### Letter I SUR LES QUAKERS. J’ai cru que la doctrine et l’histoire d’un peuple aussi extraordinaire que les quakers méritaient la curiosité d’un homme raisonnable. Pour m’en instruire, j’allai trouver un des plus célèbres quakers d’Angleterre, qui, après avoir été trente ans dans le commerce, avait su mettre des bornes à sa fortune et à ses désirs, et s’était retiré dans une campagne auprès de Londres. J’allai le chercher dans sa retraite: c’était une maison petite, mais bien bâtie et ornée de sa seule propreté. Le quaker était un vieillard frais qui n’avait jamais eu de maladie parce qu’il n’avait jamais connu les passions ni l’intempérance: je n’ai point vu en ma vie d’air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtu, comme tous ceux de sa religion, d’un habit sans plis dans les côtés, et sans boutons sur les poches ni sur les manches, et portait un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclésiastiques. Il me reçut avec son chapeau sur la tête, et s’avança vers moi sans faire la moindre inclination de corps; mais il y avait plus de politesse dans l’air ouvert et humain de son visage qu’il n’y en a dans l’usage de tirer une jambe derrière l’autre, et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête. « Ami, me dit-il, je vois que tu es étranger; si je puis t’être de quelque utilité, tu n’as qu’à parler. — Monsieur, lui dis-je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’instruire de votre religion. — Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de compliments et de révérences; mais je n’en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons d’abord ensemble. » Je fis encore quelques mauvais compliments, parce qu’on ne se défait pas de ses habitudes tout d’un coup; et, après un repas sain et frugal, qui commença et qui finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme. Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite plus d’une fois aux huguenots. « Mon cher monsieur, dis-je, êtes-vous baptisé? — Non, me répondit le quaker, et mes confrères ne le sont point. — Comment, morbleu, repris-je, vous n’êtes donc pas chrétiens? — Mon ami, repartit-il d’un ton doux, ne jure point, nous sommes chrétiens; mais nous ne pensons pas que le christianisme consiste à jeter de l’eau sur la tête avec un peu de sel. — Eh! bon Dieu! repris-je, outré de cette impiété, vous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean? — Ami, point de jurements encore un coup, dit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean, mais il ne baptisa jamais personne; nous ne sommes pas les disciples de Jean, mais du Christ. — Ah! comme vous seriez brûlé par la sainte Inquisition, m’écriai-je… Au nom de Dieu, cher homme, que je vous baptise! — S’il ne fallait que cela pour condescendre à ta faiblesse, nous le ferions volontiers, repartit-il gravement; nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du Baptême, mais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s’abstenir, autant qu’ils le peuvent, des cérémonies judaïques. — En voici bien d’une autre, m’écriai-je; Des cérémonies judaïques! — Oui, mon ami, continua-t-il, et si judaïques que plusieurs juifs encore aujourd’hui usent quelquefois du Baptême de Jean. Consulte l’Antiquité; elle t’apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratique, laquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreux, comme le pèlerinage de la Mecque l’était parmi les ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le Baptême de Jean, de même qu’il était soumis à la Circoncision; mais, et la Circoncision, et le lavement d’eau doivent être tous deux abolis par le Baptême du Christ, ce Baptême de l’esprit, cette ablution de l’âme qui sauve les hommes. Aussi le précurseur Jean disait: Je vous baptise à la vérité avec de l’eau, mais un autre viendra après moi, plus puissant que moi, et dont je ne suis pas digne de porter les sandales; celui−là vous baptisera avec le feu et le Saint-Esprit. Aussi le grand Apôtre des Gentils, Paul, écrit aux Corinthiens: Le Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l’Évangile; aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de l’eau que deux personnes, encore fut-ce malgré lui; il circoncit son disciple Timothée; les autres Apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient l’être. Es-tu circoncis? ajouta-t-il. Je lui répondis que je n’avais pas cet honneur. « Eh bien, dit−il, ami, tu es chrétien sans être circoncis, et moi, sans être baptisé. Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre passages de la Sainte Écriture, qui semblaient favoriser sa secte; il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui l’écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester; il n’y a rien à gagner avec un enthousiaste: il ne faut point s’aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause, ni des raisons à un illuminé; ainsi je passai à d’autres questions. « À l’égard de la Communion, lui dis−je, comment en usez−vous? − Nous n’en usons point, dit−il. − Quoi! point de Communion? − Non, point d’autre que celle des cœurs. Alors il me cita encore les Écritures. Il me fit un fort beau sermon contre la Communion, et me parla d’un ton inspiré pour me prouver que tous les Sacrements étaient tous d’invention humaine, et que le mot de Sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l’Évangile. « Pardonne, dit−il, à mon ignorance, je ne t’ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion; mais tu peux les voir dans l’Exposition de notre foi par Robert Barclay: c’est un des meilleurs livres qui soient jamais sortis de la main des hommes. Nos ennemis conviennent qu’il est très dangereux, cela prouve combien il est raisonnable. Je lui promis de lire ce livre, et mon quaker me crut déjà converti. Ensuite il me rendit raison en peu de mots de quelques singularités qui exposent cette secte au mépris des autres. « Avoue, dit−il, que tu as bien eude la peine à t’empêcher de rire quand j’ai répondu à toutes tes civilités avec mon chapeau sur la tête et en te tutoyant; cependant tu me parais trop instruit pour ignorer que du temps du Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier. On disait à César Auguste: je t’aime, je te prie, je te remercie; il ne souffrait pas même qu’on l’appelât monsieur, dominus. Ce ne fut que très longtemps après lui que les hommes s’avisèrent de se faire appeler vous au lieu de tu, comme s’ils étaient doubles, et d’usurper les titres impertinents de Grandeur, d’Éminence, de Sainteté, de divinité même, que des vers de terre donnent à d’autres vers de terre, en les assurant qu’ils sont, avec un profond respect et une fausseté infâme, leurs très humbles et très obéissants serviteurs. C’est pour être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries que nous tutoyons également les rois et les charbonniers, que nous ne saluons personne, n’ayant pour les hommes que de la charité, et du respect que pour les lois. « Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommes, afin que ce soit pour nous un avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres portent les marques de leurs dignités, et nous celles de l’humilité chrétienne; nous fuyons les assemblées de plaisir, les spectacles, le jeu, car nous serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des cœurs en qui Dieu doit habiter: nous ne faisons jamais de serments, pas même en justice; nous pensons que le nom du Très-Haut ne doit pas être prostitué dans les débats misérables des hommes. Lorsqu’il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour les affaires des autres (car nous n’avons jamais de procès), nous affirmons la vérité par un oui ou par un non, et les juges nous en croient sur notre simple parole, tandis que tant d’autres chrétiens se parjurent sur l’Évangile. Nous n’allons jamais à la guerre: ce n’est pas que nous craignions la mort: au contraire, nous bénissons le moment qui nous unit à l’Être des êtres; mais c’est que nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais hommes, mais chrétiens. Notre dieu, qui nous a ordonné d’aimer nos ennemis et de souffrir sans murmure, ne veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frères, parce que des meurtriers vêtus de rouge, coiffés d’un bonnet haut de deux pieds, enrôlent des citoyens en faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d’âne bien tendue. Et lorsque, après des batailles gagnées, tout Londres brille d’illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l’air retentit du bruit des actions de grâces, des cloches, des orgues, des canons, nous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse. » ### Letter II sur les quakers. Telle fut à peu près la conversation que j’eus avec cet homme singulier; mais je fus bien plus surpris quand, le dimanche suivant, il me mena à l’église des quakers. Ils ont plusieurs chapelles à Londres; celle où j’allai est près de ce fameux pilier qu’on appelle le Monument. On était déjà assemblé lorsque j’entrai avec mon conducteur. Il y avait environ quatre cents hommes dans l’église, et trois cents femmes: les femmes se cachaient le visage; les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux; tous étaient assis, tous dans un profond silence. Je passai au milieu d’eux sans qu’un seul levât les yeux sur moi. Le silence dura un quart d’heure. Enfin un d’eux se leva, ôta son chapeau, et, après quelques soupirs, débita, moitié avec la bouche, moitié avec le nez, un galimatias tiré, à ce qu’il croyait, de l’Évangile, où ni lui ni personne n’entendait rien. Quand ce faiseur de contorsions eut fini son beau monologue, et que l’assemblée se fut séparée tout édifiée et toute stupide, je demandai à mon homme pourquoi les plus sages d’entre eux souffraient de pareilles sottises, « Nous sommes obligés de les tolérer, me dit-il, parce que nous ne pouvons pas savoir si un homme qui se lève pour parler sera inspiré par l’esprit ou par la folie; dans le doute, nous écoutons tout patiemment, nous permettons même aux femmes de parler. Deux ou trois de nos dévotes se trouvent souvent inspirées à la fois, et c’est alors qu’il se fait un beau bruit dans la maison du Seigneur. — Vous n’avez donc point de prêtres? lui dis-je. — Non, mon ami, dit le quaker, et nous nous en trouvons bien. » Alors, ouvrant un livre de sa secte, il lut avec emphase ces paroles: « À Dieu ne plaise que nous osions ordonner à quelqu’un de recevoir le Saint-Esprit le dimanche à l’exclusion de tous les autres fidèles! Grâce au ciel, nous sommes les seuls sur la terre qui n’ayons point de prêtres. Voudrais-tu nous ôter une distinction si heureuse? Pourquoi abandonnerions-nous notre enfant à des nourrices mercenaires, quand nous avons du lait à lui donner? Ces mercenaires domineraient bientôt dans la maison, et opprimeraient la mère et l’enfant. Dieu a dit: Vous avez reçu gratis, donnez gratis. Irons-nous, après cette parole, marchander l’Évangile, vendre l’Esprit-Saint, et faire d’une assemblée de chrétiens une boutique de marchands? Nous ne donnons point d’argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher les fidèles: ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur d’autres. — Mais comment pouvez-vous discerner, insistai-je, si c’est l’esprit de Dieu qui vous anime dans vos discours? — Quiconque, dit-il, priera Dieu de l’éclairer, et qui annoncera des vérités évangéliques qu’il sentira, que celui-là soit sûr que Dieu l’inspire. » Alors il m’accabla de citations de l’Écriture qui démontraient, selon lui, qu’il n’y a point de christianisme sans une révélation immédiate, et il ajouta ces paroles remarquables: « Quand tu fais mouvoir un de tes membres, est-ce ta propre force qui le remue? Non, sans doute, car ce membre a souvent des mouvements involontaires. C’est donc celui qui a créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton âme, est-ce toi qui les formes? Encore moins, car elles viennent malgré toi. C’est donc le Créateur de ton âme qui te donne ces idées; mais, comme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne à ton esprit les idées que ton cœur mérite; tu vis dans Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu: tu n’as donc qu’à ouvrir les yeux à cette lumière qui éclaire tous les hommes, alors tu verras la vérité, et la feras voir. — Eh! voilà le P. Malebranche tout pur! m’écriai-je. — Je connais ton Malebranche, dit-il, il était un peu quaker, mais il ne l’était pas assez. » Ce sont là les choses les plus importantes que j’ai apprises touchant la doctrine des quakers. Dans la première lettre, vous aurez leur histoire, que vous trouverez encore plus singulière que leur doctrine. ### Letter III sur les quakers. Vous avez déjà vu que les quakers datent depuis Jésus-Christ, qui, selon eux, est le premier quaker, La religion, disent-ils, fut corrompue presque après sa mort, et resta dans cette corruption environ seize cents années; mais il y avait toujours quelques quakers cachés dans le monde, qui prenaient soin de conserver le feu sacré éteint partout ailleurs, jusqu’à ce qu’enfin cette lumière s’étendit en Angleterre en l’an 1642. Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes déchiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieu qu’un nommé George Fox, du comté de Leicester fils d’un ouvrier en soie, s’avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu’il prétendait, c’est-à-dire sans savoir ni lire ni écrire; c’était un jeune homme de vingt-cinq ans, de mœurs irréprochables, et saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu’à la tête; il allait de village en village criant contre la guerre et contre le clergé. S’il n’avait prêché que contre les gens de guerre, il n’avait rien à craindre; mais il attaquait les gens d’église: il fut bientôt mis en prison. Ou le mena à Darby devant le juge de paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand soufflet, en lui disant: « Gueux, ne sais-tu pas qu’il faut paraître tête nue devant monsieur le juge? » Fox tendit l’autre joue, et pria le sergent de vouloir bien lui donner un autre soufflet pour l’amour de Dieu. Le juge de Darby voulut lui faire prêter serment avant de l’interroger. « Mon ami, sache, dit-il au juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu en vain. » Le juge, en colère d’être tutoyé, et voulant qu’on jurât, l’envoya aux petites-maisons de Darby pour y être fouetté. Fox alla, en louant Dieu, à l’hôpital des fous, où l’on ne manqua pas d’exécuter la sentence à la rigueur. Ceux qui lui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de verges pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier; Fox eut sa double dose, dont il les remercia très-cordialement; puis il se mit à les prêcher. D’abord on rit, ensuite on l’écouta; et, comme l’enthousiasme est une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés, et ceux qui l’avaient fouetté devinrent ses premiers disciples. Délivré de la prison, il courut les champs avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un jour, étant mis au pilori, il harangua tout le peuple avec tant de force qu’il convertit une cinquantaine d’auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts qu’on le tira en tumulte du trou où il était; on alla chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce supplice, et on le piloria à sa place. Il osa bien convertir quelques soldats de Cromwell, qui renoncèrent au métier de tuer, et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d’une secte où l’on ne se battait point, de même que Sixte-Quint augurait mal d’une secte dove non si chiavava. Il se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons; mais les persécutions ne servent presque jamais qu’à faire des prosélytes. Ils sortaient de leurs prisons affermis dans leur créance, et suivis de leurs geôliers, qu’ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d’une manière différente des autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence; la prêtresse de Delphes n’eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d’inspiration, et bientôt après il ne fut guère en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier don qu’il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître, ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l’inspiration. De là ils eurent le nom de quakers, qui signifie trembleurs. Le petit peuple s’amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent. Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de paix, en présence d’une grande assemblée: « Ami, prends garde à toi, Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. » Ce juge était un ivrogne qui s’enivrait tous les jours de mauvaise bière et d’eau-de-vie: il mourut d’apoplexie deux jours après, précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l’intempérance du juge; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme. Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n’en auraient pu faire. Cromwell, voyant que leur nombre augmentait tous les jours, voulut les attirer à son parti: il leur fit offrir de l’argent, mais ils furent incorruptibles; et il dit un jour que cette religion était la seule contre laquelle il n’avait pu prévaloir avec des guinées. Ils furent quelquefois persécutés sous Charles II, non pour leur religion, mais pour ne vouloir pas payer les dîmes au clergé, pour tutoyer les magistrats, et refuser de prêter les serments prescrits par la loi. Enfin Robert Barclay, Écossais, présenta au roi, en 1675, son Apologie des Quakers, ouvrage aussi bon qu’il pouvait l’être. L’épître dédicatoire à Charles II contient, non de basses flatteries. mais des vérités hardies et des conseils justes, « Tu as goûté, dit-il à Charles à la fin de cette épître, de la douceur et de l’amertume, de la prospérité et des plus grands malheurs; tu as été chassé des pays où tu règnes; tu as senti le poids de l’oppression, et tu dois savoir combien l’oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes. Que si, après tant d’épreuves et de bénédictions, ton cœur s’endurcissait et oubliait le Dieu qui s’est souvenu de toi dans tes disgrâces, ton crime en serait plus grand, et ta condamnation plus terrible. Au lieu donc d’écouter les flatteurs de ta cour, écoute la voix de ta conscience, qui ne te flattera jamais. Je suis ton fidèle ami et sujet Barclay, » Ce qui est plus étonnant, c’est que cette lettre, écrite à un roi par un particulier obscur, eut son effet, et que la persécution cessa. ### Letter IV sur les quakers. Environ ce temps parut l’illustre Guillaume Penn, qui établit la puissance des quakers en Amérique, et qui les aurait rendus respectables en Europe si les hommes pouvaient respecter la vertu sous les apparences ridicules: il était fils unique du chevalier Penn, vice-amiral d’Angleterre, et favori du duc d’York, depuis Jacques II. Guillaume Penn, à l’âge de quinze ans, rencontra un quaker à Oxford, où il faisait ses études; ce quaker le persuada, et le jeune homme, qui était vif, naturellement éloquent, et qui avait de l’ascendant dans sa physionomie et dans ses manières, gagna bientôt quelques-uns de ses camarades. Il établit insensiblement une société de jeunes quakers qui s’assemblaient chez lui; de sorte qu’il se trouva chef de la secte à l’âge de seize ans. De retour chez le vice-amiral son père au sortir du collège, au lieu de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l’usage des Anglais, il l’aborda le chapeau sur la tête, et lui dit: « Je suis fort aise, l’ami, de te voir en bonne santé. » Le vice-amiral crut que son fils était devenu fou; il s’aperçut bientôt qu’il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l’engager à vivre comme un autre; le jeune homme ne répondit à son père qu’en l’exhortant à se faire quaker lui-même. Enfin le père se relâcha à ne lui demander autre chose sinon qu’il allât voir le roi et le duc d’York le chapeau sous le bras, et qu’il ne les tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas, et le père, indigné et au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu’il souffrait déjà pour sa cause: il alla prêcher dans la cité, il y fit beaucoup de prosélytes. Les prêches des ministres s’éclaircissaient tous les jours, et comme Penn était jeune, beau et bien fait, les femmes de la cour et de la ville accouraient dévotement pour l’entendre. Le patriarche George Fox vint, du fond de l’Angleterre, le voir à Londres sur sa réputation; tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers. Ils s’embarquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la vigne de Londres. Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam; mais ce qui leur fit le plus d’honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger fut la réception que leur fit la princesse palatine Elisabeth, tante de George Ier, roi d’Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, et à qui Descartes avait dédié son roman de philosophie. Elle était alors retirée à la Haye, où elle vit les amis, car c’est ainsi qu’on appelait alors les quakers en Hollande; elle eut plusieurs conférences avec eux; ils prêchèrent souvent chez elle, et s’ils ne firent pas d’elle une parfaite quakeresse, ils avouèrent au moins qu’elle n’était pas loin du royaume des cieux. Les amis semèrent aussi en Allemagne, mais ils y recueillirent peu. On ne goûta pas la mode de tutoyer dans un pays où il faut prononcer toujours les termes d’altesse et d’excellence, Penn repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la maladie de son père; il vint recueillir ses derniers soupirs. Le vice-amiral se réconcilia avec lui, et l’embrassa avec tendresse, quoiqu’il fût d’une différente religion; mais Guillaume l’exhorta en vain à ne point recevoir le sacrement, et à mourir quaker; et le vieux bonhomme recommanda inutilement à Guillaume d’avoir des boutons sur ses manches et des ganses à son chapeau, Guillaume hérita de grands biens, parmi lesquels il se trouvait des dettes de la couronne pour des avances faites par le vice-amiral dans des expéditions maritimes. Rien n’était moins assuré alors que l’argent dû par le roi: Penn fut obligé d’aller tutoyer Charles II et ses ministres plus d’une fois pour son paiement. Le gouvernement lui donna, en 1680, au lieu d’argent, la propriété et la souveraineté d’une province d’Amérique, au sud de Maryland: voilà un quaker devenu souverain. Il partit pour ses nouveaux États avec deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent. On appela dès lors le pays Pensylvanie, du nom de Penn; il y fonda la ville de Philadelphie, qui est aujourd’hui très-florissante. Il commença par faire une ligue avec les Américains ses voisins: c’est le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n’ait point été juré et qui n’ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pensylvanie: il donna des lois très-sages, dont aucune n’a été changée depuis lui, La première est de ne maltraiter personne au sujet de la religion, et de regarder comme frères tous ceux qui croient un dieu. À peine eut-il établi son gouvernement que plusieurs marchands de l’Amérique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du pays, au lieu de fuir dans les forêts, s’accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques quakers: autant ils détestaient les autres chrétiens conquérants et destructeurs de l’Amérique, autant ils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps ces prétendus sauvages, charmés de leurs nouveaux voisins, vinrent en foule demander à Guillaume Penn de les recevoir au nombre de ses vassaux. C’était un spectacle bien nouveau qu’un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tête, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux, à la magistrature près, et des voisins sans jalousie. Guillaume Penn pouvait se vanter d’avoir apporté sur la terre l’âge d’or dont on parle tant, et qui n’a vraisemblablement existé qu’en Pensylvanie. Il revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau pays, après la mort de Charles II. Le roi Jacques, qui avait aimé son père, eut la même affection pour le fils, et ne le considéra plus comme un sectaire obscur, mais comme un très-grand homme. La politique du roi s’accordait en cela avec son goût; il avait envie de flatter les quakers, en abolissant les lois contre les non-conformistes, afin de pouvoir introduire la religion catholique à la faveur de cette liberté. Toutes les sectes d’Angleterre virent le piège, et ne s’y laissèrent pas prendre; elles sont toujours réunies contre le catholicisme, leur ennemi commun. Mais Penn ne crut pas devoir renoncer à ses principes pour favoriser des protestants qui le haïssaient, contre un roi qui l’aimait. Il avait établi la liberté de conscience en Amérique, il n’avait pas envie de paraître vouloir la détruire en Europe; il demeura donc fidèle à Jacques II, au point qu’il fut généralement accusé d’être jésuite. Cette calomnie l’affligea sensiblement; il fut obligé de s’en justifier par des écrits publics. Cependant le malheureux Jacques II, qui, comme presque tous les Stuart, était un composé de grandeur et de faiblesse, et qui, comme eux, en fit trop et trop peu, perdit son royaume sans qu’il y eût une épée de tirée, et sans qu’on pût dire comment la chose arriva. Toutes les sectes anglaises reçurent de Guillaume III et de son parlement cette même liberté qu’elles n’avaient pas voulu tenir des mains de Jacques. Ce fut alors que les quakers commencèrent à jouir, par la force des lois, de tous les privilèges dont ils sont en possession aujourd’hui. Penn, après avoir vu enfin sa secte établie sans contradiction dans le pays de sa naissance, retourna en Pensylvanie. Les siens et les Américains le reçurent avec des larmes de joie, comme un père qui revenait voir ses enfants. Toutes ses lois avaient été religieusement observées pendant son absence, ce qui n’était arrivé à aucun législateur avant lui. Il resta quelques années à Philadelphie; il en partit enfin malgré lui pour aller solliciter à Londres de nouveaux avantages en faveur du commerce des Pensylvains: il ne les revit plus; il mourut à Londres en 1718. Ce fut sous le règne de Charles II qu’ils obtinrent le noble privilège de ne jamais jurer, et d’être crus en justice sur leur parole. Le chancelier, homme d’esprit, leur parla ainsi: « Mes amis, Jupiter ordonna un jour que toutes les bêtes de somme vinssent se faire ferrer. Les ânes représcntèrent que leur loi ne le permettait pas. — Eh bien! dit Jupiter, on ne vous ferrera point; mais au premier faux pas que vous ferez, vous aurez cent coups d’étrivières. » Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique; mais je vois qu’elle dépérit tous les jours à Londres. Pour tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la longue toutes les autres. Les quakers ne peuvent être membres du parlement, ni posséder aucun office, parce qu’il faudrait prêter serment, et qu’ils ne veulent point jurer. Ils sont réduits à la nécessité de gagner de l’argent par le commerce; leurs enfants, enrichis par l’industrie de leurs pères, veulent jouir, avoir des honneurs, des boutons, et des manchettes; ils sont honteux d’être appelés quakers, et se font protestants, pour être à la mode. ### Letter V sur la religion anglicane. L’Angleterre est le pays des sectes: Multæ sunt mansiones in domo patris mei. Un Anglais, comme homme libre, va au ciel par le chemin qui lui plaît. Cependant, quoique chacun puisse ici servir Dieu à sa mode, leur véritable religion, celle où l’on fait fortune, est la secte des épiscopaux, appelée l’Église anglicane, ou l’Église par excellence. On ne peut avoir d’emploi, ni en Angleterre ni en Irlande, sans être du nombre des fidèles anglicans; cette raison, qui est une excellente preuve, a converti tant de non-conformistes qu’aujourd’hui il n’y a pas la vingtième partie de la nation qui soit hors du giron de l’Église dominante. Le clergé anglican a retenu beaucoup de cérémonies catholiques, et surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très-scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d’être les maîtres: car quel vicaire de village ne voudrait pas être pape! De plus ils fomentent autant qu’ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes. Ce zèle était assez vif sous le gouvernement des torys dans les dernières années de la reine Anne; mais il ne s’étendait pas plus loin qu’à casser quelquefois les vitres des chapelles hérétiques: car la rage des sectes a fini en Angleterre avec les guerres civiles, et ce n’était plus sous la reine Anne que les bruits sourds d’une mer encore agitée longtemps après la tempête. Quand les whigs et les torys déchirèrent leur pays, comme autrefois les guelfes et les gibelins désolèrent l’Italie, il fallut bien que la religion entrât dans les partis. Les torys étaient pour l’épiscopat; les whigs le voulaient abolir, mais ils se sont contentés de l’abaisser quand ils ont été les maîtres. Du temps que le comte Harley d’Oxford et milord Bolingbroke faisaient boire la santé des torys, l’Église anglicane les regardait comme les défenseurs de ses saints privilèges. L’assemblée du bas clergé, qui est une espèce de chambre des communes composée d’ecclésiastiques, avait alors quelque crédit; elle jouissait au moins de la liberté de s’assembler, de raisonner de controverse, et de faire brûler de temps en temps quelques livres impies, c’est-à-dire écrits contre elle. Le ministère, qui est whig aujourd’hui, ne permet pas à ces messieurs de tenir leur assemblée; ils sont réduits dans l’obscurité de leur paroisse au triste emploi de prier Dieu pour le gouvernement, qu’ils ne seraient pas fâchés de troubler. Quant aux évêques, qui sont vingt-six en tout, ils ont séance dans la chambre haute en dépit des whigs, parce que la coutume ou l’abus de les regarder comme barons subsiste encore. » Il y a une clause dans le serment que l’on prête à l’État, laquelle exerce bien la patience chrétienne de ces messieurs. On y promet d’être de l’Église, comme elle est établie par la loi. Il n’y a guère d’évêque, de doyen, d’archiprêtre, qui ne pense être de droit divin; c’est donc un grand sujet de mortification pour eux d’être obligés d’avouer qu’ils tiennent tout d’une misérable loi faite par des profanes laïques. Un savant religieux (le P. Courayer) a écrit depuis peu un livre pour prouver la validité et la succession des ordinations anglicanes. Cet ouvrage a été proscrit en France; mais croyez-vous qu’il ait plu au ministère d’Angleterre? Point du tout. Les maudits whigs se soucient très-peu que la succession épiscopale ait été interrompue chez eux ou non, et que l’évêque Parker ait été consacré dans un cabaret (comme on le veut) ou dans une église; ils aiment mieux même que les évêques tirent leur autorité du parlement que des apôtres. Le lord B. dit que cette idée du droit divin ne servirait qu’à faire des tyrans en camail et en rochet, mais que la loi fait des citoyens, À l’égard des mœurs, le clergé anglican est plus réglé que celui de France; et en voici la cause. Tous les ecclésiastiques sont élevés dans l’université d’Oxford ou dans celle de Cambridge, loin de la corruption de la capitale: ils ne sont appelés aux dignités de l’Église que très-tard, et dans un âge où les hommes n’ont d’autres passions que l’avarice, lorsque leur ambition manque d’aliment. Les emplois sont ici la récompense des longs services dans l’Église aussi bien que dans l’armée; on n’y voit point de jeunes gens évêques ou colonels au sortir du collège. De plus, les prêtres sont presque tous mariés. La mauvaise grâce contractée dans l’université, et le peu de commerce qu’on a ici avec les femmes, font que d’ordinaire un évêque est forcé de se contenter de la sienne. Les prêtres vont quelquefois au cabaret, parce que l’usage le leur permet; et s’ils s’enivrent, c’est sérieusement et sans scandale. Cet être indéfinissable, qui n’est ni ecclésiastique ni séculier, en un mot, ce que l’on appelle un abbé, est une espèce inconnue en Angleterre; les ecclésiastiques sont tous ici réservés et presque tous pédants. Quand ils apprennent qu’en France de jeunes gens connus par leurs débauches, et élevés à la prélature par des intrigues de femmes, font publiquement l’amour, s’égayent à composer des chansons tendres, donnent tous les jours des soupers délicats et longs, et de là vont implorer les lumières du Saint-Esprit, et se nomment hardiment les successeurs des apôtres, ils remercient Dieu d’être protestants. Mais ce sont de vilains hérétiques à brûler à tous les diables, comme dit maître François Rabelais; c’est pourquoi je ne me mêle point de leurs affaires. ### Letter VI sur les presbytériens. La religion anglicane ne règne qu’en Angleterre et en Irlande. Le presbytérianisme est la religion dominante en Écosse. Ce presbytérianisme n’est autre chose que le calvinisme pur, tel qu’il avait été établi en France et qu’il subsiste à Genève. Comme les prêtres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que des gages très-médiocres, et que par conséquent ils ne peuvent vivre dans le même luxe que les évêques, ils ont pris le parti naturel de crier contre les honneurs où ils ne peuvent atteindre. Figurez-vous l’orgueilleux Diogène qui foulait aux pieds l’orgueil de Platon: les presbytériens d’Écosse ne ressemblent pas mal à ce fier et gueux raisonneur. Ils traitèrent le roi Charles II avec bien moins d’égards que Diogène n’avait traité Alexandre. Car lorsqu’ils prirent les armes pour lui contre Cromwell, qui les avait trompés, ils firent essuyer à ce pauvre roi quatre sermons par jour; ils lui défendaient de jouer; ils le mettaient en pénitence; si bien que Charles se lassa bientôt d’être roi de ces pédants, et s’échappa de leurs mains comme un écolier se sauve du collège. Devant un jeune et vif bachelier français, dans les écoles de théologie, et le soir chantant avec les dames, un théologien anglican est un Caton; mais ce Caton paraît un galant devant un presbytérien d’Écosse. Ce dernier affecte une démarche grave, un air fâché, porte un vaste chapeau, un long manteau par-dessus un habit court, prêche du nez, et donne le nom de prostituée de Babylone à toutes les églises où quelques ecclésiastiques sont assez heureux pour avoir cinquante mille livres de rente, et où le peuple est assez bon pour le souffrir, et pour les appeler Monseigneur, votre Grandeur, votre Éminence. Ces messieurs, qui ont aussi quelques églises en Angleterre, ont mis les airs graves et sévères à la mode en ce pays. C’est à eux qu’on doit la sanctification du dimanche dans les trois royaumes; il est défendu ce jour-là de travailler et de se divertir, ce qui est le double de la sévérité des églises catholiques; point d’opéra, point de comédie, point de concerts à Londres le dimanche; les cartes même y sont si expressément défendues qu’il n’y a que les personnes de qualité, et ce qu’on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là. Le reste de la nation va au sermon, au cabaret, et chez des filles de joie. Quoique la secte épiscopale et la presbytérienne soient les deux dominantes dans la Grande-Bretagne, toutes les autres y sont bien venues et vivent assez bien ensemble, pendant que la plupart de leurs prédicants se détestent réciproquement avec presque autant de cordialité qu’un janséniste damne un jésuite. Entrez dans la bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours, vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là le juif, le mahométan, et le chrétien, traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute; là le presbytérien se fie à l’anabaptiste, et l’anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire: celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père, par le Fils, au Saint-Esprit; celui-là fait couper le prépuce de son fils, et fait marmotter sur l’enfant des paroles hébraïques qu’il n’entend point; ces autres vont dans leur église attendre l’inspiration de Dieu leur chapeau sur la tête: et tous sont contents. S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, son despotisme serait à craindre; s’il n’y en avait que deux, elles se couperaient la gorge; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. ### Letter VII sur les sociniens, ou ariens, ou anti-trinitaires. Il y a en Angleterre une petite secte composée d’ecclésiastiques et de quelques séculiers très-savants qui ne prennent ni le nom d’ariens ni celui de sociniens, mais qui ne sont point du tout de l’avis de saint Athanase sur le chapitre de la Trinité, et qui vous disent nettement que le Père est plus grand que le Fils. Vous souvenez-vous d’un certain évêque orthodoxe qui, pour convaincre un empereur de la consubstantialité s’avisa de prendre le fils de l’empereur sous le menton, et de lui tirer le nez en présence de Sa sacrée Majesté? L’empereur allait faire jeter l’évêque par les fenêtres, quand le bonhomme lui dit ces belles et convaincantes paroles: « Seigneur, si Votre Majesté est si fâchée que l’on manque de respect à son fils, comment pensez-vous que Dieu le Père traitera ceux qui refusent à Jésus-Christ les titres qui lui sont dus? » Les gens dont je vous parle disent que le saint évêque était fort malavisé, que son argument n’était rien moins que concluant, et que l’empereur devait lui répondre: « Apprenez qu’il y a deux façons de me manquer de respect: la première, de ne rendre pas assez d’honneur à mon fils; et la seconde, de lui en rendre autant qu’à moi. » Quoi qu’il en soit, le parti d’Arius commence à revivre en Angleterre aussi bien qu’en Hollande et en Pologne. Le grand Newton faisait à cette opinion l’honneur de la favoriser. Ce philosophe pensait que les unitaires raisonnaient plus géométriquement que nous. Mais le plus ferme patron de la doctrine arienne est l’illustre docteur Clarke. Cet homme est d’une vertu rigide et d’un caractère doux, plus amateur de ses opinions que passionné pour faire des prosélytes, uniquement occupé de calculs et de démonstrations, aveugle et sourd pour tout le reste, une vraie machine à raisonnements. C’est lui qui est l’auteur d’un livre assez peu entendu, mais estimé, sur l’existence de Dieu, et d’un autre plus intelligible, mais assez méprisé, sur la vérité de la religion chrétienne. Il ne s’est point engagé dans les belles disputes scolastiques que notre ami… appelle de vénérables billevesées; il s’est contenté de faire imprimer un livre qui contient tous les témoignages des premiers siècles pour et contre les unitaires, et a laissé au lecteur le soin de compter les voix et de juger. Ce livre du docteur lui a attiré beaucoup de partisans, mais l’a empêché d’être archevêque de Cantorbéry; car lorsque la reine Anne voulut lui donner ce poste, un docteur nommé Gibson, qui avait sans doute ses raisons, dit à la reine: « Madame, M. Clarke est le plus savant et le plus honnête homme du royaume; il ne lui manque qu’une chose. — Et quoi? dit la reine. — C’est d’être chrétien », dit le docteur bénévole. Je crois que Clarke s’est trompé dans son calcul, et qu’il valait mieux être primat orthodoxe d’Angleterre que curé arien. Vous voyez quelles révolutions arrivent dans les opinions comme dans les empires. Le parti d’Arius, après trois cents ans de triomphe et douze siècles d’oubli, renaît enfin de sa cendre; mais il prend très-mal son temps de reparaître dans un âge où tout le monde est rassasié de disputes et de sectes: celle-ci est encore trop petite pour obtenir la liberté des assemblées publiques: elle l’obtiendra sans doute si elle devient plus nombreuse; mais on est si tiède à présent sur tout cela qu’il n’y a plus guère de fortune à faire pour une religion nouvelle ou renouvelée. N’est-ce pas une chose plaisante que Luther, Calvin, Zuingle, tous écrivains qu’on ne peut lire, aient fondé des sectes qui partagent l’Europe; que l’ignorant Mahomet ait donné une religion à l’Asie et à l’Afrique, et que MM. Newton, Clarke, Locke, Leclerc, les plus grands philosophes et les meilleures plumes de leur temps, aient pu à peine venir à bout d’établir un petit troupeau! Voilà ce que c’est que de venir au monde à propos. Si le cardinal de Retz reparaissait aujourd’hui, il n’ameuterait pas dix femmes dans Paris. Si Cromwell renaissait, lui qui a fait couper la tête à son roi et s’est fait souverain, il serait un simple citoyen de Londres. ### Letter VIII sur le parlement. Les membres du parlement d’Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu’ils le peuvent. Il n’y a pas longtemps que M. Shipping, dans la chambre des communes, commença son discours par ces mots: « La majesté du peuple anglais serait blessée, etc. » La singularité de l’expression causa un grand éclat de rire; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d’un air ferme, et on ne rit plus. J’avoue que je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements; il y a un sénat à Londres dont quelques membres sont soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l’occasion, comme on faisait à Rome: voilà toute la ressemblance. D’ailleurs les deux nations me paraissent entièrement différentes, soit en bien, soit en mal. On n’a jamais connu chez les Romains la folie horrible des guerres de religion: cette abomination était réservée à des dévots prêcheurs d’humilité et de patience. Marius et Sylla, Pompée et César, Antoine et Auguste, ne se battaient point pour décider si le flamen devait porter sa chemise par-dessus sa robe, ou sa robe par-dessus sa chemise, et si les poulets sacrés devaient manger et boire, ou bien manger seulement, pour qu’on prît les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois réciproquement à leurs assises, et se sont détruits en bataille rangée pour des querelles de pareille espèce; la secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont tourné pour un temps ces têtes mélancoliques. Je m’imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus; ils me paraissent devenir sages à leurs dépens, et je ne leur vois nulle envie de s’égorger dorénavant pour des syllogismes. Toutefois, qui peut répondre des hommes? Voici une différence plus essentielle entre Rome et l’Angleterre, qui met tout l’avantage du côté de la dernière: c’est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l’esclavage, et celui des troubles d’Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui d’efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, aies mains liées pour faire du mal; où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement sans confusion. La chambre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance manquait aux Romains: les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu’il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l’injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d’autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Il regardait le peuple comme une bête féroce qu’il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu’elle ne dévorât ses maîtres: ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants; c’est parce qu’ils étaient malheureux chez eux qu’ils devinrent les maîtres du monde, jusqu’à ce qu’enfin leurs divisions les rendirent esclaves. Le gouvernement d’Angleterre n’est point fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste; son but n’est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d’empêcher que ses voisins n’en fassent; ce peuple n’est pas seulement jaloux de sa liberté, il l’est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu’ils lui croyaient de l’ambition. Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre; c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole du pouvoir despotique; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher leurs lois. Les autres nations n’ont pas eu moins de troubles, n’ont pas versé moins de sang qu’eux: mais ce sang qu’elles ont répandu pour la cause de leur liberté n’a fait que cimenter leur servitude. Ce qui devient une révolution en Angleterre n’est qu’une sédition dans les autres pays. Une ville prend les armes pour défendre ses privilèges, soit en Espagne, soit en Barbarie, soit en Turquie: aussitôt des soldats mercenaires la subjuguent, des bourreaux la punissent, et le reste de la nation baise ses chaînes. Les Français pensent que le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui l’environne, et cela est vrai: mais c’est quand le roi commence la tempête, c’est quand il veut se rendre le maître du vaisseau dont il n’est que le premier pilote. Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes eu crimes, que celles d’Angleterre; mais de toutes ces guerres civiles aucune n’a eu une liberté sage pour objet. Dans les temps détestables de Charles IX et de Henri III, il s’agissait seulement de savoir si on serait l’esclave des Guises. Pour la dernière guerre de Paris, elle ne mérite que des sifflets; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d’un collège, et qui finissent par être fouettés; le cardinal de Retz, avec beaucoup d’esprit et de courage mal employés, rebelle sans aucun sujet, factieux sans dessein, chef de parti sans armée, cabalait pour cabaler, et semblait faire la guerre civile pour son plaisir. Le parlement ne savait ce qu’il voulait, ni ce qu’il ne voulait pas; il levait des troupes par arrêt, il les cassait, il menaçait et demandait pardon; il mettait à prix la tête du cardinal Mazarin, et ensuite venait le complimenter en cérémonie: nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruelles, celles de la Ligue furent abominables, celle de la Fronde fut ridicule. Ce qu’on reproche le plus en France aux Anglais, c’est le supplice de Charles Ier monarque digne d’un meilleur sort, qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s’il eût été heureux. Après tout, regardez d’un côté Charles Ier vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans Westminster, et décapité; et de l’autre l’empereur Henri VII empoisonné par son chapelain en communiant, Henri III assassiné par un moine, trente assassinats médités contre Henri IV, plusieurs exécutés, et le dernier privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentats, et jugez. ### Letter IX sur le gouvernement. Ce mélange dans le gouvernement d’Angleterre, ce concert entre les communes, les lords, et le roi, n’a pas toujours subsisté, L’Angleterre a été longtemps esclave; elle l’a été des Romains, des Saxons, des Danois, des Français. Guillaume le Conquérant la gouverna surtout avec un sceptre de fer: il disposait des biens, de la vie de ses nouveaux sujets comme un monarque de l’Orient; il défendit, sous peine de mort, qu’aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez lui passé huit heures du soir, soit qu’il prétendît par là prévenir leurs assemblées nocturnes, soit qu’il voulût essayer, par une défense si bizarre, jusqu’où peut aller le pouvoir des hommes sur d’autres hommes. Il est vrai qu’avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements: ils s’en vantent comme si ces assemblées, appelées alors parlements, composées de tyrans ecclésiastiques, et de pillards nommés barons, avaient été les gardiens de la liberté et de la félicité publique. Les barbares qui des bords de la mer Baltique fondirent dans le reste de l’Europe, apportèrent avec eux l’usage des états ou parlements dont on fait tant de bruit, et qu’on connaît si peu. Les rois alors n’étaient point despotiques, cela est vrai: et c’est précisément par cette raison que les peuples gémissaient dans une servitude misérable. Les chefs de ces sauvages qui avaient ravagé la France, l’Italie, l’Espagne, et l’Angleterre, se firent monarques; leurs capitaines partagèrent entre eux les terres des vaincus: de là ces margraves, ces lairds, ces barons, ces sous-tyrans, qui disputaient souvent avec des rois mal affermis les dépouilles des peuples. C’étaient des oiseaux de proie combattant contre un aigle pour sucer le sang des colombes: chaque peuple avait cent tyrans au lieu d’un bon maître. Des prêtres se mirent bientôt de la partie. De tout temps le sort des Gaulois, des Germains, des insulaires d’Angleterre, avait été d’être gouvernés par leurs druides et par les chefs de leurs villages, ancienne espèce de barons, mais moins tyrans que leurs successeurs. Ces druides se disaient médiateurs entre la Divinité et les hommes; ils faisaient des lois, ils excommuniaient, ils condamnaient à mort. Les évêques succédèrent peu à peu à leur autorité temporelle dans le gouvernement goth et vandale. Les papes se mirent à leur tête; et, avec des brefs, des bulles, et des moines, ils firent trembler les rois, les déposèrent, les firent assassiner, et tirèrent à eux tout l’argent qu’ils purent de l’Europe. L’imbécile Inas, l’un des tyrans de l’heptarchie d’Angleterre, fut le premier qui dans un pèlerinage à Rome se soumit à payer le denier de saint Pierre (ce qui était environ un écu de notre monnaie) pour chaque maison de son territoire. Toute l’île suivit bientôt cet exemple: l’Angleterre devint petit à petit une province du pape, le saint-père y envoyait de temps en temps ses légats pour y lever des impôts exorbitants. Jean sans Terre fit enfin une cession en bonne forme de son royaume à Sa Sainteté, qui l’avait excommunié; et les barons, qui n’y trouvèrent pas leur compte, chassèrent ce misérable roi et mirent à sa place Louis VIII, père de saint Louis, roi de France; mais ils se dégoûtèrent bientôt de ce nouveau venu, et lui firent repasser la mer. Tandis que les barons, les évêques, les papes, déchiraient tous ainsi l’Angleterre, où tous voulaient commander, le peuple, la plus nombreuse, la plus utile, et même la plus vertueuse partie des hommes, composée de ceux qui étudient les lois et les sciences, des négociants, des artisans, des laboureurs enfin, qui exercent la première et la plus méprisée des professions; le peuple, dis-je, était regardé par eux comme des animaux au-dessous de l’homme. Il s’en fallait bien que les communes eussent alors part au gouvernement: c’étaient des vilains; leur travail, leur sang, appartenaient à leurs maîtres, qui s’appelaient nobles. Le plus grand nombre des hommes était en Europe ce qu’ils sont encore en plusieurs endroits du monde, serfs d’un seigneur, espèce de bétail qu’on vend et qu’on achète avec la terre. Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât et que le petit recueillît; et n’est-ce pas un bonheur pour les Français que l’autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime des rois, comme elle l’a été en Angleterre par celle du roi et de la nation? Heureusement, dans les secousses que les querelles des rois et des grands donnaient aux empires, les fers des nations se sont plus ou moins relâchés; la liberté est née en Angleterre des querelles des tyrans; les barons forcèrent Jean sans Terre et Henri III à accorder cette fameuse charte dont le principal but était à la vérité de mettre les rois dans la dépendance des lords, mais dans laquelle le reste de la nation fut un peu favorisé, afin que dans l’occasion elle se rangeât du parti de ses prétendus protecteurs. Cette grande charte, qui est regardée comme l’origine sacrée des libertés anglaises, fait bien voir elle-même combien peu la liberté était connue. Le titre seul prouve que le roi se croyait absolu de droit, et que les barons et le clergé même ne le forçaient à se relâcher de ce droit prétendu que parce qu’ils étaient les plus forts. Voici comme commence la grande charte: « Nous accordons de notre libre volonté les priviléges suivants aux archevêques, évêques, abbés, prieurs, et barons de notre royaume, etc. » Dans les articles de cette charte il n’est pas dit un mot de la chambre des communes, preuve qu’elle n’existait pas encore, ou qu’elle existait sans pouvoir. On y spécifie les hommes libres d’Angleterre: triste démonstration qu’il y en avait qui ne l’étaient pas. On voit par l’article 32 que les hommes prétendus libres devaient le service à leur seigneur. Une telle liberté tenait encore beaucoup de l’esclavage. Par l’article 21, le roi ordonne que ses officiers ne pourront dorénavant prendre de force les chevaux et les charrettes des hommes libres qu’en payant. Ce règlement parut au peuple une vraie liberté, parce qu’il ôtait une plus grande tyrannie, Henri VII, conquérant et politique heureux, qui faisait semblant d’aimer les barons, mais qui les haïssait et les craignait, s’avisa de procurer l’aliénation de leurs terres. Par là les vilains, qui, dans la suite, acquirent du bien par leurs travaux, achetèrent les châteaux des illustres pairs qui s’étaient ruinés par leurs folies. Peu à peu toutes les terres changèrent de maîtres. La chambre des communes devint de jour en jour plus puissante, les familles des anciens pairs s’éteignirent avec le temps; et, comme il n’y a proprement que les pairs qui soient nobles en Angleterre dans la rigueur de la loi, il n’y aurait presque plus de noblesse en ce pays-là si les rois n’avaient pas créé de nouveaux barons de temps en temps, et conservé le corps des pairs, qu’ils avaient tant craint autrefois, pour l’opposer à celui des communes, devenu trop redoutable. Tous ces nouveaux pairs, qui composent la chambre haute, reçoivent du roi leur titre, et rien de plus, puisque aucun d’eux n’a la terre dont il porte le nom: l’un est duc de Dorset, et n’a pas un pouce de terre en Dorsetshire; l’autre est comte d’un village, qui sait à peine où ce village est situé; ils ont du pouvoir dans le parlement, non ailleurs. Vous n’entendez point ici parler de haute, moyenne, et basse justice, ni du droit de chasser sur les terres d’un citoyen, lequel n’a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur son propre champ. Un homme, parce qu’il est noble ou parce qu’il est prêtre, n’est point ici exempt de payer certaines taxes; tous les impôts sont réglés par la Chambre des Communes, qui, n’étant que la seconde par son rang, est la première par son crédit. Les seigneurs et les évêques peuvent bien rejeter le bill des Communes lorsqu’il s’agit de lever de l’argent, mais il ne leur est pas permis d’y rien changer; il faut ou qu’ils le reçoivent ou qu’ils le rejettent sans restriction. Quand le bill est confirmé par les lords et approuvé par le roi, alors tout le monde paye; chacun donne, non selon sa qualité (ce qui serait absurde), mais selon son revenu; il n’y a point de taille ni de capitation arbitraire, mais une taxe réelle sur les terres; elles ont été évaluées toutes sous le fameux roi Guillaume III, et mises au-dessous de leur prix. La taxe subsiste toujours la même, quoique les revenus des terres aient augmenté; ainsi personne n’est foulé, et personne ne se plaint. Le paysan n’a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d’augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuiles, de peur que l’on ne hausse ses impôts l’année d’après. On y voit beaucoup de paysans qui ont environ cinq ou six cent livres sterling de revenu, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichis, et dans laquelle ils vivent libres. ### Letter X SUR LE COMMERCE. Depuis le malheur de Carthage, aucun peuple ne fut puissant à la fois par le commerce et par où Venise donna cet exemple. Les Portugais, pour avoir passé le cap de Bonne-Espérance, ont quelque temps été de grands seigneurs sur les côtes de l’Inde, et jamais redoutables en Europe. Les Provinces-Unies n’ont été guerrières que malgré elles; et ce n’est pas comme unies entre elles, mais comme unies avec l’Angleterre, qu’elles ont prêté la main pour tenir la balance de l’Europe au commencement du XVIIIe siècle. Carthage, Venise et Amsterdam, ont été puissantes; mais elles ont fait comme ceux qui, parmi nous, ayant amassé de l’argent par le négoce, achètent des terres seigneuriales. Ni Carthage, ni Venise, ni la Hollande, ni aucun peuple, n’a commencé par être guerrier, et même conquérant, pour finir par être marchand. Les Anglais sont les seuls; ils se sont battus longtemps avant de savoir compter. Ils ne savaient pas, quand ils gagnaient les batailles d’Azincourt, de Crécy, et de Poitiers, qu’ils pouvaient vendre beaucoup de blé et fabriquer de beaux draps qui leur vaudraient bien davantage. Ces seules connaissances ont augmenté, enrichi, fortifié la nation. Londres était pauvre et agreste lorsque Édouard III conquérait la moitié de la France. C’est uniquement parce que les Anglais sont devenus négociants que Londres l’emporte sur Paris par l’étendue de la ville et le nombre des citoyens; qu’ils peuvent mettre en mer deux cents vaisseaux de guerre, et soudoyer des rois alliés. Les peuples d’Écosse sont nés guerriers et spirituels: d’où vient que leur pays est devenu, sous le nom d’union, une province d’Angleterre? C’est que l’Écosse n’a que du charbon, et que l’Angleterre a de l’étain fin, de belles laines, d’excellents blés, des manufactures, et des compagnies de commerce. Quand Louis XIV faisait trembler l’Italie, et que ses armées, déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l’Allemagne au secours du duc de Savoie; il n’avait point d’argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes. Il eut recours à des marchands anglais: en une demi-heure de temps on lui prêta cinq millions; avec cela il délivra Turin, battit les Français, et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet: « Messieurs, j’ai reçu votre argent, et je me flatte de l’avoir bien employé à votre satisfaction. » Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais, et fait qu’il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d’un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshend, ministre d’État, a un frère qui se contente d’être marchand dans la Cité. Dans le temps que milord Orford gouvernait l’Angleterre, son cadet était facteur à Alep, d’où il ne voulut pas revenir, et où il est mort. Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers; ils ne sauraient concevoir que le fils d’un pair d’Angleterre ne soit qu’un riche et puissant bourgeois, au lieu qu’en Allemagne tout est prince; on a vu jusqu’à trente altesses du même nom n’ayant pour tout bien que des armoiries et une noble fierté. En France, est marquis qui veut; et quiconque arrive à Paris du fond d’une province avec de l’argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille, peut dire: Un homme comme moi, un homme de ma qualité, et mépriser souverainement un négociant. Le négociant entend lui-même parler si souvent avec dédain de sa profession qu’il est assez sot pour en rougir; je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde. ### Letter XI SUR L’INSERTION DE LA PETITE VÉROLE. On dit doucement dans l’Europe chrétienne que les Anglais sont des fous et des enragés: des fous, parce qu’ils donnent la petite vérole à leurs enfants pour les empêcher de l’avoir; des enragés, parce qu’ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine et affreuse, dans la vue de prévenir un mal incertain. Les Anglais, de leur côté, disent: Les autres Européans sont des lâches et des dénaturés: ils sont lâches, en ce qu’ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants; dénaturés, en ce qu’ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole. Pour juger laquelle des deux nations a raison, voici l’histoire de cette fameuse insertion dont on parle en France avec tant d’effroi. Les femmes de Circassie sont, de temps immémorial, dans l’usage de donner la petite vérole à leurs enfants même à l’âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision une pustule qu’elles ont soigneusement enlevée du corps d’un autre enfant. Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, l’effet du levain dans un morceau de pâte; elle y fermente, et répand dans la masse du sang les qualités dont elle est empreinte. Les boutons de l’enfant à qui l’on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d’autres. C’est une circulation presque continuelle en Circassie; et quand malheureusement il n’y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé qu’on l’est ailleurs dans une mauvaise année. Ce qui a introduit en Circassie cette coutume, qui paraît si étrange à d’autres peuples, est pourtant une cause commune à tous les peuples de la terre: c’est la tendresse maternelle et l’intérêt. Les Circassiens sont pauvres, et leurs filles sont belles; aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic. Ils fournissent de beautés les harems du Grand Seigneur, du sophi de Perse, et de ceux qui sont assez riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse. Ils élèvent ces filles en tout bien et en tout honneur à caresser les hommes, à former des danses pleines de lasciveté et de mollesse, à rallumer, par tous les artifices les plus voluptueux, le goût des maîtres très-dédaigneux à qui elles sont destinées. Ces pauvres créatures répètent tous les jours leur leçon avec leur mère, comme nos petites filles répètent leur catéchisme sans y rien comprendre. Or il arrivait souvent qu’un père et une mère, après avoir bien pris des peines pour donner une bonne éducation à leurs enfants, se voyaient tout d’un coup frustrés de leur espérance. La petite vérole se mettait dans la famille, une fille en mourait, une autre perdait un œil, une troisième relevait avec un gros nez; et les pauvres gens étaient ruinés sans ressource. Souvent même, quand la petite vérole devenait épidémique, le commerce était interrompu pour plusieurs années, ce qui causait une notable diminution dans les sérails de Perse et de Turquie. Une nation commerçante est toujours fort alerte sur ses intérêts, et ne néglige rien des connaissances qui peuvent être utiles à son négoce. Les Circassiens s’aperçurent que sur mille personnes il s’en trouvait à peine une seule qui fût attaquée deux fois d’une petite vérole bien complète; qu’à la vérité on essuie quelquefois trois ou quatre petites véroles légères, mais jamais deux qui soient décidées et dangereuses; qu’en un mot jamais on n’a véritablement cette maladie deux fois en sa vie. Ils remarquèrent encore que quand les petites véroles sont très-bénignes, et que leur éruption ne trouve à percer qu’une peau délicate et fine, elles ne laissent aucune impression sur le visage. De ces observations naturelles ils conclurent que, si un enfant de six mois ou d’un an avait une petite vérole bénigne, il n’en mourrait pas, il n’en serait pas marqué, et serait quitte de cette maladie pour le reste de ses jours. Il restait donc, pour conserver la vie et la beauté de leurs enfants, de leur donner la petite vérole de bonne heure: c’est ce que l’on fit en insérant dans le corps d’un enfant un bouton que l’on prit de la petite vérole la plus complète, et en même temps la plus favorable qu’on pût trouver. L’expérience ne pouvait pas manquer de réussir. Les Turcs, qui sont gens sensés, adoptèrent bientôt après cette coutume, et aujourd’hui il n’y a point de bacha à Constantinople qui ne donne la petite vérole à son fils et à sa fille en les faisant sevrer. Quelques gens prétendent que les Circassiens prirent autrefois cette coutume des Arabes; mais nous laissons ce point d’histoire à éclaircir par quelque bénédictin, qui ne manquera pas de composer là-dessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves. Tout ce que j’ai à dire sur cette matière, c’est que dans le commencement du règne de George Ier, Mme de Wortley-Montague, une des femmes d’Angleterre qui ont le plus d’esprit et le plus de force dans l’esprit, étant avec son mari en ambassade à Constantinople, s’avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n’était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley s’en trouva à merveille. Cette dame, de retour à Londres, fit part de son expérience à la princesse de Galles, qui est aujourd’hui reine; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes: c’est un philosophe aimable sur le trône; elle n’a jamais perdu ni une occasion de s’instruire, ni une occasion d’exercer sa générosité. C’est elle qui, ayant entendu dire qu’une fille de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable; c’est elle qui protége le savant P. Courayer; c’est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke et M. Leibnitz. Dès qu’elle eut entendu parler de l’inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l’épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie: car non-seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu’ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé. La princesse, assurée de l’utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants: l’Angleterre suivit son exemple, et, depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de filles leur beauté. Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole; de ces soixante, dix en meurent dans les années les plus favorables, et dix en conservent pour toujours de fâcheux restes. Voilà donc la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement. De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre, aucun ne meurt, s’il n’est infirme et condamné à mort d’ailleurs; personne n’est marqué, aucun n’a la petite vérole une seconde fois, supposé que l’inoculation ait été parfaite. Il est donc certain que, si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Paris, elle aurait rendu un service éternel à la nation; le duc de Villequier, père du duc d’Aumont d’aujourd’hui, l’homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge; le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n’aurait pas été emporté à l’âge de vingt-cinq ans; Monseigneur, grand-père de Louis XV, n’aurait pas été enterré dans sa cinquantième année; vingt-mille personnes mortes à Paris de la petite vérole en 1723 vivraient encore. Quoi donc! est-ce que les Français n’aiment point la vie? est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté? En vérité, nous sommes d’étranges gens! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaise, si les curés et les médecins le permettent; ou bien les Français, dans trois mois, se serviront de l’inoculation par fantaisie, si les Anglais s’en dégoûtent par inconstance. J’apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage; c’est un grand préjugé que l’exemple d’une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l’univers. Il est vrai que les Chinois s’y prennent d’une façon différente: ils ne font point d’incision, ils font prendre la petite vérole par le nez comme du tabac en poudre: cette façon est plus agréable, mais elle revient au même, et sert également à confirmer que, si on avait pratiqué l’inoculation en France, on aurait sauvé la vie à des milliers d’hommes. Il y a quelques années qu’un missionnaire jésuite, ayant lu cet article, et se trouvant dans un canton de l’Amérique où la petite vérole exerçait des ravages affreux, s’avisa de faire inoculer tous les petits sauvages qu’il baptisait: ils lui durent ainsi la vie présente et la vie éternelle. Quels dons pour des sauvages! Un évêque de Worcester a depuis peu prêché à Londres l’inoculation: il a démontré en citoyen combien cette pratique avait conservé de sujets à l’État; il l’a recommandée en pasteur charitable. On prêcherait à Paris contre cette invention salutaire, comme on a écrit vingt ans contre les expériences de Newton: tout prouve que les Anglais sont plus philosophes et plus hardis que nous. Il faut bien du temps pour qu’une certaine raison et un certain courage d’esprit franchissent le pas de Calais. Il ne faut pourtant pas s’imaginer que depuis Douvres jusqu’aux îles Orcades on ne trouve que des philosophes; l’espèce contraire compose toujours le grand nombre: l’inoculation fut d’abord combattue à Londres; et, longtemps avant que l’évêque de Worcester annonçât cet évangile en chaire, un curé s’était avisé de prêcher contre: il dit que Job avait été inoculé par le diable. Ce prédicateur était fait pour être capucin, il n’était guère digne d’être né en Angleterre. Le préjugé monta donc en chaire le premier, et la raison n’y monta qu’ensuite: c’est la marche ordinaire de l’esprit humain. ### Letter XII Sur le chancelier Bacon. Il n’y a pas longtemps que l’on agitait dans une compagnie célèbre cette question usée et frivole, quel était le plus grand homme, de César, d’Alexandre, de Tamerlan, ou de Cromwell. Quelqu’un répondit que c’était sans contredit Isaac Newton. Cet homme avait raison: car, si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie, et à s’en être servi pour s’éclairer soi-même et les autres, un homme comme M. Newton, tel qu’il s’en trouve à peine en dix siècles, est véritablement le grand homme; et ces politiques et ces conquérants dont aucun siècle n’a manqué ne sont d’ordinaire que d’illustres méchants. C’est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité, non à ceux qui font des esclaves par violence c’est à celui qui connaît l’univers, non à ceux qui le défigurent, que nous devons nos respects. Le fameux comte de Verulam, connu en Europe sous le nom de Bacon, qui était son nom de famille. Il était fils d’un garde des Sceaux, et fut longtemps chancelier sous le roi Jacques Ier. Cependant, au milieu des intrigues de la cour et des occupations de sa charge, qui demandaient un homme tout entier, il trouva le temps d’être grand philosophe, bon historien et écrivain élégant; et ce qui est encore plus étonnant, c’est qu’il vivait dans un siècle où l’on ne connaissait guère l’art de bien écrire, encore moins la bonne philosophie. Il a été, comme c’est l’usage parmi les hommes, plus estimé après sa mort que de son vivant: ses ennemis étaient à la cour de Londres; ses admirateurs étaient les étrangers. Lorsque le marquis d’Effiat amena en Angleterre la princesse Marie, fille de Henri le Grand, qui devait épouser le roi Charles, ce ministre alla visiter Bacon, qui, alors étant malade au lit, le reçut les rideaux fermés. « Vous ressemblez aux anges, lui dit d’Effiat; on entend toujours parler d’eux, on les croit bien supérieurs aux hommes, et on n’a jamais la consolation de les voir. » On sait comment Bacon fut accusé d’un crime qui n’est guère d’un philosophe, de s’être laissé corrompre par argent. On sait comment il fut condamné par la Chambre des Pairs à une amende d’environ quatre cent mille livres de notre monnaie, à perdre sa dignité de chancelier et de pair. Aujourd’hui, les Anglais révèrent sa mémoire au point qu’à peine avouent-ils qu’il ait été coupable. Si on me demande ce que j’en pense, je me servirai, pour vous répondre, d’un mot que j’ai ouï dire à milord Bolingbroke. On parlait, en sa présence, de l’avarice dont le duc de Marlborough avait été accusé, et on en citait des traits sur lesquels on appelait au témoignage de milord Bolingbroke, qui, ayant été son ennemi déclaré, pouvait peut-être avec bienséance dire ce qui en était. « C’était un si grand homme, répondit-il, que j’ai oublié ses vices. » Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l’estime de l’Europe. Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd’hui le moins lu et le plus inutile: je veux parler de son Novum scientiarum organum. C’est l’échafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie; et, quand cet édifice a été élevé au moins en partie, l’échafaud n’a plus été d’aucun usage. Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que les universités appelaient la philosophie; et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par leurs quiddités, leur horreur du vide, leurs formes substantielles et tous les mots impertinents que non seulement l’ignorance rendait respectables, mais qu’un mélange ridicule avec la religion avait rendus presque sacrés. Il est le père de la philosophie expérimentale. Il est bien vrai qu’avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussole, l’imprimerie, la gravure des estampes, la peinture à l’huile, les glaces, l’art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes qu’on appelle bésicles, la poudre à canon, etc. On avait cherché, trouvé et conquis un nouveau monde. Qui ne croirait que ces sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosophes, et dans des temps bien plus éclairés que le nôtre? Point du tout: c’est dans le temps de la barbarie scolastique que ces grands changements ont été faits sur la terre: le hasard seul a produit presque toutes ces innovations, et il y a même bien de l’apparence que ce qu’on appelle hasard a eu grande part dans la découverte de l’Amérique; du moins a-t-on cru que Christophe Colomb n’entreprit son voyage que sur la foi d’un capitaine de vaisseau qu’une tempête avait jeté jusqu’à la hauteur des îles Caraïbes. Quoi qu’il en soit, les hommes savaient aller au bout du monde, ils savaient détruire des villes avec un tonnerre artificiel plus terrible que le tonnerre véritable; mais ils ne connaissaient pas la circulation du sang, la pesanteur de l’air, les lois du mouvement, la lumière, le nombre de nos planètes, etc., et un homme qui soutenait une thèse sur les catégories d’Aristote, sur l’universel (a parte rei) ou telle autre sottise, était regardé comme un prodige. Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. C’est à un instinct mécanique, qui est chez la plupart des hommes, que nous devons la plupart des arts, et nullement à la saine philosophie. La découverte du feu, l’art de faire du pain, de fondre et de préparer les métaux, de bâtir des maisons, l’invention de la navette, sont d’une tout autre nécessité que l’imprimerie et la boussole; cependant ces arts furent inventés par des hommes encore sauvages. Quel prodigieux usage les Grecs et les Romains ne firent-ils pas depuis des mécaniques? Cependant on croyait de leur temps qu’il y avait des cieux de cristal, et que les étoiles étaient de petites lampes qui tombaient quelquefois dans la mer; et un de leurs plus grands philosophes, après bien des recherches, avait trouvé que les astres étaient des cailloux qui s’étaient détachés de la terre. En un mot, personne avant le chancelier Bacon n’avait connu la philosophie expérimentale; et de toutes les épreuves physiques qu’on a faites depuis lui, il n’y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. Il en avait fait lui-même plusieurs; il fit des espèces de machines pneumatiques, par lesquelles il devina l’élasticité de l’air; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur; il y touchait; cette vérité fut saisie par Torricelli. Peu de temps après, la physique expérimentale commença tout d’un coup à être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l’Europe. C’était un trésor caché dont Bacon s’était douté, et que tous les philosophes, encouragés par sa promesse, s’efforcèrent de déterrer . Nous avons vu qu’on trouve dans son livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle dont Newton passe pour l’inventeur. Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégant, un historien, un bel esprit. Ses Essais de morale sont très estimés; mais ils sont faits pour instruire plutôt que pour plaire; et, n’étant ni la satire de la nature humaine comme les Maximes de M. de La Rochefoucauld, ni l’école du scepticisme comme Montaigne, ils sont moins lus que ces deux livres ingénieux. Sa Vie de Henri VII a passé pour un chef-d’œuvre; mais comment se peut-il faire que quelques personnes osent comparer un si petit ouvrage avec l’histoire de notre illustre Thou? En parlant de ce fameux imposteur Perkins, fils d’un juif converti, qui prit si hardiment le nom de Richard IV, roi d’Angleterre, encouragé par la duchesse de Bourgogne, et qui disputa la couronne à Henri VII, voici comme le chancelier Bacon s’exprime: « Environ ce temps, le roi Henri fut obsédé d’esprits malins par la magie de la duchesse de Bourgogne, qui évoqua des enfers l’ombre d’Édouard IV pour venir tourmenter le roi Henri. Quand la duchesse de Bourgogne eut instruit Perkins, elle commença à délibérer par quelle région du Ciel elle ferait paraître cette comète, et elle résolut qu’elle éclaterait d’abord sur l’horizon de l’Irlande. » Il me semble que notre sage de Thou ne donne guère dans ce phébus, qu’on prenait autrefois pour du sublime, mais qu’à présent on nomme avec raison galimatias. ### Letter XIII sur m. locke Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que M. Locke; cependant il n’était pas grand mathématicien. Il n’avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à la sécheresse des vérités mathématiques, qui ne présente d’abord rien de sensible à l’esprit; et personne n’a mieux prouvé que lui qu’on pouvait avoir l’esprit géomètre sans le secours de la géométrie. Avant lui, de grands philosophes avaient décidé positivement ce que c’est que l’âme de l’homme; mais, puisqu’ils n’en savaient rien du tout, il est bien juste qu’ils aient tous été d’avis différents. Dans la Grèce, berceau des arts et des erreurs, et où l’on poussa si loin la grandeur et la sottise de l’esprit humain, on raisonnait comme chez nous sur l’âme. Le divin Anaxagoras, à qui on dressa un autel pour avoir appris aux hommes que le Soleil était plus grand que le Péloponnèse, que la neige était noire et que les cieux étaient de pierre, affirma que l’âme était un esprit aérien, mais cependant immortel. Diogène, un autre que celui qui devint cynique après avoir été faux-monnayeur, assurait que l’âme était une portion de la substance même de Dieu; et cette idée au moins était brillante. Épicure la composait de parties comme le corps. Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible, croyait, si l’on s’en rapporte à quelques-uns de ses disciples, que l’entendement de tous les hommes était une seule et même substance. Le divin Platon, maître du divin Aristote, et le divin Socrate, maître du divin Platon, disaient l’âme corporelle et éternelle. Le démon de Socrate lui avait appris sans doute ce qui en était. Il y a des gens, à la vérité, qui prétendent qu’un homme qui se vantait d’avoir un génie familier était indubitablement un peu fou ou un peu fripon; mais ces gens-là sont trop difficiles. Quant à nos Pères de l’Église, plusieurs dans les premiers siècles ont cru l’âme humaine, les Anges et Dieu corporels. Le monde se raffine toujours. Saint Bernard, selon l’aveu du père Mabillon, enseigna, à propos de l’âme, qu’après la mort elle ne voyait point Dieu dans le Ciel, mais qu’elle conversait seulement avec l’humanité de Jésus-Christ; on ne le crut pas cette fois sur sa parole. L’aventure de la Croisade avait un peu décrédité ses oracles. Mille scolastiques sont venus ensuite, comme le docteur irréfragable, le docteur subtil, le docteur angélique, le docteur séraphique, le docteur chérubique, qui tous ont été bien sûrs de connaître l’âme très clairement, mais qui n’ont pas laissé d’en parler comme s’ils avaient voulu que personne n’y entendît rien. Notre Descartes, né pour découvrir les erreurs de l’antiquité, mais pour y substituer les siennes, et entraîné par cet esprit systématique qui aveugle les plus grands hommes, s’imagina avoir démontré que l’âme était la même chose que la pensée, comme la matière, selon lui, est la même chose que l’étendue; il assura bien que l’on pense toujours, et que l’âme arrive dans le corps pourvue de toutes les notions métaphysiques, connaissant Dieu, l’espace, l’infini, ayant toutes les idées abstraites, remplie enfin de belles connaissances, qu’elle oublie malheureusement en sortant du ventre de la mère. Le P. Malebranche de l’Oratoire, dans ses illusions sublimes, non-seulement n’admet point les idées innées, mais il ne doutait pas que nous ne vissions tout en Dieu, et que Dieu, pour ainsi dire, ne fût notre âme. Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu, qui en a fait modestement l’histoire. Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s’aide partout du flambeau de la physique; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter; au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. Il prend un enfant au moment de sa naissance; il suit pas à pas les progrès de son entendement; il voit ce qu’il a de commun avec les bêtes et ce qu’il a au-dessus d’elles; il consulte surtout son propre témoignage, la conscience de sa pensée. « Je laisse, dit-il, à discuter à ceux qui en savent plus que moi, si notre âme existe avant ou après l’organisation de notre corps; mais j’avoue qu’il m’est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujours, et j’ai même le malheur de ne pas concevoir qu’il soit plus nécessaire à l’âme de penser toujours qu’au corps d’être toujours en mouvement. » Pour moi, je me vante de l’honneur d’être en ce point aussi stupide que Locke. Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours; et je ne me sens pas plus disposé que lui à imaginer que, quelques semaines après ma conception, j’étais une fort savante âme, sachant alors mille choses que j’ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans l’utérus des connaissances qui m’ont échappé dès que j’ai pu en avoir besoin, et que je n’ai jamais bien pu rapprendre depuis. Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu’on pense toujours, ayant bien établi que toutes nos idées nous viennent par les sens, ayant examiné nos idées simples et celles qui sont composées, ayant suivi l’esprit de l’homme dans toutes ses opérations, ayant fait voir combien les langues que les hommes parlent sont imparfaites, et quel abus nous faisons des termes à tout moment; Locke, dis-je, considère enfin l’étendue, ou plutôt le néant des connaissances humaines. C’est dans ce chapitre qu’il ose avancer modestement ces paroles: Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non. Ce discours sage parut à plus d’un théologien une déclaration scandaleuse que l’âme est matérielle et mortelle. Quelques Anglais, dévots à leur manière, sonnèrent l’alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée: ils ont et donnent des terreurs paniques. On cria que Locke voulait renverser la religion: il ne s’agissait pourtant point de religion dans cette affaire; c’était une question purement philosophique, très-indépendante de la foi et de la révélation; il ne fallait qu’examiner sans aigreur s’il y a de la contradiction à dire: La matière peut penser, et Dieu peut communiquer la pensée à la matière. Mais les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n’est pas de leur avis. C’est trop ressembler aux mauvais poètes, qui croyaient que Despréaux parlait mal du roi parce qu’il se moquait d’eux. Le docteur Stillingfleet s’est fait une réputation de théologien modéré pour n’avoir pas dit positivement des injures à Locke. Il entra en lice contre lui, mais il fut battu, car il raisonnait en docteur, et Locke en philosophe instruit de la force et de la faiblesse de l’esprit humain, et qui se battait avec des armes dont il connaissait la trempe. Si j’osais parler après M. Locke sur un sujet si délicat, je dirais: Les hommes disputent depuis longtemps sur la nature et sur l’immortalité de l’âme: à l’égard de son immortalité, il est impossible de la démontrer, puisqu’on dispute encore sur sa nature, et qu’assurément il faut connaître à fond un être créé pour décider s’il est immortel ou non. La raison humaine est si peu capable de démontrer par elle-même l’immortalité de l’âme que la religion a été obligée de nous la révéler. Le bien commun de tous les hommes demande qu’on croie l’âme immortelle: la foi nous l’ordonne; il n’en faut pas davantage, et la chose est presque décidée. Il n’en est pas de même de sa nature: il importe peu à la religion de quelle substance soit l’âme, pourvu qu’elle soit vertueuse. C’est une horloge qu’on nous a donnée à gouverner; mais l’ouvrier ne nous a pas dit de quoi le ressort de cette horloge est composé. Je suis corps et je pense, je n’en sais pas davantage. Si je ne consulte que mes faibles lumières, irai-je attribuer à une cause inconnue ce que je puis si aisément attribuer à la seule cause seconde que je connais un peu? Ici tous les philosophes de l’école m’arrêtent en argumentant, et disent: Il n’y a dans le corps que de l’étendue et de la solidité, et il ne peut avoir que du mouvement et de la figure. Or, du mouvement, de la figure, de l’étendue et de la solidité, ne peuvent faire une pensée: donc l’âme ne peut pas être matière. Tout ce grand raisonnement répété tant de fois se réduit uniquement à ceci: Je ne connais que très-peu de chose de la matière, j’en devine imparfaitement quelques propriétés: or je ne sais point du tout si ces propriétés peuvent être jointes à la pensée; donc, parce que je ne sais rien du tout, j’assure positivement que la matière ne saurait penser. Voilà nettement la manière de raisonner de l’école. M. Locke dirait avec simplicité à ces messieurs: Confessez du moins que vous êtes aussi ignorants que moi: votre imagination ni la mienne ne peuvent concevoir comment un corps a des idées; et comprenez-vous mieux comment une substance, telle qu’elle soit, a des idées? Vous ne concevez ni la matière ni l’esprit, comment osez-vous assurer quelque chose? Que vous importe que l’âme soit un de ces êtres incompréhensibles qu’on appelle matière, ou un de ces êtres incompréhensibles qu’on appelle esprit? Quoi! Dieu, le créateur de tout, ne peut-il pas éterniser ou anéantir votre âme à son gré, quelle que soit sa substance? Le superstitieux vient à son tour, et dit qu’il faut brûler pour le bien de leurs âmes ceux qui soupçonnent qu’on peut penser avec la seule aide du corps; mais que dirait-il si c’était lui-même qui fût coupable d’irréligion? En effet, quel est l’homme qui osera assurer, sans une impiété absurde, qu’il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée et le sentiment? Voyez, je vous prie, à quel embarras vous êtes réduits, vous qui bornez ainsi la puissance du Créateur. Les bêtes ont les mêmes organes que nous, les mêmes perceptions; elles ont de la mémoire, elles combinent quelques idées. Si Dieu n’a pas pu animer la matière, et lui donner le sentiment, il faut de deux choses l’une, ou que les bêtes soient de pures machines, ou qu'elles aient une âme spirituelle. Il me paraît démontré que les bêtes ne peuvent être de simples machines; voici ma preuve. Dieu leur a fait précisément les mêmes organes de sentiment que les nôtres: donc si elles ne sentent point, Dieu a fait un ouvrage inutile; or Dieu, de votre aveu même, ne fait rien en vain: donc il n’a point fabriqué tant d’organes de sentiment pour qu’il n’y eût point de sentiment; donc les bêtes ne sont point de pures machines. Les bêtes, selon vous, ne peuvent pas avoir une âme spirituelle: donc malgré vous il ne reste autre chose à dire sinon que Dieu a donné aux organes des bêtes, qui sont matière, la faculté de sentir et d’apercevoir, que vous appelez instinct dans elles. Et qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés cette faculté de sentir, d’apercevoir, et de penser, que nous appelons raison humaine? De quelque côté que vous vous tourniez, vous êtes obligés d’avouer votre ignorance et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke; loin d’être contraire à la religion, elle lui servirait de preuve, si la religion en avait besoin: car quelle philosophie plus religieuse que celle qui, n’affirmant que ce qu’elle conçoit clairement, et sachant avouer sa faiblesse, vous dit qu’il faut recourir à Dieu, dès qu’on examine les premiers principes? D’ailleurs, il ne faut jamais craindre qu’aucun sentiment philosophique puisse nuire à la religion d’un pays. Nos mystères ont beau être contraires à nos démonstrations, ils n’en sont pas moins révérés par nos philosophes chrétiens, qui savent que les objets de la raison et de la foi sont de différente nature. Jamais les philosophes ne feront une secte de religion: pourquoi? c’est qu’ils n’écrivent point pour le peuple, et qu’ils sont sans enthousiasme. Divisez le genre humain en vingt parts, il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a eu un M. Locke au monde; dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d’hommes qui lisent? et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans contre un qui étudie en philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde. Ce n’est ni Montaigne, ni Locke, ni Bayle, ni Spinosa, ni Hobbes, ni milord Shaftesbury, ni M. Collins, ni M. Toland ni Fludd, ni Bekker, ni M. le comte de Boulainvilliers, etc., qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie: ce sont, pour la plupart, des théologiens qui, ayant eu d’abord l’ambition d’être chefs de sectes, ont eu bientôt celle d’être chefs de partis. Que dis-je? tous ces livres des philosophes modernes mis ensemble ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu’en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leurs manches et de leur capuchon. ### Letter XIV sur descartes et newton. Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. À Paris on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile; à Londres on ne voit rien de cela. Chez nous c’est la pression de la lune qui cause le flux de la mer; chez les Anglais c’est la mer qui gravite vers la lune; de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu’on doit avoir marée basse: ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s’en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n’entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez nos cartésiens tout se fait par une impulsion qu’on ne comprend guère; chez M. Newton c’est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. À Paris vous vous figurez la terre faite comme un melon; à Londres elle est aplatie des deux côtés. La lumière, pour un cartésien, existe dans l’air; pour un newtonien, elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alkalis, et de la matière subtile; l’attraction domine jusque dans la chimie anglaise. L’essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l’âme, ni sur celle de la matière. Descartes assure que l’âme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire. Descartes assure encore que l’étendue seule fait la matière; Newton y ajoute la solidité. Voilà de sérieuses contrariétés. Non nostrum inter vos tantas componere lites. Ce fameux Newton, ce destructeur du système cartésien, mourut au mois de mars de l’an 1727. Il a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu ici avec avidité et l’on a traduit en anglais l’Éloge de M. Newton, que M. de Fontenelle a prononcé dans l’Académie des sciences. On attendait en Angleterre son jugement comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise; mais quand on a vu que non-seulement il s’était trompé en rendant compte de cette philosophie, mais qu’il comparait Descartes à Newton, toute la Société royale de Londres s’est soulevée. Loin d’acquiescer au jugement, on a fort critiqué le discours. ». Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison, seulement parce que Descartes était Français. Il faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différents l’un de l’autre dans leur conduite, dans leur fortune, et dans leur philosophie. Descartes était né avec une imagination brillante et forte, qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiques, où l’on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait presque fait un poëte, et en effet il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers que pour l’honneur de sa mémoire on n’a pas fait imprimer. Il essaya quelque temps du métier de la guerre, et depuis, étant devenu tout à fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l’amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Francine, qui mourut jeune, et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l’humanité. Il crut longtemps qu’il était nécessaire de fuir les hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison: les hommes de son temps n’en savaient pas assez pour l’éclairer, et n’étaient guère capables que de lui nuire. Il quitta la France parce qu’il cherchait la vérité, qui y était persécutée alors par la misérable philosophie de l’école; mais il ne trouva pas plus de raison dans les universités de la Hollande, où il se retira. Car dans le temps qu’on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui fussent vraies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande, qui ne l’entendaient pas mieux, et qui, voyant de plus près sa gloire, haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d’Utrecht: il essuya l’accusation d’athéisme, dernière ressource des calomniateurs; et lui, qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l’existence d’un Dieu, fut soupçonné de n’en point reconnaître. Tant de persécutions supposaient un très-grand mérite et une réputation éclatante: aussi avait-il l’un et l’autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l’école et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit qu’on voulut l’attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus; il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente qui se vendait alors, n’eut point la pension, et s’en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à l’âge de quatre-vingts ans, gémissait dans les prisons de l’Inquisition pour avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il mourut à Stockholm d’une mort prématurée, et causée par un mauvais régime, au milieu de quelques savants, ses ennemis, et entre les mains d’un médecin qui le haïssait, La carrière du chevalier Newton a été tout différente: il a vécu près de quatre-vingt-cinq ans, toujours tranquille, heureux, et honoré dans sa patrie. Son grand bonheur a été non-seulement d’être né dans un pays libre, mais dans un temps où, les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée: le monde ne pouvait être que son écolier, et non son ennemi. Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartes, c’est que, dans le cours d’une si longue vie, il n’a eu ni passion ni faiblesse. Il n’a jamais approché d’aucune femme: c’est ce qui m’a été confirmé par le médecin et le chirurgien entre les bras de qui il est mort. On peut admirer en cela Newton, mais il ne faut pas blâmer Descartes. L’opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier était un rêveur, et que l’autre était un sage. Très-peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles; très-peu lisent aussi Newton, parce qu’il faut être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d’eux; on n’accorde rien au Français, et on donne tout à l’Anglais. Quelques gens croient que si l’on ne s’en tient plus à l’horreur du vide, si l’on sait que l’air est pesant, si l’on se sert de lunettes d’approche, on en a l’obligation à Newton. Il est ici l’Hercule de la fable à qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros. Dans une critique qu’on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que Descartes n’était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice; Descartes a fait un aussi grand chemin du point où il a trouvé la géométrie jusqu’au point où il l’a poussée que Newton en a fait après lui: il est le premier qui ait enseigné la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie, grâce à lui, devenue aujourd’hui commune, était de son temps si profonde qu’aucun professeur n’osa entreprendre de l’expliquer, et qu’il n’y avait guère en Hollande que Schooten, et en France que Fermat, qui l’entendissent. Il porta cet esprit de géométrie et d’invention dans la dioptrique, qui devint entre ses mains un art tout nouveau; et s’il s’y trompa beaucoup, c’est qu’un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d’un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui le suivent lui ont au moins l’obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d’erreurs. La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé, et qui l’aurait conduit sûrement dans sa physique; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l’esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu’un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorants du même temps. Il se trompa sur la nature de l’âme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l’homme à sa mode; et on dit avec raison que l’homme de Descartes n’est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l’homme véritable. Il poussa ses erreurs métaphysiques jusqu’à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l’a voulu ainsi; mais ce n’est point trop dire qu’il était estimable même dans ses égarements. Il se trompa, mais ce fut au moins avec méthode et de conséquence en conséquence. S’il inventa de nouvelles chimères en physique, du moins il en détruisit d’anciennes: il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S’il n’a pas payé en bonne monnaie, c’est beaucoup d’avoir décrié la fausse. Je ne crois pas qu’on ose à la vérité comparer en rien sa philosophie avec celle de Newton: la première est un essai, la seconde est un chef-d’œuvre; mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été depuis au bout de cette carrière. Descartes donna la vue aux aveugles; ils virent les fautes de l’Antiquité et les siennes. La route qu’il ouvrit est, depuis lui, devenue immense. Le petit livre de Rohault a fait pendant quelque temps une physique complète; aujourd’hui, tous les recueils des académies de l’Europe ne font pas même un commencement de système: en approfondissant cet abîme, il s’est trouvé infini. Il s’agit maintenant de voir ce que M. Newton a creusé dans ce précipice. ### Letter XV histoire de l’attraction. Je n’entrerai point ici dans une explication mathématique de ce qu’on appelle l’attraction, ou la gravitation: je me borne à l’histoire de cette nouvelle propriété de la matière, devinée longtemps avant Newton, et démontrée par lui; c’est donner en quelque sorte l’histoire d’une création nouvelle. Copernic, ce Christophe Colomb de l’astronomie, avait à peine appris aux hommes le véritable ordre de l’univers, si longtemps défiguré; il avait à peine fait voir que la terre tourne, et sur elle-même et dans un espace immense, lorsque tous les docteurs firent à peu près les mêmes objections que leurs devanciers avaient faites contre les antipodes. Saint Augustin, en niant ces antipodes, avait dit: Eh quoi! ils auraient donc la tête en bas, et ils tomberaient dans le ciel. Les docteurs disaient à Copernic: Si la terre tournait sur elle-même, toutes ses parties se détacheraient et tomberaient dans le ciel. Il est certain que la terre tourne, répondit Copernic, et que ses parties ne s’envolent pas; il faut donc qu’une puissance les dirige toutes vers le centre de la terre; et probablement, dit-il, cette propriété existe dans tous les globes, dans le soleil, dans la lune, dans les étoiles; c’est un attribut donné à la matière par la divine Providence. C’est ainsi qu’il s’explique dans son premier livre Des Révolutions célestes, sans avoir osé ni peut-être pu aller plus loin. Kepler, qui suivit Copernic et qui perfectionna l’admirable découverte du vrai système du monde, approcha un peu du système de la pesanteur universelle. On voit, dans son traité de l’étoile de Mars, des veines encore mal formées de cette mine dont Newton a tiré son or. Kepler admet non-seulement une tendance de tous les corps terrestres au centre, mais aussi des astres les uns vers les autres. Il ose entrevoir et dire que si la terre et la lune n’étaient pas retenues dans leurs orbites, elles s’approcheraient l’une de l’autre, elles s’uniraient. Cette vérité étonnante était obscurcie chez lui de tant de nuages et de tant d’erreurs qu’on a dit qu’il l’avait devinée par instinct. Cependant le grand Galilée, partant d’un principe plus mécanique, examinait quelle est la chute des corps sur la terre; comment et en quelle proportion cette chute s’accélère; et le chancelier Bacon voulait qu’on expérimentât si ces chutes se faisaient également aux plus grandes profondeurs et aux plus grandes hauteurs où l’on pût atteindre. Il est bien singulier que Descartes, le plus grand géomètre de son temps, ne se soit pas servi de ce fil dans le labyrinthe qu’il s’était bâti lui-même. On ne trouve nulle trace de ces vérités dans ses ouvrages; aussi n’est-il pas surprenant qu’il se soit égaré. Il voulut créer un univers. Il fit une philosophie comme on fait un bon roman: tout parut vraisemblable, et rien ne fut vrai. Il imagina des éléments, des tourbillons, qui semblaient rendre une raison plausible de tous les mystères de la nature; mais en philosophie il faut se défier de ce qu’on croit entendre trop aisément aussi bien que des choses qu’on n’entend pas. Descartes était plus dangereux qu’Aristote parce qu’il avait l’air d’être plus raisonnable. M. Conduit, neveu du chevalier Newton, m’a assuré que son oncle avait lu Descartes à l’âge de vingt ans, qu’il crayonna les marges des premières pages, et qu’il n’y mit qu’une seule note, souvent répétée, consistant en ce mot: error; mais que, las d’écrire error partout, il jeta le livre et ne le relut jamais. Newton, ayant quitté les abîmes de la théologie dans lesquels il avait été élevé pour les vérités mathématiques, avait déjà trouvé à l’âge de vingt-trois ans son calcul infinitésimal dont son maître Wallis lui avait ouvert la route. Il s’appliquait à chercher ce principe secret et universel de la nature, indiqué par Copernic, par Kepler, par Bacon, et déjà saisi par le célèbre Hooke: c’est-à-dire cette cause de la pesanteur et du mouvement de toute la matière. S’étant retiré en 1666, à cause de la peste, à la campagne près de Cambridge, un jour qu’il se promenait dans son jardin, et qu’il voyait des fruits tomber d’un arbre, il se laissa aller à une méditation profonde sur cette pesanteur dont tous les philosophes ont cherché si longtemps la cause en vain, et dans laquelle le vulgaire ne soupçonne pas même de mystère. Il se dit à lui-même: De quelque hauteur dans notre hémisphère que tombassent ces corps, leur chute, serait certainement dans la progression découverte par Galilée; et les espaces parcourus par eux seraient comme les carrés des temps. Ce pouvoir, qui fait descendre les corps graves, est le même sans aucune diminution sensible, à quelque profondeur qu’on soit dans la terre, et sur la plus haute montagne. Pourquoi ce pouvoir ne s’étendrait-il pas jusqu’à la lune? Et, s’il est vrai qu’il pénètre jusque-là, n’y a-t-il pas grande apparence que ce pouvoir la retient dans son orbite et détermine son mouvement? Mais si la lune obéit à ce principe, quel qu’il soit, n’est-il pas encore très-raisonnable de croire que les autres planètes y sont également soumises? Si ce pouvoir existe, il doit (ce qui est prouvé d’ailleurs) augmenter en raison renversée des carrés des distances. Il n’y a donc plus qu’à examiner le chemin que ferait un corps grave en tombant sur la terre d’une hauteur médiocre, et le chemin que ferait dans le même temps un corps qui tomberait de l’orbite de la lune. Pour en être instruit, il ne s’agit plus que d’avoir la mesure de la terre, et la distance de la lune à la terre. Voilà comment M. Newton raisonna. Mais on n’avait alors en Angleterre que de très-fausses mesures de notre globe; on s’en rapportait à l’estime incertaine des pilotes, qui comptaient soixante milles d’Angleterre pour un degré, au lieu qu’il en fallait compter près de soixante et dix. Ce faux calcul ne s’accordant pas avec les conclusions que M. Newton voulait tirer, il les abandonna. Un philosophe médiocre, et qui n’aurait eu que de la vanité, eût fait cadrer comme il eût pu la mesure de la terre avec son système. M. Newton aima mieux abandonner alors son projet. Mais depuis que M. Picart eut mesuré la terre exactement, en traçant cette méridienne qui fait tant d’honneur à la France, M. Newton reprit ses premières idées, et il trouva son compte avec le calcul de M. Picart. Les autres planètes doivent être soumises à cette loi générale; et si cette loi existe, ces planètes doivent suivre les règles trouvées par Kepler. Toutes ces règles, tous ces rapports, sont en effet gardés par les planètes. Son seul principe des lois de la gravitation rend raison de toutes les inégalités apparentes dans le cours des globes célestes. Les variations de la lune deviennent une suite nécessaire de ces lois. Le flux et le reflux de la mer est encore un effet très-simple de cette attraction. La proximité de la lune dans son plein et quand elle est nouvelle, et son éloignement dans ses quartiers, combinés avec l'action du soleil, rendent une raison sensible de l’élévation et de l'abaissement de l'Océan. Après avoir rendu compte, par sa sublime théorie, du cours et des inégalités des planètes, il assujettit les comètes au frein de la même loi. Il prouve que ce sont des corps solides, qui se meuvent dans la sphère de l'action du soleil, et décrivent une ellipse si excentrique et si approchante de la parabole, que certaines comètes doivent mettre plus de cinq cents ans dans leur révolution. Le savant M. Halley croit que la comète de 1680 est la même qui parut du temps de Jules César: celle-là surtout sert plus qu'une autre à faire voir que les comètes sont des corps durs et opaques, car elle descendit si près du soleil qu'elle n'en était éloignée que d'une sixième partie de son disque; elle dut par conséquent acquérir un degré de chaleur deux mille fois plus violent que celui du fer le plus enflammé. Elle aurait été dissoute et consommée en peu de temps si elle n'avait pas été un corps opaque. La mode commençait alors de deviner le cours des comètes. Le célèbre mathématicien Jacques Bernouilli conclut, par son système, que cette fameuse comète de 1680 reparaîtrait le 17 mai 1719. Aucun astronome de l'Europe ne se coucha cette nuit du 17 mai, mais la fameuse comète ne parut point. Il y a au moins plus d'adresse, s'il n'y a pas plus de sûreté, à lui donner cinq cent soixante-quinze ans pour revenir. Pour M. Wilston, il a sérieusement affirmé que du temps du déluge il y avait eu une comète qui avait inondé notre globe, et il a eu l’injustice de s’étonner qu’on se soit moqué de lui. L’antiquité pensait à peu près dans le goût de Wilston; elle croyait que les comètes étaient toujours les avant-courrières de quelque grand malheur sur la terre. Newton au contraire soupçonne qu’elles sont très-bienfaisantes, et que les fumées qui en sortent ne servent qu’à secourir et vivifier les planètes qui s’imbibent dans leur cours de toutes ces particules que le soleil a détachées des comètes. Ce sentiment est du moins plus probable que l’autre. Ce n’est pas tout, si cette force de gravitation, d’attraction, agit dans tous les globes célestes, elle agit sans doute sur toutes les parties de ces globes: car, si les corps s’attirent en raison de leurs masses, ce ne peut être qu’en raison de la quantité de leurs parties; et si ce pouvoir est logé dans le tout, il l’est sans doute dans la moitié, il l’est dans le quart, dans la huitième partie, ainsi jusqu’à l’infini. Voilà donc l’attraction qui est le grand ressort qui fait mouvoir toute la nature. Newton avait bien prévu, après avoir démontré l’existence de ce principe, qu’on se révolterait contre ce seul nom: dans plus d’un endroit de son livre il précautionne son lecteur contre l’attraction même, il l’avertit de ne la pas confondre avec les qualités occultes des anciens, et de se contenter de connaître qu’il y a dans tous les corps une force centrale qui agit d’un bout de l’univers à l’autre sur les corps les plus proches et sur les plus éloignés, suivant les lois immuables de la mécanique. Il est étonnant qu’après les protestations solennelles de ce grand philosophe, M. Saurin et M. de Fontenelle, qui eux-mêmes méritent ce nom, lui aient reproché nettement les chimères du péripatétisme: M. Saurin, dans les Mémoires de l’Académie, de 1709; et M. de Fontenelle, dans l’éloge même de M. Newton. Presque tous les Français, savants et autres, ont répété ce reproche. On entend dire partout: Pourquoi Newton ne s’est-il pas servi du mot d’impulsion, que l’on comprend si bien, plutôt que du terme d’attraction, que l’on ne comprend pas? Newton aurait pu répondre à ces critiques: Premièrement, vous n’entendez pas plus le mot d’impulsion que celui d’attraction, et si vous ne concevez pas pourquoi un corps tend vers le centre d’un autre corps, vous n’imaginez pas plus par quelle vertu un corps en peut pousser un autre. Secondement, je n’ai pas pu admettre l’impulsion: car il faudrait pour cela que j’eusse connu qu’une matière céleste pousse en effet les planètes; or, non-seulement je ne connais point cette matière, mais j’ai prouvé qu’elle n’existe pas. Troisièmement, je ne me sers du mot d’attraction que pour exprimer un effet que j’ai découvert dans la nature, effet certain et indisputable d’un principe inconnu, qualité inhérente dans la matière, dont de plus habiles que moi trouveront, s’ils peuvent, la cause. Que nous avez-vous donc appris, insiste-t-on encore, et pourquoi tant de calculs pour nous dire ce que vous-même ne comprenez pas? Je vous ai appris (pourrait continuer Newton) que la mécanique des forces centrales fait seule mouvoir les planètes et les comètes dans des proportions marquées. Je suis, continuerait-il, dans un cas bien différent des anciens: ils voyaient par exemple l’eau monter dans les pompes, et ils disaient: L’eau monte parce qu’elle a horreur du vide; mais moi, je suis dans le cas de celui qui aurait remarqué le premier que l’eau monte dans les pompes, et qui laisserait à d’autres le soin d’expliquer la cause de cet effet. L’anatomiste qui a dit le premier que le bras se remue parce que les muscles se contractent enseigna aux hommes une vérité incontestable: lui en aura-t-on moins d’obligation parce qu’il n’a pas su pourquoi les muscles se contractent? La cause du ressort de l’air est inconnue, mais celui qui a découvert ce ressort a rendu un grand service à la physique. Le ressort que j’ai découvert était plus caché, plus universel; ainsi, on doit m’en savoir plus de gré. J’ai découvert une propriété de la matière, un des secrets du Créateur; j’en ai calculé, j’en ai démontré les effets; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne? Ce sont les tourbillons qu’on peut appeler une qualité occulte, puisqu’on n’a jamais prouvé leur existence. L’attraction au contraire est une chose réelle, puisqu’on en démontre les effets et qu’on en calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu. Procedes huc, et non ibis amplius. ### Letter XVI sur l’optique de newton. Un nouvel univers a été découvert par les philosophes du dernier siècle, et ce monde nouveau était d’autant plus difficile à connaître qu’on ne se doutait pas même qu’il existât. Il semblait aux plus sages que c’était une témérité d’oser seulement songer qu’on pût deviner par quelles lois les corps célestes se meuvent et comment la lumière agit. Galilée, par ses découvertes astronomiques, Kepler, par ses calculs, Descartes, au moins dans sa Dioptrique, et Newton, dans tous ses ouvrages, ont vu la mécanique des ressorts du monde. Dans la géométrie, on a assujetti l’infini au calcul. La circulation du sang dans les animaux et de la sève dans les végétables a changé pour nous la nature. Une nouvelle manière d’exister a été donnée aux corps dans la machine pneumatique. Les objets se sont rapprochés de nos yeux à l’aide des télescopes. Enfin, ce que Newton a découvert sur la lumière est digne de tout ce que la curiosité des hommes pouvait attendre de plus hardi, après tant de nouveautés. Jusqu’à Antonio de Dominis, l’arc-en-ciel avait paru un miracle inexplicable; ce philosophe devina que c’était un effet nécessaire de la pluie et du soleil. Descartes rendit son nom immortel par l’explication mathématique de ce phénomène si naturel; il calcula les réflexions de la lumière dans les gouttes de pluie, et cette sagacité eut alors quelque chose de divin. Mais qu’aurait-il dit si on lui avait fait connaître qu’il se trompait sur la nature de la lumière; qu’il n’avait aucune raison d’assurer que c’était un corps globuleux; qu’il est faux que cette matière, s’étendant par tout l’univers, n’attende, pour être mise en action, que d’être poussée par le soleil, ainsi qu’un long bâton qui agit à un bout quand il est pressé par l’autre; qu’il est très vrai qu’elle est dardée par le soleil, et qu’enfin la lumière est transmise du soleil à la terre en près de sept minutes, quoique un boulet de canon, conservant toujours sa vitesse, ne puisse faire ce chemin qu’en vingt-cinq années? Quel eût été son étonnement si on lui avait dit: « Il est faux que la lumière se réfléchisse directement en rebondissant sur les parties solides du corps; il est faux que les corps soient transparents quand ils ont des pores larges; et il viendra un homme qui démontrera ces paradoxes, et qui anatomisera un seul rayon de lumière avec plus de dextérité que le plus habile artiste ne dissèque le corps humain! Il a si bien vu la lumière qu’il a déterminé à quel point l’art de l’augmenter et d’aider nos yeux par des télescopes doit se borner. Descartes, par une noble confiance bien pardonnable à l’ardeur que lui donnaient les commencements d’un art presque découvert par lui, Descartes espérait voir dans les astres, avec des lunettes d’approche, des objets aussi petits que ceux qu’on discerne sur la terre. Newton a montré qu’on ne peut plus perfectionner les lunettes, à cause de la réfraction même, qui, en nous rapprochant les objets, écartent trop les rayons élémentaires; il a calculé, dans ces verres, la proportion de l’écartement des rayons rouges et des rayons bleus; et, portant démonstration dans des choses dont on ne soupçonnait pas même l’existence, il examine les inégalités que produit la figure du verre, et celle que fait la réfrangibilité. Il trouve que le verre objectif de la lunette étant convexe d’un côté et plat de l’autre, si le côté plat est tourné vers l’objet, le défaut qui vient de la construction et de la position du verre est cinq mille fois moindre que le défaut qui vient par la réfrangibilité; et qu’ainsi ce n’est pas la figure des verres qui fait qu’on ne peut perfectionner les lunettes d’approche, mais qu’il faut s’en prendre à la matière même de la lumière. Voilà pourquoi il inventa un télescope qui montre les objets par réflexion, et non point par réfraction. Il était encore peu connu en Europe quand il fit cette découverte. J'ai vu un petit livre composé environ ce temps-là, dans lequel, en parlant du télescope de Newton, on le prend pour un lunetier: Artifex quidam Anglus nomine Newton. La postérité l'a bien vengé. ### Letter XVII sur l’infini et sur la chronologie. Le labyrinthe et l’abîme de l’infini est aussi une carrière nouvelle parcourue par Newton, et on tient de lui le fil avec lequel on s’y peut conduire. Descartes se trouve encore son précurseur dans cette étonnante nouveauté; il allait à grands pas dans sa géométrie jusque vers l’infini, mais il s’arrêta sur le bord. M. Wallis, vers le milieu du dernier siècle, fut le premier qui réduisit une fraction, par une division perpétuelle, à une suite infinie. Milord Brouncker se servit de cette suite pour carrer l’hyperbole. Mercator publia une démonstration de cette quadrature. Ce fut à peu près dans ce temps que Newton, à l’âge de vingt-trois ans, avait inventé une méthode générale pour faire sur toutes les courbes ce qu’on venait d’essayer sur l’hyperbole. C’est cette méthode de soumettre partout l’infini au calcul algébrique, que l’on appelle calcul différentiel ou des fluxions et calcul intégral. C’est l’art de nombrer et de mesurer avec exactitude ce dont on ne peut pas même concevoir l’existence. En effet, ne croiriez-vous pas qu’on veut se moquer de vous, quand on vous dit qu’il y a des lignes infiniment grandes qui forment un angle infiniment petit? Qu’une droite qui est droite tant qu’elle est finie, changeant infiniment peu de direction, devient courbe infinie: qu’une courbe peut devenir infiniment moins courbe? Qu’il y a des carrés d’infini, des cubes d’infini, et des infinis d’infini, dont le pénultième n’est rien par rapport au dernier? Tout cela, qui paraît d’abord l’excès de la déraison, est, en effet, l’effort de la finesse et de l’étendue de l’esprit humain, et la méthode de trouver des vérités qui étaient jusqu’alors inconnues. Cet édifice si hardi est même fondé sur des idées simples. Il s’agit de mesurer la diagonale d’un carré, d’avoir l’aire d’une courbe, de trouver une racine carrée à un nombre qui n’en a point dans l’arithmétique ordinaire. Et, après tout, tant d’ordres d’infinis ne doivent pas plus révolter l’imagination que cette proposition si connue, qu’entre un cercle et une tangente on peut toujours faire passer des courbes; ou cette autre, que la matière est toujours divisible. Ces deux vérités sont depuis longtemps démontrées, et ne sont pas plus compréhensibles que le reste. On a disputé longtemps à Newton l’invention de ce fameux calcul. M. Leibnitz a passé en Allemagne pour l’inventeur des différences que Newton appelle fluxions, et Bernoulli a revendiqué le calcul intégral; mais l’honneur de la première découverte a demeuré à Newton, et il est resté aux autres la gloire d’avoir pu faire douter entre eux et lui. C’est ainsi que l’on contesta à Harvey la découverte de la circulation du sang; à M. Perrault, celle de la circulation de la sève. Hartsoeker et Leuvenhoeck se sont contesté l’honneur d’avoir vu le premier les petits vermisseaux dont nous sommes faits. Ce même Hartsoeker a disputé à M. Huyghens l’invention d’une nouvelle manière de calculer l’éloignement d’une étoile fixe. On ne sait encore quel philosophe trouva le problème de la roulette. Quoi qu’il en soit, c’est par cette géométrie de l’infini que Newton est parvenu aux plus sublimes connaissances. Il me reste à vous parler d’un autre ouvrage plus à la portée du genre humain, mais qui se sent toujours de cet esprit créateur que Newton portait dans toutes ses recherches; c’est une chronologie toute nouvelle, car, dans tout ce qu’il entreprenait, il fallait qu’il changeât les idées reçues par les autres hommes. Accoutumé à débrouiller des chaos, il a voulu porter au moins quelque lumière dans celui de ces fables anciennes confondues avec l’histoire, et fixer une chronologie incertaine. Il est vrai qu’il n’y a point de famille, de ville, de nation qui ne cherche à reculer son origine; de plus, les premiers historiens sont les plus négligents à marquer les dates; les livres étaient moins communs mille fois qu’aujourd’hui; par conséquent, étant moins exposé à la critique, on trompait le monde plus impunément; et, puisqu’on a évidemment supposé des faits, il est assez probable qu’on a aussi supposé des dates. En général, il parut à Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent; il fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature et sur les observations astronomiques. On entend ici par le cours de la nature le temps de chaque génération des hommes. Les Égyptiens s’étaient servis les premiers de cette manière incertaine de compter. Quand ils voulurent écrire les commencements de leur histoire, ils comptaient trois cent quarante et une générations depuis Ménès jusqu’à Séthon; et, n’ayant pas de dates fixes, ils évaluèrent trois générations à cent ans. Ainsi, ils comptèrent du règne de Ménès au règne de Séthon onze mille trois cent quarante années. Les Grecs, avant de compter par olympiades, suivirent la méthode des Égyptiens, et étendirent même un peu la durée des générations, poussant chaque génération jusqu’à quarante années. Or, en cela, les Égyptiens et les Grecs se trompèrent dans leur calcul. Il est bien vrai que, selon le cours ordinaire de la nature, trois générations font environ cent à six-vingts ans; mais il s’en faut bien que trois règnes tiennent ce nombre d’années. Il est très évident qu’en général les hommes vivent plus longtemps que les rois ne règnent. Ainsi, un homme qui voudra écrire l’histoire sans avoir de dates précises, et qui saura qu’il y a eu neuf rois chez une nation, aura grand tort s’il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque génération est d’environ trente-six ans; chaque règne est environ de vingt, l’un portant l’autre. Prenez les trente rois d’Angleterre, depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à George Ier; ils ont régné six cent quarante-huit ans, ce qui, réparti sur les trente rois, donne à chacun vingt et un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de France ont régné, l’un portant l’autre, chacun à peu près vingt ans. Voilà le cours ordinaire de la nature. Donc les anciens se sont trompés quand ils ont égalé en général la durée des règnes à la durée des générations; donc ils ont trop compté; donc il est à propos de retrancher un peu de leur calcul. Les observations astronomiques semblent prêter encore un plus grand secours à notre philosophe: il paraît plus fort en combattant sur son terrain. Vous savez que la terre, outre son mouvement annuel, qui l’emporte autour du soleil d’occident en orient dans l’espace d’une année, a encore une révolution singulière, plutôt soupçonnée que connue jusqu’à ces derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très lent de rétrogradation d’orient en occident, qui fait que chaque jour leur position ne répond pas précisément aux mêmes points du ciel. Cette différence, insensible en une année, devient assez forte avec le temps, et au bout de soixante et douze ans on trouve que la différence est d’un degré, c’est-à-dire de la trois cent soixantième partie de tout le ciel. Ainsi, après soixante et douze années, le colure de l’équinoxe du printemps, qui passant par une fixe, répond à une autre fixe éloignée de la première d’un degré. De là vient que le soleil, au lieu d’être dans la partie du ciel où était le bélier du temps d’Hipparque, se trouve répondre à cette partie du ciel où sont les poissons, et que les gémeaux sont à la place où le taureau était alors. Tous les signes ont changé de place; cependant nous retenons toujours la manière de parler des anciens: nous disons que le soleil est dans le bélier au printemps, par la même condescendance que nous disons que le soleil tourne. Hipparque fut le premier chez les Grecs qui s’aperçut de quelques changements dans les constellations par rapport aux équinoxes, ou plutôt qui l’apprit des Égyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mouvement aux étoiles, car alors on était bien loin d’imaginer une telle révolution dans la terre: on la croyait en tous sens immobile. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent toutes les étoiles, et donnèrent à ce ciel un mouvement particulier qui le faisait avancer vers l’orient pendant que toutes les étoiles semblaient faire leur route journalière d’orient en occident. À cette erreur ils en ajoutèrent une seconde bien plus essentielle: ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait vers l’orient d’un degré en cent années. Ainsi ils se trompèrent dans leur calcul astronomique aussi bien que dans leur système physique. Par exemple un astronome aurait dit alors: « L’équinoxe du printemps a été, du temps d’un tel observateur, dans un tel signe, à une telle étoile; il a fait deux degrés de chemin depuis cet observateur jusqu’à nous: or deux degrés valent deux cents ans, donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi. » Il est certain qu’un astronome qui eût raisonné ainsi se serait trompé environ de cinquante ans. Voilà pourquoi les anciens, doublement trompés, composèrent leur grande année du monde, c’est-à-dire de la révolution de tout le ciel, d’environ trente-six mille ans. Mais les modernes savent que cette révolution imaginaire du ciel des étoiles n’est autre chose que la révolution des pôles de la terre, qui se fait en vingt-cinq mille neuf cents ans. Il est bon de remarquer ici en passant que Newton, en déterminant la figure de la terre, a très-heureusement expliqué la raison de cette révolution. Tout ceci posé, il reste, pour fixer la chronologie, de voir par quelle étoile le colure des équinoxes coupe aujourd’hui l’écliptique au printemps, et de savoir s’il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en quel point l’écliptique était coupée de son temps par le même colure des équinoxes. Clément Alexandrin rapporte que Chiron, qui était de l’expédition des Argonautes, observa les constellations au temps de cette fameuse expédition, et fixa l’équinoxe du printemps au milieu du bélier, l’équinoxe d’automne au milieu de la balance, le solstice de notre été au milieu du cancre, et le solstice d’hiver au milieu du capricorne. Longtemps après l’expédition des Argonautes, et un an avant la guerre du Péloponèse, Méton observa que le point du solstice d’été passait par le huitième degré du cancre. Or chaque signe du zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chiron le solstice était à la moitié du signe, c’est-à-dire au quinzième degré; un an avant la guerre du Péloponnèse, il était au huitième: donc il avait retardé de sept degrés. Un degré vaut soixante et douze ans: donc, du commencement de la du Péloponnèse à l’entreprise des Argonautes, il n’y a que sept fois soixante et douze ans, qui font cinq cent quatre ans, et non pas sept cents années, comme le disaient les Grecs. Ainsi, en comparant l’état du ciel d’aujourd’hui à l’état où il était alors, nous voyons que l’expédition des Argonautes doit être placée environ neuf cents ans avant Jésus-Christ, et non pas environ quatorze cents ans; et, par conséquent, le monde est moins vieux d’environ cinq cents ans qu’on ne pensait. Par là, toutes les époques sont rapprochées, et tout s’est fait plus tard qu’on ne le dit. Je ne sais si ce système ingénieux fera une grande fortune, et si on voudra se résoudre, sur ces idées, à réformer la chronologie du monde; peut-être les savants trouveraient-ils que c’en serait trop d’accorder à un même homme l’honneur d’avoir perfectionné à la fois la physique, la géométrie et l’histoire: ce serait une espèce de monarchie dont l’amour-propre s’accommode malaisément. Aussi, dans le temps que les partisans des tourbillons et de la matière cannelée attaquaient la gravitation démontrée, le R. P. Souciet et M. Fréret écrivaient contre la chronologie de Newton avant qu'elle fût imprimée. ### Letter XVIII sur la tragédie. Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux. Shakespeare que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga: il créa le théâtre; il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie: c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses, qu'on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables, La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l'ont presque tous copié; mais ce qui réussissait dans Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure que l'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable. Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très-touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre; et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle s'écrie qu'elle meurt très-injustement. Vous n'ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse, et l'âge des beaux-arts, Otway, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et sa courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d'un vieux débauché impuissant et hors du bon sens; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse, qui lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d’Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius. Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui, jusqu’à présent, vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n’ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu’il est bien aisé de rapporter en prose les sottises d’un poète, mais très-difficile de traduire ses beaux vers. Tous ceux qui s’érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes. J’aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés: car je maintiendrai toujours, avec tous les gens de bon goût, qu’il y a plus à profiter dans douze vers d’Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu’on a faites de ces deux grands hommes. J’ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais: en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l’original, et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu’une faible estampe d’un beau tableau. J’ai choisi le monologue de la tragédie d’Hamlet, qui est su de tout le monde, et qui commence par ces vers: To be, or not to be, that is the question. C’est Hamlet, prince de Danemark, qui parle: Demeure; il faut choisir, et passer à l’instant De la vie à la mort, et de l’être au néant. Dieux justes! s’il en est, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage, Supporter ou finir mon malheur et mon sort? Qui suis-je? qui m’arrête? et qu’est-ce que la mort? C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile; Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille; On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. On nous menace, on dit que cette courte vie De tourments éternels est aussitôt suivie. Ô mort! moment fatal! affreuse éternité! Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté. Eh! qui pourrait sans toi supporter cette vie, De nos fourbes puissants bénir l’hypocrisie, D’une indigne maîtresse encenser les erreurs. Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs, Et montrer les langueurs de son âme abattue À des amis ingrats qui détournent la vue? La mort serait trop douce en ces extrémités; Mais le scrupule parle, et nous crie: Arrêtez. Il défend à nos mains cet heureux homicide, Et d’un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.. Après ce morceau de poésie, les lecteurs sont priés de jeter les yeux sur la traduction littérale: Être ou n’être pas, c’est là la question: S’il est plus noble dans l’esprit de souffrir Les piqûres et les flèches de l’affreuse fortune. Ou de prendre les armes contre une mer de trouble, Et, en s’opposant à eux, les finir? Mourir, dormir, Rien de plus, et par ce sommeil dire: Nous terminons Les peines du cœur, et dix mille chocs naturels Dont la chair est héritière; c’est une consommation Ardemment désirable. Mourir, dormir: Dormir, peut-être rêver? ah! voilà le mal! Car, dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on, Quand on a dépouillé cette enveloppe mortelle? C’est là ce qui fait penser; c’est là la raison Qui donne à la calamité une vie si longue: Car qui voudrait supporter les coups et les injures du temps, Les torts de l’oppresseur, les dédains de l’orgueilleux, Les angoisses d’un amour méprisé, les délais de la justice, L’insolence des grandes places, et les rebuts Que le mérite patient essuie de l’homme indigne, Quand il peut faire son quietus Avec une simple aiguille à tête? qui voudrait porter ces fardeaux. Sangloter, suer sous une fatigante vie? Mais cette crainte de quelque chose après la mort, Ce pays ignoré, des bornes duquel Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté. Et nous fait supporter les maux que nous avons, Plutôt que de courir vers d’autres que nous ne connaissons pas. Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous; Ainsi la couleur naturelle de la résolution Est ternie par les pâles teintes de la pensée; Et les entreprises les plus importantes, Par ce respect, tournent leur courant de travers, Et perdent leur nom d’action… Ne croyez pas que j’aie rendu ici l’anglais mot pour mot; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui, traduisant chaque parole, énervent le sens! C’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue, et que l’esprit vivifie. Voici encore un passage d’un fameux tragique anglais: c’est Dryden, poëte du temps de Charles II, auteur plus fécond que judicieux, qui aurait une réputation sans mélange s’il n’avait fait que la dixième partie de ses ouvrages. Ce morceau commence ainsi: When I consider life, t’is ail a cheat, Yet fool’d by hope men favour the deceit. De desseins en regrets, et d’erreurs en désirs, Les mortels insensés promènent leur folie. Dans des malheurs présents, dans l’espoir des plaisirs, Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. Demain, demain, dit-on, va combler tous nos vœux; Demain vient, et nous laisse encor plus malheureux. Quelle est l’erreur, hélas! du soin qui nous dévore? Nul de nous ne voudrait recommencer son cours: De nos premiers moments nous maudissons l’aurore, Et de la nuit qui vient nous attendons encore Ce qu’ont en vain promis les plus beaux de nos jours, etc. C’est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu’ici excellé; leurs pièces, presque toutes barbares, dépourvues de bienséance, d’ordre, de vraisemblance, ont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit. Le style est trop ampoulé, trop hors de la nature, trop copié des écrivains hébreux si remplis de l’enflure asiatique; mais aussi les échasses du style figuré, sur lesquelles la langue anglaise est guindée, élèvent l’esprit bien haut, quoique par une marche irrégulière. Il semble quelquefois que la nature ne soit pas faite en Angleterre comme ailleurs. Ce même Dryden, dans sa farce de Don Sebastien, roi de Portugal, qu’il appelle tragédie, fait parler ainsi un officier à ce monarque: LE ROI SÉBASTIEN. Ne me connais-tu pas, traître, insolent? ALONZE. Je te connais fort bien, mais non pas pourQui, moi? Je te connais fort bien, mais non pas pour mon roi. Tu n’es plus dans Lisbonne, où ta cour méprisable Nourrissait de ton cœur l’orgueil insupportable. Un tas d’illustres sots et de fripons titrés, Et de gueux du bel air, et d’esclaves dorés, Chatouillait ton oreille et fascinait ta vue; On t’entourait en cercle, ainsi qu’une statue; Quand tu disais un mot, chacun, le cou tendu, S’empressait d’applaudir sans t’avoir entendu; Et ce troupeau servile admirait en silence Ta royale sottise et ta noble arrogance. Mais te voilà réduit à ta juste valeur… Ce discours est un peu anglais; la pièce d’ailleurs est bouffonne. Comment concilier, disent nos critiques, tant de ridicule et de raison, tant de bassesse et de sublime? Rien n’est plus aisé à concevoir: il faut songer que ce sont des hommes qui ont écrit. La scène espagnole a tous les défauts de l’anglaise, et n’en a peut-être pas les beautés. Et, de bonne foi, qu’étaient donc les Grecs? qu’était donc Euripide, qui, dans la même pièce, fait un tableau si touchant, si noble, d’Alceste s’immolant à son époux, et met dans la bouche d’Admète et de son père des puérilités si grossières que les commentateurs mêmes en sont embarrassés? Ne faut-il pas être bien intrépide pour ne pas trouver le sommeil d’Homère quelquefois un peu long, et les rêves de ce sommeil assez insipides? Il faut bien des siècles pour que le bon goût s’épure, Virgile, chez les Romains; Racine, chez les Français, furent les premiers dont le goût fut toujours pur dans les grands ouvrages. M. Addison est le premier Anglais qui ait fait une tragédie raisonnable. Je le plaindrais s’il n’y avait mis que de la raison. Sa tragédie de Caton est écrite d’un bout à l’autre avec cette élégance mâle et énergique dont Corneille le premier donna chez nous de si beaux exemples dans son style inégal. Il me semble que cette pièce est faite pour un auditoire un peu philosophe et très-républicain. Je doute que nos jeunes dames et nos petits-maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre, lisant les dialogues de Platon, et faisant ses réflexions sur l’immortalité de l’âme. Mais ceux qui s’élèvent au-dessus des usages, des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays, ceux qui préfèrent la grandeur philosophique à des déclarations d’amour, seront bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau sublime: il semble qu’Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu lutter contre Shakespeare. Je traduirai l’un comme l’autre, c’est-à-dire avec cette liberté sans laquelle on s’écarterait trop de son original à force de vouloir lui ressembler. Le fond est très-fidèle; j’y ajoute peu de détails. Il m’a fallu enchérir sur lui, ne pouvant l’égaler. Oui, Platon, tu dis vrai; notre âme est immortelle, C’est un dieu qui lui parle, un dieu qui vit en elle. Eh! d’où viendrait sans lui ce grand pressentiment, Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant? Vers des siècles sans fin je sens que tu m’entraînes. Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes, Et m’ouvrir, loin d’un corps dans la fange arrêté, Les portes de la vie et de l’éternité. L’éternité! quel mot consolant et terrible! Ô lumière! ô nuage, ô profondeur horrible! Que suis-je? où suis-je? où vais-je? et d’où suis-je tiré? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment, du trépas va-t-il plonger mon être? Où sera cet esprit qui ne peut se connaître? Que me préparez-vous, abîmes ténébreux? Allons, s’il est un dieu, Caton doit être heureux. Il en est un sans doute, et je suis son ouvrage. Lui-même au cœur du juste il empreint son image. Il doit venger sa cause et punir les pervers. Mais comment? dans quel temps? et dans quel univers? Ici la vertu pleure, et l’audace l’opprime; L’innocence à genoux y tend la gorge au crime: La fortune y domine, et tout y suit son char. Ce globe infortuné fut formé pour César: Hâtons-nous de sortir d’une prison funeste: Je te verrai sans ombre, ô vérité céleste! Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil: Cette vie est un songe, et la mort un réveil. Dans cette tragédie d’un patriote et d’un philosophe, le rôle de Caton me paraît surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d’Addison est, je crois, fort au-dessus de la Cornélie de Pierre Corneille; car il est continuellement grand sans enflure, et le rôle de Cornélie, qui d’ailleurs n’est pas un personnage nécessaire, sent trop la déclamation en quelques endroits. Elle veut toujours être héroïne, et Caton ne s’aperçoit jamais qu’il est un héros. Il est bien triste que quelque chose de si beau ne soit pas une belle tragédie. Des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des apartés trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Sempronius déguisé et tué sur le théâtre: tout cela fait de la fameuse tragédie de Caton une pièce que nos comédiens n’oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l’anglaise. La barbarie et l’irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d’Addison. Il me semble que je vois le czar Pierre, qui, en réformant les Russes, tenait encore quelque chose de son éducation et des mœurs de son pays. La coutume d’introduire de l’amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres, vers l’an 1660, avec nos rubans et nos perruques. Les femmes, qui y parent les spectacles, comme ici, ne veulent plus souffrir qu’on leur parle d’autre chose que d’amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux mœurs de son temps, et gâta un chef-d’œuvre pour avoir voulu plaire. Depuis lui, les pièces sont devenues plus régulières, le peuple plus difficile, les auteurs plus corrects et moins hardis. J’ai vu des pièces nouvelles fort sages, mais froides. Il semble que les Anglais n’aient été faits jusqu’ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakespeare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble jusqu’à présent à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement et avec force; il meurt, si vous voulez forcer sa nature et le tailler en arbre des jardins de Marly. ### Letter XIX SUR LA COMÉDIE. Si dans la plupart des tragédies anglaises les héros sont ampoulés et les héroïnes extravagantes, en récompense le style est plus naturel dans la comédie. Mais ce naturel nous paraîtrait souvent celui de la débauche plutôt que celui de l’honnêteté. On y appelle chaque chose par son nom. Une femme fâchée contre son amant lui souhaite la v…… Un ivrogne, dans une pièce qu’on joue tous les jours, se masque en prêtre, fait du tapage, est arrêté par le guet. Il se dit curé; on lui demande s’il a une cure: il répond qu’il en a une excellente pour la chaude…… Une des comédies les plus décentes, intitulée le Mari négligent, représente d’abord ce mari qui se fait gratter la tête par une servante, assise à côté de lui; sa femme survient et s’écrie: À quelle autorité ne parvient-on pas par être p……! Quelques cyniques prennent le parti de ces expressions grossières; ils s’appuient sur l’exemple d’Horace, qui nomme par leur nom toutes les parties du corps humain et tous les plaisirs qu’elles donnent. Ce sont des images qui gagnent chez nous à être voilées. Mais Horace, qui semble fait pour les mauvais lieux ainsi que pour la cour, et qui entend parfaitement les usages de ces deux empires, parle aussi franchement de ce qu’un honnête homme dans ses besoins peut faire à une jeune fille que s’il parlait d’une promenade ou d’un souper. On ajoute que les Romains, du temps d’Auguste, étaient aussi polis que les Parisiens, et que ce même Horace, qui loue l’empereur Auguste d’avoir réformé les mœurs, se conformait sans honte à l’usage de son siècle, qui permettait les filles, les garçons, et les noms propres. Chose étrange (si quelque chose pouvait l’être) qu’Horace, en parlant le langage de la débauche, fut le favori d’un réformateur, et qu’Ovide, pour avoir parlé le langage de la galanterie, fut exilé par un débauché, un fourbe, un assassin nommé Octave, parvenu à l’empire par des crimes qui méritaient le dernier supplice. Quoi qu’il en soit, Bayle prétend que les expressions sont indifférentes: en quoi lui, les cyniques, et les stoïciens, semblent se tromper, car chaque chose a des noms différents qui la peignent sous divers aspects, et qui donnent d’elle des idées fort différentes. Les mots de magistrat et de robin, de gentilhomme et de gentillâtre, d’officier et d’aigrefin, de religieux et de moine, ne signifient pas la même chose. La consommation du mariage, et tout ce qui sert à ce grand œuvre, sera différemment exprimé par le curé, par le mari, par le médecin, et par un jeune homme amoureux. Le mot dont celui-ci se servira réveillera l’image du plaisir; les termes du médecin ne présenteront que des figures anatomiques; le mari fera entendre avec décence ce que le jeune indiscret aura dit avec audace; et le curé tâchera de donner l’idée d’un sacrement. Les mots ne sont donc pas indifférents, puisqu’il n’y a point de synonymes. Il faut encore considérer que si les Romains permettaient des expressions grossières dans des satires qui n’étaient lues que de peu de personnes, ils ne souffraient pas des mots déshonnêtes sur le théâtre. Car, comme dit La Fontaine, Chastes sont les oreilles, Encor que les yeux soient fripons. En un mot, il ne faut qu’on prononce en public un mot qu’une honnête femme ne puisse répéter. Les Anglais ont pris, ont déguisé, ont gâté la plupart des pièces de Molière, Ils ont voulu faire un Tartuffe. Il était impossible que ce sujet réussit à Londres: la raison en est qu’on ne se plaît guère aux portraits des gens qu’on ne connaît pas. Un des grands avantages de la nation anglaise, c’est qu’il n’y a point de tartufes chez elle. Pour qu’il y eût de faux dévots, il faudrait qu’il y en eût de véritables. On n’y connaît presque pas le nom de dévot, mais beaucoup celui d’honnête homme. On n’y voit point d’imbéciles qui mettent leurs âmes en d’autres mains, ni de ces petits ambitieux qui s’établissent, dans un quartier de la ville, un empire despotique sur quelques femmelettes autrefois galantes et toujours faibles, et sur quelques hommes plus faibles et plus méprisables qu’elles. La philosophie, la liberté, et le climat, conduisent à la misanthropie: Londres, qui n’a point de tartufes, est plein de Timons. Aussi le Misanthrope, ou l’Homme au franc procédé, est une des bonnes comédies qu’on ait à Londres: elle fut faite du temps que Charles II et sa cour brillante tâchaient de défaire la nation de son humeur noire. Wicherley, auteur de cet ouvrage, était l’amant déclaré de la duchesse de Cléveland, maîtresse du roi. Cet homme, qui passait sa vie dans le plus grand monde, en peignait les ridicules et les faiblesses avec les couleurs les plus fortes. Les traits de la pièce de Wicherley sont plus hardis que ceux de Molière; mais aussi ils ont moins de finesse et de bienséance. L’auteur anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de Molière: ce défaut est le manque d’intrigue et d’intérêt. La pièce anglaise est intéressante, et l’intrigue en est ingénieuse, mais trop hardie pour nos mœurs. C’est un capitaine de vaisseau plein de valeur, de franchise, et de mépris pour le genre humain. Il a un ami sage et sincère dont il se défie, et une maîtresse dont il est tendrement aimé, sur laquelle il ne daigne pas jeter les yeux; au contraire il a mis toute sa confiance dans un faux ami qui est le plus indigne homme qui respire, et il a donné son cœur à la plus coquette et à la plus perfide de toutes les femmes. Il est bien assuré que cette femme est une Pénélope, et ce faux ami un Caton. Il part pour s’aller battre contre les Hollandais, et laisse tout son argent, ses pierreries, et tout ce qu’il a au monde, à cette femme de bien, et recommande cette femme elle-même à cet ami fidèle, sur lequel il compte si fort. Cependant le véritable honnête homme dont il se défie tant s’embarque avec lui; et la maîtresse qu’il n’a pas seulement daigné regarder se déguise en page, et fait le voyage sans que le capitaine s’aperçoive de son sexe de toute la campagne. Le capitaine, ayant fait sauter son vaisseau dans un combat, revient à Londres, sans secours, sans vaisseau, et sans argent, avec son page et son ami, ne connaissant ni l’amitié de l’un, ni l’amour de l’autre. Il va droit chez la perle des femmes, qu’il compte retrouver avec sa cassette et sa fidélité: il la retrouve mariée avec l’honnête fripon à qui il s’était confié, et on ne lui a pas plus gardé son dépôt que le reste. Mon homme a toutes les peines du monde à croire qu’une femme de bien puisse faire de pareils tours; mais, pour l’en convaincre mieux, cette honnête dame devient amoureuse du petit page, et veut le prendre à force. Mais comme il faut que justice se fasse, et que dans une pièce de théâtre le vice soit puni et la vertu récompensée, il se trouve à la fin du compte que le capitaine se met à la place du page, couche avec son infidèle, fait cocu son traître ami, lui donne un bon coup d’épée au travers du corps, reprend sa cassette, et épouse son page. Vous remarquerez qu’on a encore lardé cette pièce d’une comtesse de Pimbesche, vieille plaideuse, parente du capitaine, laquelle est bien la plus plaisante créature et le meilleur caractère qui soit au théâtre. Wicherley a encore tiré de Molière une pièce non moins singulière et non moins hardie: c’est une espèce d’École des Femmes. Le principal personnage de la pièce est un drôle à bonnes fortunes, la terreur des maris de Londres, qui, pour être plus sûr de son fait, s’avise de faire courir le bruit que dans sa dernière maladie les chirurgiens ont trouvé à propos de le faire eunuque. Avec cette belle réputation tous les maris lui amènent leurs femmes, et le pauvre homme n’est plus embarrassé que du choix. Il donne surtout la préférence à une petite campagnarde qui a beaucoup d’innocence et de tempérament, et qui fait son mari cocu avec une bonne foi qui vaut mieux que la malice des dames les plus expertes. Cette pièce n’est pas, si vous voulez, l’école des bonnes mœurs, mais en vérité c’est l’école de l’esprit et du bon comique. Un chevalier Van Brugh a fait des comédies encore plus plaisantes, mais moins ingénieuses. Ce chevalier était un homme de plaisir, et, par-dessus cela, poète et architecte. On prétend qu’il écrivait avec autant de délicatesse et d’élégance qu’il bâtissait grossièrement. C’est lui qui a bâti le fameux château de Blenheim, pesant et durable monument de notre malheureuse bataille d’Hochstedt. Si les appartements étaient seulement aussi larges que les murailles sont épaisses, ce château serait assez commode. On a mis dans l’épitaphe de Van Brugh qu’on souhaitait que la terre ne lui fût point légère, attendu que de son vivant il l’avait si inhumainement chargée. Ce chevalier, ayant fait un tour en France avant la belle guerre de 1701, fut mis à la Bastille, et y resta quelque temps, sans avoir pu jamais savoir ce qui lui avait attiré cette distinction de la part de notre ministère. Il fit une comédie à la Bastille, et, ce qui est à mon sens fort étrange, c’est qu’il n’y a dans cette pièce aucun trait contre le pays dans lequel il essuya cette violence. Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève. Il n’a fait que peu de pièces, mais toutes sont excellentes dans leur genre. Les règles du théâtre y sont rigoureusement observées. Elles sont pleines de caractères nuancés avec une extrême finesse; on n’y essuie pas la moindre mauvaise plaisanterie; vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon: ce qui prouve qu’il connaissait bien son monde, et qu’il vivait dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Ses pièces sont les plus spirituelles et les plus exactes; celles de Van Brugh, les plus gaies; et celles de Wicherley, les plus fortes. Il est à remarquer qu’aucun de ces beaux esprits n’a mal parlé de Molière. Il n’y a que les mauvais auteurs anglais qui aient dit du mal de ce grand homme. Au reste, ne me demandez pas que j’entre ici dans le moindre détail de ces pièces anglaises dont je suis si grand partisan, ni que je vous rapporte un bon mot ou une plaisanterie des Wicherley et des Congrève; on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaise, il n’y a d’autre moyen pour cela que d’aller à Londres, d’y rester trois ans, d’apprendre bien l’anglais, et de voir la comédie tous les jours. Je n’ai pas grand plaisir en lisant Plaute et Aristophane: pourquoi? c’est que je ne suis ni Grec ni Romain. La finesse des bons mots, l’allusion, l’à-propos, tout cela est perdu pour un étranger. Il n’en est pas de même dans la tragédie. Il n’est question chez elle que de grandes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d’histoire. Œdipe, Électre, appartiennent aux Espagnols, aux Anglais, et à nous, comme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des ridicules d’une nation; et, si vous ne connaissez pas la nation à fond, vous ne pouvez guère juger de la peinture. On reproche aux Anglais leur scène souvent ensanglantée et ornée de corps morts; on leur reproche leurs gladiateurs, qui combattent à moitié nus devant de jeunes filles, et qui s’en retournent quelquefois avec un nez et une joue de moins. Ils disent pour leurs raisons qu’ils imitent les Grecs dans l’art de la tragédie, et les Romains dans l’art de couper des nez. Mais leur théâtre est un peu loin de celui des Sophocle et des Euripide; et à l’égard des Romains, il faut avouer qu’un nez et une joue sont bien peu de chose en comparaison de cette multitude de victimes qui s’égorgeaient mutuellement dans le cirque pour le plaisir des dames romaines. Ils ont eu quelquefois des danses dans leurs comédies, et ces danses ont été des allégories d'un goût singulier. Le pouvoir despotique et l'état républicain furent représentés en 1709 par une danse tout à fait galante. On voyait d'abord un roi qui, après un entrechat, donnait un grand coup de pied dans le derrière à son premier ministre; celui-ci le rendait à un second, le second à un troisième; et enfin celui qui recevait le dernier coup figurait le gros de la nation, qui ne se vengeait sur personne: le tout se faisait en cadence. Le gouvernement républicain était figuré par une danse ronde, où chacun donnait et recevait également. C'est pourtant là le pays qui a produit des Addison, des Pope, des Locke, et des Newton! ### Letter XX sur les seigneurs qui cultivent les lettres. Il a été un temps en France où les Beaux-Arts étaient cultivés par les premiers de l’État. Les courtisans surtout s’en mêlaient, malgré la dissipation, le goût des riens, la passion pour l’intrigue, toutes divinités du pays. Il me paraît qu’on est actuellement à la cour dans tout un autre goût que celui des lettres; peut-être dans peu de temps la mode de penser reviendra-t-elle: un roi n’a qu’à vouloir; on fait de cette nation-ci tout ce qu’on veut. En Angleterre communément on pense, et les lettres y sont plus en honneur qu’en France. Cet avantage est une suite nécessaire de la forme de leur gouvernement. Il y a à Londres environ huit cents personnes qui ont le droit de parler en public et de soutenir les intérêts de la nation. Environ cinq ou six mille prétendent au même honneur à leur tour. Tout le reste s’érige en juge de tous ceux-ci, et chacun peut faire imprimer ce qu’il pense sur les affaires publiques: ainsi, toute la nation est dans la nécessité de s’instruire. On n’entend parler que des gouvernements d’Athènes et de Rome; il faut bien, malgré qu’on en ait, lire les auteurs qui en ont traité. Cette étude conduit naturellement aux belles-lettres. En général, les hommes ont l’esprit de leur état. Pourquoi d’ordinaire nos magistrats, nos avocats, nos médecins et beaucoup d’ecclésiastiques ont-ils plus de lettres, de goût et d’esprit que l’on n’en trouve dans toutes les autres professions? C’est que réellement leur état est d’avoir l’esprit cultivé, comme celui d’un marchand est de connaître son négoce. Il n’y a pas longtemps qu’un seigneur anglais fort jeune me vint voir à Paris en revenant d’Italie. Il avait fait en vers une description de ce pays-là, aussi poliment écrite que tout ce qu’ont fait le comte de Rochester et nos Chaulieu, nos Sarrasin et nos Chapelle. La traduction que j’en ai faite est si loin d’atteindre à la force et à la bonne plaisanterie de l’original que je suis obligé d’en demander sérieusement pardon à l’auteur et à ceux qui entendent l’anglais. Cependant, comme je n’ai pas d’autre moyen de faire connaître les vers de milord Harvey, les voici dans ma langue: Qu’ai-je donc vu dans l’Italie? Orgueil, astuce et pauvreté, Grands compliments, peu de bonté, Et beaucoup de cérémonie, L’extravagante comédie Que souvent l’Inquisition Veut qu’on nomme religion, Mais qu’ici nous nommons folie. La nature, en vain bienfaisante, Veut enrichir ces lieux charmants; Des Prêtres la main désolante Étouffe ses plus beaux présents. Les Monsignors, soi-disant grands, Seuls dans leurs palais magnifiques, Y sont d’illustres fainéants, Sans argent et sans domestiques. Pour les petits, sans liberté, Martyrs du joug qui les domine, Ils ont fait vœu de pauvreté, Priant Dieu par oisiveté, Et toujours jeûnant par famine. Ces beaux lieux, du pape bénis, Semblent habités par les diables, Et les habitants misérables Sont damnés dans le paradis. Je ne suis pas de l’avis de milord Harvey. Il y a des pays en Italie qui sont très-malheureux, parce que des étrangers s’y battent depuis longtemps à qui les gouvernera; mais il y en a d’autres où l’on n'est ni si gueux ni si sot qu’il dit. ### Letter XXI sur le comte de rochester et m. waller. Tout le monde connaît la réputation du comte de Rochester. M. de Saint-Évremond en a beaucoup parlé; mais il ne nous a fait connaître du fameux Rochester que l’homme de plaisir, l'homme à bonnes fortunes. Je voudrais faire connaître en lui l’homme de génie et le grand poëte. Entre autres ouvrages qui brillaient de cette imagination ardente qui n’appartenait qu’à lui, il a fait quelques satires sur les mêmes sujets que notre célèbre Despréaux avait choisis. Je ne sais rien de plus utile, pour se perfectionner le goût, que la comparaison des grands génies qui se sont exercés sur les mêmes matières. Voici comme M. Despréaux parle contre la raison humaine, dans sa satire sur l’homme: Cependant, à le voir, plein de vapeurs légères, Soi-même se bercer de ses propres chimères, Lui seul de la nature est la base et l’appui, Et le dixième Ciel ne tourne que pour lui. De tous les animaux il est ici le maître; Qui pourrait le nier, poursuis-tu? Moi, peut-être: Ce maître prétendu qui leur donne des lois, Ce Roi des animaux, combien a-t-il de Rois? Voici à peu près comme s’exprime le comte de Rochester, dans sa satire sur l’homme; mais il faut que le lecteur se ressouvienne toujours que ce sont ici des traductions libres de poètes anglais, et que la gêne de notre versification et les bienséances délicates de notre langue ne peuvent donner l’équivalent de la licence impétueuse du style anglais. Cet esprit que je hais, cet esprit plein d’erreur, Ce n’est pas ma raison, c’est la tienne, Docteur; C’est ta raison frivole, inquiète, orgueilleuse, Des sages animaux rivale dédaigneuse Qui croit entre eux et l’Ange occuper le milieu, Et pense être ici-bas l’image de son Dieu, Vil atome importun, qui croit, doute, dispute, Rampe, s’élève, tombe, et nie encor sa chute; Qui nous dit: « Je suis libre, en nous montrant ses fers, Et dont l’œil trouble et faux croit percer l’Univers. Allez, révérends fous, bienheureux fanatiques! Compilez bien l’amas de vos riens scolastiques! Pères de visions et d’énigmes sacrés, Auteurs du labyrinthe où vous vous égarez, Allez obscurément éclaircir vos mystères, Et courez dans l’école adorer vos chimères! Il est d’autres erreurs: il est de ces dévots, Condamnés par eux-même à l’ennui du repos. Ce mystique encloîtré, fier de son indolence, Tranquille au sein de Dieu, qu’y peut-il faire? Il pense. Non, tu ne penses point, misérable, tu dors, Inutile à la terre et mis au rang des morts; Ton esprit énervé croupit dans la mollesse; Réveille-toi, sois homme, et sors de ton ivresse. L’homme est né pour agir, et tu prétends penser! Que ces idées soient vraies ou fausses, il est toujours certain qu’elles sont exprimées avec une énergie qui fait le poëte. Je me garderai bien d’examiner la chose en philosophe, et de quitter ici le pinceau pour le compas. Mon unique but, dans cette lettre est de faire connaître le génie des poëtes anglais. On a beaucoup entendu parler du célèbre Waller en France. MM. de La Fontaine, Saint-Évremond et Bayle ont fait son éloge; mais on ne connaît de lui que son nom. Il eut à peu près à Londres la même réputation que Voiture eut à Paris, et je crois qu’il la méritait mieux. Voiture vint dans un temps où l’on sortait de la barbarie, et où l’on était encore dans l’ignorance. On voulait avoir de l’esprit, et on n’en avait pas encore. On cherchait des tours au lieu de pensées: les faux brillants se trouvent plus aisément que les pierres précieuses. Voiture, né avec un génie frivole et facile, fut le premier qui brilla dans cette aurore de la littérature française; s’il était venu après les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIV, ou il aurait été inconnu, ou l’on n’aurait parlé de lui que pour le mépriser, ou il aurait son style. M. Despréaux le loue, mais c’est dans ses premières satires; c’est dans le temps où le goût de Despréaux n’était pas encore formé: il était jeune, et dans l’âge où l’on juge des hommes par la réputation, et non pas par eux-mêmes. D’ailleurs, Despréaux était souvent bien injuste dans ses louanges et dans ses censures. Il louait Segrais, que personne ne lit; il insultait Quinault, que tout le monde sait par cœur; et il ne dit rien de La Fontaine. Waller, meilleur que Voiture, n’était pas encore parfait; ses ouvrages galants respirent la grâce; mais la négligence les fait languir, et souvent les pensées fausses les défigurent. Les Anglais n’étaient pas encore parvenus de son temps à écrire avec correction. Ses ouvrages sérieux sont pleins d’une vigueur qu’on n’attendrait pas de la mollesse de ses autres pièces. Il a fait un éloge funèbre de Cromwell, qui, avec ses défauts, passe pour un chef-d’œuvre. Pour entendre cet ouvrage, il faut savoir que Cromwell mourut le jour d’une tempête extraordinaire. La pièce commence ainsi: Il n’est plus; c’en est fait; soumettons-nous au sort: Le ciel a signalé ce jour par des tempêtes, Et la voix du tonnerre, éclatant sur nos têtes, Vient d’annoncer sa mort. Par ses derniers soupirs il ébranle cette île, Cette île que son bras fit trembler tant de fois, Quand, dans le cours de ses exploits, Il brisait la tête des rois Et soumettait un peuple à son joug seul docile. Mer, tu t’en es troublée. Ô mer! tes flots émus Semblent dire en grondant aux plus lointains rivages Que l’effroi de la terre, et ton maître, n’est plus. Tel au Ciel autrefois s’envola Romulus, Tel il quitta la terre au milieu des orages, Tel d’un peuple guerrier il reçut les hommages: Obéi dans sa vie, à sa mort adoré, Son palais fut un temple, etc. C’est à propos de cet éloge de Cromwell que Waller fit au roi Charles second cette réponse, qu’on trouve dans le dictionnaire de Bayle. Le Roi, pour qui Waller venait, selon l’usage des rois et des poëtes, de présenter une pièce farcie de louanges, lui reprocha qu’il avait fait mieux pour Cromwell. Waller: « Sire, nous autres poëtes, nous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. » Cette réponse n’était pas si sincère que celle de l’ambassadeur hollandais, qui, lorsque le même roi se plaignait que l’on avait moins d’égards pour lui que pour Cromwell, répondit: « Ah! Sire, ce Cromwell était tout autre chose. » Il y a des courtisans, même en Angleterre, et Waller l'était; mais je ne considère les gens après leur mort que par leurs ouvrages; tout le reste est anéanti pour moi. Je remarque seulement que Waller, né à la cour, avec soixante mille livres de rente, n’eut jamais ni le sot orgueil ni la nonchalance d’abandonner son talent. Les comtes de Dorset et de Roscommon, les deux ducs de Buckingham, milord Halifax et tant d’autres n’ont pas cru déroger en devenant de très grands poètes et d’illustres écrivains. Leurs ouvrages leur font plus d’honneur que leurs noms. Ils ont cultivé les lettres comme s’ils en eussent attendu leur fortune; ils ont, de plus, rendu les arts respectables aux yeux du peuple, qui, en tout, a besoin d’être mené par les grands, et qui pourtant se règle moins sur eux en Angleterre qu’en aucun lieu du monde. ### Letter XXII sur m. pope et quelques autres poëtes fameux. On n'imaginait pas en France que Prior, qui vint de la part de la reine Anne donner la paix à Louis XIV, avant que le baron Bolingbroke vînt la signer; on ne devinait pas, dis-je, que ce plénipotentiaire fût un poëte. La France paya depuis l'Angleterre en même monnaie, car le cardinal Dubois envoya notre Destouches à Londres, et il ne passa pas plus pour poëte parmi les Anglais que Prior parmi les Français. Le plénipotentiaire Prior était originairement un garçon cabaretier que le comte de Dorset, bon poëte lui-même et un peu ivrogne, rencontra un jour lisant Horace sur le banc de la taverne, de même que milord Aila trouva son garçon jardinier lisant Newton. Aila fit du jardinier un bon géomètre, et Dorset fit un très-agréable poëte du cabaretier. C’est de Prior qu’est l’Histoire de l’Ame; cette histoire est la plus naturelle qu’on ait faite jusqu’à présent de cet être si bien senti et si mal connu. L’âme est d’abord aux extrémités du corps, dans les pieds et dans les mains des enfants; et de là elle se place insensiblement au milieu du corps dans l’âge de puberté; ensuite elle monte au cœur, et là elle produit les sentiments de l’amour et de l’héroïsme; elle s’élève jusqu’à la tête dans un âge plus mûr: elle y raisonne comme elle peut; et, dans la vieillesse, on ne sait plus ce qu’elle devient: c’est la sève d’un vieil arbre, qui s’évapore et qui ne se répare plus. Peut-être cet ouvrage est-il trop long: toute plaisanterie doit être courte, et même le sérieux devrait bien être court aussi. Ce même Prior fit un petit poëme sur la fameuse bataille d’Hochstedt. Cela ne vaut pas son Histoire de l’Ame; il n’y a de bon que cette apostrophe à Boileau: Satirique flatteur, toi qui pris tant de peine Pour chanter que Louis n’a point passé le Rhin. Notre plénipotentiaire finit par paraphraser en quinze cents vers ces mots attribués à Salomon, que Tout est vanité. On en pourrait faire quinze mille sur ce sujet; mais malheur à qui dit tout ce qu’il peut dire. Enfin, la reine Anne étant morte, le ministère ayant changé, la paix que Prior avait entamée étant en horreur, Prior n’eut de ressource qu’une édition de ses œuvres par une souscription de son parti; après quoi il mourut en philosophe, comme meurt ou croit mourir tout honnête Anglais. Je voudrais donner aussi quelques idées des poésies de milord Roscommon de milord Dorset; mais je sens qu’il me faudrait faire un gros livre, et qu’après bien de la peine je ne vous donnerais qu’une idée fort imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une espèce de musique: il faut l’entendre pour en juger. Quand je vous traduis quelques morceaux de ces poésies étrangères, je vous note imparfaitement leur musique; mais je ne puis exprimer le goût de leur chant. Il y a un poëme anglais difficile à faire connaître aux étrangers; il s’appelle Hudibras. C’est un ouvrage tout comique, et cependant le sujet est la guerre civile du temps de Cromwell. Ce qui a fait verser tant de sang et tant de larmes a produit un poëme qui force le lecteur le plus sérieux à rire; on trouve un exemple de ce contraste dans notre Satyre Ménippée. Certainement les Romains n’auraient point fait un poëme burlesque sur les guerres de César et de Pompée, et sur les proscriptions d’Octave et d’Antoine. Pourquoi donc les malheurs affreux que causa la Ligue en France, et ceux que les guerres du roi et du parlement étalèrent en Angleterre, ont-ils pu fournir des plaisanteries? C’est qu’au fond il y avait un ridicule caché dans ces querelles funestes. Les bourgeois de Paris, à la tête de la faction des Seize, mêlaient l’impertinence aux horreurs de la faction. Les intrigues des femmes, des légats et des moines, avaient un côté comique, malgré les calamités qu’elles apportèrent. Les disputes théologiques et l’enthousiasme des puritains en Angleterre étaient très-susceptibles de railleries; et ce fond de ridicule bien développé pouvait devenir plaisant, en écartant les horreurs tragiques qui le couvraient. Si la bulle Unigenitus faisait répandre du sang, le petit poëme de Philotaus n’en serait pas moins convenable au sujet, et on ne pourrait même lui reprocher que de n’être pas aussi gai, aussi plaisant, aussi varié qu’il pouvait l’être, et de ne pas tenir dans le corps de l’ouvrage ce que promet le commencement. Le poëme d’Hudibras, dont je vous parle, semble être un composé de la Satyre Ménippée et de Don Quichotte; il a sur eux l’avantage des vers. Il a celui de l’esprit: la Satyre Ménippée n’en approche pas; elle n’est qu’un ouvrage très-médiocre; mais à force d’esprit l’auteur d’Hudibras a trouvé le secret d’être fort au-dessous de Don Quichotte. Le goût, la naïveté, l’art de narrer, celui de bien entremêler les aventures, celui de ne rien prodiguer, valent bien mieux que de l’esprit: aussi Don Quichotte est lu de toutes les nations, et Hudibras n’est lu que des Anglais. L’auteur de ce poëme si extraordinaire s’appelait Butler: il était contemporain de Milton, et eut infiniment plus de réputation que lui, parce qu’il était plaisant, et que le poëme de Milton était lort triste. Butler tournait les ennemis du roi Charles II en ridicule, et toute la récompense qu’il en eut fut que le roi citait souvent ses vers. Les combats du chevalier Hudibras furent plus connus que les combats des anges et des diables du Paradis perdu; mais la cour d’Angleterre ne traita pas mieux le plaisant Butler que la cour céleste ne traita le sérieux Milton, et tous deux moururent de faim, ou à peu près. Le héros du poëme de Butler n’était pas un personnage feint, comme le Don Quichotte de Michel Cervantes; c’était un chevalier baronnet très-réel, qui avait été un des enthousiastes de Cromwell et un de ses colonels. Il s’appelait sir Samuel Luke, Pour faire connaître l’esprit de ce poëme, unique en son genre, il faut retrancher les trois quarts de tout passage qu’on veut traduire: car ce Butler ne finit jamais. J’ai donc réduit à environ quatre-vingts vers les quatre cents premiers vers d’Hudibras, pour éviter la prolixité. Quand les profanes et les saints Dans l’Angleterre étaient aux prises, Qu’on se battait pour des églises Aussi fort que pour des catins; Lorsque anglicans et puritains Faisaient une si rude guerre, Et qu’au sortir du cabaret Les orateurs de Nazareth Allaient battre la caisse en chaire; Que partout, sans savoir pourquoi, Au nom du ciel, au nom du roi, Les gens d’armes couvraient la terre, Alors monsieur le chevalier, Longtemps oisif, ainsi qu’Achille, Tout rempli d’une sainte bile, Suivi de son grand écuyer, S’échappa de son poulailler, Avec son sabre et l’Évangile, Et s’avisa de guerroyer. Sire Hudibras, cet homme rare, Était, dit-on, rempli d’honneur. Avait de l’esprit et du cœur; Mais il en était fort avare. D’ailleurs, par un talent nouveau, Il était tout propre au barreau. Ainsi qu’à la guerre cruelle; Grand sur les bancs, grand sur la selle, Dans les camps et dans un bureau; Semblable à ces rats amphibies, Qui, paraissant avoir deux vies. Sont rats de campagne et rats d’eau. Mais, malgré sa grande éloquence. Et son mérite, et sa prudence, Il passa chez quelques savants Pour être un de ces instruments Dont les fripons avec adresse Savent user sans dire mot. Et qu’ils tournent avec souplesse: Cet instrument s’appelle un sot. Ce n’est pas qu’en théologie, En logique, en astrologie, Il ne fût un docteur subtil; En quatre il séparait un fil, Disputant sans jamais se rendre, Changeant de thèse tout à coup, Toujours prêt à parler beaucoup, Quand il fallait ne pas s’entendre. D’Hudibras la religion Était, tout comme sa raison. Vide de sens et fort profonde: Le puritanisme divin, La meilleure secte du monde, Et qui certes n’a rien d’humain; La vraie église militante, Qui prêche un pistolet en main. Pour mieux convertir son prochain À grands coups de sabre argumente; Qui promet les célestes biens Par le gibet et par la corde. Et damne sans miséricorde Les péchés des autres chrétiens, Pour se mieux pardonner les siens; Secte qui, toujours détruisante, Se détruit elle-même enfin: Tel Sanison, de sa main puissante. Brisa le temple philistin; Mais il périt par sa vengeance. Et lui-même il s’ensevelit Écrasé dans la chute immense De ce temple qu’il démolit. Au nez du chevalier antique Deux grandes moustaches pendaient À qui les parques attachaient Le destin de la république. Il les garde soigneusement. Et si jamais on les arrache, C’est la chute du parlement: L’État entier, en ce moment. Doit tomber avec sa moustache. Ainsi Taliacotius, Grand Esculape d’Étrurie, Répara tous les nez perdus Par une nouvelle industrie: Il vous prenait adroitement Un morceau du cul d’un pauvre homme. L’appliquait au nez proprement; Enfin il arrivait qu’en somme Tout juste à la mort du prêteur Tombait le nez de l’emprunteur: Et souvent dans la même bière, Par justice et par bon accord, On remettait au gré du mort Le nez auprès de son derrière. Notre grand héros d’Albion, Grimpé dessus sa haridelle. Pour venger la religion, Avait à l’arçon de sa selle Deux pistolets et du jambon; Mais il n’avait qu’un éperon. C’était de tout temps sa manière; Sachant que si la talonnière Pique une moitié du cheval. L’autre moitié de l’animal Ne resterait point en arrière. Voilà donc Hudibras parti; Que Dieu bénisse son voyage, Ses arguments et son parti, Sa barbe rousse et son courage! Un homme qui aurait dans l’imagination la dixième partie de l’esprit comique, bon ou mauvais, qui règne dans cet ouvrage, serait encore très-plaisant; mais il se donnerait bien de garde de traduire Hudibras. Le moyen de faire rire des lecteurs étrangers des ridicules déjà oubliés chez la nation même où ils ont été célèbres! On ne lit plus le Dante dans l’Europe, parce que tout y est allusion à des faits ignorés: il en est de même d’Hudibras. La plupart des railleries de ce livre tombent sur la théologie et les théologiens du temps. Il faudrait à tout moment un commentaire. La plaisanterie expliquée cesse d’être plaisanterie, et un commentateur de bons mots n’est guère capable d’en dire. Voilà pourquoi on n’entendra jamais bien en France les livres de l’ingénieux docteur Swift, qu’on appelle le Rabelais d’Angleterre. Il a l’honneur d’être prêtre et de se moquer de tout, comme lui; mais Rabelais n’était pas au-dessus de son siècle, et Swift est fort au-dessus de Rabelais. Notre curé de Meudon, dans son extravagant et inintelligible livre, a répandu une extrême gaieté et une plus grande impertinence; il a prodigué l’érudition, les ordures, et l’ennui. Un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises: il n’y a que quelques personnes d’un goût bizarre qui se piquent d’entendre et d’estimer tout cet ouvrage. Le reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais, et méprise le livre. On le regarde comme le premier des bouffons; on est fâché qu’un homme qui avait tant d’esprit en ait fait un si misérable usage: c’est un philosophe ivre qui n’a écrit que dans le temps de son ivresse. M. Swift est Rabelais dans son bon sens, et vivant en bonne compagnie. Il n’a pas à la vérité la gaieté du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le choix, le bon goût, qui manquent à notre curé de Meudon. Ses vers sont d’un goût singulier et presque inimitable; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose, mais, pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays. Dans ce pays, qui paraît si étrange à une partie de l’Europe, on n’a point trouvé trop étrange que le révérend Swift, doyen d’une cathédrale, se soit moqué, dans son Conte du Tonneau, du catholicisme, du luthéranisme, et du calvinisme: il dit pour ses raisons qu’il n’a pas touché au christianisme. Il prétend avoir respecté le père en donnant cent coups de fouet aux trois enfants; des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu’elles allaient jusqu’au père. Ce fameux Conte du Tonneau est une imitation de l’ancien conte des trois anneaux indiscernables, qu’un père légua à ses trois enfants. Ces trois anneaux étaient la religion juive, la chrétienne, et la mahométane. C’est encore une imitation de l’Histoire de Méro et d’Énegu, par Fontenelle. Méro était l’anagramme de Rome, et Énegu celle de Genève. Ce sont deux sœurs qui prétendent à la succession du royaume de leur père. Méro règne la première. Fontenelle la présente comme une sorcière qui escamotait le pain, et qui faisait des conjurations avec des cadavres. C’est là précisément le milord Pierre, de Swift, qui présente un morceau de pain à ses deux frères, et qui leur dit: Voilà d’excellent vin de Bourgogne, mes amis; voilà des perdrix d’un fumet admirable. Le même milord Pierre, dans Swift, joue en tout le rôle que Méro joue dans Fontenelle. Ainsi presque tout est imitation. L’idée des Lettres persanes est prise de celle de l’Espion turc. Le Boiardo a imité le Pulci, l’Arioste a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Michel Cervantes fait un fou de son Don Quichotte; mais Roland est-il autre chose qu’un fou? Il serait difficile de décider si la chevalerie errante est plus tournée en ridicule par les peintures grotesques de Cervantes que par la féconde imagination de l’Arioste. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés, et n’en ont rien dit. Il en est des livres comme du feu de nos foyers; ou va prendre ce feu chez son voisin, on l’allume chez soi, on le communique à d’autres, et il appartient à tous. Vous pouvez plus aisément vous former quelque idée de M. Pope: c’est, je crois, le poëte le plus élégant, le plus correct, et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmonieux qu’ait eu l’Angleterre. Il a réduit les sifflements aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la flûte. On peut le traduire, parce qu’il est extrêmement clair, et que ses sujets, pour la plupart, sont généraux et du ressort de toutes les nations. On connaîtra bientôt en France son Essai sur la Critique, par la traduction en vers qu’en fait M. l’abbé du Resnel. Voici un morceau de son poëme de la Boucle de Cheveux, que je viens de traduire avec ma liberté ordinaire: car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poëte mot pour mot. Umbriel à l’instant, vieux gnome rechigné, Va, d’une aile pesante et d’un air renfrogné, Chercher, en murmurant, la caverne profonde Où, loin des doux rayons que répand l’œil du monde, La déesse aux vapeurs a choisi son séjour. Les tristes aquilons y sifflent à l’entour. Et le souffle malsain de leur aride haleine Y porte aux environs la fièvre et la migraine. Sur un riche sofa, derrière un paravent, Loin des flambeaux, du bruit, des parleurs, et du vent, La quinteuse déesse incessamment repose, Le cœur gros de chagrins, sans en savoir la cause, N’ayant pensé jamais, l’esprit toujours troublé, L’œil chargé, le teint pâle, et l’hypocondre enflé. La médisante Envie est assise auprès d’elle, Vieux spectre féminin, décrépite pucelle, Avec un air dévot déchirant son prochain, Et chansonnant les sens l’Évangile à la main. Sur un lit plein de fleurs négligemment penchée, Une jeune beauté non loin d’elle est couchée: C’est l’Affectation, qui grasseye en parlant, Écoute sans entendre, et lorgne en regardant, Qui rougit sans pudeur, et rit de tout sans joie, De cent maux différents prétend qu’elle est la proie, Et, pleine de santé sous le rouge et le fard, Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art. Si vous lisiez ce morceau dans l’original, au lieu de le lire dans cette faible traduction, vous le compareriez à la description de la Mollesse dans le Lutrin. L’Essai sur l’Homme de Pope me paraît le plus beau poëme didactique, le plus utile, le plus sublime qu’on ait jamais fait dans aucune langue. Il est vrai que le fond s’en trouve tout entier dans les Caractéristiques du lord Shaftesbury; et je ne sais pourquoi M. Pope en fait uniquement honneur à M. de Bolingbroke, sans dire un mot du célèbre Shaftesbury, élève de Locke, Comme tout ce qui tient à la métaphysique a été pensé de tous les temps et chez tous les peuples qui cultivent leur esprit, ce système tient beaucoup de celui de Leibnitz, qui prétend que de tous les mondes possibles Dieu a dû choisir le meilleur, et que, dans ce meilleur, il fallait bien que les irrégularités de notre globe et les sottises de ses habitants tinssent leur place. Il ressemble encore à cette idée de Platon, que dans la chaîne infinie des êtres, notre terre, notre corps, notre âme, sont au nombre des chaînons nécessaires. Mais ni Leibnitz ni Pope n’admettent les changements que Platon imagine être arrivés à ces chaînons, à nos âmes, et à nos corps. Platon parlait en poète dans sa prose peu intelligible; et Pope parle en philosophe dans ses admirables vers. Il dit que tout a été dès le commencement comme il a dû être, et comme il est. J’ai été flatté, je l’avoue, de voir qu’il s’est rencontré avec moi dans une chose que j’avais dite, il y a plusieurs années. « Vous vous étonnez que Dieu ait fait l’homme si borné, si ignorant, si peu heureux. Que ne vous étonnez-vous qu’il ne l’ait pas fait plus borné, plus ignorant, et plus malheureux? » Quand un Français et un Anglais pensent de même, il faut bien qu’ils aient raison. Le fils du célèbre Racine a fait imprimer une lettre de Pope, à lui adressée, dans laquelle Pope se rétracte. Cette lettre est écrite dans le goût et dans le style de M. de Fénelon; elle lui fut remise, dit-il, par Ramsay, l’éditeur du Tèlémaque; Ramsay, l’imitateur du Télémaque, comme Boyer l’était de Corneille; Ramsay l’Écossais, qui voulait être de l’Académie française; Ramsay, qui regrettait de n’être pas docteur de Sorbonne. Ce que je sais, ainsi que tous les gens de lettres d’Angleterre, c’est que Pope, avec qui j’ai beaucoup vécu, pouvait à peine lire le français, qu’il ne parlait pas un mot de notre langue, qu’il n’a jamais écrit une lettre en français, qu’il en était incapable, et que, s’il a écrit cette lettre au fils de notre Racine, il faut que Dieu, sur la fin de sa vie, lui ait donné subitement le don des langues, pour le penser d’avoir fait un aussi admirable ouvrage que son Essai sur l’Homme. ### Letter XXIII sur la considération qu’on doit aux gens de lettres. Ni en Angleterre ni en aucun pays du monde on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. Il y a presque partout des universités; mais c’est dans la France seule qu’on trouve ces utiles encouragements pour l’astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celles de la médecine, pour les recherches de l’antiquité, pour la peinture, la sculpture, et l’architecture. Louis XIV s’est immortalisé par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an. J’avoue que c’est un de mes étonnements que le parlement d’Angleterre, qui s’est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l’impossible découverte des longitudes, n’ait jamais pensé à imiter Louis XIV dans sa magnificence envers les arts. Le mérite trouve à la vérité, en Angleterre, d’autres récompenses plus honorables pour la nation: tel est le respect que ce peuple a pour les talents qu’un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une pension de douze cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires sous prétexte qu’on aurait aperçu dans sa tragédie de Caton quelques traits contre le portier d’un homme en place; en Angleterre, il a été secrétaire d’État. M. Newton était intendant des monnaies du royaume; M. Congrève avait une charge importante; M. Prior a été plénipotentiaire; le docteur Swift est doyen d’Irlande, et y est beaucoup plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope ne lui permet pas d’avoir une place, elle n’empêche pas que sa traduction d’Homère ne lui ait valu deux cent mille francs. J’ai vu longtemps en France l’auteur de Rhadamiste près de mourir de faim; le fils d’un des plus grands hommes que la France ait eus, et qui commençait à marcher sur les traces de son père, était réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les gens de lettres en Angleterre, c’est la considération où ils sont: le portrait du premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet; mais j’ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons. M. Newton était honoré de son vivant, et l’a été après sa mort comme il devait l’être. Les principaux de la nation se sont disputé l’honneur de porter le poêle à son convoi. Entrez à Westminster, ce ne sont pas les tombeaux des rois qu’on y admire, ce sont les monuments que la reconnaissance de la nation a érigés aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire; vous y voyez leurs statues comme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d’un esprit, et a formé plus d’un grand homme. On a même reproché aux Anglais d’avoir été trop loin dans les honneurs qu’ils rendent au simple mérite; on a trouvé à redire qu’ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldfield, à peu près avec les mêmes honneurs qu’on a rendus à M. Newton; quelques-uns ont prétendu qu’ils avaient affecté d’honorer à ce point la mémoire de cette actrice afin de nous faire sentir davantage la barbare et lâche injustice qu’ils nous reprochent d’avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur. Mais je puis vous assurer que les Anglais, dans la pompe funèbre de Mlle Oldfield, enterrée dans leur Saint-Denis, n’ont rien consulté que leur goût: ils sont bien loin d’attacher l’infamie à l’art des Sophocle et des Euripide, et de retrancher du corps de leurs citoyens ceux qui se dévouent à réciter devant eux des ouvrages dont leur nation se glorifie. Du temps de Charles Ier, et dans le commencement de ces guerres civiles commencées par des rigoristes fanatiques qui eux-mêmes en furent enfin les victimes, on écrivait beaucoup contre les spectacles, d’autant plus que Charles Ier et sa femme, fille de notre Henri le Grand, les aimaient extrêmement. Un docteur, nommé Prynne, scrupuleux a toute outrance, qui se serait cru damné s’il avait porté un manteau court au lieu d’une soutane, et qui aurait voulu que la moitié des hommes eût massacré l’autre pour la gloire de Dieu et la propaganda fide, s’avisa d’écrire un fort mauvais livre contre d’assez bonnes comédies qu’on jouait tous les jours très-innocemment devant le roi et la reine. Il cita l’autorité des rabbins et quelques passages de saint Bonaventure, pour prouver que l’Œdipe de Sophocle était l’ouvrage du Malin, que Térence était excommunié ipso facto; et il ajouta que sans doute Brutus, qui était un janséniste très-sévère, n’avait assassiné César que parce que César, qui était grand-prêtre, avait composé une tragédie d’Œdipe; enfin il dit que tous ceux qui assistaient à un spectacle étaient des excommuniés qui reniaient leur croyance et leur baptême: c’était outrager le roi et toute la famille royale. Les Anglais respectaient alors Charles I"; ils ne voulurent pas souffrir qu’on excommuniât ce même prince à qui ils firent depuis couper la tête; M. Prynne fut cité devant la chambre étoilée, condamné à voir son beau livre, dont le P. Le Brun a emprunté le sien, brûlé par la main du bourreau, et lui à avoir les oreilles coupées. Son procès se voit dans les actes publics. On se garde bien en Italie de flétrir l’opéra et d’excommunier le signor Tenezini, ou la signora Cuzzoni. Pour moi, j’oserais souhaiter qu’on pût supprimer en France je ne sais quels mauvais livres qu’on a imprimés contre nos spectacles. Lorsque les Italiens et les Anglais apprennent que nous flétrissons de la plus grande infamie un art dans lequel nous excellons, que l’on excommunie des personnes gagées par le roi, que l’on condamne comme impie un spectacle représenté chez les religieux et dans les couvents, qu’on déshonore des jeux où de grands princes ont été acteurs, qu’on déclare œuvre du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères, et représentées devant une reine vertueuse; quand, dis-je, des étrangers apprennent cette insolence, cette barbarie gothique qu’on ose nommer sévérité chrétienne, que voulez-vous qu’ils pensent de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir ou que nos lois autorisent un art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains, cultivé par les plus grands hommes, et admiré des nations; et qu’on trouve chez le même libraire l’impertinente déclamation contre nos spectacles à côté des ouvrages immortels de Corneille, de Racine, de Molière, de Quinault? ### Letter XXIV sur les académies Les grands hommes se sont tous formés ou avant les académies ou indépendamment d’elles. Homère et Phidias, Sophocle et Apelle, Virgile et Vitruve, l’Arioste et Michel-Ange, n’étaient d’aucune académie; le Tasse n’eut que des critiques injustes de la Crusca, et Newton ne dut point à la Société royale de Londres ses découvertes sur l’optique, sur la gravitation, sur le calcul intégral, et sur la chronologie. À quoi peuvent donc servir les académies? à entretenir le feu que les grands génies ont allumé. La Société royale de Londres fut formée en 1660, six ans avant notre Académie des sciences. Elle n’a point de récompenses comme la nôtre, mais aussi elle est libre: point de ces distinctions désagréables inventées par l’abbé Bignon, qui distribua l’Académie des sciences en savants qu’on payait, et en honoraires qui n’étaient pas savants. La Société de Londres, indépendante, et n’étant encouragée que par elle-même, a été composée de sujets qui ont trouvé le calcul de l’infini, les lois de la lumière, celles de la pesanteur, l’aberration des étoiles, le télescope de réflexion, la pompe à feu, le microscope solaire, et beaucoup d’autres inventions aussi utiles qu’admirables, Qu’auraient fait de plus ces grands hommes s’ils avaient été pensionnaires ou honoraires? Le fameux docteur Swift forma le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne, d’établir une académie pour la langue, à l’exemple de l’Académie française. Ce projet était appuyé par le comte d’Oxford, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire d’État, qui avait le don de parler sur-le-champ dans le parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, et qui aurait été le protecteur et l’ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise: c’étaient ce docteur Swift; M. Prior, que nous avons vu ici ministre public, et qui en Angleterre a la même réputation que La Fontaine a parmi nous; c’étaient M. Pope, le Boileau d’Angleterre; M. Congrève, qu’on peut en appeler le Molière; plusieurs autres dont les noms m’échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement; les whigs se mirent dans la tête de faire pendre les protecteurs de l’académie: ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l’Académie française. Swift, Prior, Congrève, Dryden, Pope, Addison, etc., avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits; au lieu que Chapelain, Colletet, Cassaigne, Faret, Cotin, nos premiers académiciens, étaient l’opprobre de notre nation, et que leurs noms sont devenus si ridicules que, si quelque auteur passable avait le malheur de s’appeler aujourd’hui Chapelain ou Cotin, il serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l’Académie anglaise se fût proposé des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jour, un bel esprit de ce pays-là me demanda les Mémoires de l’Académie française. « Elle n’écrit point de mémoires, lui répondis-je; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de compliments. » Il en parcourut un ou deux; il ne put jamais entendre ce style, quoiqu’il entendît fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j’entrevois, me dit-il, dans ces beaux discours, c’est que le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très-grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait bien aussi être une espèce de grand homme, et que, pour lui directeur, il n’en quitte pas sa part. » Il est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours académiques ont fait si peu d’honneur à ce corps, vitium est temporis potius quam hominis. L’usage s’est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception. On s’est imposé une espèce de loi d’ennuyer le public. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps on fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée: c’est qu’ils ont voulu briller, c’est qu’ils ont voulu traiter nouvellement une matière tout usée, La nécessité de parler, l’embarras de n’avoir rien à dire, et l’envie d’avoir de l’esprit, sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. Ne pouvant trouver des pensées nouvelles, ils ont cherché des tours nouveaux, et ont parlé sans penser, comme des gens qui mâcheraient à vide, et feraient semblant de manger en périssant d’inanition. Au lieu que c’est une loi dans l’Académie française de faire imprimer tous ces discours, par lesquels seuls elle est connue, ce devrait être une loi de ne les imprimer pas, L’Académie des belles-lettres s’est proposé un but plus sage et plus utile, c’est de présenter au public un recueil de mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces mémoires sont déjà estimés chez les étrangers. On souhaiterait seulement que quelques matières y fussent plus approfondies, et qu’on n’en eût point traité d’autres. On se serait, par exemple, fort bien passé de je ne sais quelle dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gauche, et de quelques autres recherches qui, sous un titre moins ridicule, n’en sont guère moins frivoles, L’Académie des sciences, dans ses recherches plus difficiles et d’une utilité plus sensible, embrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. Il est à croire que des études si profondes et si suivies, des calculs si exacts, des découvertes si fines, des vues si grandes, produiront enfin quelque chose qui servira au bien de l’univers. C’est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes. Il semble que le partage des temps les plus éclairés et des compagnies les plus savantes soit de raisonner sur ce que des ignorants ont inventé. On sait aujourd’hui, après les longues disputes de M. Huygens et de M. Renaud, la détermination de l’angle le plus avantageux d’un gouvernail de vaisseau avec la quille; mais Christophe Colomb avait découvert l’Amérique sans rien soupçonner de cet angle. Je suis bien loin d’inférer de là qu’il faille s’en tenir seulement à une pratique aveugle; mais il serait heureux que les physiciens et les géomètres joignissent, autant qu’il est possible, la pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d’honneur à l’esprit humain soit souvent ce qui est le moins utile? Un homme, avec les quatre règles d’arithmétique et du bon sens, devient un grand négociant, un Jacques Cœur, un Delmet, un Bernard; tandis qu’un pauvre algébriste passe sa vie à chercher dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantes, mais sans usage, et qui ne lui apprendront pas ce que c’est que le change. Tous les arts sont à peu près dans ce cas; il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité. Ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté. Pour l’Académie française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s’y sont glissées? Corneille et Molière en sont pleins, La Fontaine en fourmille: celles qu’on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L’Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. Les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du roi, seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J’ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu’elle a été renouvelée par un homme dont l’esprit, la sagesse, et la saine critique, sont connus; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d’autres projets utiles, d’être approuvée et d’être négligée. Une chose assez singulière, c’est que Corneille, qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de noblesse les premières de ses bonnes tragédies, lorsque la langue commençait à se former, écrivit toutes les autres très-incorrectement et d’un style très-bas, dans le temps que Racine donnait à la langue française tant de pureté, de vraie noblesse, et de grâces; dans le temps que Despréaux la fixait par l’exactitude la plus correcte, par la précision, la force, et l’harmonie. Que l’on compare la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celui-ci est du temps de Tristan. Il semblait que Corneille négligeât son style à mesure qu’il avait plus besoin de le soutenir, et qu’il n’eût que l’émulation d’écrire au lieu de l’émulation de bien écrire. Non-seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises; mais le style en est très-mauvais. Ce qui est encore plus étrange, c’est que de notre temps même nous avons eu des pièces de théâtre, des ouvrages de prose et de poésie, composés par des académiciens qui ont négligé leur langue au point qu’on ne trouve pas chez eux dix vers ou dix lignes de suite sans quelque barbarisme. On peut être un très-bon auteur avec quelques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. Un jour une société de gens d’esprit éclairés compta plus de six cents solécismes intolérables dans une tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et la plus grande faveur à la cour. Deux ou trois succès pareils suffiraient pour corrompre la langue sans retour, et pour la faire retomber dans son ancienne barbarie, dont les soins assidus de tant de grands hommes l’ont tirée. FIN DES LETTRES PHILOSOPHIQUES.