année ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent en trois points & par antithèses que les dames qui étendent légérement un peu de carmin sur leurs jouës fraîches, seront l’objet éternel des vengeances éternelles de l’Eternel; Que Polieucte & Athalie sont les ouvrages du Démon; Qu’un homme qui fait servir sur sa table pour deux cent écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut; & qu’un pauvre homme qui mange pour deux sous & demi de mouton va pour jamais à tous les Diables. De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou quatre tout au plus composées par un Gaulois nommé Massillon, qu’un honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n’y en a pas un seul où l’orateur ose s’élever contre ce fléau & ce crime de la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l’amour qui est la seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer; ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le détruire. Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l’impureté, ô Bourdalouë! mais aucun sur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines, sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde. Tous les vices réünis de tous les âges & de tous les lieux n’égaleront jamais les maux que produit une seule campagne. Misérables médecins des ames, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piquures d’épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux! Philosophes moralistes, brulez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entiére. Que deviennent & que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cent pas me fracasse le corps, & que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourans, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la dernière fois voyent la ville où je suis né détruite par le fer & par la flamme, & que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour des prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas? Ce qu’il y a de pis, c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars un Dieu furieux, insensé, infernal. ### G — Grace Sacrés consulteurs de Rome moderne, illustres & infaillibles Théologiens, personne n’a plus de respect que moi pour vos divines décisions; Mais si Paul Emile, Scipion, Caton, Cicéron, César, Titus, Trajan, Marc-Aurèle, revenaient dans cette Rome qu’il mirent autrefois en quelque crédit, vous m’avouerez qu’ils seraient un peu étonnés de vos décisions sur la grace. Que diraient-ils, s’ils entendaient parler de la grace de santé selon St. Thomas, & de la grace médicinale selon Cajetan; de la grace extérieure, & intérieure, de la gratuite, de la sanctifiante, de l’actuelle, de l’habituelle, de la coopérante, de l’efficace qui quelquefois est sans effet, de la suffisante qui quelquefois ne suffit pas, de la versatile, & de la congrue? en bonne foi, y comprendraient-ils plus que vous & moi? Quel besoin auraient ces pauvres gens, de vos sublimes instructions? Il me semble que je les entends dire; Mes Reverends Pères, vous êtes de terribles génies: nous pensions sottement que l’être éternel ne se conduit jamais par des loix particulières comme les vils humains, mais par ses loix générales, éternelles comme lui. Personne n’a jamais imaginé parmi nous, que Dieu fût semblable à un maître insensé qui donne un pécule à un esclave, & refuse la nourriture à l’autre; qui ordonne à un manchot de paitrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cu-de-jatte d’être son courier. Tout est grace de la part de Dieu; il a fait au globe que nous habitons la grace de le former; aux arbres, la grace de les faire croitre; aux animaux celle de les nourir; mais dira-t-on que si un loup trouve dans son chemin un agneau pour son souper, & qu’un autre loup meure de faim, Dieu a fait à ce premier loup une grace particulière? S’est-il occupé par une grace prévenante à faire croitre un chêne, préférablement à un autre chêne à qui la séve a manqué? Si dans toute la nature, tous les êtres sont soumis aux loix générales, comment une seule espèce d’animaux n’y serait-elle pas soumise? Pourquoi le maître absolu de tout, aurait-il été plus occupé à diriger l’intérieur d’un seul homme, qu’à conduire le reste de la nature entiére? Par quelle bizarrerie changerait-il quelque chose dans le cœur d’un Courlandais ou d’un Biscayen, pendant qu’il ne change rien aux loix qu’il a imposées à tous les astres? Quelle pitié de supposer qu’il fait, défait, refait continuellement des sentimens dans nous! & quelle audace de nous croire exceptés de tous les êtres! Encor n’est-ce que pour ceux qui se confessent, que tous ces changements sont imaginés. Un Savoyard, un Bergamasque aura le lundi la grace de faire dire une messe pour douze sous; le mardi il ira au cabaret, & la grace lui manquera; le mercredi il aura une grace coopérante qui le conduira à confesse; mais il n’aura point la grace efficace de la contrition parfaite; le jeudi ce sera une grace suffisante qui ne lui suffira point, comme on l’a déja dit. Dieu travaillera continuellement dans la tête de ce Bergamasque, tantôt avec force, tantôt faiblement, & le reste de la terre ne lui sera de rien! il ne daignera pas se mêler de l’intérieur des Indiens & des Chinois! S’il vous reste un grain de raison, mes reverends pères, ne trouvez-vous pas ce systême prodigieusement ridicule? Malheureux, voyez ce chêne qui porte sa tête aux nues, & ce roseau qui rampe à ses piés; vous ne dites pas que la grace efficace a été donnée au chêne, & a manqué au roseau. Levez les yeux au ciel, voyez l’éternel Démiurgos créant des millions de mondes qui gravitent tous les uns vers les autres, par des loix générales & éternelles. Voyez la même lumiére se réfléchir du Soleil à Saturne, & de Saturne à nous; & dans cet accord de tant d’astres emportés par un cours rapide, dans cette obéïssance générale de toute la nature, osez croire, si vous pouvez, que Dieu s’occupe de donner une grace versatile à sœur Therèse & une grace concomitante à sœur Agnès! Atome, à qui un sot atome a dit que l’éternel a des loix particuliéres pour quelques atomes de ton voisinage, qu’il donne sa grace à celui-là, & la refuse à celui-ci; que tel qui n’avait pas la grace hier, l’aura demain; ne répète pas cette sotise. Dieu a fait l’univers, & ne va point créer des vents nouveaux pour remuer quelques brins de paille dans un coin de cet univers. Les théologiens sont comme les combattans chez Homère, qui croyaient que les Dieux s’armaient tantôt contre eux, tantôt en leur faveur. Si Homère n’était pas considéré comme poëte, il le serait comme blasphémateur. C’est Marc-Aurèle qui parle, ce n’est pas moi; car Dieu qui vous inspire, me fait la grace de croire tout ce que vous dites, tout ce que vous avez dit, & tout ce que vous direz. ### H — Histoire des Rois Juifs & Paralipomènes Tous les peuples ont écrit leur histoire dès qu’ils ont pu écrire. Les juifs ont aussi écrit la leur. Avant qu’ils eussent des rois, ils vivaient sous une Théocratie; ils étaient censés gouvernés par Dieu même. Quand les juifs voulurent avoir un roi comme les autres peuples leurs voisins, le prophète Samuel leur déclara de la part de Dieu,que c’était Dieu lui-même qu’ils rejettaient; ainsi la Théocratie finit chez les Juifs, lorsque la monarchie commença. On pourait donc dire, sans blasphémer, que l’histoire des rois Juifs a été écrite comme celle des autres peuples, & que Dieu n’a pas pris la peine de dicter lui-même l’histoire d’un peuple qu’il ne gouvernait plus. On n’avance cette opinion qu’avec la plus extrême défiance. Ce qui pourait la confirmer, c’est que les Paralipomènes contredisent très souvent le livre des rois dans la chronologie & dans les faits, comme nos historiens prophanes se contredisent quelquefois. De plus, si Dieu a toujours écrit l’histoire des Juifs, il faut donc croire qu’il l’écrit encore; car les Juifs sont toujours son peuple chéri. Ils doivent se convertir un jour, & il paraît qu’alors ils seront aussi en droit de regarder l’histoire de leur dispersion comme sacrée, qu’ils sont en droit de dire que Dieu écrivit l’histoire de leurs rois. On peut encor faire une réflexion; c’est que Dieu ayant été leur seul Roi très longtemps, & ensuite ayant été leur historien, nous devons avoir pour tous les Juifs le respect le plus profond. Il n’y a point de fripier Juif qui ne soit infiniment au dessus de César & d’Aléxandre. Comment ne se pas prosterner devant un fripier qui vous prouve que son histoire a été écrite par la divinité même, tandis que les histoires Grecques & Romaines ne nous ont été transmises que par des prophanes? Si le stile de l’histoire des rois & des paralipomènes est divin, il se peut encor que les actions racontées dans ces histoires ne soient pas divines. David assassine Urie. Isboseth, & Miphiboseth sont assassinés. Absalon assassine Amnon, Joab assassine Absalon, Salomon assassine Adonias son frère, Baza assassine Nadab, Zimri assassine Ela, Hamri assassine Zimri, Achab assassine Naboth; Jehu assassine Achab, & Joram; les habitans de Jérusalem assassinent Amasias fils de Joas. Sélom fils de Jabès assassine Zacharias fils de Jéroboam. Manahaim assassine Sélom fils de Jabès. Phacée fils de Roméli assassine Phaceia fils de Manahaim. Ozée fils d’Ela assassine Phacée fils de Roméli. On passe sous silence beaucoup d’autres menus assassinats. Il faut avouer que si le St. Esprit a écrit cette histoire, il n’a pas choisi un sujet fort édifiant. ### I — Idole, Idolatre, Idolatrie IDOLE, vient du grec Eidos, figure, Eidolos; représentation d’une figure, Latreuein, servir, révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, & a beaucoup d’acceptions différentes: il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect: se courber, se mettre à genoux, saluer, & enfin communément, rendre un culte suprême. Il est utile de remarquer ici que le dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les payens étaient idolâtres, & que les Indiens sont encor des peuples idolâtres. Premiérement, on n’appella personne payen avant Théodose le jeune; ce nom fut donné alors aux habitans des bourgs d’Italie, *Pagorum incolæ Pagani*, qui conservèrent leur ancienne religion. Secondement, l’Indoustan est Mahométan, & les Mahométans sont les implacables ennemis des images & de l’idolatrie. Troisiémement, on ne doit point appeller idolâtres beaucoup de peuples de l’Inde qui sont de l’ancienne religion des Parsis, ni certaines Castes qui n’ont point d’idoles. *EXAMEN,* *S’il y a jamais eu un gouvernement idolâtre.* Il paraît que jamais il n’y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris ce nom d’idolâtre. Ce mot est une injure, un terme outrageant, tel que celui de Gavache que les Espagnols donnaient autrefois aux Français, & celui de Maranes que les Français donnaient aux Espagnols. Si on avait demandé au sénat de Rome, à l’Aréopage d’Athènes, à la cour des rois de Perse, *Etes-vous idolâtres?* ils auraient à peine entendu cette question. Nul n’aurait répondu, Nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot, idolâtre, idolatrie, ni dans Homère, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n’y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu’on adorât des idoles, qu’on les servît en Dieux, qu’on les regardât comme des Dieux. Quand les capitaines Romains & Carthaginois faisaient un traité, ils attestaient tous leurs Dieux. C’est en leur présence, disaient-ils, que nous jurons la paix. Or les statues de tous ces Dieux, dont le dénombrement était très-long, n’étaient pas dans la tente des généraux; ils regardaient les Dieux comme présents aux actions des hommes, comme témoins, comme juges, & ce n’est pas assurément le simulacre qui constituait la divinité. De quel œil voyaient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples? Du même œil, s’il est permis de s’exprimer ainsi, que nous voyons les images des objets de notre vénération. L’erreur n’était pas d’adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d’adorer une fausse divinité représentée par ce bois & ce marbre. La différence entre eux & nous n’est pas qu’ils eussent des images & que nous n’en ayons point; la différence est que leurs images figuraient des êtres fantastiques dans une religion fausse, & que les nôtres figurent des êtres réels dans une religion véritable. Les Grecs avaient la statue d’Hercule, & nous celle de St. Christophe; ils avaient Esculape & sa chèvre, & nous St. Roch & son chien; Jupiter armé du tonnerre, & nous St. Antoine de Padoue, & St. Jacques de Compostela. Quand le consul Pline adresse ses priéres *aux Dieux immortels*, dans l’éxorde du panégirique de Trajan, ce n’est pas à des images qu’il les adresse; ces images n’étaient pas immortelles. Ni les derniers temps du paganisme, ni les plus reculés, n’offrent pas un seul fait qui puisse faire conclure qu’on adorât une idole. Homère ne parle que des Dieux qui habitent le haut Olimpe. Le Palladium, quoique tombé du ciel, n’était qu’un gage sacré de la protection de Pallas; c’était elle qu’on vénérait dans le Palladium. Mais les Romains & les Grecs se mettaient à genoux devant des statues, leur donnaient des couronnes, de l’encens, des fleurs, les promenaient en triomphe dans les places publiques. Nous avons sanctifié ces coutumes, & nous ne sommes point idolâtres. Les femmes en temps de sécheresse portaient les statues des Dieux, après avoir jeuné. Elles marchaient piés nuds, les cheveux épars, & aussi-tôt il pleuvait à seaux, comme dit Pétrone, *& statim urceatim pluebat.* N’avons-nous pas consacré cet usage illégitime chez les Gentils, & légitime sans doute parmi nous? Dans combien de villes ne porte-t-on pas nuds piés les châsses des Saints pour obtenir les bénédictions du ciel par leur intercession? Si un Turc, un lettré Chinois était témoin de ces cérémonies, il pourait par ignorance nous accuser d’abord de mettre notre confiance dans les simulacres que nous promenons ainsi en procession; mais il suffirait d’un mot pour le détromper. On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées dans tous les temps contre l’idolâtrie des Romains, & des Grecs; & ensuite on est plus surpris encor quand on voit qu’ils n’étaient pas idolâtres. Il y avait des temples plus privilégiés que les autres. La grande Diane d’Ephèse avait plus de réputation qu’une Diane de village. Il se faisait plus de miracles dans le temple d’Esculape à Epidaure, que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olimpien attirait plus d’offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu’il faut toujours opposer ici les coutumes d’une religion vraye, à celles d’une religion fausse, n’avons-nous pas eu depuis plusieurs siécles plus de dévotion à certains autels qu’à d’autres? Ne portons-nous pas plus d’offrandes à Notre-Dame de Lorette, qu’à Notre-Dame des Neiges? C’est à nous à voir si on doit saisir ce prétexte pour nous accuser d’idolatrie? On n’avait imaginé qu’une seule Diane, un seul Apollon, un seul Esculape; non pas autant d’Apollons, de Dianes & d’Esculapes qu’ils avaient de temples & de statues. Il est donc prouvé, autant qu’un point d’histoire peut l’être, que les anciens ne croyaient pas qu’une statue fût une divinité, que le culte ne pouvait être rapporté à cette statue, à cette idole, & que par-conséquent les anciens n’étaient point idolâtres. Une populace grossiére & superstitieuse qui ne raisonnait point, qui ne sçavait ni douter, ni nier, ni croire, qui courait aux temples par oisiveté, & parce que les petits y sont égaux aux grands, qui portait son offrande par coutume, qui parlait continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, & qui n’était guères au-dessus des victimes qu’elle amenait; cette populace, dis-je, pouvait bien, à la vue de la grande Diane, & de Jupiter tonnant, être frappée d’une horreur religieuse, & adorer sans le sçavoir, la statue même; c’est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos païsans grossiers, & on n’a pas manqué de les instruire que c’est aux bienheureux, aux immortels reçus dans le ciel, qu’ils doivent demander leur intercession, & non à des figures de bois & de pierre, & qu’ils ne doivent adorer que Dieu seul. Les Grecs & les Romains augmentèrent le nombre de leurs Dieux par des apothéoses; les Grecs divinisaient les conquérants, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d’un genre différent. Nous avons des Saints au lieu de leurs demi-Dieux, de leurs Dieux secondaires; mais nous n’avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux, qui seraient la plûpart ignorés sur la terre, s’ils n’étaient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flaterie, les nôtres par le respect pour la vertu. Mais ces anciennes apothéoses sont encor une preuve convaincante que les Grecs & les Romains n’étaient point proprement idolâtres. Il est clair qu’ils n’admettaient pas plus une vertu divine dans la statue d’Auguste & de Claudius, que dans leurs médailles. Ciceron dans ses ouvrages philosophiques ne laisse pas soupçonner seulement qu’on puisse se méprendre aux statues des Dieux & les confondre avec les Dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroyent la religion établie; mais aucun d’eux n’imagine d’accuser les Romains de prendre du marbre & de l’airain pour des divinités. Lucrèce ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux. Donc, encor une fois, cette opinion n’existait pas, on n’en avait aucune idée. Il n’y avait point d’idolâtres. Horace fait parler une statue de Priape; il lui fait dire, *J’étais autrefois un tronc de figuier; un charpentier ne sachant* *s’il ferait de moi un Dieu ou un banc, se détermina enfin à me* *faire Dieu &c.* Que conclure de cette plaisanterie? Priape était de ces petites divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; & cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape qu’on mettait dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n’était pas fort révérée. Dacier en se livrant à l’esprit commentateur n’a pas manqué d’observer que Baruch avait prédit cette avanture, en disant, *Ils ne seront que ce que voudront les ouvriers*; mais il pouvait observer aussi qu’on en peut dire autant de toutes les statues. On peut d’un bloc de marbre tirer tout aussi bien une cuvette qu’une figure d’Alexandre, ou de Jupiter, ou de quelqu’autre chose plus respectable. La matiére dont étaient formés les cherubins du Saint des Saints aurait pû servir également aux fonctions les plus viles. Un trône, un autel en sont-ils moins révérés, parce que l’ouvrier en pouvait faire une table de cuisine? Dacier au lieu de conclure que les Romains adoraient la statue de Priape, & que Baruch l’avait prédit, devait donc conclure que les Romains s’en moquaient. Consultez tous les auteurs qui parlent de statues de leurs Dieux, vous n’en trouverez aucun qui parle d’idolatrie; ils disent expressément le contraire. Vous voyez dans Martial: *Qui finxit sacros auro vel marmore vultus,* *Non facit ille Deos.* Dans Ovide: *Colitur pro Jove forma Jovis.* Dans Stace: *Nulla autem effigies, nulli commissa matello,* *Forma Dei mentes habitare ac numina gaudet.* Dans Lucain: *Estne Dei sedes, nisi terra & pontus & aer?* On ferait un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étaient que des images. Il n’y a que le cas où les statues rendaient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avaient en elles quelque chose de divin. Mais certainement l’opinion régnante était que les dieux avaient choisi certains autels, certains simulacres pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère & dans les chœurs de tragédies Grecques, que des priéres à Apollon qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une priére adressée à une statue. Ceux qui professaient la magie, qui la croyaient une science, ou qui feignaient de le croire, prétendaient avoir le secret de faire descendre les Dieux dans les statues, non pas les grands Dieux, mais les Dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégiste appellait faire des Dieux; & c’est ce que St. Augustin réfute dans sa cité de Dieu. Mais cela même montre évidemment que les simulacres n’avaient rien en eux de divin, puisqu’il falait qu’un magicien les animât. Et il me semble qu’il arrivait bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler. En un mot les images des Dieux n’étaient point des Dieux; Jupiter, & non pas son image, lançait le tonnerre; ce n’était pas la statue de Neptune qui soulevait les mers, ni celle d’Apollon qui donnait la lumière. Les Grecs & les Romains étaient des Gentils, des Polithéïstes, & n’étaient point des idolâtres. *Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares; les Turcs ont été idolâtres? & de quelle antiquité est l’origine des simulacres appellés idoles. Histoire de leur culte.* C’est une grande erreur d’appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil & aux étoiles. Ces nations n’eurent longtemps ni simulacres ni temples. Si elles se trompèrent, c’est en rendant aux astres ce qu’ils devaient au créateur des astres: Encor le dogme de Zoroastre ou Zerdust, recueilli dans le Sadder, enseigne-t-il un être suprême, vengeur & rémunérateur; & cela est bien loin de l’idolatrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien. Gengis-Kan chez les Tartares n’était point idolâtre, & n’avait aucun simulacre. Les Musulmans qui remplissent la Grèce, l’Asie mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde & l’Afrique, appellent les chrêtiens idolâtres, giaours, parce qu’ils croyent que les chrêtiens rendent un culte aux images. Ils brisèrent plusieurs statues qu’ils trouvèrent à Constantinople dans Ste. Sophie, & dans l’église des Sts. Apotres, & dans d’autres qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes, & leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avaient été hommes autrefois, des images de ces saints revérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étaient des preuves invincibles de l’idolatrie la plus complette. Cependant il n’en est rien. Les chrêtiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, & ne révérent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les iconoclastes & les protestans ont fait le même reproche d’idolatrie à l’église, & on leur a fait la même réponse. Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, & ont encor moins exprimé leurs idées par des mots précis, & sans équivoque, nous appellames du nom d’*idolâtres* les gentils, & surtout les polithéïstes. On a écrit des volumes immenses, on a débité des sentiments divers sur l’origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs Dieux sous des figures sensibles: cette multitude de livres & d’opinions ne prouve que l’ignorance. On ne sait pas qui inventa les habits & les chaussures, & on veut savoir qui le premier inventa les *idoles*? Qu’importe un passage de *Sanchoniaton* qui vivait avant la guerre de Troye? que nous apprend-il, quand il dit que le cahos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp & sa femme Baü engendrèrent Eon, qu’Eon engendra Genos? que Cronos leur descendant avait deux yeux par derrière comme par devant, qu’il devint Dieu, & qu’il donna l’Egypte à son fils Taut? Voilà un des plus respectables monumens de l’antiquité. Orphée antérieur à Sanchoniaton, ne nous en apprendra pas davantage, dans sa Théogonie, que Damascius nous a conservée. Il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu, qu’il appelle visage dieu, & des ailes dorées aux épaules. Mais vous pouvez de ces idées bizarres tirer deux grandes vérités; l’une que les images sensibles & les hiérogliphes sont de l’antiquité la plus haute; l’autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe. Quant au politheïsme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux faibles, capables de raison & de folie, sujets à tous les accidents, à la maladie & à la mort, ces hommes ont senti leur faiblesse & leur dépendance: ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux. Ils ont senti une force dans la terre qui fournit leurs aliments; une dans l’air qui souvent les détruit; une dans le feu qui consume, & dans l’eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorants que d’imaginer des êtres qui présidaient à ces éléments? Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisait luire aux yeux le soleil & les étoiles? Et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encor que de les figurer d’une manière sensible? Pouvait-on même s’y prendre autrement? La religion juive qui précéda la nôtre, & qui fut donnée par Dieu même, était toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il parait sur une montagne. Les esprits célestes qu’il envoye viennent tous avec une forme humaine; enfin le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des ailes & des têtes d’animaux; c’est ce qui a donné lieu à l’erreur de Plutarque, de Tacite, d’Appien, & de tant d’autres, de reprocher aux juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu malgré sa défense de peindre, & de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la faiblesse humaine, qui demandait qu’on parlat aux sens par des images. Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, & le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main, & touche la bouche de Jérémie, au ch. I. de ce Prophète. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, & Dieu lui parait comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’altérent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple. Les lettrés Chinois, les Parsis, les anciens Egyptiens n’eurent point d’idoles; mais bientôt Isis & Osiris furent figurés; bientôt Bel à Babylone fut un gros colosse. Brama fut un monstre bizarre dans la presqu’Ile de l’Inde. Les Grecs surtout multiplièrent les noms des Dieux, les statues & les temples; mais en attribuant toûjours la suprême puissance à leur Zeus, nommé par les latins Jupiter; maître des Dieux & des hommes. Les Romains imitèrent les Grecs. Ces peuples placèrent toûjours tous les Dieux dans le ciel, sans sçavoir ce qu’ils entendaient par le ciel & par leur Olimpe: il n’y avait pas d’apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées, qui ne sont que de l’eau. On en avait placé d’abord sept dans les sept planètes, parmi lesquelles on comptait le soleil; mais depuis la demeure de tous les Dieux fut l’étendue du ciel. Les Romains eurent leurs douze grands Dieux; six mâles & six femelles, qu’ils nommèrent *Dii majorum gentium.* Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure; Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié; Vesta prit sa place. Ensuite venaient les Dieux *minorum gentium*, les Dieux indigètes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les Dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néreïdes, Glaucus; puis les Driades, les Naïades; les dieux des jardins, ceux des bergers; il y en avait pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées; on eut le Dieu *Pet.* On divinisa enfin les empereurs. Ni ces empereurs ni le Dieu *Pet*, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tetons, ni Stercutius le Dieu de la garderobe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel & de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples, les petits Dieux Pénates n’en eurent point, mais tous eurent leur figure, leur idole. C’étaient de petits magots dont on ornait son cabinet. C’étaient les amusements des vieilles femmes & des enfans, qui n’étaient autorisés par aucun culte public. On laissait agir à son gré la superstition de chaque particulier. On retrouve encor ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes. Si personne ne sait quand les hommes commencèrent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute. Tharé père d’Abraham en faisait à Ur en Chaldée. Rachel déroba & emporta les idoles de son beau-père Laban. On ne peut remonter plus haut. Mais quelle notion précise avaient les anciennes nations de tous ces simulacres? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuait-on? croyoit-on que les Dieux descendaient du ciel pour venir se cacher dans ces statues? ou qu’ils leur communiquaient une partie de l’esprit divin, ou qu’ils ne leur communiquaient rien du tout? c’est encor sur quoi on a très-inutilement écrit; il est clair que chaque homme en jugeait selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachaient le plus de divinité qu’ils pouvaient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes. On sçait que les philosophes réprouvaient ces superstitions, que les guerriers s’en moquaient, que les magistrats les toléraient, & que le peuple toûjours absurde ne savait ce qu’il faisait. C’est en peu de mots l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connaître. On peut se faire la même idée du culte que toute l’Egypte rendit à un bœuf, & que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des ognons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblêmes. Ensuite un certain bœuf Apis, un certain chien, nommé Anubis, furent adorés, on mangea toûjours du bœuf & des ognons; mais il est difficile de savoir ce que pensaient les vieilles femmes d’Egypte, des ognons sacrés & des bœufs. Les idoles parlaient assez souvent. On faisait commémoration à Rome le jour de la fête de Cibèle, des belles paroles que la statue avait prononcées, lorsqu’on en fit la translation du palais du Roi Attale. *Ipsa pati volui; ne sit mora, mitte volentem,* *Dignus Roma locus, quò Deus omnis eat.* “J’ai voulu qu’on m’enlevât, emmenez-moi vite; Rome est digne que tout Dieu s’y établisse.” La statue de la fortune avait parlé; les Scipions, les Cicérons, les Césars, à la vérité, n’en croyaient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oyes & des dieux, pouvait fort bien le croire. Les idoles rendaient aussi des oracles, & les prêtres cachés dans le creux des statues parlaient au nom de la divinité. Comment au milieu de tant de Dieux & de tant de théogonies différentes, & de cultes particuliers, n’y eut-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres? Cette paix fut un bien qui nâquit d’un mal, de l’erreur même. Car chaque nation reconnaissant plusieurs dieux inférieurs, trouva bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise à qui on reproche d’avoir tué le bœuf Apis, on ne voit dans l’histoire prophane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les gentils n’avaient aucune religion exclusive, & les prêtres ne songèrent qu’à multiplier les offrandes & les sacrifices. Les premiéres offrandes furent des fruits. Bientôt après il falut des animaux pour la table des prêtres; ils les égorgeaient eux-mêmes; ils devinrent bouchers & cruels: enfin ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines; & surtout des enfans & de jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Parsis, ni les Indiens ne furent coupables de ces abominations. Mais à Hiéropolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes. Dans la Tauride on sacrifiait les étrangers. Heureusement les prêtres de la Tauride ne devaient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cypriots, les Phéniciens, les Tyriens, les Cartaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tombèrent dans ce crime de religion; & Plutarque rapporte qu’ils immolèrent deux Grecs & deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois Vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolèrent des hommes quand ils entrèrent en Italie avec ce Prince. Les Gaulois, les Germains faisaient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guères lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain. Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, & que Saül fut prêt d’immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étaient voüés au Seigneur par anathême ne pouvaient être rachetés ainsi qu’on rachetait les bêtes, & qu’il falait qu’ils périssent. Samuel prêtre Juif hacha en morceaux avec un saint couperet le roi Agag prisonnier de guerre à qui Saül avait pardonné, & Saül fut réprouvé pour avoir observé le droit des gens avec ce roi; Mais Dieu maître des hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, comme il le veut, & par qui il veut; & ce n’est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie & de la mort, & à usurper les droits de l’Etre suprême. Pour consoler le genre humain de cet horrible tableau, de ces pieux sacrilèges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avait la théologie sacrée & l’erreur populaire, le culte secret & les cérémonies publiques, la religion des sages & celle du vulgaire. On n’enseignait qu’un seul Dieu aux initiés dans les mistères: il n’y a qu’à jetter les yeux sur l’hymne attribuée à l’ancien Orphée, qu’on chantait dans les mystères de Cérès Eléusine, si célébre en Europe & en Asie. “Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton cœur, marche dans la voye de la justice: que le Dieu du ciel & de la terre soit toujours présent à tes yeux; il est unique, il existe seul par lui-même; tous les êtres tiennent de lui leur existence: il les soutient tous; il n’a jamais été vû des mortels, & il voit toutes choses.” Qu’on lise encor ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à St. Augustin: “Quel homme est assez grossier, assez stupide pour douter qu’il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n’a rien engendré de semblable à lui-même, & qui est le père commun de toutes choses?” Il y a mille témoignages que les sages abhorraient non-seulement l’idolatrie, mais encor le polithéïsme. Epictète, ce modèle de résignation & de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu. Voici une de ses maximes: “Dieu m’a créé, Dieu est au dedans de moi; je le porte partout. Pourais-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infames désirs? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le loüer de tout, & de ne cesser de le bénir, qu’en cessant de vivre.” Toutes les idées d’Epictète roulent sur ce principe. Marc-Aurèle, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire Romain, qu’Epictète dans l’esclavage, parle souvent, à la vérité, des Dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Etre suprême & les hommes; mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnait qu’un Dieu éternel, infini? “Notre ame, dit-il, est une émanation de la divinité. Mes enfans, mon corps, mes esprits me viennent de Dieu.” Les Stoïciens, les Platoniciens, admettaient une nature divine & universelle: les Epicuriens la niaient. Les Pontifes ne parlaient que d’un seul Dieu dans les mystères. Où étaient donc les idolâtres? Au reste c’est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri de dire que du temps de Théodose le jeune, il ne resta plus d’idolâtres que dans les païs reculés de l’Asie & de l’Afrique. Il y avait dans l’Italie beaucoup de peuples encor gentils, même au septiéme siécle. Le nord de l’Allemagne depuis le Vézer, n’était pas chrétien du temps de Charlemagne. La Pologne & tout le septentrion restèrent longtemps après lui dans ce qu’on appelle idolatrie. La moitié de l’Afrique, tous les royaumes au-delà du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques Lapons, quelques Samoïedes, quelques Tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres. Finissons par remarquer que dans les temps qu’on appelle parmi nous le moyen âge, nous appellions le païs des Mahométans la Paganie. Nous traitions d’idolâtres, d’adorateurs d’images, un peuple qui a les images en horreur. Avoüons encor une fois, que les Turcs sont plus excusables de nous croire idolâtres, quand ils voyent nos autels chargés d’images & de statues. ### J — Jephte, ou des sacrifices de sang humain *Ou des sacrifices de sang humain.* Il est évident par le texte du livre des juges que Jephté promit de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison pour venir le féliciter de sa victoire contre les Ammonites. Sa fille unique vint au devant de lui; il déchira ses vêtements, & il l’immola après lui avoir permis d’aller pleurer sur les montagnes le malheur de mourir vierge. Les filles juives célébrèrent longtemps cette avanture, en pleurant la fille de Jephté pendant quatre jours. ( Voyez chapitre 12 des Juges. ) En quelque temps que cette histoire ait été écrite, qu’elle soit imitée de l’histoire grecque, d’Agamemnon & d’Idoménée, ou qu’elle en soit le modèle, qu’elle soit antérieure ou postérieure à de pareilles histoires Assiriennes, ce n’est pas ce que j’éxamine; je m’en tiens au texte: Jephté voua sa fille en holocauste, & accomplit son vœu. Il était expressément ordonné par la loi juive, d’immoler les hommes voués au seigneur. *Tout homme voué ne sera point racheté, mais sera mis à mort sans rémission.* La vulgate traduit, *non redimetur, sed morte morietur.* Lévitique chap. 27. verset 29. C’est en vertu de cette loi que Samuël coupa en morceaux le roi Agag, à qui Saül avait pardonné; & c’est même pour avoir épargné Agag, que Saül fut réprouvé du Seigneur, & perdit son royaume. Voilà donc les sacrifices de sang humain clairement établis; il n’y a aucun point d’histoire mieux constaté; on ne peut juger d’une nation que par ses archives, & par ce qu’elle raporte d’elle-même. ### I — Inondation Y a-t-il eu un temps où le globe ait été entiérement inondé? cela est physiquement impossible. Il se peut que successivement la mer ait couvert tous les terrains l’un après l’autre; & cela ne peut être arrivé que par une gradation lente, dans une multitude prodigieuse de siécles. La mer en cinq cent années de tems, s’est retirée d’Aiguemortes, de Fréjus, de Ravenne qui étaient de grands ports, & a laissé environ deux lieues de terrain à sec. Par cette progression il est évident qu’il lui faudrait deux millions deux cent cinquante mille ans pour faire le tour de notre globe.Ce qui est très-remarquable, c’est que cette période approche fort de celle qu’il faut à l’axe de la terre pour se relever & pour coïncider avec l’équateur; mouvement très vraisemblable, qu’on commence depuis cinquante ans à soupçonner, & qui ne peut s’effectuer que dans l’espace de deux millions & plus de trois cent mille années. Les lits, les couches de coquilles qu’on a découvert de tous côtés à soixante, à quatre vingt, à cent lieues même de la mer, sont une preuve incontestable qu’elle a déposé peu à peu ces productions maritimes sur des terrains qui étaient autrefois les rivages de l’Océan; mais que l’eau ait couvert entiérement tout le globe à la fois, c’est une chimère absurde en physique, démontrée impossible par les loix de la gravitation, par les loix des fluides, par l’insuffisance de la quantité d’eau. Ce n’est pas qu’on prétende donner la moindre atteinte à la grande vérité du déluge universel rapporté dans le Pentateuque; au contraire, c’est un miracle, donc il le faut croire; c’est un miracle, donc il n’a pu être éxécuté par les loix physiques. Tout est miracle dans l’histoire du déluge. Miracle que quarante jours de pluye ayent inondé les quatre parties du monde, & que l’eau se soit élevée de quinze coudées au dessus de toutes les plus hautes montagnes; miracle qu’il y ait eu des cataractes, des portes, des ouvertures dans le ciel; miracle que tous les animaux se soient rendus dans l’arche de toutes les parties du monde; miracle que Noé ait trouvé de quoi les nourir pendant dix mois; miracle que tous les animaux ayent tenu dans l’arche avec leurs provisions; miracle que la plûpart n’y soient pas morts; miracle qu’ils ayent trouvé de quoi se nourrir en sortant de l’arche; miracle encor, mais d’une autre espèce, qu’un nommé Pelletier ait crû expliquer comment tous les animaux ont pu tenir & se nourrir naturellement dans l’arche de Noé. Or l’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il serait insensé de l’expliquer; ce sont de ces mystères qu’on croit par la foi, & la foi consiste à croire ce que la raison ne croit pas, ce qui est encor un autre miracle. Ainsi l’histoire du déluge universel est comme celle de la tour de Babel, de l’anesse de Balaam, de la chute de Jérico au son des trompettes, des eaux changées en sang, du passage de la mer rouge, & de tous les prodiges que Dieu daigna faire en faveur des élus de son peuple. Ce sont des profondeurs que l’esprit humain ne peut sonder. ### J — Joseph L’Histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité & de littérature, est un des plus précieux monumens de l’antiquité, qui soient parvenus jusqu’à nous. Elle paraît être le modèle de tous les écrivains Orientaux; elle est plus attendrissante que l’Odissée d’Homère; car un héros qui pardonne, est plus touchant que celui qui se venge. Nous regardons les Arabes comme les premiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues; mais je ne vois chez eux aucune avanture comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, & la fin peut faire répandre des larmes d’atendrissement. C’est un jeune homme de seize ans dont ses frères sont jaloux; il est vendu par eux à une caravane de marchands Ismaëlites, conduit en Egypte, & acheté par un eunuque du roi. Cet eunuque avait une femme, ce qui n’est point du tout étonnant; le Kislar-Aga eunuque parfait, à qui on a tout coupé, a aujourd’hui un serrail à Constantinople: on lui a laissé ses yeux & ses mains, & la nature n’a point perdu ses droits dans son cœur. Les autres eunuques, à qui on n’a coupé que les deux accompagnemens de l’organe de la génération, employent encor souvent cet organe; & Putiphar à qui Joseph fut vendu, pouvait très-bien être du nombre de ces eunuques. La femme de Putiphar devient amoureuse du jeune Joseph, qui fidèle à son maître & à son bienfaiteur, rejette les empressemens de cette femme. Elle en est irritée, & accuse Joseph d’avoir voulu la séduire. C’est l’histoire d’Hipolite & de Phèdre, de Bellerophon & de Stenobée, d’Hebrus & de Damasippe, de Tanis & de Péribée, de Mirtil & d’Hipodamie, de Pélée & de Demenette. Il est difficile de savoir quelle est l’originale de toutes ces histoires; mais chez les anciens auteurs Arabes, il y a un trait touchant l’avanture de Joseph & de la femme de Putiphar, qui est fort ingénieux. L’auteur suppose que Putiphar incertain entre sa femme & Joseph, ne regarda pas la tunique de Joseph que sa femme avait déchirée comme une preuve de l’attentat du jeune homme. Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme; Joseph disait qu’elle lui avait déchiré & ôté sa tunique en présence de l’enfant; Putiphar consulta l’enfant dont l’esprit était fort avancé pour son âge; l’enfant dit à Putiphar, Regardez si la tunique est déchirée par devant ou par derrière; si elle l’est par devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme qui se défendait; si elle l’est par derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui. Putiphar, grace au génie de cet enfant, reconnut l’innocence de son esclave. C’est ainsi que cette avanture est raportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur Arabe. Il ne s’embarasse point de nous instruire à qui appartenait l’enfant qui jugea avec tant d’esprit. Si c’était un fils de la Putiphar, Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulu. Quoi qu’il en soit,Joseph, selon la Genèse, est mis en prison, & il s’y trouve en compagnie de l’échanson & du panetier du Roi d’Egypte. Ces deux prisonniers d’état rêvent tous deux pendant la nuit; Joseph explique leurs songes, il leur prédit que dans trois jours l’échanson rentrera en grace, & que le panetier sera pendu, ce qui ne manqua pas d’arriver. Deux ans après le Roi d’Egypte rêve aussi; son échanson lui dit qu’il y a un jeune Juif en prison, qui est le premier homme du monde pour l’intelligence des rêves; le roi fait venir le jeune homme, qui lui prédit sept années d’abondance, & sept années de stérilité. Interrompons un peu ici le fil de l’histoire, pour voir de quelle prodigieuse antiquité est l’interprétation des songes. Jacob avait vû en songe l’échelle mystérieuse au haut de laquelle était Dieu lui-même: il apprit en songe une methode de multiplier les troupeaux; méthode qui n’a jamais réussi qu’à lui. Joseph lui-même avait appris par un songe qu’il dominerait un jour sur ses frères. Abimélec, long-tems auparavant, avait été averti en songe que Sara était femme d’Abraham. ( Voyez l’article *Songe*.) Revenons à Joseph. Dès qu’il eut expliqué le songe de Pharaon, il fut sur le champ premier ministre. On doute qu’aujourd’hui on trouvât un Roi, même en Asie, qui donnât une telle charge pour un rêve expliqué. Pharaon fit épouser à Joseph une fille de Putiphar. Il est dit, que ce Putiphar était grand-prêtre d’Héliopolis; ce n’était donc pas l’eunuque son premier maître; ou si c’était lui, il avait encor certainement un autre titre que celui de grand-prêtre, & sa femme avait été mère plus d’une fois. Cependant, la famine arriva, comme Joseph l’avait prédit, & Joseph pour mériter les bonnes graces de son Roi, força tout le peuple à vendre ses terres à Pharaon, & toute la nation se fit esclave pour avoir du blé. C’est là apparemment l’origine du pouvoir despotique. Il faut avouer que jamais roi n’avait fait un meilleur marché; mais aussi le peuple ne devait guères bénir le premier ministre. Enfin, le père & les frères de Joseph eurent aussi besoin de blé, car *la famine désolait alors toute la terre.* Ce n’est pas la peine de raconter ici comment Joseph reçut ses frères, comment il leur pardonna & les enrichit. On trouve dans cette histoire tout ce qui constitue un poëme épique intéressant; exposition, nœud, reconnaissance, péripétie; & merveilleux. Rien n’est plus marqué au coin du génie oriental. Ce que le bon homme Jacob père de Joseph répondit à Pharaon, doit bien fraper ceux qui savent lire. Quel âge avez-vous? lui dit le Roi. J’ai cent-trente ans, dit le vieillard, & je n’ai pas eu encor un jour heureux dans ce court pélerinage. ### D — De la Liberté *A.* Voilà une batterie de canons qui tire à nos oreilles, avez-vous la liberté de l’entendre ou de ne l’entendre pas? *B.* Sans doute, je ne peux pas m’empêcher de l’entendre. *A.* Voulez-vous que ce canon emporte votre tête, & celles de vôtre femme & de vôtre fille qui se proménent avec vous? *B.* Quelle proposition me faites-vous là? je ne peux pas tant que je suis de sens rassis vouloir chose pareille, cela m’est impossible. *A.* Bon, vous entendez nécessairement ce canon, & vous voulez nécessairement ne pas mourir vous & votre famille d’un coup de canon à la promenade, vous n’avez ni le pouvoir de ne pas entendre, ni le pouvoir de vouloir rester ici. *B.* Cela est clair. *A.* Vous avez en conséquence fait une trentaine de pas pour être à l’abri du canon, vous avez eu le pouvoir de marcher avec moi ce peu de pas? *B.* Cela est encor très-clair. *A.* Et si vous aviez été paralitique, vous n’auriez pu éviter d’être exposé à cette batterie, vous n’auriez pas eu le pouvoir d’être où vous êtes, vous auriez nécessairement entendu & reçu un coup de canon, & vous seriez mort nécessairement. *B.* Rien n’est plus véritable. *A.* En quoi consiste donc votre liberté, si ce n’est dans le pouvoir que votre individu a exercé de faire ce que votre volonté exigeait d’une nécessité absolue. *B.* Vous m’embarassez; la liberté n’est donc autre chose que le pouvoir de faire ce que je veux. *A.* Réfléchissez y, & voyez si la liberté peut être entendue autrement. *B.* En ce cas mon chien de chasse est aussi libre que moi; il a nécessairement la volonté de courir quand il voit un liévre, & le pouvoir de courir s’il n’a pas mal aux jambes. Je n’ai donc rien au dessus de mon chien, vous me réduisez à à l’état des bêtes. *A.* Voilà les pauvres sophismes des pauvres sophistes qui vous ont instruit. Vous voilà bien malade d’être libre comme vôtre chien! Eh ne ressemblez-vous pas à votre chien en mille choses? la faim, la soif, la veille, le dormir, les cinq sens ne vous sont-ils pas communs avec lui? voudriez-vous avoir l’odorat autrement que par le nez? pourquoi voulez-vous avoir la liberté autrement que lui? *B.* Mais j’ai une ame qui raisonne beaucoup, & mon chien ne raisonne guères. Il n’a presque que des idées simples, & moi j’ai mille idées métaphisiques. *A.* Eh bien, vous êtes mille fois plus libre que lui, c’est-à-dire,vous avez mille fois plus de pouvoir de penser que lui, mais vous n’êtes pas libre autrement que lui. *B.* Quoi? je ne suis pas libre de vouloir ce que je veux? *A.* Qu’entendez-vous par là? *B.* J’entends ce que tout le monde entend; ne dit-on pas tous les jours, les volontés sont libres? *A.* Un proverbe n’est pas une raison; expliquez vous mieux. *B.* J’entends que je suis libre de vouloir comme il me plaira. *A.* Avec votre permission, cela n’a pas de sens; ne voyez-vous pas qu’il est ridicule de dire, je veux vouloir. Vous voulez nécessairement en conséquence des idées qui se sont présentées à vous. Voulez-vous vous marier, oui on non? *B.* Mais si je vous disais que je ne veux ni l’un ni l’autre? *A.* Vous répondriez comme celui qui disait, les uns croyent le cardinal Mazarin mort, les autres le croyent vivant, & moi je ne crois ni l’un ni l’autre. *B.* Eh bien, je veux me marier. *A.* Ah! c’est répondre cela. Pourquoi voulez-vous vous marier? *B.* Parce que je suis amoureux d’une jeune fille, belle, douce, bien élevée, assez riche, qui chante très-bien, dont les parents sont de très-honnêtes gens, & que je me flate d’être aimé d’elle, & fort bien venu de sa famille. *A.* Voilà une raison. Vous voyez que vous ne pouvez vouloir sans raison. Je vous déclare que vous êtes libre de vous marier, c’est-à-dire, que vous avez le pouvoir de signer le contract. *B.* Comment! je ne peux vouloir sans raison? Eh que deviendra cet autre proverbe, *sit pro ratione voluntas*; ma volonté est ma raison, je veux parce que je veux? *A.* Cela est absurde, mon cher ami; il y aurait en vous un effet sans cause. *B.* Quoi! lorsque je joue à pair ou non, j’ai une raison de choisir pair plutôt qu’impair? *A.* Oui sans doute. *B.* Et quelle est cette raison, s’il vous plaît? *A.* C’est que l’idée d’impair s’est présentée à votre esprit plutôt que l’idée opposée. Il serait plaisant qu’il y eût des cas où vous voulez parce qu’il y a une cause de vouloir, & qu’il y eût quelques cas où vous voulussiez sans cause. Quand vous voulez vous marier,vous en sentez la raison dominante évidemment; vous ne la sentez pas quand vous jouez à pair ou non; & cependant il faut bien qu’il y en ait une. *B.* Mais encor une fois, je ne suis donc pas libre? *A.* Votre volonté n’est pas libre, mais vos actions le sont; vous êtes libre de faire quand vous avez le pouvoir de faire. *B.* Mais tous les livres que j’ai lûs sur la liberté d’indifférence...... *A.* Sont des sottises; il n’y a point de liberté d’indifférence; c’est un mot destitué de sens, inventé par des gens qui n’en avaient guères. ### D — Des Loix Du temps de Vespasien & de Tite, pendant que les Romains éventraient les Juifs, un Israëlite fort riche qui ne voulait point être éventré, s’enfuit avec tout l’or qu’il avait gagné à son métier d’usurier, & emmena vers Eziongaber toute sa famille, qui consistait en sa vieille femme, un fils & une fille; il avait dans son train, deux eunuques, dont l’un servait de cuisinier, l’autre était laboureur & vigneron. Un bon Essénien qui savait par cœur le Pentateuque lui servait d’aumônier: tout cela s’embarqua dans le port d’Eziongaber, traversa la mer qu’on nomme rouge, & qui ne l’est point, & entra dans le golphe Persique, pour aller chercher la terre d’Ophir, sans savoir où elle était. Vous croyez bien qu’il survint une horrible tempête, qui poussa la famille Hébraïque vers les côtes des Indes; le vaisseau fit naufrage à une des isles Maldives, nommée aujourd’hui Padrabranca, laquelle était alors déserte. Le vieux richard & la vieille se noyèrent; le fils, la fille, les deux eunuques & l’aumonier se sauvèrent; on tira comme on put quelques provisions du vaisseau, on bâtit des petites cabanes dans l’île, & on y vécut assez commodément. Vous savez que l’île de Padrabranca est à cinq degrés de la ligne, & qu’on y trouve les plus gros cocos & les meilleurs ananas du monde; il était fort doux d’y vivre dans le temps qu’on égorgeait ailleurs le reste de la nation chérie; mais l’Essénien pleuroit en considérant que peut-être il ne restait plus qu’eux de Juifs sur la terre, & que la semence d’Abraham allait finir. Il ne tient qu’à vous de la susciter, dit le jeune Juif, épousez ma sœur. Je le voudrais bien, dit l’aumônier, mais la loi s’y oppose. Je suis Essénien, j’ai fait vœu de ne me jamais marier, la loi porte qu’on doit accomplir son vœu; la race Juive finira si elle veut, mais certainement je n’épouserai point votre sœur, toute jolie qu’elle est. Mes deux eunuques ne peuvent pas lui faire d’enfans, reprit le Juif, je lui en ferai donc s’il vous plait, & ce sera vous qui bénirez le mariage. J’aimerais mieux cent fois être éventré par les soldats Romains, dit l’aumônier, que de servir à vous faire commettre un inceste; si c’était votre sœur de père, encor passe, la loi le permet; mais elle est votre sœur de mère, cela est abominable. Je conçois bien, répondit le jeune homme, que ce serait un crime à Jérusalem, où je trouverais d’autres filles; mais dans l’île de Padrabranca, où je ne vois que des cocos, des ananas & des huitres, je crois que la chose est très-permise. Le Juif épousa donc sa sœur, & en eut une fille malgré les protestations de l’Essénien; ce fut l’unique fruit d’un mariage que l’un croyait très-légitime, & l’autre abominable. Au bout de quatorze ans, la mère mourut; le père dit à l’aumônier, Vous êtes-vous enfin défait de vos anciens préjugés? voulez-vous épouser ma fille? Dieu m’en préserve, dit l’Essénien. Oh bien je l’épouserai donc moi, dit le père, il en sera ce qui pourra, mais je ne veux pas que la semence d’Abraham soit réduite à rien. L’Essénien épouvanté de cet horrible propos ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait à la loi, & s’enfuit. Le nouveau marié avait beau lui crier, Demeurez, mon ami, j’observe la loi naturelle, je sers la patrie, n’abandonnez pas vos amis; l’autre le laissait crier, ayant toûjours la loi dans la tête, & s’enfuit à la nage dans l’île voisine. C’était la grande île d’Attole, très-peuplée, & très-civilisée; dès qu’il aborda, on le fit esclave. Il apprit à balbutier la langue d’Attole; il se plaignit très-amèrement de la façon inhospitaliére dont on l’avait reçu; on lui dit que c’était la loi, & que depuis que l’île avait été sur le point d’être surprise par les habitans de celle d’Ada, on avait sagement réglé que tous les étrangers qui aborderaient dans Attole, seraient mis en servitude. Ce ne peut être une loi, dit l’Essénien, car elle n’est pas dans le Pentateuque; on lui répondit qu’elle était dans le digeste du païs, & il demeura esclave: il avait heureusement un très bon maître fort riche, qui le traita bien, & auquel il s’attacha beaucoup. Des assassins vinrent un jour pour tuer le maître, & pour voler ses trésors; ils demandèrent aux esclaves s’il était à la maison, & s’il avait beaucoup d’argent? Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu’il n’a point d’argent, & qu’il n’est point à la maison; mais l’Essénien dit, La loi ne permet pas de mentir, je vous jure qu’il est à la maison, & qu’il a beaucoup d’argent; ainsi le maître fut volé & tué; les esclaves accusèrent l’Essénien devant les juges, d’avoir trahi son patron; l’Essénien dit qu’il ne voulait mentir, & qu’il ne mentirait pour rien au monde, & il fut pendu. On me contait cette histoire, & bien d’autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France. Quand je fus arrivé, j’allai à Versailles pour quelques affaires, je vis passer une belle femme, suivie de plusieurs belles femmes; Quelle est cette belle femme, dis-je, à mon avocat en parlement, qui était venu avec moi, car j’avais un procès en parlement à Paris, pour mes habits qu’on m’avait fait aux Indes, & je voulais toûjours avoir mon avocat à mes côtés. C’est la fille du roi, dit-il, elle est charmante & bienfaisante, c’est bien dommage que dans aucun cas elle ne puisse jamais être reine de France. Quoi, lui dis-je, si on avait le malheur de perdre tous ses parens, & les princes du sang, ( ce qu’à Dieu ne plaise) elle ne pourrait hériter du royaume de son père? Non, dit l’avocat, la loi Salique s’y oppose formellement. Et qui a fait cette loi Salique? dis-je à l’avocat. Je n’en sais rien, dit-il, mais on prétend que chez un ancien peuple nommé les Saliens, qui ne savaient ni lire ni écrire, il y avait une loi écrite qui disait qu’en terre Salique fille n’héritait pas d’un aleu, & cette loi a été adoptée en terre non Salique. Et moi, lui dis-je, je la casse; vous m’avez assuré que cette princesse est charmante & bienfaisante, donc elle aurait un droit incontestable à la couronne, si le malheur arrivait qu’il ne restât qu’elle du sang Royal; ma mère a hérité de son père, & je veux que cette princesse hérite du sien. Le lendemain mon procès fut jugé en une chambre du parlement, & je perdis tout d’une voix; mon avocat me dit que je l’aurais gagné tout d’une voix en une autre chambre. Voilà qui est bien comique, lui dis-je; ainsi donc chaque chambre chaque loi. Oui, dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c’est-à-dire, on a prouvé vingt-cinq fois que la coutume de Paris est équivoque; & s’il y avait vingt-cinq chambres de juges, il y aurait vingt-cinq jurisprudences différentes. Nous avons, continua-t-il, à quinze lieues de Paris une province nommée Normandie,où vous auriez été tout autrement jugé qu’ici. Cela me donna envie de voir la Normandie. J’y allai avec un de mes frères: nous rencontrames à la première auberge un jeune homme qui se désespérait; je lui demandai quelle était sa disgrace? il me répondit que c’était d’avoir un frère aîné. Où est donc le grand malheur d’avoir un frère? lui dis-je; mon frère est mon aîné,& nous vivons très-bien ensemble. Hélas, Monsieur, me dit-il, la loi donne tout ici aux aînés, & ne laisse rien aux cadets. Vous avez raison, lui dis-je, d’être fâché; chez nous on partage également, & quelquefois les frères ne s’en aiment pas mieux. Ces petites avantures me firent faire de belles & profondes réflexions sur les loix, & je vis qu’il en est d’elles comme de nos vêtements; il m’a falu porter un doliman à Constantinople, & un just’au-corps à Paris. Si toutes les loix humaines sont de convention, disais-je, il n’y a qu’à bien faire ses marchés. Les bourgeois de Déli & d’Agra disent qu’ils ont fait un très-mauvais marché avec Tamerlan: les bourgeois de Londres se félicitent d’avoir fait un très-bon marché avec le roi Guillaume d’Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour, C’est la nécessité qui fait les loix, & la force les fait observer. Je lui demandai si la force ne faisait pas aussi quelquefois des loix, & si Guillaume le bâtard & le conquérant ne leur avait pas donné des ordres sans faire de marché avec eux. Oui, dit-il, nous étions des bœufs alors, Guillaume nous mit un joug, & nous fit marcher à coups d’aiguillons; nous avons depuis été changés en hommes, mais les cornes nous sont restées, & nous en frapons quiconque veut nous faire labourer pour lui, & non pas pour nous. Plein de toutes ces réflexions, je me complaisais à penser qu’il y a une loi naturelle indépendante de toutes les conventions humaines: le fruit de mon travail doit être à moi; je dois honorer mon père & ma mère; je n’ai nul droit sur la vie de mon prochain, & mon prochain n’en a point sur la mienne, &c. Mais quand je songeai que depuis Cordolaomor jusqu’à Mentzel, colonel de houzards, chacun tue loyament & pille son prochain avec une patente dans sa poche, je fus très affligé. On me dit que parmi les voleurs il y avait des loix, & qu’il y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c’était que ces loix de la guerre? C’est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une armée royale; c’est de faire pendre un prisonnier, si on a pendu un des vôtres; c’est de mettre à feu & à sang les villages qui n’auront pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. Bon, dis-je, voilà *l’esprit des loix.* Après avoir été bien instruit, je découvris qu’il y a de sages loix par lesquelles un berger est condamné à neuf ans de galère pour avoir donné un peu de sel étranger à ses moutons. Mon voisin a été ruiné par un procès pour deux chênes qui lui appartenaient qu’il avait fait couper dans son bois, parce qu’il n’avait pû observer une formalité qu’il n’avait pû connaître; sa femme est morte dans la misère, & son fils traine une vie plus malheureuse. J’avoue que ces loix sont justes, quoique leur exécution soit un peu dure; mais je sais mauvais gré aux loix qui autorisent cent mille hommes à aller loyalement égorger cent mille voisins. Il m’a paru que la plûpart des hommes ont reçu de la nature assez de sens commun pour faire des loix; mais que tout le monde n’a pas assez de justice pour faire de bonnes loix. Assemblez d’un bout de la terre à l’autre les simples & tranquilles agriculteurs: ils conviendront tous aisément, qu’il doit être permis de vendre à ses voisins l’excédent de son bled, & que la loi contraire est inhumaine & absurde; que les monnoyes représentatives des denrées ne doivent pas plus être altérées que les fruits de la terre; qu’un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, & non pour en faire des fanatiques & des persécuteurs; que ceux qui travaillent, ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition & l’oisiveté; ils feront en une heure trente loix de cette espèce, toutes utiles au genre humain. Mais que Tamerlan arrive & subjugue l’Inde; alors vous ne verrez plus que des loix arbitraires. L’une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l’autre fera un crime de léze-majesté d’avoir mal parlé de la maitresse du premier valet de chambre d’un Raya; une troisième ravira la moitié de la récolte de l’agriculteur, & lui contestera le reste; il y aura enfin des loix par lesquelles un appariteur Tartare viendra saisir vos enfans au berceau, fera du plus robuste un soldat, & du plus faible un eunuque, & laissera le père & la mère sans secours & sans consolation. Or lequel vaut le mieux d’être le chien de Tamerlan ou son sujet? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure. ### L — Loix civiles & ecclésiastiques On a trouvé dans les papiers d’un jurisconsulte ces notes, qui méritent peut-être un peu d’examen. Que jamais aucune loi ecclésiastique n’ait de force, que lorsqu’elle aura la sanction expresse du gouvernement. C’est par ce moyen qu’Athènes & Rome n’eurent jamais de querelles religieuses. Ces querelles sont le partage des nations barbares, ou devenues barbares. Que le magistrat seul puisse permettre ou prohiber le travail les jours de fête, parce qu’il n’appartient pas à des prêtres de défendre à des hommes de cultiver leurs champs. Que tout ce qui concerne les mariages dépende uniquement du magistrat, & que les prêtres s’en tiennent à l’auguste fonction de les bénir. Que le prêt à intérêt soit purement un objet de la loi civile, parce qu’elle seule préside au commerce. Que tous les ecclésiastiques soient soumis en tous les cas au gouvernement, parce qu’ils sont sujets de l’état. Que jamais on n’ait le ridicule honteux de payer à un prêtre étranger la premiére année du revenu d’une terre, que des citoyens ont donnée à un prêtre concitoyen. Qu’aucun prêtre ne puisse jamais ôter à un citoyen la moindre prérogative, sous prétexte que ce citoyen est pécheur, parce que le prêtre pécheur doit prier pour les pécheurs, & non les juger. Que les magistrats, les laboureurs & les prêtres, payent également les charges de l’état, parce que tous appartiennent également à l’état. Qu’il n’y ait qu’un poids, une mesure, une coutume. Que les suplices des criminels soient utiles. Un homme pendu n’est bon à rien, & un homme condamné aux ouvrages publics sert encor la patrie, & est une leçon vivante. Que toute loi soit claire, uniforme & précise. L’interpréter c’est presque toûjours la corrompre. Que rien ne soit infame que le vice. Que les impôts ne soient jamais que proportionels. Que la loi ne soit jamais en contradiction avec l’usage. Car si l’usage est bon, la loi ne vaut rien. ### L — Luxe On a déclamé contre le luxe depuis deux mille ans, en vers & en prose, & on l’a toujours aimé. Que n’a-t-on pas dit des premiers Romains, quand ces brigands ravagèrent & pillèrent les moissons de leurs voisins; quand pour augmenter leur pauvre village, ils détruisirent les pauvres villages des Volsques, & des Samnites; c’était des hommes désintéressés & vertueux! Ils n’avaient pû encor voler ni or, ni argent, ni pierreries, parce qu’il n’y en avait point dans les bourgs qu’ils saccagèrent. Leurs bois ni leurs marais ne produisaient ni perdrix, ni faisans; & on loue leur tempérance. Quand de proche en proche ils eurent tout pillé, tout volé du fond du golphe Adriatique à l’Euphrate, & qu’ils eurent assez d’esprit pour jouir du fruit de leurs rapines pendant sept à huit cent ans; quand ils cultivèrent tous les arts, qu’ils goutèrent tous les plaisirs, & qu’ils les firent même gouter aux vaincus, ils cessèrent alors, dit-on, d’être sages & gens de bien. Toutes ces déclamations se réduisent à prouver qu’un voleur ne doit jamais ni manger le diner qu’il a pris, ni porter l’habit qu’il a dérobé, ni se parer de la bague qu’il a volée. Il falait, dit-on, jetter tout cela dans la rivière, pour vivre en honnêtes gens; dites plutôt qu’il ne falait pas voler. Condamnez les brigands quand ils pillent; mais ne les traitez pas d’insensés quand ils jouïssent de bonne foi; Lorsqu’un grand nombre de marins Anglais se sont enrichis à la prise de Ponticheri, & de la Havane, ont-ils eu tort d’avoir ensuite du plaisir à Londres, pour prix de la peine qu’ils avaient euë au fond de l’Asie & de l’Amérique? Les déclamateurs voudraient-ils qu’on enfouït les richesses qu’on aurait amassées par le sort des armes, par l’agriculture, par le commerce & par l’industrie? Ils citent Lacédémone; que ne citent-ils aussi la République de Saint Marin? Quel bien Sparte fit-elle à la Grèce? eut-elle jamais des Demostènes, des Sophocles, des Apelles, & des Fidias? Le luxe d’Athènes a fait de grands hommes en tout genre; Sparte a eu quelques capitaines, & encor en moins grand nombre que les autres villes. Mais à la bonne heure qu’une aussi petite République que Lacédémone conserve sa pauvreté. On arrive à la mort aussi-bien en manquant de tout, qu’en jouïssant de ce qui peut rendre la vie agréable. Le sauvage du Canada subsiste & atteint la vieillesse, comme le citoyen d’Angleterre qui a cinquante mille guinées de revenu. Mais qui comparera jamais le pays des Iroquois à l’Angleterre? Que la république de Raguse & le canton de Zug fassent des loix somptuaires, ils ont raison, il faut que le pauvre ne dépense point au-delà de ses forces; mais j’ai lû quelque part: Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand état, s’il en perd un petit. Si par luxe vous entendez l’excès, on sait que l’excès est pernicieux en tout genre, dans l’abstinence comme dans la gourmandise, dans l’œconomie comme dans la libéralité. Je ne sais comment il est arrivé que dans mes villages où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d’exporter le bled qu’on a semé intolérable, il n’y a guères pourtant de colon qui n’ait un bon habit de drap, & qui ne soit bien chaussé & bien nourri. Si ce colon laboure avec son bel habit, avec du linge blanc, les cheveux frisés & poudrés, voilà certainement le plus grand luxe, & le plus impertinent; mais qu’un bourgeois de Paris ou de Londres paraisse au spectacle vêtu comme ce païsan, voilà la lésine la plus grossiére & la plus ridicule. *Est modus in rebus, sunt certi denique fines,* *Quos ultrà citraque nequit consistere rectum.* Lorsqu’on inventa les ciseaux, qui ne sont certainement pas de l’antiquité la plus haute, que ne dit-on pas contre les premiers qui se rognèrent les ongles, & qui coupèrent une partie des cheveux qui leur tombaient sur le nez? On les traita sans doute de petits-maîtres & de prodigues, qui achetaient chérement un instrument de la vanité, pour gâter l’ouvrage du créateur. Quel péché énorme d’accourcir la corne que Dieu fait naître au bout de nos doigts! C’était un outrage à la Divinité. Ce fut bien pis quand on inventa les chemises & les chaussons. On sait avec quelle fureur les vieux conseillers qui n’en avaient jamais porté, criérent contre les jeunes magistrats qui donnèrent dans ce luxe funeste. ### M — Matière Les sages à qui on demande ce que c’est que l’ame, répondent qu’ils n’en savent rien. Si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse. Il est vrai que des professeurs, & surtout des écoliers, savent parfaitement tout cela; & quand ils ont répété que la matière est étendue & divisible, ils croyent avoir tout dit; mais quand ils sont priés de dire ce que c’est que cette chose étendue, ils se trouvent embarassés. Cela est composé de parties, disent-ils; & ces parties de quoi sont-elles composées? Les élémens de ces parties sont-ils divisibles? Alors ou ils sont muets, ou ils parlent beaucoup, ce qui est également suspect. Cet être presque inconnu qu’on nomme matière, est-il éternel? Toute l’antiquité l’a crû. A-t-il par lui-même la force active? Plusieurs philosophes l’ont pensé. Ceux qui le nient sont-ils en droit de le nier? Vous ne concevez pas que la matière puisse avoir rien par elle-même. Mais comment pouvez-vous assurer qu’elle n’a pas par elle-même les propriétés qui lui sont nécessaires? Vous ignorez quelle est sa nature, & vous lui refusez des modes qui sont pourtant dans sa nature; car enfin, dès qu’elle est, il faut bien qu’elle soit d’une certaine façon, qu’elle soit figurée; & dès qu’elle est nécessairement figurée, est-il impossible qu’il n’y ait d’autres modes attachés à sa configuration? La matière existe; vous ne la connaissez que par vos sensations. Hélas de quoi servent toutes les subtilités de l’esprit depuis qu’on raisonne? La géométrie nous a appris bien des vérités, la métaphysique bien peu. Nous pesons la matière, nous la mesurons; nous la décomposons, & au delà de ces opérations grossières, si nous voulons faire un pas, nous trouvons dans nous l’impuissance, & devant nous un abîme. Pardonnez de grace à l’univers entier qui s’est trompé en croyant la matière existante par elle-même. Pouvait-il faire autrement? comment imaginer que ce qui est sans succession n’a pas toujours été? S’il n’était pas nécessaire que la matière éxistât, pourquoi existe-t-elle? Et s’il falait qu’elle fût, pourquoi n’aurait-elle pas été toujours? Nul axiome n’a jamais été plus universellement reçu que celui-ci: *Rien* *ne se fait de rien.* En effet le contraire est incompréhensible. Le cahos a chez tous les peuples précédé l’arrangement qu’une main divine a fait du monde entier. L’éternité de la matière n’a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu’un Dieu éternel fût reconnu comme le maître d’une matière éternelle. Nous sommes assez heureux pour savoir aujourd’hui par la foi, que Dieu tira la matière du néant; mais aucune nation n’avait été instruite de ce dogme; les Juifs même l’ignorèrent. Le premier verset de la Genèse dit que les Dieux Eloïm, non pas Eloï, firent le ciel & la terre; il ne dit pas que le ciel & la terre furent créés de rien. Philon qui est venu dans le seul tems où les Juifs ayent eu quelque érudition, dit dans son chapitre de la création; “Dieu étant bon par sa nature n’a point porté envie à la substance, à la matière, qui par elle-même n’avait rien de bon, qui n’a de sa nature, qu’inertie; confusion, désordre. Il daigna la rendre bonne de mauvaise qu’elle était.” L’idée du cahos débrouillé par un Dieu se trouve dans toutes les anciennes théogonies. Hésiode répétait ce que pensait l’orient, quand il disait dans sa théogonie; “Le cahos est ce qui a existé le premier.” Ovide était l’interprète de tout l’empire Romain, quand il disait: *Sic ubi dispositam quisquis fuit ille Deorum* *Congeriem secuit.* La matière était donc regardée entre les mains de Dieu, comme l’argile sous la roue du potier, s’il est permis de se servir de ces faibles images pour en exprimer la divine puissance. La matière étant éternelle devait avoir des propriétés éternelles; comme la configuration, la force d’inertie, le mouvement & la divisibilité. Mais cette divisibilité n’est que la suite du mouvement; car sans mouvement rien ne se divise, ne se sépare, ni ne s’arrange. On regardait donc le mouvement comme essentiel à la matière. Le cahos avait été un mouvement confus; & l’arrangement de l’univers un mouvement régulier imprimé à tous les corps par le maître du monde. Mais comment la matière aurait-elle le mouvement par elle-même? Comme elle a, selon tous les anciens, l’étenduë & l’impénétrabilité. Mais on ne la peut concevoir sans étendue, & on peut la concevoir sans mouvement! A cela on répondait; Il est impossible que la matière ne soit pas perméable; or étant perméable, il faut bien que quelque chose passe continuellement dans ses pores; à quoi bon des passages si rien n’y passe? De réplique en réplique on ne finirait jamais; le sistême de la matière éternelle a de très grandes difficultés comme tous les sistêmes. Celui de la matière formée de rien n’est pas moins incompréhensible. Il faut l’admettre & ne pas se flatter d’en rendre raison; la philosophie ne rend point raison de tout. Que de choses incompréhensibles n’est-on pas obligé d’admettre même en géométrie! Conçoit-on deux lignes qui s’approcheront toûjours, & qui ne se rencontreront jamais? Les géomètres à la vérité nous diront; Les propriétés des assimptotes vous sont démontrées; vous ne pouvez vous empêcher de les admettre; mais la création ne l’est pas, pourquoi l’admettez-vous? Quelle difficulté trouvez-vous à croire comme toute l’antiquité la matière éternelle? D’un autre côté le théologien vous pressera & vous dira, si vous croyez la matière éternelle, vous reconnaissez donc deux principes, Dieu & la matière, vous tombez dans l’erreur de Zoroastre, de Manès. On ne répondra rien aux géomètres, parce que ces gens-là ne connaissent que leurs lignes, leurs surfaces & leurs solides; mais on pourra dire au théologien: En quoi suis-je Manichéen? voilà des pierres qu’un architecte n’a point faites; il en a élevé un bâtiment immense; je n’admets point deux architectes; les pierres brutes ont obéi au pouvoir & au génie. Heureusement quelque systême qu’on embrasse, aucun ne nuit à la morale; car qu’importe que la matière soit faite ou arrangée? Dieu est également notre maître absolu. Nous devons être également vertueux sur un cahos débrouillé, ou sur un cahos créé de rien, presqu’aucune de ces questions métaphysiques n’influe sur la conduite de la vie; il en est des disputes comme des vains discours qu’on tient à table; chacun oublie après diner ce qu’il a dit, & va où son intérêt & son goût l’appellent. ### M — Méchant On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que l’homme est né enfant du diable, & méchant. Rien n’est plus mal avisé. Car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m’avertis donc que tu ès né tel, qu’il faut que je me défie de toi comme d’un renard ou d’un crocodile. Oh point! me dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut se fier à moi; mais le reste du genre humain qui est ou hérétique, ou ce que tu appelles infidèle, ne sera donc qu’un assemblage de monstres, & toutes les fois que tu parleras à un Luthérien, ou à un Turc, tu dois être sûr qu’ils te voleront, & qu’ils t’assassineront, car ils sont enfans du Diable; ils sont nés méchants; l’un n’est point régénéré, & l’autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de dire aux hommes, *Vous êtes tous nés bons, voyez combien il serait affreux* *de corrompre la pureté de vôtre être.* Il eût falu en user avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en particulier. Un chanoine mêne-t-il une vie scandaleuse? on lui dit, est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine? On fait souvenir un homme de robe qu’il a l’honneur d’être conseiller du roi, & qu’il doit l’exemple. On dit à un soldat pour l’encourager, Songe que tu ès du régiment de Champagne. On devrait dire à chaque individu, Souvien toi de ta dignité d’homme. Et en effet, malgré qu’on en ait, on en revient toujours là; car que veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations, *rentrez en vous-même?* si vous étiez né enfant du diable, si vôtre origine était criminelle, si vôtre sang était formé d’une liqueur infernale, ce mot, *rentrez* *en vous-même*, signifierait, Consultez, suivez vôtre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c’est la loi de vôtre père. L’homme n’est point né méchant, il le devient, comme il devient malade. Des médecins se présentent & lui disent, Vous êtes né malade; il est bien sûr que ces médecins, quelque chose qu’ils disent & qu’ils fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature; & ces raisonneurs sont très malades eux-mêmes. Assemblez tous les enfans de l’univers, vous ne verrez en eux que l’innocence, la douceur & la crainte; s’ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits serpents cherchent à mordre, & les petits tigres à déchirer. Mais la nature n’ayant pas donné à l’homme plus d’armes offensives qu’aux pigeons & aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire. L’homme n’est donc pas né mauvais, pourquoi plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la méchanceté? c’est que ceux qui sont à leur tête étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes, comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb raporta d’Amérique, répand ce venin d’un bout de l’Europe à l’autre. Le premier ambitieux a corrompu la terre. Vous m’allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d’orgueil, de rapine, de fraude, de cruauté qui est dans tous les hommes. J’avoue qu’en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités; mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre & la gravelle parce que tout le monde y est exposé? Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes; les Philadelphiens, les Banians n’ont jamais tué personne. Les Chinois, les peuples du Tonquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent ans ne connaissent point la guerre. A peine voit-on en dix ans un de ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d’Amsterdam, villes où pourtant la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême. Si les hommes étaient essentiellement méchants, s’ils naissaient tous soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs, on verrait tous les matins les maris assassinés par leurs femmes, & les pères par leurs enfans, comme on voit à l’aube du jour des poules étranglées par une fouïne qui est venue sucer leur sang. S’il y a un milliard d’hommes sur la terre, c’est beaucoup; cela donne environ cinq cent millions de femmes qui cousent, qui filent, qui nourissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, & qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d’habitans du globe, il y a deux cent millions d’enfans au moins, qui certainement ne tuent ni ne pillent, & environ autant de vieillards ou de malade qui n’en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de jeunes gens robustes & capables du crime. De ces cent millions il y en a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre par un travail prodigieux à leur fournir la nourriture & le vêtement; ceux-là n’ont guères le temps de mal faire. Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs & de bonne compagnie, qui veulent jouïr doucement, les hommes à talents occupés de leurs professions, les magistrats, les prêtres, visiblement intéressés à mener une vie pure au moins en apparence. Il ne restera donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, & quelques milliers de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n’y a jamais à la fois un million de ces bêtes féroces employées; & dans ce nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez donc, tout au plus, sur la terre dans les temps les plus orageux, un homme sur mille, qu’on peut appeller méchant; encor ne l’est-il pas toujours. Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu’on ne dit, & qu’on ne croit. Il y en a encor trop, sans doute; on voit des malheurs & des crimes horribles; mais le plaisir de se plaindre & d’éxagérer est si grand, qu’à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de sang. Avez-vous été trompé? tous les hommes sont des parjures. Un esprit mélancolique qui a souffert une injustice voit l’univers couvert de damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame au sortir de l’opéra, n’imagine pas qu’il y ait des infortunés. ### M — Messie Messiah ou Meshiah, en hebreu; Christos, ou Célomenos, en grec; Unctus en latin, Oint. Nous voyons dans l’ancien testament que le nom de *Messie* fut souvent donné à des princes idolâtres ou infidèles. Il est dit[1] que Dieu envoya un prophête pour oindre Jehu roi d’Israël; il annonça l’onction sacrée à Hazael roi de Damas & de Syrie, ces deux Princes étant les *Messies* du très-haut, pour punir la maison d’Achab. Au 16ᵉ. d’Esaïe le nom de *Messie* est expressément donné à Cyrus. “Ainsi a dit l’Eternel à Cyrus son oint, son *Messie*, duquel j’ai pris la main droite, afin que je terrasse les nations devant lui, &c.” Ezéchiel au 28ᵉ. chapitre de ses révélations donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu’il appelle aussi *Cherubin.* “Fils de l’homme, dit l’Eternel au prophête, prononce à haute voix une complainte sur le roi de Tyr, & lui dis; Ainsi a dit le Seigneur, l’Eternel. Tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse & parfait en beauté; tu as été le jardin d’Heden du Seigneur, (ou suivant d’autres versions, tu étais toutes les délices du Seigneur.) Tes vêtements étaient de sardoine, de topase, de jaspe, de chrisolite, d’onix, de béril, de saphir, d’escarboucle, d’émeraude, & d’or; ce que savaient faire tes tambours & tes flutes a été chez toi; ils ont été tout prêts au jour que tu fus créé; tu as été un Chérubin, un *Messie.*” Ce nom de *Messiah, Christ*, se donnait aux rois, aux prophêtes, & aux grands-prêtres des Hébreux. Nous lisons dans le I. des Rois xij. 3. “Le Seigneur & son *Messie* sont témoins,” c’est-à-dire, le Seigneur & le Roi qu’il a établi. Et ailleurs; “Ne touchez point mes oints, & ne faites aucun mal à mes prophêtes.” David animé de l’esprit de Dieu, donne dans plus d’un endroit à Saül son beau-père réprouvé qui le persécutait, le nom & la qualité d’oint, de *Messie* du Seigneur; “Dieu me garde, dit-il fréquemment, de porter ma main sur l’oint du Seigneur, sur le *Messie* de Dieu!” Si le nom de *Messie*, d’oint de l’Eternel a été donné à des rois idolâtres, à des réprouvés, il a été très souvent employé dans nos anciens oracles pour désigner l’oint véritable du Seigneur, ce *Messie* par excellence, le Christ, fils de Dieu, enfin Dieu lui-même. Si l’on rapproche tous les divers oracles qu’on applique pour l’ordinaire au *Messie*, il en peut résulter quelques difficultés apparentes dont les Juifs se sont prévalus pour justifier, s’ils le pouvaient, leur obstination. Plusieurs grands théologiens leur accordent, que dans l’état d’oppression sous lequel gémissait le peuple Juif, & après toutes les promesses que l’Eternel lui avait faites si souvent, il pouvait soupirer après la venue d’un *Messie* vainqueur & libérateur, & qu’ainsi il est en quelque sorte excusable de n’avoir pas d’abord reconnu ce libérateur dans la personne de Jesus. Il était dans le plan de la sagesse éternelle, que les idées spirituelles du vrai *Messie* fussent inconnues à la multitude aveugle; elles le furent au point que les docteurs Juifs se sont avisés de nier que les passages que nous alléguons doivent s’entendre du Messie; plusieurs disent que le Messie est déjà venu en la personne d’Ezéchias; c’était le sentiment du fameux Hillel. D’autres en grand nombre prétendent que la croyance de la venue d’un *Messie* n’est point un article fondamental de foi, & que ce dogme n’étant ni dans le décalogue, ni dans le lévitique, il n’est qu’une espérance consolante. Plusieurs Rabins vous disent qu’ils ne doutent pas, que suivant les anciens oracles le *Messie* ne soit venu dans les tems marqués; mais qu’il ne vieillit point, qu’il reste caché sur cette terre, & qu’il attend pour se manifester qu’Israël ait célébré comme il faut le sabat. Le fameux Rabin Salomon Jarchy ou Raschy, qui vivait au commencement du douziéme siècle, dit dans ses talmudiques, que les anciens Hébreux ont crû que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées Romaines; c’est, comme on dit, appeller le médecin après la mort. Le Rabbi Kimchy qui vivait aussi au douziéme siècle, annonçait que le *Messie* dont il croyait la venue très-prochaine, chasserait de la Judée les chrétiens qui la possédaient pour lors; il est vrai que les chrétiens perdirent la terre sainte; mais ce fut Saladin qui les vainquit: pour peu que ce conquérant eût protégé les Juifs, & se fût déclaré pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur Messie. Les auteurs sacrés, & nôtre Seigneur Jésus lui-même, comparent souvent le régne du *Messie* & l’éternelle béatitude à des jours de nôces, à des festins; mais les talmudistes ont étrangement abusé de ces paraboles; selon eux le Messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le Paradis terrestre, & qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre. On servira pour entrée le fameux poisson, appellé le grand Léviathan, qui avale tout d’un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d’avoir trois cent lieues de long; toute la masse des eaux est portée sur Léviathan. Dieu au commencement en créa un mâle & un autre femelle; mais de peur qu’ils ne renversassent la terre, & qu’ils ne remplissent l’univers de leurs semblables, Dieu tua la femelle, & la sala pour le festin du *Messie.* Les Rabbins ajoutent qu’on tuera pour ce repas le taureau Béhémoth, qui est si gros qu’il mange chaque jour le foin de mille montagnes: la femelle de ce taureau fut tuée au commencement du monde, afin qu’une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce qui n’aurait pû que nuire aux autres créatures; mais ils assurent que l’Eternel ne la sala pas, parce que la vache salée n’est pas si bonne que la léviatane. Les juifs ajoutent encor si bien foi à toutes ces réveries rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du bœuf Béhémoth. Après des idées si grossières sur la venue du Messie, & sur son régne, faut-il s’étonner, si les juifs tant anciens que modernes, & plusieurs même des premiers chrétiens, malheureusement imbus de toutes ces réveries, n’ont pû s’élever à l’idée de la nature divine de l’Oint du Seigneur, & n’ont pas attribué la qualité de Dieu au *Messie*? Voyez comme les juifs s’expriment là-dessus dans l’ouvrage intitulé *Judæi Lusitani quæstiones ad christianos*.[2] “Reconnaître, disent-ils, un homme Dieu, c’est s’abuser soi-même, c’est se forger un monstre, un centaure, le bizarre composé de deux natures qui ne sauraient s’allier.” Ils ajoutent que les prophêtes n’enseignent point que le *Messie* soit homme Dieu, qu’ils distinguent expressément entre Dieu & David, qu’ils déclarent le premier maître & le second serviteur; &c. On sait assez que les juifs esclaves de la lettre n’ont jamais pénétré comme nous le sens des écritures. Lorsque le Sauveur parut, les préjugés Juifs s’élevèrent contre lui. Jesus-Christ lui-même, pour ne pas révolter leurs esprits aveugles, parait extrêmement réservé sur l’article de sa Divinité; il voulait, dit Saint Chrisostôme, *accoutumer insensiblement ses auditeurs à croire un mistère si* *fort élevé au-dessus de la raison;* s’il prend l’autorité d’un Dieu en pardonnant les péchés, cette action soulève tous ceux qui en sont les témoins; ses miracles les plus évidens ne peuvent convaincre de sa divinité, ceux mêmes en faveur desquels il les opère. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur, il avoue avec un modeste détour qu’il est le fils de Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe & crie au blasphême. Avant l’envoi du Saint-Esprit, les Apôtres ne soupçonnent pas même la divinité de leur maître; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui, ils répondent, que les uns le prennent pour Elie, les autres pour Jérémie, ou pour quelqu’autre prophête. St: Pierre a besoin d’une révélation particulière pour connaître que Jesus est le Christ, le fils de Dieu vivant. Les Juifs révoltés contre la divinité de Jesus-Christ ont eu recours à toutes sortes de voyes pour détruire ce grand mistère; ils détournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au *Messie*; ils prétendent que le nom de *Dieu*, Eloï, n’est pas particulier à la divinité, & qu’il se donne même par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats en général à ceux qui sont élevés en autorité; ils citent en effet un très-grand nombre de passages des saintes écritures, qui justifient cette observation, mais qui donnent aucune atteinte aux termes & exprès des anciens oracles qui regardent le *Messie.* Enfin ils prétendent que si le Sauveur, & après lui les Evangélistes, les Apôtres & les premiers chrétiens, appellent Jesus le fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait dans les tems évangéliques, autre chose que l’opposé des fils de Bélial, c’est-à-dire, homme de bien, serviteur de Dieu; par opposition à un méchant, un homme qui ne craint point Dieu. Si les Juifs ont contesté à Jesus-Christ la qualité de *Messie* & sa divinité, ils n’ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jetter sur sa naissance, sa vie & sa mort, tout le ridicule & tout l’opprobre qu’a pû imagiginer leur criminel acharnement. De tous les ouvrages qu’a produits l’aveuglement des Juifs, il n’en est point de plus odieux & de plus extravagant que le livre ancien intitulé *Sepher Toldos Jeschut*, tiré de la poussière par Mr. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé *Tela ignea &c.* C’est dans ce *Sepher Toldos Jeschut*, qu’on lit une histoire monstrueuse de la vie de nôtre Sauveur forgée avec toute la passion & la mauvaise foi possibles. Ainsi, par exemple, ils ont osé écrire qu’un nommé Panther ou Pandera habitant de Bétléem, était devenu amoureux d’une jeune femme mariée à Jochaman. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nommé Jesua ou Jesu. Le père de cet enfant fut obligé de s’enfuir, & se retira à Babylone. Quant au jeune Jesu, on l’envoya aux écoles; mais, ajoute l’auteur, il eut l’insolence de lever la tête, & de se découvrir devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant eux la tête baissée, & le visage couvert, comme c’était la coutume; hardiesse qui fut vivement tansée; ce qui donna lieu d’examiner sa naissance, qui fut trouvée impure, & l’exposa bientôt à l’ignominie. Ce détestable livre *Sepher Toldos Jeschut* était connu dès le second siècle; Celse le cita avec confiance, & Origène le réfute au chapitre neuvième. Il y a un autre livre intitulé aussi *Toledos Jesu*, publié l’an 1705. par Mr. Huldric, qui suit de plus près l’évangile de l’enfance, mais qui commet à tout moment les anacronismes & les fautes les plus grossières; il fait naître & mourir Jesus-Christ sous le régne d’Hérode le grand; il veut que ce soit à ce prince qu’ont été faites les plaintes sur l’adultère de Panther & de Marie mère de Jesus. L’auteur qui prend le nom de Jonathan, qui se dit contemporain de Jesus-Christ & demeurant à Jérusalem, avance qu’Hérode consulta sur le fait de Jesus-Christ les sénateurs d’une ville dans la terre de Césarée: nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions. Cependant c’est à la faveur de toutes ces calomnies que les Juifs s’entretiennent dans leur haine implacable contre les chrétiens, & contre l’évangile; ils n’ont rien négligé pour altérer la chronologie du vieux testament, & pour répandre des doutes & des difficultés sur le tems de la venue de notre Sauveur. Ahmed-ben-Cassum-al-Andacousy Maure de Grenade qui vivait sur la fin du 16ᵉ. siècle, cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize lames de plomb, gravées en caractères arabes, dans une grote près de Grenade. Dom Pedro y Quinones archevêque de Grenade en a rendu lui-même témoignage; ces lames de plomb, qu’on appelle de Grenade, ont été depuis portées à Rome, où après un examen de plusieurs années, elles ont enfin été condamnées comme apocriphes sous le pontificat d’Alexandre VII. elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie & de son fils. Le nom de *Messie* accompagné de l’épitète de *faux* se donne encor à ces imposteurs qui dans divers tems ont cherché à abuser la nation Juive. Il y eut de ces *faux-Messies* avant même la venue du véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle[3] d’un nommé Theudas, dont l’histoire se lit dans les antiquités Judaïques de Joseph, liv. 20. chap. 2. Il se vantait de passer le Jourdain à pié sec; il attira beaucoup de gens à sa suite; mais les Romains étant tombés sur sa petite troupe la dissipèrent, coupèrent la tête au malheureux chef, & l’exposèrent dans Jérusalem. Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Joseph fait mention dans le 12. chap. du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophête avait ramassé près de trente mille hommes; mais l’hyperbole est le caractère de l’historien Juif. Dès les tems apostoliques l’on vit Simon surnommé le magicien,[4] qui avait sû séduire les habitans de Samarie, au point qu’ils le considéraient comme *la vertu de Dieu.* Dans le siècle suivant l’an 178. & 179. de l’ère chrêtienne, sous l’empire d’Adrien parut, le *faux-Messie* Barchochebas, à la tête d’une armée. L’empereur envoya contre lui Julius Severus, qui après plusieurs rencontres enferma les révoltés dans la ville de Bither; elle soutint un siége opiniâtre, & fut emportée; Barchochebas y fut pris & mis à mort. Adrien crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles révoltes des Juifs qu’en leur défendant par un édit d’aller à Jérusalem; il établit même des gardes aux portes de cette ville, pour en défendre l’entrée aux restes du peuple d’Israël. On lit dans Socrate historien éclésiastique[5] que l’an 434, il parut dans l’île de Candie un *faux-Messie* qui s’appellait Moïse. Il se disait l’ancien libérateur des Hébreux ressuscité pour les délivrer encore. Un siècle après, en 530. il y eut dans la Palestine un *faux-Messie* nommé Julien; il s’annonçait comme un grand conquérant, qui à la tête de sa nation détruirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits par ses promesses les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L’empereur Justinien envoya des troupes contre lui; on livra bataille au faux-Christ, il fut pris & condamné au dernier supplice. Au commencement du 8e. siècle, Serenus Juif espagnol se porta pour Messie, prêcha, eut des disciples, & mourut comme eux dans la misère. Il s’éleva plusieurs *faux-Messies* dans le douxiéme siècle. Il en parut un en France sous Louis le jeune; il fut pendu lui & ses adhérens, sans qu’on ait jamais sçû les noms ni du maître ni des disciples. Le treizième siècle fut fertile en *faux-Messies*; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse, dans l’Espagne, en Moravie: l’un d’eux qui se nommait David el Ré passe pour avoir été un très-grand magicien; il séduisit les Juifs, & se vit à la tête d’un parti considérable; mais ce *Messie* fut assassiné. Jaque Zieglerne de Moravie, qui vivait au milieu du 16ᵉ. siècle, annonçait la prochaine manifestation du *Messie*; né, à ce qu’il assurait, depuis quatorze ans, il l’avait vû, disait-il, à Strasbourg, & il regardait avec soin une épée & un sceptre pour les lui mettre en main dès qu’il serait en âge d’enseigner. L’an 1624. un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier. L’an 1666. Zabathei Sévi né dans Alep, se dit le *Messie* prédit par les Zieglernes. Il débuta par prêcher sur les grands chemins, & au milieu des campagnes; les Turcs se moquaient de lui, pendant que ses disciples l’admiraient. Il paraît qu’il ne mit pas d’abord dans ses intérêts le gros de la nation Juive, puisque les chefs de la sinagogue de Smyrne, portèrent contre lui une sentence de mort; mais il en fut quitte pour la peur & le bannissement. Il contracta trois mariages, & l’on prétend qu’il n’en consomma point, disant que cela était au-dessous de lui. Il s’associa un nommé Nathan-Lévi: celui-ci fit le personnage du prophête Elie, qui devait précéder le *Messie.* Ils se rendirent à Jérusalem, & Nathan y annonça Zabathéi-Sevi comme le libérateur des nations. La populace Juive se déclara pour eux; mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les anathématisèrent. Sévi pour fuir l’orage se retira à Constantinople, & de là à Smyrne; Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs qui le reconnurent & le saluèrent publiquement en qualité de *Messie*; cette ambassade en imposa au peuple, & même à quelques docteurs qui déclarèrent Sabathéi-Sévi *Messie* & roi des Hébreux. Mais la sinagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé. Sabathéi se mit sous la protection du Cadi de Smyrne, & eut bientôt pour lui tout le peuple Juif; il fit dresser deux trônes, un pour lui, & l’autre pour son épouse favorite; il prit le nom de roi des rois, & donna à Joseph-Sévi son frère celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conquête de l’empire Ottoman assurée. Il poussa même l’insolence jusqu’à faire ôter de la lithurgie Juive le nom de l’empereur, & à y faire substituer le sien. On le fit mettre en prison aux Dardanelles; les Juifs publièrent qu’on n’épargnait sa vie, que parce que les Turcs savaient bien qu’il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s’enrichit des présens que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur roi, leur *Messie* prisonnier, qui dans les fers conservait toute sa dignité, & se faisait baiser les pieds. Cependant le Sultan qui tenait sa cour à Andrinople, voulut faire finir cette comédie; il fit venir Sévi & lui dit que s’il était *Messie*, il devait être invulnérable; Sévi en convint. Le grand-Seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans; le *Messie* avoua qu’il n’était point invulnérable, & protesta que Dieu ne l’envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion Musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit Mahométan, & il vécut & mourut également méprisé des Juifs & des Musulmans; ce qui a si fort décrédité la profession de *faux* *Messie*, que Sévi est le dernier qui ait paru. [1] *iv. Reg. viij.* 12. 13. 14. [2] *Quæst.* 1. 2. 4. 23. *&c.* [3] *Act. Apost. c. v.* 34. 35. 36. [4] *Act. Apost. c.* 8. 9. [5] *Socr. hist. eccl. l.* 2. *chap.* 38. ### M — Métamorphose, Métempsicose N’Est-il pas bien naturel que toutes les métamorphoses dont la terre est couverte, ayent fait imaginer dans l’orient où on a imaginé tout, que nos ames passaient d’un corps à un autre; un point presque imperceptible devient un ver, ce ver devient papillon; un gland se transforme en chêne, un œuf en oiseau; l’eau devient nuage & tonnerre; le bois se change en feu & en cendre; tout parait enfin métamorphose dans la nature. On attribua bientôt aux ames qu’on regardait comme des figures légères, ce qu’on voyait sensiblement dans des corps plus grossiers. L’idée de la métempsicose est peut-être le plus ancien dogme de l’univers connu, & il régne encor dans une grande partie de l’Inde & de la Chine. Il est encor très-naturel que toutes les métamorphoses dont nous sommes les témoins, ayent produit ces anciennes fables qu’Ovide a recueillies dans son admirable ouvrage. Les Juifs même ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Hedith femme de Loth fut changée en statue de sel. Si Euridice resta dans les enfers pour avoir regardé derrière elle, c’est aussi pour la même indiscrétion que cette femme de Loth fut privée de la nature humaine. Le bourg qu’habitaient Baucis & Philémon en Phrigie est changé en un lac, la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile, nous avons dans l’écriture une métamorphose à peu près semblable, mais plus vraie & plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent; la verge d’Aaron devint serpent aussi. Les Dieux se changeaient très-souvent en hommes, les Juifs n’ont jamais vû les anges que sous la forme humaine: les anges mangèrent chez Abraham. Paul dans son épitre aux Corinthiens dit que l’ange de Satan lui a donné des soufflets: *Angelos Sathana me colaphisei.* ### M — Miracles Un miracle selon l’énergie du mot est une chose admirable. En ce cas tout est miracle. L’ordre prodigieux de la nature, la rotation de cent millions de globes autour d’un million de soleils, l’activité de la lumière, la vie des animaux, sont des miracles perpétuels. Selon les idées reçues nous appellons miracle la violation de ces loix divines & éternelles. Qu’il y ait une éclipse de soleil pendant la pleine lune, qu’un mort fasse à pié deux lieues de chemin en portant sa tête entre ses bras, nous appellons cela un miracle. Plusieurs physiciens soutiennent qu’en ce sens il n’y a point de miracles, & voici leurs arguments. Un miracle est la violation des loix mathématiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul exposé, un miracle est une contradiction dans les termes. Une loi ne peut être à la fois immuable & violée; mais une loi, leur dit-on, étant établie par Dieu même, ne peut-elle être suspendue par son auteur? Ils ont la hardiesse de répondre que non, & qu’il est impossible que l’Etre infiniment sage ait fait des loix pour les violer. Il ne pouvait, disent-ils, déranger sa machine que pour la faire mieux aller; or il est clair qu’étant Dieu il a fait cette immense machine aussi bonne qu’il l’a pû; s’il a vû qu’il y aurait quelque imperfection résultante de la nature de la matière, il y a pourvu dès le commencement, ainsi il n’y changera jamais rien. De plus Dieu ne peut rien faire sans raison; or quelle raison le porterait à défigurer pour quelque tems son propre ouvrage? C’est en faveur des hommes, leur dit-on. C’est donc au moins en faveur de tous les hommes, répondent-ils; car il est impossible de concevoir que la nature divine travaille pour quelques hommes en particulier, & non pas pour tout le genre humain; encor même le genre humain est bien peu de chose; il est beaucoup moindre qu’une petite fourmilière en comparaison de tous les êtres qui remplissent l’immensité. Or n’est-ce pas la plus absurde des folies d’imaginer que l’Etre infini intervertisse en faveur de trois ou quatre centaines de fourmis, sur ce petit amas de fange, le jeu éternel de ces ressorts immenses qui font mouvoir tout l’univers. Mais supposons que Dieu ait voulu distinguer un petit nombre d’hommes par des faveurs particulières, faudra-t-il qu’il change ce qu’il a établi pour tous les temps & pour tous les lieux? Il n’a certes aucun besoin de ce changement, de cette inconstance, pour favoriser ses créatures; ses faveurs sont dans ses loix mêmes. Il a tout prévû, tout arrangé pour elles, toutes obéïssent irrévocablement à la force qu’il a imprimée pour jamais dans la nature. Pourquoi Dieu ferait-il un miracle? Pour venir à bout d’un certain dessein sur quelques êtres vivants! Il dirait donc, Je n’ai pû parvenir, par la fabrique de l’univers, par mes décrets divins, par mes loix éternelles, à remplir un certain dessein; je vais changer mes éternelles idées, mes loix immuables, pour tâcher d’exécuter ce que je n’ai pu faire par elles. Ce serait un aveu de sa faiblesse, & non de sa puissance. Ce serait, ce semble, dans lui la plus inconcevable contradiction. Ainsi donc, oser supposer à Dieu des miracles, c’est réellement l’insulter, (si des hommes peuvent insulter Dieu.) C’est lui dire, Vous êtes un être faible & inconséquent. Il est donc absurde de croire des miracles, c’est deshonorer en quelque sorte la Divinité. On presse ces philosophes: on leur dit, Vous avez beau exalter l’immutabilité de l’Etre suprême, l’éternité de ses loix, la régularité de ses mondes infinis: notre petit tas de boue a été tout couvert de miracles; les histoires sont aussi remplies de prodiges que d’événements naturels. Les filles du grand-prêtre Anius changeaient tout ce qu’elles voulaient en bled, en vin, ou en huile; Athalide fille de Mercure ressuscita plusieurs fois; Esculape ressuscita Hipolite; Hercule arracha Alceste à la mort; Herès revint au monde après avoit passé quinze jours dans les enfers. Romulus & Rémus naquirent d’un Dieu & d’une Vestale; le Palladium tomba du ciel dans la ville de Troye; la chevelure de Bérénice devint un assemblage d’étoiles; la cabane de Baucis & de Philémon fut changée en un superbe temple; la tête d’Orphée rendait des oracles après sa mort; les murailles de Thèbes se construisirent d’elles-mêmes au son de la flute, en présence des Grecs; les guérisons faites dans le temple d’Esculape, étaient innombrables; & nous avons encor des monuments chargés du nom des témoins oculaires des miracles d’Esculape. Nommez moi un peuple, chez lequel il ne se soit pas opéré des prodiges incroyables, surtout dans des tems où l’on savait à peine lire & écrire. Les philosophes ne répondent à ces objections qu’en riant & en levant les épaules; mais les philosophes chrêtiens disent; Nous croyons aux miracles opérés dans nôtre sainte religion; nous les croyons par la foi, & non par nôtre raison que nous nous gardons bien d’écouter; car lorsque la foi parle, on sait assez que la raison ne doit pas dire un seul mot; nous avons une croyance ferme & entière dans les miracles de Jesus-Christ, & des Apôtres; mais permettez nous de douter un peu de plusieurs autres; souffrez, par exemple, que nous suspendions nôtre jugement sur ce que rapporte un homme simple auquel on a donné le nom de grand. Il assure qu’un petit moine était si fort accoutumé à faire des miracles, que le prieur lui défendit enfin d’exercer son talent. Le petit moine obéit; mais ayant vû un pauvre couvreur qui tombait du haut d’un toit, il balança entre le désir de lui sauver la vie, & la sainte obédience. Il ordonna seulement au couvreur de rester en l’air jusqu’à nouvel ordre, & courut vite conter à son prieur l’état des choses. Le prieur lui donna l’absolution du péché qu’il avait commis en commençant un miracle sans permission, & lui permit de l’achever, pourvû qu’il s’en tint là, & qu’il n’y revint plus. On accorde aux philosophes qu’il faut un peu se défier de cette histoire. Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que St. Gervais & St. Protais ayent apparu en songe à St. Ambroise, qu’ils lui ayent enseigné l’endroit où étaient leurs reliques? que St. Ambroise les ait déterrées, & qu’elles ayent guéri un aveugle? St. Augustin était alors à Milan; c’est lui qui rapporte ce miracle *immenso populo teste*, dit-il dans sa cité de Dieu livre 22. Voilà un miracle des mieux constatés. Les philosophes disent qu’ils n’en croyent rien, que Gervais & Protais n’apparaissent à personne, qu’il importe fort peu au genre humain qu’on sache où sont les restes de leurs carcasses; qu’ils n’ont pas plus de foi à cet aveugle, qu’à celui de Vespasien; que c’est un miracle inutile; que Dieu ne fait rien d’inutile; & ils se tiennent fermes dans leurs principes. Mon respect pour S. Gervais & St. Protais ne me permet pas d’être de l’avis de ces philosophes; je rends compte seulement de leur incrédulité. Ils font grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans la mort de Peregrinus. “Quand un joueur de gobelets adroit se fait Chrêtien, il est sûr de faire fortune.” Mais comme Lucien est un auteur prophane, il ne doit avoir aucune autorité parmi nous. Ces philosophes ne peuvent se résoudre à croire les miracles opérés dans le second siècle; des témoins oculaires ont beau écrire que l’évêque de Smyrne St. Policarpe, ayant été condamné à être brûlé, & étant jetté dans les flammes, ils entendirent une voix du ciel qui criait, Courage, Policarpe, sois fort, montre toi homme; qu’alors les flammes du bucher s’écartèrent de son corps, & formèrent un pavillon de feu audessus de sa tête, & que du milieu du bucher il sortit une colombe; enfin on fut obligé de trancher la tête de Policarpe. A quoi bon ce miracle? disent les incrédules; pourquoi les flammes ont-elles perdu leur nature, & pourquoi la hache de l’exécuteur n’a-t-elle pas perdu la sienne? D’où vient que tant de martirs sont sortis sains & saufs de l’huile bouillante, & n’ont pû résister au tranchant du glaive? On répond que c’est la volonté de Dieu. Mais les philosophes voudraient avoir vû tout cela de leurs yeux avant de le croire. Ceux qui fortifient leurs raisonnements par la science vous diront que les pères de l’Eglise ont avoué souvent eux-mêmes qu’il ne se faisait plus de miracles de leur tems. St. Chrisostome dit expressément: “Les dons extraordinaires de l’esprit étaient donnés même aux indignes, parce qu’alors l’église avait besoin de miracles; mais aujourd’hui il ne sont pas même donnés aux dignes, parce que l’Eglise n’en a plus de besoin.” Ensuite il avoue qu’il n’y a plus personne qui ressuscite les morts, ni même qui guérisse les malades. St. Augustin lui-même, malgré le miracle de Gervais & de Protais, dit dans sa cité de Dieu; “Pourquoi ces miracles qui se faisaient autrefois ne se font-ils plus aujourd’hui?” Et il en donne la même raison. *Cur, inquiunt, nunc illa miracula quæ prædicatis facta esse, non* *fiunt? Possem quidem dicere, necessaria prius fuisse, quàm* *crederet mundus, ad hoc ut crederet mundus.* On objecte aux philosophes que St. Augustin, malgré cet aveu, parle pourtant d’un vieux savetier d’Hippone, qui ayant perdu son habit alla prier à la chapelle *des vingt* *martirs*, qu’en retournant il trouva un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau d’or, & que le cuisinier qui fit cuire le poisson, dit au savetier, Voilà ce que les vingt martirs vous donnent. A cela les philosophes répondent qu’il n’y a rien dans cette histoire qui contredise les loix de la nature, que la physique n’est point du tout blessée qu’un poisson ait avalé un anneau d’or, & qu’un cuisinier ait donné cet anneau à un savetier, qu’il n’y a là aucun miracle. Si on fait souvenir ces philosophes que selon St. Jerome dans sa vie de l’hermite Paul, cet hermite eut plusieurs conversations avec des satyres, & avec des faunes, qu’un corbeau lui apporta tous les jours pendant trente ans la moitié d’un pain pour son diner, & un pain tout entier le jour que St. Antoine vint le voir; ils pourront répondre encor, que tout cela n’est pas absolument contre la physique; que des satyres & des faunes peuvent avoir existé, & qu’en tout cas si ce conte est une puérilité, cela n’a rien de commun avec les vrais miracles du Sauveur & de ses apôtres. Plusieurs bons Chrétiens ont combattu l’histoire de St. Simeon Stilite, écrite par Théodoret; beaucoup de miracles qui passent pour autentiques dans l’église grecque, ont été révoqués en doute par plusieurs Latins; de même que des miracles latins ont été suspects à l’église grecque; les protestants sont venus ensuite, qui ont fort maltraité les miracles de l’une & l’autre église. Un savant jésuite[1] qui a prêché long-tems dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères, ni lui, n’ont jamais pû faire de miracle. Xavier se lamente dans plusieurs de ses lettres de n’avoir point le don des langues; il dit qu’il n’est chez les Japonnois que comme une statue muette; cependant les jésuites ont écrit qu’il avait ressuscité huit morts; c’est beaucoup; mais il faut aussi considérer qu’il les ressuscitait à six mille lieuës d’ici. Il s’est trouvé depuis des gens qui ont prétendu que l’abolissement des jésuites en France, est un beaucoup plus grand miracle que ceux de Xavier & d’Ignace. Quoi qu’il en soit, tous les chrétiens conviennent que les miracles de Jesus-Christ & des Apôtres sont d’une vérité incontestable; mais qu’on peut douter à toute force, de quelques miracles faits dans nos derniers tems, & qui n’ont pas eu une autenticité certaine. On souhaiterait, par exemple, pour qu’un miracle fût bien constaté, qu’il fût fait en présence de l’académie des sciences de Paris, ou de la société royale de Londres, & de la faculté de médecine, assistées d’un détachement du régiment des gardes, pour contenir la foule du peuple, qui pourait par son indiscrétion empêcher l’opération du miracle. On demandait un jour à un philosophe, ce qu’il dirait s’il voyait le soleil s’arrêter, c’est-à-dire, si le mouvement de la terre autour de cet astre cessait; si tous les morts ressuscitaient, & si toutes les montagnes allaient se jetter de compagnie dans la mer, le tout pour prouver quelque vérité importante; comme par exemple, la grace versatile? Ce que je dirais? répondit le philosophe, je me ferais Manichéen, je dirais qu’il y a un principe qui défait ce que l’autre a fait. [1] *Ospinian. p.* 230. ### M — Moïse Plusieurs savants ont crû que le Pentateuque ne peu avoir été écrit par Moïse. Ils disent que par l’écriture même il est avéré que le premier exemplaire connu fut trouvé du tems du roi Josias, & que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or entre Moïse & cette avanture du secrétaire Saphan, il y a 867. années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent l’an du monde 2213, & le sécrétaire Saphan publia le livre de la loi l’an du monde 3380. Ce livre trouvé sous Josias fut inconnu jusqu’au retour de la captivité de Babilone, & il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en lumière toutes les saintes écritures. Or que ce soit Esdras ou un autre, qui ait fait ce livre, cela est absolument indifférent, dès que le livre est inspiré. Il n’est point dit dans le Pentateuque que Moïse en soit l’auteur; il est donc permis de l’attribuer à un autre homme, à qui l’esprit divin l’aura dicté. Quelques contradicteurs ajoutent qu’aucun prophête n’a cité les livres du Pentateuque; qu’il n’en est question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaïe, ni enfin dans aucun livre canonique. Les mots qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lévitique, Deuteronome, ne se trouvent dans aucun autre écrit, ni de l’ancien ni du nouveau testament. D’autres plus hardis ont fait les questions suivantes. 1°. En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un désert sauvage? Ce ne pouvait être qu’en Egyptien. Car par ce livre même on voit que Moïse & tout son peuple était né en Egypte. Il est probable qu’ils ne parlaient pas d’autre langue. Les Egyptiens ne se servaient pas encor du papiros; on gravait des hiérogliphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandements furent gravées sur la pierre. Il aurait donc falu graver cinq volumes sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts & un temps prodigieux. 2°. Est-il vraisemblable que dans un désert, où le peuple Juif n’avait ni cordonnier, ni tailleur, & où le Dieu de l’univers était obligé de faire un miracle continuel pour conserver les vieux habits & les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez habiles pour graver les cinq livres du Pentateuque sur le marbre ou sur le bois? On dira qu’on trouva bien des ouvriers qui firent un veau d’or, & qui réduisirent ensuite l’or en poudre, qui construisirent le tabernacle, qui l’ornèrent de trente-quatre colonnes d’airain, avec des chapiteaux d’argent, qui ourdirent & qui brodèrent des voiles de lin, d’hiacinte, de pourpre, & d’écarlate; mais cela même fortifie l’opinion des contradicteurs; ils répondent qu’il n’est pas possible que dans un désert où l’on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés; qu’il aurait fallu commencer par faire des souliers & des tuniques; que ceux qui manquent du nécessaire, ne donnent point dans le luxe; & que c’est une contradiction évidente de dire qu’il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des sculpteurs, des teinturiers, des brodeurs, quand on n’avait ni habits, ni sandales, ni pain. 3°. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre? Aurait-on porté si peu de respect au législateur? Si c’était Moïse qui eût dit que Dieu punit l’iniquité des pères jusqu’à la quatrième génération, Ezechiel aurait-il osé dire le contraire? 4°. Si Moïse avait écrit le Lévitique, aurait-il pû se contredire dans le Deuteronome? Le Lévitique défend d’épouser la femme de son frère, le Deuteronome l’ordonne. 5°. Moïse aurait-il parlé dans son livre de villes qui n’existaient pas de son temps? Aurait-il dit que des villes qui étaient pour lui à l’orient du Jourdain, étaient à l’occident? 6°. Aurait-il assigné quarante-huit villes aux Lévites dans un païs où il n’y a jamais eu dix villes, & dans un désert où il a toûjours erré sans avoir une maison? 7°. Aurait-il prescrit des règles pour les rois Juifs, tandis que non-seulement il n’y avait point de rois chez ce peuple, mais qu’ils étaient en horreur, & qu’il n’était pas probable qu’il y en eût jamais? Quoi! Moïse aurait donné des préceptes pour la conduite des rois, qui ne vinrent qu’environ huit cent années après lui, & il n’aurait rien dit pour les juges & les pontifes qui lui succédèrent? Cette réflexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois, & que les cérémonies instituées par Moïse n’avaient été qu’une tradition? 8°. Se pourrait-il faire qu’il eût dit aux Juifs, Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattants de la terre d’Egypte, sous la protection de votre Dieu? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu, Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d’Egypte; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l’Egypte n’a eu tant de soldats sur pié; nous l’aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres de son pays? Quoi! le Dieu qui vous parle a égorgé pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d’Egypte, & s’il y a dans ce païs-là trois cent mille familles, cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit pour nous venger; & vous n’avez pas secondé votre Dieu? & vous ne nous avez pas donné ce païs fertile que rien ne pouvait défendre? vous nous avez fait sortir de l’Egypte en larrons & en lâches, pour nous faire périr dans des déserts, entre les précipices & les montagnes! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans cette terre de Canaan sur laquelle nous n’avons nul droit, & que vous nous avez promise, & dans laquelle nous n’avons pû encor entrer? Il était naturel que de la terre de Gessen nous marchassions vers Tyr & Sidon le long de la Méditerranée; mais vous nous faites passer l’istme de Suez presque tout entier; vous nous faites rentrer en Egypte, remonter jusques par delà Memphis, & nous nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la mer rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant marché quatre-vingt lieuës dans cette Egypte que nous voulions éviter, & enfin prêts de périr entre la mer & l’armée de Pharaon! Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis, auriez-vous pris une autre route & d’autres mesures? Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous; la mer s’est ouverte pour nous laisser passer; mais après une telle faveur, falait-il nous faire mourir de faim & de fatigue dans les déserts horribles d’Ethan, de Cadés-barné, de Mara, d’Elim, d’Oreb & de Sinaï? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, & vous nous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères! Voilà ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfans injustes des juifs vagabonds, morts dans les déserts, auraient pû dire à Moïse, s’il leur avait lû l’Exode & la Genèse. Et que n’auraient-ils pas dû dire & faire à l’article du veau d’or? Quoi! vous osez nous conter que votre frère fit un veau d’or pour nos pères, quand vous étiez avec Dieu sur la montagne; vous qui tantôt nous dites que vous avez parlé à Dieu face à face, & tantôt que vous n’avez pû le voir que par derrière! Mais enfin, vous étiez avec ce Dieu, & votre frère jette en fonte un veau d’or en un seul jour, & nous le donne pour l’adorer; & au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, & vous ordonnez à vos Lévites d’égorger vingt mille hommes de votre peuple; nos pères l’auraient-ils souffert? se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires? Vous nous dites que non content de cette boucherie incroïable, vous avez fait encor massacrer vingt-quatre mille de vos pauvres suivants, parce que l’un d’eux avait couché avec une Madianite; tandis que vous-même avez épousé une Madianite: & vous ajoutez que vous êtes le plus doux de tous les hommes. Encor quelques actions de cette douceur, & il ne serait plus resté personne. Non, si vous aviez été capable d’une telle cruauté, si vous aviez pû l’exercer, vous seriez le plus barbare de tous les hommes, & tous les supplices ne suffiraient pas pour expier un si étrange crime. Ce sont là, à peu près, les objections que font les savants à ceux qui pensent que Moïse est l’auteur du Pentateuque. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes; que Dieu a éprouvé, conduit & abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue; que les Juifs eux-mêmes depuis plus de deux mille ans ont crû que Moïse est l’auteur de ces livres; que l’église qui a succédé à la sinagogue, & qui est infaillible comme elle, a décidé ce point de controverse, & que les savants doivent se taire, quand l’église parle. ### P — Patrie Une patrie est un composé de plusieurs familles; & comme on soutient communément sa famille par amour propre, lorsqu’on n’a pas un intérêt contraire, on soutient par le même amour propre sa ville ou son village qu’on appelle sa patrie. Plus cette patrie devient grande, moins on l’aime; car l’amour partagé s’affaiblit. Il est impossible d’aimer tendrement une famille trop nombreuse qu’on connait à peine. Celui qui brule de l’ambition d’être Edile, Tribun, Préteur, Consul, Dictateur, crie qu’il aime sa patrie, & il n’aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu’un autre homme s’arroge le pouvoir de l’envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune & de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l’intérêt particulier devient l’intérêt general: on fait des vœux pour la république, quand on n’en fait que pour soi-même. Il est impossible qu’il y ait sur la terre un état qui ne se soit gouverné d’abord en république; c’est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s’assemblent d’abord contre les ours & contre les loups: celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n’a que du bois. Quand nous avons découvert l’Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n’y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations nous n’en trouvames que deux subjuguées. Il en était ainsi de l’ancien monde; tout était république en Europe, avant les roitelets d’Etrurie & de Rome. On voit encor aujourd’hui des républiques en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers nôtre septentrion, sont des républiques de brigands. Les Hottentots vers le midi, vivent encor comme on dit qu’on vivait dans les premiers âges du monde; libres, égaux entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, & presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourit, leur peau les habille, des huttes de bois & de terre sont leurs retraites: ils sont les plus puants de tous les hommes, mais il ne le sentent pas; ils vivent & ils meurent plus doucement que nous. Il reste dans nôtre Europe huit républiques sans monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Génes, Lucques, Raguse, Genève & St. Marin. On peut regarder la Pologne, la Suède, l’Angleterre, comme des républiques sous un roi, mais la Pologne est la seule qui en prenne le nom. Or, maintenant, lequel vaut le mieux que vôtre patrie soit un état monarchique, ou un état républicain? il y a quatre mille ans qu’on agite cette question. Demandez la solution aux riches; ils aiment tous mieux l’aristocratie: interrogez le peuple, il veut la démocratie; il n’y a que les rois qui préférent la royauté. Comment donc est-il possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques? demandez le aux rats qui proposèrent de pendre une sonnette au cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison est, comme on l’a dit, que les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l’ennemi du reste des hommes. L’ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au Sénat, Tel est mon avis, & qu’on ruine Carthage. Etre bon patriote, c’est souhaiter que sa ville s’enrichisse par le commerce, & soit puissante par les armes. Il est clair qu’un païs ne peut gagner sans qu’un autre perde, & qu’il ne peut vaincre sans faire des malheureux. Telle est donc la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son païs c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers. ### P — Pierre *En Italien* Piero, *ou* Pietro; *en Espagnol* Pedro; *en Latin* Petrus; *en Grec* Petros; *en Hébreu* Cepha. Pourquoi les successeurs de Pierre ont-ils eu tant de pouvoir en occident, & aucun en orient? C’est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg & de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens dans des tems d’anarchie, tandis que les évêques Grecs sont toujours restés sujets. Le tems, l’occasion, l’ambition des uns, & la faiblesse des autres, ont fait & feront tout dans ce monde. A cette anarchie l’opinion s’est jointe, & l’opinion est la reine des hommes. Ce n’est pas qu’en effet ils ayent une opinion bien déterminée; mais des mots leur en tiennent lieu. Il est rapporté dans l’évangile que Jesus dit à Pierre; “Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux.” Les partisans de l’évêque de Rome soutinrent vers le onziéme siècle, que qui donne le plus, donne le moins; que les cieux entouraient la terre; & que Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes les étoiles & toutes les planètes, il est évident, selon Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone surnommé Pierre, étaient un passe-partout. Si on entend par les cieux les nuées, l’atmosphère, l’éther, l’espace dans lequel roulent les planètes, il n’y a guères de serruriers, selon Mursius, qui puisse faire une clef pour ces portes-là. Les clefs en Palestine étaient une cheville de bois qu’on liait avec une courroie; Jesus dit à Barjone, “Ce que tu auras lié sur la terre, sera lié dans le ciel.” Les théologiens du Pape en ont conclu, que les Papes avaient reçu le droit de lier & de délier les peuples du serment de fidélité fait à leurs rois, & de disposer à leur gré de tous les royaumes. C’est conclure magnifiquement. Les communes dans les états généraux de France en 1302. disent dans leur requête au Roi, que “Boniface VIII. était un B***** qui croyait que Dieu liait & emprisonnait au ciel, ce que Boniface liait sur terre.” Un fameux Luthérien d’Allemagne, (c’était je pense Mélancton) avait beaucoup de peine à digérer que Jésus eût dit à Simon Barjone, Cepha ou Cephas, “Tu ès Pierre, & sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, mon église.” Il ne pouvait concevoir que Dieu eût employé un pareil jeu de mots, une pointe si extraordinaire, & que la puissance du Pape fût fondée sur un quolibet. Pierre a passé pour avoir été évêque de Rome; mais on sait assez qu’en ce tems-là, & long-tems après, il n’y eut aucun évêché particulier. La société chrétienne ne prit une forme que vers la fin du second siècle. Il se peut que Pierre eût fait le voyage de Rome; il se peut même qu’il fut mis en croix la tête en bas, quoique ce ne fût pas l’usage; mais on n’a aucune preuve de tout cela. Nous avons une lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu’il est à Babylone; des canonistes judicieux ont prétendu que par Babylone on devait entendre Rome. Ainsi supposé qu’il eût datté de Rome, on aurait pû conclure que la lettre avait été écrite à Babylone. On a tiré longtems de pareilles conséquences, & c’est ainsi que le monde a été gouverné. Il y avait un saint homme à qui on avait fait payer bien chérement un bénéfice à Rome, ce qui s’appelle une simonie; on lui demandait, s’il croyait que Simon Pierre eût été au païs? il répondit, Je ne vois pas que Pierre y ait été, mais je suis sûr de Simon. Quant à la personne de Pierre, il faut avouer que Paul n’est pas le seul qui ait été scandalisé de sa conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui & à ses successeurs. Ce Paul lui reprochait aigrement de manger des viandes défendues, c’est-à-dire, du porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l’ixion, & du grison. Pierre se défendait en disant, qu’il avait vû le ciel ouvert vers la sixième heure, & une grande nape qui descendait des quatre coins du ciel, laquelle était toute remplie d’anguilles, de quadrupèdes & d’oiseaux; & que la voix d’un ange avait crié: “Tuez & mangez.” C’est apparemment cette même voix qui a crié à tant de Pontifes, “Tuez tout, & mangez la substance du peuple:” dit Voloston. Casaubon ne pouvait approuver la manière dont Pierre traita le bon homme Anania & Saphira sa femme. De quel droit, disait Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il, ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jesus vendissent leurs héritages & en apportassent le prix à ses piés? Si quelque anabatiste à Londres faisait apporter à ses piés tout l’argent de ses frères, ne serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux, comme un larron qu’on ne manquerait pas d’envoyer à Tyburn? N’est-il pas horrible de faire mourir Anania, parce qu’ayant vendu son fonds & en ayant donné l’argent à Pierre, il avait retenu pour lui & pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs nécessités sans le dire? A peine Anania est-il mort, que sa femme arrive. Pierre au lieu de l’avertir charitablement qu’il vient de faire mourir son mari d’apopléxie, pour avoir gardé quelques oboles, & de lui dire de bien prendre garde à elle, la fait tomber dans le piége. Il lui demande si son mari a donné tout son argent aux saints. La bonne femme répond, oui, & elle meurt sur le champ. Cela est dur. Corringius demande, pourquoi Pierre qui tuait ainsi ceux qui lui avaient fait l’aumône, n’allait pas tuer plutôt tous les docteurs qui avaient fait mourir Jesus-Christ, & qui le firent fouetter lui-même plus d’une fois? O Pierre! vous faites mourir deux chrétiens qui vous ont fait l’aumône, & vous laissez vivre ceux qui ont crucifié votre Dieu! Apparemment que Corringius n’était pas en païs d’inquisition, quand il faisait ces questions hardies. Erasme, à propos de Pierre, remarquait une chose fort singulière; c’est que le chef de la religion chrétienne commença son apostolat par renier Jesus-Christ; & que le premier pontife des Juifs avait commencé son ministère par faire un veau d’or, & par l’adorer. Quoi qu’il en soit, Pierre nous est dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d’ordres, qui vivaient dans l’indigence, & dont les successeurs sont devenus grands seigneurs. Le Pape successeur de Pierre a tantôt gagné, tantôt perdu; mais il lui reste encor environ cinquante millions d’hommes sur la terre, soumis en plusieurs points à ses loix, outre ses sujets immédiats. Se donner un maître à trois ou quatre cent lieuës de chez soi; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n’oser juger en dernier ressort un procès entre quelques-uns de ses concitoyens, que par des commissaires nommés par cet étranger; n’oser se mettre en possession des champs & des vignes qu’on a obtenus de son propre roi, sans payer une somme considérable à ce maître étranger; violer les loix de son païs qui défendent d’épouser sa niéce, & l'épouser légitimement en donnant à ce maître étranger une somme encor plus considérable; n’oser cultiver son champ le jour que cet étranger veut qu’on célèbre la mémoire d’un inconnu qu’il a mis dans le ciel de son autorité privée; c’est là en partie ce que c’est que d'admettre un Pape; ce sont là les libertés de l’église gallicane. Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vû de nos jours un souverain demander au Pape la permission de faire juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide, ne pouvoir obtenir cette permission, & n’oser les juger? On sait assez qu’autrefois les droits des Papes allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des Dieux de l’antiquité; car ces Dieux passaient seulement pour disposer des empires, & les Papes en disposaient en effet. Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité & de l’infaillibilité du Pape, quand on fait réfléxion, Que quarante schismes ont profané la chaire de Saint Pierre, & que vingt-sept l’ont ensanglantée; Qu’Etienne VII. fils d’un prêtre, déterra le corps de Formose son prédécesseur, & fit trancher la tête à ce cadavre; Que Sergius III. convaincu d’assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté; Que Jean X. amant de Théodora, fut étranglé dans son lit; Que Jean XI. fils de Sergius III. ne fut connu que par sa crapule; Que Jean XII. fut assassiné chez sa maîtresse; Que Benoit IX. acheta & revendit le pontificat; Que Grégoire VII. fut l’auteur de cinq cent ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs; Qu’enfin parmi tant de Papes, ambitieux, sanguinaires & débauchés, il y a eu un Alexandre VI. dont le nom n’est prononcé qu’avec la même horreur que ceux des Néron & des Caligula. C’est une preuve, dit-on, de la divinité de leur caractère, qu’elle ait subsisté avec tant de crimes; mais si les Califes avaient eu une conduite encor plus affreuse, ils auraient donc été encor plus divins. C’est ainsi que raisonne Dermius; mais les jésuites lui ont répondu. ### P — Préjugés LE préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre, on inspire aux enfans toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger. Il y a des préjugés universels, nécessaires, & qui sont la vertu même. Par tout païs on apprend aux enfans à reconnaître un Dieu rémunérateur & vengeur; à respecter, à aimer leur père & leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu’ils puissent deviner ce que c’est qu’un vice & une vertu. Il y a donc de très-bons préjugés: ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne. Sentiment n’est pas simple préjugé; c’est quelque chose de bien plus fort. Une mère n’aime pas son fils, parce qu’on lui a dit qu’il le faut aimer; elle le chérit heureusement malgré elle. Ce n’est point par préjugé que vous courez au sécours d’un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une bête. Mais c’est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits, marchant gravement, parlant de même. Vos parents vous ont dit que vous deviez vous incliner devant cet homme, vous le respectez avant de savoir s’il mérite vos respects: vous croissez en âge & en connaissances; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan, pétri d’orgueil, d'intérêt, & d'artifice; vous méprisez ce que vous reveriez, & le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre enfance; on vous a dit, que les Titans firent la guerre aux Dieux, & que Vénus fut amoureuse d’Adonis; vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités; vous les regardez à vingt ans comme des allégories ingénieuses. Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l’ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui du tems du systême de *Las* s’aperçurent qu’ils avaient calculé des richesses imaginaires. *Préjugés des sens.* N’est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours, lors même que nous voyons très-bien, & qu’au contraire nos oreilles ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende, *vous* *êtes belle, je vous aime*: il est bien sûr qu’on ne vous a pas dit, *je vous hais, vous êtes laide*; Mais vous voyez un miroir uni, il est démontré que vous vous trompez, c’est une surface très-raboteuse. Vous voyez le soleil d’environ deux piés de diamètre, il est démontré qu’il est un million de fois plus gros que la terre. Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles, & l’erreur dans vos yeux; Mais étudiez l’optique, & vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé, & qu’il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l’état présent des choses. *Préjugés physiques.* Le soleil se léve, la lune aussi, la terre est immobile; ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu’étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralisie, parce qu’elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies, parce qu’un jour on observa qu’un malade avait eu un redoublement de fiévre pendant le décours de la lune; ces idées & mille autres ont été des erreurs d’anciens charlatans qui jugèrent sans raisonner, & qui étant trompés trompèrent les autres. *Préjugés historiques.* La plupart des histoires ont été crues sans examen, & cette créance est un préjugé. Fabius Pictor raconte que plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d’Albe allant puiser de l’eau dans sa cruche, fut violée, qu’elle acoucha de Romulus & de Remus, qu’ils furent nourris par une louve, &c. Le peuple romain crut cette fable; il n’examina point si dans ce tems là il y avait des vestales dans le Latium, s’il était vraisemblable que la fille d’un roi sortit de son couvent avec sa cruche, s’il était probable qu’une louve alaitât deux enfans au lieu de les manger. Le préjugé s'établit. Un moine écrit que Clovis étant dans un grand danger à la bataille de Tolbiac, fit vœu de se faire chrêtien s’il en réchapait; mais est-il naturel qu’on s'adresse à un Dieu étranger dans une telle occasion? n’est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est né agit le plus puissamment? Quel est le chrêtien qui dans une bataille contre les Turcs ne s'adressera pas plutôt à la sainte Vierge qu’à Mahomet? On ajoute qu’un pigeon aporta la sainte ampoule dans son bec pour oindre Clovis, & qu’un ange aporta l’oriflamme pour le conduire; le préjugé crut toutes les historiettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature humaine savent bien que l’usurpateur Clovis, & l’usurpateur Rolon ou Rol, se firent chrêtiens pour gouverner plus sûrement des chrêtiens, comme les usurpateurs Turcs se firent musulmans pour gouverner plus sûrement les musulmans. *Préjugés religieux.* Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside aux blés, ou que Visnou & Xaca se sont fait hommes plusieurs fois, ou que Sammoncodom est venu couper une forêt, ou qu’Odin vous attend dans sa salle vers le Jutland, ou que Mahomet ou quelqu’autre a fait un voyage dans le ciel, enfin si votre précepteur vient ensuite enfoncer dans votre cervelle ce que votre nourrice y a gravé, vous en tenez pour votre vie. Votre jugement veut-il s’élever contre ces préjugés? vos voisins & surtout vos voisines crient à l’impie, & vous effrayent; votre Derviche craignant de voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du Cadi, & ce Cadi vous fait empâler s’il le peut, parce qu’il veut commander à des sots, & qu’il croit que les sots obéissent mieux que les autres; & cela durera jusqu’à-ce que vos voisins & le Derviche & le Cadi commencent à comprendre que la sottise n’est bonne à rien, & que la persécution est abominable. ### R — Religion *Premiere question.* L’EVEQUE de Vorcester, Warburton, auteur d’un des plus savants ouvrages qu’on ait jamais fait, s’exprime ainsi page 8. tome 1er. “Une religion, une société qui n’est pas fondée sur la créance d’une autre vie, doit être soutenue par une providence extraordinaire. Le Judaïsme n’est pas fondé sur la créance d’une autre vie; donc, le Judaïsme a été soutenu par une providence extraordinaire.” Plusieurs théologiens se sont élevés contre lui, & comme on rétorque tous les arguments, on a retorqué le sien, on lui a dit: “Toute religion qui n’est pas fondée sur le dogme de l’immortalité de l’ame, & sur les peines & les récompenses éternelles, est nécessairement fausse; or le Judaïsme ne connut point ces dogmes, donc le Judaïsme, loin d’être soutenu par la providence, était par vos principes une religion fausse & barbare qui attaquait la providence.” Cet évêque eut quelques autres adversaires qui lui soutinrent que l’immortalité de l’ame était connue chez les Juifs, dans le temps même de Moïse; mais il leur prouva très-évidemment, que ni le Décalogue, ni le Lévitique, ni le Deutéronome, n'avaient dit un seul mot de cette créance, & qu’il est ridicule de vouloir tordre & corrompre quelques passages des autres livres, pour en tirer une vérité qui n’est point annoncée dans le livre de la loi. Mr. l’évêque ayant fait quatre volumes pour démontrer que la loi Judaïque ne proposait ni peines, ni récompenses après la mort, n’a jamais pû répondre à ses adversaires d’une manière bien satisfaisante. Ils lui disaient: “Ou Moïse connaissait ce dogme, & alors il a trompé les Juifs en ne le manifestant pas; ou il l’ignorait; & en ce cas il n’en savait pas assez pour fonder une bonne religion. En effet si la religion avait été bonne, pourquoi l’aurait-on abolie? Une religion vraie doit être pour tous les temps & pour tous les lieux, elle doit être comme la lumière du soleil, qui éclaire tous les peuples & toutes les générations.” Ce prélat, tout éclairé qu’il est, a eu beaucoup de peine à se tirer de toutes ces difficultés; mais quel systême en est exempt? *Seconde question.* Un autre savant beaucoup plus philosophe; qui est un des plus profonds métaphisiciens de nos jours, donne de fortes raisons pour prouver que le polithéisme a été la premiere religion des hommes, & qu’on a commencé à croire plusieurs Dieux, avant que la raison fût assez éclairée pour ne reconnaître qu’un seul être suprême. J’ose croire, au contraire, qu’on a commencé d’abord par reconnaître un seul Dieu; & qu’ensuite la faiblesse humaine en a adopté plusieurs, & voici comme je conçois la chose. Il est indubitable qu’il y eut des bourgades avant qu’on eût bâti de grandes villes, & que tous les hommes ont été divisés en petites républiques, avant qu’ils fussent réunis dans de grands empires. Il est bien naturel qu’une bourgade effrayée du tonnerre, affligée de la perte de ses moissons, maltraitée par la bourgade voisine, sentant tous les jours sa faiblesse, sentant partout un pouvoir invisible, ait bientôt dit. Il y a quelque être au-dessus de nous qui nous fait du bien & du mal. Il me paraît impossible qu’elle ait dit: il y a deux pouvoirs; car pourquoi plusieurs? On commence en tout genre par le simple, ensuite vient le composé, & souvent enfin on revient au simple par des lumiéres supérieures. Telle est la marche de l’esprit humain. Quel est cet être qu’on aura d’abord invoqué? Sera-ce le soleil? sera-ce la lune? je ne le crois pas. Examinons ce qui se passe dans les enfants; ils sont à peu près ce que sont les hommes ignorants. Ils ne sont frappés ni de la beauté, ni de l'utilité de l'astre qui anime la nature, ni des secours que la lune nous prête, ni des variations réguliéres de son cours; ils n’y pensent pas; ils y sont trop accoutumés. On ne craint, on n’invoque, on n’adore que ce qu’on craint; tous les enfans voyent le ciel avec indifférence; mais, que le tonnerre gronde, ils tremblent; ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces de philosophes qui ayent remarqué le cours des astres, les ayent fait admirer, & les ayent fait adorer; mais des cultivateurs simples & sans aucune lumiére, n’en savaient pas assez pour embrasser une erreur si noble. Un village se sera donc borné à dire; Il y a une puissance qui tonne, qui grêle sur nous, qui fait mourir nos enfans; appaisons-la; mais comment l’appaiser? Nous voyons que nous avons calmé par de petits présents la colère des gens irrités, faisons donc de petits présents à cette puissance. Il faut bien aussi lui donner un nom. Le premier qui s’offre est celui de *Chef*, de *Maître*, de *Seigneur;* cette puissance est donc appellée Mon Seigneur. C’est probablement la raison pour laquelle les premiers Egyptiens appellèrent leur Dieu Knef, les Syriens Adoni, les peuples voisins Baal, ou Bel, ou Melch, ou Moloc, les Scythes Papée; tous mots qui signifient *Seigneur*, *Maître.* C’est ainsi qu’on trouva presque toute l’Amérique partagée en une multitude de petites peuplades, qui toutes avaient leur Dieu protecteur. Les Méxiquains même, ni les Péruviens qui étaient de grandes nations, n'avaient qu’un seul Dieu. L'une adorait Mango Kapak, l’autre le Dieu de la guerre. Les Mexiquains donnaient à leur Dieu guerrier le nom de Viliputsi, comme les Hébreux avaient appellé leur seigneur Sabaoth. Ce n’est point par une raison supérieure & cultivée que tous les peuples ont ainsi commencé à reconnaître une seule divinité; s'ils avaient été philosophes, ils auraient adoré le Dieu de toute la nature, & non pas le Dieu d'un village; ils auraient examiné ces rapports infinis de tous les êtres, qui prouvent un être créateur & conservateur; mais ils n’examinèrent rien, ils sentirent. C’est-là le progrès de notre faible entendement; chaque bourgade sentait sa faiblesse, & le besoin qu’elle avait d’un fort protecteur. Elle imaginait cet être tutélaire & terrible résidant dans la forêt voisine, ou sur la montagne, ou dans une nuée. Elle n’en imaginait qu’un seul, parce que la bourgade n'avait qu’un chef à la guerre. Elle l’imaginait corporel, parce qu’il était impossible de se le représenter autrement. Elle ne pouvait croire que la bourgade voisine n’eût pas aussi son Dieu. Voilà pourquoi Jephté dit aux habitans de Moab; *vous possédez légitimement ce que* *votre Dieu Chamos vous a fait conquérir, vous devez* *nous laisser jouir de ce que notre Dieu nous a donné par* *ses victoires.* Ce discours tenu par un étranger à d’autres étrangers est très-remarquable. Les Juifs & les Moabites avaient dépossédé les naturels du païs, l’un & l’autre n’avait d’autre droit que celui de la force; & l’un dit à l’autre, Ton Dieu t’a protégé dans ton usurpation, souffre que mon Dieu me protège dans la mienne. Jérémie & Amos demandent l’un & l’autre, *quelle* *raison a eu le Dieu Melchom de s’emparer du pays de Gad?* Il parait évident par ces passages, que l'antiquité attribuait à chaque païs un Dieu protecteur. On trouve encor des traces de cette théologie dans Homère. Il est bien naturel que l’imagination des hommes s’étant échauffée, & leur esprit ayant acquis des connaissances confuses, ils ayent bientôt multiplié leurs dieux, & assigné des protecteurs aux éléments, aux mers, aux forêts, aux fontaines, aux campagnes. Plus ils auront examiné les astres, plus ils auront été frappés d’admiration. Le moyen de ne pas adorer le soleil, quand on adore la divinité d’un ruisseau? Dès que le premier pas est fait, la terre est bientôt couverte de Dieux, & on descend enfin des astres aux chats & aux oignons. Cependant, il faut bien que la raison se perfectionne; le temps forme enfin des philosophes qui voyent que ni les oignons ni les chats, ni même les astres, n’ont arrangé l’ordre de la nature. Tous ces philosophes, Babyloniens, Persans, Egyptiens, Scithes, Grecs & Romains admettent un Dieu suprême, remunérateur & vengeur. Ils ne le disent pas d’abord aux peuples; car quiconque eût mal parlé des oignons & des chats devant des vieilles & des prêtres, eût été lapidé. Quiconque eût reproché à certains Egyptiens de manger leurs Dieux, eût été mangé lui-même, comme en effet Juvenal rapporte qu’un Egyptien fut tué & mangé tout crud dans une dispute de controverse. Mais que fit-on? Orphée & d’autres établissent des mystères que les inimitiés jurent par des sermens exécrables de ne point révéler, & le principal de ces mystères, est l’adoration d’un seul Dieu. Cette grande vérité pénètre dans la moitié de la terre; le nombre des initiés devient immense; il est vrai que l’ancienne religion subsiste toujours; mais comme elle n’est point contraire au dogme de l’unité de Dieu, on la laisse subsister. Et pourquoi l’abolirait-on? Les Romains reconnaissent le *Deus optimus maximus*; les Grecs ont leur *Zeus*, leur Dieu suprême. Toutes les autres divinités ne sont que des êtres intermédiaires; on place des héros & des empereurs au rang des Dieux, c’est-à-dire des bienheureux. Mais il est sûr que Claude, Octave, Tibère & Caligula ne sont pas regardés comme les créateurs du ciel & de la terre. En un mot il parait prouvé que du temps d’Auguste, tous ceux qui avaient une religion, reconnaissaient un Dieu supérieur, éternel, & plusieurs ordres de Dieux sécondaires, dont le culte fut appellé depuis idolâtrie. Les Juifs n’avaient jamais été idolâtres; car quoiqu’ils admissent des Malachim, des anges, des êtres célestes d’un ordre inférieur, leur loi n’ordonnait point que ces divinités sécondaires eussent un culte chez eux. Ils adoraient les anges, il est vrai, c’est-à-dire, ils se prosternaient quand ils en voyaient; mais comme cela n’arrivait pas souvent, il n’y avait ni de cérémonial, ni de culte légal établi pour eux. Les chérubins de l’arche ne recevaient point d’hommages. Il est constant que les Juifs adoraient ouvertement un seul Dieu; comme la foule innombrable d’initiés l’adoraient secrettement dans leurs mystères. *Troisiéme question.* Ce fut dans ce temps où le culte d’un Dieu suprême était universellement établi chez tous les sages en Asie, en Europe, & en Afrique, que la religion chrêtienne prit naissance. Le Platonisme aida beaucoup à l’intelligence de ses dogmes. Le *Logos* qui chez Platon signifiait la sagesse, la raison de l’être suprême, devint chez nous le Verbe, & une seconde personne de Dieu. Une métaphisique profonde & au-dessus de l'intelligence humaine, fut un sanctuaire inaccessible, dans lequel la religion fut envelopée. On ne répétera point ici, comment Marie fut déclarée dans la suite mère de Dieu, comment on établit la consubstantialité du Père & du Verbe, & la procession du *Pneuma*, organe divin du divin *Logos*; deux natures & deux volontés résultantes de l’hipostase, & enfin la manducation supérieure, l’ame nourie ainsi que le corps, des membres & du sang de l’homme-Dieu, adoré & mangé sous la forme du pain, présent aux yeux, sensible au goût, & cependant anéanti. Tous les mystères ont été sublimes. On commença dès le second siècle, par chasser les démons au nom de Jesus; auparavant on les chassait au nom de Jehovah, ou Yhaho; car St. Matthieu rapporte, que les ennemis de Jesus ayant dit qu’il chassait les démons au nom du prince des démons, il leur répondit, *Si c’est par Belzebuth que je chasse les démons, par* *qui vos enfans les chassent-ils?* On ne sait point en quel temps les Juifs reconnurent pour prince des démons Belzebuth, qui était un Dieu étranger; mais on sait, ( & c’est Joseph qui nous l’apprend ) qu’il y avait à Jérusalem des exorcistes, préposés pour chasser les démons des corps des possédés, c’est-à-dire, des hommes attaqués de maladies singuliéres, qu’on attribuait alors dans une grande partie de la terre à des génies malfaisants. On chassait donc ces démons avec la véritable prononciation de Jehovah aujourd’hui perdue, & avec d’autres cérémonies aujourd’hui oubliées. Cet exorcisme par Jehovah ou par les autres noms de Dieu était encor en usage dans les premiers siècles de l’Eglise. Origène en disputant contre Celse lui dit n°. 262. “Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac & de Jacob, on fera certaines choses par ces noms, dont la nature & la force sont telles, que les démons se soumettent à ceux qui les prononcent; mais si on le nomme d’un autre nom, comme Dieu de la mer bruïante, supplantateur, ces noms seront sans vertu. Le nom d’Israël traduit en Grec ne pourra rien opérer, mais prononcez-le en Hébreu, avec les autres mots requis; vous opérerez la conjuration.” Le même Origène au nombre 19. dit ces paroles remarquables. “Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu, tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les Egyptiens, les Mages en Perse, les Bracmanes dans l’Inde. Ce qu’on nomme magie n’est pas un art vain & chimérique, ainsi que le prétendent les Stoïciens & les Epicuriens: ni le nom de Sabaoth, ni celui d’Adonaï, n’ont pas été faits pour des êtres créés; mais ils appartiennent à une théologie mystérieuse qui se rapporte au Créateur; de là vient la vertu de ces noms quand on les arrange & qu’on les prononce selon les règles, &c.” Origène en parlant ainsi ne donne point son sentiment particulier, il ne fait que rapporter l’opinion universelle. Toutes les religions alors connues admettaient une espèce de magie, & on distinguait la magie céleste, & la magie infernale; la nécromancie & la Théurgie; tout était prodige, divination, oracle. Les Perses ne niaient point les miracles des Egyptiens, ni les Egyptiens ceux des Perses. Dieu permettait que les premiers chrêtiens fussent persuadés des oracles attribués aux Sibylles, & leur laissait encor quelques erreurs peu importantes, qui ne corrompaient point le fonds de la religion. Une chose encor fort remarquable, c’est que les chrêtiens des deux premiers siècles avaient de l’horreur pour les temples, les autels & les simulacres. C’est ce qu’Origène avoue n°. 374. Tout changea depuis avec la discipline, quand l’église reçut une forme constante. *Quatriéme question.* Lorsqu’une fois une religion est établie légalement dans un état, les tribunaux sont tous occupés à empêcher qu’on ne renouvelle la plupart des choses qu’on faisait dans cette religion avant qu’elle fût publiquement reçue. Les fondateurs s’assemblaient en secret malgré les magistrats; on ne permet que les assemblées publiques sous les yeux de la loi, & toutes associations qui se dérobent à la loi sont défendues. L'ancienne maxime était qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; la maxime opposée est reçue, que c’est obéir à Dieu que de suivre les loix de l’état. On n’entendait parler que d’obsessions & de possessions; le diable était alors déchaîné sur la terre; le diable ne sort plus aujourd’hui de sa demeure; les prodiges, les prédictions étaient alors nécessaires; on ne les admet plus. Un homme qui prédirait des calamités dans les places publiques, serait mis aux petites maisons. Les fondateurs recevaient secrétement l’argent des fidèles; un homme qui recueillerait de l’argent pour en disposer sans y être autorisé par la loi, serait repris de justice. Ainsi, on ne se sert plus d’aucun des échafauts qui ont servi à bâtir l’édifice. *Cinquiéme question.* Après notre sainte religion, qui sans doute est la seule bonne, quelle serait la moins mauvaise? Ne serait-ce pas la plus simple? Ne serait-ce pas celle qui enseignerait beaucoup de morale & très-peu de dogmes? celle qui tendrait à rendre les hommes justes, sans les rendre absurdes? celle qui n’ordonnerait point de croire des choses impossibles, contradictoires, injurieuses à la Divinité, & pernicieuses au genre humain, & qui n’oserait point menacer des peines éternelles quiconque aurait le sens commun? Ne serait-ce point celle qui ne soutiendrait pas sa créance par des boureaux, & qui n’inonderait pas la terre de sang pour des sophismes inintelligibles? celle dans laquelle une équivoque, un jeu de mots & deux ou trois chartes supposées, ne feraient pas un Souverain & un Dieu, d’un prêtre souvent incestueux, homicide & empoisonneur? celle qui ne soumettrait par les rois à ce prêtre? celle qui n’enseignerait que l’adoration d’un Dieu, la justice, la tolérance & l’humanité? *Sixiéme question.* On a dit que la religion des Gentils était absurde en plusieurs points, contradictoire, pernicieuse; mais ne lui a-t-on pas imputé plus de mal qu’elle n’en a fait, & plus de sottises qu’elle n’en a prêchées? Car de voir Jupiter taureau, Serpent, cigne, ou quelqu’autre chose; Je ne trouve point cela beau, Et ne m’étonne pas, si parfois on en cause. *Prologue d'Amphitrion.* Sans doute cela est fort impertinent; mais qu’on me montre dans toute l’antiquité un temple dédié à Léda couchant avec un cigne ou avec un taureau? Y a-t-il eu un sermon prêché dans Athènes ou dans Rome pour encourager les filles à faire des enfans avec les cignes de leur basse-cour? Les fables recueillies & ornées par Ovide sont-elles la religion? ne ressemblent-elles pas à notre légende dorée, à notre fleur des saints? Si quelque Brame ou quelque Derviche venait nous objecter l’histoire de Ste. Marie Egyptienne, laquelle n’ayant pas de quoi payer les matelots qui l’avaient conduite en Egypte, donna à chacun d’eux ce que l’on appelle des faveurs, en guise de monnoye, nous dirions au Brame, Mon révérend père, vous vous trompez, notre religion n’est pas la légende dorée. Nous reprochons aux anciens leurs oracles, leurs prodiges: s’ils revenaient au monde & qu’on pût compter les miracles de notre-dame de Lorette, & ceux de notre dame d’Ephése, en faveur de qui des deux serait la balance du compte? Les sacrifices humains ont été établis chez presque tous les peuples, mais très-rarement mis en usage. Nous n’avons que la fille de Jephté, & le roi Agag d’immolés chez les Juifs; car Isaac & Jonathas ne le furent pas. L’histoire d'Iphigénie n’est pas bien avérée chez les Grecs. Les sacrifices humains sont très rares chez les anciens Romains; en un mot, la religion payenne a fait répandre très-peu de sang, & la nôtre en a couvert la terre. La nôtre est sans doute la seule bonne, la seule vraie; mais nous avons fait tant de mal par son moyen, que quand nous parlons des autres, nous devons être modestes. *Septiéme question.* Si un homme veut persuader sa religion à des étrangers, ou à ses compatriotes, ne doit-il pas s’y prendre avec la plus insinuante douceur, & la modération la plus engageante? S’il commence par dire que ce qu’il annonce est démontré, il trouvera une foule d’incrédules; s’il ose leur dire, qu’ils ne rejettent sa doctrine, qu’autant qu’elle condamne leurs passions, que leur cœur a corrompu leur esprit, qu’ils n’ont qu’une raison fausse & orgueilleuse; il les révolte, il les anime contre lui, il ruine lui-même ce qu’il veut établir. Si la religion qu’il annonce est vraie, l’emportement & l’insolence la rendront-ils plus vraie? Vous mettez-vous en colère, quand vous dites qu’il faut être doux, patient, bienfaisant, juste, remplir tous les devoirs de la société? Non, car tout le monde est de votre avis; pourquoi donc dites-vous des injures à votre frère, quand vous lui prêchez une métaphisique mystérieuse? C’est que son bon sens irrite votre amour propre. Vous avez l’orgueil d’éxiger que votre frère soumette son intelligence à la vôtre: l’orgueil humilié produit la colère; elle n’a point d’autre source. Un homme blessé de vingt coups de fusil dans une bataille, ne se met point en colère; mais un docteur blessé du refus d’un suffrage devient furieux & implacable. ### R — Résurrection ON conte que les Egyptiens n’avaient bâti leurs piramides que pour en faire des tombeaux, & que leurs corps embaumés par dedans & par dehors, attendaient que leurs ames vinssent les ranimer au bout de mille ans. Mais si leurs corps devaient ressusciter, pourquoi la première opération des parfumeurs était-elle de leur percer le crâne avec un crochet, & d’en tirer la cervelle? L’idée de ressusciter sans cervelle, fait soupçonner (si on peut user de ce mot) que les Egyptiens n’en avaient guères de leur vivant; mais il faut considérer que la plûpart des anciens croyaient que l’ame est dans la poitrine. Et pourquoi l’ame est-elle dans la poitrine plûtôt qu’ailleurs? C’est qu’en effet dans tous nos sentiments un peu violents, ou éprouve vers la région du cœur, une dilatation ou un resserrement, qui a fait penser que c’était là le logement de l’ame. Cette ame était quelque chose d’aérien, c’était une figure légère qui se promenait où elle pouvait, jusqu’à-ce qu’elle eût retrouvé son corps. La croyance de la résurrection est beaucoup plus ancienne que les temps historiques. Athalide fils de Mercure pouvait mourir & ressusciter à son gré; Esculape rendit la vie à Hipolite, Hercule à Alceste; Pelops ayant été hâché en morceaux par son père, fut ressuscité par les Dieux. Platon raconte qu’Héres ressuscita pour quinze jours seulement. Les pharisiens, chez les Juifs, n’adoptèrent le dogme de la résurrection que très long-temps après Platon. Il y a dans les actes des Apôtres un fait bien singulier, & bien digne d’attention. St. Jaques, & plusieurs de ses compagnons conseillent à St. Paul d’aller dans le temple de Jérusalem, observer toutes les cérémonies de l’ancienne loi, tout chrêtien qu’il était, *afin que tous sachent*, disent-ils, *que tout ce qu’on dit de vous est faux, &* *que vous continuez de garder la loi de Moïse.* St. Paul alla donc pendant sept jours dans le temple, mais le septiéme il fut reconnu. On l’accusa d’y être venu avec des étrangers, & de l’avoir prophané. Voici comment il se tira d’affaire. *Or Paul sachant qu’une partie de ceux qui étaient là étaient* *Sadducéens, & l’autre Pharisiens, il s’écria dans l’assemblée:* *Mes frères, je suis Pharisien & fils de pharisien; c’est à* *cause de l’espérance d’une autre vie, & de la résurrection* *des morts que l’on veut me condamner.*[1] Il n’avait point du tout été question de la résurrection des morts dans toute cette affaire; Paul ne le disait que pour animer les Pharisiens & les Sadducéens les uns contre les autres. *℣. 7. Paul ayant parlé de la sorte, il s’émut une dissension* *entre les Pharisiens & les Sadducéens; & l’assemblée fut* *divisée.* *℣. 8. Car les Sadducéens disent qu’il n’y a ni résurrection,* *ni ange, ni esprit: au lieu que les Pharisiens reconnaissent & l’un & l’autre, &c.* On a prétendu que Job, qui est très ancien, connaissait le dogme de la résurrection. On cite ces paroles: *Je* *sais que mon rédempteur est vivant, & qu’un jour sa rédemption s’élévera sur moi, ou que je me reléverai de la poussière; que* *ma peau reviendra, & que je verrai encor Dieu dans ma chair.* Mais plusieurs commentateurs entendent par ces paroles, que Job espère qu’il relévera bientôt de maladie, & qu’il ne demeurera pas toujours couché sur la terre, comme il l’était. La suite prouve assez que cette explication est la véritable; car il s’écrie le moment d’après à ses faux & durs amis; *Pourquoi donc dites-vous, Persécutons-le,* ou bien, *parce que vous direz, parce que nous l’avons persécuté.* Cela ne veut-il pas dire évidemment; Vous vous repentirez de m’avoir offensé, quand vous me reverrez dans mon premier état de santé & d’opulence. Un malade qui dit, Je me léverai, ne dit pas, Je ressusciterai. Donner des sens forcés à des passages clairs, c’est le sûr moyen de ne jamais s’entendre. St. Jérôme ne place la naissance de la secte des Pharisiens que très-peu de temps avant Jésus-Christ. Le Rabin Hillel passe pour le fondateur de la secte pharisienne; & cet Hillel était contemporain de Gamaliel le maître de St. Paul. Plusieurs de ces Pharisiens croyaient que les Juifs seuls ressusciteraient, & que le reste des hommes n’en valait pas la peine. D’autres ont soutenu qu’on ne ressusciterait que dans la Palestine, & que les corps de ceux qui auront été enterrés ailleurs, seront secrettement transportés auprès de Jérusalem pour s’y rejoindre à leur ame. Mais St. Paul écrivant aux habitans de Thessalonique, leur dit, que *le second avénement de Jésus-Christ est pour eux &* *pour lui, qu’ils en seront témoins.* *℣. 16. Car aussi-tôt que le signal aura été donné par* *l’archange, & par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du Ciel, & ceux qui serons* *morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers.* *℣. 17. Puis nous autres qui sommes vivans, & qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons emportés avec eux* *dans les nuées pour aller au devant du Seigneur au milieu de l’air, & ainsi, nous vivrons pour jamais avec* *le Seigneur.*[2] Ce passage important ne prouve-t-il pas évidemment que les premiers chrêtiens comptaient voir la fin du monde, comme en effet elle est prédite dans St. Luc, pour le temps même que St. Luc vivait? St. Augustin croit que les enfans, & même les enfans morts nés, ressusciteront dans l’âge de la maturité. Les Origènes, les Jérômes, les Atanases, les Basiles n’ont pas crû que les femmes dussent ressusciter avec leur sexe. Enfin, on a toujours disputé sur ce que nous avons été, sur ce que nous sommes, & sur ce que nous serons. [1] *Actes des Apôtres chap. 23. v. 6.7. 8.* [2] *1. Epit. aux Thess. chap. 4.* ### S — Salomon SALOMON pouvait-il être aussi riche qu’on le dit? Les Paralipomènes assurent que le Melk David son père lui laissa environ vingt milliards de notre monnoye au cours de ce jour, selon la supputation la plus modeste. Il n’y a pas tant d’argent comptant dans toute la terre, & il est assez difficile que David ait pû amasser ce trésor dans le petit païs de la Palestine. Salomon, selon le troisiéme livre des Rois, avait quarante mille écuries pour les chevaux de ses chariots. Quand chaque écurie n’aurait contenu que dix chevaux, cela n’aurait composé que le nombre de quatre cent mille, qui joints à ses douze mille chevaux de selle, eût fait quatre cent douze mille chevaux de bataille. C’est beaucoup pour un Melk juif qui ne fit jamais la guerre. Cette magnificence n’a guères d’exemple dans un païs qui ne nourrit que des ânes, & où il n’y a pas aujourd’hui d’autre monture. Mais apparemment que les tems sont changés; il est vrai qu’un prince si sage qui avait mille femmes, pouvait bien avoir aussi quatre cent douze mille chevaux, ne fût-ce que pour aller se promener avec elles, ou le long du lac de Génézareth, ou vers celui de Sodome, ou vers le torrent de Cédron, qui est un des endroits des plus délicieux de la terre, quoiqu’à la vérité ce torrent soit à sec neuf mois de l'année, & que le terrein soit un peu pierreux. Mais ce sage Salomon a-t-il fait les ouvrages qu’on lui attribue? Est-il vraisemblable par exemple, qu’il soit l’auteur de l’églogue juive intitulée le Cantique des Cantiques? Il se peut qu’un Monarque, qui avait mille femmes, ait dit à l’une d’elles, *qu’elle me baise d’un baiser de sa* *bouche, car vos tetons sont meilleurs que le vin*; un roi & un berger, quand il s’agit de baiser sur la bouche, peuvent s'exprimer de la même manière; il est vrai qu’il est assez étrange qu’on ait prétendu que c’était la fille qui parlait en cet endroit, & qui faisait l’éloge des tetons de son amant. Je ne nierai pas encor qu’un roi galant ait fait dire à sa maîtresse, *mon bien aimé est comme un bouquet de mirrhe,* *il demeurera entre mes tetons.* Je n’entends pas trop ce que c’est qu’un bouquet de mirrhe; mais enfin quand la bien-aimée avise son bien-aimé, de lui passer la main gauche sur le cou, & de l’embrasser de la main droite, je l’entends fort bien. On pourrait demander quelques explications à l’auteur du cantique, quand il dit; Votre nombril est comme une coupe dans laquelle il y a toûjours quelque chose à boire; votre ventre est comme un boisseau de froment; vos tetons sont comme deux faons de chevreuil, & votre nez est comme la tour du Mont Liban. J’avoue que les églogues de Virgile sont d’un autre stile, mais chacun a le sien, & un juif n’est pas obligé d’écrire comme Virgile. C’est apparemment encor un beau tour d’éloquence orientale, que de dire, *notre sœur est encor petite, elle* *n’a point de tetons; que ferons-nous de notre sœur? si c’est* *un mur, bâtissons dessus; si c’est une porte, fermons la.* A la bonne heure que Salomon le plus sage des hommes ait parlé ainsi dans ses goguettes; c'était, dit-on, son épithalame pour son mariage avec la fille de Pharaon; mais est-il naturel que le gendre de Pharaon quitte sa bien-aimée pendant la nuit, pour aller dans son jardin des noyers, que la reine coure toute seule après lui nus-piés, qu’elle soit battue par les gardes de la ville, & qu'ils lui prennent sa robe? La fille d’un roi aurait-elle pu dire: *Je suis brune;* *mais je suis belle, comme les fourures de Salomon?* On passerait de telles expressions à un berger, quoiqu’après tout il n’y ait pas grand rapport entre la beauté d’une fille, & des fourures. Mais enfin, les pelisses de Salomon pouvaient avoir été admirées de leur temps; & un juif de la lie du peuple, qui faisait des vers pour sa maîtresse, pouvait fort bien lui dire dans son langage juif, que jamais aucun roi juif n’avait eu des robes fourées aussi belles qu’elle; mais il eût falu que le roi Salomon eût été bien entousiasmé de ses fourures pour les comparer à sa maîtresse; un roi de nos jours qui composerait une belle épithalame pour son mariage avec la fille d’un roi son voisin, ne passerait pas, à coup sûr, pour le meilleur poëte de son royaume. Plusieurs Rabins ont soutenu que non seulement cette petite églogue voluptueuse n’était pas du roi Salomon, mais qu’elle n’était pas autentique. Théodore de Mopsueste était de ce sentiment, & le célèbre Grotius appelle le cantique des cantiques *un ouvrage libertin, flagitiosus*; cependant il est consacré, & on le regarde comme une allégorie perpétuelle du mariage de Jésus-Christ avec son église. Il faut avouer que l’allégorie est un peu forte, & qu’on ne voit pas ce que l’église pourrait entendre quand l’auteur dit que sa petite sœur n’a point de tetons, & que si c’est un mur, il faut bâtir dessus. Le livre de la Sagesse est dans un goût plus sérieux; mais il n’est pas plus de Salomon que le cantique des cantiques. On l’attribue communément à Jésus, fils de Sirac, d’autres à Philon de Biblos; mais quel que soit l’auteur, il paraît que de son tems on n’avait point encor le Pentateuque, car il dit au chap. 10. qu’Abraham voulut immoler Isaac du temps du déluge; & dans un autre endroit, il parle du patriarche Joseph comme d’un roi d’Egypte. Les Proverbes ont été attribués à Isaïe, à Elzia, à Sobna, à Eliacin, à Joaké, & à plusieurs autres. Mais qui que ce soit qui ait compilé ce recueil de sentences orientales, il n’y a pas d'apparence que ce soit un roi qui s’en soit donné la peine. Aurait-il dit, que *la terreur du roi est* *comme le rugissement du lion?* C’est ainsi que parle un sujet ou un esclave, que la colère de son maître fait trembler. Salomon aurait-il tant parlé de la femme impudique? Aurait-il dit, *ne regardez point le vin quand il paraît* *clair, & que sa couleur brille dans le verre?* Je doute fort qu’on ait eu des verres à boire du temps de Salomon; c’est une invention fort récente; toute l’antiquité buvait dans des tasses de bois ou de métal; & ce seul passage indique que cet ouvrage fut fait par un Juif d'Alexandrie, longtemps après Alexandre. Reste l’Ecclésiaste, que Grotius prétend avoir été écrit sous Zorobabel. On sait assez avec quelle liberté l’auteur de l’Ecclésiaste s’exprime; on sait qu’il dit que *les hommes n’ont rien de plus que les bêtes; qu’il vaut mieux n’étre pas né que d’exister; qu’il n’y a point d’autre vie, qu’il* *n’y a rien de bon que de se réjouïr dans ses œuvres avec* *celle qu’on aime.* Il se pourrait faire que Salomon eût tenu de tels discours à quelques-unes de ses femmes; on prétend que ce sont des objections qu’il se fait; mais ces maximes qui ont l’air un peu libertin, ne ressemblent point du tout à des objections; & c’est se moquer du monde, d’entendre dans un auteur le contraire de ce qu’il dit. Au reste, plusieurs pères ont prétendu que Salomon avait fait pénitence; ainsi on peut lui pardonner. Mais que ces livres ayent été écrits par un Juif; que nous importe? notre religion chrêtienne est fondée sur la juive, mais non pas sur tous les livres que les Juifs ont faits. Pourquoi le cantique des cantiques sera-t-il plus sacré pour nous que les fables du Talmud? C’est, dit-on, que nous l’avons compris dans le canon des Hébreux: & qu’est-ce que ce canon? C’est un recueil d’ouvrages autentiques! Eh bien un ouvrage pour être autentique est-il divin? une histoire des rois de Juda & de Sichem, par exemple, est-elle autre chose qu’une histoire? Voilà un étrange préjugé. Nous avons les Juifs en horreur, & nous voulons que tout ce qui a été écrit par eux & recueilli par nous, porte l’empreinte de la divinité. Il n’y a jamais eu de contradiction si palpable. ### S — Sensation LES huitres ont, dit-on, deux sens, les taupes quatre, les autres animaux comme les hommes cinq; quelques personnes en admetent un sixiéme; mais il est évident que la sensation voluptueuse, dont ils veulent parler, se réduit au sentiment du tact, & que cinq sens sont nôtre partage. Il nous est impossible d’en imaginer par delà, & d’en désirer. Il se peut que dans d’autres globes on ait des sens dont nous n'avons pas d’idée: il se peut que le nombre des sens augmente de globe en globe, & que l'être qui a des sens innombrables & parfaits soit le terme de tous les êtres. Mais nous autres avec nos cinq organes quel est nôtre pouvoir? Nous sentons toûjours malgré nous, & jamais parce que nous le voulons; il nous est impossible de ne pas avoir la sensation que notre nature nous destine, quand l’objet nous frappe. Le sentiment est dans nous; mais il ne peut en dépendre. Nous le recevons, & comment le recevons-nous? On sait assez qu’il n’y a aucun rapport entre l’air battu, & des paroles qu’on me chante, & l’impression que ces paroles font dans mon cerveau. Nous sommes étonnés de la pensée; mais le sentiment est tout aussi merveilleux. Un pouvoir divin éclate dans la sensation du dernier des insectes comme dans le cerveau de Newton. Cependant, que mille animaux meurent sous vos yeux, vous n’êtes point inquiets de ce que deviendra leur faculté de sentir, quoique cette faculté soit l’ouvrage de l’être des êtres; vous les regardez comme des machines de la nature, nées pour périr & pour faire place à d'autres. Pourquoi & comment leur sensation subsisterait-elle, quand ils n’existent plus? Quel besoin l’auteur de tout ce qui est, aurait-il de conserver des propriétés dont le sujet est détruit? Il vaudrait autant dire que le pouvoir de la plante nommée sensitive, de retirer ses feuilles vers ses branches, subsiste encor quand la plante n’est plus. Vous allez sans doute demander, comment la sensation des animaux périssant avec eux, la pensée de l'homme ne périra pas? je ne peux répondre à cette question, je n’en sais pas assez pour la résoudre. L'auteur éternel de la sensation & de la pensée sait seul comment il la donne, & comment il la conserve. Toute l’antiquité a maintenu, que rien n’est dans notre entendement qui n’ait été dans nos sens. Descartes dans ses romans prétendit que nous avions des idées métaphisiques avant de connaître le teton de notre nourice; une faculté de Théologie proscrivit ce dogme, non parce que c’était une erreur, mais parce que c'était une nouveauté: ensuite elle adopta cette erreur parce qu’elle était détruite par Loke philosophe Anglais, & qu’il falait bien qu’un Anglais eût tort. Enfin après avoir changé si souvent d’avis, elle est revenue à proscrire cette ancienne vérité, que les sens sont les portes de l’entendement; elle a fait comme les gouvernemens obérés, qui tantôt donnent cours à certains billets, & tantôt les décrient; Mais depuis long-tems personne ne veut des billets de cette faculté. Toutes les facultés du monde n’empêcheront jamais les philosophes de voir que nous commençons par sentir, & que notre mémoire n’est qu’une sensation continuée. Un homme qui naîtrait privé de ses cinq sens, serait privé de toute idée, s’il pouvait vivre. Les notions métaphisiques ne viennent que par les sens; car comment mesurer un cercle ou un triangle, si on n’a pas vû ou touché un cercle & un triangle? comment se faire une idée imparfaite de l'infini, qu’en reculant des bornes? & comment retrancher des bornes, sans en avoir vû ou senti? La sensation envelope toutes nos facultés, dit un grand philosophe ( page 128. Tome 2. traité des sensations. ) Que conclure de tout cela? Vous qui lisez & qui pensez, concluez. ### S — Songes *Somnia quæ ludunt animos volitantibus umbris,* *Non delubra deum nec ab æthere numina mittunt,* *Sed sua quisque facit.* MAIS comment tous les sens étant morts dans le sommeil, y en a-t-il un interne qui est vivant? comment vos yeux ne voyant plus, vos oreilles n’entendant rien, voyez-vous cependant & entendez-vous dans vos rêves? Le chien est à la chasse en songe, il aboie, il suit sa proye, il est à la curée. Le poëte fait des vers en dormant. Le matématicien voit des figures; le métaphisicien raisonne bien ou mal: on en a des exemples frappants. Sont ce les seuls organes de la machine qui agissent? est-ce l'ame pure, qui soustraite à l'empire des sens jouït de ses droits en liberté? Si les organes seuls produisent les rêves de la nuit, pourquoi ne produiront-ils pas seuls les idées du jour? Si l'ame pure, tranquille dans le repos des sens, agissant par elle - même, est l’unique cause, le sujet unique de toutes les idées que vous avez en dormant, pourquoi toutes ces idées sont-elles presque toujours irréguliéres, déraisonnables, incohérentes? Quoi, c’est dans le temps où cette ame est le moins troublée, qu’il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations! elle est en liberté, & elle est folle! si elle était née avec des idées métaphisiques, comme l’ont dit tant d’écrivains qui rêvaient les yeux ouverts, ses idées pures & lumineuses de l’être, de l'infini, de tous les premiers principes, devraient se réveiller en elle avec la plus grande énergie quand son corps est endormi: on ne serait jamais bon philosophe qu’en songe. Quelque systême que vous embrassiez, quelques vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue vôtre cerveau, & que vôtre cerveau remue vôtre ame, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous, & malgré vous: vôtre volonté n’y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de penser, & sans même être sûr que vous pensez. Pesez cela, & tâchez de deviner ce que c’est que le composé de l’animal. Les songes ont toujours été un grand objet de superstition; rien n’était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse, songe qu’il la voit mourante; elle meurt le lendemain, donc les dieux lui ont prédit sa mort. Un général d’armée rêve qu’il gagne une bataille, il la gagne en effet, les dieux l’ont averti qu’il serait vainqueur. On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis, on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l’histoire ancienne, aussi-bien que les oracles. La vulgate traduit ainsi la fin du verset 26 du chap. 19 du Lévitique: *Vous n’observerez point les songes.* Mais le mot *songe* n’est point dans l’hébreu: & il serait assez étrange qu’on réprouvât l’observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l’Egypte & de sa famille, pour avoir expliqué trois songes. L’explication des rêves était une chose si commune qu'on ne se bornait pas à cette intelligence; il falait encor deviner quelquefois ce qu’un autre homme avait rêvé. Nabucodonosor ayant oublié un songe qu’il avait fait, ordonna à ses mages de le deviner; & les menaça de mort s'ils n’en venaient pas à bout; mais le juif Daniel qui était de l’école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du roi, & en l’interprétant. Cette histoire & beaucoup d’autres, pourraient servir à prouver que la loi des Juifs ne défendait pas l’oneiromancie, c’est-à-dire, la science des songes. ### S — Superstition *Chapitre tiré de Cicéron, de Senèque & de Plutarque.* PRESQUE tout ce qui va au-delà de l’adoration d’un être suprême, & de la soumission du cœur à ses ordres éternels, est superstition. C’en est une très-dangereuse que le pardon des crimes attaché à certaines cérémonies. *Et nigras mactant pecudes, & manibu’ divis,* *In ferias mittunt.* *O faciles nimium qui tristia crimina cædis,* *Flumineâ tolli posse putatis aquâ!* Vous pensez que Dieu oubliera votre homicide, si vous vous baignez dans un fleuve, si vous immolez une brebis noire, & si on prononce sur vous des paroles. Un second homicide vous sera donc pardonné au même prix, & ainsi un troisiéme, & cent meurtres ne vous couteront que cent brebis noires & cent ablutions! Faites mieux, misérables humains, point de meurtre & point de brebis noires. Quelle infâme idée d'imaginer qu’un prêtre d’Isis & de Cibèle en jouant des cimbales & des castagnettes vous réconciliera avec la Divinité! Et qu’est-il donc ce prêtre de Cibèle, cet eunuque errant qui vit de vos faiblesses, pour s'établir médiateur entre le ciel & vous? Quelles patentes a-t-il reçues de Dieu? Il reçoit de l’argent de vous pour marmoter des paroles, & vous pensez que l’Etre des êtres ratifie les paroles de ce charlatan? Il y a des superstitions innocentes: vous dansez les jours de fêtes en l’honneur de Diane ou de Pomone, ou de quelqu’un de ces Dieux sécondaires dont votre calendrier est rempli: à la bonne heure. La danse est très-agréable, elle est utile au corps, elle réjouit l’ame; elle ne fait de mal à personne; mais n’allez pas croire que Pomone & Vertumne vous sachent beaucoup de gré d’avoir sauté en leur honneur, & qu’ils vous punissent d’y avoir manqué. Il n’y a d’autre Pomone ni d’autre Vertumne, que la bèche & le hoyau du jardinier. Ne soyez pas assez imbéciles pour croire que votre jardin sera grêlé si vous avez manqué de danser la pirrique ou la cordace. Il y a peut-être une superstition pardonnable & même encourageante à la vertu; c’est celle de placer parmi les Dieux les grands hommes qui ont été les bienfaiteurs du genre humain. Il serait mieux sans doute, de s’en tenir à les regarder simplement comme des hommes vénérables; & surtout de tâcher de les imiter. Vénérez sans culte, un Solon, un Thales, un Pitagore, mais n’adorez pas un Hercule pour avoir nettoyé les écuries d’Augias, & pour avoir couché avec cinquante filles dans une nuit. Gardez vous surtout d’établir un culte pour des gredins qui n’ont eu d’autre mérite que l’ignorance, l’entousiasme, & la crasse, qui se sont fait un devoir & une gloire de l’oisiveté & de la gueuserie; ceux qui au moins ont été inutiles pendant leur vie, méritent-ils l’apothéose après leur mort? Remarquez que les tems les plus superstitieux ont toujours été ceux des plus horribles crimes. ### T — Tirannie ON appelle tiran le souverain qui ne connaît de loix que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, & qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. Il n’y a point de ces tirans-là en Europe. On distingue la tyrannie d’un seul, & celle de plusieurs. Cette tirannie de plusieurs serait celle d’un corps qui envahirait les droits des autres corps, & qui exercerait le despotisme à la faveur des loix corrompues par lui. Il n’y a pas non plus de cette espèce de tirans en Europe. Sous quelle tirannie aimeriez-vous mieux vivre? Sous aucune; mais s’il falait choisir, je détesterais moins la tirannie d’un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bons momens; une assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tiran me fait une injustice, je peux le désarmer par sa maîtresse, par son confesseur, ou par son page; mais une compagnie de graves tirans est inaccessible à toutes les séductions. Quand elle n’est pas injuste, elle est au moins dure, & jamais elle ne répand de graces. Si je n’ai qu’un despote, j’en suis quitte pour me ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou pour me prosterner, ou pour fraper la terre de mon front selon la coutume du païs; mais s’il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuieux à la longue quand on n’a pas les jarrets souples. Si j’ai une métairie dans le voisinage de l’un de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre un parent des parents d’un de nos seigneurs, je suis ruiné. Comment faire? J’ai peur que dans ce monde on ne soit réduit à être enclume ou marteau; heureux qui échape à cette alternative! ### T — Tolérance QU’est-ce que la tolérance? c’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesse, & d’erreurs; pardonnons nous réciproquement nos sottises, c’est la premiére loi de la nature. Qu’à la bourse d’Amsterdam, de Londres, ou de Surate, ou de Bassora, le Guèbre, le Banian, le Juif, le Mahométan, le Déicole Chinois, le Bramin, le Chrêtien Grec, le Chrêtien Romain, le Chrêtien protestant, le Chrêtien quakre, trafiquent ensemble, ils ne léveront pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des ames à leur religion. Pourquoi donc nous sommes-nous égorgés presque sans interruption depuis le premier concile de Nicée? Constantin commença par donner un édit qui permettait toutes les religions; il finit par persécuter. Avant lui on ne s’éleva contre les Chrêtiens que parce qu’ils commençaient à faire un parti dans l’état. Les Romains permettaient tous les cultes, jusqu’à celui des Juifs, jusqu’à celui des Egyptiens, pour lesquels ils avaient tant de mépris. Pourquoi Rome tolerait-elle ces cultes? C’est que ni les Egyptiens, ni même les Juifs ne cherchaient à exterminer l’ancienne religion de l’empire, ne couraient point la terre & les mers pour faire des prosélites; ils ne songeaient qu’à gagner de l’argent; mais il est incontestable que les Chrêtiens voulaient que leur religion fût la dominante. Les Juifs ne voulaient pas que la statue de Jupiter fût à Jérusalem; mais les Chrêtiens ne voulaient pas qu’elle fût au capitole. St. Thomas a la bonne foi d’avouer, que si les chrêtiens ne détrônèrent pas les empereurs, c’est qu’ils ne le pouvaient pas. Leur opinion était que toute la terre doit être chrêtienne. Ils étaient donc nécessairement ennemis de toute la terre, jusqu’à ce qu’elle fût convertie. Ils étaient entre eux ennemis les uns des autres sur tous les points de leur controverse. Faut-il d’abord regarder Jesus-Christ comme Dieu? ceux qui le nient sont anathématisés sous le nom d’Ebionites qui anathématisent les adorateurs de Jesus. Quelques-uns d’entre eux veulent-ils que tous les biens soient communs, comme on prétend qu’ils l’étaient du tems des Apôtres? Leurs adversaires les appellent Nicolaïtes, & les accusent des crimes les plus infâmes. D’autres prétendent-ils à une dévotion mystique? on les appelle Gnostiques, & on s’élève contre eux avec fureur. Marcion dispute-t-il sur la Trinité? On le traite d’idolâtre. Tertullien, Praxéas, Origène, Novat, Novatien, Sabellus, Donat sont tous persécutés par leurs frères avant Constantin: & à peine Constantin a-t-il fait régner la religion chrêtienne, que les Athanasiens & les Eusébiens se déchirent; & depuis ce temps l’église chrêtienne est inondée de sang jusqu’à nos jours. Le peuple Juif était, je l’avouë, un peuple bien barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitants d’un malheureux petit païs sur lequel il n’avait pas plus de droit qu’il n’en a sur Paris & sur Londres. Cependant quand Naaman est guéri de sa lèpre pour s’être plongé sept fois dans le Jourdain, quand pour témoigner sa gratitude à Elisée qui lui a enseigné ce secret, il lui dit qu’il adorera le Dieu des Juifs par reconnaissance, il se réserve la liberté d’adorer aussi le Dieu de son roi. Il en demande permission à Elisée, & le prophête n’hésite pas à la lui donner. Les Juifs adoraient leur Dieu; mais ils n’étaient jamais étonnés que chaque peuple eût le sien. Ils trouvaient bon que Chamos eût donné un certain district aux Moabites, pourvû que leur Dieu leur en donnât aussi un. Jacob n’hésita pas à épouser les filles d’un idolâtre. Laban avait son Dieu, comme Jacob avait le sien. Voilà des exemples de tolérance chez le peuple le plus intolérant & le plus cruel de toute l’antiquité; nous l’avons imité dans ses fureurs absurdes, & non dans son indulgence. Il est clair que tout particulier qui persécute un homme, son frère, parce qu’il n’est pas de son opinion, est un monstre. Cela ne souffre pas de difficulté. Mais le gouvernement! mais les magistrats! mais les princes! comment en useront-ils envers ceux qui ont un autre culte que le leur? Si ce sont des étrangers puissants, il est certain qu’un prince fera alliance avec eux. François I. très-chrêtien s’unira avec les musulmans contre Charlequint très-chrêtien. François I. donnera de l’argent aux Luthériens d’Allemagne, pour les soutenir dans leur révolte contre l’empereur; mais il commencera, selon l’usage, par faire brûler les Luthériens chez lui. Il les paye en Saxe par politique; il les brûle par politique à Paris. Mais qu’arrivera-t-il? Les persécutions font des prosélites. Bientôt la France sera pleine de nouveaux protestants. D’abord ils se laisseront pendre, & puis ils pendront à leur tour. Il y aura des guerres civiles. Puis viendra la St. Barthelemi, & ce coin du monde sera pire que tout ce que les anciens & les modernes ont jamais dit de l’enfer. Insensés! qui n’avez jamais pû rendre un culte pur au Dieu qui vous a faits! Malheureux que l’exemple des Noachides, des lettrés Chinois, des Parsis & de tous les sages n’ont jamais pû conduire! Monstres, qui avez besoin de superstitions comme le gesier des corbeaux a besoin de charognes. On vous l’a déja dit, & on n’a autre chose à vous dire; si vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge; si vous en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le grand Turc, il gouverne des Guèbres, des Banians, des Chrêtiens grecs, des Nestoriens, des Romains. Le premier qui veut exciter du tumulte est empalé, & tout le monde est tranquille. ### V — Vertu QU’EST-ce que vertu? Bienfaisance envers le prochain. Puis-je appeller vertu autre chose que ce qui me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je suis en danger, tu viens à mon secours. On me trompe, tu me dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m’instruis. Je t’appellerai sans difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales & théologales? Quelques-unes resteront dans les écoles. Que m’importe que tu sois tempérant? c’est un précepte de santé que tu observes; tu t’en porteras mieux, & je t’en félicite. Tu as la foi & l’espérance, je t’en félicite encor davantage; elles te procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont d’excellentes qualités qui servent à te conduire: mais elles ne sont point vertus par raport à ton prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. St. Paul a eu raison de te dire que la charité l’emporte sur la foi & sur l’espérance. Mais quoi, n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Eh comment puis-je en admettre d’autres? Nous vivons en société; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux; il sera revêtu d’un cilice; eh bien, il sera saint; mais je ne l’appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité. Tant qu’il est seul, il n’est ni bienfaisant ni malfaisant, il n’est rien pour nous. Si St. Bruno a mis la paix dans les familles, s’il a secouru l’indigence, il a été vertueux; s’il a jeuné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n’a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint était dans le monde, il y ferait du bien sans doute; mais tant qu’il n’y sera pas, le monde aura raison de ne lui pas donner le nom de vertueux; il sera bon pour lui, & non pour nous. Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, yvrogne, livré à une débauche secrette avec lui-même, il est vicieux: il est dont vertueux s’il a les qualités contraires. C’est de quoi je ne peux convenir: c’est un très-vilain homme, s’il a les défauts dont vous parlez; mais il n’est point vicieux, méchant, punissable par raport à la société à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à présumer que s’il rentre dans la société, il y fera du mal, qu’il y sera très-criminel; & il est même bien plus probable que ce sera un méchant homme, qu’il n’est sûr que l’autre solitaire tempérant & chaste, sera un homme de bien; car dans la société les défauts augmentent, & les bonnes qualités diminuent. On fait une objection bien plus forte; Néron, le pape Alexandre six, & d’autres monstres de cette espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu’ils furent vertueux ce jour-là. Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n’était pas vertueux, que c’était un Stoïcien entêté, qui non content de commander aux hommes voulait encor être estimé d’eux, qu’il raportait à lui-même le bien qu’il faisait au genre humain, qu’il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfaisant par vanité, & qu’il ne fit que tromper les hommes par ses vertus; je m’écrie alors, Mon Dieu, donnez nous souvent de pareils fripons!